‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 103 sur 186 · __ TABLE DE L'ORDRE DES CHIENS · texte numérisé non relu

__ TABLE DE L'ORDRE DES CHIENS

DU CHIEN

. qui dans la jeunesse sont blanches, tranchantes

quelque laids et quelque disproportionnés qu'ils puissent être : aussi arrive-t-il assez souvent que de petites chiennes qui ont reçu des mâtius, périssent en faisant leurs petits.

Une chose que tout le monde sait, et qui cependant n'en est pas moins une singularité de la nature , c'est que, dans l’accouplement , ces animaux ne peuvent se séparer, même après la consommation de l'acte de la génération : tant que l'état d'érection et de gonflement subsiste , ils sont forcés de demeurer unis, et cela dépend sans doute de leur conformation. Le chien a non-seulement , comme plusieurs autres animaux, un os dans la verge, mais les corps caverneux forment dans le milieu une espèce de bourrelet fort apparent, et qui se gonfle beaucoup dans l'érection. La chienne, qui de toutes les femelles est peut-être celle dont le clitoris est le plus considérable et le plus gros dans le temps de la chaleur, présente de son côté un bourrelet, ou plutôt une tumeur ferme et sail-

lante, dont le gonflement, aussi bien que celui des parties voisines, dure peut-être bien plus longtemps que celui du mâle, et suffit peutêtre aussi pour le retenir malgré lui: car, au moment que l'acte est consommé, il change de position ; il se remet à pied pour se reposer sur ses quatre jambes ; il a même l'air triste, et les efforts pour se séparer ne viennent jamais de la femelle.

Les chiennes portent neuf semaines, c'est-àdire soixante-trois jours, quelquefois soixantedeux ou soixante-un , et jamais moins de soixante : elles produisent six, sept, et quelquefois jusqu'à douze petits ; celles qui sont de la plus grande et de la plus forte taille produisent en plus grand nombre que les petites, qui souvent ne font que quatre ou cinq, et quelquefois qu'un ou deux petits, surtout dans les premières portées, qui sont toujours moins nombreuses que les autres dans tous ies animaux.

Les chiens , quoique très-ardents en amour, ne laissent pas de durer; il ne parait pas même que l’âge diminue leur ardeur : ils s’accouplent et produisent pendant toute la vie, qui est ordinairement bornée à quatorze ou quinze ans, quoiqu'on en ait gardé quelques-uns jusqu'à vingt. La durée de la vie est dans le chien, comme dans les autres animaux , proportionnelle au temps de l'accroissement : il est envi- |

ron deux ans à croître, il vit aussi sept fois deux | ans. L'on peut connaître son âge par les dents, |

et pointues, et qui, à mesure qu'il vieillit, deviennent noires, mousses et inégales. On le connait aussi par le poil; car il blanchit sur le museau, sur le front et autour des yeux.

Ces animaux , qui de leur naturel sont trèsvigilants, très-actifs, et qui sont faits pour le plus grand mouvement , deviennent dans nos maisons, par la surcharge de la nourriture , si pesants et si paresseux.qu'ils passent toute leur vie à ronfler, dormir et manger. Ce sommeil, presque continuel , est accompagné de rèves, et c'est peut-être une douce manière d'exister. Ils sont naturellement voraces ou gourmands, et cependant ils peuvent se passer de nourriture pendant longtemps. Il y a dans les mémoires de l'Académie des Sciences ! l'histoire d'une chienne qui, ayant été oubliée dans une maison de campagne, a vécu quarante jours sans autre nourriture que l'étoffe ou la laine d'un matelas qu'elle avait déchiré. Il paraît que l'eau leur est encore plus nécessaire que la nourriture. Ils boivent souvent et abondamment: on croit même vulgairement que quand ils manquent d'eau pendant longtemps ils deviennent enragés. Une chose qui leur est particulière, c'est qu'ils paraissent faire des efforts et souffrir toutes les fois qu'ils rendent leurs excréments : ce n'est pas, comme le dit Aristote, parce que les intestins deviennent plus étroits en approchant de l'avus; il est certain, au contraire, que dans le chien, comme dans ies autres animaux, les gros boyaux s’élargissent toujours de plus en plus , et que le rectum est plus large que le colon. La sécheresse du tempérament de cet animal suffit pour produire cet effet; et les étranglements qui se trouvent dans le colon sont trop loin pour qu'on puisse l'attribuer à la conformation des intestins.

Pour donner une idée plus nette de l’ordre des chiens, de leur génération dans les differents climats, et du mélange de leurs races, je joins ici une table, ou, si l'on veut , une espèce d'arbre généalogique, où l’on pourra voir d'un coup d'œil toutes ces variétés. Cette table est orientéecomme les cartes géographiques, et l’on a suivi, autant qu'il était possible, la position respective des climats.

Le chien de berger est la souche de l'arbre.

Ce chien, transporté dans les climats rigoureux

‘Histoire de 1’ Académie des Sciences, année 1706, page 5,

du Nord, s'est enlaïdi et rapetissé chez les Lapons, et parait s'être maintenu, et même perfectionné en Islande, en Russie, en Sibérie, dont le climat est un peu moins rigoureux, et où les peuples sont un peu plus civilisés. Ces changements sont arrivés par la seule influence de ces climats, qui n'a pas produitunegrandealtération dans la forme; car tous ces chiens ont les oreilles droites, le poil épais et long, l'air sauvage, et ils n'aboïent pas aussi fréquemment ni de la même manière que ceux qui, dans des climats plus favorables, sesont perfectionnés davantage. Le chien d’Islandeestle seul qui n'ait pasles oreilles entièrement droites; elles sont un peu pliées par leur extrémité : aussi l'Islande est de tous ces pays du Nord l'un des plusanciennement habités par des hommes à demi civilisés.

Le même chien de berger, transporté dans des climats tempérés, et chez des peuples entièrement policés, comme en Angleterre, en France, en Allemagne, aura perdu son air sauvage , ses oreilles droites, son poil rude, épais et long, et sera devenu dogue, chien courant et mâtin, par la seule influence de ces climats. Le mâtin et le dogue ont encoreles oreilles en partie droites; elles ne sont qu'à demi pendantes, et ilsressemblent assez par leursmœæurs et par leur naturelsanguinaire, au chien duquelils tirent leur origine. Le chien courant est celui des trois qui s’en éloigne le plus ; les oreilles longues, entièrement pendantes , la douceur , la docilité, et, si on peut le dire, la timidité de ce chien, sont autant de preuves de la grande dégénération, où , si l'on veut, de la grande perfection qu'a produite une longue domesticité , jointe à une éducation soignée et suivie.

Le chien courant, le braque et le basset ne font qu'une seule et même race de chiens; car l'on a remarqué que dans la même portée il se trouvé assez souvent des chiens courants, des braques et des bassets , quoique la lice n’ait été couverte que par l'un de ces trois chiens. J'ai accolé le braque du Bengale au braque commun, parce qu'il n’en diffère en effet que par la robe, qui est mouchetée ; et j'ai joint de même le basset à jambes torses au basset ordinaire, parce que le défaut dans les jambes de ce chien ne vient originairement que d’une maladie semblable au rachitis, dont quelques individus ont été attaqués, et dont ils ont transmis le résultat , qui est la déformation des os, à leurs descendants.

HISTOIRE NATURELLE

Le chien courant transporté en Espagne et en Barbarie, où presque tous les animaux ont le poil fin, long et fourni, sera devenu épagneul et barbet : le grand et le petit épagneul, qui ne diffèrent que par la taille, transportés en Angleterre, ont changé de couleur du blanc au noir, et sont devenus , par l'influence du climat, grand et petit gredin, auxquels on doit joindre le pyrame , qui n’est qu'un gredin noir comme les autres, mais marqué de feu aux quatre pattes, aux yeux et au museau.

Le mâtin, transporté au nord, est devenu grand danois, et, transporté au midi, estdevenu lévrier. Les grands lévriers viennent du Levant; ceux de taille médiocre, d'Italie; et ces lévriers d'Italie, transportés en Angleterre, sont devenus levrons, c’est-à-dire lévriers encore plus petits.

Le grand danois transporté en Irlande, en Ukraine, en Tartarie, en Épire, en Albanie, est devenu chien d'Irlande, et c’est le plus grand de tous les chiens.

Le dogue transporté d'Angleterre en Danemarck est devenu petit danois ; et ce même petit danois , transporté dans les climats chauds, est devenu chien-turc. Toutes ces races, avec leurs variétés, n’ont été produites que par l’influenée du climat, jointe à la douceur de l'abri, à l'effet de la nourriture, et au résultat d'une éducation soignée. Les autres chiens ne sont pas de races pures, et proviennent du mélange de ces premières races. J'ai marqué par des lignes ponctuées la double origine de ces races métives.

Le lévrier et le mâtin ont produit le lévrier métis, que l’on appelle aussi lévrier à poil de loup. Ce métis a le museau moins effilé que le franc lévrier, qui est tres-rare en France.

Le grand danois et le grand épagneul ont produit ensemble le chien de Calabre, qui est un beau chien à longs poils touffus, et plus grand par la taille que les plus gros mâtins.

L'épagneul et le basset produisent un autre chien que l’on appelle burgos.

L'épagneul et le petit danois produisent le chien-lion , qui est maintenant fort rare.

Les chiens à longs poils, fins et frisés, que l'on appelle bouffes, et qui sont de la taille des plus grands barbets, viennent du grand épagneul et du barbet.

Le petit barbet vient du petit épagneul et du barbet. h

Le dogue produit avec le mâtin un chien mé-

DU CHIEN

tis que l’on appelle dogue de forte race, qui est | beaucoup plus gros que le vrai dogue, ou dogue d'Angleterre, et qui tient plus du dogue que du mâtin.

Le doguin vient du dogue d'Angleterre et du petit danois.

Tous ces chiens sont des métis simples, et viennent du mélange de deux races pures; mais il y a encore d'autres chiens qu'on pourrait appeler doubles métis, parce qu'ils viennent du mélange d’une race pure et d’une race déjà mêlée.

Le roquet est un double métis qui vient du doguin et du petit danois.

Le chien d’Alicante est aussi un double métis, qui vient du doguin et du petit épagneul.

Le chien de Malte, ou bichon , est encoreun double métis, qui vient du petit épagneul et du petit barbet.

Enfin, il y a des chiens qu'on pourrait appeler triples métis, parce qu'ils viennent du mélange de deux races déjà mêlées toutes deux ; tel est le chien d'Artois, issois ou quatre-vingts, qui vient du doguin et du roquet; tels sont encore les chiens que l'on appelle vulgairement chiens des rues, qui ressemblent à tous les chiens en général sans ressembler à aucun en particulier, parce qu'ils proviennent du mélange de races déjà plusieurs fois mêlées.

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