‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 156 sur 186 · LES ANIMAUX SAUVAGES · texte numérisé non relu

LES ANIMAUX SAUVAGES

Dans les animaux domestiques, et dans l'homme, nous n'avons vu la nature que contrainte, rarement perfectionnée , souventaltérée , défigurée, ettoujours environnée d'entraves ou chargée d'ornements étrangers : maintenant, elle va paraître nue, parée de sa seule simplicité, mais plus piquante par sa beauté naïve, sa démarche légère, son air libre, et par les autres attributs de la noblesse et de l'indépendance. Nous la verrons, parcourant en souveraine la surface de la terre, partager son domaine entre les animaux , assigner à cha-

cun son élément, son climat, sa subsistance : | nous la verrons dans les foréts dans les eaux, | dans les plaines, dictant ses lois simples, mais immuables , imprimant sur chaque. espece sé caractères nalférables, et dispensant avec équité ses dons, compenser le bien et le mal; donner aux uns ia force et ie courage, accompagnés .du besoin et de la voracité ; aux autres, la douceur, latempérance, la légèreté du corps, avec la crainte , l'inquiétude et la timidité ; à tous la li- | berté avec des mœurs constantes; à tous des désirs et de l'amour toujours aisés à satisfaire, et | toujours suivis d’une heureuse fécondité.

Amour et liberté, quels bienfaits! Ces animaux , que nous appelons sauvages, parce qu'ils

| ne nous sont pas soumis, ont-ils besoin de plus

droits et fermes à |

| pour être heureux? ils ont encore l'égalité ; ils ne sont ni les esclaves, ni les tyrans de leurs semblables; l'individu n'a pas à craindre, comme l'homme, tout le reste de son espèce ils ont entre eux la paix, et la guerre ne leur vientque des étrangers ou de nous. Ils ont donc raison de fuir l'espèce humaine, de se dérober à notre as- | pect, de s'établir dans les solitudes éloignées de nos habitations, de se servir de toutes les | ressources de leur instinct pour se mettre en sûreté , et d'employer, pour se soustraire à la puissance de l'homme, tous les moyens de liberté que la nature leur a fournis en même temps qu'elle leur a donné le désir de l'indépendance.

Les uns, et ce sont les plus doux, les plus innocents; fes plus tranquilles, se contentent | de-s’éloigner, et passent leur vie dans nos cam-

i pages; ceux qui sont plus défiants, plus fa-

rouches, s'enfoncent dans les bois; d’autres, comme s'ils savaient qu'il n'y a nulle sûreté sur la surface de la terre, se creusent des demeures souterraines , se réfugient dans des cavernes, ou gagnent les sommets des montagnes les plus inaccessibles ; enfin, les plus féroces, ou plutôt les plus fiers, n’habitent que les déserts, et règnent en souverains dans ces climats brülants, où l'homme aussi sauvage qu'eux ne peut leur disputer l'empire.

Et, comme tout est soumis aux lois physiques, que les êtres même les plus libres y sont assujettis, et queles animaux éprouvent, comme l'homme, les influences du ciel et de Ja terre, il semble que les mêmes causes qui ont adouci, civilisé l'espèce humaine dans nos climats, ont produit de pareils effets sur toutes les autres espèces : le loup, qui dans cette zône tempérée est peut-être de tous les animaux le plus féroce, n'est pas à beaucoup près aussi terrible, aussi cruel que le tigre, la panthère, le lion de la sône torride, ou l’ours blanc, le loup-cervier, l'hyène de la zône glacée. Et non-seulement cette différence se trouve en général, comme si la nature, pour mettre plus de rapport et d'harmonie dans ses productions, eût fait le climat pour les espèces , ou les espèces pour le climat ; mais même on trouve dans chaque espèce en particulier le climat fait pour les mœurs, et les mœurs pour le climat.

En Amérique, où les chaleurs sont moindres, où l'air et la terre sont plus doux qu'en Afrique, quoique sous la même ligne, le tigre, le lion , la panthère, n’ont rien de redoutable que le nom : ce ne sont plus ces tyrans des forêts, ces ennemis de l’homme aussi fiers qu'intrépides , ces monstres altérés de sang et de carnage; ce sont des animaux qui fuient d'ordinaire devant les hommes , qui, loin de les attaquer de front, loin même de faire la guerre à force ouverte aux autres bêtes sauvages, n'emploient le plus souvent que l'artifice et laruse pour tâcher de les surprendre; ce sont des animaux qu'on peut dompter comme les autres , et presque apprivoiser. Ils ont donc dégénéré, si leur nature était la férocité jointe à la cruauté, ou plutôt ils n’ont qu'éprouvé l'influence du climat : sous un ciel plus doux, leur naturel s’est adouci, ce qu'ils avaient d'excessif s’est tempéré; et par les changements qu'ils ont subis. ils sont seulement devenus plus conformes à la terre qu'ils ont habitée,

HISTOIRE NATURELLE

Les végétaux qui couvrent cette terre, et qui y sont encore attachés de plus près que | 'animal qui broute, participent aussi plus que lui à la nature du climat ; chaque pays, chaque degré %e température a ses plantes particulières. On trouve au pied des Alpes celles de France et d'Italie. On trouve à leur sommet celles des pays du nord; on retrouve ces mêmes plantes du nord sur les cimes glacées des montagnes d'Afrique. Sur les monts qui séparent l'empire du Mogol du royaume de Cachemire, on voit du côté du midi toutes les plantes des Indes, et l'on est surpris de ne voir de l'autre côté que des plantes d'Europe. C'est aussi des climats excessifs que l'on tire les drogues, les parfums, les poisons, et toutes les plantes dont les qualités sont excessives : le climat tempéré ne produit au contraire que des choses tempérées ; les herbes les plus douces, les légumes les plus sains, les fruits les plus suaves, les animaux les plus tranquilles, les hommes les plus polis sont l'apanage de cet heureux climat. Ainsi la terre fait les plantes, la terre et [es plantes font les animaux ; la terre, les plantes et lesanimaux font l’homme: car les qualités des végétaux viennent immédiatement de la terre et de Fair; le tempérament et les autres qualités relatives des animaux qui paissent l'herbe , tiennent de près à celles des plantes dont ils se nourrissent; enfin les qualités physiques de l'homme et des animaux qui vivent sur les autres animaux autant que sur les plantes, dépendent, quoique de plus loin, de ces mêmes causes, dont l'influence s'étend jusque sur leur naturel et sur leurs mœurs. Et ce qui prouve encore mieux que tout se tempère dans un climat tempéré, et que tout est excès dans un climat excessif, c'estque la grandeur et la forme, qui paraissent être des qualités absolues, fixes et déterminées, dépendent cependant , comme les qualités relatives, de l'influence du climat. La taille de nos animaux quadrupèdes n'approche pas de celle de l'éléphant, du rhinocéros, de l'hippopotame ; nos plus gros oiseaux sont fort petits, si on les compare à l’autruche , au condor, au casoar; et quelle comparaison des poissons, des lézards, des serpents de nos climats, avec les baleines, les cachalots, les narvals qui peuplent les mers du Nord , et avec les crocodiles, les grands lézards et les couleuvres énormes qui infestent les terres et les eaux du midi! Et, si l'on considère encore ehaque espèce dans dif-

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