‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 157 sur 186 · DES ANIMAUX SAUVAGES · texte numérisé non relu

DES ANIMAUX SAUVAGES

férents climats, on y trouvera des variétés sensibles pour la gran&eur et pour la forme ; toutes prennent une teinture plus ou moins forte du climat. Ces changements ne se font que lentement, imperceptiblement : le grand ouvrier de la nature est le temps ; comme il marche toujours d'un pas égal, uniforme et réglé, il ne fait rien par sauts, mais par degrés, par nuances, par succession ; il fait tout ; et ces changements , d'abord imperceptibles, deviennent peu à peu sensibles, et se marquent enfin par des résultats auxquels on ne peut se méprendre.

Cependant les animaux sauvages et libres sont peut-être, sans même en excepter l'homme, de tous les êtres vivants les moins sujets aux altérations, aux changements, aux variations de tout genre : comme ils sont absolument les maitres de choisir leur nourriture et leur climat , et qu'ils ne se contraignent pas plus qu'on les contraint, leur nature varie moins que celle des animaux domestiques, que l’on asservit, que l’on transporte, que l’on maltraite et qu’on nourrit sans consulter leur gout. Les animaux sauvages vivent constamment de la même facon ; on ne les voit pas errer de climats en elimats ; le bois où ils sont nés est une patrie à laquelle ils sont fidèlement attachés; ils s’en éloignent rarement, et ne la quittent jamais que lorsqu'ils sentent qu'ils ne peuvent y vivre en sûreté. Et ce sont moins leurs ennemis qu'ils fuient , que la présence de l’homme; la nature leur a donné des moyens et des ressources contre les autres animaux ; ils sont de pair avec eux; ils connaissent leur force et leur adresse ; ils jugent leurs desseins, leurs démarches; et, s'ils ne peuvent les éviter, au moins ils se défendent corps à corps; ce sont, en un mot, des espèces de leur genre. Mais que peuvent-ils contre des êtres qui savent les trouver sans les voir, etles abattre sans les approcher ?

C’est donc l'homme qui les inquiète, qui les écarte, qui ies disperse, et qui les rend mille fois plus sauvages qu'ils ne le seraient en effet; car la plupart ne demandent que la tranquillité, la paix et l'usage aussi modéré qu’innocent de l'air et de la terre; ils sont même portés par la nature à demeurer ensemble, à se réunir en familles, à former des espèces de sociétés. On voit encore des vestiges de ces sociétés dans les pays donti’homme nes'est pas totalement em-

paré; on y voit mème des ouvrages faits en commun, des espèces de projets, qui, sans |

être raisonnés, paraissent étre fondés sur des convenances raisonnables, dont l'exécution suppose au moins l'accord, l’union et le concours de ceux qui s’en occupent. Et ce n'est point par force ou par nécessité physique, comme les fourmis, les abeilles, ete., que les castors travaillent et bâtissent: car ils ne sont contraints ni par l'espace, ni par le temps, ni par le nombre; c’est par choix qu'ils se réunissent : ceux qui se conviennent demeurent ensemble, ceux qui ne se conviennent pas s'éloignent, et l'on en voit quelques-uns qui, toujours rebutés par les autres, sont obligés de vivre solitaires. Ce n’est aussi que dans les pays reculés , éloignés, et oùils craignent peu la rencontre des hommes, qu'ils cherchent à s'établir et à rendre leur demeure plus fixe et plus commode, en y construisant des habitations, des espèces de bourgades, qui représentent assez bien les faibles travaux et les premiers efforts d'une république naissante. Dans les pays au contraire où les hommes se sont répandus, la terreur semble habiter avec eux ; il n’y a plus de société parmi les animaux; toute industrie cesse, tout art est étouffé ; ils ne songent plus à bâtir, ils négligent toute commodité; toujours pressés par fa crainte et la nécessité, ils ne cherchent qu'à vivre, ils ne sont occupés qu'à fuir et se cacher ; et si, comme on doit le supposer, l'espèce humaine continue dans la suite des temps à peupler également toute la surface de la terre, on pourra, dans quelques siècles, regarder comme une fable l'histoire de nos castors.

On peut donc dire que les animaux , loin d’aller en augmentant, vont au contraire en diminuant de facultés et de talents ; le temps même travaille contre eux : plus l'espèce humaine se multiplie, se perfectionne, plus ils sentent le poids d'un empire aussi terrible qu’absolu , qui, leur laissant à peine leur existence individuelle, leur ôte tout moyen de liberté, toute idée de société, et détruit jusqu'au germe de leur intelligence. Ge qu'ils sont devenus, ce qu'ils deviendront encore, n'indique peut-être pas assez ce qu'ils ont été, ni ce qu'ils pourraient être, Qui sait, si l'espèce humaine était anéantie , auquel d’entre eux appartiendrait le sceptre de la terre?

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