‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 177 sur 186 · LE LAPIN · texte numérisé non relu

LE LAPIN

Ordre des rongeurs, genre lièvre, (Cuvier.)

Le lièvre et lelapin , quoique fort semblables tant à l'extérieur qu’à l'intérieur, ne se mêlant point ensemble, font deux espèces distinctes et

séparées : cependant comme les chasseurs disent que les lievres mâles, dans le temps du rut, courent les lapines et les couvrent, j'ai cherché à savoir ce qui pourrait résulter de cette union, et pour cela j'ai fait élever des lapins avec des hases, et des lièvres avec des lapines ; mais ces essais n'ont rienproduit, et m'ont seulement appris que ces animaux, dont la forme est si semblable, sont cependant denature assezdifférente pour re pas même produire des espèces de mulets. Un levraut et une jeune Japine, à peu près dumémeâge,n'ont pas vécu troismoisensemble; dès qu'ils furent un peu forts, ils devinrent ennemis, et la guerre continuelle qu'ils se faisaient finit par la mort du levraut. De deux lièvres plus âgés que j'avais mis chaçun avec une Japine, l'un eut le même sort, et l’autre, qui était très-ardent et très-fort, qui ne cessait de tourmenter la lapine en cherchant à la couvrir , Ja fit mourir à force de blessures ou de caresses trop dures. Trois ou quatre lapins de différents âges, que je fis de même appareiller avec des hases, les firent mourir en plus ou moins de temps ; ni les uns ni les autres n'ontproduit: je crois cependant pouvoir assurer qu'ils se sont quelquefois réellement accouplés ; au moins y a-t-il eu souvent certitudeque, malgré la résistance de la femelle, le mâle s'était satisfait. Et il y avait plus de raison d'attendre quelque produit de ces accouplements que des amours. du lapin et de la poule donton nous a fait l'histoire,

et dont, suivant l’auteur, le fruit devait être des |

poulets couverts de poils, ou des lapins couverts de plumes; tandis que ce n'était qu'un lapin vicieux ou trop ardent qui, faute de femelle, se servait de la poule de la maison, comme il se serait servi de tout autre meuble , et qu’il est hors de toute vraisemblance de s’attendre à quelque production entre deux animaux d'espèces si éloignées, puisque de l'union du lièvre et du läpin, dont les espèces sont toutà fait voisines, il ne résulte rien.

La fécondité du lapin est encore plus grande que celle du lièvre ; et, sans ajouter foi à ceque dit Wotten , que d'une seule paire qui fut mise dans une ile ils'en trouva six mille au boutd’'un an, il est sûr que ces animaux multiplientsiprodisieusementdansles pays qui leurconviennent, que la terre ne peut fournir à leur subsistance : ils détruisent les herbes, les racines, les grains, les fruits, les légumes, et même les arbrisseaux et les arbres; et si l’on n'avait pas contre eux

HISTOIRE NATURELLE

le secours des furets et des chiens, ils feraient déserter les habitants de ces campagnes. Nonseulement le lapin s'accouple plus souvent et produit plus fréquemment et en plus grand nombre que le lièvre, mais il à aussi plus de ressources pour échapper à ses enhemis; il se soustrait aisément aux yeux de l'homme :les trous qu'il se creuse dans la terre, où il $e retire pendant le jour et où il fait ses petits, le mettent à l'abri du loup, du renard etde l'oiseau de proie; il y habite avec sa famille en pleine sécurité, il y élève et y nourrit ses petits jusqu'à l'âged’environ deux mois, et il ne les fait sortir de leur retraite pour les amener au dehors que quand ils sont tout élevés : il leur évite par là tous les inconvénients du bas âge, pendant lequel au contraire les lièvres périssent en plus grand nombre, et souffrent plus que dans tout le reste de la vie.

Cela seul suffit aussi pour prouver que le lapin est supérieur au lièvre par la sagacité : tous deux sont conformés de même , et pourraient également se ereuser des retraites ; tous deux

sont également timides à l'excès; mais lun, .

plus imbécile, se contente de se former un gîte à lasurface delaterre, où il demeure continuellement exposé. tandis que l’autre, par un instinet plus réfléchi, se donne la peine de fouiller la terre et de s'y pratiquer un asyle ; et il est si vraiique c'est par sentiment qu'il travaille, que l'onne voitpas le lapin domestique faire lemême ouvrage; ilse dispense dese creuseruneretraile, comme les oiseaux domestiques se dispensent de faire des nids, et cela parce qu'ils sont également à l'abri des inconvénients auxquels sont exposés les lapins et les oiseaux sauvages. L'on a souyent remarquéque, quand on a voulu peupler une garenne ayec des lapins clapiers , ces lapins-et ceux qu'ils produisaient, restaient , comme les lièvres, à la surface de la terre, et que ce n'était qu'après avoir éprouvé bien des inconvénients, etau bout d’un certain nombre de générations , qu'ils commençaient à creuser la terre pour se mettre en süreté.

Ces lapins clapiers, ou domestiques , varient pour les couleurs , comme tous les autres animaux domestiques ; le blane, le noir et le gris ‘ sont cependant les seules qui entrent ici dans le jeu de la nature : les lapins noirs sont les plus

! J'appelle gris, ce mélange de couleurs fauves , noires et cendrées . qui fait la couleur ordinaire des lapins et des liè vres, Voyez ci-après la description du lapin,

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