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DES SENS EN GÉNÉRAL

Le corps animal est composé de plusieurs matières différentes, dont les unes, comme les os, la graisse, le sang, la lymphe, ete., sont insensibles ; et dont les autres, comme les membranes et les nerfs, paraissent être des matières actives desquelles dépendent le jeu de

toutes les parties et l'action de tous les membres : les nerfs surtout sont l'organe immédiat du sentiment, qui se diversifie et change, pour ainsi dire, de nature suivant leur différente disposition ; en sorte que, selon leur position, leur arrangement, leur qualité, ils transmettent à l'âme des espèces différentes de sentiment, qu'on a distinguées par le nom de sensations, qui semblent en effet n'avoir rien de semblable entre elles. Cependant si l'on fait attention que tous ces sens externes ont un sujet commun, et qu'ils ne sont tous que des membranes nerveuses différemment disposées et placées, et que les nerfs sont l'organe général du sentiment ; que dans le corps animal nulle autre iwatière que les nerfs n'a cette propriété de produire le sentiment, on sera porté à croire que les sens ayant tous un principe commun , et n'étant que des formes variées de la même substance, n'étant eñ un mot que des nerfs différemment ordonnés et disposés, les sensations qui en résultent ne sont pas aussi essentiellement différentes entre elles qu'elles le paraissent.

L'œil doit être regardé comme une expansiôn |

du nerf optique, ou plutôt l'œil lui-même n'est que l'épanouissement d'un faisceau de nerfs, qui, étant exposé à l'extérieur plus qu'aucun autre nerf, est aussi celui qui a le sentiment le plus vif et le plus délicat; il sera done ébranlé par les plus petites parties de la matière; telles que sont celles de la lumière, et il nous donnera par conséquent une sensation de toutes les substances les plus éloignées, pourvu qu'elles soient capables de produire ou de réfléchir ces petites particules de matière. L'oreille, qui n'est pas un organe aussi extérieur que l'œil, et dans lequel il n'y a pas un aussi grand épanouissement de nerfs, n'aura pas le même degré de sensibilité, et ne pourra pas être affectée par des parties de matière aussi petites que celles de la lumière; mais elle le sera par des parties plus grosses, qui sont celles qui forment le son, et nous donnera encore une sensation des choses éloignées qui pourront mettre en mouvement ces parties de matière; comme elles sont beau-

coup plus grosses que celles de la lumière, et

qu'elles ont moins de vitesse, elles ne pourront s'étendre qu'à de petites distances, et par conséquent l'oreille ne nous donnera la sensation que de choses beaucoup moins éloignées"que celles dont l'œil nous donne la sensation: La

mn UDE

membrane qui est le siége de l'odorat étant encore moins fournie de nerfs que celle qui fait le siége de l'ouie, elle ne noys donnera la sensation que des parties de matière qui sont plus grosses et moins éloignées , telles que sont les particules odorantes des corps, qui sont probablement celles de l'huile essentielle qui s'en exhale et surnage, pour ainsi dire, dans l'air, comme les corps légers nagent dans l'eau; et comme les nerfs sont encore en moindre quantité, et qu'ils sont plus divisés sur le palais et sur la langue, les particules odorantes ne sont pas assez fortes pour ébranler cet organe : il faut que ces parties huileuses ou salines se détachent des autres corps et s'arrêtent sur la langue pour produire une sensation qu'on appelle le gout et qui diffère principalement de l'adorat, parce que ce dernier sens nous donne la sensation des choses à une certaine distance, et que le goût ne peut nous la donner que par une espèce de contact qui s'opère an moyen de la fonte de certaines varties de matière, telles que les sels, les huiles, ete. Enfin, comme les nerfs sont le plus divisés qu'il est possible, et qu'ils sont très-légèrement parsemés dans la peau, aucune partie aussi petite que celles qui forment la lumière ou les sons, les odeurs ou les Saveurs , ne pourra les ébranler ni les affecter d'une manière sensible, etil faudra de trèsgrosses parties de matière, c'est-à-dire des corps solides , pour qu'ils puissent en être affectés: aussi le sens du toucher ne nous donne aucune sensation des choses éloignées, mais seulement de celles dont le contact est immédiat.

Il me parait donc que la différence qui est entre nos-sens ne vient que de la position plus ou moins extérieure des nerfs, et de leur quantite plus ou moins grande dans les différentes parties qui constituent les organes. C'est par cette raison qu'un nerf ébranlé par un coup ou découvert par une blessure nous donne souvent la sensation de la lumière sans que l'œii y

t part, comme on a souvent aussi par la même çause.des tintements et des sensations de sons, quoique l'oreille ne soit affectée par rien d'extérieur.

Lorsque les petites particules de la matière lumineuse ou sonore se trouvent réunies en très-grande quantité, elles forment une espèce de corps solide qui produit différentes espèces de sensations , lesquelles ne paraissent avoir aucun rapport avec les premières ; car toutes

L'HOMME

Die : Mange st — ere ne ae ER ER Re

les fois que les parties qui composent la lumière sont en très-grande quantité, alors elles affectent non-seulement les yeux , mais aussi toutes les parties nerveuses de la peau, et elles produisent dans l'œil ia sensation de la lumière, et dans le reste du corps la sensation de la chaleur, qui est une autre espèce de sentiment différent du premier, quoiqu'il soit produit par la même cause. La chaleur n'est donc que le toucher de la lumière qui agit comme corps solide ou comme une masse de matière en mouvement; on reconnait évidemment l'action de cette masse en mouvement lorsqu'on expose des matières légères au foyer d'un bon miroir ardent; l'action de la lumière réunie leur communique, avant même que de les échauffer, un mouvement qui les pousse et les déplace : Ja chaleur agit done comme agissent les coxps solides sur les autres corps, puisqu'elle est capable de les déplacer en leur communiquant un mouvement d'impulsion.

De mème, lorsque les parties soncres selrouvent réunies en très-urande quantité, elles produisent une secousse et un ébranlement trèssensibles, et cet ébranlement est fort äifférent de l'action du son sur l'oreiile; une violente explosion , un grand coup de tonnerre, ébranle les maisons, nous frappe etcommunique une espèce de tremblement à tous les corps voisins: le son agit donc aussi comme corps solide sur les autres corps ; car ce n'est pas l'agitation de l'air qui cause cet ébranlement, puisque dans le temps qu'il se fait on ne remarque pas qu'il soit accompagné de vent, et que d'ailleurs, quel que violent que füt le vent, il ne produirait pas d'aussi fortes secousses. C'est par cette action des parties sonores qu'une corde en vibration en fait remuer une autre, et c'est par ce toucher du son que nous sentons nous-mêmes, lorsque le bruit est violent, une espèce de trémoussement fort différent de la sensation du son par l'oreille, quoiqu'il dépeade de la même cause,

Toute la différence qui se trouve dans nos sensations ne vient done que du nombre plus ou moins grand et de la position plus ou moins extérieure des nerfs : ce qui fair que les uns de ces sens peuvent être affectés par de petites partieules de mat.ère qui émanent des corps, comme l'œil, l'oreiile et l'odorat: les autres par des parties plus grosses qui se détachent des corps au moyen du contact, comme le goût; et les autres

HISTOIRE NATURELLE

par les corps ou même par les émanations des | prétend vulgairement, parce que la main a le

corps, lorsqu'elles sont assez réunies et assez

abondantes pour former une espèce de masse |

solide, comme le toucher, qui nous donne des sensations de la solidité, de la fluidité et de la chakur des corps.

Un fluide diffère d'un solide, parce qu'il n’a aucune partie assez grosse pour que nous puissions la saisir et la toucher par différents côtés a la fois; c'est ce qui fait aussi que les fluides sont liquides : les particules qui les composent ne peuvent être touchées par les particules voisines que dans un point ou un si petit nombre de-points, qu'aucune partie ne peut avoir d’adhérence avec une autre partie. Les corps solides réduits en poudre, même impalpable, ne perdent pas absolument leur solidité, parce que les parties, se touchant par plusieurs côtés, conservent de l’adhérence entre elles; et c’est ce qui fait qu'on en peut faire des masses et les serrer . pour en palper une grande quantité à la fois.

Le sens du toucher est répandu dans le corps entier ; mais il s'exerce différemment dans les différentes parties. Le sentiment qui résulte du toucher ne peut être excité que par le contact et l'application immédiate de la superficie de quelque corps étranger sur celle de notre propre corps. Qu'on applique contre la poitrine ou sur les épaules d’un homme un corps étranger, il le sentira, c’est-à-dire il saura qu'il y a un corps étranger qui le touche; mais il n'aura aucune idée de la forme de ce corps, parce que la poitrine ou les épaules ne touchant le corps que dans un seul plan, ilne pourra en résulter aucune connaissance de la figure.de ce corps. Il en est de même de toutes les autres parties ‘lu corps qui ne peuvent pas s'ajuster sur la surface des corps étrangers, et se plier pour embrasser à la fois plusieurs parties de leur superficie; ces parties de notre corps ne peuvent done nous donner aucune idée juste de leur forme : mais celles qui, comme la main, sont divisées en plusieurs petites parties flexibles et mobiles, et qui peuvent par conséquent s'appliquer en même temps sur les différents plans de la superficie des corps, sont celles qui nous donnent en effet les idées de leur forme et de leur grandeur.

Ce n’est donc pas uniquement parce qu’il y a une plus grande quantité de houppes nerveuses à l'extrémité des doigts que dans les autres parties du corps: ce n’est pas, comme on le

sentiment plus délicat, qu'elle est en effet le principal organe du toucher; on pourrait dire au cobtraire qu’il y a des parties plus sensibles et dont le toucher est plus délicat, comme les yeux, la langue, ete.; mais e’est uniquement parce que la imain est divisée en plusieurs parties toutes mobiles, toutes flexibles, toutes agissantes en même temps et obéissantes à la volonté, qu'elle est le seul organe qui nous donne des idées distinctes de la forme des corps. Le toucher n'est qu'un contact de süperficie. Qu'on Suppute la superficie de la main eb des cinq doigts, on la trouvera plus grande à proportion que celle de toute autre partie du corps, parce qu'il n'y en a aucune qui soit autant divisée: ainsi elle a d'abord l'avantage de pouvoir présenter aux corps étrangers plus de superfitie. Ensuite les doigts peuvents'étendre, séraccourcir, se plier, se séparer, sé joindre, ets’ajuster à toutes sortes de surfaces; autre avantage qui suffirait pour rendre cette partie l'organe de ce sentiment exact et précis qui est nécessaire pour nous donner l'idée de la forme des corps. Sila main avait encore un plus grand nombre de parties, qu’elle fût, par exemple, diviséeren vingt doigts, que ces doigts eussent un plus grandnombred'articulations etde mouvements, il n’est pas douteux que le sentiment du toucher ne füt infiniment plus parfait dans cette conformation qu'il ne l’est, parce que’cette main pourrait alors s'appliquer beaucoup plus immédiatement et plus précisément sur les différentes surfaces des corps ; et si nous supposions qu'elle füt divisée en une infinité de parties toutes mobiles et flexibles, et qui pussent toutess/appliquer en même temps sur tous les points de la surface des corps, un pareil organe serait une espèce de géométrie universelle (si je puis m'exprimer ainsi), par le secours de laquelle nous aurions dans le moment même de l'attouchement des idées exactes et précises de larfigure de tous les corps , et de la différence, même infiniment petite, de ces figures. Si au contrairela main était sans doigts, ellene pourrait nous donner que des notionstrès-imparfaites de la forme des choses les plus palpables, ctnous n’aurions qu'une connaissance très-confuse des objets qui nous enviropnent; ou du moins il nous faudrait Leaucoup plus d'expériences et de temps pour les'acquérir.

Les animaux qui ont des mains paraissent

DE L'HOMME. 263

être les plus spirituels : les singes font des choses si semblables aux actions mécaniques de l'homme, qu'il semble qu'elles aient pour cause même : suite de sensations corporelles. Tous es autres animaux qui sont privés de cet or- “pañe né peuvent avoir aucune connaissance Ssez distincte de la forme des choses ; comme | ils ne peuvent rien saisir et qu'ils n'ont aucune partie assez divisée et assez flexible pour pouvoir s'ajuster sur la superficie des corps , ils n’ont certainement aucune notion précise de la forme non plus que de la grandeur de ces corps; c’est pour cela que nous lesvoyons souvent incertains ou effrayés à l'aspect des choses qu'ils devraient le mieux connaitre, et qui leur sont les plus familières. Le principal organe de leur toucher est dans leur museau, parce que cette partie est divisée en deux par la bouche, et que la langue est une autre partie qui leur sert en même temps pour toucher les corps qu'on leur voit tourner et retourner avant que de les saisir avec les dents. On peut aussi conjecturer que les animaux qui, comme les sèches , les polypes et d’autres insectes, ont un grand nombre de bras ou de pattes qu'ils peuvent réunir et joindre, et avec lesquels ils peuvent saisir par différents endroits les corps étrangers; que ces animaux, dis-je, ont de l'avantage sur les autres, etqu ’ils connaissent et choisissent beaucoup mieux les choses qui Jeurconviennent. Les poissons, dont le corps est cotiert d’écailles et qui ne peuvent se plier, doi- |

vent être les plus stupides de tous les animaux; | Carilsnepeuventavoir aucune connaissancedela |

forme des corps, puisqu'ils n’ont aueun moyen de les embrasser; et d’ailleurs l'i impression du sentiment doit être très-faible et le sentiment fort obtus, puisqu'ils ne peuvent sentir qu'à travers les écailles. Ainsi tous les animaux dont le corps n’a point d'extrémités ( qu'on puisse regarder comme des parties divisées, telles que les bras, les jambes ; Jes pattes, ëte., auront beaucoup moins. de sentiment par le “toucher que les autres. Les ser erpents sont cependant

moins ides que les poissons, parce que, quoiqu'ils nlaient point d'extrémités, et qu'ils soient rece ’uné*peau dure et écailleuse,

ils ont la faculté de plier leur corps en plusieurs Sur les corps étrangers, et par conséquent déles saisir en quelque façon et de les toucher beaucoup mieux que ne peuvent le faire les poissons, dont le corps ne peut se plier.

Les deux grands obstacles à l'exercice du sens du toucher sontdone, premièrement, l’uniformité dela forme du corps de l’animal, ou, ce qui est la même chose, le défaut departies différentes diviséesetflexibles; et, secondement, le revêtement de la peau, soit par du poil, dela plume, des écailles, des taies, des coquilles, ete. ; plus ce revêtement sera dur et solide, ét moins le sentiment du toucher pourra s'exercer; plus au contraire la peau sera fine et déliée, et plus le sentiment sera vif et exquis. Les femmes ont, entre autres avantages sur les hommes, celui d’avoir la peau plus belle et le toucher plus délicat.

Le fœtus dans le sein de la mère a la peau très-déliée; il doit donc sentir vivement toutes les impressions extérieures; mais comme ilnage dans une liqueur , et que les liquides reçoivent et rompent l’action de toutes les causes qui peuventoccasionner des chocs il ne peut être blessé querarement, et seulement par des coups ou des efforts très-violents: il a donc fort peu d'exercice de Cette ‘partie même du toucher qui ne dépend que de la finesse de la peau, et qui est commune à tout le corps. Comme il ne fait aucun usage de ses mains, il ne peut avoir de sensations ni aëquérir aucune connaissance dans le sein de sa mère, à moins qu'on ne veuille supposer qu'il peut toucher avec ses mains différentes parties de son corps , comme son. wisage, Sa poitrine, ses genoux; car on trouve souvent les mains du fœtus ouvertes ou

fermées, appliquées contre son visage.

Dans l'enfant nouveau-né, les mains restent "aussi inutiles que dans le fœtus, parce qu’on me lui donne la liberté de s’en servir qu'au bout de six ou sept semaines; les bras sont emmuaillottés avec tout le reste du corps jusqu'à ce terme, et je ne sais pourquoi cette manière est en usage. Il est certain qu'on retarde par-là le développement de ce sens important, duquel toutes nos connaissances dépendent, et qu'on ferait bien de laisser à l'enfant lelibre usage de ses mains dès le moment de sa naissance; il acquerrait plus tôt les premières notions de la forme des choses, et qui sait jusqu’à quel point ces premières idées influent sur les autres? Un homme n’a peut-être beaucoup plus d'esprit qu'un autre que pour avoir fait dans sa première enfance un plus grand et un plus prompt usage de ce sens. Dès que les enfants ont la liberté de se servir de leurs mains, ils ne tardent

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pas à en faire un grand usage; ils cherchent à toucher tout ce qu'on leur présente ; on les voit s'amuser et prendre plaisir à manier les choses que leur petite main peutsaisir; ilsemblequ'ils cherchent à connaitre la forme des corps en les touchant de tous côtés et pendant un temps considérable ; ils s'amusent ainsi, ou plutôt ils s'instruisent de choses nouvelles, Nous-mêmes, dans le reste de la vie, si nous y faisons réflexion, nous amusons-nous autrement qu'en ‘aisant ou en cherchant à faire quelque chose le nouveau?

C'est par le toucher seul que nous pouvons acquérir des connaissances complètes et réelles: c'est ce sens qui rectifie tous les autres sens dont les effets ne seraient que des illusions et ne produiraient que des erreurs dans notre esprit, si le toucher ne nous apprenait à juger. Mais comment se fait le développement de ce sens important? comment nos premières connaissances arrivent-elles à notre âme? n’avonsnous pas oublié tout ce qui s'est passé dans les ténèbres de notre enfance? comment retrouverons-nous Ja première trace de nos pensées?

n'y a-t-il pas même de la témérité à vouloir remonter jusque-là? Si la chose était moins importante, on aurait raison de nous blâmer; mais elle est peut-être plus que toute autre digne de nous occuper, et ne sait-on pas qu'on doit faire des efforts toutes les fois qu'on veut atteindre à quelque grand objet? +

J'imagine donc un homme tel qu'on peut croire qu'était le premier homme au moment de la création, c'est-à-dire un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés, mais qui s'éveillerait tout neuf pour luimême et pour tout ce qui l’environne. Quels seraient ses premiers mouvements, ses premières sensations, ses premiers jugements? Si cet homme voulait nous faire l'histoire de ses premières pensées, qu'auraitil à nous dire ? quelle serait cette histoire? Je ne puis me dispenser de le faire parler lui-même, afin d’en rendre les faits plus sensibles : ce récit philosophique, qui sera court, ne sera pas une digression inutile.

« Je me souviens de cet instant plein de joie « et de trouble, où je sentis pour la première « fois ma singulière existence; je ne savais ce « que j'étais, où j'étais, d’où je venais. J'ou- « vris les yeux: quel surcroit de sensation! la + lumière, la voûte céleste, la verdure de la

« terre, le cristal des eaux, tout m'occupait, « m'animait et me donnait un sentiment inexprimable de plaisir, Je crus d'abord que tous ces objets étaient en moi, et faisaient partie « de moi-mème. 4

« Je m'affermissais dans cette pensée nais- … « sante lorsque je tournai les yeux vers l'astre « de la lumière ; son éclat me blessa; je fermai « involontairement la paupière, et je sentis « une légère douleur. Dans ce moment d'obs- « curité, je crus avoir perdu presque tout mon « être,

« Affligé, saisi d'étonnement, je pensais à « ce grand changement, quand tout à coup « j'entendis des sons; le chant des oiseaux , le « murmure des airs formaient un concert dont « la douce impression me remuait jusqu'au « fond de l'âme ; j'écoutai longtemps, et je me « persuadai bientôt que cette harmonie était « moi. » 119

« Attentif, occupé tout entier de ce nouveau « genre d'existence, j'oubliais déjà la lumière, « cette autre partie de mon être quej'avais con- « nue la première, lorsque je rouvris les yeux. « Quelle joie de me retrouver en possession de « tant d'objets brillants! mon plaisir surpassa « tout ce que j'avais senti la première fois, et « suspendit pour un temps le charmant effet des sons. | « Je fixai mesregards sur mille objets divers: « je m'apercus bientôt que je pouvais perdre et « retrouver ces objets, et que j'avais la puis- « sance de détruire et de reproduire à mon gré « cette belle partie de moi-même; et quoi- « qu'elle me parût immense en grandeur, par « la quantité des accidents de lumière et par « la variété des couleurs, je crus reconnaitre « que tout était contenu dans une portion de « mon être.

« Je commençais à voir sans émotion et à «entendre sans trouble, lorsqu'un air léger, « dont je sentis la fraicheur, m'apporta des par- « fums qui me causèrent un épanouissement « intime et me donnèrent un sentiment d'amour « pour moi-même. +

« Agité par toutes ces sensations, pressé par « les plaisirs d'une si belleetsi grandeexistence, « je me levai tout d'un coup, et jeme sentis

« transporté par une force inconnues

« Je ne fis qu'un pas, la nouveautéde ma si- « tuation me rendit immobile, ma surprise fut extrême; je crus que mon existence fuyait;

DE L'HOMME

4 le mouvement que j'avais fait avait confondu \ les objets; je m'imaginais que tout était en + désordre.

« Je portai la main sur ma tête, je touchai u mon front et mes yeux, je parcourus mon « corps; ma main me parut être alors le prin- « cipal organe de mon existence; ce que je sen- « tais dans cette partie était si distinct et si com- « plet, la jouissance m'en paraissait si parfaite « en comparaison du plaisir que m'avaient causé «la lumière et les sons, que je m'attachai tout « entier à cette partie solide de mon être, et je « sentis que mes idées prenaient de la profon- « deur et de la réalité.

- « Tout ce que je touchais sur moi semblait « rendre à ma main sentiment pour sentiment , « etchaque attouchement produisait dans mon « âme une double idée.

« Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir « que cette faculté de sentir était répandue dans « toutes les parties de mon être ; je recounus « bientôt les limites de mon existence qui m’a- « vait paru d'abord immense en étendue.

« J'avais jeté les yeux sur mon corps; je le « jugeais d'un volume énorme et si grand , que « tous les objets qui avaient frappé mes yeux ne « me paraissaient être en comparaison que de « points lumineux

«a Je m'examinai longtemps; je me regardais a avec plaisir, je suivais ma main de l'œil et « j'observais ses mouvements. J'eus sur tout « cela les idées les plus étranges ; je croyais que « lemouvementdema main n'étaitqu'une espèce « d'existence fugitive, une succession de choses « semblables : je l'approchai de mes yeux , elle « me parutalors plusgrandeque toutmoncorps, « etelle fit disparaitre à ma vue un nombre in- « fini d'objets.

« Je commencai à soupconner qu'il y avait « de l'illusion dans cette sensation qui me ve « nait par les yeux; j'avais vu distinctement “ que ma main n'était qu'une petite partie de « moncorps, etjenepouvaiscomprendre qu'elle « fût augmentée au point de me paraitre d’une « grandeur démesurée; je résolus donc de ne « me fier qu'au toucher, qui ne m'avait pas « encore trompé, et d’être en garde sur toutes « les autres facons de sentir et d'être.

« Cette précaution me fut utile: je m'étais re- « mis en mouvement et je marchaïs la tête haute « et levée vers le ciel ; je me heurtai légèrement « contre un palmier ; saisi d'effroi, je portai ma

main sur ce corps étranger; je le jugeai tel, parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment; je me détournai avec une espèce d'horreur, et je connus pour la première fois qu'il y avait quelque chose hors de moi.

« Plus agité par cette nouvelle découverte que je ne l'avais été par toutes les autres, j'eus peine à me rassurer; et, après avoir médité sur cetévénement, je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j'avais jugé des parties de mon corps, etqu'il n'y avait que le toucher qui pût m'assurer de leur existence.

« Je cherchai donc à toucher tout ce que je voyais; je voulais toucher le soleil, j'étendais les bras pour embrasser l'horizon, et je ne trouvais que le vide des airs.

« À chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise; car tous les objets me paraissaient être également près de moi, et ce ne fut qu'après une infinité d'épreuves que j'appris à me servir de mes yeux pour guider ma main: et, comme.elle me donnait des idées toutes différentes des impressions que je recevais par le sens de la vue, mes sensations n'étant pas d'accord entre elles, mes jugements n'en étaient que plus imparfaits, et le total de mon être n'était encore pour moimême qu'une existence en confusion.

« Profondément occupé de moi, de ce que j'étais, de ce que je pouvais être, les contrariétés que je venais d'éprouver m'humilièrent; plus je réfléchissais, plus il se présentait de doutes ; lassé de tant d'incertitudes, fatigué des mouvements de mon âme, mes genoux fléchirent, et je me trouvai dans une situation de repos. Cet état de tranquillité donna de nouvelles forces à mes sens; j'étais assis à l'ombre d'un bel arbre; des fruits d'une couleur vermeille descendaient en forme de grappe à la portée de ma main, je les touchai légèrement ; aussitôtils se séparèrent de la branche, comme la figue s'en sépare dans le temps de sa maturité.

« J'avais saisi un de ces fruits, je m'imaginais avoir fait une conquête, et jeme gjlorifiais de la faculté que je sentais, de pouvoir contenir dans ma main un autre être tout entier ; sa pesanteur, quoique peu sensible, me parut une résistance animée que je me faisais un plaisir de vaincre.

« J'avais approché ce fruit de mes yeux, j'en considérais la forme et les couleurs, une odeur

« délicieuse me le fitapprocher davantage: il se « trouva près de mes lèvres; jetirais à longues « inspirations le parfum, et goûtais à longs traits « les plaisirs de l’odorate J'étais intérieurement « rempli de cet air embaumé ; ma bouche s'ou- « vrit pour l’exbaler, elle se rouvritpour en re- « prendre; je sentis que je possédais un odorat « intérieur plus fin, plus délicat encore que le « premier; enfin je goûtai.

« Quelle saveur ! quelle nouveauté de sensa- « tion! Jusque-là je n'avais eu que des plaisirs ; « le goùt me donna le sentiment de la volupté. a L'intimitéde lajouissance fit naitrel'idée de la « possession ; je crus que la substance de ce fruit « était devenue la mienne, et que j'étais le mai- « tre de transformer les êtres.

« Flatté de cette idée de puissance, incité par « le plaisir que j'avais senti, je cueillis un se- « cond et un troisième fruit, et je ne me lassais « pas d'exercer ma main pour satisfaire mon goût. Mais une langueur agréable s’'emparant peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres et suspendit l’activité de mon âme; je jugeaide son inaction par la mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées ; dans cet instantmes yeux devenusinutilessefermèrent, et ma tête, n'étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon.

« Tout fut effacé, tout disparut; la trace de « mes pensées fut interrompue, je perdis le sen- « timent de mon existence, Ce sommeil fut pro- « fond, mais je ne sais s’il fut de longue durée, « «

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