HE
les cheveux fort noirs, mais que l'usage du bételleur noircit les dents, et que celui du fard dont elles se servent leur gâte si fortla peau, qu'elles paraissent vieilles avant l’âge de trente ans.
Palafox assure queles Chinoissont plus blancs que les Tartares orientaux leurs voisins, qu'ils ont aussi moins de barbe; mais qu'au reste, il y a peu de différence entre les visages de ces deux nations : il dit qu'il est très-rare de voir à la Chine ou aux Philippines des yeux bleus, et que jamais on n’en a vu dans ce pays qu'aux Européens ou à des personnes nées dans ces climats de parents européens.
Inigo de Biervillas prétend que les femmes chinoises sont mieux faites que les hommes ; ceux-ci, selon lui, ontle visage large et le teint assez jaune, le nez gros et fait à peu près comme une nèfle, et pour la plupart écrasé, la taille épaisse à peu près comme celle des Hollandais; les femmes, au contraire, ont la taille dégagée, quoiqu'elles aient presque toutes de l’embonpoint, le teint et la peau admirables , les yeux les plus beaux du monde ; mais, à la vérité, il y en a peu, dit-il, qui aient le nez bien fait, parce qu'on le leur écrase dans leur jeunesse.
Les voyageurs hollandais s'accordent tous à dire que les Chinois ont en général le visage large, les yeux petits, le nez camus et presque point de barbe; que ceux qui sont nés à Canton ettout le long de la côte méridionale sont aussi basanés que les habitants de Fez en Afrique; mais que ceux des provinces intérieures sont blancs pour la plupart. Sinous comparons maintenant les descriptions de tous ces voyageurs, que nous venons de citer, avec celles que nous avons faites des Tartares, nous ne pourrons guère douter que, quoiqu'il y ait de la variété dans la forme du visage et de la taille des Chinois, ils n’aient cependant beaucoup plus de rapport avec les Tartares qu'avec aucun autre peuple, et que ces différences et cette variété ne viennent du climat et du mélange des races; c’est le sentiment de Chardin : « Les petits Tar- « tares , dit ce voyageur, ont communément la « taille plus petite de quatre pouces que la nô- « tre , et plus grosse à proportion; leur teint est « rouge et basané; leurs visages sont plats, « larges et carrés : ils ont le nez écrasé et les « yeux petits. Or, comme ce sont là tout à fait « les traits des habitants de la Chine, j'ai trouvé, « après avoir bien observé la chose durant mes « voyages , qu’il y a la même configuration de
« visage et de taille dans tous les peuples qui « sont à l'orient et au septentrion de la mer « Caspienne et à l'orient de la presqu'ile de « Malaca; ce qui depuis m'a fait croire que ces a divers peuples sortent tous d’une même sou- « che, quoiqu'il paraisse des différences dans « leur teint et dans leurs mœurs ; car, pour ce « qui est du teint, la différence vient de la qua- « lité du climat et de celle des aliments, et à « l'égard des mœurs, la différence vient aussi a de la nature du terroir et de l'opulence plus « ou moins grande !. »
Le P. Parennin, qui, comme l’on sait, a demeuré si longtemps à la Chine, eten a si bien observé les peuples et les mœurs, dit que les voisins des Chinois du côté de l'occident, depuis le Thibet en allant au nord jusqu'à Chamo, semblent être différents des Chinois par leurs mœurs, par la langue, par les traits du visage et par la confisuration extérieure ; que ce sont gens ignorants, grossiers, fainéants, défauts rares parmi les Chinois; que quand il vient quelqu'un de ces Tartares à Pékin, et qu’on demande aux Chinois la raison de cette différence, ils disent que cela vient de l’eau et de la terre, c’est-à-dire de la nature du pays qui opère ce changement sur le corps et même sur l'esprit des habitants. Il ajoute que cela parait encore plus vrai à la Chine que dans tous les autres pays qu'il a vus, et qu’il se souvient qu'ayant suivi l'empereur jusqu'au 48° degré de latitude nord dans la Tartarie, il y trouva des Chinois de Nankin qui s’y étaient établis, et que leurs enfants y étaient devenus de vrais Mongoux, ayant la tête enfoncéedans les épaules, les jambes cagneuses, et dans tout l'air une grossièreté et une malpropreté qui rebutait. Voyez la Lettre du P. Parennin datée, de Pékin le 28 septembre 1735. Recueil 42 des Leltres édifiantes.
Les Japonais sont assez semblables aux Chinois pour qu'on puisse les regarder comme ne faisant qu’une seule et même race d'hommes ; ils sont seulement plus jaunes ou plus bruns, parce qu'ils habitent un climat plus méridional; en général ils sont de forte complexion, ils ont la taille ramassée, le visage jarge et plat, le nez de même, les yeux petits ?, peu de barbe,
+ Voyez les Voyages de Chardin. Amsterdam, 4714, t. II, P. 86.
? Voyez les Voyages de Jean Struys, Rouen, 1719, tome 1, p.112,
HISTOIRE NATURELLE
les cheveux noirs; ils sont d'un naturel fort altier, aguerris, adroits, vigoureux, civils et obligeants, parlant bien, féconds en compliments, mais inconstants et fort vains; ils supportent avec une constance admirable la faim, la soif, le froid, le chaud, les veilles, la fatigue et toutes les incommodités de la vie, de laquelle ils ne font pas grand cas; ils se servent, comme les Chinois , de petits bâtons pour manger, et font aussi plusieurs cérémonies ou plutôt plusieurs grimaces et plusieurs mines fort étranges pendant le repas; ils sont laborieux et très habiles dans les arts et dans tous les métiers; ils ont, en un mot, à très peu près le même naturel, les mêmes mœurs et les mêmes coutumes que les Chinois.
L'une des plus bizarres, et qui est commune à ces deux nations, est de rendre les pieds des femmes si petits , qu'elles ne peuvent presque se soutenir. Quelques voyageurs disent qu’à la Chine, quand une fillea passé l'âge de trois ans, on lui casse le pied, en sorte que les doigts sont rabattus sous la plante, qu’on y applique une eau forte qui brüle les chairs, et qu’on l’enveloppe de plusieurs bandages jusqu’à ce qu'il ait pris son pli; ils ajoutent que les femmes ressentent cette douleur pendant toute leur vie, qu'elles peuvent à peine marcher, et que rien n'est plus désagréable que leur démarche; que cependantelles souffrent cetteincommodité avec joie, et que comme c'est un moyen de plaire, elles tâchent de se rendre le pied aussi petit qu'il leur est possible. D’autres voyageurs ne disent pas qu'on leur casse le pied dans leur enfance, mais seulement qu'on le serre avec tant de violence qu'on l'empêche de croître, et ils conviennent assez unanimement qu’une femme de condition , ou seulement une jolie femme à la Chine doit avoir le pied assez petit pour trouver trop aisée la pantoufle d’un enfant: de six ans.
Les Japonais et les Chinois sont donc une seule et même race d'hommes qui se sont trèsanciennement civilisés, et qui diffèrent des Tartares plus par les mœurs que par la figure ; la bonté du terrain, la douceur du climat, le voisinage de la mer, ont pu contribuer à rendre ces peuples policés : tandis que les Tartares, éloignés de la mer et du commerce des autres nations, et séparés des autres peuples du côté du midi par de hautes montagnes, sont demeurés errapts dans leurs vastes déserts , sous un
PA, le TN RE EE
DE L'HOMME
ciel dont la rigueur , surtout du côté du nord, ne peut être supportée que par des hommes durs et grossiers. Le pays d'Yeco, qui est au nord du Japon, quoique situé sous un climat qui devrait être tempéré, est cependant trèsfroid , très-stérile et très-montueux ; aussi les habitants de cette contrée sont-ils toutdifférents des Japonais et des Chinois: ils sont grossiers, brutaux, sans mœurs, sans arts; ils ont le corps court et gros, les cheveux longs et hérissés, les yeux noirs, le front plat, le teint jaune, mais un peu moins que celui des Japonais; ils sont fort velus sur le corps et même sur le visage ; ils vivent comme des sauvages , et se nourrissent de lard de baleine et d'huile de poisson ; ils sont très paresseux, très malpropres dans leurs vêtements : les enfants sont presque nus, les femmes n'ont trouvé pour se parer d'autre moyen que de se peindre de bleu les sourcils et
. les lèvres; les hommes n’ont pas d’autreplaisir que d'aller à la chasse des loups marins, des ours , des élans, des rennes, et à la pêche de Ja baleine : il y en a cependant qui ont quelques coutumes japonaises, comme celle de chanter d'une voix tremblante ; mais en général ils ressemblent plus aux Tartares septentrionaux ou aux Samoïèdes qu'aux Japonais.
Maintenant, si l’on examine les peuples voisins de la Chine au midi et à l'occident, on trouvera que les Cochinchinois, qui habitent un pays montueux et plus méridional que laChine, sont plus basanés et plus laids que les Chinois; et que les Tunquinois, dont le pays est meilleur, et qui vivent sous un climat moins chaud que les Cochinchinois, sont mieux faits et moins laids. Selon Dampier , les Tunquiuois sont en général de moyenne taille; ils ont le teint basané comme les Indiens, mais avec cela la peau si belle et si unie qu'on peut s’apercevoir du moindre changementqui arrive sur leur visage, lorsqu'ils pâlissent ou qu'ils rougissent, ce qu'on ne peut pas reconnaitre sur le visage des autres Indiens. Ils ont communément le visage plat et ovale, le nez et les lèvres assez bien propordonnés , les cheveux noirs, longs et fort épais; ils se rendent les dents aussi noires qu'il leur est possible. Selon les relations qui sont à la suite des voyages de Tavernier, les Tunquinois sont de belle taille et d'une couleur un peu olivâtre; ils n’ont pas le nez et le visage si plats que les Chinois , et ils sont en général mieux
. faits.
Ces peuples, comme l’on voit, ne diffèrent pas beaucoup des Chinois; ils ressemblent par la couleur à ceux des provinces méridionales : s'ils sont plus basanés, c’est parce qu'ils habitent sous un climat plus chaud, et quoiqu'ils aient le visage moins plat et le nez moins écrasé que les Chinois, on peut les regarder comme des peuples de même origine.
Il en est de même des Siamois, des Péguans, des habitants d'Aracan , de Laos, ete. Tous ces peuples ont les traits assez ressemblants à ceux des Chinois , et quoiqu'ils en diffèrent plus où moins par la couleur, ils ne diffèrent cependant pas tant des Chinois que des autres Indiens. Selon La Loubère, les Siamois sont plutôt petits que grands; ils ont le corps bien fait; la figure de leur visage tient moins de l'ovale que du losange; il est large et élevé par le haut des joues, et tout d'un coup leur front se rétrécit et se termine autant en pointe que leur menton ; ils ont les yeux petits et fendus obliquement, le blanc de l'œil jaunâtre, les joues creuses , parce qu’elles sont trop élevées par le haut, la bouche grande, les lèvres grosses, et les dents noircies; leur teint est grossier et d'un brun mêlé de rouge, d’autres voyageurs disent d’un gris cendré, à quoi le hâle continuel contribue autant que la naissance ; ils ont lenez court et arrondi par le bout, les oreilles plus grandes quelesnôtres, et plus elles sont grandes, plus ils les estiment. Ce goût pour les longues oreilles est commun à tous les peuples de l'Orient; mais les uns tirent leurs oreilles par le bas, pour les allonger, sans les percer qu'autant qu'il le faut pour y attacher des boucles; d’autres, comme au pays de Laos, en agrandissent le trou si prodigieusement, qu'on pourrait presque y passer le poing, en sorte que leurs oreilles descendent jusque sur les épaules; pour les Siamois, ils ne les ont qu'un peu plus grandes que les nôtres, et c'est naturellement et sans artifice. Leurs cheveux sont gros, noirs et plats; les hommes et les femmes les portent si courts, qu'ils ne leur descendent qu’à la hauteur des oreilles tout autour de la tête. Ils mettent sur leurs lèvres une pommade parfumée, qui les fait paraitre encore plus pâles qu'elles ne le seraient naturellement; ils ont peu de barbe, et ils arrachent le peu qu’ils en ont; ils ne coupent point leurs ongles, etc. Struys dit que les femmes siamoises portent des pendants d'oreilles si
\ massifs et si pesants, que les trous où ils sont
276 HISTOIRE NATURELLE
attachés deviennent assez grands pour y passer le pouce; il ajoute que le teint des hommes et des femmes est basané, que leur taille n’est pas avantageuse, mais qu'elle est bien prise et dégagée, et qu'en général les Siamois sont doux et polis. Selon le père Tachard , les Siamois sont très-dispos; ils ont parmi eux d'habiles sauteurs et des faiseurs de tours d'équilibre aussi agiles que ceux d'Europe; il dit que la coutume de se noircir les dents vient de l'idée qu'ont les Siamois, qu'il ne convient point à des hommes d'avoir les dents blanches comme des animaux, que c'est pour cela qu'ils se les noircissent avec une espèce de vernis qu'il faut renouveler de temps en temps; et que quand ils appliquent ce vernis, ils sont obligés de se passer de manger pendant quelques jours, afñn de donner le temps à cette drogue de s'attacher.
Les habitants des royaumes de Pégu, d’Aracan, ressemblent assez aux Siamois , et ne diffèrent pas beaucoup des Chinois par la forme du corps ni par la physionomie, ils sont seulement plus noirs'; ceux d’Aracan estiment un front large et plat; et pour le rendre tel, ils appliquent une plaque de plomb sur le front des enfants qui viennent de naitre. [ls ont les narines larges et ouvertes, les yeux petits et vifs, et les oreilles si allongées qu'elles leur pendent jusque sur les épaules ; ils mangent sans dégoût des souris, des rats, des serpents et du poisson corrompu®. Les fenimes y sont passablement blanches, et portent les oreilles aussi allongées que celles des hommes. Les peuples d'Achen, qui sont encore plus au nord que ceux d'Aracan, ont aussi le visage plat et la couleur olivâtre; ils sont grossiers et laissent aller leurs enfants tout nus; les filles ont seulement une plaque d'argent sur leurs parties naturelles. Voyez le Recueildes voyages de lu Compagnie Holl. tom. IV, page 63, et le Voyage de Mandelslo, tome IT, page 328.
Tous ces peuples, comme l’on voit, ne diffèrent pas beaucoup des Chinois, et tiennent encore des Tartares les petits yeux, le visage plat, la couleur olivâtre; mais en descendant vers le midi, les traits commencent à changer
“Vide primam partem Indiæ Orientalis per Pigafettam, Francofurti, 4598, p. 46.
? Voyez les voyages de Jean Ovington. Paris, 1725, tom, U, p.774.
#* Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. Holl. Amst, 1702, tome VI, p. 251.
d’une manière plus sensible, où du moins à se diversifier. Les habitants de la presqu'ile de Malaca et de l'ile de Sumatra sont noirs, petits, vifs et bien proportionnés dans leur petite taille; ils ont même l'air fier, quoiqu'ils soient nus de la ceinture en haut, à l'exception d’une petite écharpe qu'ils portent, tantôt sur l'une et tantôt sur l’autre épaule. Ils sont naturellement braves, et même redoutables lorsqu'ils ontpris del'opium, dont ils font souvent usage, et qui leur cause une espèce d'ivresse furieuse?. Selon Dampier, les habitants de Sumatra et ceux de Malaca sont de la même race, ils parlent à peu près la même langue; ils ont tous l'humeur fière et hautaine, ils ont la taille médiocre, le visage long, les yeux noirs, le nez d'une grandeur médiocre, les lèvres minces et les dents noircies par le fréquent usage du bétel %. Dans l'ile de Pugniatan ou Pissagan, à seize lieues en-decà de Sumatra, les naturels sont de grande taille et d'un teint jaune, comme celui des Brésiliens; ils portent de longs cheveux fort lisses, et vont absolument nus *. Ceux des iles Nicobar, au nord de Sumatra, sont d'une couleur basanée et jaunâtre, et ils vont aussi presque nus. Dampier dit que les naturels de ces îles Nicobar sont grands et bien proportionnés, qu'ils ont le visage assez long , les cheveux noirs et lisses, et le nez d'une grandeur médiocre ; que les femmes n ont point de sourcils, qu'apparemment elles se les arrachent , ete. Les habitants de l'ile de Sombreo, au nord de Nicobar, sont fort noirs, etils se bigarrent le visage de diverses couleurs, comme de vert , de jaune, etc. Voyez l'Histoire générale des Voyages ; Paris, 1746,t. I, p. 387.
Ces peuples de Malaca, de Sumatra et des petites îles voisines, quoique différents-entre eux, le sont encore plus des Chinois, des Tartares, ete., et semblent être issus d’une autre race; cependant les habitants de Java, qui sont voisins de Sumatra et de Malaca, ne leur ressemblent pointet sont assez semblables aux Chinois, à la couleur près, qui est, comme celle des Malais, rouge, mêlée de noir; ils sont assez
{ Voyez les Voyages de Gherardini. Paris, 4709, p. 46 et suivantes.
3 Voyez les Lettres édifiantes, recuell If, page 60.
* Voyez les Voyages de Guill, Dampier, Rouen, 4748, t, III page 156.
4 Voyez le Recueil de la Comp. de Holl. Amsterd. 4702, t. 1, p. 281.
» Voyez les Lettres édifiantes, recueil JE, page 472.
DE L'HOMME
semblables , dit Pigafetta', aux babitants du Brésil; ils sont d’une forte complexion et d’une taille carrée; ils ne sont ni trop grands ni trop petits, mais bien muselés ; ils ont le visage plat, les joues pendantes et gonflées , les sourcils gros et inclinés, les yeux petits, la barbe noire, ils en ont fort peu et fort peu de cheveux , qui sont très-courts et très-noirs. Le P. Tachard dit que ces peuples de Java sont bien faits et robustes , qu'ils paraissent vifs et résolus, et que l'extrême chaleur du climat les oblige à aller presque nus?. Dans les lettres édifiantes on trouve que les habitants de Java ne sont ni noirs ni blanes, mais d'un rouge pourpré, et qu'ils sont doux, familiers et caressants Ÿ. Francois Legat rapporte que les femmes de Java, qui ne sont pas exposées comme leshommes aux grandes ardeurs du soleil, sont moins basanées qu'eux, et qu'elles ont le visage beau, le sein élevé et bien fait, le teint uni et beau, quoique brun , la main belle, l'air doux, les yeux vifs, le rire agréable, et qu'il y en a qui dansent fort joliment *. La plus grande partie des voyageurs Hollandais s'accordent à dire que les habitants naturels de cette ile, dont ils sont actuellement les possesseurs et les maitres, sont robustes, bien faits, nerveux et bien musclés ; qu'ils ont le visage plat, les joues larges et élevées, de grandes paupières , de petits yeux, les mâchoires grandes, les cheveux longs, le teint basané, et qu'ils n’ont que peu de barbe , qu'ils portent les cheveux et les ongles fort longs, et qu'ils se font limer les dents. Dans une petite île qui est en face de celle de Java, les femmes ont le teint basané, les yeux petits, la bouche grande, le nez écrasé , les cheveux noirs et longs6. Par toutes ces relations on peut juger que les habitants de Java ressemblent beaucoup aux Tartares et aux Chinois, tandis que les Malais et
les peuples de Sumatra et des petites îles voi- |
sines en diffèrent et par lestraits et par la forme du corps, ce qui a pu arriver très-naturellement; car la presqu'ile de Malaca et les iles de
1 Vide Indiæ Orientalis partem primam, p. 51.
Voyez le premier Voyage du P. Tachard. Paris, 1686,
2 Voyez les Lettres édifiantes, recueil XVI, p.15.
5 Voyez les Voyages de François Legat. Amsterd., 4708,
ame EE, p. 150.
4 Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. de Holl, Amst., 1702, tome I, p. 592. Voyez aussi les Voyages de Mandelslo, t. IL, p. 54.
Voyez les Voyages de Le Gentil. Paris, 1725, tome III, p. 92.
Sumatra et de Java, aussi bien que toutes les autres iles de l'Archipel indien, doivent avoir été peuplées par les nations des continents voisins, et même par les Européens qui s’y sont habitués depuis plus de deux cent cinquante ans , ce qui fait qu'on doit y trouver une trèsgrande variété dans les hommes, soit pour les traits du visage et la couleur de la peau, soit pour la forme du corps et la proportion des membres. Par exemple, il y a dans cette ile de Java une nation qu’on appelle Chacrelas, qui est toute différente, non-seulement des autres habitants de cette ile, mais même de tous les autres Indiens. Ces Chacrelas sont blancs et blonds ; ils ont les yeux faibles, et ne peuvent supporter le grand jour; au contraire ils voient bien la nuit; le jour ils marchent les yeux baissés et presque fermés !. Tous les habitants des iles Moluques sont ; selon François Pyrard, semblables à ceux de Sumatra et de Java pour les mœurs , la façon de vivre, les armes, les habits, le langage, la couleur, etc. 2. Selon Mandelslo, les hommes des Moluques sont plutôt noirs que basanés , et les femmes le sont moins; ils ont tous les cheveux noirs et lisses, les yeux gros, les sourcils et les paupières larges, le corps fort et robuste; ils sont adroits et agiles:; ils vivent longtemps, quoique leurs cheveux deviennent blancs de bonne heure. Ce voyageur dit aussi que chaque ile a son langage particulier, et qu'on doit croire qu'elles ont été peuplées par différentes nations*. Selon lui, les habitants de Borneo et de Baly ont le teint plutôt noir que basané *; mais, selon les autres voyageurs, ils sont seulement bruns comme les autres Indiens®. Gemelli Careri dit que les habitants de Ternate sont de la même couleur que les Malais , c'est-à-dire un peu plus bruns que ceux des Philippines; que leur physionomie est belle, que les hommes sont mieux faits que les femmes, et que les uns et les autres ont grand soin de leurs cheveux. Les voyageurs hollandais rapportent que les naturels de l'ile de Banda vivent fort longtemps, et qu'ils y ont
! Voyezles Voyages de François Legat. Amst., 1708, tome II, p. 157.
? Voyez les Voyages de Francois Pyrard. Paris, 1619, t. II, p. 178.
5 Voyez les voyages de Mandelslo, tome II, p. 578.
4 Voyez Jbid., tome IL, p. 563 et 565.
+ Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. de Holl, t, IH, p. 120.
# Voyez les Voyages de Gemelli Careri, t. V, p. 224,
vu un homme âgé de cent trente ans, et plusieurs autres qui approchaient de cet âge; qu'en général ces insulaires sont fort fainéants , que les hommes ne font que se promener, et que ce sont les femmes qui travaillent '. Selon Dampier, les naturels originaires de l'ile de Timor, aui est l’une des plus voisines de la Nouvelle- Hollande, ont la taille médiocre, le corps droit, les membres déliés, le visage long, les cheveux noirs et pointus , et la peau fort noire; ils sont adroits et agiles, mais paresseux au suprème degré?. Il dit cependant que dans la mème île les habitants de la baie de Laphao sont pour la plupart basanés, et de couleur de cuivre jaune , et qu'ils ont les cheveux noirs et tout plats *.
Si l’on remonte vers le nord, on trouve Manille et les autres iles Philippines, dont le peuple est peut-être le plus mêlé de l'Univers, par lesalliances qu'ont faitesensembleles Espagnols, les Indiens, les Chinois, les Malabares, les Noirs, ete. Ces Noirs, qui vivent dans les rochers et les bois de cette ile, diffèrent entièrement des autres habitants; quelques-uns ont les cheveux crépus, comme les nègres d’Angola, les autres les ont longs; la couleur de leur visage est comme celle des autres nègres, quelques-uns sont un peu moins noirs; On en à vu plusieurs parmi eux qui avaient des queues longues de quatre ou cinq pouces, comme les insulaires dont parle Ptolomée. Voyez.» Voyages de Gemelli Carreli. Paris, 1719, tome page 68. Ce voyageur ajoute que des jésuites très-dignes de foi, lui ont assuré que dans l'ile de Mindoro, voisine de Manille, il y a unerace d'hommes appelés Manghiens, qui tous ont des queues de quatre ou cinq pouces de longueur, et même que quelques-uns de ces hommes à queue avaient embrassé la foi catholique. Voyez id., tome V, page 92, et que ces Manghiens ont le visage couleur olivtre et les cheveux longs. Voyez id. tome V, page 298. Dampier dit que les habitants de l'ile de Mindanao, qui est une des principales et des plus méridionales des Philippines, sont de taille médiocre , qu'ils ont les membres petits, le corps droit et la tête menue, le visage ovale, le front plat, les yeux noirs
4 Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. de Holl., t, I, p. 566.
? Voyez les Voyages de Dampier, Rouen, 1715, tome V, p.651.
* Voyez 1bid., tome, p.82.
MISTOIRE NATURELLE
et peu fendus, le nez court, la bouche assez grande, les lèvres petites et rouges, les dents noires et fort saines, les cheveux noirs et lisses, le teint tanné, mais tirant plus sur le jauneclair que celui de certains autres Indiens ; que les femmes ont le teint plus clair que les hommes; qu'elles sont aussi mieux faites, qu'elles ont le visage plus long, et que leurs traits sont assez réguliers , si ce n’est que leur nez est fort court et tout à fait plat entre les yeux : qu'elles ont les membres très-petits, les cheveux noirs et longs; et que les hommes en général sont spirituels et agiles, mais fainéants et larrons. On trouve dans les Lettres édifiantes, que les habitants des Philippines ressemblent aux M&lais, qui ont autrefois conquis ces iles ; qu'ils ont, comme eux, le nez petit, les yeux grands, la couleur olivâtre-jaune , et que leurs coutumes et leurs langues sont à peu près les mêmes ‘ Au nord de Manille on trouve l'ile Formose, qui n’est pas éloignée de la côte de la province de Fokien à la Chine; ces insulaires ne ressemblent cependant pas aux Chinois. Selon Struys, les hommes y sont de petite taille, particulièrement ceux qui habitent les montagnes; la plupart ont le visage large; les femmes ont les mamelles grosses et pleines, et de la barbe comme les hommes; elles ont les oreilles fort longues, et elles en augmentent encore la longueur par certaines grosses coquilles qui leur servent de pendant; elles ont les cheveux fort
| noirs et fort longs , le teint jaune-noir ; il y en.
= aussi de jaunes-blanches et de tout à fait jaunes ; ces peuples sont fort fainéants , leurs armes sont le javelot et l'arc dont ils tirent très-bien ; ils sont aussi excellents nageurs, et ils courent avec une vitesse incroyable. C'est dans cette ile où Struys dit avoir vu de ses propres yeux un homme qui avait une queue longue de plus d’un pied, toute couverte d’un poil roux , et fort semblable à celle d’un bœuf; cet homme à queue assurait que ce défaut , si c'en était un, venait du climat, et que tous ceux de la partie méridionale de cette île avaient des queues comme lui?. Je ne sais si ce que dit Struys des habitants de cette île, mérite une entière confiance , et surtout si le dernier fait est vrai; il me parait au moins exagéré et différent de ce qu'ont dit les autres voyageurs au
‘ Voyez les Lettres édifiantes, recueil IF, p. 140. ? Voyez les Voyages de Jean Struys. Rouen, 1719, tome I, p: 100.
DE L'HOMME, * 279
sujet de ces hommes à queue, et même de ce qu'en ont dit Ptolomée, que j'ai cité ci-dessus, et Mare Paul dans sa description géographique, imprimée à Paris en 1556, où il rapporte que dans le royaume de Lambry il y a des hommes qui ont des queues de la longueur de la main, qui vivent dans les montagnes. Il parait que Struys s'appuie de l'autorité de Mare Paul, comme Gemelli Carreri de celle de Ptolomée, et la queue qu'il dit avoir vue est fort différente, pour les dimensions, de celles que les autres voyageurs donnent aux Noirs de Manille, aux habitants de Lambry , ete. L'éditeur des mémoires de Plasmanasar sur l'ile de Formose, ne parle point de ces hommes extraordinaires et si différents des autres; il dit même que, quoiqu'il fasse fort chaud dans cette île, les femmes y sont fort belles et fort blanches, surtout celles qui ne sont pas obligées de s'exposer aux ardeurs du soleil; qu’elles ont un grand soin de se-laver avec certaines eaux préparées pour se conserver le teint; qu'elles ont le même soin de leurs dents, qu'elles tiennent blanches autant qu’elles le peuvent , au lieu que les Chinois et les Japonais les ont noires par l'usage du bétel; que les hommes ne sont pas de grande taille, mais qu’ils ont en grosseur ce qui leur manque en grandeur; qu'ils sont communément vigoureux, infatigables, bons soldats, fort adroits, etc.!. Les voyageurs hollandais ne s'accordent point avec ceux que je viens de citer, au sujet des habitants de Formose. Mandelslo, aussi bien que ceux dont les relations ont été publiées dans le recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes de Hollande, disent que ces insulaires sont fort grands et beaucoup plus hauts de taille que les Européens ; que la couleur de leur peau est entre le blane et le noir, ou d'un brun tirant sur le noir; qu'ils ont le corps velu; que les femmes y sont de petite taiile, mais qu'elles sont robustes, grasses et assez bien faites. La plupart des écrivains qui ont parlé de l'ile Formose, n’ont donc fait aucune mention de ces hommes à queue, et ils diffèrent beaucoup entre eux dans la description qu'ils donnent de la forme et des traits de ces insulaires; mais ils semblent s'accorder sur un fait qui n’est peut-être pas moins extraordinaire que
1 Voyez la description de l'ile Formose, dressée sur les mémoires de George Plasmanasar, par le sieur N,F, D, B, R. Amsterdam, 4703, p. 105 et suiv.
le premier, c'est que dans cette Île il n'est pas permis aux femmes d’accoucher avant trentecinq ans, quoiqu'il leur soit libre de se marier longtemps avant cette âge. Rechteren parle de cette coutume dans les termes suivants : « D'a- « bord que les femmes sont mariées, elles ne « mettent point d'enfants au monde, il faut au « moins pour cela qu'elles aient trente-cinq ou « trente-sept ans; quand elles sont grosses, « leurs prêtresses vont leur fouler le ventre « avec les pieds s'il le faut, et les font avorter « avec autant ou plus de douleur qu’elles n’en « souffriraient en accouchant; ce serait non- « seulement une honte, mais même un gros « péché de laisser venir un enfant avant l’âge « prescrit. J'en ai vu qui avaient déja fait « quinze ou seize fois périr leur fruit, et qui « étaient grosses pour la dix-septième fois, « lorsqu'il leur était permis de mettre un enfant « au monde‘, »
Les îles Marianes ou des Larrons, qui sont, comme l'on sait, les iles les plus éloignées du côté de lorient, et, pour ainsi dire, les dernières terres de notre hémisphère , sont peuplées d'hommes très-grossiers. Le P. Gobien dit qu'avant l’arrivée des Européens ils n’avaient jamais vu de feu, que cet élément si nécessaire leur était entièrement inconnu ; qu'ils ne furent jamais si surpris que quand ils en virent pour la première fois, lorsque Magellan descendit dans une de leurs iles ; ils ont le teint basané , mais cependant moins brun et plus clair que celui des habitants des Philippines : ils sont plus forts et plus robustes que les Européens; leur taille est haute, et leur corps est bien proportionné; quoiqu'ils ne se nourrissent que de racines, de fruits et de poisson, ils ont tant d'embonpoint qu'ils en paraissent enflés , mais cet embonpoint neles empêche pas d'étresouples etagiles. Ils vivent longtemps, et ce n'est pas une chose extraordinaire que de voir chez eux des personnes âgées de cent ans, et cela sans avoir jamais été malades?
Gemelli Carreri dit que les habitants de ces iles sont tous d'une figure gigantesque, d'une grosse corpulence et d'une grande force; qu'ils peuvent aisément lever sur leurs épaules un poids de cinq cents livres®. Ils ont pour la plupart
! Voyezles Voyages de Rechteren dans le Recueil des Voyages de la Comp. Holl.,tome V, p.96.
2 Voyez l'Histoire des Iles Marianes, par le P. Charles le Gobien, 1700.
5 Voyez les Voyages de Gemelli Carrert, tome V, p. 298,
les cheveux crépus!, le nez gros, de grands yeux, etla couleur du visage comme les Indiens. Les habitants de Guan, l’une de ces îles, ont les cheveux noirs et longs, les yeux ni trop gros ni trop petits, le nez grand, les lèvres grosses, les dents assez blanches, le visage long, l'air féroce ; ils sont très-robustes et d’une taille fort avantageuse ; on dit même qu'ils ont jusqu'à sept pieds de hauteur ?.
Au midi des iles Marianes et à l'orient des îles Moluques on trouve la terre des Papous et Ja Nouvelle-Guinée, qui paraissent être les parties les plus méridionales des terres australes. Selon Argensola ces Papous sont noirs comme les Caffres; ils ont les cheveux crépus, le visage maigre et fort désagréable; et parmi ce peuple si noir on trouve quelques gens qui sont aussi blancs et aussi blonds que les Allemands ; ces blancs ont les yeux très-faibles et trèsdélicats *. On trouve dans la relation de la navigation australe de Le Maire une description des habitants de cette contrée, dontje vais rapporter les principaux traits. Selon ce voyageur, ces peuples sont fort noirs, sauvages et brutaux ; ils portent des anneaux aux deux oreilles, aux deux narines, et quelquefois aussi à la cloison du nez, et des bracelets de nacre de perle au-dessus des coudes et aux poignets, et ils se couvrent la tête d’un bonnet d'écorce d'arbre peinte de différentes couleurs; ils sont puissants et bien proportionnés dans leur taille; ils ont les dents noires, assez de barbe, et les cheveux noirs, courts et crépus , qui n'approchent cependant pas autant de la laine que ceux des nègres; ils sont agiles à la course; ils se servent de massues et de lances, de sabres et d'autres armes faites avec du bois dur, l'usage du fer étant inconnu; ils se serventaussi de leurs dents comme d'armes offensives , et mordent comme les chiens. Ils mangent du bétel et du piment mêlé avec de la chaux, qui leur sert aussi à poudrer leur barbe et leurs cheveux. Les femmes sont affreuses; elles ont de longues mamelles qui leur tombent sur leur nombril, le ventre extrêmement gros, les jambes fort menues, les bras de même, des physionomies de singe, de vilains traits *, etc.
* Voyez les Lettres édifiantes, recueil XVII, p.198.
? Voyez les Voyages de Dampier, tome I, p. 378. Voyez aussi le Voyage autour du monde de Cowley.
* Voyez l'Hist. de la conquête des fles Moluques, tome,
p. 148. Amst., 1706.
* Voyez la Navigalion australe de Jacques Le Maire, t. IV
HISTOIRE NATURELLE
Dampier dit que les habitants de l’ile Sabala dans Ja Nouvelle-Guinée sont une sorte d'Indiens fort basanés , qui ont les cheveux noirs et longs, et qui par les manières ne diffèrent pas beaucoup de ceux de l'ile Mindanao et des autres naturels de ces îles orientales; mais qu'outre ceux-là, qui paraissent être les principaux de l'ile, il y a aussi des Nègres, et que ces Nègres de la Nouvelle-Guinée ont les cheveux crépus et cotonnés ‘; que les habitants d'une autre ile qu'il appelle Garet-Denis, sont noirs, vigoureux et bien taillés; qu'ils ont la tête grosse et ronde, les cheveux frisés et courts; qu'ils les coupent de différentes manières , et les teignent aussi de différentes couleurs , de rouge, de blanc, de jaune; qu'ils ont le visage rond et large avec un gros nez plat; que cependant leur physionomie ne serait pas absolument désagréable s'ils ne se défiguraient pas le visage par une espèce de cheville de la grosseur du doigt et longue de quatre pouces, dont ils traversent les deux narines, en sorte que les deux bouts touchent à l'os des joues, qu'il ne paraît qu'un petit brin de nez autour de ce bel ornement; et qu'ils ont aussi de gros trous aux oreilles où ils mettent des chevilles comme au nez ?.
Les habitants de la côte de la Nouvelle-Hoilande, qui est à seize degrés quinze minutes de latitude méridionale et au midi de l’île de Timor, sont peut-être les gens du monde les plus misérables, et ceux de tous les humains qui approchent le plus des brutes; ils sont grands, droits; et menus, ils ont les membres longs et déliés, la tête grosse, le front rond, les sourcils épais; leurs paupières sont toujours à demi fermées; ils prennent cette habitude dès leur enfance, pour garantir leurs yeux des moucheronsqui les incommodent beaucoup; et comme ils n’ouvrent jamais les yeux, ils ne sauraient voir de loin à moins qu'ils ne lèvent la tête, comme s'ils voulaient regarder quelque chose au-dessus d'eux. Ils ont le nez gros, les lèvres grosses et la bouche grande; ils s’arrachent apparemment les deux dents du devant de la mâchoire supérieure, car elles manquent à tous, tant aux hommes qu'aux femmes, aux jeunes etaux vieux ; ils n'ont point de barbe : leur visage est long, d'un aspect très-désagréable, sans un
du Recueil des Voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes de Hollande, p. 648.
1 Voyez le Voyage de Dampier, tome V, p. 82.
2? Voyez le Voyage de Dampier, tome V, p. 402.
DE L'HOMME
seul trait qui puisse plaire ; leurs cheveux ne sont pas longs et lisses comme ceux de presque tous les Indiens; mais ils sont courts, noirs et crépus, comme ceux des Nègres; leur peau est noire comme celle des Nègres de Guinée. Ils n'ont point d'habits, mais seulement un morceau d'écorce d'arbre attaché au milieu du corps en forme de ceinture, avec une poignée d'herbes longues au milieu ; ils n'ont point de maisons , ils couchent à l'air sans aucune couverture, et n'ont pour lit que la terre ; ils demeurent en troupes de vingt ou trente hommes , femmes et enfants, tout cela pêle-mèêle. Leur unique nourriture est un petit poisson qu'ils prennent en faisant des réservoirs de pierre dans de petits bras de mers; ils n'ont ni pain, ni grain, ni légumes, ete. !.
Les peuples d'un autre côté de la Nouvelle- Hollande, à vingt-deux ou vingt-trois degrés latitude sud, semblent être de la même race que ceux dont nous venons de parler ; ils sont extrêmement laids ; ils ont de même le regard de travers, la peau noire, les cheveux crépus, le corps grand et délié ?.
Il parait par toutes ces descriptions que les îles et les côtes de l'océan Indien sont peuplées d'hommes très-différents entre eux. Les habitants de Malaca, de Sumatra et des iles Nicobar semblent tirer leur origine des Indiens de la presqu'ile de l'Inde; ceux de Java, des Chinois, à l'exception de ces hommes blancs et blonds qu'on appelle Chacrelas, qui doivent venir des Européens ; ceux des iles Moluques paraissent aussi venir pour la plupart, des Indiens de la presqu'ile ; mais les habitants de l'ile de Timor, qui est la plus voisinede la Nouvelle-Hollande, sont à peu près semblables aux peuples de cette contrée. Ceux de l’ile Formose et des iles Marianes se ressemblent par la hauteur de la taille, la force et les traits ; ils paraissent former une race à part, différente de toutes les autres qui les avoisinent. Les Papous et les autres habitants des terres voisines de la Nouvelle-Guinée sont de vrais noirs, et ressemblent à ceux d'Afrique, quoiqu'ils en soient prodigieusement éloignés, et que cette terre soit séparée du continent de l'Afrique par un intervalle de plus de deux mille deux cents lieues de mer. Les habitants de la Nouvelle- Hollande ressemblent aux Hottentots; mais
‘Voyez le Voyage de Dampier, tome If, p. 474. 2 Voyez le Voyage de Dampier, tome IV, p. 134.
avant que de tirer des conséquences de tous ces rapports, et avant que de raisonner sur ces différences, il est nécessaire de continuer notre examen en détail des peuples de l'Asie et de l'Afrique.
Les Mogols et les autres peuples de la presqu'ile de l'Inde ressemblent assez aux Européens par la taille et par les traits ; mais ils en diffèrent plus ou moins par la couleur. Les Mogols sont olivâtres, quoique en langue indienne Mogol veuille dire blanc; les femmes y sont extrêmement propres, et elles se baignent trèssouvent ; elles sont de couleur olivâtre comme les hommes, et elles ont les jambes et les cuisses fort longues et le corps assez court, ce qui est le contraire des femmes européennes !.
Tavernier dit que lorsqu'on a passé Lahor et le royaume de Cachemire, toutes les femmes du Mogol naturellement n'ont point de poil en aucune partie du corps, et que les hommes n'ont que très-peu de barbe *. Selon Thévenot les femmes mogoles sont assez fécondes, quoique très-chastes; elles accouchent aussi fort aisément, et on en voit quelquefois marcher par la ville dès le lendemain qu'elles sont accouchées ; il ajoute qu’au royaume de Decan on marie les enfants extrêmement jeunes ; dès que le mari a dix ans et la femme huit, les parents les laissent coucher ensemble, et il y en a qui ont des enfants à cet âge ; mais les femmes qui ont des enfants de si bonne heure, cessent ordinairement d’en avoir après l'âge de trente ans, et elles deviennent extrêmement ridées #. Parmi ces femmes il y en a qui se font découper la chair en fleurs, comme quand on applique des ventouses; elles peignent ces {leurs de diverses couleurs avec du jus de racines, de manière que leur peau parait comme une étoffe à fleurs *.
Les Bengalais sont plus jaunes que les Mogols , ils ont aussi des mœurs toutes différentes, les femmes sont beaucoup moins chastes ; on prétend même que de toutes les femmes de l'Inde, ce sont les plus lascives. On fait à Bengale un grand commerce d'esclaves mâles et femelles ; on y fait aussi beaucoup d'eunuques , soit de ceux auxquels on n’ôte que les testicules , soit
‘ Voyez les Voyages de la Boullaye Le Gouz, Paris, 4657, p. 155.
? Voyez les Voyages de Tavernier. Rouen, 1745, tome IL
# Voyez les Voyages de Thévenot, tome IT, p. 246.
{ Voyez les Voyages de Tavernier, tome LU, p. 54,
de ceux à qui on fait l'amputation tout entière. Ces peuples sont beaux et bien faits; ils aiment le commerce et ont beaucoup de douceur dans les mœurs ‘. Les habitants de la côte de Coromandel sont plus noirs que les Bencalais ; ils sont aussi moins civilisés, les gens du peuple vont presque nus; ceux de la côte de Malabar sont encore plus noirs, ils ont tous les cheveux noirs, lisses et fort longs, ils sont de la taille des Européens; les femmes portent des anneaux d’or au nez ; les hommes, les femmes etles filles se baignent ensemble et publiquement dans des bassins au milieu des villes ; les femmes sont propres et bien faites, quoique noires ou du moins très-brunes ; on les marie dès l’âge de huit ans ?. Les coutumes de ces différents peuples de l'Inde sont fort singulières, et même bizarres. Les Banianes ne mangent de rien de ce qui a eu vie; ils craignent même de tuer le moindre insecte, pas même les poux qui les rongent; ils jettent du riz et des fèves dans la rivière pour nourrir les poissons, et des graines sur Ja terre pour nourrir les oiseaux ét les insectes : quand ils rencontrent ou un chasseur ou un pêcheur, ils le prient instamment de se désister de son entreprise ; et si on est sourd à leurs prières, ils offrent de l'argent pour le fusil et pour les filets, et quand on refuse leurs offres , ils troublent l'eau pour épouvanter les poissons, et crient de toute leur force pour faire fuir le gibier et les oiseaux *. Les naires de Calicut sont des militaires qui sont tous nobles, et qui n'ont d'autre profession que celle des armes; ce sont des hommes beaux et bien faits, quoiqu'ils aient le teint de couleur olivâtre; ils ont la taille élevée, et ils sont hardis, courageux et très-adroits à manier les armes ; ils s'agrandissent les oreilles au point qu'elles descendent jusque sur leurs épaules , et quelquefois plus bas. Ces naires ne peuvent avoir qu’une femme; mais les femmes peuvent prendre autant de maris qu'il leur plait. Le P. Tachard, dans sa lettre au P. de La Chaise, datée de Pondichéri du 16 février 1702, dit que dans les castes outribusnobles, une femme peut avoir légitimement plusieurs maris ; qu'il s'en est trouvé qui en avaient eu tout à la fois jusqu'à dix, qu’elles regardaient comme autant d’escla-
{ Voyez les Voyages de Pyrard, p.554.
2 Voyez le Recueil des Voyages. Amsterdam, 1702, tome VI, p.461.
# Voyages de Jean Struys, tome II, p. 225.
HISTOIRE NATURELLE
ves qu'elles s'étaient soumis par leur beauté ?, Cette liberté d'avoir plusieurs maris est un privilége de noblesse que les femmes de condition font valoir autant qu'elles peuvent, mais les bourgeoises ne peuvent avoir qu'un mari; il est vrai qu'elles adoucissent la dureté de leur condition par le commerce qu’elles ont avec les étrangers, auxquels elles s’abandonnent sans aucune crainte de leurs maris et sans qu'ils osent leur rien dire. Les mères prostituent leurs filles le plus jeunes qu’elles peuvent. Ces bourgeois de Calicut ou Moucois semblent être d’une autre race que les nobles ou naires; car ils sont, hommes et femmes, plus laids, plus jaunes, plus mal faits et de plus petite taille ?. Il y a parmi les naires de certains hommes et de certaines femmes qui ont les jambes aussi grosses que le corps d’un autre homme; cette difformité n'est point une maladie, elle leur vienL de naissance; il y en a qui n’ont qu'une jambe , et d'autres qui les ont toutes les deux de cette grosseur monstrueuse ; la peau de ces jambes est dure et rude comme une verrue; avec cela ils ne laissent pas d’être fort dispos. Cette race d'hommes à grosses jambes s’est plus multipliée parmi les naires que dans aucun autre peuple des Indes; on en trouve cependant quelques-uns ailleurs, et surtout à Ceylan *, où l’on dit que ces hommes à grosses jambes sont de la race de saint Thomas.
Les habitants de Ceylan ressemblent assez à ceux de la côte de Malabar; ils ont les oreilles aussi larges, aussi basses et aussi pendantes, ils sont seulement moins noirs *, quoiqu'ils soient cependant fort basanés; ils ont l’air doux et sont naturellement fort agiles, adroïts et spirituels; ils ont tous les cheveux très-noirs, les hommes les portent fort courts, les gens du peuple sont presque nus, les femmes ont le sein découvert, cet usage est même assez général dans l'Inde Ÿ. Il y a des espèces de sauvages dans l'ile de Ceylan, qu'on appelle Bedas ; ils demeurent dans la partie septentrionale de l'ile, et n'occupent qu'un petit canton; ces Bedas
1 Voyez les Lettres édifiantes, recueil If, p. 188.
2 Voyez les Voyages de François Pyrard, p. 441 et suiv.
# Voyez les Voyages de Francois Pyrard, p. 16 et suiv. Voyez aussi le Recueil des Voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes de Holl., tome IV, p.563, et le Voyage de Jean Huguens.
4 Voyez Philip. Pigafettæ Indiæ Orientalis partem primam, 1598, p. 59.
# Voyez le Recueil des Voyages, etc.; tome VIE, p. 19,
DE L'HOMME
semblent être une espèce d'hommes toute différente de celle de ces climats ; ils habitent un petit pays tout couvert de bois si épais qu'il est fort difficile d'y pénétrer, et ils s’y tiennent si bien cachés qu'on a de la peine à en découvrir quelques-uns ; ils sont blancs comme les Européens ; il y en a même quelques-uns qui sont roux : ils ne parlent pas la langue de Ceylan, et leur langage n’a aucun rapport avec toutes les langues des Indes ; ils n'ont ni villages, ni maisons, ni communication avec personne ; leurs armes sont l'arc et les flèches, avec lesquelles ils tuent beaucoup de sangliers, de cerfs, ete; ils ne font jamais cuire leur viande, mais ils la confisent dans du miel qu'ils ont en abondance. On ne sait point l'origine de cette vation, qui n’est pas fort nombreuse, et dont les familles demeurent séparées les unes des autres !. Il me parait que ces Bedas de Ceylan, aussi bien que les Chacrelas de Java, pour- -raient bien être de race européenne, d'autant plus que ces hommes blancs et blonds sont en très-petit nombre. Il est très-possible que quelques hommes et quelques femmes européennes aient été abandonnés autrefois dans ces iles, ou qu'ils y aient abordé dans un naufrage, et que dans la crainte d’être maltraités des naturels du pays, ils sont demeurés, eux et leurs descendants, dans les bois et dans leslieux les plus escarpés des montagnes où ils continuent à mener la vie de sauvages, qui peut-être a ses douceurs lorsqu'on y est accoutumé. 3 On croit que les Maldivois viennent des babitants de l’île de Ceylan ; cependant ils ne leur ressemblent pas, car les habitants de Ceylan sont noirs et mal formés , au lieu que les Maldivois sont bien formés et proportionnés, et qu'il y a peu de différence d'eux aux Européens, à l'exception qu’ils sont d’une couleur olivâtre; au reste, c’est un peuple mêlé de toutes les nations. Ceux qui habitent du côté du nord, sont plus civilisés que ceux qui habitent ces Îles au sud ; ces derniers ne sont pas même si bien faits et sont plus noirs; les femmes y sont assez belles, quoique de couleur olivätre; il y en a aussi quelques-unes qui sont aussi blanches qu’en Europe; toutes ont les cheveux noirs, ce qu'ils regardent comme une beauté; l'art peut y contribuer, car ils tâchent de les faire devenir de cette couleur, en tenant la tête rase
* Voyez l'Histoire de Ceylan, par Ribeyro, 4701, p. 177 et EUUA
à leurs filles jusqu'à l’âge de huit ou neuf ans. Ils rasent aussi leurs garçons, et cela tous les huit jours, ce qui avec le temps leur rend à tous les cheveux noirs ; car il est probable que sans cet usage ils ne les auraient pas tous de cette couleur, puisqu'on voit de petits enfants qui les ont à demi blonds. Une autre beauté pour les femmes est de les avoir fort longs et fort épais; ils se frottent la tête et le corps d'huile parfumée ; au reste, leurs cheveux ne sont jamais frisés, maistoujours lisses ; les hommes y sont velus par le corps, plus qu'on en l'est en Europe. Les Maldivois aiment l'exercice et sont industrieux dans les arts : ils sont superstitieux et fortadonnés aux femmes; elles cachent soigneusement leur sein , quoiqu'elles soient extraordinairement débauchées et qu'elles s'abandonnent fort aisément; elles sont fort oisives et se font bercer continuellement ; elles mangent à tous moments du bétel, qui est une herbe fort chaude, et beaucoup d'épices à leurs repas; pour les hommes, ils sont beaucoup moins vigoureux qu'il ne conviendrait à leurs femmes. Voyez les Voyages de Pyrard , page 120 et 324.
Les habitants de Cambay ont le teint gris ou couleur de cendre, les uns plus, les autres moins, et ceux qui sont voisins de la mer sont plus noirs que les autres ! : ceux de Guzarate sont jaunâtres ?. Les Canarins , qui sont les Indiens de Goa et des iles voisines, sont olivâtresÿ.
Les voyageurs Hollandais rapportent que les habitants de Guzarate sont jaunâtres, les uns plus que les autres; qu'ils sont de même taille que les Européens ; que les femmes qui ne s'exposent que très-rarement aux ardeurs du soleil, sont un peu plus blanches que les hommes, et qu'il y en a quelques-unes qui sont à peu près aussi blanches que les Portugaises.
Mandelslo en particulier dit que les habitants de Guzarate sont tous basanés ou de couleur olivâtre plus ou moins foncée , selon le climat où ils demeurent; que ceux du côté du midi le sent le plus, que les hommes y sont forts et bien proprotionnés , qu'ils ont le visage large et les yeux noirs; que les fermes sont de petite
1! Voyez Pigafettæ Indiæ Crientalis partem primam, p. 34,
2 Voyezles Voyages de la Boullaye Le Gouz, p.225.
3 Voyez Idem, ibid.
4 Voyez le Recueil des Voyages qui ont servi à l'établisse-
ment de la Compagnie des Indes de Hollande, tome VI, p. 405.
taille, mais propres et bien faites, qu’elles portent les cheveux longs; qu'elles ont aussi des bagues aux narines et de grands pendants d'oreilles, page 195. Il y a parmi eux fort peu de bossus ou de boiteux ; quelques-uns ont le teint plus clair que les autres, mais ils ont tous les cheveux noirs et lisses. Les anciens habitants de Guzarate sont aisés à reconnaitre; on les distingue des autres par leur couleur qui est beaucoup plus uoire; ils sont aussi plus stupides et plus grossiers. dem, tome IT, p. 222. La ville de Goa est, comme l'on sait, le principal établissement des Portugais dans les Indes; et quoiqu'elle soit beaucoup déchue de son ancienne splendeur , ellene laisse pas d'être encore une ville riche et commercante; c’est le pays du monde où il se vendait autrefois le plus d'esclaves; on y trouvait à acheter des filles et des femmes fort belles de tous les pays des Indes ; ces esclaves savent pour la plupart jouer des instruments, coudre et broder en perfection ; il y en a de blanches, d'olivâtres, de basanées, et de toutes couleurs; celles dont les Indiens sont le plus amoureux, sont les filles Cafres de Mosambique , qui sont toutes noires. a C'est, dit Pyrard, une chose remarquable « entre tous ces peuples Indiens, tant mâles « que femelles, et que j'ai remarquée, que « leur sueur ne pue point où les Nègres d’Afri- « que tant en deçà que de là le cap de Bonne- « Espérance sentent de telle sorte, quand ils « sont échauffés, qu'il est impossible d'appro- « cher d'eux, tant ils puent et sentent mauvais « comme des poireaux verds.» Il ajoute que les femmes indiennes aiment beaucouples hommes blancs d'Europe , et qu'elles les préfèrent aux blancs des Indes, et à tous les autres Indiens{. Les Persans sont voisins des Mogols, et ils leur ressemblent assez ; ceux surtout qui habitent les parties méridionales de la Perse ne diffèrent presque pas des Indiens; les habitants d'Ormus, ceux de la province de Bascie et de Balascie sont très-bruns et très-basanés; ceux de la province de Chesimur et des autres parties de la Perse où la chaleur n’est pas aussi grande qu'à Ormus , sont moins bruns, et enfin ceux des provinces septentrionales sont assez blancs ?. Les femmes des iles du golfe Persique * Voyez la 2° partie du Voyage de Pyrard, tome IX, p. 64et uiv.
; ? Voyez la Description des provinces orientales, par Marc
Paul. Paris, 1556, p. 22 et 59.
Voyez aussi le Voyage de Pyrard, tome II, p. 256.
sont, au rapport des voyageurs hollandais, brunes ou jaunes et fort peu agréables, elles ont le visage large et de vilains yeux; elles ont aussi des modes et des coutumes semblables à celles des femmes indiennes, comme celles de se passer dans le cartilage du nez des anneaux et une épingle d'or au travers de la peau du nez près des yeux !; mais il est vrai que cet usage de se percer le nez pour porter des bagues et d’autres joyaux, s’est étendu beaucoup plus loin , car il y a beaucoup de femmes chez les Arabes qui ont une narine percée pour y passer un grand anneau; et c’est une galanterie chez ces peuples de baiser la bouche de leurs femmes à travers ces anneaux, qui sont quelquefois assez grands pour enfermer toute la bouche dans leur rondeur ?.
Xénophon, en parlant des Persans , dit qu'ils étaient la plupart gros et gras ; Marcellin dit au contraire que de son temps ils étaient maigres et secs. Oléarius, qui fait cette remarque, ajoute qu’ils sont aujourd’hui, comme du temps de ce dernier auteur, maigres et secs ; mais qu'ils ne laissent pas d'être forts et robustes ; selon lui , ils ont le teint'olivâtre , les cheveux noirs et le nez aquilin *. Le sang de Perse, dit Chardin, est naturellement grossier; cela se voit aux Guèbres, qui sont le reste des anciens Persans; ils sont laids, mal faits, pesants , ayant Ja peau rude et le teint coloré ; cela se voit aussi dans les provinces les plus proches de l’Inde où les habitants ne sont guère moins mal faits que les Guèbres, parcequ'ilsnes’allientqu'entreeux; mais dans le reste du royaume le sang Persan est présentement devenu fort beau par le mélange du sang Géorgien et Circassien ; ce sont les deux nations du monde où la nature forme de plus belles personnes : aussi il n'y a presque aucun homme de qualité en Perse qui ne soit né d’une mère Géorgienne ou Circassienne ; le roi lui-même est ordinairement Géorgien ou Circassien d'origine du côté maternel; et comme il y a un grand nombre d'années que ce mélange a commencé de se faire , le sexe féminin est embelli comme l'autre , et les Persanes sont devenues fort belles et fort bien faites, quoique ce ne soit pas au point des Géorgiennes. Pour les hommes ilssontcommunément hauts, droits,
4 Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. de Hollande. Amst., 4702, tome V, p.191.
2 Voyez le Voyage fait par ordre du Roi dans la Palestine,
par M. D. L.R. Paris, 1717, p. 260.
# Voyez les Voyages d'Oléarius, Paris, 1656 tome I, p.501,
DE L'HOMME
vermeils , vigoureux , de bon air et de belle apparence. La bonne température de leur climat et la sobriété dans laquelle on les élève, ne contribuent pas peu à leur beauté corporelle ; ils ne la tiennent pas de leurs pères, car sans le mélange dont je viens de parler, les gens de qualité de Perse seraient les plus laids hommes du monde, puisqu'ils sont originaires de la Tartarie, dont les habitants sont, comme nous l'avons dit, laids, mal faits et grossiers. Ils sont au contraire fort polis et ont beaucoup d'esprit; leur imagination est vive, prompte et fertile , leur mémoire aisée et féconde; ils ont beaucoup de dispositions pour les sciences et les arts libéraux et mécaniques, ils en ont aussi beaucoup pour les armes ; ils aiment la gloire, ou la vanité qui en est la fausse image ; leur naturel est pliant et souple , leur esprit facile et intrigant ; ils sont galants, même voluptueux ; ils aiment le luxe, la dépense, et ils s’y livrent jusqu’à la prodigalité ; aussi n’entendent-ils ni l'économie, ni le commerce. Voyez les Voyages deChardin. Amst. 1711,tome IT, page 34.
Ils sont en général assez sobres , et cependant immodérés dans la quantité de fruit qu'ils mangent ; il est fort ordinaire de leur voir manger un man de melons, c'est-à-dire, douze livres pesants ; il y en a même qui en mangent trois où quatre mans ; aussi en meurt-il quantité par les excès des fruits !.
On voit en Perse une grande quantité de belles femmes de toutes couleurs ; car les marchands qui les amènent de tous les côtés, choisissent les plus belles. Les blanches viennent de Pologne, de Moscovie, de Circassie, de Géorgie et des frontières de la Grande-Tartarie; les basanées, des terres du Grand-Mocol et de celles du roi de Golconde et du roi de Visapour, et pour les noires, elles viennent de la côte de Melinde et de celles de la mer Rouge?. Les femmes du peuple ont une singulière superstition ; celles qui sont stériles s’imaginent que pour devenir fécondes il faut passer sous les corps morts des criminels qui sont suspendus aux fourches patibulaires ; elles croient que le cadavre d’un mâle peutinfluer , même de loin, et rendre une femme capable de faire des enfants. Lorsque ceremèdesingulierneleur réussit
‘ Voyez les Voyages de Thévenot. Paris, 1664, tome II, p.181.
? Voyez les Voyages de Tavernier, Rouen, 4715, tome LI, p. 568.
pas, elles vont chercher les canaux des eaux qui s'écoulent des bains; elles attendent le temps où il y a dans ces bains un grand nombre d'hommes , alors elles traversent plusieurs fois l'eau qui en sort; et lorsque cela ne leur réussit pas mieux que la première recette, elles se déterminent enfin à avaler la partie du prépuce qu'on retranche dans la circoncision, c’est le souverain remède contre la stérilité !,
Les peuples de la Perse, de la Turquie, de l'Arabie, de l'Égypte et de toute la Barbarie, peuvent être regardés comme une même nation qui , dans le temps de Mahomet et de ses successeurs, s’est extrêmement étendue, a envaln des terrains immenses, et s'est prodigieusement mêlée avec les peuples naturels de tousces pays. Les Persans , les Tures, les Maures se sont policés jusqu'à un certain point ; mais les Arabes sont demeurés pour la plupart dans un état d’indépendance qui suppose le mépris des lois; ils vivent, comme les Tartares, sans règle , sans police, et presque sans société; le larcin, le rapt, le brigandagesont autorisés par leurs chefs; ils se font honneur de leurs vices, ils n’ont aucun respect pour la vertu , et de toutes les conventions humaines , ils n’ont admis que celles qu'ont produites le fanatisme et la superstition.
Ces peuples sont fort endurcis au travail; ils accoutument aussi leurs chevaux à la plus grande fatigue ; ils ne leur donnent à boire et à manger qu’une seule fois en vingt-quatre heures , aussi ces chevaux sont-ils très-maigres, maisen même temps ils sont très-prompts à la course, et pour ainsi dire infatigables. Les Arabes pour la plupart vivent misérablement , ils n’ont ni pain ni vin , ils ne prennent pas la peine de cultiver la terre ; au heu de pain, ils se nourrissent de quelques graines sauvages qu'ils détrempent et pétrissent avec le lait de leur bétail ?. Ils ont des troupeaux de chameaux , de moutons et de chèvres qu'ils mènent paître cà et là dans les lieux où ils trouvent de l'herbe; ils y plantent leurs tentes, qui sont faites de poil de chèvre, et ils y demeurent avec leurs femmes et leurs enfants jusqu’à ce que l'herbe soit mangée, après quoi ils décampent pour aller en chercher ailleurs Ÿ. Avec une manière de vivre aussi dure
Voyez les Voyages de Gemelli Careri. Paris, 4719, t. II,
? Voyez les Voyages de Villamon. Lyon, 1620, p. 605.
3 Voyez les Voyages de Thévenot. Paris, 1664, tome I, p: 550.
et une nourriture aussi simple, les Arabes ne laissent pas d'être très-robustes et très-forts ; ils sont même d'une assez grande taille et assez bien faits; mais ils ont le visage et le corps brûlés de l’ardeur du soleil, car la plupart vont tout nus ou ne portent qu'une mauvaise chemise !. Ceux des côtes de l'Arabie heureuse et de l'ile de Socotora sont plus petits ; ils ont le teint couleur de cendre ou fort basané, et ils ressemblent pour la forme aux Abyssins ?. Les Arabes sont dans l'usage de se faire appliquer une couleur bleue foncée aux bras, aux lèvres et aux parties les plus apparentes du corps ; ils mettent cette couleur par petits points et la font
pénétrer dans la chair avec une aiguille faite | exprès; la marque en est ineffaçable #. Cette |
coutume singulière se trouve chez les Nègres qui ont eu commerce avec les Mahométans.
Chez les Arabes qui demeurent dans les déserts sur les frontieres de Tremecen et de Tunis, les filles, pour paraitre plus belles, se font des chiffres de couleur bleue sur tout le corps avec
la pointe d’une lancette et du vitriol, et les Afri- |
caines en font autant à leur exemple, mais non pas celles qui demeurent dans les villes, car elles conservent la même blancheur de visage avec laquelle elles sont venues au monde ; quelques-unes seulement se peignent une petite fleur
HISTOIRE NATURELLE
« Les princesses et les dames arabes, dit un «autre voyageur , qu'on m'a montrées par le « coin d’une tente, m'ont paru fort belles et « bien faites; on peut juger par celles-ci et par «ce qu'on m'en a dit, que les autres ne le sont « guère moins; elles sont fort blanches, parce « qu'elles sont toujours à couvert du soleil. Les « femmes du commun sont extrêmement hâlées; «outre la couleur brune et basanée qu’elles ont «naturellement, je les ai trouvées fort laides «dans toute leur figure, et je n’ai rien vu en «elles que les agréments ordinaires qui accom- « pagnent une grande jeunesse. Ces femmes se « piquent les lèvres avec des aiguilles et met- «tent par-dessus de la poudre à canon mêlée «avec du fiel de bœuf qui pénètre la peau et « les rend bleues et livides pour tout le reste de «leur vie; elles font des petits points de [a «même façon aux coins de leur bouche, aux « côtés du menton et sur les joues; elles noir- « cissent le bord de leurs paupières d’une pou- « dre noire composée avec de la tutie, et tirent «une ligne de ce noir au-dehôrs du coin de « l'œil pour le faire paraître plus fendu; car.en « général la principale beauté des femmes de « l'Orient est d'avoir de grands yeux noirs, «bien ouverts et relevés à fleur de tête. Les
| « Arabes expriment la beauté d'une femme en
ou quelque autre chose aux joues, au front ou |
au menton, avec de la fumée de noix de galle
et du safran, ce qui rend la marque fort noire; |
elles se noircissent aussi les sourcils. Voyez l'Afrique de Marmol , paye 88, tome I. La Boullaye dit que les femmes des Arabes du désert ont les mains, les lèvres et le menton peints de bleu, que la plupart ont des anneaux d'or ou d'argent au nez, de trois pouces de diamètre; qu'elles sont assez laides, parce qu’elles sont perpétuellement au soleil, mais qu’elles naissent blanches ; que les jeunes filles sont très-agréables, qu'elles chantent sans cesse, et que leur chant n'est pas triste comme celui des Turques ou des Persanes ; mais qu'il estbien plus étrange, parce qu’elles poussent leur haleinede touteleur force et qu’elles articulent extrêmement vite. Voyez les Voyages de La Boullaye le Gous, page 318.
: Voyez les Voyages de Villamon, p. 604.
? Vide Philip. Pigatettæ Ind, Or. part. prim, Francofurti, 1598, p. 25. Voyez aussi la suite des Voyages d'Olearius, t, EX, p. 108.
* Voyez les Voyages de Pietro della Valle, Rouen, 4745, tome LI, p. 269.
« disant qu'elle a les yeux d’une gazelle : toutes « leurs chansons amoureuses ne parlent que des « yeux noirs et des yeux de gazelle, et c'est « à cet animal qu'ils comparent toujours leurs «maitresses. Effectivement il n'y a rien de si « joli que ces gazelles ; on voit surtout en elles
| «une certaine crainte innocente qui ressemble
« fort à la pudeur et à la timidité d’une jeune «fille. Les dames et les nouvelles mariées noir- « cisseut leurs soureils et les font joindre sur « le milieu du front ; elles se piquent aussi les « bras et les mains, formant plusieurs sortes « de figures d'animaux , de fleurs, ete.; elles «se peignent les ongles d’une couleur rougeä-
| «tre, et les hommes peignent aussi de la même
« couleur les crins et la queue de leurs chevaux;
| «elles ont les oreilles percées en plusieurs en-
« droits avec autant de petites boucles et d’an- « neaux ; elles portent des bracelets aux bras «et aux jambes. » Voyez le Voyage fait par ordre du roi dans la Palestine par M. D. L.R., page 260.
Au reste, tous les Arabes sont jaloux de leurs femmes, et quoiqu'ils les achètent ou qu'ils les
DE L'HOMME
enlèvent, ils les traitentavec douceur , et même avec quelque respect.
Les Égyptiens, qui sont si voisins des Arabes, qui ont la même religion, et qui sont comme eux soumis à la domination des Tures, ont cependant des coutumes fort différentes de celles des Arabes, Par exemple, dans toutes les villes et villages le long du Nil, on trouve des filles destinées aux plaisirs des voyageurs sans qu'ils soient obligés de les payer ; c'est l'usage d’avoir des maisons d'hospitalité toujours remplies de ces filles, et les gens riches se font en mourant un devoir de piété de fonder ces maisons et de les peupler de filles qu'ils font acheter dans cette vue charitable. Lorsqu'elles accouchent d'un garçon, elles sont obligées de l'élever jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans ; après quoi elles le portent au patron de la maison ou àses héritiers, qui sont obligés de recevoir l’enfant, et qui s'en servent dans la suite comme d'un esclave; mais les petites filles restent toujours avec leur mère, et servent ensuite à les remplacer‘. Les Égyptiennes sont fort brunes; elles ont les yeux vifs?; leur taille est au-dessous de la médiocre ; la manière dont elles sont vêtues n’est point du tout agréable, et leur conversation est fort ennuyeuse ; au reste, elle font beaucoup d'enfants, et quelques voyageurs prétendent que la fécondité occasionnée par l'inondation du Nil, ne se borne pas à la terre seule, mais qu'elle s'étend aux hommes et aux animaux; ils disent qu'on voit, par une expérience qui ne s'est jamais démentie, que les eaux nouvelles rendent les femmes fécondes, soit qu’elles en boivent, soit qu’elles se contentent de s’y baigner ; que c’est dans les prémiers mois qui suivent l'inondation, c’est-à-dire aux mois de juillet et d'août, qu'elles conçoivent ordinairement, et que les enfants viennent au monde dans les mois d'avril et de mai; qu'à l'égard des animaux , les vaches portent presque toujours deux veaux à la fois, les brebis deux agneaux, etc.#. On ne sait pas trop comment concilier ce que nous venons de dire de ces bénignes influences du Nil, avec les maladies fâcheuses qu'il produit ; car M. Granger dit que l'air de l'Égypte est mal sain, que les maladies des yeux y sont très-fréquentes, et si
* Voyezles Voyages de Paul Lucas. Paris, 1704, p.565, etc. 2 Voyez les Voyages de Gemelli Careri; tome I, p.190.
* Voyez les Voyages du P. Vansleb, Paris, 4677, p.45.
+ Voyez les Voyages du sieur Lucas. Rouen, 1719, p.85.
difficiles à guérir, que presque tous ceux qui en sout attaqués perdent la vue; qu'il y a plus d'aveugles en Egypte qu'en aucun autre pays, et que dans le temps de la crue du Nil la plupart des habitants sont attaqués de dyssenteries opiniâtres, causées par les eaux de ce fleuve, qui dans ce temps-là sont fort chargées de sels'.
Quoique les femmes soient communément assez petites en Egypte, les hommes sont ordinairement de haute taille’. Les uns et les autres sont, généralement parlant , de couleur olivâtre; et plus on s'éloigne du Caire en remontant, plus les habitants sont basanés; jusque là que ceux qui sont aux confins de la Nubie, sont presque aussi noirs que les Nubiens mêmes. Les défauts les plus naturels aux Egyptiens sont l'oisiveté et la poltronnerie ; ils ne font presque autre chose tout le jour que boire du café, fumer, dormir ou demeurer oisifs en une place, ou causer dans les rues ; ils sont fort ignorants, et cependant pleins d'une vanité ridicule, Les Coptes eux-mêmes ne sont pas exempts de ces vices; et quoiqu'ils ne puissent pas nier qu'ils n'aient perdu leur noblesse, les sciences, l'exercice des armes, leur propre histoire et leur langue même, et que d'une nation illustre et vaillante ils ne soient devenus un peuple vil et esclave , leur orgueil vanéanmoins jusqu'à mépriser les autres nations, et à s’offenser lorsqu'on leur propose de faire voyager leurs enfants en Europe pour y être élevés dans les sciences et dans les arts’.
Les nations nombreuses qui habitent les côtes de la Méditerranée , depuis l'Egypte jusqu’à l'Océan , et toute la profondeur des terres de Barbarie jusqu'au mont Atlas et au-delà, sont des peuples de différente origine; les naturels du pays, les Arabes, les Vandales, les Espagnols, et plus anciennement les Romains et les Égyptiens, ont peuplé cette contrée d'hommes assez différents entre eux. Par exemple, les habitants des montagnes d’Auress ont un air et une physionomie différente de celle de leurs voisins; leur teint, loin d’être basané , est au contraire blanc et vermeil, et leurs cheveux sont d'un jaune foncé, au lieu que les cheveux des autres sont noirs ; ce qui, selon M. Shaw, peut faire croire que ces hommes blonds des-
4 Voyez le Voyage de M. Granger. Paris, 4745, p.24
2 Voyez les Voyages de Pietro della Valle, tome, p. 401.
# Voyez les Voyages du sieur Lucas, tome If, p. 494, et la Relation d'un voyage fait en Egypte par le P. Vansleb, p. 42,
cendent des Vandales , qui, après avoir été chassés, trouvèrent moyen de se rétablir dans quelques endroits de ces montagnes'. Les femmes du royaume de Tripoli neressemblent point aux Égyptiennes, dont elles sont voisines; elles sont grandes, et elles font même consister la beauté à avoir la taille excessivement longue ; elles se font, comme les femmes arabes , des piqüres sur le visage, principalement aux joues et au menton: elles estiment beaucoup les cheveux roux, comme en Turquie, et elles font même peindre en vermillon les cheveux de
leurs enfants ?.
En général, les femmes maures affectent tou-
tes de porter les cheveux longs jusque sur les talons; celles qui n’ont pas beaucoup de cheveux ou qui ne les ont pas si longs que les autres, en portent de postiches , et toutes les tressent avec des rubans ; elles se teignent le poil des paupières avec de la poudre de mine de plomb; elles trouvent que la couleur sombre que cela donne aux yeux est une beauté singulière.
Cette coutume est fort ancienne et assez générale, puisque les femmes grecques et romaines se brunissaient les yeux comme les femmes de l'Orient. Voyage de M. Shaw tome [, page 382.
La plupart des femmes maures passeraient pour belles, mème dans ce pays-ci; leurs enfants ont le plus beau teint du monde et le corps fort blanc : il est vrai que les garçons, qui sont exposés au soleil, brunissent bientôt; mais les filles, qui se tiennent à la maison, conservent leur beauté jusqu'à l'âge de trente ans, qu’elles cessent communément d'avoir des enfants ; en récompense elles en ont souvent à onze ans, et se trouvent quelquefois grand'mères à vingtdeux; et comme elles vivent aussi long-temps que les femmes européennes, elles voient ordinairement plusieurs générations. /dem, tome I, page 395.
On peut remarquer, en lisant la description de ces différents peuples dans Marmol, que les habitants des montagnes de la Barbarie sont blancs, au lieu que les habitants des côtes de la mer et des plaines sont basanés et très-bruns. Il dit expressément que les habitants de Capez, ville du royaume de Tunis sur la Méditerranée, sont de pauvres gens fort noirs* ; que ceux qui
‘ Voyez les Vugages de M. Shaw. La Haye, 1745, tome I, p. 168. .
2 Voyez l'État des royaumes de Barbarie. La Haye, 4704,
* Voyez l'Afrique de Marmol, tome HE, p, 836.
HISTOIRE NATURELLE
habitent le long de la rivière de Dara, dans la province d'Escure, au royaume de Maroc, sont fort basanés !; qu'au contraire les habitants de Zarhou et des montagnes de Fez, du côté du mont Atlas, sont fort blancs ; et il ajoute que ces derniers sont si peu sensibles au froid. qu'au milieu des neiges et des glaces ae ces montages, ils s’habillent très-légèrement et vont tête nue toute l'année? ; et, à l'égard des habitants de la Numidie, il dit qu'ils sont plutôt basanés que noirs, que les femmes y sont même assez blanches et ont beaucoup d'embonpoint, quoique les hommes soient maigres ?; mais que les habitants du Guaden, dans le fond de la Numidie , sur les frontières du Sénégal , sont plutôt noirs que basanés#, au lieu que dans la province de Dara les femmes sont belles, fraiches, et que partout il y a une grande quantité d’esclaves nègres de l’un et de l’autre sexe”.
Tous les peuples qui habitent entre le 20° et le 30° ou le 35° degré de latitude nord dans l’ancien continent, depuis l'empire du Mogol jusqu'en Barbarie, et même depuis le Gange jusqu'aux côtes occidentales du royaume. de Maroc , ne sont done pas fort différents les uns des autres, si l'on excepte les variétés particulières occasionnées par le mélange d’autres peuples plus septentrionaux , qui ont conquis où peuplé quelques-unes de ces vastes contrées.
Cette étendue de terre sous les mêmes parallèles est d'environ deux mille lieues ; les hommes en général y sont bruns et basanés, mais ils sont en même temps assez beaux et assez bien faits. Si nous examinons maintenant ceux qui habitent sous un climat plus tempéré , nous trouverons que les habitants des provinces septentrionales du Mogol et de la Perse , les Arméniens, les Tures, les Géorgiens, les Mingréliens, les Circassiens , les Grecs et tous les peuples de l'Europe , sont les hommes les plus beaux , les plus blanes et les mieux faits de toute la terre ; et que, quoiqu'il y ait fort loin de Cachemire en Espagne, ou de la Circassie à la France, il ne laisse pas d'y avoir une singulière ressemblance entre ces peuples si éloignés les uns des autres, mais situés à peu près à une égale distance de l'équateur. Les Cachemiriens , dit Bernier, sont
1 Voyez l'Afrique de Marmol. tome I, p. 135.
3 Idem, tome I, p, 198 et 505.
# Idem, tome WE, p. 6.
4 Idem, tome I, p. 7.
Jdem, tome IH, p. 44,
ami
DE L'HOMME
renommés pour la beauté; ils sont aussi bien faitsqueles Européens, et ne tiennent en rien du visage tartare; ils n'ont point ce nez écaché et ves petits yeux de cochon qu'on trouve chez leurs voisins; les femmes surtout sont trèsbelles ; aussi la plupart des étrangers nouveaux venus à Ja cour du Mogol, se fournissent de femmes cachemiriennes, afin d’avoir des enfants qui soient plus blanes que les Indiens , et qui puissent aussi passer pour vrais Mogo's" Le sang de Géorgie est encore plus beau que celui de Cachemire; on ne trouve pas un laid visage dans ce pays, et la nature a répandu sur la plupart des femmes des grâces qu'on ne voit pas ailleurs; elles sont grandes, bien faites, extrêmement déliées à la ceinture , elles ont le visage charmant?. Les hommes sont aussi fort beaux #; ils ont naturellement de l'esprit, et ils seraient capables des sciences et des arts; mais leur mauvaise éducation les rend très-ignorants et très-vicieux, et il n’y a peut-être aucun pays dans le monde où le libertinage et l'ivrognerie soient à un si haut point qu’en Géorgie. Chardin dit que les gens d'église, comme les autres, s'enivrent très-souvent et tiennent chez eux de belles esclaves dont ils font des concubines ; que personne n’en est scandalisé, parce que la coutume en est générale et même autorisée ; et il ajoute que le préfet des capucins lui a assuré avoir oui dire au Catholicos (on appelle ainsi le patriarche de Géorgie) que celui qui, aux grandes fêtes, comme Pâques et Noël, ne s’enivre pas entièrement, ne passe pas pour chrétien et doit être excommunié*. Avec tous ces vices, les Géorgiens ne laissent pas d'être civils, humains, graves et modérés; ils ne se mettent que tres-rarement en colère, quoiqu'ils soient ennemis irréconciliables lorsqu'ils ont concu de la haine contre quelqu'un.
Les femmes, dit Struys, sont aussi fort belles et fort blanches en Circassie, et elles ont le plus beau teint et les plus belles couleurs du monde; leur front est grand et uni, et sans le secours de l'art elles ont si peu de sourcils qu'on dirait que ce n’est qu'un filet de soie recourbé. Elles ont les yeux grands, doux et pleins de feu , le
* Voyez les Voyages de Bernier, Amsterdam, 1740, tome II, p.281
2 Voyez les Voyages de Chardin, première partie. Londres, {686, p. 204.
# Voyez 11 genio vagante del conte Aurelio degli anzi. In Parma. 1691, tome I, p.170.
+ Voyez les Voyages de Chardin, p. 205.
[LE
nez bien fait, ies lèvres vermeilles , la bouche riante et petite, et le menton comme il doit être pour achever un parfait ovale; elles ont le cou et la gorge parfaitement bien faits, la peau blanche comme neige, la taille grande et aisée, les cheveux du plus beau noir; elles portent un petit bonnet d'étoffe noire, sur lequel est attaché un bourrelet de même couleur; mais cequ'il y a de ridicule, c'est que les veuves portent à la place de ce bourrelet une vessie de bœuf ou de vache des plus enflées, ce qui les défigure merveilleusement. L'été, les femmes du peuple ne portent qu'une simple chemise qui est ordinairement bleue , jaune ou rouge , et cette chemise est ouverte jusqu'à mi-corps; elles ont le sein parfaitement bien fait; elles sont assez libres avec les étrangers , mais cependant fidèles à leurs maris, qui n'en sont point jaloux. Voyez les Voyages de Struys, p.75, tome 11.
Tavernier dit aussi que les femmes de la Comanie et de la Circassie sont, comme celles de Géorgie, très-belles et très-bien faites; qu'elles paraissent toujours fraiches jusqu'à l’âge de quarante-cinq ou cinquante aus; qu'elles sont toutes fort laborieuses, et qu'elles s'occupent souvent des travaux les plus pénibles. Ces peuples ont conservé la plus grande liberté dans le mariage ; car s’il arrive que le mari ne soit pas content de sa femme et qu'il s'en plaigne le premier, le seigneur du lieu envoie prendre la femme , la fait vendre, et en donne une autre à l'homme qui s’en plaint; et de même si la femme se plaint la première, on la laisse libre et on lui ôte son mari!
Les Mingréliens sont, au rapport des voyageurs , tout aussi beaux et aussi bien faits que les Géorgiens ou les Circassiens, et il semble que ces trois peuples ne fassent qu'une seule et même race d'hommes. « Il y a en Mingrélie, « dit Chardin, des femmes merveilleusement « bien faites, d’un air majestueux, de visage « et de taille admirables; elles ont outre cela un « regard engigeant qui caresse tous ceux qui « les regardent. Les moins belles et celles qui « sont âgées se fardent grossièrement, et se pei- « gnent tout le visage, sourcils, joues, front, « nez, menton, les autres se contentent de se « peindre les sourcils, elles se parent le plus « qu'elles peuvent. Leur habit est semblable à « celui des Persanes ; elles portent un voile qui
4 Voyez les Voyages de Tavernier. Rouen, 41743, tome}, D. 469.
« ne couvre que le dessus et le derrière de la « tête Elles ont de l'esprit; elles sont civiles et « affectueuses , mais en même temps très-per- « fides , et il n'y a point de méchanceté qu'elles « ne mettent en usage pour se faire des amants, « pour les conserver ou pour les perdre. Les « hommes ont aussi de bien mauvaises qualités : « ils sont tous élevés au larein, ils l'étudient ; « ils en font leur emploi, leur plaisir et leur a honneur ; ils content avec une satisfaction a extrème les vols qu'ils ont faits , ils en sont « loués, ils en tirent leur plus grande gloire. « L’assassinat, le vol , le mensonge, c’est ce « qu'ils appellent de belles actions ; le concu- « binage, la bigamie , l'inceste , sont des habi- « tudes vertueuses en Mingrélie; l’on s'y en- « lève les femmes les uns aux autres, on y prend « sans scrupule sa tante, sa nièce, la tante de « sa femme; on épouse deux ou trois femmes « à la fois, et chacun entretient autant de cona cubines qu'il veut. Les maris sont très-peu a jaloux, et quand un homme prend sa femme « sur le fait avec son galant, il a le droit de le « contraindre à payer un cochon, et d’ordi- « naire il ne prend pas d'autre vengeance ; le « cochon se mange entre eux trois. Ils préten- « dent que c’est une très-bonne et très-louable « coutume d’avoir plusieurs femmes et plusieurs « coneubines , parce qu'on engendre beaucoup « d'enfants qu'on vend argent comptant, ou « qu'on échange pour des hardes et pour des « vivres, » Voyez les Voyages de Chardin , page 77 ei suivantes.
Au reste, ces esclaves ne sont pas fort chers : car les hommes âgés depuis vingt-cinq ans jusqu'à quarante ne coûtent que quinze écus; ceux qui sont plus âgés, huit ou dix; les belles filles d’entre treize et dix-huit ans , vingt écus, les autres moins; les femmes douze écus, et les enfants trois ou quatre. dem, page 105,
Les Turcs, qui achètent untrès-grand nombre de ces esclaves, sont un peuple composé de plusieurs autres peuples ; les Arméniens , les Géorgiens, les Turcomans se sont mélés avec les Arabes, les Égyptiens , et même avec les Européens dans le temps des croisades ; il n’est donc guère possible de reconnaitre les habitants naturels de l’Asie-Mineure, de la Syrie et du reste de la Turquie : tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en général les Turcs sont des hommes robustes et assez bien faits ; il est même assez rare de trouver parmi eux des bossus et des
HISTOIRE NATURELLE
boiteux !. Les femmes sont aussi ordinairement belles , bien faites et sans défaut ; elles sont fort blanches parce qu'elles sortent peu, et que quand elles sortent elles sont toujours voilées?,
« Il n’y a femme de laboureur ou de paysau « en Asie, dit Belon, qui n'ait le teint frais « comme une rose, la peau délicate et blanche, « si polie et si bien tendue qu'il semble toucher « du velours, Elles se servent de terre de Chio, « qu’elles détrempent pour en faire une espèce « d’onguent dont elles se frottent tout le corps « en entrant au bain, aussi bien que le visage et « lescheveux. Elles se peignent aussi les sourcils « en noir, d’autres se les font abattre avec du « rusma et se font de faux sourcils avec de la « teinture noire ; elles les font en forme d’arc « etélevés en croissant. Cela est beau à voir de « loin , mais laid lorsqu'on regarde de près; cet « usage est pourtant de toute ancienneté. »
Voyez les Observations de Pierre Belon. Paris, 1555, page 199. Il ajoute que les Turcs, hommes et femmes , ne portent de poil en aucune partie du corps , excepté les cheveux et la barbe; qu'ils se servent du rusma pour l’ôter; qu'ils mêlent moitié autant de chaux vive qu'il y a de rusma, et qu'ils détrempent le tout dans de l’eau; qu’en entrant dans le bain on applique cette pommade, qu'on la laisse sur la peau à peu près autant de temps qu'il en faut pour cuire un œuf. Dès que l’on commence à suer dans ce bain chaud, le poil tombe de lui-même, en le lavant seulement d’eau chaude avec la main , et la peau demeure lisse et polie sans aucun vestige de poil. Zdem , page 198. Il dit encore qu'il y a en Égypte un petit arbrisseau nommé Alcanna , dont les feuilles desséchées et mises en poudre servent à teindre en jaune; les femmes de toute la Turquie s’en servent pour se teindre les mains , les pieds et les cheveux en couleur jaune ou rouge: ils teignent aussi de la même couleur les cheveux des petits enfants, tant mâles que femelles, et les crins de leurs chevaux , etc. Zdem, page 156.
Les femmes turques se mettent de la tutie brülée et préparée dans les yeux pour ies rendre plus noirs ; elles se servent pour cela d’un petit poinçon d’or ou d'argent qu’elles mouillent de leur salive pour prendre cette poudre noire, et la faire passer doucement entre leurs pau-
1 Voyez le Voyage de Thévenot. Paris, 4664 tome [, p. 55, ? Jdein, tome I, p. 405
DE L'HOMME
pières et leurs prunelles ‘; elles se baignentaussi très-souvent , elles se parfument tous les jours, et il n'y arien qu'elles ne mettent en usage pour conserver où pour augmenter leur beauté. On prétend cependant que les Persanes se recherchent encore plus sur la propreté que les Œurques; les hommes sont aussi de différents goûts sur la beauté ; les Persans veulent des brunes et les Turcs des rousses ?.
On a prétendu que les Juifs , qui tous sortent originairement de la Syrie et de la Palestine , ont encore aujourd'hui le teint brun comme ils l'avaient autrefois ; mais, comme le remarque fert bien Misson., c’est une erreur de dire que tous les Juifs sont basanés ; cela n'est vrai que des Juifs portugais. Ces gens-là se mariant toujours les uns avec les autres , les enfants ressemblent à leurs père et mère, et leur teint brun se perpétue ainsi avec peu de diminution partout où ils habitent, même dans les pays du nord ; mais les Juifs allemands, comme, par exemple, ceux de Prague, n'ont pas le teint plus basané que tous les autres Allemands $.
Aujourd'hui les habitants de la Judée ressemblent aux autres Fures, seulement ils sont plus bruns que ceux de Constantinople ou des côtes de la mer Noire, comme les Arabes sont aussi plus bruns que les Syriens, parce qu'ils sont plus méridionaux.
Il en est de même chez les Grecs : ceux de la partie septentrionale de la Grèce sont fort blancs; ceux des iles ou des provinces méridionales sont bruns. Généralement parlant, les femmes grecques sont encore plus belles et plus vives que les turques, et elles ont de plus Favantage d'une beaucoup plus grande liberté.
Gemelli Carreri ditque les femmes de l'ile de Chio sont blanches, belles, vives et fort familières avec les hommes; que les filles voient les étrangers fort librement, et que toutes ont la gorge entièrement découverte *. Il dit aussi que les femmes grecques ont les plus beaux cheveux du monde, surtout dans le voisinage de Constantinople; mais il remarque que ces femmes, dont les cheveux descendent jusqu'aux talons, n'ont pas les traits aussi réguliers que les autres Greeques 5.
1 Voyez la Nouvelle relation du Levant, par M. P. A.Paris, 1667. p.535.
2 Voyez le Voyage de la Bonllaye, p. 140.
» Voyez les Voyages de Misson, 1747, tome I, p. 225.
+ Voyez les Voyages de Gemelli Careri. Paris, 1749, tomel, p. 110 —5 Jdem, tome I, p. 375.
Les Grecs regardent comme une très-grande beauté dans les femmes , d’avoir de grands et de gros yeux et les sourcils fort élevés, et ils veulent que les hommes les aient encore plus gros et plus grands !. On peut remarquer dans tous les bustes antiques, les médailles, ete., des anciens Grecs, que les yeux sont d'une grandeur excessive, en comparaison de celle des yeux dans les bustes et les médailles romaines.
Les habitants des iles de l’Archipel sont presque tous grands nageurs et très-bons plongeurs. Thévenot dit qu'ils s'exercent à tirer les éponges du fond de la mer, et même les hardes et les marchandises des vaisseaux qui se perdent ; et que dans l'ile de Samos on ne marie pas les garcons, qu'ils ne puissent plonger sous l’eau à huit brasses au moins *; Daper dit vingt brasses? , etil ajoute que dans quelques iles, comme dans celle de Nicarie, ils ont une coutume assez bizarre qui est de se parler de loin, surtout à la campagne, et que ces insulaires ont la voix si forte qu'ils se parlent ordinairement d’un quart de lieue, et souvent d’une lieue , en sorte que la conversation est coupée par de grands intervalles , la réponse n'arrivant que plusieurs secondes après la question.
Les Grecs, les Napolitains, les Siciliens , les habitants de Corse, de Sardaigne , et les Espagnols , étant situés à peu près sous le même parallèle, sont assez semblables pourle teint. Tous ces peuples sont plus basanés que les Français, les Anglais, les Allemands, les Polonais, les Moldaves, les Circassiens, et tous les autres habitants du nord de l'Europe jusqu’en Laponie, où, comme nous l'avons dit au commencement, on trouve une autre espèce d'hommes.
Lorsqu'on fait le voyage d'Espagne, on commence à s'apercevoir, dès Bayonne, de la différence de couleur : les femmes ont leteint un peu plus brun ; elles ont aussi les yeux plusbrillants.
Les Espagnols sont maigres et assez petits ; ils ont la taille fine, la tête belle, les traits réguliers , les yeux beaux, les dents assez bien rangées ; mais ils ont le teint jaune et basané. Les petits enfants naissent fort blancs et sont fort beaux, mais en grandissant leur teint change d'une manière surprenante : l'air les jaunit, le
4 Voyez les observations de Belon, p- 200.
2 Voyezle Voyage de Thévenot, tome I, p. 206.
5 Voyez la Description des iles de l'Archipel, par Daper, Auwsterd, 4705, p. 163.
4 Voyez la Relation du Voyage d'Espagne. Paris, 41694, page 4.
soleil les brûle, et il est aisé de reconnaitre un Espagnol de toutes les autres nations européennes !, On a remarqué que dans quelques provinces d'Espagne, comme aux environs de la rivière de Bidassoa, les habitants ont les oreiiles d'une grandeur démesurée ?.
Les hommes à cheveux noirs ou bruns commencent à être rares en Angleterre, en Flandre, en Hollande et dans les provinces septentrionales de l'Allemagne ; on n'en trouve presque point en Danemark, en Suède, en Pologne.
Selon M. Linnæus, les Goths sont de haute taille ; ils ont les cheveux lisses. blonds, argentés, et l'iris de l'œil bleuâtre : Gothi corpore proceriore , cupillis albidis reclis, oculorum iridibus cinereo-cærulescentibus. Les Finnois ont le corps musculeux et charnu , les cheveux blonds-jaunes et longs, l'iris de l'œil jaunefoncé : Fennones corpore toroso, capillis flavis prolicis , oculorum tiridibus fuscis ?.
Les femmes sont fort fécondes en Suède ; Rudbeck dit qu’elles y font ordinairement huit, dix ou douze enfants, et qu'il n'est pas rare qu'elles en fassent dix-huit, vingt, vingt-quatre, vingt-huit et jusqu’à trente. II dit de plus qu'il s'y trouve souvent des hommes qui passent cen! ans, que quelques-uns vivent jusqu'à cent quarante ans, et qu'il y en a même eu deux , dont l'un a véen cent cinquante-six, et l'autre cent soixante-un ans. Mais il est vrai que cet auteur est un enthousiaste au sujet de sa patrie, et que, selon lui, la Suède est à tous égards le premier pays du monde. Cette fécondité dans les femmes ne suppose pas qu'elles aient plus de penchant à l'amour ; les hommes même sont beaucoup plus chastes dans les pays froids que dans les climats méridionaux. On est moins amoureux en Suède qu'en Espagne ou en Portugal, et cependant les femmes y font beaucoup plus d'enfants. Tout le monde sait que les nations du Nord ont inondé toute l'Europe au point que les historiens ont appelé le Nord, officina gentium.
L'auteur des Voyages historiques de l'Europe dit aussi, comme Rudbeck, que les hommes vivent ordinairement en Suède plus longtemps que dans la plupart des autres royaumes de l'Europe, et qu’il en a vu plusieurs qu'on lui
{ Idem. p, 487.
? Idem, p. 326.
# Vide Linnæi Faunam Suecicam. Stockolm, 4746, p. 4. + Vide Olaii RudbeckhHi Atlantica. Upsal. 1684.
HISTOIRE NATURELLE
assurait avoir plus de cent cinquante ans ‘. Il attribue cette longue durée de la vie des Suédois à la salubrité de l'air de ce climat; il dit à peu près la même chose du Danemark; selon lui, les Danois sont grands et robustes, d’un teint vif et coloré, et ils vivent fort longtemps à cause de la pureté de l'air qu'ils respirent; les femmes sont aussi fort blanches, assez bien faites, et très-fécondes ?.
Avant le czar Pierre I, les Moscovites étaient, dit-on, encore presque barbares; le peuple, né dans l'esclavage, était grossier, brutal, cruel, sans courage et sans mœurs. Ils se baignaienttrès-souvent hommes et femmes pêlemêle dans des étuves échauffées à un degré de chaleur insoutenable pour tout autre que pour eux ; ils allaient ensuite, comme les Lapons , se jeter dans l’eau froide au sortir de ces bains chauds. Ils se nourrissaient fort mal ; leurs mets favoris n'étaient que des concombres ou des melons d’Astracan, qu'ils mettaient pendant l'été confire avec de l'eau, de la farine et du sel ?. Ils se privaient de quelques viandes, comme de pigeons ou de veau , par des scrupules ridicules ; cependant, dès ce temps-là même, les femmes savaient se mettre du rouge, s'arracher les sourcils , se les peindre ou s’en former d'artificiels; elles savaient aussi porter des pierreries , parer leurs coiffures de perles , se vêtir d'étoffes riches et précieuses; ceci ne prouve-t-il pas que la barbarie commencait à finir, et que leur souverain n'a pas eu autant de peine à les policer que quelques auteurs ont voulu l'insinuer? Ce peuple est aujourd'hui civilisé, commercant, curieux des arts et des sciences, aimant les spectacles et les nouveautés ingénieuses. Il ne suffit pas d'un grand homme pour faire ces changements, il faut encore que cegrand homme naisse à propos.
Quelques auteurs ont dit que l'air de Moscovie est si bon qu'il n'y a jamais eu de peste: cependant les annales du pays rapportent qu'en 1421, et pendant les six années suivantes, la Moscovie fut tellement affligée de maladies contagieuses, que la constitution des habitants et de leurs descendants en fut altérée, peu d'hommes depuis ce temps arrivant à l'âge de cent
‘Voyez les Voyages historiques de l'Europe. Paris, 4695, tome VII, p.229,
3 Idem, tome VIU, p. 279 et 280.
5 Voyez la Relation curieuse de Moscovie. Paris, 4698
DE L'HOMME
ans , au Heu qu'auparavant il y en avait beaucoup qui allaient au-delà de ce terme ".
Les Ingriens etles Caréliens, qui habitentles provinces septentrionales de la Moscovie, et qui sont les naturels du pays des environs de Pétersbourg, sont des hommes vigoureux et
d'une constitution robuste ; ils ont pour la plu-
part les cheveux blancs ou blonds ?; ils ressemblent assez aux Finnois, et ils parlent la même langue, quin'a aucun rapport avec toutes ies autres langues du Nord.
En réfléchissant sur la description historique | que nous venons de faire de tous les peuples de |
l'Europe et de l'Asie, il parait que la couleur dépend beaucoup du climat, sans cependant qu'on puisse dire qu'elle en dépende entière-
ment. Il y a en effet plusieurs causes qui
doivent influer sur la couleur et même sur la forme du corps et des traits des différents peu-
ples : l’une des principales est la nourriture, | - et nous examinerons dans la suite les change- |
ments qu'elle peut occasionner. Une autre, qui ne laisse pas de produire son effet, sont les mœæurs ou la manière de vivre. Un peuple policé, qui vit dans une certaine aisance, qui est accoutumé à une vie réglée, douce et tranquille, qui, par les soins d'un bon gouvernement, est à l'abri d’une certaine misère, et ne peut manquer des choses de première nécessité, sera par cette seule raison composé d'hommes plus forts, plus beaux et mieux faits, qu'une nation sauvage et indépendante, où chaque individu,
ne tirant aucun secours de la société, est obligé |
de pourvoir à sa subsistance , de souffrir alternativement la faim ou les excès d'une nourriture souvent mauvaise, de s’épuiser de travaux ou de lassitude, d'éprouver les rigueurs du climat sans pouvoir s’en garantir, d'agir en un mot plus souvent comme animal que comme homme. En supposant ces deux différents peuples sous un même climat, on peut croire que
les hommes de la nation sauvage seraient plus |
basanés, plus laids, plus petits, plus ridés que ceux de la nation policée. S'ils avaient quelque
vantage sur ceux-ci, ce serait par la force ou plutôt par la dureté de leur corps; il pourrait se faire aussi qu'il y eût dans cette nation sauvage beaucoup moins de bossus, de boiteux,
1 Voyez le Voyage d un ambassadeur de l'empereur Léopold an ezar Michaelowitz. Leyde, 1688. p. 250.
2? Voyez les Nouveaux mémoires sur l'état de la grande Russie, Paris, 1725,tome [L. p.64
| de sourds , de louches, ete. Ces hommes défec-
tueux vivent et même se multiplient dans une , nation policée, où l'on se supporte les uns les au- | tres, où le fort ne peut rien contre le faible, où les qualités du corps font beaucoup moins que celles de l'esprit; mais dans un peuple sauvage, comme chaque individu ne subsiste , ne vit, ne se défend que par ses qualités corporelles, son adresse et sa force, ceux qui sont malheureuse: ment nés faibles, défectueux, ou qui deviennent! incommodés , cessent bientôt de faire partie de la nation.
J'admettrais donc trois causes qui toutes trois concourent à produire les variétés que nous remarquons dans les différents peuples de la terre. La première est l'influence du climat; la seconde, qui tient beaucoup à la première, est | la nourriture; et la troisième, qui tient peut- | être encore plus à la première et à la seconde, sont les mœurs. Mais avant que d'exposer les raisons sur lesquelles nous croyons devoir fon- | der cette opinion, il est nécessaire de donner la description des peuples de l'Afrique, et de l'Amérique, comme nous avons donné celle des autres peuples de la terre.
Nous avons déjà parlé des nations de toute la partie septentrionale de l'Afrique, depuis la mer Méditerranée jusqu'au Tropique; tous ceux | qui sont au-delà du Tropique, depuis la mer Rouge jusqu'a l'Océan, sur une largeur d'environ cent où cent cinquante lieues, sont encore des espèces de Maures, mais si basanés qu'ils paraissent presque tout noirs : les hommes surtout sont extrêmement bruns; les femmes sont un peu plus blanches, bien faites et assez belles. Il y a parmi ces Maures une grande quantité de mulâtres qui sont encore plus noirs qu'eux, parce qu'ils ont pour mères des négresses que les Maures achètent et desquelles ils ne laissent pas d’avoir beaucoup d'enfants *. Au-delà de cette étendue de terrain, sous le 17° ou 18° degré de latitude nord, et au même parallèle , on trouve les nègres du Sénégal et ceux de la Nubie, les uns sur la mer Océane, et les autres sur la mer Rouge; et ensuite tous les autres peuples de l'Afrique, qui habitent depuis ce 18° degré de latitude nord jusqu'au 18° degré de latitude sud, sont noirs, à l'exception des Éthiopiens ou Abyssins. Il parait done que | la portion du globe qui est départie par la nature à cette race d'hommes, est une étendue
! Voyez l'Afrique de Marmol, tome TI, p. 29et 35.
de terrain parallèle à l'équateur , d'environ neuf cents lieues de largeur sur une longueur bien plus grande, surtout au nord de l'équateur; et au-delà des 18 ou 20 degrés de latitude sud, les hommes ne sont plus des nègres, comme nous le dirons en parlant des Cafres et des Hottentots.
On a été longtemps dans l'erreur au sujet de la couleur et des traits du visage des Éthiopiens, parce qu'onles a confondus avec les Nubiens leurs voisins, qui sont cependant d'une race différente. Marmol dit que les Éthiopiens sont absolument noirs, qu'ils ont le visage large et le nez plat !; les voyageurs hollandais disent la même chose ?; cependant la vérité est qu'ils sont différents des Nubiens par la couleur et par les traits. La couleur naturelle des Éthiopiens est brune ou olivâtre, comme celle des Arabes méridionaux, desquels ils ont probablement tiré leur origine. Ils ont la taille haute, les traits du visage bien marqués, les yeux beaux et bien fendus, le nez bien fait, les lèvres petites , et les dents blanches; au lieu que les habitants de la Nubie ont le nez écrasé, les lèvres grosses et épaisses, et le visage fort noir *. Ces Nubiens, aussi bien que les Barberins leurs voisins du côté de l'Occident , sont des espèces de nègres, assez semblables à ceux du Sénégal.
Les Éthiopiens sont un peuple à demi polité; leurs vêtements sont de toile de coton, et les plus riches en ont de soïe. Leurs maisons sont basses et mal bâties ; leurs terres sont fort mal cultivées, parce que les nobles méprisent, maltraitent et dépouillent, autant qu'ils le peuvent, les bourgeois et les gens du peuple; ils demeurent cependant séparément les uns des autres dans des bourgades ou des hameaux différents, la noblesse dans les uns, la bourgeoisie dans les autres , et les gens du peuple encore dans d'autres endroits. Ils manquentde sel, et ils l’achètent au poids de l'or ; ils aiment assez la viande crue, et dans les festins, le second service, qu'ils regardent comme le plus délicat, est en effet de viandes crues; ils ne boivent point de vin, quoiqu'ils aient des vignes ; leur boisson ordinaire est faite avec des tamarins, et a un goût aigrelet. Ils se servent de chevaux pour voyager, et de mulets pour porter leurs marchandises ; ils ont très-peu de connaissance des
“ Idem, p.68 et 69.
2 Voyez le Recueil des voyages de la Comp. des Indes de Holl., tome LV, p. 35.
* Voyez les Lettres édifiantes, récneil IV, p. 349.
HISTOIRE NATURELL:
sciences et des arts, Car leur langue n’a aucune règle, et leur manière d'écrire est très-peu perfectionnée; il leur faut plusieurs jours pour écrire unelettre, quoiqueleurs caractères soient plus beaux que ceux des Arabes !. Ils ont une manière singulière de saluer; ils se prennent la main droite les uns aux autres et se la portent mutuellement à la bouche ; ils prennent aussi l’écharpe de celui qu'ils saluent et ils se l’attachent autour du corps, de sorte que ceux qu'on salue demeurent à moitié nus : car la plupart ne portent que cette écharpe avee un calecon de coton ?.
On trouve dans la Relation du Voyage autour du monde, de l'amiral Drack, un fait, qui, quoique très-extraordinaire, ne me partit pas incroyable. I1 y a, dit ce voyageur, sur les frontières des déserts de l'Éthiopie, un peuple qu'on a appelé Acridophagés , où mangeurs de sauterelles. Ils sont noirs, maigres, très-légers à la course et plus petits que les autres. Au printemps, certains vents chauds qui viennent de l'occident leur amènent un nombre infini de sauterelles ; comme ils n’ont ni bétail ni poisson, ils sont réduits à vivre de ces sauterelles, qu’ils ramassent en grande quantité; ils les saupoudrent de sel et ils les gardent pour se nourrir pendant toute l’année ; cette mauvaise nourriture produit deux effets singuliers , le premier est qu'ils vivent à peine jusqu'à l'âge de quarante ans , et le second c’est que lorsqu'ils approchent de cetâge, ils’engendre dans leur chair des insectes ailés qui d’abord leur causent une démangeaison vive, etse multiplient en si grand nombre qu'en très-peu de temps toute léur chair en fourmille. Ils commencent par leur manger le ventre, ensuite la poitrine , et les rongent jusqu'aux os; en sorte que tous ces hommes qui ne se nourrissent que d'insectes sont à eur tour mangés par des insectes. Si ce fait était bien avéré, il fournirait matière à d'amples réflexions.
Il y a de vastes déserts de sable en Éthiopie, et dans cette grande pointe de terre qui s'étend jusqu'au cap Gardafu. Ce pays, qu'on peut regarder comme la partie orientale de l'Ethiopie, est presque entièrement inbabité ; au midi l'Éthiopie est bornée par les Bédouins, et par quelques autres peuples qui suivent la loi mahomé-
1 Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. des Indes de Holl., tome 1V, p. 54.
2 Voyez les Lettres édifiantes, recueil IV, p. 549.
DE L'HOMME. 295
tane, ce qui prouve encore que les Éthiopiens sont originaires d'Arabie; ils n’en sont en effet séparés que par le détroit de Babel-Mandel. I est donc assez probable que les Arabes auront autrefois envahi l'Éthiopie , et qu'ils en auront chassé les naturels du pays qui auront été forcés de se retirer vers le nord dans la Nubie. Ces Arabes se sont même étendus le long de la côte de Mélinde ; car les habitants de cette côte ne sont que basanés, et ils sont mahométans de religion !. Ils ne sont pas non plus tout-àfait noirs dans le Zanguebar; la plupart parlent arabe et sont vêtus de toile de coton. Ce pays d'ailleurs, quoique dans la zône torride, n'est pas excessivement chaud ; cependant les naturels ont les cheveux noirs et crépus comme les Nègres?; on trouve même sur toute cette côte, aussi bien qu'à Mozambique et à Madagascar, quelques hommes blancs, qui sont, à ce qu'on prétend, Chinois d'origine , et qui s’y sont habitués dans le temps que les Chinois voyageaient dans toutes les mers de l'Orient, comme les Européens y voyagent aujourd'hui. Quoi qu'il en soit de cette opinion qui me parait hasardée, il est certain queles naturels de cette côte orientale de l'Afrique sont noirs d’origine, et queles hommes basanés ou blancs, qu'on y trouve, viennent d’ailleurs. Mais pour se former une idée juste des différences qui se trouvent entre ces peuples noirs, il est nécessaire de les examiner plus particulièrement.
Il paraît d'abord , en rassemblant les témoignages des voyageurs , qu'il y a autant de variétés dans la race des noirs que dans celle des blanes; les noirs ont, comme les blancs, leurs Tartares et leurs Circassiens. Ceux de Guinée sont extrèmement laids et ont une odeur insupportable ; ceux de Soffala et de Mozambique sont beaux et n'ont aucune mauvaise odeur. Il est done nécessaire de diviser les noirs en différentes races, et il me semble qu’on peut les réduire à deux principales, celle des Nègres et celle des Cafres. Dans la première je comprends les noirs de Nubie, du Sénégal, du cap Vert, de Gambie, de Sierra-Léona, de la côte des Dents, de la côte d'Or, de celle de Juda , de Bénin, de Gabon de Lowango, de Congo, d'Angola etde Benguela jusqu’au cap Nègre. Dans la seconde, je mets les peuples qui sont au-delà du cap Ne-
+ Voyez Indiæ Orientalis partem primam, per Philipp. Pigafettam. Francofurti, 1598, p. 36.
? Voyez l'Afrique de Marmol, p. 107.
gre jusqu'à la pointe de l'Afrique, où ils prennent le nom de Hottentots, et aussi tous les peuples de la côte orientale de l'Afrique, comme ceux de la terre de Natal, de Soffala, du Monomotapa, de Mozambique, de Mélinde, les noirs de Madagascar et des îles voisines seront aussi des Cafres et non pas des Nègres. Ces deux espèces d'hommes noirs se ressemblent plus par la couleur que par les traits du visage; leurs cheveux, leur peau, l'odeur deleur corps, leurs mœurs et leur naturel sont aussi très-différents.
Ensuite, en examinant en particulier les dif- ! férents peuples qui composent chacune de ces races noires, nous y verrons autant de variétés que dans les races blanches, et nous y trouveverons toutes les nuances du brun au noir, comme nous avons trouvé dans les races blanches toutes les nuances du brun au blanc.
Commencons donc par les pays qui sont au nord du Sénégal, et, en suivant toutes les côtes de l'Afrique, considérons tous les différents péuplesque les voyageurs ont reconnus, et desquels ils ont donné quelque description. D'abord ilest certain que les naturels des îles Canaries ne sontpas des Nègres, puisque les voyageurs assurent que les anciens habitants de ces îles étaient bien faits, d’une belle taille, d’une forte complexion; que les femmes étaient belles et avaient les cheveux fort beaux et fort fins, et que ceux qui habitaient la partie méridionale de chacune de ces iles, étaient plus olivâtres que ceux qui demeuraient dans la partie sep tentrionale !. Duret, page 72 de la Relation de son Voyage à Lima, nous apprend que les anciens habitants de l'ile de Ténériffe étaient une nation robuste et de haute taille, mais maigre et basanée, que la plupart avaient le nez plat *. Ces peuples, comme l’on voit, n'ont rien de commun avec les Nègres, si ce n’est Je nez plat; ceux qui habitent dans le continent de l'Afrique, à la même hauteur de ces îles, sont des Maures assez basanés, mais qui appartiennent, aussi bien que ces insulaires, à la race des blancs.
Les habitants du cap Blanc sont encore des Maures qui suivent la loi mahométane; ils ne demeurent pas long temps dans un même lieu ;
4 Voyez l'Histoire de la première découvertédes Canaries, par Bontier et Jean le Verrière. Paris, 1650, p. 251.
2 Voyez l'Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prevôt- Paris, 1746, tome LH, p. 250.
HISTOIRE NATURELLE
ils sont errants , comme les Arabes, de place en ! peuplées de mulâtres venus des premiers Por-
place, selon les pâturages qu'ils y trouvent pour leur bétail, dont le lait leur sert de nour-
riture. Ils ont des chevaux, des chameaux, | des bœufs, des chèvres, des moutons; ils com- |
mercent avec les Nègres, qui leur donnent huit ou dix esclaves pour un cheval, et deux ou trois pour un chameau ‘; c'est de ces Maures que nous tirons la gomme arabique ; ils en font dissoudre dans le lait dont ils se nourrissent. Ils ne mangent que tres-rarement de la viande, et ilsnetuent guère leurs bestiaux que quandils les voient près de mourir de vieillesse ou de maladie ?.
Ces Maures s'étendent jusqu'à la rivière du Sénégal, qui les sépare d'avec les Nègres. Les
tugais qui s’y établirent, et des Nègres qu'ils y trouvèrent ; on les appelle Vègres couleur de cuivre, parce qu'en effet, quoiqu'ils ressemblent assez aux Négres par les traits, ils sont cependant moins noirs, ou plutôt ils sont jau-
| nâtres. Au reste ils sont bien faits et spirituels,
Maures, comme nous venons de le dire, ne sont |
que basanés; ils habitent au nord du fleuve ; les Negressont au midi, etsont absolument noirs; les Maures sont errants dans la campagne, les Nègres sont sédentaires et habitent dans des villages ; les premiers sont libres et indépendants, les seconds ont des rois qui les tyrannisent et dont ils sont esclaves ; les Maures sont assez petits, maigres et de mauvaise mine, avec de l'esprit et de la finesse ; les Nègres au contraire sont grands, gros, bien faits, mais
niais et sans génie. Enfin le pays habité par les ! Maures n’est que du sable si stérile qu'on n'y |
trouve de la verdure qu'en très-peu d’endroits; au lieu que le pays des Nègres est gras, fécond
en pâturages , en millet et en arbres toujours | verts, qui, à la vérité, ne portent presque | : et très-douce, et il y a parmi eux d'aussi belles femmes, à la couleur près, que dans aucun
aucun fruit bon à manger. On trouve en quelques endroits , au nord et au midi du fleuve , une espèce d'hommes qu'on
appelle Foules, qui semblent faire la nuance |
entre les Maures et les Nègres, et qui pourraient bien n'être que des mulâtres produits par le mélange des deux nations. Ces Foules ne sont pas tout-à-fait noirs comme les Nègres, mais ils sont bien plus bruns que les Maures et tiennent le milieu entre les deux ; ils sont aussi plus civilisés que les Nègres. Ils suivent la loi de Mahomet comme les Maures, et reçoivent assez bien les étrangers ?.
Les iles du cap Vert sont de mème toutes
* Voyez le Voyage du sieur le Maire sous M, Dancourt. Pa ris, 1695. p. 46 et 47.
2 {dem, p.66.
3 Voyez le Vovage du sieur le Maire sous M. Dancourt. Pa-
ris, 1695, L. 75 Voyez aussi l'Afrique de Marmol, tome H, p. 54.
mais fort paresseux ; ils ne vivent, pour ainsi dire, que de chasse et de pêche: ils dressent leurs chiens à chasser et à prendre les chèvres sauvages. Ils font part de leurs femmes et de leurs filles aux étrangers, pour peu qu'ils veuillent les payer ; ils donnent aussi pour des épingles, ou d'autres choses de pareille valeur, de fort beaux perroquets très-faciles à apprivoiser, de belles coquilles appelées porcelaines, et même de l'ambre-gris, ete. !.
Les premiers Nègres qu’on trouve sont donc ceux qui habitent le bord méridional du Sénégal: ces peuples, aussi bien que ceux qui occupent toutes les terres comprises entre cette rivière et celle de Gambie, s'appellent Jalofes. Ils sont tous fort noirs , bien proportionnés, et d'une taille assez avantageuse ; les traits de leur visage sont moins durs que ceux des autres Nègres ; il y en a, surtout des femmes, qui ont les traits fort réguliers ; ils ont aussi les mêmes idées que nous de la beauté, car ils veulent de beaux yeux, une petite bouche, des lèvres proportionnées, et un nez bien fait; ilnya que sur le fond du tableau qu'ils pensent différemment, il faut que la couleur soit très-noire et très-luisante ; ils ont aussi la peau très-fine
autre pays du monde; elles sont ordinairement très-bien faites, très-gaies , très-vives et tresportées à l'amour ; elles ont du goût pour tous les hommes, et particulièrement pour les blancs, qu'elles cherchent avec empressement, tant pour se satisfaire que pour en obtenir quelque présent. Leurs maris ne s'opposent point à leur penchant pour les étrangers , et ils n’en sont jaloux que quand elles ont commerce avec des hommes de leur nation, ils se battent même souvent à ce sujet à coups de sabre ou de couteau ; au lieu qu'ils offrent souvent aux étrangers leurs femmes , leurs filles ou leurs sœurs, et tiennent à honneur de n'être pas refusés.
Au reste, ces femmes ont toujours la pipe à la
4 Voyez les Voyages de Roberts, p. 387, ceux de Jean Struys, t. 1, p.11, et ceux d'Innigo de Biervillas, p. 4%
L'HOMME
bouche , et leur peau ne laisse pas d'avoir aussi une odeur désagréable lorsqu'elles sont échauffées, quoique l'odeur de ces Nègres du Sénégal soit beaucoup moins forte que celle des autres Nègres. Elles aiment beaucoup à sauter et à danser au bruit d'une calebasse , d'un tambour ou d'un chaudron; tous les mouvements de leurs danses sont autant de postures lascives et de gestes indécents ; elles se baignent souvent et elles se liment les dents pour les rendre plus égales ; la plupart des filles, avant que de se marier, se font découper et broder la peau de différentes figures d'animaux , de fleurs , ete.
Les Négresses portent presque toujours leurs petits enfants sur le dos pendant qu'elles travaillent ; quelques voyageurs prétendent que c'est par cette raison que les Nègres ont communément le ventre gros et le nez aplati; la mère, en se haussant et baissant par secousses, fait donner du nez contre son dos à l'enfant, qui, pour éviter le coup, se retire en arrière autant qu'il le peut, en avançant le ventre ‘. ont tous les cheveux noirs et crépus comme de la laine frisée; c'est aussi par les cheveux et par la couleur qu'ils diffèrent principalement des autres hommes, car leurs traits ne sont peutêtre pas si différents de ceux des Européens, que le visage tartare l'est du visage francais. Le P. du Tertre dit expressément que si presque tous les Nègres sont camus, c’est parce que les pères et mères écrasent le nez à leurs enfants, qu'ils leur pressent aussi les lèvres pour les rendre plus grosses , et que ceux auxquels on ne fait ni l'une ni l'autre de ces opérations ont les traits du visage aussi beaux , le nez aussi élevé , et les lèvres aussi minces que les Européens. Cependant ceci ne doit s’entendre que des Nègres du Sénégal, qui sont de tous les Nègres les plus beaux et les mieux faits ; et il parait que, dans presque tous les autres peuples nègres, les grosses lèvres et le nez large et épaté sont des traits donnés par la nature, qui ont servi de modèle à l’art qui est chez eux en usage d'aplatir le nez et de grossir les lèvres à ceux qui sont nés avec cette perfection de moins.
Les Négresses sont fort fécondes, et accouchent avec beaucoup de facilité et sans aucun
* Voyez le Voyage du sieur le Maire sous M. Dancourt. Paris, 1695, p. 144 jusqu'à 135. Voyez aussi la troisième partie de l'Histoire des choses mémorables advenues aux Indes. ete, par le P. du Jaric. Bordeaux, 1614, p. 564; et l'Histoire des Antilles par le P. du Tertre. Paris, 4667, p. 495 jusqu’à 557.
secours; lessuites de leurs couches ne sont point fâcheuses, et il ne leur faut qu'un jour ou deux de repos pour se rétablir. Elles sont très-bonnes nourrices , et elles ont une très-grande tendresse pour leurs enfants; elles sont aussi beaucoup plus spirituelles et plus adroites que les hommes; elles cherchent même à se donner des vertus, comme celles de la discrétion et de la tempérance. Le P. du Jaric dit que, pour s'accoutumer à manger et parler peu, les Négresses jalofes prennent de l'eau le matin, et la tiennent dans leur bouche pendant tout le temps qu'elles s'occupent à leurs affaires domestiques , etqu'’elles ne la rejettent que quand l'heure du premier repas est arrivée !
Les Nègres de l'ile de Gorée et de la côte du cap Vert sont, comme ceux du bord du Sénégal, bien faits et très-noirs; ils font un si grand cas de leur couleur, qui est en effet d'un noir d'ébène profond et éclatant, qu'ils méprisent les autres Nègres qui ne sont pas si noirs, comme les blancs méprisent les basanés. Quoiqu'ils soient forts et robustes, ils sont très-paresseux ; ils n'ont point de blé, point de vin, point de fruits, ils ne vivent que de poisson et de millet; ils ne mangent que très-rarement de la viande, et, quoiqu'ils aient fort peu de mets à choisir, ils ne veulent point manger d’herbes, et ils comparent les Européens aux chevaux, parce qu'ils mangent de l'herbe. Au reste ils aiment passionnément l'eau-de-vie, dont ils s'enivrent souvent ; ils vendent leurs enfants , leurs parents, et quelquefois ils se vendent eux-mêmes pour en avoir ?. Ils vont presque nus, leur vêtement ne consiste que dans une toile de coton qui les couvre depuis la ceinture jusqu'au milieu de la cuisse; c’est tout ce que la chaleur du pays leur permet, disent-ils, de porter sur eux ?: la mauvaise chère qu'ils font et la pauvreté dans laquelle ils vivent ne les empêchent pas d'être contents et très-gais ; ils croient que leur pays est le meilleur et le plus beau climat de la terre; qu'ils sonteux-mêmes les plus beaux hommes del'univers, parce qu'ils sont les plus noirs, et si leurs femmes ne marquaient pas du goût pour les blancs, ils en feraient fort peu de cas à cause de leur couleur.
* Voyez la troisième partie de l'Histoire par le P. du Jaric, p. 565.
* Voyez le Voyage de M. de Gennes par M. Froger. Paris, 1698, p.13 et suiv.
# Voyez les Lettres édifiantes, recueil XI, p.48 et 49,
Quoique les nègresde Sierra-Léona ne soient pas tout-à-fait aussi noirs que ceux du Sénégal, ils ne sontcependant pas, comme le dit Struys, tome I, page 22, d'une couleur roussâtre et basance ; ils sont, comme ceux de Guinée , d'un noir un peu moins foncé que les premiers; ce qui a pu tromper ce voyageur, c'est que ces nègres de Sierra-Léona et de Guinée se peignent souvent tout le corps de rouge et d'astres couleurs; ils se peignent aussi le tour des yeux de blanc, de jaune, de rouge, et se font des marques et des raies de différentes couleurs sur le visage; ils se font aussi les uns et les autres déchiqueter la peau pour y imprimer des figures de bêtes ou de plantes. Les femmes sont encore plus débauchées que celles du Sénégal : ily en a un très-grand nombre qui sont publiques , et cela ne les déshonore en aucune façon. Ces Nègres, hommes et femmes, vont toujours la tête découverte; ils se rasent ou se coupent les cheveux , qui sont fort courts, de plusieurs manières différentes ; ils portent des pendants d'oreilles qui pesent jusqu’à trois ou quatre onces; ces pendants d'oreilles sont des dents, des coquilles, des cornes, des morceaux de bois , ete. Il y en a aussi qui se font percer la lèvre supérieure ou les narines pour y suspendre de pareils ornements; leur vêtement consiste en une espèce de tablier fait d’écorce d'arbre et quelques peaux de singe qu'ils portent par-dessus ce tablier; ils attachent à ces peaux des sonnailles semblables à celles que portent nos mulets. Ils couchent sur des nattes dejonc, etils mangent du poisson ou de la viande lorsqu'ils peuvent en avoir; mais leur principale nourriture consiste en ignames et bananes '. Ils n'ont aucun goût que celui des femmes, et aucun désir que celui de ne rien faire; leurs maisons ne sont que de misérables chaumières; ils demeurent très-souvent dans des lieux sauvages, et dans des terres stériles , tandis qu'il ne tiendrait qu'à eux d'habiter de belles vallées, des collines agréables et couvertes d'arbres, et des campagnes vertes, fertiles et entrecoupées de rivières et de ruisseaux agréables ; mais tout cela ne leur fait aucun plaisir ; ils ont la même indifférence presque sur tout. Les chemins qui conduisent d’un lieu à un autre sont ordinairement deux fois plus
1 Vide Indiæ Orientalis partem secundam , in quà Joannis Hogonis Linstcotani navigatio, ete, Francofurti, 4599, p. 41 et 12.
HISTOIRE NATURELLE
longs qu'il ne faut; ils ne cherchent point à les rendre plus courts, et quoiqu'on leur en indique les moyens, ils ne pensent jamais à passer par le plus court, ils suivent machinalement le chemin battu !, et se soucient si peu de pérdre ou d'employer leur temps, qu'ils ne le mesurent jamais.
Quoique les nègres de Guinée soient d'une santé ferme et très-bonne , rarement arriventils cependant à ur e certaine vieillesse : un nègre de cinquante ans est dans son pays un homme fort vieux; ils paraissent l'être dès l'âge de quarante, L'usage prématuré des femmes est
| peut-être la cause de la brièveté de leur vie ;
les enfants sont si débauchés, et si peu contraints par les pères et mères, que dès leur plus tendre jeunesse ils se livrent à tout ce que la nature leur suggère ?; rien n'est si rare que de trouver dans ce peuple quelque fille qui puisse se souvenir du temps auquel elle a cessé d'être vierge.
Les habitants de l'ile de Saint-Thomas, de l'ile d’Anabo», etc., sont des nègres semblables à ceux du continent voisin; ils y sont seulement en bien plus petit nombre, parce que les Européens les ont chassés , et qu'ils n'ont gardé que ceux qu'ils ont réduits en esclavage. Ils xontnus, hommes et femmes, à l'exception d'un petit tablier de coton *. Mandelslo dit que les Européens qui se sont habitués ou qui s’habituent actuellement dans cette île de Saint- Thomas, qui n’est qu'à un degré et demi de l'équateur , conservent leur couleur et demeurent blancs jusqu'à la troisième génération , et il semble insinuer qu'après cela ils deviennent noirs; mais il ne me parait pas que ce changement puisse se faire en aussi peu de temps.
Les nècres de la côte de Juda et d'Arada sont moins noirs que ceux de Sénégal et de Guinée , et même que ceux de Congo. Ils aiment beaucoup la chair de chien , et la préfèrent à toutes les autres viandes; ordinairement la première pièce de leurs festins est un chien rôti. Ce goût pour la chair de chien n'est pas partieulier aux Nègres: les sauvages de l'Amérique septentrionale et quelques nations tartares ont le même goùt; on dit même qu'en Tartarie on châtre les chiens pour les engrais-
1 Voyez le Voyage de Guinée, par Guil. Bosman, Uirecht, 1705. page 445.
2 Voyez Idem, page 118.
# Voyez les Voyages de Pyrard, page (6.
DE L'HOMME
ser et les rendre meilleurs à manger. Voyez les nouveaux Voyages des êles. Paris, 1722, tome IV, page 165.
Selon Pigafetta , et selon l’auteur du Voyage de Prack, qui parait avoir copié mot à mot Pigafetta, sur cet article, les nègres de Congo sont noirs, mais les uns plus que les autres, et moins que les Sénégalais ; ils ont pour la plupart les cheveux noirs et crépus , mais quetques-uns les ont roux. Les hommes sont de grandeur médiocre; les uns ont les yeux bruns et les autres couleur de vert de mer; ils n'ont pas les lèvres si grosses que les autres nègres, et les traits de leur visage sont assez semblables à ceux des Européens *.
IIS ont des usages très-singuliers dans certaines provinces de Congo: par exemple, lorsque quelqu'un meurt à Lowango, ils placent le cadavre sur une espèce d’amphithéâtre élevé de six pieds, dans la posture d'un homme qui * est assis les mains appuyées sur les genoux ; ils l'habillent de ce qu'ils ont de plus beau, et ensuite ils allument du feu devant et derrière le cadavre; à mesure qu'il se dessèche et que les étoffes s’imbibent, ils le couvrent d’autres étoffes jusqu'à ce qu'il soit entièrement desséché, après quoi ils le portent en terre avec beaucoup de pompe. Dans celle de Malimba, c’est la femme qui ennoblit le mari; quand le roi meurt etqu'ilne laisse qu'une fille, elleestmaîtresse absolue du royaume, pouvu néanmoins qu'elle ait atteint l’âge nubile; elle commence parse mettre en marche pour faire le tour de son royaume ; dans tous les bourgs et villages où elle passe tous les hommes sont obligés, àson arrivée, de se mettre en haie pour la recevoir, et celui d’entre eux qui lui plaît le plus va passer la nuit avec elle; au retour de son voyage elle fait venir celui de tous dont elle a été le plus satisfaite et elle l'épouse; après quoi elle cesse d'avoir aucun pouvoir sur son peuple, toute l'autorité étant dès-lors dévolue à son mari. J'ai tré ces faits d'une relation qui m'a été communiquée par M. de la Brosse, qui a écrit les principales choses qu'il a remarquées dans un voyage qu'il fità la côte d'Angola en 1738. Il ajoute un fait qui n'est pas moins singulier : « Ces nègres, » dit-il, sont extrêmement vindicatifs : je vais » en donner une preuve convaincante. Ils en- » voient à chaque instant à tous nos comptoirs
* Voyez Indiæ Orientalis partem primam, page 8. Voyez aassi le Voyage de l'amiral Drack , page 110.
» demander de l’eau-de-vie pour le roi et pour » les principaux du lieu. Un jour qu'on refusa » de leur en donner, on eut tout lieu de s'en » repentir; car tous les officiers français et an- » glais ayant fait une partie de pêche dans un » petit lac qui est au bord de la mer, et ayant » fait tendre une tente sur le bord du lac pour » y manger leur pèche , comme ils étaient à se » divertir à la fin du repas, il vint sept à huit » nègres en palanquins, qui étaient les princi- » paux de Lowango, qui leur présentèrent la » main pour les saluer selon la coutume du » pays; ces nègres avaient frotté leurs mains » avec une herbe qui est un poison très-subtil , » et qui agit dans l'instant lorsque malheureu- » sement on touche quelque chose ou que l’on » prend du tabac sans s'étreauparavant lavé les » mains. Ces nègres réussirent si bien dans leur » mauvais dessein , qu'il mourut sur-le-champ » cinq capitaines et trois chirurgiens , du nom- » bre desquels était mon capitaine , ete. »
Lorsque ces nègres de Congo sentent de la douleur à la tète où dans quelque autre partie du corps, ils font une légère blessure à l'endroit douloureux, et ils appliquent sur cette blessure une espèce de petite corne percée, au moyen dé laquelle ils sucent, comme avec un chalumeau, le sang jusqu'à ce que la douleur soit apaisée !.
Les nègres du Sénégal, de Gambie , du cap Vert, d’'Angola et de Congo, sont d’un plus beau noir que ceux de la côte de Juda, d'Issigni, d'Arada et des lieux circonvoisins. Ils sont tous bien noirs quand ils se portent bien; mais leur teint change dès qu'ils sont malades : ils deviennent alors couleur de bistre, ou même couleur de cuivre ?. On préfére dans nos îles les nègres d’Angola à ceux du cap Vert pour la force du corps; mais ils sentent si mauvais lorsqu'ils sont échauffés, que l'air des endroits par où ils ont passé en est infecté pendant plus d’un quart d'heure. Ceux du cap Vert n'ont pas une odeur si mauvaise à beaucoup près que ceux d’Angola , et ils ont aussi la peau plus belle et plusnoire , le corps mieux fait, les traits du visage moins durs, le naturel plus doux, et la taille plus avantageuse. Ceux de Guinée sont
4 Vide Indiæ Orientalis partem primam, per Philipp. Pigafettam, page 51.
2 Voyez les Nouveaux Voyages aux Îles de l'Amérique.Paris, 1722, lome IV, page 458.
5 Voyez l'Histoire des Antilles du P. du Tertre. Paris, 4867, page 495.
aussi très-bons pour le travail de la terre et pour
les autres gros ouvrages; ceux du Sénégal ne |
sont pas si forts, mais ils sont plus propres pour le service domestique , et plus capables d'apprendre des métiers ‘. Le P. Charlevoix dit que les Sénégalais sont de tous les nègres les mieux faits, les plus aisés à discipliner, et les plus propres au service domestique; que les Bambaras sontles plus grands, mais qu'ils sont fripons ; que les Aradas sont ceux qui entendent le mieux la culture des terres; que les Congos sont les plus petits, qu'ils sont fort habiles pêcheurs, mais qu'ils désertent aisément; que les Nagos sont les plus humains , les Mondongos les plus cruels, les Mimes les plus résolus , les plus capricieux et les plus sujets à se désespérer; et que les nègres créoles, de quelque nation qu'ils tirent leur origine, ne tiennent de leurs pères et mères que l'esprit de servitude et la couleur; qu'ils sont plus spirituels , plus rai-
sonnables, plus adroits, mais plus fainéants et |
pluslibertins que ceux quisont venus d'Afrique. Il ajoute que tous les nègres de Guinée ont l'esprit extrémement borné, qu'il y en a même plusieurs qui paraissent être tout-à-fait stupiées;
qu'on en voit qui ne peuvent jamais compter | au-delà de trois, que d'eux-mêmes ils ne pen- | sent à rien, qu'ils n'ont point de mémoire, que | le passé leur est aussi inconnu que l'avenir ; |
que ceux qui ont de l’esprit font d'assez bonnes plaisanteries, et saisissent assez bien le ridicule; qu'au reste ils sont tres-dissimulés , et qu'ils mourraient plutôt que de dire leur secret;
qu'ils ont communément le naturel fort doux ; |
qu'ils sont humains, dociles , simples, crédules etmème superstitieux ; qu'ils sont assez fidèles, assez braves, et que si on voulait les discipliner et les conduire, on en ferait d'assez bons soldats?.
Quoique les nègres aient peu d'esprit, ils ne !
laissent pas d'avoir beaucoup de sentiment; ils sont gais ou mélancoliques , laborieux ou fainéants , amis ou ennemis, selon la manière dont
on les traite. Lorsqu'on les nourrit bien et qu'on | pe les maltraite pas, ils sont contents, joyeux, |
prêts à tout faire , et la satisfaction de leur âme est peinte sur leur visage; mais quand on les traite mal, ils prennent le chagrin fort à cœur, et périssent quelquefois de mélancolie. Ils sont
* Voyez les Nouveaux voyages aux Îles. tome IV, page 416. ? Voyez l'Histoire de Saint-Domingue, par le P. Charlevoix. Paris, 1730,
HISTOIRE NATURELLE
| donc fort sensibles aux bienfaits et aux outrages, et ils portent une haine mortelle contre ceux qui les ont maltraités ; lorsqu'au contraire ils s'affectionnent à un maitre, il n'y à rien qu'ils ne fussent capables de faire pour lui marquer leur zèle et leur dévouement. Ils sont naturellement compatissants et même tendres pour leurs enfants, pour leurs amis, pour leurs compatriotes ‘; ils partagent volontiers le peu qu'ils ont avec ceux qu'ils voient dans le besoin, sans même les connaitre autrement que par leur indigence. Ils ont donc, comme l'on voit, le cœur excellent, ils ont le germe de toutes les vertus; je ne puis écrire leur histoire sans m'’attendrir sur leur état; ne sont-ils pas assez malheureux d'être réduits à la servitude, d'être obligés de toujours travailler sans pouvoir jamais rien acquérir? faut-il encore les excéder, les frapper, et les traiter comme des animaux ? l'humanité se révolte contre ces traitements odieux que l'avidité du gain a mis en usage, et qu’elle renouvellerait peut-être tous les jours, si nos lois n'avaient pas mis un frein à la brutalité des maitres , et resserré les limites de la misère de leurs esclaves. On les force de travail; on leur épargne la nourriture, même la plus commune.
Ils supportent, dit-on, très-aisément la faim; pour vivre trois jours, il ne leur faut que la portion d’un Européen pour un repas ; quelque peu qu'ils mangent et qu'ils dorment, ils sont toujours également durs, également forts au travail?. Comment des hommes à qui il reste quelque sentimentd'humanité peuvent-ils adopter ces maximes, en faire un préjugé, et chercher à légitimer par ces raisons les excès que Ja soif de l'or leur fait commettre? Mais lais- | sons ces hommes durs, et revenons à notre objet.
On ne connaît guère tes peuples qui habitent les côtes et l'intérieur des terres de l'Afrique depuis le cap Nègre jusqu'au cap des Voltes, | ce qui fait une étendue d'environ quatre cents lieues : on sait seulement que ces hommes sont beaucoup moins noirs que les autres nègres, et ils ressemblent assez aux Hottentots, desquels ils sont voisins du côté du Midi. Ces Hottentots, au contraire, sont bien connus, et presque tous les voyageurs en ont parlé : ce ne sont pas des nègres, mais des Cafres, qui ne seraient que basanés s'ils ne se noircissaient pas la peau avec
| | | | 1 Voyez l'Histoire des Antilles, page 485 jusqu'à 555. | * Voyez l'Histoire de Saint-Domingue , page 495 et sui.
DE L'HOMME. 304
des graisses et des couleurs. M. Kolbe, qui a fait une deseniption si exacte de ces peuples, les regarde cependant comme des nègres : il assure qu'ils ont tous les cheveux courts, noirs, frisés et laineux comme ceux des nègres !, et qu'il n'a jamais vu un seul Hottentot avec des cheveux longs. Cela seul ne suffit pas. ce me semble, pour qu'on doive les regarder comme de vrais nègres D'abord, ils en diffèrent absolument par la couleur; M. Kolbe dit qu'ils sont couleur d'olive, et jamais noirs, quelque peine qu'ils se donnent pour le devenir. Ensuite il me parait assez difficile de prononcer sur leurs cheveux. puisqu'ils ne kes peignent ni ne les lavent jamais , qu'ils les frottent tous les jours d'une très-grande quantité de graisse et de suie mêlées ensemble, et qu'il s'y amasse tant de poussière et d’ordure , que se collant à la longue les uns aux autres, ils ressemblent à la toison d'un mouton noir remplie de crotte?. D'’ailleurs, leur naturel est différent de celui des nègres: ceux-ci aiment la propreté, sont sédentaires , et s'accoutument aisément au joug de la servitude ; les Hottentots, au contraire, sont de la plus affreuse malpropreté; ilssont errants, indépendants et très-jaloux de leur liberté. Ces différences sont, comme l'on voit, plus quesuffisantes pour qu'on doive lesregarder commeun peuple différent des nègres que nous avons décrits.
Gama , qui le premier doubla le cap de Bonne-Espérance et fraya la route des Indes aux nations européennes, arriva à la baie de Sainte-Hélène, le 4 novembre 1497; il trouva que les habitants étaient fort noirs, de petite taille et de fort mauvaise mine*; mais il ne dit pas qu'ils fussent naturellement noirs comme les nègres, et sans doute ils ne lui ont paru fort noirs que par la graisse et la suie dont ils se frottent pour tâcher de se rendre tels. Ce voyageur ajoute que l'articulation de leur voix ressemblait à des soupirs, qu'ils étaient vêtus de peaux de bêtes, queleurs armes étaient des bâtons dureis au feu, armés par la pointe d'une corne de quelque animal, etc*; ces peuples n’a vaient done aucun des arts en usage chez les nègres.
* Description du cap de Boune-Espérance, par M. Kolbe. Aster. 1741, pag 95.
? Description du cap de Bonne-Espérance , par M. Kolbe. Amster. 4741. page 92,
» Vuyez l'Histoire gén. des voyages , par M. l'abbé Prévôt, tome [, page 22.
® Voyez l'Histoire gén, des voyages, par M. l'abbé Prévôt, lome L, page 22.
Les voyageurs hollandais disent que les sauvages qui sont au nord du Cap sont des hommes plus petits que les Européens, qu'ils ont le teint roux-brun, quelques-uns plus roux et d'autres moins; qu'ils sont fort laids et qu'ils cherchent à se rendre noirs par de la couleur qu'ils s'appliquent sur le corps et sur le visage; que leur chevelure est semblable à celle d'un pendu qui a demeuré quelque temps au gibet' ; Ils disent, dans un autre endroit, que les Hottentots sont de la couleur des mulâtres; qu'ils ont le visage difforme; qu'ils sont d'une taille médiocre, maigres et fort légers à la course ; que leur langage est étrange et qu'ils gloussent comme des coqs d'Inde ?. Le père Tachard dit que, quoiqu'ils aient communémentles cheveux presque aussi cotonneux que ceux des nègres , il y en a cependant plusieurs qui les ont plus longs, et qui les laissent flotter sur leurs épaules ; il ajoute même que parmi eux il s’en trouve d'aussi blancs que les Européens, mais qu'ils se noircissent avec de la graisse et de la poudre d’une certaine pierre noire dont ils se frottent le visage et tout le corps; que leurs femmes sont naturellement fort blanches, mais qu'afin de plaire àleurs maris elles se noircissent comme eux°. Ovington dit que les Hottentots sont plus basanés que les autres Indiens; qu'il n'y a point de peuple qui ressemble tant aux nègres par la couleur et par les traits; que cependant ils ne sont pas si noirs , que leurs cheveux ne sont pas si crépus ni leur nez si plat *.
Par tous ces témoignages il est aisé de voir que les Hottentots ne sont pas de vrais nègres; mais des hommes qui , dans la race des noirs, commencent à se rapprocher du blanc, comme les Maures dans la race blanche commencent à s'approcher du noir. Ces Hottentots sont au reste des espèces de sauvages fort extraordinaires ; les femmes surtout, qui sont beaucoup plus petites que les hommes , ont une espèce d’'excroissance ou de peau dure et large qui leur croit au-dessus de l'os pubis, et qui descend jusqu'au milieu des cuisses en forme de tablier ”; Thévenot dit la même chose des femmes égyptiennes, mais qu’elles ne laissent pas croitre
Voyez le Recueil des voyages de la Compagnie de Hollande, page 218.
? Idem. voyez Voyage de Spilberg , page 445.
# Voyez le premier Voyage du P. Tachard. Paris, 1686, ds re le Voyage de Jean Ovington. Paris , 1723, p. 194.
+ Voyez la Description du Cap , par M. Kolbe, tome 1, page 91; voyez aussi le Voyage de Courlai, page 291,
cette peau , et qu'elles la brülent avec des fers chauds; je doute que cela soit aussi vrai des Égyptiennes que des Hottentotes. Quoi qu'il en soit, toutes les femmes naturelles du Cap sont sujettes à cette monstrueuse difformité, qu'elles découvrent à ceux qui ont assez de curiosité ou d'intrépidité pour demander à la voir ou à la toucher. Les hommes, de leur côté, sont tous à demi eunuques ; mais il est vraiqu'ils ne naissent pas tels, et qu'on leur ôte un testicule ordinairement à l’âge de huit ans, et souvent plus tard. M. Kolbe dit avoir vu faire cette opération à un jeune Hottentot de dix-huit ans.
Les circonstances dont cette cérémonie est accompagnée sont si singulières que je ne puis m'empêcher de les rapporter ici d’après le témoin oculaire que je viens de citer.
Après avoir bien frotté le jeune homme de la graisse des entrailles d'une brebis qu'on vient de tuer exprès, on le couche à terre sur le dos; on lui lie les mains et les pieds, et trois ou quatre de ses amis le tiennent; alors le prètre ( car c’estune cérémonie religieuse ), armé d’un couteau bien tranchant, fait une incision, enlève le testicule gauche ? et remet à la place une boule de graisse de la même grosseur, qui a été préparée avec quelques herbes médicinales; il coud ensuite la plaie avec l'os d’un petit oiseau qui lui sert d'aiguille, et un filet de nerf de mouton; cette opération étant finie on délie le patient ; mäis je prêtre, avant que de le quitter , le frotte avec de la graisse toute chaude de Ja brebis tuée, ou plutôt il lui en arrose tout le corps avec tant d'abondance que lorsqu'elle est refroidie, elle forme une espèce de croûte, il le frotte en même temps si rudement que le jeune homme , qui ne souffre déjà que trop, sue à grosses gouttes et fume comme un chapon qu’on rôtit; ensuite l'opérateur fait avec ses ongles des sillons dans cette croûte de suif d’une extrémité du corps à l’autre, et pisse dessus aussi copieusement qu'il le peut, après quoi il recommence à le frotter encore, et il recouvre avec la graisse les sillons remplis d'urine. Aussitôt chacun abandonne le patient ; on le laisse seul plus mort que vif, il est obligé de se trainer comme il peut dans une petite hutte qu’on lui a bâtie exprès tout proche du lieu où s’est faite l'opération ; il y périt ou il y recouvre la santé sans qu'on lui donne aucun secours, et sans aucun autre rafraichissement ou nourriture que
1 Tavernier dit que c'est le testienle droit, tome 1Y, page 297:
HISTOIRE NATURELLE
la graisse qui lui couvre tout le corps et qu'il peut lécher s’il le veut. Au bout de deux jours il est ordinairement rétabli; alors il peut sortir et se montrer, et pour prouver qu'il est en effet parfaitement guéri, il se met à courir avec autant de légèreté qu’un cerf!,
Tous les Hottentots ont le nez fort plat et fort large; ils ne l’auraient cependant pas tel si les mères ne se faisaient un devoir de leur aplatir le nez peu de temps après leur naissance ; elles regardent un nez proéminent comme une difformité. Ils ont aussi les lèvres fort grosses, surtout la supérieure, les dents fort blanches, les sourcils épais, la tête grosse, le corps maigre, les membres menus; ils ne vivent guère passé quarante ans; la malpropreté dans laquelle ils se plaisent et croupissent, et les viandes infectées et corrompues dont ils font leur principalenourriture, sont sans doute lescauses qui contribuent le plus au peu de durée de leur vie. Je pourrais m’étendre bien davantage sur la description de ce vilain peuple; mais comme presque tous les voyageurs en ont écrit fort au long, je me contenterai d'y renvoyer ?. Seulement je ne dois pas passer sous silence un fait rapporté par Tavernier, c’est que les Hollandais ayant pris une petite fille hottentote peu de temps après sa naissance, et l'ayant élevée parmi eux, elle devint aussi blanche qu'une Européenne, et il présume que tout ce peuple serait assez blanc s'il n’était pas dans l'usage de se barbouiller continuellement avec des drogues noires.
En remontant le long de la côte de l'Afrique au-delà du cap de Bonne-Espérance , on trouve laterre de Natal. Les habitants sont déjà differents des Hottentots; ils sont beaucoup moins malpropres et moins laids, ils sont aussi naturellement plus noirs, ils ont le visage en ovale, le nez bien proportionné, les dents blanches, la mine agréable, les cheveux naturellement frisés, mais ils ont aussi un peu de goût pour la graisse;car ils portent des bonnets faits de suif de bœuf, et ces bonnets ont huit à dix pouces de hauteur. Ils emploient beaucoup de
4 Voyez la Description du Cap, par M. Kolbe, page 275.
2 Voyez la Description du Cap, par M. Kolbe; le Recueil des Voyages de la Compaguie hollandaise; le Voyage de Robert Lade , traduit par M. l'abbé Prévôt, tome L, page 88; le Voyage de Jean Ovinglon; celui de la Loubère, tome 11, page 454; le premier Voyage du P. Tachard, page 95; celui d'innigo de Biervillas, première partie , pge34; ceux de Tavernier, tome IV, page 296; ceux de François Légat, tome IL, page 454; ceux de Dampier, tome IL. page 255, etc.
Di L'HOMME,
temps à les faire, car il faut pour cela que le suif soit bien épuré, ils ue l'appliquent que peu à peu, et le mêlent si bien dans leurs cheveux qu'il ne se défait jamais‘. M. Kolbe prétend qu'ils ont le nez plat, même de naissance et sans qu'on le leur aplatisse, et qu'ils diffèrent aussi des Hottentots en ce qu'ils ne bégaient point, qu'ils ne frappent pas leur palais de leur langue comme ces derniers, qu'ils ont des maisons, qu'ils cultivent la terre, y sèment une espèce de maïs ou blé de Turquie, dont ils font dela bière, boisson inconnue aux Hottentots?,
Après la terre de Natal, on trouve celle de Sofala et du Monomotapa. Selon Pigafetta, les peuples de Sofala sont noirs, mais plus grands et plus gros que les autres Cafres. C'est aux environs de ce royaume de Sofala que cet auteur place les Amazones *; mais rien n’est plus incertain que ce qu'on a débité sur le sujet de ces femmes guerrières. Ceux du Monomotapa sont, au rapport des voyageurs Hollandais, assez grands, bien faits dans leur taille, noirs et de bonne complexion ; les jeunes filles vont nues et ne portent qu'un morceau de toile de coton; mais dès qu’elles sont mariées elles prennent des vêtements . Ces peuples, quoique assez noirs, sont différents des Nègres; ils n'ont pas les traits si durs ni si laïids, leur corps n’a point de mauvaise odeur , et ils ne peuvent supporter la servitude ni le travail. Le P. Charlevoix dit qu'on a vu en Amérique de ces noirs du Monomotapa et de Madagascar, qu'ils n’ont jamais pu servir, et qu’ils y périssent même en fort peu de temps 5.
Ces peuples de Madagascar et de Mozambique sont noirs, les uns plus et les autres moins; ceux de Madagascar ont les cheveux du sommet de la tête moins crépus que ceux de Mozambique : ni les uns ni les autres ne sont de vrais Nègres, et quoique ceux de la côte soient fort soumis aux Portugais , ceux de l’intérieur du continent sont fort sauvages et jaloux de leur liberté. Ils vont tous absolument nus, hommes et femmes; ils se nourrissent de chair d’éléphant et font commerce de l'ivoire S. Il y
* Voyez les Voyages de Dampier, tome IL, page 393.
? Description du Cap, tome I, page 156.
# Vide Indiæ Orientalis partem primam , page 54,
4 Voyez le Recueil des voyages de la Compagnie Holl., tome IL, page 625 ; voyez aussi le voyage de l'amiral Drack , seconde partie , page 99; et celui de Jean Mocquet, page 266.
* Voyez l'histoire de Saint-Domingue page 499.
a des hommes de différentes espèces à Madagascar, surtout des noirs et des blancs, qui, quoique fort basanés, semblent être d’une autre race. Les premiers ont les cheveux noirs et crépus, les seconds les ont moins noirs, moins frisés et plus longs. L'opinion commune des voyageurs est que ces blancs tirent leur origine des Chinois; mais, comme le remarque fort bien François Cauche, il y a plus d'apparence qu'ils sont de race européenne, car il assure que de tous ceux qu'il a vus, aucun n'avait le nez ni le visage plats comme les Chinois. Il dit aussi que ces blanes le sont plus que les Castillans, que leurs cheveux sont longs ; et qu'à l’égard des noirs, ils ne sont pas camus comme ceux du continent , et qu'ils ont les lèvres assez minces. Il y a aussi dans cette ile une grande quantité d'hommes de couleur olivâtre ou basanée ; ils proviennent apparemment du mélange des noirs et des blancs : le voyageur que je viens de citer dit que ceux dela baie de Saint- Augustin sont basanés, qu'ils n'ont point de barbe, qu'ils ont les cheveux longs et lisses, qu'ils sont de haute taille et bien proportionnés, et enfin qu’ils sont tous circoncis, quoiqu'il y ait grande apparencequ'ils n’ont jamais entendu parler de la loi de Mahomet, puisqu'ils n’ont ni temples, ni mosquées, ni religion !. Les Français ont été les premiers qui aient abordé et fait un établissement dans cetteîle, qui ne fut pas soutenu ?. Lorsqu'ils y descendirent, ils y trouvèrent les hommes blancs dont nous venons de parler, et ils remarquèrent que les noirs, qu’on doit regarder comme les naturels du pays, avaient du respect pour ces blancs ?. Cette ile de Madagascar est extrêmement peuplée et fort abondante en pâturages et en bétail; les hommes et les femmes sont fort débauchés, et celles qui s’abandonnent publiquement ne sont pas déshonorée. Ils aiment tous beaucoup à danser, à chanter et à se divertir, et quoiqu'ils soient fort paresseux , ils ne laissent pas d'avoir quelque connaissance des arts mécaniques; ils ont des laboureurs, des forgerons, des charpentiers, des potiers, et même des orfèvres ; ils n'ont cependant aucune commodité dans leurs maisons, aucun meuble; ils couchent sur des
Voyage de Mocquet, page 265, et la Navigation de Jeau- Hugues Lintscot, page 20.
* Voyez le Voyage de Francois Gauche. Paris, 1674, page 43, 3 Voyez le Voyage de Flacour. Paris, 1661.
5 Voyez la Relation d'un voyage fait aux Indes par M. Delon
* Voyez le Recueis des Voyages, tome EI, pige 625; le | Amsterdam, 4699.
nattes; ils mangent la chair presque crue, et dévorent même le cuir de leurs bœufs après avoir fait un peu griller le poil; ils mangent aussi la cire avec le miel. Les gens du peuple vont presque tout nus, les plus riches ont des calecons ou des jupons de coton et de soie!.
Les peuples qui habitent l'intérieur de l'Afrique ne nous sont pas assez connus pour pouvoir les décrire. Ceux que les Arabes appellent Zingues sont des noirs presque sauvages; Marmol dit qu'ils multiplient prodigieusement et qu'ils inonderaient tous les pays voisins , si de temps en temps il n’y avait pas une grande mortalité parmi eux, causée par des vents chauds.
Il parait par tout ce que nous venons de rapporter, que les Nègres proprement dits sont différents des Cafres, qui sont des noirs d'une autre espèce; mais ce que ces descriptions indiquent encore plus clairement, c’est que la couleur dépend principalement du climat, et que les traits dépendent beaucoup des usages où sont les différents peuples de s’'écraser le nez, dese tirer les paupières , de s’allonger les oreilles, de se grossir les lèvres, de s’aplatir le visage , ete. Rien ne prouve mieux combien le climat influe sur la couleur, que de trouver sous le même parallèle, à plus de mille lieues de distance, des peuples aussi semblables que le sont les Sénégalais et les Nubiens, et de voir que les Hottentots, qui n’ont pu tirer leur origine que de nations noires , sont cependant les plus blancs de tous ces peuples de l'Afrique, parce qu’en effet ils sont dans le climat le plus froid de cette partie du monde; et si l’on s'é tonne de ce que sur les bords du Sénégal on trouve d'un côté une nation basanée, et de l'autre côté une nation entièrement noire, on peut se souvenir de ce que nous avons déjà insinué au sujet des effets de la nourriture : ils doivent influer sur la couleur comme sur les autres habitudes du corps, et si on en veut un exemple, on peut en donner un tiré des animaux, que tout le monde est en étatde vérifier. Les lièvres de plaines et des endroits aquatiques ont la chair bien plus blanche que ceux des montagnes et des terrains secs; et dans le meme lieu, ceux qui habitent la prairie sont tout différents de ceux qui demeurent sur les collines. La couleur de la chair vient de celle du sang et des au-
© Voyez le Voyage de Flacour, page 9; celui de Struys, tome 1, page 52: celui de Pyrard, page 38.
NATURELLE tres humeurs du corps, sur la qualité desquelles la nourriture doit nécessairement influer.
L'origine des noirs a dans tous les temps fait une grande question. Les anciens, qui ne connaissaient guère que ceux de Nubie, les regardaient comme faisant la dernière nuance des peuples basanés, et ils les confondaient avec les Ethiopiens et les autres nations de cette partie de l'Afrique qui, quoique extrêmement bruns, tiennent plus de la race blanche que de la race noire. Ils pensaient donc que la différente couleur des hommes ne provenait que de ia différence du cämat, et que ce qui produisait la noirceur de ces peuples était la trop grande ardeur du soleil à laquelle ils sont perpétuelle ment exposés. Cette opinion, qui est fort vraisemblable, a souffert de grandes difficultés lorsqu'on reconnut qu’au-delà dela Nubie, dans un climat encore plus méridional , et sous l'équateur même, comme à Mélinde et à Mombaze, la plupart des hommes ne sont pas noirs comme les Nubiens, mais seulement fort basanés: et lorsqu'on eut observé qu’en transportant des noirs de leur climat brûlant dans des pays tempérés, ils n'ont rien perdu de leur couleur et l'ont également communiquée à leurs descendarts; mais si l’on fait attention d’un côté à la migration des différents peuples, et de l’autre au temps qu'il faut peut-être pour noircir ou pour blanchir une race, on verra que tout peut se concilier avec le sentiment des anciens; car les habitants naturels de cette partie de l'Afrique sont les Nubiens, qui sont noirs et originairement noirs, et qui demeureront perpétuellement noirs tant qu’ils habiteront le même climat et qu'ilsnese mêleront pasavec les blancs. Les Éthiopiens, au contraire, les Abyssins , et même ceux de Mélinde, qui tirent leur origine des blancs, puisqu'ils ont la même religion et les mêmes usages que les Arabes, et qu'ils leur ressemblent par la couleur, sont à la vérité encore plus basanés que les Arabes méridionaux ; mais cela même prouve que dans une même race d'hommes le plus ou moins de noir dépend de la plus ou moins grande ardeur du climat.
Il faut peut-être plusieurs siècles et une succession d'un grand nombre de générations, pour qu'une race blanche prenne par nuances la couleur brune et devienne enfin tout-à-fait noire ; mais il y a apparence qu'avec le temps un peuple blane transporté du nord à l'équateur pourrait devenir brun et même tout-à-fait noir, sur
L'HOMME
toutsi ce même peuple changeaitde mœurset ne -seserv fait pour nourriture que des productions du | pays chaud dans lequel ilaurait été transporté,
L'objection qu'on pourrait faire contre cette opinion, et qu'on voudrait tirer de la différence . des traits, ne me parait pas bien forte ; car on peut répondre qu'il y a moins de différence entre les traits d'un Nègre qu'on n'aura pas défiguré dans son enfance, et les traits d'un Européen, qu'entre ceux d'un Tartare ou d'un Chinois , et ceux d'un Circassien ou d'un Grec; et à l'égard des cheveux, leur nature dépend si fort de celle de la peau, qu'on ne doit les regarderque comme faisant une différence trèsaccidentelle, puisqu'on trouve dans le même pays et dans la même ville des hommes qui, quoïque blancs , ne laissent pas d'avoir les che= veux très-différents les uns des autres, au point qu'on trouve, même en France, des hommes qui les ont aussi courts et aussi crépus que les
Nègres; et que d’ailleurs on voit que le climat, le froid et le chaud influent si fort sur [a couleur des cheveux des hommes et du poii des animaux, qu'il n'y à point de Qt à noirs dans les royaumes du nord, et que les écureuils , les lièvres, les belettes, et plusieurs autres animaux , y sont blancs ou presque blancs, tandis qu'ils sont bruns ou gris dans les pays moins froids. Cette différence, qui est produite par l'influence du froid ou du chaud, est mème si marquée, que, dans la plupart des pays du nord, comme dans la Suède, certains animaux, comme les lièvres , sont tout gris pendant l été et tout blancs pendant l'hiver .
Mais il y a une autre raison beaucoxp plus forte contre cette opinion, et qui d'abord paraît invincible, c’est qu'on a découvertun continent entier, un nouveau monde, dont la plus grande partie des terres habitées se trouvent situées dans la zone torride, et où cependant il ne se trouve pas un homme noir, tous les habitants de cette partie de la terre étant plus ou moins rouges, plus ou moins basanés ou couleur de cuivre ; car on aurait dû trouver aux îles Antilles, au Mexique, au royaume de Santa-Fé, dans la Guiane, dans le pays des Amazones et dans le Pérou, des Nègres ou du moins des peuples noirs, puisque ces pays de
l'Amérique sont situés sous la même latitude |
que le Sénégal, la Guinée et le paÿs d’Angola
# Lepus apod nos æstale cinercns, Linnæi Fauna succica, p, 8.
hieme semper albus,
en Afrique ;.on aurait dù trouver au Brésil, au Paraguay, au Chili, des hommessemblab'es aux Cafres, aux flottentots , Si le climat ou la distance du pôle était la cause de la couleur des hommes. Mais avant que d'exposer ce qu'on peut dire sur ce sujet, nous croyons qu'il est nécessaire de considérer tous les différents peuples de l'Amérique comme nous avons considéré ceux des autres parties du monde ; après quei nous serons plus en état de faire de justes comparaisons etd'entirerdesrésultats généraux.
Encommencant par le nord ontrouve, comme nous l'avons dit, dans les parties les plus septentrionales de l'Amérique, des espèces de Lapons semblables à ceux d'Europe ou aux Samoïèdes d'Asie; et, quoiqu'ils soient peu nombreux en comparaison de ceux-ci, ils ne laissent pas d’être répandus dans une étendue de terre fort considérable. Ceux qui habitent les terres du détroit &e Davis sont petits, d’un teint olivâtre ; ils ont les jambes courtes et grosses, ils sont habiles pêcheurs , ils mangent leur poissonet leur viande crus; leur boïsson est de l'eau pure ou du sang de chien de mer, ils sont fort robustes et vivent fort longtemps ‘. Voilà, comme l'on voit, la figure, la couleur et les mœurs des Lapons; et ce qu'il y a de singulier, c'est que de même qu'on trouve auprès des Lapons en Europe les Finnois qui sont blancs, beaux, assez grands et assez bien faits, on trouve aussi auprès de ces Lapons d'Amérique une autre espèce d'hommes qui sont grands, bien faits et assez blancs, avec les traits du visage fort réguliers ?. Les sauvages de la baie de Hudson et du nord de la terre de Labrador ne paraissentpas être de la même race que les premiers , quoiqu'ils soient laids, petits, mal faits; ils ont le visage presque entièrement couvert de poii comme les sauvages du pays d'Yeco au nord du Japon. Ils habitent l'été sousdes tentes
| faites de peaux d'orignal ou de caribou * ; : l'hi-
ver, ils vivent sous terre comme les Lapons et les Samoïèdes , et se couchent comme eux tous pêle-mêle sans aucune distinction ; ils vivent aussi fort longtemps, quoiqu'ils ne se nourrissent que de chair ou de poisson crus *. Les sauvases deTerre-Neuveressembient assez à ceux du détroit de Davis: ils sont de petite taille, ils
1Voyez l'Histoire baturelledes iles.Rotterdam. 1658. pagu162,
4 Idem , page 189.
8 C'est le non qu'on donne au renne en Amérique
4 Voyez le Voyage de Robert! Lade, traduit par l'abbé Prévôt. Paris, 1748, If, pige 309 ets v.
fonce
506 HITS n'ont que peu ou point de barbe; leur visage est large et plat, leurs yeux gros, et ils sont généralement assez camus; le voyageur qui en donne cette description dit qu'ils ressemblent assez bien aux sauvages du continent septentrlonal et des environs du Groenland !
Au-dessous de ces sanvages, qui sont répandus dans les parties les plus septentrionales de l'Amérique, on trouve d'autres sauvages plus nombreux et tout différents des premiers; ces sauvages sont ceux du Canada et de toute la profondeur des terres jusqu'aux Assiniboils : ils sont tous assez grands, robustes, forts et assez bien faits; ils ont tous les cheveux et les yeux noirs, les dents très-blanches, Je teint basané, peu de barbe, et point ou presque point de poil en aucune partie du corps ; ils sont durs et infatigables à la marche, très-légers à la course, ils supportent aussi aisément la faim que les plus grands excès de nourriture; ils sont hardis, courageux, fiers, graves et modérés; enfin, ils ressemblent si fort aux Tartares orientaux par la couleur de la peau , des cheveux et des yeux, par le peu de barbe et de poil, et aussi par le naturel et les mœurs, qu'on les croirait issus de cette nation, si on ne les regardait pas comme séparés les uns des autres par une vaste mer; ils sont aussi sous la même latitude , ce qui prouve encore combien le elimat influe sur la couleur et même sur la figure des hommes. En un mot, on trouve dans le nouveau continent, comme dans l'ancien, d’abord des hommesaunordsemblables aux Lapons, et aussi des hommes blancs et àcheveux blonds semblables aux peuples du nord de l'Europe; ensuite des hommes velus, semblables aux sauvages d'Yeco; et enfin lessauvages du Canada etde toute la Terre-Ferme jusqu’au golfe du Mexique, qui ressemblent aux Tartares par tant d'endroitsqu'on ne douterait pas qu’ils ne fussent Tartares en effet, si l'on n’était embarrassé sur la possibilité de la migration. Cependant si l'on
fait attention au petit nombre d'hommes qu'on
a trouvés dans cette étendue immense des terres de l'Amérique septentrionale, et qu'aueun de ces hommes n'était encore civilisé, on ne pourra guère se refuser à croire que toutes ces nations sauvages ne soient de nouvelles peuplades produites par quelques individus échappés d'un peuple plus nombreux. Il est vrai qu'on pré-
+ Voyez le Recueil des voyages an nord, Rouen, tome III, page 7.
TOIRE NATURELLE tend que, dans l'Amérique septentrionale, en
la prenant depuis le nord jusqu'aux iles Lu-
cayes et au Mississipi, ilne reste pas actuélle-
ment la vingtième partie du nombre des peuples naturels qui y étaient lorsqu'on en fit la décoaverte, et que ces nations sauvages ont été ou détruites ou réduites à un si petit nombre d'hommes, que nous ne devons pas tout-à-fait en juger aujourd'hui comme nous en aurions jugé dans ce temps; mais quand même on accorderait que l'Amérique septentrionale avait alors vingt fois plus d'habitants qu'il n’en reste aujourd'hui, cela n'empêche pas qu'on ne dût la considérer dès lors comme une terre déserte ou si nouvellement peuplée, que les hommes n’avaient pas encore eu le temps de s'y multiplier, M. Fabry que j'ai cité !, et qui a fait un trèslong voyage dans la profondeur des terres au nord-ouest du Mississipi, où personne n'avait
encore pénétré, et où par conséquent les na- |
tions sauvages n'ont pas été détruites, m’a assuré que cette partie de l'Amérique est si déserte qu'il a souvent fait cent et deux cents lieues sans trouver une face humaine ni aucun autre vestige qui pût indiquer qu'il y eût quelque habitation voisine des lieux qu'il parcourait; et lorsqu'il rencontrait quelques-unes de ces habitations , c'était toujours à des distances extrèmement grandes les unes des autres, et dans chacune il n’y avait souvent qu'une seule famille, quelquefois deux ou trois , mais rarement plus de vingt personnes ensemble , et ces vingt personnes étaient éloignées de cent liéues de vingtautres personnes. Il estvrai que le long des fleuves et des lacs que l'on a remontés ou suivis, on a trouvé des nations sauvages composées d'un bien plus grand nombre d'hommes, et qu'il en reste encore quelques-unes qui ne laissent pas d’être assez nombreuses pour inquiéter quelquefois les habitants de nos colonies; mais ces nations les plus nombreuses se réduisent à trois ou quatre mille personnes, et ces trois ou quatre mille personnes sont répandues dans un espace de terrain souvent plus grand que tout le royaume de France; de sorte que je suis persuadé qu'on pourrait avancer sans craindre de se tromper , que, dans une seule ville comme Paris, il y a plus d'hommes qu'iln'y adesauvages dans toute cette partie de l'Amérique septentrionale comprise entre la mer du “
{Voyez l'Hist, nat. ct génér. et particulière, Paris , 4749, t. 1. p. 540.
DE L'HOMME
Nord etlamer du Sud, depuisle golfe du Mexique jusqu'au nord, quoique cette étendue de terre soit beaucoup plus grande que toute l'Europe. La multiplication des. hommes tient encore plus à la société qu'à la nature, et les hommes ne sont si nombreux, en comparaison des animaux sauvages, que parce qu'ils se sont réunis en société, qu'ils se sont aidés, défendus, seeourus mutuellement. Dans cette partie de l'Amérique dont nous venons de parler, les bisons ‘ sont peut-être plus abondants que les hommes; mais de la même façon que le nombre des hommes ne peut augmenter considérablement que par leur réunion en société , c'est le nombre des hommes déjà augmenté à un certain point qui produit presque nécessairement la société. Il est done à présumer que, comme l'on n'a trouvé dans toute cette parti2 de l'Amérique aucune nation civilisée, le nombre des hommes y était encore trop petit et leur établissement dans ces contrées trop nouveau pour qu'ils aient pu sentir la nécessité ou même les avantages de se réunir en société; car, quoique ces nations sauvages eussentdes espèces de mœurs ou de coutumes particulières à chacune,
. “el que les unes fussent plus ou moins farouches,
plus ou moins cruelles, plus ou moins coura-
, elles étaient toutes également stupides,
lement ignorantes, également dénuées d'arts à d'industrie.
Je ne crois donc pas devoir m'étendre beaucoup sur ce qui a rapport aux coutumes de ces nations sauvages : tous les auteurs qui en ont parlé n’ont pas fait attention que ce qu'ils nous donnaient pour des usages constants et pour les mœurs d’une société d'hommes , n'étaient que des actions particulières à quelques individus souvent déterminés par les circonstances ou par lercaprice. Certaines nations, nous disent-ils, mangent leurs ennemis , d’autres les brülent, d'autres les mutilent ; les unes sont perpétuelle-
ment en guerre, d’autres cherchent à vivre en paix; chez les unes on tue son père lorsqu'il a atteint un certain âge; chez les autres les pères etmères mangent leurs enfants. Toutes ces histoires, sur lesquelles les voyageurs se sont étendus avec tant de complaisance, se réduisent à des récits de faits particuliers , et signifient seulement que tel sauvage a mangé son ennemi, tel autre l'a brülé ou mutilé, tel autre a tué ou
* Espèce de bœntfs sauvages différents de nos bœnfs.
mangé son enfant, et tout cela peut se trouver dans une seule nation de sauvages comme dans plusieurs nations ; car toute nation où il n'y a ni règle, ni loi, ni maitre, ni société habituelle, est moins une nation qu'un assemblage tumultueux d'hommes barbares et indépendants, qui n'obéissent qu'à leurs passions particulières, et qui, ne pouvant avoir un intérêt commun, sont incapables de se diriger vers un même but, et de se soumettre à des usages constants, qui tous supposent une suite de desseins raisonnés et approuvés par le plus grand nombre.
La même, nation, dira-t-on, est composée d'hommes qui se reconnaissent, qui parlent la même langue, qui se réunissent lorsqu'il le faut, sous un chef, qui s’arment de même, qui hurlent de la même facon, qui se barbouillent de la même couleur; oui, si ces usages étaient constants , s'ils ne se réunissaient pas souvent sans savoir pourquoi , s'ils ne se séparaient pas sans raison , si leur chef ne cessait pas de l'être par son caprice ou par le leur, si leur langue même n’était pas si simple qu'elle leur est presque commune à tous.
- Comme ils n'ont qu'un très-petit nombre d’idées, ils n'ont aussi qu'une très-petite quantité d'expressions, qui toutes ne peuvent rouler que sur les choses les plus générales et les objets les plus communs : et quand même la plupart de ces expressions seraient différentes, comme elles se réduisent à un fort petit nombre de termes, ils ne peuvent manquer de s'entendre en très-peu de temps, et il doit être plus facile à un sauvage d'entendre et de parler toutes les langues des autres sauvages, qu'il ne l'est à un homme d'une nation policée d'apprendre celle d'une autre nation également policée.
Autant il est donc inutile de se trop étendre sur les coutumes et les mœurs de ces prétendues nations, autant il serait peut-être nécessaire d'examiner la nature de l'individu ; l'homme sauvage est en effet de tous les animaux le plus singulier, le moins connu , et le plus difficile à décrire ; mais nous distinguons si peu ce que la nature seule nous a donné de ce que l’édueation, limitation , l’art et l'exemple nous ont communiqué, ou nous le confondons si bien, qu'il ne serait pas étonnant que nous nous méconnussions totalement au portrait d'un sauvage , s'il nous était présenté avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qui doivent en faire le caractère.
ii)
Un sauvage absolument sauvage, tel que l'enfant élevé avec les ours, dont parle Conor", le jeune homme trouvé dans les forêts d'Hanower, ou la petite fille trouvée dans les bois en France, seraient un spectacle curieux pour un philosophe ; il pourrait, en observant son sauvage , évaluer au juste la force des appétits de la nature; il y verrait l'âme à découvert, il en distinguerait tous les mouvements naturels yet peut-être y reconnaitrait-il plus de douceur, de tranquillité et de calme que dans la sienue ; peut-être verrait-il clairement que la vertu appartient à l'homme sauvage plus qu'à l'homme civilisé, et que le vice n’a pris naissance que dans la société.
Mais revenons à notre principal objet. Si l'on n’a rencontré dans toute l'Amérique septentrionale que des sauvages, on a trouvé au Mexique et au Pérou des hommes civilisés , des peuples policés, soumis à des lois et gouvernés par des rois ; ils avaient de l’industrie , des arts et une espèce de religion, ils habitaient dans des villes où l'ordre et la police étaient maintenus par l'autorité du souverain : ces peuples, qui d'ailleurs étaient assez nombreux, ne peuvent pas être regardés comme des nations nouvelles ou des hommes provenus de quelques individus échappés des peuples de l'Europe ou de l'Asie, dont ils sont si éloignés; d’ailleurs, si les sauvages de l'Amérique septentrionale ressemblent aux Tartares, parce qu'ils sont situés sous la même latitude, ceux-ci, qui sont, comme les Nègres, sous la zone torride, ne leur ressemblent point; quelle est donc l'origine de ces peuples, et quelle est aussi la vraie cause de la différence de couleur dans les hommes, puisque celle de l'influence du climat se trouve ici tout-à-fait démentie ?
Avant que de satisfaire, autant que je le pourrai, à ces questions, il faut continuer notre examen , et donner la description de ces hommes qui paraissent en effet sidifférents de ce qu'ils devraient être , si la distance du pôle était la cause principale de la variété qui se trouve dans l'espèce humaine. Nous avons déjà donne celle des sauvages du nord et des sauvages du Canada ?; ceux de la Floride, du Mississipi et
4 Evang. Med. page 155, etc.
3 Voyez à ce sujet les Voyages dn baron de la Hontan. La Haye. 1702; la Relation de la Gaspesie, par le P. Le Clercq, récollet, Paris, 1691, p. 44 et 392; la description de la Nou-
velle-Frauce, par le P. Charlevoix. Paris, 1744, tome I, page 16 et suivantes , tome IL, pages 24,502,510, 325; les
HISTOIRE NATURE LLE
des autres parties méridionales du continent de l'Amérique septentrionale sont plus basanés que ceux du Canada, sans cependant qu'on puisse dire qu'ils soient bruns, l'huile et les couleurs dont ils se frottent le corps les font paraître plus olivâtres qu'ils ne le sont en effet. Coreal dit que les femmes de la Floride sont grandes, fortes et de couleur olivâtre comme les hommes, qu'elleS ont les bras, les jambes et le corps peints de plusieurs couleurs qui sont ineflaca- + bles, parce qu'elles ont été imprimées dans les chairs par le moyen de plusieurs piqûres, et que la couleur olivâtre des uns et des autres ne vient pas tant de l'ardeur du soleil que de certaines huiles dont, pour ainsi dire, ils se vernissent la peau; il ajoute que ces femmes sont fort agiles, qu'elles passent à la nage de grandes rivières en tenant même leur enfant avec le bras, et qu’elles grimpent avec une pareille agilité sur les arbres les plus élevés! ; toutcelaleur . est commun avec les femmes sauvages du Canada et des autres contrées de l'Amérique. L'auteur de l'Histoire naturelle et morale de Antilles dit que les Apalachites, peuples voisins de la Floride, sont des hommes d'une assez grande stature, -de couleur olivâtre , et bien proportionnés ; qu'ils ont tous les cheveux noirs et longs, et il ajoute que les Caraïbes où sauvages des iles Antilles sortent de ces sauvages de la Floride, et qu'ils se souviennent même par tradition du temps de leurmigration?.
Les naturels des iles Lucayes sont moins basanés que ceux de Saint-Domingue et de l'ile de Cuba ; mais il reste si peu des uns et des autres aujourd’hui qu'on ne peut guère vérifier ce que nous en ont dit les premiers voyageurs qui . ont parlé de ces peuples. Ils ont prétendu qu'ils » étaient fort nombreux et souvernés par des espèces de chefs qu'ils appelaient Caciques; qu'ils m avaient aussi des espèces de prètres yde méde- M cins ou de devins, mais tout cela est a$sez apocryphe , et importe d'ailleurs assez peu à notre  histoire. Les Caraïbes en général sont, selon *
Be
Lettres édifiantes , recueil XXIII, pages 205 et 242; et le“ Voyige an pays des Hurons, par Gabriel Sabard Theodat, récullet. Paris, 1632, pages 128 et 178; le Voyage de la Nouvelle-France , par Dierville. Rouen, 1708, p. 122ÿusqu'à 191; et les Découvertes de M. de la Salle, publiées par M, le ches | valier Tonti. Paris, 1697, pages 24, 58 , etc. 4
1 Voyez Le Voyage de Coréal. Paris, 1722, tomeL, page 36.2
3 Voyez l'Histoire naturelle et morale des iles Antilles, Rot terdam , 4658, pages 551 et 556. p
le P. du Tertre, des hommes d'une belle taille et de bonne mine; ils sont puissants, forts et robustes, très-dispos et très-sains ; il y en a plusieurs qui ont le front plat et le nez aplati; mais cette forme du visage et du nez ne leur est pas naturelle, ce sont les pères et mères qui aplatissent ainsi la tête de l'enfant quelque temps après qu'il est né. Cette espèce de caprice qu'ont les sauvages d'altérer la figure naturelle de la tête est assez générale dans toutes les nations sauvages : presque tous les Caraibes ont les yeux noirs et assez petits, mais la disposition de leur front et de leur visage les fait paraitre assez gros; ils ont les dents belles, blanches et bien rangées, les cheveux longs et lisses, et tous les ont noirs , on n’en a jamais vu un seul avec des cheveux blonds; ils ont la peau basanée ou couleur d'olive, et même le blanc des yeux en tient un peu. Cette couleur basanée leur est naturelle et ne provient pas uniquement, comme quelques auteurs l'ont avancé, du rocou dont ils se frottent continuellement , puisque l'on a remarqué que les enfants de ces sauvages qu'on a élevés parmi les Européens, et qui ne se frottaient jamais de ces couleurs, ne laissaient pas d'être basanés et olivâtres comme leurs pères et mères. Tous ces sauvages ont l'air rêveur, quoiqu'ils ne pensent à rien, ils ont aussi le visage triste et ils paraissent être
.mélancoliques; ils sont naturellement doux et compatissants, quoique très-cruels à leurs en-
" nemis; ils prennent assez indifféremment pour
femmes leurs parentes ou des étrangères ; leurs cousines germaines leur appartiennent de droit, et on en a vu plusieurs qui avaient en même temps les deux sœurs ou la mère et la fille, et inême leur propre fille. Ceux qui ont plusieurs femmes les voient tour à tour chacune pendant un mois, ou un nombre de jours égal, et cela suffit pour que ces femmes n'aient aucune jalousie; ils pardonnent assez volontiers l'adultère à leurs femmes, mais jamais à celui qui les a débauchées. Ils se nourrissent de burgaux , de crabes, de tortues, de lézards, de serpents et de poissons, qu'ils assaisonnent avec du piment et de la farine de manioc!. Comme ils sont extrèmement paresseux et accoutumés à la plus grande indépendance, ils détestent la servitude, et on n'a jamais pu s’en servir comme on se sert
‘ Voyez l'Histoire gén. des Antilles, par le P, du Tertre,
toine II, page 455 jusqu'à 482. Voyez aussi les Nonveaux voyages aux Îles, Paris , 1722.
des Nègres. Il n'y a rien qu'ils ne soient capables de faire pour se remettre en liberté, et lorsqu'ils voient que cela leur est impossible, ils aiment mieux se laisser mourir de faim etde mélancolie que de vivre pour travailler, On s'est quelquefois servi des Arrouagues, qui sont plus doux que les Caraïbes ; mais ce n'est que pour la chasse et pour la pêche, exercices qu'ils ajment, etauxquels ils sont accoutumés dans leur pays ; et encore faut-il, si l'on veut conserver ces esclaves sauvages , les traiter avec autant de douceur au moins que nous traitons nos domestiques en France; sans cela ils s'enfuient ou périssent de mélancolie. Il en est à peu près de même des esclaves brésiliens, quoique ce soient de tous les sauvages ceux qui paraissent être les moins stupides, les moins mélancoliques et les moins paresseux ; cependant on peut, en les traitant avec bonté, les engager à tout faire, si ce n'est de travailler à la terre , parce qu'ils s'imaginent que la culture de la terre est ce qui caractérise l'esclavage.
Les femmes sauvages sont toutes plus petites que les hommes ; celles des Caraïbes sont grasses et assez bien faites , elles ont les yeux et les cheveux noirs, le tour du visage rond, la bouche petite, les dents fort blanches , l'air plus gai, plus riant et plus ouvert que les hommes. Elles ont cependant‘de la modestie et sont assez réservées ; elles se barbouillent de rocou, mais elles ne se font pas de raies noires sur le visage et sur le corps comme les hommes; elles ne portent qu'un petit tablier de huit ou dix pouces de largeur sur cinq à six pouces de hauteur. Ce tablier est ordinairement de toile de coton couvert de petits grains de verre; ils ont cette toile et cette rassade des Européens, qui en font commerce avec eux : ces femmes portent aussi plusieurs colliers de rassade, qui leur environnent le cou et descendent sur leur sein; elles ont des bracelets de même espèce aux poignets et au-dessus des coudes, et des pendants d'oreilles de pierre bleue ou de grains de verre enfilés. Un dernier ornement qui leur est particulier , et que les hommes n'ont jamais, c'est une espèce de brodequins de toile de coton garnis de rassade, qui prend depuis la cheville du pied jusqu'au-dessus du gras de la jambe; dès que les filles ont atteint l'âge de puberté, on leur donne un tablier, et on leur fait en mêmetemps des brodequins aux jambes, qu'elles ne peuvent jamais ôter ; ils sont si serrés qu'ils ne peuvent
ni monter ni descendre ; et comme ils empèchent le bas de la jambe de grossir, les mollets deviennent beaucoup plus gros et plus fermes qu'ils ne le seraient naturellement ‘.
Les peuples qui habitent actuellement le Mexique et la Nouvelle-Espagne sont si mélés, qu'à peine trouve-t-on deux visages qui soient de la même couleur. I y a dans la ville de Mexico des blancs d'Europe, des Indiens du nord et du sud de l'Amérique, des Nègres d’Afrique, des mulâtres, des métis, en sorte qu'on y voit des hommes de toutes les nuances de couleurs qui peuvent être entre le blanc et le noir *. Les naturels du pays sont fort bruns et de couleur d'olive, bien faits et dispos; ils ont peu de poil, même aux sourcils , ils ont cependant tous les cheveux fort longs et fort noirs ?.
Selon Wafer, les habitants de l'isthme de l'Amérique sont ordinairement de bonne taille et d’une jolie tournure; ils ont la jambe fine, les bras bien faits , la poitrine large, ils sont actifs et légers à la course; les femmes sont petites et ramassées, et n’ont pas la vivacité des hommes, quoique les jeunes aient de l'embonpoint, la taille jolie et l'œil vif:les uns et les autres ont le visage rond, le nez gros et court, les yeux grands, et pour la plupart gris , pétillants et pleins de feu, Surtout dans la jeunesse, le front élevé, les dents blanches et bien rangées, les lèvres minces, la bouche d’une grandeur médiocre, et en gros, tous les traits assez réguliers. Ils ont aussi tous, hommes et femmes , les cheveux noirs, longs, plats et rudes, et les hommes auraient de la barbe s'ils ne se la faisaient arracher ; ils ont le teint basané, de couleur de cuivre jaune ou d'orange, et les sourcils noirs comme du jais.
Ces peuples, que nous yenons de décrire, ne sont pas les seuls habitants naturels de l'isthme; on trouve parmi eux des hommes tout différents, et quoiqu'ils soient en très -petit nombre, ils méritent d'être remarqués. Ces hommes sont blancs , mais ce blanc n'est pas celui des Européens, c'est plutôt un blanc de lait, qui approche beaucoup de la couleur du poil d'un cheval blanc; leur peau est aussi foute couverte plus où moins d'une espèce de duvet court et blanchâtre, mais qui n'est pas si épais sur les joues et sur le front, qu'on ne puisse aisément
4 Voyez les Nouveaux voyages aux îles, tome If, pâges 8 |
et suiv, 2 Voyez les Lettres édifiantes, recueil XI, pige 419, # Voyez les Voyages de Coreal, tome 1, page 416.
HISTOIRE NATURELLE
| distinguer la peau; leurs sourcils sont d’un blanc delait, aussi bien que leurs cheveux qui sonttrèsbeaux , de la longueur de sept à huit pouces et | à demi frisés. Ces Indiens, hommes et fem- , mes , ne sont pas si grands que les autres, et ce qu ils ont encore de très-singulier, c'est que leurs paupières sont me à oblongue, ou | plutôt en forme de croissant dont les pointes tournent en bas ; ils ont les yeux si faibles qu'ils ne voient presque pas en plein jour ; ils ne peuvent supporter la lumière du soleil, et ne voient bien qu'à celle de la lune : ils sont d’une complexion fort délicate en comparaison des autres Indiens, ils craignent les exercices pénibles, ils dorment pendant le jour et ne sortent que la nuit; et lorsque la lune luit, ils courent dans les endroits les plus sombres des forêts aussi vite que les autres Je peuvent faire de jour, à cela près qu’ils ne sont ni aussi robustes ni aussi vigoureux. Au reste, ces hommes ne forment pas une race particuliere et distincte; mais il arrive quelquefois qu'un père et une mère, qui sont tous deux couleur de cuivre jaune, ontun enfant tel que nous venons de le décrire. Wafer, qui rapporte ces faits, dit qu'il a vu luimême un de ces enfants qui n'avait pas encore un an !.
Si cela est, cette couleur et cette habitude singulière du corps de ces Indiens blancs ne seraient qu’une espèce de maladie qu'ils tiendraient deleurs pères et mères; mais, en’supposant que ce dernier fait ne fût pas bien avéré, c'est-à-dire qu'au lieu de venir des Indiens jaunes ils fissent une race à part, alors ils ressembieraient aux Chacrelas de Java, et aux Bedas de Ceylan, dont.nous avons parlé ; ou si ce fait est bien vrai, et que ces blancs naïssent en effet de pères et mères couleur de cuivre, on pourra croire que les Chacrelas et les Bedas viennent aussi de pères et mères basanés, et que tous ces hommes blancs qu'on trouve à de. si grandes distances les uns des autres sont des individus qui ont dégénéré, de leur race par quelque cause accidentelle.
J'avoue que cette dernière opinion me parait la plus vraisemblable, et que si les voyageurs nous eussent donné des descriptions aussi exactes des Bedas et des Chacrelas que Wafer l'a | fait des Dariens, nous eussions peut-être re- | connu qu'ils ne pouyaiezt pas plus que ceux-ci M
+ és ee... © -
| être d'origine européenne. Ce qui me parait
{Voyez les Voyages de Dampier; tome IV, page 252.
DE L'HOMME
appuyer beaucoup cette manière de penser, c'est que parmi les Nègres il nait aussi des blancs de pères et mères noirs. On trouve la description de deux de ces Nègres blancs dans l'histoire de l’Académie ; j'ai vu moi-même l'un des deux, et on assure qu'il s'en trouve un assez grand nombre en Afrique parmi les autres Nègres !. Ce que j'en ai vu , indépendamment de ce qu’en disent les voyageurs , ne me laisse aueun doute sur leur origine ; ces Nègres blancs sont des nègres dégénérés de leur race; ce ne sont pas une espèce d'hommes particulière et constante, ce sont des individus singuliers qui ne font qu'une variété accidentelle ; en un mot, ils sont parmi les Nègres ce que Wafer dit que nos Indiens blancs sont parmi les Indiens jaunes, et ce que sont apparemment les Chacrelas et les Bedas parmi les Indiens bruns. Ce qu'il y a de plus singulier, c’est que cette variation de la nature ne se trouve que du noir au blane, et non pas du blane au noir; car elle arrive chez les Nègres, chez les Indiens les plus bruns , et aussi chez les Indiens les plus jaunes, c’est-à-dire, dans toutes les races d’hommes qui sont les plus éloignées du blanc; et il n'arrive jamais chez les blancs qu'il naisse des individus noirs. Une autre singularité, c'est que tous ces peuples des Indes orientales , de l'Afrique et de l'Amérique, chez lesquels on trouve ces hommes blancs, sont tous sous la même latitude; l’isthme de Darien, le pays des Nègres et Ceylan sont absolument sous le même parallèle. Le blanc paraît donc être la couleur primitive de la nature , que le climat, la nourriture et les mœurs altèrent et changent, même jusqu'au jaune, au brun ou au noir, et qui reparait dans de certaines circonstances , mais avec une si grande altération, qu'il ne ressemble point au blanc primitif, qui en effet a été dénaturé parles causes quenous venonsd'indiquer.
En tout, les deux extrêmes se rapprochent
presque toujours. Lanature aussi parfaite qu'elle”
peut l'être a fait les hommes blancs; et la nature aliérée autant qu'il est possible les rend encore blancs; mais le blane naturel ou le blanc de l'espèce est fort différent du blanc individuel ou accidentel. On en voit des exemples dans les plantes aussi bien que dans les hommes et les animaux: la rose blanche, la giroflée blanche ; ete., sont bien différentes, même pour le blanc, des roses ou des giroflées rouges, + Voyez la Vénus physique. Paris , 1745,
qui dans l’automne deviennent blauches, lorsqu'elles ont souffert le froid des nuits et les petites gelées de cette saison.
Ce qui peut encore faire croire que ces hommes blanes ne sont en effet que des individus qui ont dégénéré de leur espèce, c'est qu'ils sont tous beaucoup moins forts ét moins vigoureux que les autres, et qu’ils ont les yeux extrêémement faibles. On trouvera ce dernier fait moins extraordinaire, lorsqu'on se rappelléfa que parmi nous les hommes qui sont d'un blond blanc ont ordinairement les yeux faibles; j'ai aussi remarqué qu'ils avaient souvent l'oreille dure : et on prétend que les chiens qui sont absolumeñt blancs et sans aucune tache sont sourds. Je ne sais si cela est généralement vrai, je puis seulement assurer que j'en ai vu plusieurs qui l’étaient en effet.
Les Indiens du Pérou sont aussi couleur de cuivre comme ceux dé l'Isthme, surtout ceux qui habitent le bord de la mer et les terres basses : car ceux qui demeurent dans les pays élevés, comme entre les deux chaines des Cordillières, sont presque aussi Blancs que les Européens. Les uns sont à uné lieue de hauteur au-dessus des autres; et cette différence d'élévation sur le globe fait autant qu'une différence de mille lieues en latitude pour la température du climat. En effet , tous les Indiens naturels de la Téerre-Ferme, qui habitent le long de la rivière des Amazones et le continentdela Guiane, sont basanés et de couleur rougeâtre, plus ou moins claire : la-diversité de la nuance, dit M. de La Condamine, a vraisemblablement pour cause principale la différente température del’air des pays qu'ils habitent, variée depuis la grande chaleur de la zone torride jusqu’au froid causé par le voisinage de la néige ‘. Quelquesuns de ces sauvages, comme les Omaguas, aplatissent le visage de leurs enfants, en leur serrant la tête entre deux planches ?; quélques autres se percent lés narines , les lèvres ou les joues, pour y passer des os de poissons, des plumes d'oiseaux et d’autres ornements; la plupart se percent les oreilles, se les agrandissent prodigieusement, et remplissent le trou du lobe d'un gros bouquet de fleurs ou d'herbes qui leur sert de pendants d'oreilles ’. Je ne dirai rien
4 Voyez le Voyage de l'Amérique méridionale, en descendant la rivière des Amazones, par M. de la Condamine Paris, 1745. page 49.
2 Jdem , page 72.
: {dem , pages 48 et suivantes,
de ces Amazones dont on à tant parlé ; on peut consulter à ce sujet ceux qui en ont écrit, et, après les avoir lus, on n'y trouvera rien d'assez positif pour constater l'existence actuelle de ces femmes !.
Quelques voyageurs font mention d'une nation dans la Guyane, dont les hommes sont plus noirs que tous les autres Indiens. Les Arras, dit Raleigh, sont presque aussi noirs que les Nègres; ils sont fort vigoureux, et ils se servent de flèches empoisonnées : cet auteur parle aussi d'une autre nation d’Indiens qui ont le col si court et les épaules si élevées , que leurs yeux paraissent être sur leurs épaules , et leur bouche dans leur poitrine *?. Cette difformité si monstruense n'est sûrement pas naturelle, et il y a grande apparence que ces sauvages qui se plaisent tant à défigurer la nature en aplatissant, en arrondissant , en allongeant Ja tête de leursenfants, auront aussi imaginé de leur faire rentrer le col dans les épaules ; il ne faut, pour donner naissance à toutes ces bizarreries, que l'idée de se rendre, par ces difformités , plus effroyables et plus terribles à leurs ennemis. Les Scythes, autrefois aussi sauvages que le sont aujourd'hui les Américains, avaient apparemment les mêmes idées qu'ils réalisaient de la même façon; et c'est ce qui a sans doute donné lieu à ce que les anciens ont écrit au sujet des hommes acéphales, cynocéphales , etc.
Les sauvages du Brésil sont à peu près de la taille des Européens, mais plus forts, plus robustes et plus dispos; ils ne sont pas sujets à autant de maladies , et ils vivent communément plus longtemps. Leurs cheveux, qui sont noirs, blanchissent rarement dans la vieillesse; ils sont basanés , et d’une couleur brune qui tire un peu sur le rouge ; ils ont la tête grosse, les épaules larges et les cheveux longs ; ils s’arrachent la barbe, le poil du corps, et même les sourcils et les eïls, ce qui leur donne un regard extraordinaire et farouche ; ils se percent la lèvre de dessous pour y passer un petit os poli comme de l'ivoire, ou une pierre verte assez grosse. Les mères écrasent le nez de leurs en-
* Voyez le Voyage de M. de la Condamiue , page 10! jusqu'à 413, la Relation de la Guyane par Walter Räleigh, tone 11 des Voyages de Coreal, page 25; la Relation du P. d'Acuna, tra l'iite par Gemberville, Paris. (6x2, volume 1, page 297; les Leitres édifiantés , recueil X, page 241, et recueil XIT, page 215 ; les Voyages de Bocquet, page 101 jusqu'à 105, etc.
3 Voyez le tome I des Voyages de Corcal, pages 58 €L 59.
fants peu de temps après la naissance; ils vont tous absolument nus, et se peignent le corps de différentes couleurs. Ceux qui habitentdans les terres voisines des côtes de la mer se sont un peu civilisés par le commerce volontaire ou forcé qu'ils ont avec les Portugais ; mais ceux de l'intérieur des terres sont encore, pour la plupart, absolument sauvages. Ce n'est pas méme par la force et en voulant les réduire à un dur esclavage, qu'on vient. à bout de les policer; les miss.ons ont formé plus d'hommes dans ces nations barbares, qué les armées victorieuses des princes qui les ont subjuguées. Le Paraguai n'a été conquis-que de cette facon; la douceur, le bon exemple, la charité et l’exercice de la vertu, constamment pratiqués par les missionnaires , ont touché ces sauvages, et vaincu leur défiance et leur férocité; ils sont venus souvent d'eux-mêmes demander à connaitre la loi qui rendait les hommes si parfaits, ils se sont soumis à cette loi et réunis en société. Rien ne fait plus d'honneur à la religion que d'avoir civilisé ces nations et jeté les fondements d’un empire, sans autres armes que celles de la vertu. È
Les habitants de cette contrée du Paraguai ont communément la taille assez belle et assez élevée; ils ont le visage un peu long et la couleur olivâtre 2. I1 règne quelquefois parmi eux une maladie extraordinaire ; c'est une espèce de lèpre qui leur couvre tout le corps, et y forme une croûte semblable à des écailles de poisson; celte incommodité ne leur cause aucune douleur, ni même aucun autre dérangement dans la santé *.
Les Indiens du Chili sont, au rapport de M. Frezier, d'une couleur basanée, qui tire un peu sur celle du cuivre rouge, comme celle des # Indiens du Pérou. Cette couleur est différente de celle des mulâtres; comme ils viennent d'un blanc et d’une négresse, ou d’une blanche et d'un nègre, leur couleur est brune , c'est-à-dire 4 mêlée de blanc et de noir; au lieu que dans tout À
le continent de l'Amérique méridionale, les Indiens sont jaunes ou plutôt rougeâtres. Les ha-w
s S ns 2 | 4 Voyez le Voyage fait au Brésil, par Jean de Lerÿ»Pams. 4378 , page 108; le Voyage de Coreal, tome L, pages 165 et | suivantes; les Mémoires pour servir à M à 7.8 f | 1702, page 287; l'Histoire des Indes de MafféesPariss 665, : M page 71; la seconde partie des Voyages de ro «Lomme El, Î page 557; les Lettres édifiauies , recueil XYS 5!, etc. | 2 Voyez les Voyages de Corel ,t0me 1, pages 240 et 259 ; les Lettres édifiantes, recueil XI, page 594, recueil A, page 6. ; s Voyez les Lettres édifiantes , recueil XXV, page 122. : |
DE L'HOMME
bitants du Chili sont de bonne taille : ils ont les membres gros, la poitrine large, le visage peu agréable et sans barbe, les yeux petits, les oreilles longues, les cheveux noirs, plats et gros
comme du crin ; ils s’allongent les oreilles, et |
ils S'arrachent la barbe avec des pinces faites de coquilles ; la plupart vont nus, quoique le climat soit froid, ils portent seulement sur leurs épaules quelques peaux d'animaux. C'est à l'extrémité du Chili, vers les terres Magellaniques , que se trouve, à ce qu'on prétend, une race d'hommes dont la taille est gigantesque. M. Frezier dit avoir appris de plusieurs Espagnols qui avaient vu quelques-uns de ces hommes , qu'ils avaient quatre varres de hauteur , c'est-à-dire neuf ou dix pieds; selon lui, ces géants appelés Patagons habitent le côté de l'est de la côte déserte dont les anciennes relations ont parlé, qu'on a ensuite traitées de fables, parce que l’on a vu au détroit de Magel-
Jan des Indiens dont la taille ne surpassait pas
celle des autres hommes. C'est, dit-il, ce qui a pu tromper Froger dans sa relation du voyage de M. de Gennes ; car quelques vaisseaux ont vu en même temps les uns et lesautres. En 1709 les gens du vaisseau le Jacques de Saint-Malo, vireut sept de ces géants dans la baïe Grégoire, et ceux du vaisseau le Saint-Pierre, de Marseille, en virent Six, dout ils s'approcherent pour leur offrir du pain, du vin et de l'eau-devie qu'ils refusèrent, quoiqu'ilseussent donné à ces matelots quelques flèches , et qu'ils les eussent aidés à échouer le canot du navire‘. Au reste, comme M. Frezier ne dit pas avoir vu lui-même aucun de ces géants, et que les rela- Sons qui en parlent sont remplies d’exagérations sur d'autres choses , on peut éncore douter qu'il existe en effet une race d'hommes toute composée de géants, surtout lorsqu'on leur supposera dix pieds de hauteur; car le volume du corps d'un tel homme serait huit fois plus considérable que celui d'un homme ordinaire.
I1 semble que la hauteur ordinaire des hommes étant de cinq pieds, les limites ne s'étendent guère qu'à un pied au-dessus et au-dessous; un homme: de six pieds est en effet un très-grand homme, etun homme de quatre pieds est trèspetit. Les géants et les naïns qui sont au-dessus et au dessous de ces termes de grandeur doivent ètre regardés comme des variétés indivi-
4 Vayez le Voyage de M. Frezier. Paris , 1752, pages 75 et Suiv.
duelles et accidentelles , et non pas comme des différences permanentes qui produiraient des races constantes.
Au reste, si ces géants des terres Magellaniques existent, ils sont en fort petit nombre ; car les habitants des terres du détroit et des iles voisines sont des sauvages d'une taille médiocre ; ils sont de couleur olivâtre; ils ont la poitrine large , le corps assez carré, les membres gros , les cheveux noirs et plats'; en un mot, ils ressemblent par la taille à tous les autres hommes, et par la couleur et les cheveux aux autres Américains.
Il n'y a donc, pour ainsi dire, dans tout le nouveau continent, qu’une seule et même race d'hommes, qui tous sont plus ou moins basanés ; et à l'exception du nord de l'Amerique, où il se trouve des hommes semblables aux Lapons, et aussi quelques hommes à cheveux blonds, semblables aux Européens du nord, tout le reste de cette vaste partie du monde ne contient que des hommes parmi lesquels il n’y a presque aucune diversité; au lieu que dans l'ancien continuent nous avons trouvé une prodigieuse variété dans les différents peuples. Il me parait que la raison de cette uniformité dans les hommes de l'Amérique vient de ce qu'ils vivent tous de la même façon ; tous les Américains naturels étaient, ou sont encoresauvages, ou presque sauvages ; les Mexicains et les Péruvieus étaient si nouvellement policés qu'ils ne doivent pas faire une exception. Quelle que soit donc l’origine de ces nations sauvages, elle parait leur être commune à toutes ; tous les Américains sortent d'une mème souche, et ils ont conservé jusqu'à présent les caractères de leur race sans grande variation, parce qu'ils sont tous demeurés sauvages, qu'ils ont tous vécu à peu près de la même façon, que leur climat n'est pas à beaucoup près aussi inégal pour le froid et pour le chaud que celui de l'ancien continent, et qu'étant nouvellement établis dans leur pays, les causes qui produisent des variétés n'ont pu agir assez longtemps pour opérer des effets bien sensibles.
Chacune des raisons que je viens d'avancer
‘ Voyez le Voyage du cap Narbrugh, tome II de Coreal, pages 251 et 284; l'Histoire de la conquête des Moluques, par Argensola, tome TI, pages 55 et 255; le Voyage de M, de Geunes, par Freger. page 97; le recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la Comp. de Holl., tome 1, page 651 ; ies Voyages du capitaine Wood, tome V de Dampier. page 179, elc.
mérite d'être considérée en particulier, Les Américains sont des peuples nouveaux; il me semble qu'on n'en peut pas douter lorsqu'on fait attention à leur petit nombre , à leur ignorance, et au peu de progrès que les plus civilisés d'entre eux avaient fait dans les arts; car quoique les premières relations de la découverte et des conquêtes de l'Amérique nous parlent du Mexique , du Pérou , de Saint-Domingue, ete., comme de pays très-peuplés, et qu'elles nous disent que les Espagnols ont eu à combattre partout des armées très-nombreuses, il est aisé de voir que ces faits sont fort exagérés, premièrement, par le peu de monuments qui restent de la prétendue grandeur de ces peuples ; secondement, par la nature même de leur pays qui, quoique peuplé d'Européens plus industrieux sans doute que ne l’étaient les naturels, est cependant encore sauvage, inculte, couvert de bois, et n'est d'ailleurs qu'un groupe de montaunes inaccessibles, inhabitables, qui ne laissent par conséquent que de petits espaces propres à être cultivés et habités; troisièmement, par la tradition même de ces peuples sur le temps qu'ils se sont réunis en société. Les Péruviens ne comptaient que douze rois , dont le premier avait commencé à les civiliser !; ainsi, il n'y avait pas trois cents ans qu'ils avaient cessé d'être, comme les autres, entièrement sauvages ; quatrièmement , par le petit nombre d'hommes qui ont été employés à faire la conquête de ces vastes contrées. Quelque avantage que la poudre à canon püt leur donner , ils n’auraient jamais subjugué ces peuples , s'ils eussent été nombreux ; une preuve de ce que j'avance, c’est qu'on n'a jamais pu conquérir le pays des Nègres ni les assujettir, quoique les effets de la poudre fussent aussi nouveaux et aussi terribles pour eux que pour les Américains. La facilité avec laquelle on s'est emparé de l'Amérique me parait prouver qu'elle était très-peu peuplée, et par conséquent nouvellement habitée.
Dans le nouveau continent la température des différents climats est bien plus égale que dans l'ancien continent, C'est encore par l'effet de plusieurs causes ; il fait beaucoup moins chaud sous la zone torride en Amérique, que sous la zone torride en Afrique; les pays compris sous cette zone en Amérique sont le Mexique, la Nouvelle-Espagne, le Pérou, la terre
* Voyez l'histoire des Jncas, par Garcilasso, ele. Paris, 1744.
des Amazones , le Brésil et la Guyane. La chaleur n'est jamais fort grande au Mexique , à la Nouvelle-Espagne et au Pérou, parce que ces contrées sont des terres extrêmement: élevées au-dessus du niveau ordinaire de la surface du globe. Le thermomètre dansles grandes chaleurs ne monte pas si haut au Pérou qu'en France ; la neige qui couvre le sommet des montagnes refroidit l'air, et cette cause, qui n’est qu'un effet de la première, influe beaucoup sur la température de ce climat; aussi les habitants, au lieu d’être noirs ou très-bruns , sont seulement basanés. Dans la terre des Amazones, il y a une prodigieuse quantité d'eaux répandues , de fleuvestet de forêts, l'air y est donc extrémement humide , et par conséquent beaucoup plus frais qu'il ne le serait dans un pays plus sec. D'ailleurs, on doit observer que le vent d'est, qui souffle constamment entre les tropiques , n'arrive au Brésil, à la terre des Amazones et à la Guyane, qu'après avoir traversé une vaste mer, sur laquelle il prend de la fraicheur qu'il porte ensuite sur toutes les terres orientales de l'Amérique équinoxiale. C’est par celte raison, aussi bien que par la quantité des eaux etdes forêts , et par l'abondance et la continuité des pluies , que ces parties de l'Amérique sont beaucoup plus tempérées qu’elles ne le seraient en effet sans ces circonstances particulières. Mais lorsque le vent d'est a traversé les terres basses de l'Amérique, et qu'il arrive aù Pérou , il a acquis un degré de-chaleur plus considérable; aussi ferait-il pius chaud au Pérou qu'au Brésil ou à la Guyane , si l'élévation de cette contrée , et les neiges qui s'y trouvent, ne refroidissaient pas Fair, et a'ôtaient pas au vent d'est toute la chaleur qu'il peut avoir acquise en traversant les terres. Il lui en reste cependant assez pour influer sur la couleur des habitants, car ceux qui par leur situation y sont le plus exposés sont les plus jaunes; et ceux qui habitent les vallées entre les montä= gnes, etqui sont à l'abri de ce vent, sont beaucoup plus blancs que les autres. D'ailleurs ce vent, qui vient frapper contre les hautes mon-
tagnes des Cordillières, doit se réfléchir à d'as-
sez grandes distances dans les terres voisines de ces montagnes , et y porter la fraicheur qu'il a prise sur les neiges qui couvrent leurs sommets ; ces neiges elles-mêmes doivent produre des vents froids dans les temps de leur foute. Toutes ces causes concourant donc à rendre le