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des jeux que l'on peut imaginer sur les rapports de l'étendue. L'on pourrait se proposer plusieurs autres questions de cette espèce, qui ne laisseraient pas d'être curieuses et même utiles : si l’on demandait, par exemple, combien l'on risque à passer une rivière sur une planche plus ou moins étroite; quelle doit être la peur que l'on doit avoir de la foudre ou de la chute d'une bombe, et nombre d'autres problèmes de conjecture, où l’on ne doit considérer que le rapport de l'étendue, et qui par conséquentappartiennent à lagéométrietout autant qu'à l'analyse.
XXIV. Dès les premiers pas qu'on fait en géométrie, on trouve Pinfini, et, dès les temps les plus reculés, les géomètres l'ont entrevu; la quadrature de la parabole et le traité de Mumero arenæ d’Archimède prouvent que ce grand homme avait des idées de l'infini, et même des idées telles qu'on les doit avoir; on a étendu ces idées, on les a maniées de différentes facons, enfin on à trouvé l'art d'y appliquer le caleul : mais le fond de la métaphysique de l’infini n'a point changé, et ce n'est que dans ces derniers temps que quelques géomètres nous ont donné sur l'infini des vues différentes de celles des anciens, et si éloignées de la nature des choses et de la vérité, qu'on l’a méconnue jusque dans les ouvrages de ces grands mathématiciens. De là sont venues toutes les oppositions, toutes les contradictions qu'on a fait souffrir au calcul infinitésimal; de là sont venues les disputes entre les geomètres sur la façon de prendre ce caleul, et sur les prineipes dont il dérive. On a été étonné des espèces de prodiges que ce calcul opérait. Cet étonnement a été suivi de confusion; on a cru que l'infini produisait toutes ces merveilles; on s’est imaginé que la connaissance de cet infini avait été refusée à tous les siècles et réservée pour le nôtre; enfin on a bâti sur cela des systèmes qui n’ont servi qu'à obscurcir les idées. Disons done ici deux mots de la nature de cet infini, qui, en éclairant les hommes, semble les avoir éblouis.
Nous avons des idées nettes de la grandeur ; nous voyons que les choses en général peuvent être augmentées ou diminuées, et l’idée d’une chose, devenue plus grande ou plus petite , est une idée qui nous est aussi présente et aussi familiere que celle de la chose même. Une chose quelconque nous étant donc présentée ou étant seulement imaginée, nous voyons qu'il est pos-
D'ARITHMÉTIQUE MORALE
sible de l'augmenter ou de la diminuer; rien |
n'arrête, rien ne détruit cette possibilité; on peut toujours concevoir la moitié de la plus petite chose, et le double de la plus grande chose; on peut même concevoir qu'elle peut devenir cent fois, mille fois, cent mille fois plus petite où plus grande ; et c’est cette possibilité d'augmentation sans bornes en quoi consiste la véritable idée qu'on doit avoir de l'infini. Cette idée nous vient &e l’idée du fini : une chose finie est une chose qui a des termes, des bornes; une chose infinie n’est que cette même chose finie à laquelle nous Ôôtons ces termes eb ces bornes : ainsi l’idée de l'infini n'est qu'une idée de privation, et n'a point d'objet réel. Ce n’est pas ici le lieu de faire voir que l’espace, le temps, la durée, ne sont pas des infinis réels ; il nous suffira de prouver qu’il n’y a point de nombre actuellement infini ou infiniment petit, ou plus grand où plus petit qu'un infini, ete.
Lenombre n'est qu'unassemblage d'unités de même espèce : l’unité n'est point un nombre, l'unité désigne une seule chose en général; mais le premier nombre 2 marque non seulement deux choses, mais encore deux choses semblables , deux choses de même espèce; il en est de même de tous les autres nombres. Or ces nombres ne sont que des représentations, et n'existent jamais indépendamment des choses qu'ils représentent ; les caractères qui les désignent ne leur donnent point de réalité; il leur faut un sujet ou plutôt un assemblage de sujets à représenter, pour que leur existence soit possible; j'entends leur existence intelligible, car ils n’en peuvent avoir de réelle; or, un assemblage d'unités ou de sujets ne peut jamais être que fini, c'est-à-dire qu'on pourra toujours assigner les parties dont il est composé ; par conséquent le nombre ne peut être infini, quelque augmentation qu'on lui donne.
Mais, dira-t-on, le dernier terme de la suite naturelle 1, 2,3, 4, etc., n'est-il pas infini? n'y a-t-il pas des derniers termes d’autres suites encore plus infinis que le dernier terme de la suite naturelle? il parait qu'en général les nombres doivent à la fin devenir infinis, puisqu'ils sont toujours susceptibles d'augmentation? A cela je réponds que cette augmentation dont ils sont susceptibles prouve évidemment qu'ils ne peuvent être infinis; je dis de plus que dans ces suites il n'y a point de dernier terme; que même leur supposer un dernier terme, c’est
détruire l'essence de la suite qui consiste dans la succession des termes qui peuvent être suivis d'autres termes , et ces autres termes encore d'autres, mais qui tous sont de même nature que les précédents, c'est-à-dire tous finis, tous composés d'unités : ainsi, lorsqu'on suppose qu'une suite a un dernier terme, et que ce dernier terme est un nombre infini, on va contre la définition du nombre et contre la loi générale des suites.
La plupart de nos erreurs, en métaphysique, viennent de la réalité que nous donnons aux idées de privation : nous connaissons le fini, nous y voyons des propriétés réelles, nous l'en dépouillons, et, en le considérant après ce dépouillement , nous ne le reconnaissons plus, et nous croyons avoir créé un être nouveau , tandis que nous n'avons fait que détruire quelque partie de celui qui nous était anciennement connu.
On ne doit done considérer l'infini, soit en petit, soit en grand, que comme une privation, un retranchement à l'idée du fini, dont on peut se servir comme d'une supposition qui, dans quelque cas, peut aider à simplifier les idées, et doit généraliser leurs résultats dans la pratique des sciences ; ainsi tout l’art se réduit à tirer parti de cette supposition, en tâchant de l'appliquer aux sujets que l'on considère. Tout le mérite est done dans l'application, en un mot, dans l'emploi qu'on en fait.
XXV. Toutes nos connaissances sont fondées sur des rapports et des comparaisons : tout est donc relation dans l'univers; et dès lors tout est susceptible de mesure; nos idées même, étant toutes relatives, n'ont rien d'absolu. Il ya, comme nous l'avons démontré, des degrés différents de probabilité et de certitude. Et même l'évidence a plus ou moinsdeclarté, plusou moins d'intensité, selon les différents aspects, c'est-àdire suivant les rapports sous lesquels elle se présente; la vérité, transmise et comparée par différents esprits, paraît sous des rapports plus ou moins srands, puisque le résultat de l’affirmation , ou de la négation d’une proposition par tous les hommes en général, semble donner encore du poids aux vérités les mieux démontrées et les plus indépendantes de toute convention.
Les propriétés de la matière, qui nous paraissent évidemment distinctes les unes des autres, n’ont aucune relation entre elles; l’étendue ne peut se comparer avec la pesanteur,
l'impénétrabilité avec le temps, le mouvement avec la surface, ete. Ces propriétés n’ont de commun que le sujet qui les tie, et qui leur donne l'être: chacune de ces propriétés considérée séparément demande done une mesure de son genre, c'est-à-dire une mesure différente de toutes les autres.
Mesures arilhmétiques.
Il n'était done pas possible de leur appliquer une mesure commune qui fût réelle, mais la mesure intellectuelle s'est présentée naturellement. Cette mesure est le nombre qui, pris généralement, n’est autre chose que l'ordre des quantités : c'est une mesure universelle et applicable à toutes les propriétés de la matière, mais elle n'existe qu'autant que cette application lui donne de la réalité, et même elle ne peut être conçue indépendamment de son sujet; cependant on est venu à bout de la traiter comme une chose réelle; on a représenté les nombres par des caractères arbitraires, auxquels on a attaché les idées de relation prises du sujet ; et par ce moyen on s’est trouvé en état de mesurer leurs rapports, sans aucun égard aux relations des quantités qu'ils représentent.
Cette mesure est même devenue plus familière |
à l'esprit humain que les autres mesures : c’est en effet le produit pur de ses réflexions ; celles qu'il fait sur les mesures d'un autre genre ont toujours pour objet la matière , et tiennent souvent des obscurités qui l’environnent. Mais ce nombre, cette mesure qui, dans l'abstrait, nous parait si parfaite, a bien des défauts dans l'application, et souvent la difficulté des problèmes dans les sciences mathématiques ne vient que de l'emploi forcé et de l'application contrainte qu'on est obligé de faire d’une mesure numérique absolument trop longue ou trop courte; les nombres sourds, les quantités qui ne peuvent s'intégrer, et toutes les approximations prouvent l'imperfection de la mesure, et plus encore la difficulté des applications.
Néanmoins il n'était pas permis aux hommes de rendre dans l'application cette mesure numérique parfaite à tous égards : il aurait fallu pour cela que nos connaissances sur les différentes propriétés de la matière se fussent trouvées être du même ordre , et que ces propriétés elles-mêmes eussent eu des rapports analogues; accord impossible et contraire à la nature
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de nos sens, dont chacun produit une idée d'un genre différent et incommensurable.
XXVI. Mais on aurait pu manier cette mesure avec plus d'adresse, en traitant les rapports des nombres d'une manière plus commode et plus heureuse dans l'application. Ce n’est pas que les lois de notre arithmétique ne soient trèsbien entendues, mais leurs principes ont été posés d’une manière trop arbitraire, et sans avoir égard à ce qui était nécessaire pour leur donner une juste convenance avec les rapports réels des quantités.
L'expression de la marche de cette mesure numérique, autrement l'échelle de notrearithmétique , aurait pu être différente : le nombre 10 était peut-être moins propre qu'un autre nombre à lui servir de fondement; car, pour peu qu'on y réfléchisse, on aperçoit aisément que toute notre arithmétique roule sur ce nombre 10 et sur ses puissances, c’est-à-dire sur ce même nombre 10 multiplié par lui-même : les autres nombres primitifs ne sont que les signes de la quotité, ou les coëfficients et les indices de ces puissances, en sorte que tout nombre est toujours un multiple, ou une somme de multiples des puissances de 10. Pour le voir clairement , on doit remarquer que la suite des puissances de dix, 109, 10!,10 , 105, 10*, ete, est la suite des nombres 1, 10, 100, 1000, 10000, etc, et qu’ainsi un nombre quelconque, comme Auil mille six cent quarante-deux, n'est autre chose que 8 X 1056 X 10? +4 X 10! 2 X 101; c'est-à-dire une suite de puissances de 10, multipliée par différents coëfficients. Dans la notation ordinaire, la valeur des places de droite à gauche est done toujours proportionnelle à cette suite 10°, 10!, 10?, 105, etc., et l’uniformité de cette suite a permis que dans l'usage on püt se contenter des coëfficients, et sous-entendre cette suite de 10 aussi bien que les signes : qui, dans toute collection de choses déterminées et homogènes, peuvent être supprimés; en sorte que l’on écrit simplement 8642.
Le nombre 10 est donc la racine de tous les autres nombres entiers, c'est-à-dire la racine de notre échelle d'arithmétique ascendante :
mais ce n'est que depuis l'invention des fractions décimales , que 10 est aussi la racine de notre échelle d'arithmétique descendante; les fractions £ , #,1, ete., ou 5, ?,?, etc., toutes les fractions, en un mot, dont on s’est servi jus-
D'ARITHMÉTIQUE MORALE
qu'à l'invention des décimales, et dont on se sert encore tous les jours, n'appartiennent pas à la même échelle d'arithmetique, ou plutôt donnent chacune une nouvelle échelle; et de là sont venus les embarras du caleul, les réduetions à moindres termes, le peu de rapidité des convergences dans les suites, et souvent la difficulté de les sommer ; en sorte que les fractions décimales ont donné à notre échelle d'arithmétique une partie qui lui manquait, et à nos calculs l'uniformité nécessaire pour les comparaisons immédiates : c'est là tout le parti qu'on pouvait tirer de cette idée.
Mais ce nombre 10, cette racine de notre échelle d'arithmétique, était-elle ce qu'il y avait de mieux ? pourquoi l'a-t-on préféré aux autres nombres, qui tous pouvaient aussi être la racine d'une échelle d'arithmétique ? On peut imaginer que la conformation de la main a déterminé plutôtqu'une connaissance de réflexion. L'homme a d'abord compté par ses doigts; le nombre dix à paru lui appartenir plus que les autres nombres, et s’est trouvé le plus près de ses yeux. On peut donc croire que ce nombre dix a eu la préférence, peut-être sans aucune autre raison; il ne faut, pour en être persuadé, qu’examiner la nature des autres échelles, et les eomparer avec notre échelle denaire.
Sans employer des caractères , il serait aisé de faire une bonne échelle denaire, bien raisonnée, par les inflexions et les différents mouvements des doigts et des deux mains; échelle qui suffisait à tous les besoins dans la vie civile, et à toutes les indications nécessaires. Cette arithmétique est même naturelle à l'homme, et il est probable qu'elle a été et qu'elle sera encore souvent en usage, parce qu'elle est fondée sur un rapport physique et invariable, qui durera autant que l'espèce humaine, et qu’elle est indépendante du temps et de la réflexion que les arts présupposent.
Mais, en prenant même notre échelle denaire dans la perfection que l'invention des caractères lui a procurée , il est évident que comme on compte jusqu'à neuf, après quoi on recommence en joignant le deuxième caractère au premier, et ensuite le second au second, puis le deuxième au troisième , ete., on pourrait, au lieu d'aller jusqu'à neuf, n'aller que jusqu'à huit, et de là recommencer, ou jusqu'à sept ou jusqu’à quatre, ou même n'aller qu'à deux :
mais, par la même raison, il était libre d’al-
ler au-delà de dix avant de recommencer , comme jusqu'à onze, jusqu'à douze, jusqu'à soixante, jusqu'à cent, etc., et de là on voit clairement que plus les échelles sont longues, et moins les calculs tiennent de place : de sorte que dans l'échelle centenaire, où on emploierait cent différents caractères, il n’en faudrait qu'un, comme C, pour exprimer cent; dans l'échelle duodenaire, où l’on se servirait de douze différents caractères , il en faudrait deux, savoir, 8, 4; dans l'échelle denaire il en faut trois, savoir, 1, 0, 0; dans l'échelle quartenaire, où l'on n'emploierait que les quatre caractères 0, 1, 2et 3, il en faudrait quatre, savoir, 1, 2, 1, 0; dans l'échelle trinaire, cinq, savoir, 1,0, 2,0,1;et enfin dans l'échelle binaire, sept, savoir, 1,1, 0, 0,1, 0, 0, pour exprimer cent.
XXVII. Mais, de toutes ces échelles, quelle est la plus commode , quelle est celle qu'on aurait dû préférer ? D'abord il est certain que la denaire est plus expéditive que toutes celles qui sont au-dessous , c'est-à-dire plus expéditive que les échelles qui ne s’élèveraient que jusqu'à neuf, où jusqu'à huit ou sept, ete., puisque les nombres y occupent moins de place. Toutes ces échelles inférieures tiennent donc plus ou moins du défaut d'une trop longue expression; défaut qui n’est d'ailleurs compensé par aucun avantase que celui de n’employer que deux caractères 1 et 0 dans l’arithmétique binaire ; trois caractères 2, 1 et 0 dans la trinaire ; quatre caractères 3, 2, 1 et 0 dans l'échelle quartenaire, etc. : ce qui, à le prendre dans le vrai, n’en est pas un, puisque la mémoire de l'homme en retient fort aisément un plus grand nombre, comme dix ou douze, et plus encore s’il le faut.
Il est aisé de conclure de là que tous les avantages que Leibnitz a supposés à l'arithmétique binaire se réduisent à expliquer son énigme chinoise; car, comment serait-il possible d'exprimer de grands nombres par cette échelle, comment les manier, et quelle voie d’abréger ou de faciliter des calculs dent les expressions sont trop étendues ?
Le nombre dix a donc été préféré avec raison à tous ses subalternes : mais nous allons voir qu'on ne devait pas lui accorder cet avantage sur tous les autres nombres supérieurs. Une arithmétique, dont l'échelle aurait eu le nombre douze pour racine, aurait été bien plus commode; les grands nombres auraient occupé
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moins de place, eten même temps les fractions auraient été plus rondes. Les hommes ont si bien senti cette vérité, qu'après avoir adopté l'arithmétique denaire, ils ne laissent pas que de seservir del'échelle duodenaire : on compte souvent par douzaines, par douzaines de douzaines ou grosses ; le pied est dans l'échelle duodenaire la troisième puissance de la ligne , le pouce la seconde puissance, On prend le nombre douze pour l'unité; l’année se divise en douze mois ; le jour en douze heures; le zodiaque en douze signes ; le sou en douze deniers. Toutes les plus petites ou dernières mesures affectent le nombre douze, parce qu'on peut le diviser par deux, par trois, par quatre et par six; au lieu que dix ne peut se diviser que par deux et par cinq, ce qui fait une différence essentielle dans la pratique pour la facilité des calculs et des mesures. Il ne faudrait, dans cette échelle, que deux caractères de plus, l’un pour marquer dix, et l’autre pour marquer onze; au moyen de quoi l’on aurait une arithmétique bien plus aisée à manier que notre arithmétique ordipaire.
On pourrait, au lieu de douze, prendre pour racine de l'échelle quelque nombre, comme vingt-quatre ou trente-six , qui eussent de plus grands avantages encore pour la division , c'està-dire un plus grand nombre de parties aliquotes que le nombre douze : en ce cas il faudrait quatorze caractères nouveaux pour l'échelle de vingt-quatre, et vingt-six caractères pour celle de trente-six , qu'on serait obligé de retenir par mémoire ; mais cela ne ferait aucune peine, puisqu'on retient si facilement les vingt-quatre lettres de l'alphabet lorsqu'on apprend à lire.
J'avoue que l’on pourrait faire une échelle d'arithmétique, dont la racine serait si grande, qu'il faudrait beaucoup de temps pour en apprendre tous les caractères. L’alphabet des Chinois est si mal entendu ou plutôt si nombreux, qu'on passe sa vie à apprendre à lire. Cet inconvénient est le plus grand de tous. Ainsi, l'on a parfaitement bien fait d'adopter un alphabet de peu de lettres , et une racine d’arithmétique de peu d'unités , et c'est déjà une raison de préférer douze à de très-crands nombres dans le choix d'une échelle d'arithmétique : mais ce qui doit décider en sa faveur, c’est que dans l'usage de la vie les hommes n’ont pas besoin d’une si grande mesure, ils ne pourraient même a manier aisément, il en faut une qui soit pro-
portionnée à leur propre grandeur, à leurs mouvements et aux distances qu'ils peuvent parcouir, Douze doit déjà être bien grand , puisque dix nous suffit, et vouloir se servir d’un beaucoup plus grand nombre pour racine de notre échelle d'usage, ce serait vouloir mesurer à la lieue la longueur d'un appartement.
Les astronomes qui ont toujours été occupés de grands objets, et qui ont eu de grandes distances à mesurer , ont pris soixante pour la racine de leur échelle d’arithmétique, et ils ont adopté les caractères de l'échelle ordinaire pour coëfficient ; cette mesure expédie et arrive trèspromptement à une grande précision; ils comptent par degrés, minutes, secondes, tierces, ete., c'est-à-dire par les puissances successives de soixante; les coëfficients sont tous les nombres plus petits que soixante : mais comme cette échelle n’est en usage que dans certains cas, et qu'on ne s’en sert que pour des calculs simples, on a négligé d'exprimer chaque nombre par un seul caractère; ce qui cependant est essentiel pour conserver l’analogie avec les autres échelles et pour fixer la valeur des places. Dans cette arithmétique les grands nombres occupent moins d'espace; mais, outre l’incommodité des cinquante nouveaux caractères, les raisons que j'ai données ci-dessus doivent faire préférer, dans l'usage ordinaire, l’arithmétique de douze.
Il serait même fort à souhaiter qu'on voulût substituer cette échelle à l'échelle denaire; mais à moins d'une refonte générale dans les sciences. il n’est guère permis d'espérer qu'on change jamais notre arithmétique, parce que toutes les grandes pièces de calcul, les tables des tangentes, des sinus, des logarithmes , les éphémérides, ete., sont faites sur cette échelle, etque l'habitude d'arithmétique, comme l'habitude de toutes les choses qui sont d'un usageuniversel et nécessaire, ne peut être réformée que par une loi qui abrogerait l'ancienne coutume, et contraindrait les peuples à se servir de la nouvelle méthode.
Après tout ,ilserait fort aisé de ramener tous les calculs à cette échelle, et le changement des tables ne demanderait pas beaucoup de temps; car en général il n’est pas difficile de transporter un nombre d'une échelle d'arithmétique dans une autre, et de trouver son expression. Voici la manière de faire cette opération.
Tout nombre, dans une échelle donnée, peut être exprimé par une suite,
D'ARITHMETIQUE MORALE
an ba" ter" dr" HE ete.
æ représente la racine de l'échelle arithmétique; à la plus haute puissance de cette racine, ou, ce qui est la même chose, le nombre des places moins 1; 4, b, ec, d, sont les corfficiens ou les signes de la quotité. Par exemple, 1738 dans l'échelle denaire donnera æ—10 ,n —4 — 1—3,a—1,0—17,c—3,d—S8; en sorte que a" br" + ex "3 dx "Ts sera
L'expression de ce même nombre, dans une autre échelle arithmétique, sera 22 (æ + ) - Plat y) Hg (x y) re Ey)S.
y représente la différence de la racine de l’échelle proposée, et de la racine de l'échelle demandée; y est donc donnée aussi bien que x. On déterminera ?, en faisant le nombre proposé a 2h zh ca"? pd a" ete. égal (&—-y)vou 4 — B"; car, en passant aux logarithmes , on aura v — — Pour déterminer les coëfficients », p, q, r, il n'y aura qu'à diviser le nombre proposé À par (z+ y)", et faire »” égal au quotient en nombres entiers; ensuite diviser le reste par (z + y)"-*, et faire p égal au quotient en nombres entiers ; et de même diviser le reste par (x +y)}"-?, et faire g égal au quotient en nombres entiers , et ainsi de suite jusqu'au dernier terme.
Par exemple, si l'on demande l'expression dans l'échelle arithmétique quinaire du nombre 1738 de l'échelle denaire,
æ—10,y——5, A —17358, B—5;done, » ___ log: 1738, 3. 2400498
= og 5 9. 6989700
Je divise 1738 par 5° où 625, le quotient en nombres entiers est 2 — m; ensuite je divise le reste 488 par 55 ou 125 , le quotient en nombres entiers est 3 — p; et de même je divise le reste 113 par 5° ou 25, le quotient en nombres entiers est 4 — 4; et, divisant encore le reste 13 par 5‘, le quotient est 2 —r; et enfin, divisant le dernier reste 3 par 5° — 1, le quotient est 3 — s : ainsi l'expression du nombre 1738 de l'échelle denaire sera 23423 dans l’échelle arithmétique quinaire.
Si l'on demande l'expression du même nombre 1738 del'échelle denaire dans l’échellearithmétique duodenaire, on aura æ — 10, y —2,
; log. 1738. 3. 2100498 A—1738, B— 12; donc » — SN LR
= en ombres entiers, Je divise 1738 par 12°
— 4 en nombres entiers.
ou 1728, le quotient en nombres entiers est 1 — m; ensuite je divise le reste 10 par 12°, le quotient en nombres entiers est 0 —p, et de même je divise ce reste 10 par 12!, le quotient en nombres entiers est 0 — g; et enfin je divise encore ce reste 10 par 1 20, le quotient est 10 == r ; lenombre1738 de l'échelle denaire seradone 100 K dans l'échelle duodenaire , en supposant que le caractère K exprime le nombre 10.
Si l’on veut avoir l'expression de ce nombre 1738 dans l'échelle arithmétique binaire, on
log. 1738 3. 2100498 a TE
auray——8, B—2,v— 5 —en nombres entiers ; je divise 1738 par 2'° ou 1024, le quotient en nombres entiers est 1 — m; puis je divise le reste 714 par 2° ou 512, le quotient est 1 —p; de même je divise le reste 202 par 2 ou 256, le quotient est 0 — g, je divise encore ce reste 202 par 2’ ou 128, le quotient est 1 —7. De même le reste 74 divisé par 25 ou 64, donne 1 —s, et le reste 10 divisé par 25 ou 32, donne 0 — {, et ce méme reste 10 divisé par 2 ou 16, donne encore 0 —# ; mais ce même reste 10, divisé par 2 ou 8, donne 1 — w, et le reste 2, divisé par 22 ou 4, donne 0 — æ ; mais ce même reste 2 divisé par 2!, donne 1 — y, et le reste 0 divisé par 2° ou 1, donne 0 — 5. Donc le nombre 1738 de l’échelle denaire sera 11,011,001,010 dans l’échelle binaire. Il en sera de même de toutes les autres échelles arithmétiques.
L'on voit qu'au moyen de cette formule, on peut ramener aisément une échelle d’arithmétique quelconque, à telle autre échelle qu'on voudra, et que par conséquent on pourrait ramener tous les caleuls et comptes faits à l'échelle duodenaire. Et, puisque cela est si facile, qu’il me soit permis d'ajouter encore un mot des avantages qui résulteraient de ce changement ; le toisé, l'arpentage et tous les arts de mesure, où le pied , le pouce et la ligne sont employés , deviendraient bien plus faciles, parce que ces mesures se trouveraient dans l'ordre des puissances de douze, et par conséquent feraient partie nécessaire de l'échelle, et partie qui sauterait aux yeux ; tous les arts et métiers , où le tiers, le quartet le demi-tiers se présentent souvent, trouveraient plus de facilité dans toutes leurs applications ; ce qu'on gagnerait en arithmétique se pourrait compter au centuple de profit pour les autres sciences et pour les arts.
XXVILS, Nous avons vu qu'un nombre peut
toujours , dans toutes les échelles d’arithmétique, être exprimé par les puissances successives d'un autre nombre, multipliées par des coëfficients qui suffisent pour nous indiquer le nombre cherché, quand par l'habitude on s'est familiarisé avec les puissances du nombre sousentendu. Cette manière, toute générale qu'elle est, ne laisse pas d'être arbitraire comme toutes les autres qu'on pourrait et qu'il serait même facile d'imaginer.
Les jetons, par exemple, se réduisent à une échelle dont les puissances successives , au lieu de se placer de droite à gauche, comme dans l'arithrgétique ordinaire, se mettent du bas en haut, chacune dans une ligne , où il faut autant de jetons qu'il y a d'unités dans les coëfficients. Cet inconvénient de la quantité de jetons vient de ce qu'on n'emploie qu'une seule figure ou caractere , et c'est pour y remédier en partie qu'on abrége dans la même ligne en marquant les nombres 5 , 50, 500, ete., par un seul jeton séparé des autres. Cette facon de compter est très-ancienne, et elle ne laisse pas d'être utile. Les femmes et tant d'autres gens qui ne savent ou ne veulent pas écrire aiment à manier des jetons ; ils plaisent par l'habitude, on s’en sert au jeu, c'en est assez pour les mettre en faveur.
Il serait facile de rendre plus parfaite cette manière d’arithmétique; il faudrait se servir de jetons de différentes figures , de dix, neuf, ou mieux encore de douze figures, toutes de valeur différente ; on pourrait alors caleuler aussi promptement qu'avec la plume , et les plus grands nombres seraient exprimés comme dans l'arithmétique ordinaire, par un très-petit nombre de caractères. Dans l'Inde, les Brachmanes se servent de petites coquilles de différentes couleurs pour faire les calculs, même les plus difficiles , tels que ceux des éclipses.
On aura d’autres échelles et d'autres expressions par des lois différentes ou par d'autres suppositions : par exemple , on peut exprimer tous les nombres par un seul nombre élevé à une certaine puissance. Cette supposition sert de fondement à l'invention de toutes les échelles logarithmiques possibles , et donne les logarithmes ordinaires, en prenant 10 pour le nombre à élever, et en exprimant les puissances par les fractions décimales , car 2 peut être exprimé par 10 0%. ete., 3 par 10100000 ete.
eten général un nombre quelconque » peut être exprimé par un autre nombre quelconque #,
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| élevé à une certaine puissance æ. L'application de cette combinaison, que nous devons à Niéper, est peut-être ce qui s'est fait de plus ingénieux et de plus utile en arithmétique. En effet, ces nombres logarithmiques donnent la mesure immédiate des rapports de tous les nombres, et sont proprement les exposants de ces rapports, car les puissances d'un nombre quelconque sont en progression géométrique : ainsi le rapport arithmétique de deux nombres étant donné, on à toujours leur rapport géométrique par leurs logarithmes , ce qui réduit toutes les multiplications et divisions à de simples additions et soustractions, et les extractions de racines à de simples partitions
Mesures géométriques.
XXIX. L'étendue, c'est-à-dire l'extension de la matière, étant sujette à la variation de grandeur, a été le premier objet des mesures géométriques. Les trois dimensions de cette extension ont exigé des mesures de trois espèces différentes, qui, sans pouvoir se comparer, ne
, «äissent pas dans l'usage de se prêter à des rapports d'ordre et de correspondance. La ligne ne peut être mesurée que par la ligne, il en est de même de la surface et du solide , il faut une surface ou un solide pour les mesurer. Cependant avec la ligne on peut souvent les mesu- | rer tous trois par une correspondance sous-entendue de l'unité linéaire à l'unité de surface ou à l'unité de solide. Par exemple, pour mesurer la surface d'un carré, il suffit de mesurer la longueur d’un des côtés , et de multiplier cette longueur par elle-même; car cette multiplication produit une autre longueur, que l'on peut représenter par un nombre qui ne manquera pas de représenter aussi la surface cherchée, puisqu'il y a le même rapport entre l’unité linéaire, le côté du carré et la longueur produite, qu'entre l'unité de surface, la surface qui ne s'étend que sur le côté du carré et la surface totale, et par conséquent on peut prendre l’une pour l’autre. Il en est de même des solides ; et en général toutes les fois que les mêmes rapports de nombre pourront s’appliquer à différentes qualités ou quantités, on pourra toujours les mesurer les unes par les autres; et c’est pour cela qu'on a eu raison de représenter les vitesses par des lignes, les espaces par des surfaces, etc., et de mesurer plusieurs
D'ARITHMÈTIQUE MORALE.
propriétés de la matière par les rapports qu’elles ont avec ceux de l'étendue.
L'extension en longueur se mesure toujours par une ligne droite prise arbitrairement pour l'unité, avec un pied ou une toise, prise pour l'unité ou mesure juste; une longueur de cent pieds ou de cent toises, avee un demi-pied où une demi-toise prise de même pour l'unité ou mesure juste; cent pieds et demi ou cent toises et demie, et ainsi des autres longueurs : celles qui sont incommensurables, comme la diagonale et le côté du carré font une exception.
Mais elle est bien légitime , car elle dépend de l'incommensurabilité primordiale de la surface avec la ligne, et du défaut de correspondance en certain cas des échelles de ces mesures ; leur marche est differente , et il n’est point étonnant qu'une surface double d'une autre appuie sur une ligne dont on ne peut trouver le rapport en nombres , avec l’autre ligne sur laquelle appuie la première surface; car, dans l'arithmétique , l'élévation aux puissances entières, comme au carré, au cube, ete., n’est qu'une multiplication où même une addition d'unités ; elle appartient par conséquent à l’échelle d'arithmétique qui est en usage , et la suite de toutes ces puissances doit s’y trouver et s'y trouve; mais l'extraction des racines, ou , ce qui est la même chose, l'élévation aux puissances rompues n'appartient plus à cette même échelle , et tout de même qu'on ne peut, dans l'échelle denaire, exprimer la fraction { que par une suite infinie 3%, ete., on ne peut aussi exprimer les puissances rompues ou les racines ÿ, !, ?, ete., de plusieurs nombres, que par des suites infinies, et par conséquent ces racines ne peuvent être mesurées par la marche d'aucune échelle commune ; et comme la diagonale d’un carré est toujours la racine carrée du double d’un nombre carré, et que ce nombre double ne peut lui-même être un nombre carré, il s'ensuit que le nombre qui représente cette diagonale ne se trouve pas daus l'échelle d’arithmétique et ne peut s'y trouver, quoique le nombre qui représente la surface s'y trouve, parce que la surface est représentée par une puissance entière , et la diagonale par la puissance rompue f de 2, laquelle n'existe point dans notre échelle.
De la même manière qu'on mesure avec une ligne droite prise arbitrairement pour l'unité une longueur droite , on peut aussi mesurer un
assemblage de lignes droites, quelle que puisse être leur position entre elles : aussi la mesure des figures polygones n’a-t-elle d'autre difficulté que celle d'une répétition de mesures en longueur, et d’une addition de leurs résultats : mais les courbes se refusent à cette forme, et notre unité de mesure , quelque petite qu'elle soit, est toujours trop grande pour pouvoir s'appliquer à quelques-unes de leurs parties; la nécessité d'une mesure infiniment petite s'est donc fait sentir, et a fait éclore la métaphysique des nouveaux calculs , sans lesquels, ou quelque chose d'équivalent , on aurait vainement tenté la mesure des lignes courbes.
On avait déjà trouvé moyen de les contraindre , en les asservissant à une loi qui déterminait l'un de leurs principaux rapports. Cette équation , l'échelle de leur marche, a fixé leur nature, et nous a permis de la considérer. Chaque courbe a la sienne toujours indépendante , et souvent incomparable avec celle d’une autre; c'est l'espèce algébrique qui fait ici l'office du nombre ; et l'existence des relations des courbes, ou plutôt des rapports de leur marche et de leur forme , ne se voit qu’à la faveur de cette mesure indéfinie, qu'on a su appliquer à tous leurs pas, et par conséquent à tous leurs points.
On a donné le nom de courbes géométriques à celles dont on a su mesurer exactement Ja marche ; mais, lorsque l'expression ou l'échelle de cette marche s’est refusée à cette exactitude, les courbes se sont appelées courbes mécaniques, et on n’a pu leur donner une loi comme aux autres; car les équations aux courbes mécaniques, dans lesquelles on suppose une quantité qui ne peut être exprimée que par une suite infinie, comme un are de cercle, d’ellipse, ete., égale à une quantité finie, ne sont pas des lois de rigueur, et ne contraignent ces courbes qu'autant que la supposition de pouvoir à chaque pas sommer la suite infinie se trouve près de la vérité.
Les géomètres avaient donc trouvé l'art de représenter la forme des allures de la plupart des courbes; mais la difficulté d'exprimer la marche des courbes mécaniques et l'impossibilité de les mesurer toutes subsistaient encore en entier : et, en effet, paraissait-il possible de connaitre celte mesure infiniment petite? devait-on espérer de pouvoir la manier et l'appliquer ? On a cependant surmonté ces obsta-
cles, on a vaineu les impossibilités apparentes, où à reconnu que des parties supposées infiniment plus petites pouvaient et devaient avoir entre elles des rapports finis; on a banni de la métaphysique les idées d’un infini absolu, pour y substituer celle d'un infini relatif plus traitable que l'autre, ou plutôt le seul que les hommes puissent apercevoir. Cet infini relatif s'est prêté à toutes les relations d'ordre et de conveuance, de grandeur et de petitesse ; on a trouvé moyen de tirer de l'équation à la courbe le rapport de ses côtés infiniment petits, avec une droite infiniment petite, prise pour l'unité; et, par une opération inverse, on a su remonter de ces éléments infiniment petits à la longueur réelle et finie de la courbe. Il en est de même des surfaces et des solides; les nouvelles méthodes nous ont mis en état de tout mesurer.
La géométrie est maintenant une science complète, et les travaux de la postérité dans ce genre n'aboutiront guère qu'à des facilités de calcul, et à des constructions de tables d’intégrales , qu'on ira consulter au besoin.
XXX. Dans la pratique, on a proportionné aux différentes étendues en longueur différentes unités plus ou moins grandes : les petites longueurs se mesurent avec des pieds, des pouces, des lignes, des aunes, des toises , ete.; les grandes distances se mesurent avec des lieues, des degrés, des demi-diamètres de la terre, ete. Ces différentes mesures ont été introduites pour une plus grande commodité, mais sans faire assez d'attention aux rapports qu'elles'doivent avoir entre elles ; de sorte que les petites mesures sont rarement parties aliquotes des grandes ; combien ne serait-il pas à souhaiter qu'on eût fait ces unités commensurables entre elles ! et quel service ne nous aurait-on pas rendu , si l'on avait fixé la longueur de ces unités par une détermination invariable ! Mais il en est ici comme de toutes les choses arbitraires ; on saisit celle qui se présente la première et qui parait convenir, sans avoir egard aux rapports généraux qui ont paru de tout temps aux hommes vulgaires des vérités inutiles et de pure spéculation. Chaque peuple a fait et adopté ses mesures; chaque état, chaque province a les siennes ; l'intérêt et la mauvaise foi dans la société ont dû les multiplier; la valeur plus ou moins grande des choses les a rendues plus ou moins exactes, et une partie de la science du commerce est née de ces obscurités.
ESSAI
Chez des peuples plus dénués d'arts etmoins éclairés pour leurs intérêts que nous ne le sommes, la multiplication des mesures n'aurait peut-être pas eu d'aussi mauvais effets. Dans les pays stériles , où les terrains ne rapportent que peu, on voit rarement des procès pour des défauts de contenance, et plus rarement encore des lieues courtes et des chemins trop étroits : mais plus un terrain est précieux, plus une denrée est chère, plus aussi les mesures sont épluchées et contestées, plus on met d'art et de combinaison dans les abus qu'on en fait; la fraude est allée jusqu'à imaginer plusieurs mesures difficiles à comparer; elle a su se couvrir en mettant en avant ces embarras de convention. Enfin il a fallu les lumières de plusieurs arts qui supposent de l'intelligence et de l'étude, et qui, sans les entraves de la comparaison des différentes mesures, n'auraient demandé qu'un coup-d'œil et un peu de mémoire : je veux parler du toisé et de l’arpentage, de l’art de l’essayeur, de celui du changeur, et de quelques autres dont le but unique est de découvrir la vérité des mesures. j
Rien ne serait plus utile que de rapporter à quelques unités invariables toutes ces unités arbitraires : mais il faut pour cela que ces unités de mesures soient quelque chose de constant et de commun à tous les peuples; et ce ne peut être que dans la nature même qu'on peut trouver cette convenance générale. La longueur du pendule qui bat les secondes sous l'équateur a toutes les conditions nécessaires pour être l’étalon universel des mesures géométriques ; et ce projet pourrait nous procurer dans l'exécution des avantages dont il est aisé de sentir toute l'étendue.
Cette mesure, une fois recue , fixe d’une manière invariable pour le présent, et détermine à jamais pour l'avenir la longueur de toutes les autres mesures: pour peu qu'on se familiarise avec elle, l'incertitude et les embarras du commerce ne peuvent manquer de disparaître ; on pourra l'appliquer aux surfaces et aux solides, de la même facon qu’on y applique les mesures en usage : elle a toutes leurs commodités, et n’a aucun de leurs défauts ; rien ne peut l’altérer, que des changements qu'il serait ridicule de prévoir : une diminution ou une augmentation dans la vitesse de la terre autour de son axe, une variation dans la figure du globe, son attraction diminuée par l'approche d'une comète,
D'ARITHMETIQUE MORALE
sont des causes trop éloignées pour qu'on doive en rien craindre, et sont cependant les seules qui pourraient altérer cette unité de la mesure universelle.
La mesure des liquides n'embarrassera pas plus que celle des surfaces et des solides, la longueur du pendule sera la jauge universelle, et l’on viendra par ce moyen aisément à bout d'épurer cette partie du commerce si sujette à la friponnerie , par la difficulté de connaître exactement les mesures; difficulté qui en a produit d’autres , et qui a fait mal à propos imaginer, pour cet usage , les mesures mécaniques, et substituer les poids aux mesures g60métriques pour les liquides ; ce qui, outre l'incertitude de la vérité des balances et de lg fidélité des poids, a fait naître l'embarras de la tare et la nécessité des déductions. Nous préférons , avec raison, la longueur du pendule
- sous l'équateur, à la longueur du pendule en France, ou dans un autre climat. On prévient par ce choix la jalousie des nations , et on met la postérité plus en état de retrouver aisément cette mesure. La minute-seconde est une partie du temps , dont ou reconnaitra toujours la durée, puisqu'elle est une partie déterminée du temps qu'emploie la terre à faire sa révolution sur son axe, c’est-à-dire la quatre-vingt-six mille quatre centième partie juste. Ainsi cet élément qui entre dans notre unité de mesure ne peut y faire aucun tort.
XXXI. Nous avons dit ci-devant qu'il y a des vérités de différents genres, des certitudes de différents ordres , des probabilités de différents degrés. Les vérités qui sont purement intellectuelles , comme celles de la géométrie, se réduisent toutes à des vérités de définition; il ne s’agit, pour résoudre le problème le plus difficile, que de le bien entendre; et il n'y a dans le calcul et dans les autres sciences purement spéculatives d'autres difficultés que celles de démèéler ce que l'esprit humain y a confondu. Prenons pour exemple la quadrature du cercle, cette question si fameuse, et qu'on a regardée long-temps comme le plus difficile de tous les problèmes , et examinons un peu ce qu'on nous demande, lorsqu'on nous propose de trouver au juste la mesure d’un cercle. Qu'est-ce qu'un cercle en géométrie ? ce n'est point cette figure que vous venez de tracer avec un compas, dont le contour n’est qu'un assemblage de petites lignes droites, lesquelles ne sont pas toutes éga-
lement et rigoureusement éloignées du centre, mais qui forment différents petits angles, ont une largeur visible , des inégalités, et une infinité d'autres propriétés physiques inséparables de l'action des instruments et du mouvement de la main qui les guide. Au contraire, le cercle en géométrie est une figure plane, comprise par une seule ligne courbe, appelée circonférence ; de tous les points de laquelle circonférence toutes les lignes droites menées à un seul point, qu'on appelle centre, sont égales entre elles. Toutela difficulté du problème de la quadrature du cercle consiste à bien entendre tous les termes de cette définition; car, quoiqu'elle paraisse très-claireettrès-intelligible,ellerenferme cependant un grand nombre d'idéeset de suppositions, desquelles dépend la solution de toutes les questions qu'on peut faire sur le cercle. Et, pour prouver que toute la difficulté ne vient que de cette définition, supposons pour un instant qu'au lieu de prendre la circonférence du cercle pour une courbe, dont tous les points sont à la rigueur également éloignés du centre , nous prepions cette circonférence pour un assemblage de lignes droites aussi petites que vous voudrez; alors cette grande difficulté de mesurer un cercle s'évanouit, et il devient aussi facile à mesurer qu'un triangle. Mais ce n'est pas là ce qu'on demande , et il faut trouver la mesure du cercle dans l'esprit de la définition. Considérons donc tous les termes de cette définition, et pour cela souvenons-nous que les géomètres appellent un point ce qui n’a aucune partie : première supposition qui influe beaucoup sur toutes les questions mathématiques , et qui étant combinée avec d’autres suppositions aussi peu fondées , ou plutôt de pures abstractions, ne peut manquer de produire des difficultés insurmontables à tous ceux qui s’éloigneront de l'esprit de ces premières définitions, ou qui ne sauront pas remonter de la question qu'on leur propose à ces premières suppositions d'abstraction ; en un mot, à tous ceux qui n'auront appris de la géométrie que l'usage des signes et des symboles, lesquels sont la langue et non pas l'esprit de la science.
Mais suivons. Le point est done ce qui n'a aucune partie; la ligne est une longueur sans largeur. La ligne droite est celle dont tous les points sont posés également; la ligne courbe, celle dont tous les points sont posés inégalement. La superficie plane est une quantité
qui a de la longueur et de la largeur sans profondeur. Les extrémités d'une line sont des points; les extrémités des superficies sont des lignes. Voilà les définitions ou plutôt les suppositions sur lesquelles roule toute la géométrie, et qu'il ne faut jamais perdre de vue, en tâchant, dans chaque question, de les appliquer dans le sens même qui leur convient; mais en même temps en ne leur donnant réellement que leur vraie valeur, c'est-à-dire en les prenant pour des abstractions et non pour des réalités.
Cela posé, je dis qu'en entendant bien la définition que les géomètres donnent du cercle, on doit être en état de résoudre toutes les questions qui ont rapport au cercle , et entre autres la question de la possibilité ou de l'impossibilité de sa quadrature, en supposant qu'on sache mesurer un carré ou un triangle ; or, pour mesurer un carré, on multiplie la longueur d'un des côtés, par la longueur de l’autre côté, et le produit est une longueur qui, par un rapport sous-entendu de l'unité linéaire à l'unité de surface, représente la superficie du carré. De même pour mesurer un triangle, on multiplie sa bauteur par sa base, et on prend la moitié du produit. Ainsi, pour mesurer un cercle, il faut de même multiplier la circonférence par son demi-diamètre et en prendre la moitié. Voyons donc à quoi est égale cette circonférence.
La première chose qui se présente, en réfléchissant sur la définition de la ligne courbe, c'est qu'elle ne peut jamais être mesurée par une ligne droite, puisque, dans toute son étendue et dans tous les points, elle est ligne courbe, et par conséquent d’un autre genre que la ligne droite ; en sorte que, par la seule définition de la line bien entendue, on voit clairement que la ligne droite ne peut pas plus mesurer la ligne courbe, que celle-ci peut mesurer la ligne droite ; et , la quadrature du cerele dépend, comme nous venons de le faire voir, de la mesure exacte de la circonférence, par quelque partie du diametre, prise pour l’unité; mesure impossible, puisque le diamètre est une droite, et la circonférence une courbe : donc la quadrature du cercle est impossible.
XXXIJ. Pour mieux faire sentir la vérité de ce que je viens d'avancer , et pour prouver d'une manière entièrement convaincante que les difficultés des questions de géométrie ne viennent que des définitions, et que ces difficultés ne sont pas réelles, mais dépendent ab-
ESSAI
solument des suppositions qu'on a faites , changeons pour un moment quelques définitions de la géométrie, et faisons d'autres suppositions ; appelons la circonférence d'un cercle une ligne dont tous les points sont également posés , et la ligne droite une ligne dont tous les points sont inégalement posés, alors nous mesurerons exactement la circonférence du cercle, sans pouvoir mesurer la ligne droite : or je vais faire voir qu'il m'est loisible de donner à la ligne droite et à cette ligne courbe ces définitions ; car la ligne droite, suivant sa définition ordinaire, est celle dont tous les points sont également posés; et la ligne courbe, celle dont tous les points sont inégalement posés : cela ne peut s'entendre qu'en imaginant que c'est par rapport à une autre ligne droite que cette position est égale ou inévale; et de même que les géomètres, en vertu de leurs définitions, rapportent tout à une ligne droite, je puis rapporter tout à un point en vertu de mes définitions; et au lieu de prendre une ligne droite pour l'unité de mesure, je prendrai une ligne cireulaire pour cette unité, et je me trouverai par là en état de mesurer juste la circonférence du cercle, mais je ne pourrai plus mesurer le diamètre ; et, comme pour trouver la mesure exacte de la superficie du cercle, dans le sens des géomètres, il faut nécessairement avoir la mesure juste de la circonférence et du diamètre, je vois clairement que dans cette supposition comme dans l'autre la mesure exacte de la surface du cercle n’est pas possible.
C'est donc à cette rigueur des définitions de la géométrie qu'on doit attribuer la difficulté des questions de cette science ; et aussi nous avons vu que, dès qu'on s’est départi de cette trop grande rigueur , on est venu à bout de tout mesurer, et de résoudre toutes les questions qui paraissaient insolubles ; car, dès qu'on a cessé de regarder les courbes comme courbes en toute rigueur , et qu'on les a réduites à n'être que ce qu'elles sont en effet dans la nature, des polygones , dont les côtés sont indéfiniment petits , toutes les difficultés ont disparu. On a rectifié les courbes, c'est-à-dire mesuré leur longueur, en les supposant enveloppées d'un fil inextensible et parfaitement flexible, qu'on développe successivement (voyez Fluxions de Newlon, page 131, etc.), et on a mesuré les surfaces par les mêmes suppositions, c'està-dire en changeant les courbes en polygo-
D'ARITHMETIQUE MORALE
nes, dont les côtés sont indéfiniment petits.
XXXIII. Une autre difficulté qui tient de près à celle de la quadrature du cercle, et de laquelle on peut mème dire que cette quadrature dépend , c'est l’incommensurabilité de la diagonale du carré avec le côté; difficulté invincible et générale pour toutes les grandeurs , que les géomètres appellent incommensurables. Il est aisé de faire sentir que toutes ces difficultés ne viennent que des définitions et des conventions arbitraires qu'on a faites, en posant les principes de l'arithmétique et de la géométrie ; car nous supposons en géométrie que les lignes croissent comme les nombres 1 ,2,3,4,5,etc., c'est-à-dire suivant notre échelle d'arithmétique; et, par une correspondance sous-entendue de l'unité de surface avec l'unité linéaire, nous voyons que les surfaces des carrés croissent comme 1, 4,9,16, 25, ete. Par ces suppositions, il est clair que , de la même façon que la suite, 1,2,3,4,5,etc., est l'échelle des lignes, la suite 1,4,9, 16, 25, ete., est aussi l'échelle des surfaces, et que si vous interposez dans cette dernière échelle d'autres nombres, comme M5 6 1810.11, 12, 13, 14,15 17, 18, 19, 20, 22, 23, 24, tous ces nombres n'auront pas leurs correspondants dans l'échelle des lignes, et que par conséquent la ligne qui correspond à la surface 2 est une ligne qui n'a point d'expression en nombres, et qui par conséquent ne peut pas être mesurée par l'unité numérique. Il serait inutile de prendre une partie de l'unité pour mesure, cela ne change point l'impossibilité de l'expression en nombres ; car si l’on prend pour l'échelle des lignes £, 1,5, 2,3,3,7, 4, ete., on aura pour l'échelle correspondante des surfaces 4, 1, 2, ©, 9, #, 16, ete., ou plutôt on aura pour l'échelle des lignes À, 2, 5,3,2, S 2 > ete., et pour celle des surfaces !, ?, 5,4#,%,5%,4,% etc., ce qui retombe dans le même cas que les échelles 1,2,3,4,5;etc.,.et 1, 4; 9, 16,25, etc., de lignes et de surfaces dont l'unité est entière ; et il en sera toujours de même , quelque partie de l'unité que vous preniez pour mesure, comme 1, ou ?, ou ?, etc. : les nombres incommensurables dans l'échelle ordinaire le seront toujours, parce que le défaut de correspondance de ces échelles subsistera toujours. Toute la difficulté des incommensurables ne vient donc que de ce qu'on a voulu mesurer les surfaces comme les lignes ; or il est clair qu'une ligne
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étant supposée l'unité, vous ferez avec deux de ces unités une ligne dont la longueur sera double; mais il n'est pas moins clair qu'avec deux carrés, dont chacun est pris de même pour l'unité, vous ne pouvez pas faire un carré. Tout cela vient de ce que la matière ayant trois différentes dimensions ou plutôt trois différents aspects sous lesquels nous la considérons , il aurait fallu trois échelles différentes d'arithmétique, l’une pour la ligne qui n’a que de la longueur, l’autre pour la superficie qui a de la longueur et de la largeur, et la troisième pour le solide qui a de la longueur, de la largeur et de la profondeur.
XXXIV. Nous venons de démontrer les difficultés que les abstractions produisent dans les sciences; il nous reste à faire voir l'utilité qu'on en peut tirer, et examiner l'origine et la nature de ces abstractions sur lesquelles portent presque toutes nos idées scientifiques.
Comme nous avons des relations différentes avec les différents objets qui sont hors de nous, chacune de ces relations produit un genre de sensations et d'idées différentes : lorsque nous voulons connaitre la distance où nous sommes d'un objet, nous n'avons d’autre idée que celle de la longueur du chemin à parcourir, et quoique cette idée soit une abstraction, elle nous parait réelle et complète, parce qu'en effet il ne s’agit pour déterminer cette distance que de connaitre la longueur de ce chemin : mais si l'on y fait attention de plus près, on reconnaitra que cette idée de longueur ne nous parait réelle et complète , que parce qu'on est sûr que la largeur ne nous manquera pas, non plus que la profondeur. Il en est de même lorsque nous voulons juger de l'étendue superlicielle d’un terrain ; nous n'avons égard qu'à la longueur et à la largeur, sans songer à la profondeur; et, lorsque nous voulons juger de la quantité solide d'un corps, nous avons égard aux trois dimensions. Il eût été fort embarrassant d'avoir trois mesures différentes ; il aurait fallu mesurer la ligne par une longueur, la superficie par une autre superficie prise pour l'unité , et le solide par un autre solide. La géométrie, en se servant des abstractions et des correspondances d'unités et d'échelles , nous apprend à tout mesurer avec la ligne seule; et c'est dans cette vue qu'on a considéré la matière sous trois dimensions, longueur, largeur, et profondeur , qui toutes trois ne sont que des lignes , dont les dé-
nominations sont arbitraires; car si on s'était servi des surfaces pour tout mesurer, ce qui, était possible, quoique moins commode que les livnes , alors , au lieu de dire longueur, largeur et profondeur, on eût dit le dessus, le dessous et les côtés, et ce langage eût été moins abstrait; mais les mesures eussent été moins simples, et la géométrie plus difficile à traiter.
Quand on a vu que les abstractions bien entendues rendaient faciles des opérations, à la connaissance et à la perfection desquelles les idées complètes n'auraient pas pu nous faire parvenir aussi aisément , on a suivi ces abstractions aussi loin qu'il a été possible ; l'esprit humain les a combinées , calculées, transformées de tant de facons, qu'elles ont formé une science d'une vaste étendue, mais de laquelle ni l'évidence qui la caractérise partout, ni les difficultés qu'on y rencontre souvent , ne doivent nous étonner, paree nous y avons mis les unes et les
autre. , et que toutes les fois que nous n’aurons | pas abusé des définitions ou des suppositions, |
nous n’aurons que de l'évidence sans difficultés; et toutes les fois que nous en aurons abusé, nous
n'aurons que des difficultés sans aucune évi- |
dence. Au reste, l'abus consiste autant à proposer une mauvaise question qu'à mal résoudre un bon problème ; et celui qui propose une question comme celle de la quadrature du cercle abuse plus de la géométrie que celui qui entreprend de la résoudre ; car il a le désavantage de mettre l'esprit des autres à une épreuve que le sien n’a pu supporter, puisqu’en proposant celte question il n'a pas vu que c'était demander une chose impossible.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de cette es- |
pèce d'abstraction qui est prise du sujet même, c'est-à-dire d'une seule propriété de la matière, c'est-à-dire de son extension; l'idée de la surface n'est qu'un retranchement à l’idée complète du solide, c'est-à-dire une idée privative, une abstraction; celle de la ligne est une abstraction d'abstraction; et le point est l'abstraction totale : or toutes ces idées privatives ont rapport au même sujet et dépendent de la même qualité ou propriété de la matière , je veux dire de son étendue ; mais elles tirent leur origine d'une autre espèce d'abstraction, par laquelle on ne retranche rien du sujet, et qui ne vient que de la différence des propriétés que nous apercevons dans la matière. Le mouvement est une propriété de la matiere très-différente de
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l'étendue: cette propriété ne renferme que l'idée de la distance parcourue, et c’est cette idée de distance qui a fait naitre celle de la longueur ou de la ligne. L'expression de cette idée du mouvement entre done naturellement dans les considérations géométriques ; et il y a de l’avantage à employer ces abstractions naturelles, et qui dépendent des différentes propriétés de la matière, plutôt que les abstractions purement intellectuelles; car tout en devient plus clair et plus complet.
XXXV. On serait porté à croire que la pesanteur est une des propriétés de la matière susceptibles de mesure ; on a vu de tout temps des corps plus et moins pesants que d’autres : il était donc assez naturel d'imaginer que la matière avait, sous des formes différentes, des degrés différents de pesanteur, et ce n’est que depuis l'invention de la machine du vide, et les expériences des pendules , qu'on est assuré que la matière est toute également pesante. On a vu, et peut-être l’a-t-on vu avec surprise, les corps les plus légers tomber aussi vite que les plus pesants dans le vide; et on a démontré, au moyen des pendules, que le poids des corps est proportionnel à la quantité de matière qu'ils contiennent : la pesanteur de la matière ne parait donc pas être une qualité relative qui puisse augmenter et diminuer, en un mot, qui puisse se mesurer.
Cependant en y faisant attention de plus près encore, on voit que cette pesanteur est l'effet d'une force répandue dans l'univers, qui agit plus où moins à une distance plus ou moins grande de la surface de la terre; elle réside dans la masse même du globe, et toutes ses parties ont une portion de cette force active, qui est toujours proportionnelle à la quantité de matière qu’elles contiennent : mais elle s'exerce dans l'éloignement avec moins d'énergie, et dans le point de contact, elle agit avec une puissance infinie : donc cette qualité de la matière parait augmenter ou diminuer par ses effets; et par conséquent elle devient unobjetde mesures, mais de mesures philosophiques que le commun des hommes, dont le corps et l'esprit sont bornés à leur habitation terrestre, ne considérera pas comme utiles, parce qu'il ne pourra jamais en faire un usage immédiat. S'il nous était permis de nous transporter vers la lune ou vers quelque autre planète, ces mesures seraient bientôt en pratique ; car en effet nous aurions besoin, pour
D'ARITHMÉÈTIQUE MORALE.
ces voyages, d'une mesure de pesanteur qui nous servirait de mesure itinéraire : mais confinés comme nous le sommes, on peut se contenter de se souvenir que la vitesse inégale de la chute des corps dans differents climats de la terre, et les spéculations de Newton, nous ont appris que, si nous en avons jamais besoin, nous pourrons mesurer cette propriété dela matière avec autant de précision que toutes les autres.
Mais autant les mesures de la pesanteur de la matière en général nous paraissent indifférentes, autant les mesures du poids de ses formes doivent nous paraitre utiles : chaque forme de la matière a son poids spécifique qui la caractérise; c’est le poids de cette matière en particulier, ou plutôt c'est le produit de la force de la gravité par la densité de cette matière. Le poids absolu d’un corps est par conséquent le poids spécifique de la matière de ce corps multiplié par la masse; et comme dans les corps d'une matière homogène la masse est proportionnelle au volume, on peut dans l'usage prendre l'un pour l'autre, et de la connaissance du poids spécifique d’une matière tirer celle du poids absolu d'un corps composé de cette matière ; savoir , en multipliant le poids spécifique par le volume, etvice versé de la connaissance du poids absolu d'un corps, tirer celle du poids spécifique de la matière dont ce corps est composé en divisant le poids par le volume. C’est sur ces principes qu'est fondée la théorie de la balance hydrotastique et celle des opérations qui en dépendent. Disons un mot sur ce sujet trèsimportant pour les physiciens.
Tous les corps seraient également denses si, sous un volume égal, ils contenaient le même uombre de parties , et par conséquent la différence de leurs poids ne vient que de celle de leur densité : en comprimant l'air et le réduisant dans un espace neuf cents fois plus petit que celui qu'il occupe, on augmenterait en même raison sa densité , et cet air comprimé se trouverait aussi pesant que l'eau. Il en est de même des poudres, ete. La densité d'une matière est donc toujours réciproquement proportionnelle à l'espace que cette matière oceupe : ainsi l'on peut très-bien juger de la deusité par le volume ; car, plus le volume d'un corps sera grand par rapport au volume d'un autre corps, le poids étant supposé le même , plus la densité du premier sera petite et en même raison; de sorte que
si une livre d'eau occupe dix-neuf fois plus d’espace qu'une livre d'or, on peut en conclure que l'or est dix-neuf fois plus dense, et par conséquent dix-neuf fois plus pesant que l'eau. C'est cette pesanteur que nous avons appelée spéci- Jique, et quil est si importaut de connaitre , surtout dans les matières préceuses , comme les métaux, afin de s'assurer de leur pureté, et de pouvoir découvrir les fraudes et les mélanges qui peuvent les falsifier. La mesure du volume est la seule qu’on puisse employer pour cet effet: celle de la densité ne tombe pas assez sous nos sens ; car cette mesure de la densité dépend de la position des parties intérieures et de la somme des vides qu'elles laissent entre elles. Nos yeux ne sont pas assez perçants pour démêler et comparer ces différents rapports de formes : ainsi nous sommes obligés de mesurer cette densité par le résultat qu'elle produit, c’est-à-dire par le volume apparent.
La première maniere qui se présente pour mesurer le volume des corps est la géométrie des solides; un volume ne diffère d'un autre que par son extension plus ou moins grande, et dès lors il semble que le poids des corps devient un objet de mesures géométriques : mais l’expérience a fait voir combien la pratique de la géométrie était fautive à cet égard. En effet, il s’agit de reconnaitre dans des corps de figure très-irrégulière, et souvent dan: de très-petits corps, des différences encore plus petites, et cependant considérables par la valeur de la matière; il n’était done pas possible d'appliquer aisément ici les mesures de longueur, qui d’ailleurs auraient demandé de grands calculs, quand même on aurait trouvé le moyen d'en faire usage. On à done imaginé un autre moyen aussi sûr qu'il est aisé, c'est de plonger le volume à mesurer dans une liqueur contenue dans un vase régulier, et dont la capacité est connue et divisée par plusieurs lignes ; l'augmentation du volume de la liqueur se reconnait par ces divisions, et elle est égale au volume du solide qui est plongé dedans : mais cette facon a encore ses inconvénients dans la pratique. On ne peut guere donner au vase la perfection de figure qui serait nécessaire ; on ne peut Ôter aux divisions les inégalités qui échappent aux yeux, de sorte qu'on a eurecours à quelque chose de plus simple et de plus certain, on s'est servi de la balance; et je n'ai plus qu'un mot à dire sur. cette facon de mesurer les solides,
On vient de voir que les corps irréguliers et fort petits se refusent aux mesures de la géométrie ; quelque exactitude qu'on leur suppose, elles ne nous donnent jamais que des résultats très-imparfaits ; aussi la pratique de la géométrie des solides a été obligée de se borner à la mesure des grands corps et des corps réguliers, dont le nombre est bien petit en comparaison de celui des autres corps. On a done cherché à mesurer ces corps par une autre propriété de la matière, par leur pesanteur dans les solides de même matière : cette pesanteur est proportionnelle à l'étendue, c'est-à-dire le poids est en même rapport que le volume; on a substitué avecraison la balance aux mesures de longueur, et par là on s’est trouvé en état de mesurer exactement tous les petits corps de quelque figure qu'ils soient, parce que la pesanteur n'a aucun égard à la figure, et qu'un corps rond ou carré , ou de telle autre figure qu'on voudra, pèse toujours également. Je neprétends pas dire ici que la balance n'a été imaginée que pour suppléer au défaut des mesures géométriques ; il est visible qu'elle a son usage sans cela : mais j'ai voulu faire sentir combien elle était utile à cetégard même qui n'est qu'une partie des avantages qu'elle nous procure
On a de tout temps senti la nécessité de connaitre exactement le poids des corps : j'imaginerais volontiers que les hommes ont d'abord mesuré ces poids par les forces de leur corps; on a levé, porté, tiré des fardeaux , et l’on a jugé du poids par les résistances qu'on a trouvées. Cette mesure ne pouvait être que très-imparfaite, et d’ailleurs n'étant pas du même genre que le poids , elle ne pouvait s'appliquer à tous les cas : on a donc ensuite cherché à mesurerles poids par des poids, et de là l'origine des balances de toutes façons, qui cependant peuvent ‘à la rigueur se réduire à quatre espèces : la pre- Mière, qui, pour peser différentes masses, demande différents poids, et qui se rapporte par conséquent à toutes les balances communes à fléau soutenu ou appuyé, à bras égaux ou inégaux, etc. ; la seconde, qui, pour différentes masses, n'emploie qu'un seul poids, mais des bras de longueur différente , comme toutes les espèces de statères ou balances romaines; la troisième espèce qu'on appelle peson, ou balance à ressort, n'a pas besoin de poids, et donne la pesanteur des masses par un index numéroté ;
ploie un seul poids attaché à un fil ou à une chaine qu'on suppose parfaitement flexible, et dont les différents angles indiquent les différentes pesanteurs des masses. Cette dernière sorte de balance ne peut être d'un usage Commun, par la difficulté du caleul et même par celle de la mesure des angles ; mais la troisième sorte, dans laquelle il ne faut point de poids, est la plus commode de toutes pour peser de grosses masses. Le sieur Hanin, habile artiste en ce: genre, m'en à fait une avec laquelle on peut peser trois milliers à la fois, et aussi juste que l'on pèse cinq cents livres avec une autre balance.
ADDITION
A l'article qui a pour titre, Variétés dans l'espèce humaine.
Dans la suite entière de mon ouvrage sur l'histoire naturelle, il n'y a peut-être pas un seul des articles qui soit plus susceptible d'ädditions , et même de correctious, que celui des variétés de l'espèce humaine; j'ai néanmoins traité ce sujet avec beaucoup d'étendue , et j'y ai donné toute l'attention qu'il mérite ; mais on sent bien que j'ai été obligé de m'en rapporter, pour la plupart des faits, aux relations des vOyageurs les plus accrédités ; malheureusement ces relations, fidèles à de certains égards, ne le sont pas à d’autres ; les hommes qui prennent la peine d'aller voir des choses au loin croient se dédommager de leurs travaux pénibles en rendant ces choses plus merveilleuses; à quoi bon sortir de son pays si l’on n’a rien d’extraordinaire à présenter ou à dire à son retour? de là les exagérations , les contes et les récits bi-
arres dont tant de voyageurs ont souillé leurs écrits en croyant les orner. Un esprit attentif, un philosophe instruit reconnait aisément les faits purement controuvés quichoquent la vraisemblance ou l'ordre de la nature ; il distingue de même le faux du vrai, le merveilleux du vraisemblable, et se met surtout en garde contre l'exagération. Mais dans les choses qui ne sont que de simple description , dans celles où l'inspection et même le coup-d’œil suffirait pour les désigner, comment distinguer les erreurs qui
enfin la quatrième espèce est celle où l'on em- | semblent ne porter que sur des faits aussi sim-
DE L'HOMME
ples qu'indifférents? comment se refuser à admettre comme vérités tous ceux que le relateur assure , lorsqu'on n’aperçoit pas la source de ses erreurs, et même qu'on ne devine pas les motifs qui ont pu le déterminer à dire faux ? ce n'est qu'avec le temps que ces sortes d’erreurs peuvent être corrigées , c'est-à-dire, lorsqu'un grand nombre de nouveaux témoignages viennent à détruire les premiers. Il y a trente ans que j'ai écrit cet article des variétés de l'espèce humaine; il s’est fait dans cet intervalle de temps plusieurs voyages, dont quelques-uns ont été entrepris et rédigés par des hommes instruits : c’est d’après les nouvelles connaissances qui nous ont été rapportées , que je vais tâcher de réintégrer les choses dans la plus exacte vérité, soit en supprimant quelques faits que j'ai trop légèrement affirmés sur la foi des premiers voyageurs, soit en confirmant ceux que quelques critiques ont impugnés et niés mal à propos.
Pour suivre le même ordre que je me suis tracé dans cet article , je commencerai par les peuples du nord. J'ai dit que les Lapons, les Zembliens , les Borandiens , les Samoïèdes , les Tartares septentrionaux , et peut-être les Ostiaques, dans l'ancien continent ; les Groënlandais et les Sauvages au nord des Esquimaux, dans l'autre continent, semblent être tous d’une seule et même race qui s’est étendue et multipliée le long des côtes des mers septentrionales, ete. M. Klingstedt, dans un mémoire imprimé en 1762, prétend que je me suis trompé : 1° en ce que les Zembliens n'existent qu'en idée. ZL est certain, dit-il, que le pays qu’on appelle la Nova Zembla, ce qui signifie en lanque russe , nouvelle terre, n’a guère d’habitants. Mais, pour peu qu'il y en ait, ne doit-on pas les appeler Zembliens? D'ailleurs les voyageurs hollandais les ont décrits et en ont même donné les portraits gravés ; ils ont fait un grand nombre de voyages dans cette nouvelle Zemble, et y ont hiverné dès 1596 , sur la côte orientale, à quinze degrés du pôle; ils font mention des animaux et des hommes qu'ils y ont rencontrés. Je ne me suis donc pas trompé, et il est plus probable que c'est M. Klingstedt qui se trompe lut-même à cet égard. Néanmoins je vais rapporter les preuves qu'il donne de son opinion. ;
« La nouvelle Zemble est une ile séparée du continent par le détroit de Waigats, sous le
ni,
soixante-onzième degré , et quis'étend en ligne droite vers le nord jusqu'au soixante-quinzième. L'ile est séparée dans son milieu par un canal ou détroit qui la traverse dans toute son étendue, en tournant vers le nord-ouest, et qui tombe dans la mer du nord , du côté de l'occident , sous le soixante-treizième degré trois minutes de latitude. Ce détroit coupe l'ile en deux portions presque égales : on ignore s’il est quelquefois navigable; ce qu'il y a de certain c’est qu'on l'a toujours trouvé couvert de glaces. Le pays de la nouvelle Zemble, du moins autant qu'on en connait , est tout-à-fait désert et stérile; il ne produit que très-peu d'herbes, et il est entièrement dépourvu de bois, jusque-là même qu'il manque de broussailles. Il est vrai que personne n’a encore pénétré dans l'intérieur de l'ile au-delà de cinquante ou soixante verstes , et que par conséquent on ignore si dans cet intérieur il n'y a pas quelque terroir plus fertile, et peut-être des habitants; mais comme les côtes sont fréquentées tour à tour et depuis plusieurs années, par un grand nombre de gens que la pêche y attire, sans qu'on ait jamais découvert la moindre trace d'habitants, et qu'on a remarqué qu'on n'y trouve d’autres animaux que ceux qui se nourrissent des poissons que la mer jette sur le rivage , ou bien de mousse, tels que les ours blancs, lesrenards blanes et les rennes, et peu de ces autres animaux qui se nourrissentde baies, deracines et bourgeons, de plantes etde broussailles ; il esttrès-probable que le pays ne renferme point d'habitants, et qu'il est aussi peu fourni de bois dans l’intérieur que sur les côtes. On doit donc présumer que le petit nombre d'hommes que quelques voyageurs disent y avoir vus, n'étaient pas des naturels du pays, mais des étrangers qui, pour éviter la rigueur du climat, s'étaient habillés comme les Samoiïèdes , parce que les Russes ont coutume , dans ces voyages , de se couvrir d'habillements à la facon des Samoïèdes… Le froid de la nouvelle Zemble est très-modéré, en comparaison de celui de Spitzherg. Dans cette dernière ile, on ne jouit pendant les mois de l'hiver d'aucune lueur ou crépuscule ; ce n'est qu’à la seule position des étoiles, qui sont continuellement visibles, qu'on peut distinguer le jour de la nuit; au lieu que dans la nouvelle Zemble on les distingue par une faible lumière qui se fait toujours remarquer aux heures du midi, même dans les temps où le soleil n'y parait point.
« Ceux qui ont le malheur d’être obligés d’hiyerner dans la nouvelle Zemble , ne périssent pas, comme on le croit, par l'excès du froid , mais par l'effet des brouillards épais et malsains, occasionnés souvent par la putréfaction des herbes et des mousses du rivage de la mer, lorsque la gelée tarde trop à venir.
« On sait, par une ancienne tradition , qu'il y a eu quelques familles qui se réfugièrent et s’établirent avec leurs femmes et enfants dans la nouvelle Zemble, du temps de la destruction de Nowogorod. Sousle règne du ezar Iwan Wasilewitz, un paysan serf, échappé, appartenant à la maison des Stroganows, s’y était aussi retiré avec sa femme et ses enfants, et les Russes connaissent encore jusqu’à présent les endroits où ces gens-là ont demeuré, et les indiquent par leurs noms : mais les descendants de ces malheureuses familles ont tous péri en même temps , apparemment par l'infection des mêmes brouillards. »
On voit, par ce récit de Klingstedt, que les voyageurs ont rencontré des hommes dans la nouvelle Zemble : dès lors n’ont-ils pas dû prendre ces hommes pour les naturels du pays, puisqu'ils étaient vêtus à peu près comme les Samoïèdes ? Ils auront donc appelé Zembliens ces hommes qu’ils ont vus dans la Zemble.
Cette erreur, si c'en est une, est fort pardonnable ; car cette île étant d’une grande étendue, et très-voisine du continent, l’on aura bien de la peine à se persuader qu’elle fût entièrement inhabitée avant l’arrivée de ce paysan russe.
20 M. Klingstedt dit, que je ne purais pas mieux fondé à l'égard des Borandiens, dont on ignore jusqu'au nom même dans tout le nord, et que l'on pourrait d'ailleurs reconnaître difficilement à la description que j'en donne. Ce dernier reproche ne doit pas tomber sur moi. Si la description des Borandiens, donnée par les voyageurs hollandais, dans le Recueil des voyages du nord , n’est pas assez détaillée pour qu'on puisse reconnaitre ce peuple, ce n’est pas ma faute; je n’ai pu rien ajouter à leurs indications. Il en est de même à l'égard du nom, je ne l'ai point imaginé; je l'ai trouvé, non-seulement dans ce Recueil de voyages que M. Klingstedt aurait dû consulter, mais encore sur des cartes et sur les globes anglais de M. Senex , membre de la Société royale de Londres, dont les ouvrages ont la plus grande réputation , tant pour l'exactitude que pour la
HISTOIRE NATURELLE
précision. Je ne vois done pas jusqu'à présent que le témoignagenégatif de M. Klingstedt seul doive prévaloir contre les témoignages positifs des auteurs que je viens de citer. Mais, pour le mettre plus à portée de reconnaitre les Bora»diers, je lui dirai que ce peuple, dont il nie l'existence, occupe néanmoins un vaste terrain, qui n’est guère qu'à deux cents lieues d’Archangel à l'orient ; que la bourgade de Boranda, qui a pris ou donné le nom du pays, est située à vingt-deux degrés du pôle , sur la côte occidentale d’un petit golfe, dans lequel se décharge la grande rivière de Petzora ; que ce pays, habité par les Borandiens, est borné au nord par la mer Glaciale , vis-à-vis l'ile de Kolgo, et les petites îles Toxar et Maurice; au couchant, il est séparé des terres de la province de Jugori, par d’assez hautes montagnes; au midi, il confine avec les provinces de Zirania et de Permia ; et au levant, avec les provinces de Condoria et de Montizar , lesquelles confinent elles-mêmes avec le pays des Samoïèdes.
Je pourrais encore ajouter qu'indépendamment de la bourgade de Boranda , il existe dans ce pays plusieurs autres habitations remarquables, telles que Utzilma, Nicolaï, Issemskaia et Petzora; qu’enfin ce même pays est märqué sur plusieurs cartes par le nom de Pefzora, sive Boranda. Je suis étonné que M. Klingstedt et M. de Voltaire, qui l’a copié , aient ignoré tout cela, et m'aient également reproché d’avoir décrit un peuple imaginaire , et dont on ignorait même le nom. M. Klingstedt a demeuré pendant plusieurs années à Archangel, où les Lapons-Moscovites et les Samoïèdes viennent , dit-il, tous les ans en assez grand nombre avec leurs femmes et enfants, et quelquefois même avec leurs rennes, pour y amener des huiles de poisson ; il semble dès lors qu'on devrait s'en rapporter à ce qu'il dit sur ces peuples, et d'autant plus qu'il commence sa critique par ces mots : M. de Buffon, qui s'est acquis un si grand nom dans la république des lettres, et au mérite distingué duquel je rends toute la justice qui lui est due, se trompe, ete. L'éloge joint à la critique la rend plus plausible , en sorte que M. de Voltaire et quelques autres personnes, qui ont écrit d'après M. Klingstedt, ont eu quelque raison de croire que je m'étais en effet trompé sur les trois points qu’il me reproche. Néanmoins, je crois avoir démontré que je n’ai | fait aucune erreur au sujet des Zembliens, et
M me
DE L'HOMME
que je n'ai dit que la vérité au sujet des Borandiens. Lorsqu'on veut critiquer quelqu'un dont on estime les ouvrages et dont on fait l'éloge, il faut au moins s'instruire assez pour être de niveau avec l'auteur que l'on attaque. Si M. Klingstedt eût seulement parcouru tous les Voyages du nord dont j'ai fait l'extrait, s’il eût recherché les journaux des voyageurs hollandais , et les globes de M. Senex, il aurait reconnu que je n’ai rien avancé qui ne fût bien fondé. S'il eût consulté la géographie du roi Ælfred , ouvrage écrit sur les témoignages des anciens voyageurs Othere et Wulfstant*, il aurait vu que les peuples que j'ai nommés Borandiens, d'après les indications modernes, s’appelaient anciennement Beormas où Boranas , dans le temps de ce roi géographe ; que de Boranas on dérive aisément Boranda, el que c'est par conséquent le vrai et ancien nom de ce même pays qu’on appelle à présent Pefsora, lequel est situé entre les Lapons-Moscovites et les Samoïèdes , dans la partie de la terre coupée par le cercle polaire , et traversée dans sa longueur, du midi au nord, par lefleuve Petzora. Si l’on ne connaît pas maintenant à Archangel le nom des Borandiens, il ne fallait pas en conelure que c'était un peuple imaginaire, mäis seulement un peuple dont le nom avait changé ; ce qui est souvent arrivé, non-seulement pour les nations du nord, mais pour plusieurs autres, comme nous aurons occasion de le remarquer dans la suite, même pour les peuples d'Amérique , quoiqu'il n'y ait pas deux cents ou deux cent cinquante ans qu'on y ait imposé ces noms qui ne subsistent plus aujourd'hui ?.
30 M. Klingstedt assure que j'ai avancé we chose destituée de tout fondement , lorsque je prends pour une même nation les Lapons, les Samoïièdes et tous les peuples lartares du nord, puisqu'il ne faut que faire attention à la diversité des physionomies, des mœurs et du langage même deces peuples ,pour se convaincre qu'ils sont d'une race différente, comme ÿ'aurai, dit-il, occasion de le prouver dans la suile. Ma réponse à cette troisième imputation
4 Voyez la traduction d'Orosius, par le roi Ælfred, Note sur le premier chapitre du premier livre, par M. Forster, de la Société royale de Londres ; 1775, in-8°, pages 244 et suiv.
2 Un exemple remarquable de ces changements de nom, c'estqnel'Ecosse s'appelait Zraland ou Zrland dans ce même temps où les Borandiens ou Borandas élaient nommés Zeormas ou Boranas,
sera satisfaisante pour tous ceux qui, comme moi, ne cherchent que la vérité. Je n'ai pas pris pour une même nation les Lapons, les Samoièdes et les Tartares du nord, puisque je les ai nommés et décrits séparément; que je n’ai pas ignoré que leurs langues étaient différentes, et que j'ai exposé en particulier leurs usages et leurs mœurs ; mais ce que j'ai seulement prétendu , et que je soutiens encore, c’est que tous ces hommes du cercle arctique sont à peu près semblables entre eux ; que le froid et les autres influences de ce climat les ont rendus trèsdifférents des peuples de la zone tempérée ; qu'indépendamment de leur courte taille, ils ont tant d'autres rapports de ressemblance entre eux , qu'on peut les considérer comme étant d'une même nature où d’une même race qui s'est élendue et multipliée le long des côtes des mers seplentrionales, dans des déserts et sous un climat inhabitable pour toutes les autres nations. J'ai pris ici, comme l'on voit, le mot de race dans le sens le plus étendu; et M. Klingstedt le prend au contraire dans le sens le plus étroit : ainsi sa critique porte à faux. Les grandes différences qui se trouvent entre les hommes dépendent de la diversité des climats : c’est dans ce point de vue général qu'il faut saisir ce que j'en ai dit ; et dans ce point de vue il est très- certain que non-seulement les Lapons, les Borandiens, les Samoïèdes et les Tartares du nord de notre continent , mais encore les Groënlandais et les Esquimaux de l'Amérique, sont tous des hommes dont le climat a rendu les races semblables , des hommes d'une nature également rapetissée , dégénérée, et qu'on peut dès lors regarder comme ne faisant qu'une seule et même race dans l'espèce humaine.
Maintenant que j'ai répondu à ces critiques, auxquelles je n'aurais fait aucune attention , si des gens célèbres par leurs talents ne les eussent pas copiées, je vais rendre compte des connaissances particulières que nous devons à M. Klingstedt au sujet de ces peuples du nord.
« Selon lui, le nom de Samoïède n’est connu que depuis environ cent ans: le commencement des habitations des Samoïèdes se trouve au-delà de la rivière de Mezène, à trois ou quatre cents, versies d'Archangel.. Cette nation sauvage , qui n'est pas nombreuse, occupe néanmoins l'étendue de plus de trente degrés en longitude le long des côtes de l'océan du nord et de la mer
Glaciale , entre les soixante-sixième et soixantedixième degrés de latitude, à compter depuis la rivière de Mezène jusqu'au fleuve Jeniscé , et peut-être plus loin, »
J'observerai qu'il y a trente degrés environ de longitude, pris sur le cercle polaire, depuis le fleuve Jeniscé jusqu'à celui de Petzora: ainsi les Samoiïèdes ne se trouvent en effet qu'après les Borandiens, lesquels occupentou occupaient ci-devant la contrée de Petzora. On voit que le témoignage même de M. Klingstedt confirme ce que j'ai avancé, et prouve qu'il fallait en effet distinguer les Borandiens , autrement les habitants naturels du district de Petzora, des Samoïèdes qui sont au-delà, du côté de l'Orient.
« Les Samoïèdes, dit M. Klingstedt, sont communément d'une taille au-dessous de la moyenne ; ils ont le corps dur et nerveux, d'une structure large et carrée, les jambes courtes et menues , les pieds petits, le cou court et la tête grosse à proportion du corps, le visage aplati, les yeux noirs, et l'ouverture des yeux petite, mais allongée; le nez tellement écrasé, que le bout en est à peu près au niveau de l'os de la mâchoire supérieure, qu'ils ont très-forte et élevée ; la bouche grande et les lèvres minces. Leurs cheveux , noirs comme le jais, sont extrêmement durs, fort lisses et pendants sur leurs épaules ; leur teint est d’un brun fort jaunâtre , et ils ont les oreilles grandes et rehaussées. Les hommes n’ont que très-peu ou point de barbe, ni de poil, qu'ils s'arrachent, ainsi que les femmes, sur toutes les parties du corps. On marie les filles dès l’âge de dtx ans , et souvent elles sont mères à onze ou douze ans; mais passé l'âge de trente ans elles cessent d'avoir des enfants. La physionomie des femmes ressemble parfaitement à celle des hormmes, excepté qu'elles ont les traits un peu moins grossiers, le corps plus mince , les jambes plus courtes et les pieds très-petits ; elles sont sujettes, comme les autres femmes, aux évacuations périodiques , mais faiblement et en trèspetite quantité; toutes ont les mamelles plates et petites, molles en tout temps, lors même qu'elles sont encore pucelles , et le bout de ces mamelles est toujours noir comme du charbon , défaut qui leur est commun avec les Lapones. »
Cette description de M. Klingstedt s'accorde avec celle des autres voyageurs qui ont parlé des Samoïèdes , et avec ce que j'en ai dit moi-
HISTOIRE NATURELLE
même , précédemment ; elle est seulement plus détaillée et parait plus exacte ; c’est ce qui m'a engagé à la rapporter ici. Le seul fait qui me semble douteux, c'est que, dans un climat aussi froid, les femmes soient müres d'aussi bonne heure : si, comme le dit cet auteur, elles produisent communément dès l'âge de onze où douze ans , il ne serait pas étonnant qu'elles cessent de produire à trente ans; mais j'avoue que j'ai peine à me persuader ces faits, qui me paraissent contraires à une vérité générale et bien constatée, c'est que plus les climats sont chauds, et plus la production des femmes est précoce, comme toutes les autres productions de la nature.
M. Klingstedt dit encore dans la suite de son Mémoire, que les Samoièdes ont la vue percante, l'ouie fine et la main sûre ; qu'ils tirent de l'arc avec une justesse admirable, qu'ils sont d'une légèreté extraordinaire à la course, et qu'ils ont au contraire le goût grossier, l'odorat faible , le tact rude et émoussé.
« La chasse leur fournit leur nourriture ordinaireen hiver, et la pêche en été. Leurs rennes sont leurs seules richesses : ils en mangent la chair toujours crue , et en boivent avez délices le sang tout chaud ; ils ne connaissent point l'usage d'en tirer le lait, ils mangent aussi le poisson cru. Ils se font des tentes couvertes de peaux de rennes, et les transportent souvent d'un lieu à un autre. Ils n'habitent pas sous terre, comme quelques écrivains l'ont assuré ; ils se tiennent toujours éloignés à quelque distance les uns des autres, sans jamais former de société. Ils donnent des rennes pour avoir les filles dont ils font leurs femmes : il leur est permis d'en avoir autant qu'il leur plait; la plupart se bornent à deux femmes, et il est rare qu'ils en aient plus de cinq. Il y a des filles pour lesquelles ils paient au père cent et jusqu'à cent cinquante rennes : mais ils sont en droit de renvoyer leurs femmes et reprendre leurs rennes, s’ils ont lieu d'en être mécontents ; si la femme confesse qu'elle a eu commerce avec quelque homme de nation étrangère, ils la renvoient immédiatement à ses parents : ainsi ils n'offrent pas, comme le dit M. de Buffon, leurs femmes et leurs filles aux étrangers. v
Je l'ai dit en effet d’après les témoignages d'un si grand nombre de voyageurs, que le fait ne me paraissait pas douteux. Je ne sais même si M. Klingstedt est en droit de nier ces témoi-
DE L'HOMME
gnages, n'ayant vu des Samoïèdes que ceux qui viennent à Archangel ou dans les autres lieux de la Russie, et n'ayant pas parcouru leur pays comme les voyageurs dont j'ai tiré les faits que j'ai rapportés fidèlement, Dans un peuple sauvage, stupide et grossier, tel que M. Klingstedt peint lui-même ces Samoièdes, lesquels ne font jamais de société, qui prennent des femmes en tel nombre qu'il leur plait, qui les renvoient lorsqu'elles déplaisent , serait-il étonnant de les voir offrir au moins celles-ci aux étrangers? Y a-t-il dans un tel peuple des lois communes, des coutumes constantes? Les Samoïèdes voisins de Jeniscé se conduisent-ils comme ceux des environs de Petzora, qui sont éloignés de plus de quatre cents lieues? M. Klingstedt n'a vu que ces derniers, il n’a jugé que sur leur rapport; néanmoins ces Samoïèdes occidentaux ne connaissent pas ceux qui sont à l'orient et n'ont pu lui en donner de justes informations , et je persiste à m'en rapporter aux témoignages précis des voyageurs qui ont parcouru tout le pays. Je puis donner un exemple à ce sujet, que M. Klingstedt ne doit pas ignorer, car je le tire des voyageurs russes. Au norû du Kamtschatka sont les Koriaques sédentaires et fixes, établis sur toute la partie supérieure du Kamtschatka depuis la rivière Ouka jusqu’à celle d'Anadir; ces Koriaques sont bien plus semblabies aux Kamtschadales que les Koriaques errants, qui en diffèrent beaucoup par les traits et par les mœurs. Ces Koriaques errants tuent leurs femmes et leurs amants lorsqu'ils les surprennent en adultère : au contraire, les Koriaques fixes offrent par politesse leurs femmes aux étrangers, et ce serait une injure de leur refuser de prendre leur place dans le lit conjugal!. Ne peut-il pas en être de même chez les Samoïèdes dont d'ailleurs les usages et les mœurs sont à peu près les mêmes que celles des Koriaques ?
Voici maintenant ce que M. Klingstedt dit au sujet des Lapons :
« Ils ont la physionomie semblable à celle des Finnois , dont on ne peut guère les distinguer , excepté qu'ils ont l’os de la mächoire supérieure un peu plus fort el plus élevé ; outre cela ils ont les yeux bleus, gris et noirs, ouverts et formés comme ceux des autres nations de l'Europe ; leurs cheveux sont de diffé-
4 Histoire générale des Voyages, vol, XIX , in-4°, pag. 550,
rentes couleurs , quoiqu'ils tirent ordinairement sur le brun-foncé et sur le noir; ils ont le corps robuste et bien fait ; les hommes ont la barbe fort épaisse, et du poil, ainsi que les femmes, sur toutes les parties du corps où la nature en produit ordinairement; ils sont pour la plupart d'une faille au-dessous de la médiocre : enfin, comme il y a beaucoup d’affinité entre leur langue et celle des Finnois, au liea qu'à cet égard ils diffèrent entièrement des Samoïèdes, c’est une preuve évidente que ce n'est qu'aux Finnois que les Lapons doivent leur origine.
Quant aux Samoièdes, ils descendent sans doute de quelque race tartare des anciens habitants de Sibérie. On a débité beaucoup de fables au sujet des Lapons : par exemple, on a dit qu'ils lancent le javelot avec une adresse extraordinaire, et il est pourtant certain qu'au moins à présent ils en ignorent entièrement l'usage, de même que celui de l'arc et des flèches; ils ne se servent que de fusils dans leurs chasses. La chair d'ours ne leur sert jamais de nourriture : ils ne mangent rien de cru, pas même le poisson, mais c’est ce que font toujours les Samoiïèdes; ceux-ci ne font aucun usage de sel, au lieu que les Lapons en mettent dans tous leurs aliments. Il est encore faux qu'ils fassent de la farine avec des os de poissons broyés, c’est ce qui n'est en usage que chez quelques Finnois habitants de la Carélie; au lieu que les Lapons ne se servent que de cette substance douce et tendre, ou de cette pellicule fine et déliée qui se trouve sous l'écorce du sapin , et dont ils fonf provision au mois de mai; après l'avoir bien fait sécher ils la réduisent en poudre , et en mélent avecla farine dont ils font leur pain. L'huile de baleine ne leur sert jamais de boisson ; mais il est vrai qu'ils emploient aux apprêts de leurs poissons l'huile fraiche qu'on tire des foies et des entrailles de la morue, huile qui n’est point dégoütante, et n’a aucune mauvaise odeur tant qu'elle est fraiche. Les hommes et les femmes portent des chemises, le reste de leurs habillements est semblable à celui des Samoïèdes qui ne connaissent point l'usage du linge... Dans plusieurs relations il est fait mention des Lapons indépendants, quoique je ne sache guère qu'il y en ait, à moins qu'on ne veuille faire passer pour tels un petit nombre de familles établies sur les frontières, qui se trouvent dans l'obligation de payer le tribut à trois souverains. Leurs chasses et leurs pêches, dont ils vivent
uniquement, demandent qu’ils changent souvent de demeure; ils passent sans facon d’un territoire à l’autre : d'ailleurs c’est la seule race de Lapons entièrement semblables aux autres, qui n'aient pas encoreembrasséle christianisme, et qui tiennent encore beaucoup du sauvage ; ce n’est que chez eux que se trouvent la polygamie et les usages superstitieux.. Les Finnois ont habité, dans les temps reculés, la plus grande partie des contrées du nord. »
En comparant ce récit de M. Klingstedt avec les relations des voyageurs et des témoins qui l'ont précédé , il est aisé de reconnaitre que, depuis environ un stècle, les Lapons se sont en partie civilisés ; ceux que l’on appelle Zapons- Moscoviles, et qui sont les seuls qui fréquentent Archangel, les seuls par conséquent que M. Klingstedt ait vus, ont adopté en entier la religion et en partie les mœurs russes ; il y a eu par conséquent des alliances et des mélanges. Il n'est donc pas étonnant qu'ils n'aient plus aujourd'hui les mêmes superstitions , les mêmes usages bizarres qu'ils avaient dans le temps des voyageurs qui ont écrit. On ne doit donc pas les accuser d’avoir débité des fables; ils ont dit, et j'ai dit, d'après eux, ce qui était alors et ce qui est encore chez les Lapons sauvages : on n'a pas trouvé et l'on ne trouvera pas chez eux des yeux bleus et de belles femmes; et si l’auteur en a vu parmi les Lapons qui viennent à Archangel , rien ne prouve mieux le mélange qui s’est fait avec les autres nations, car les Suédois et les Danois ont aussi policé leurs plus proches voisins lapons ; et dès que la religion s'établit et devient commune à deux peuples, tous les mélanges s’ensuivent, soit au moral pour les opinions , soit au physique pour les actions.
Tout ce que nous avons dit d’après les relations faites il y a quatre-vingts ou cent ans, ne doit done s'appliquer qu'aux Lapons qui n'ont pas embrassé le christianisme ; leurs races sont encore pures et leurs figures telles que nous les avons présentées. Les Lapons , dit M. Klingstedt, ressemblent par la physionomie aux autres peuples de l'Europe, et particulièrement aux Finnois, à l'exception que les Lapons ont les os de la mâchoire supérieure plus élevés : ce dernier trait les rejoint aux Samoïèdes; leur taille au-dessous de la médiocre les y réunit encore, ainsi que leurs cheveux noirs ou d'un brun-foncé. Ils ont du poil et de la barbe parce
qu'ils ont perdu l'usage desse l’arracher comme font les Samoïèdes. Le teint des uns et des autres est de la même couleur; les mamelles des femmes également molles et les mamelons également noirs dans les deux nations. Lesihabillements y sont les mêmes; le soin des rennes, la chasse, la pêche, la stupidité et la paresse la même. J'ai donc bien le droit de persister à dire que les Lapons et les Samoïèdes ne sont qu'une seule et même espèce ou race d'hommes, très-différente de ceux de la zone tempérée.
Si l’on prend la peine de comparer la relation récente de M. Hægstræm avec le récit de M. Klingstedt, on sera convaincu que, quoique les usages des Lapons aient un peu varié, ils sont néanmoins les mêmes en général qu'ils étaient jadis, et tels que les premiers relateurs les ont représentés :
« Ils sont, dit M. Hægstrœm , d’une petite taille , d’un teint basané.…. Les femmes, dans le temps de leurs maladies périodiques , se tiennent à la porte des tentes et mangent seules. Les Lapons furent de tout temps des hommes pasteurs : ils ont de grands troupeaux de rennes, dont ils font leur nourriture principale; il n’y a guère de familles qui ne consomment au moins un renne par semaine, et ces animaux leur fournissent encore du lait abondamment, dont les pauvres se nourrissent. Ils ne mangent pas par terre comme les Groënlandais et les Kamtschadales, mais dans des plats faits de gros drap, ou dans des corbeilles posées sur une table. Ils préfèrent pour leur boisson l’eau de neige fondue à celle des rivières. Des cheveux noirs, des joues enfoncées, le visage large, le menton pointu, sont les traits communs aux deux sexes. Les hommes ont peu de barbe et la taille épaisse , cependant ils sont très-légers à la course. Ils habitent sous des tentes faites de peaux de rennes ou de drap ; ils couchent sur des feuilles, sur lesquelles ils étendent une ou plusieurs peaux de rennes... Ce peuple en général est errant plutôt que sédentaire; il est rare que les Lapons restent plus de quinze jours dans le même endroit : aux approches du prin= temps la plupart se transportent avec leurs familles , à vingt ou trente milles de distance dans la montagne, pour tâcher d'éviter de payer le tribut... Il n’y a aucun siége dans leurs tentes, chacun s’assied par terre... Ils attèlent les rennes à des traineaux pour transporter leurs
DE L'HOMME
tentes et autres effets : ils ont aussi des bateaux pour voyager sur l’eau et pour pêcher... Leur première arme est l'arc simple sans poignée, sansmire, d'environunetoise delongueur.…… Ils baignent leurs enfants, au sortir du sein de leur mère, dans une décoction d'écorce d’aune..…… Quand les Lapons chantent, on dirait qu'ils hurlent; ils ne font aucun usage de la rime, mais ils ont des refrains très-fréquents..…. Les femmes lapones sont robustes, elles enfantent avec peu de douleur ; elles baignent souvent leurs enfants en les plongeant jusqu’au cou dans l’eau froide. Toutes les mères nourrissent leurs enfants , et dans le besoin elles y suppléent par du lait de renne.…. La superstition de ce peuple est idiote , puérile , extravagante , basse et honteuse; chaque personne, chaque année, chaque mois, chaque semaine a son Dieu; tous, même ceux qui sont chrétiens, ont des idoles ; ils ont des formules de divination, des tambours magiques , et certains nœuds avec lesquels ils prétendent lier ou délier les vents '.»
On voit par le récit de ce voyageur moderne, qu'il a vu et jugé les Lapons différemment de M. Klingstedt , et plus conformément aux anciennes relations. Ainsi la vérité est qu'ils sont encore à très-peu près tels que nous les avons
décrits. M. Hægstræm dit, avec tous les voya- |
geurs qui l'ont précédé, que les Lapons ont peu de barbe; M. Klingstedt seul assure qu'ils ont la barbe épaisse et bien fournie, et donne ce fait comme preuve qu'ils diffèrent beaucoup des Samoïèdes. Il en est de même de la couleur des cheveux ; tous les relateurs s'accordent à dire que leurs cheveux sont noirs: le seul M. Klingstedt dit qu'il se trouve parmi les Lapons des cheveux de toutes couleurs et des yeux bleus et gris. Si ces faits sont vrais, ils ne démentent pas pour cela les voyageurs, ils indiquent seulement que M. Klingstedt a jugé les Lapons en général par le petit nombre de ceux qu'il a vus, et dont probablement ceux aux yeux bleus et à cheveux blonds proviennent du mélange de quelques Danois , Suédois ou Moscovites blonds avec les Lapons.
M. Hægstræm s'accorde avec M. Klingstedt à dire que les Lapons tirent leur origine des Finnois. Cela peut être vrai; néanmoins cette question exige quelque discussion. Les premiers navigateurs qui aient fait le tour entier des cô-
Histoire générale des Voyages, vol, XIX pag. 496 et suiv,
tes septentrionales de l'Europe, sont Othère et VWaulstant, dans le temps du roi Ælfred, anglosaxon , auquel ils en firent une relation , que ce roi géographe nous a conservée, et dont il a donné a carte avec les noms propres de chaque contrée dans ce temps, c’est-à-dire dans le neuvième siècle'. Cette carte, comparée avec les cartes récentes, démontre que la partie occidentale des côtes de Norwége jusqu'au soixante-cinquième degré, s'appelait alors Æalgoland. Le navigateur Othère vécut pendant quelque temps chez ces Norwégiens qu’il appelle Northmen. De là, il continua sa route vers le nord, en côtoyant les terres de la Laponie, dont il nomme la partie méridionale Finna, et la partie boréale Terfenna. 11 parcourut en six jours de navigation trois cents lieues jusqu'auprès du cap Nord, qu'il ne put doubler d'abord faute d’un vent d'ouest; mais après un court séjour dans les terres voisines de ce cap, il le dépassa et dirigea sa navigation à l’est pendant quatre jours. Ainsi il côtoya le cap Nord jusqu'au-delà de Wardhus; ensuite par un vent du nord il tourna vers le midi, et ne s'arrêta qu'auprès de l'embouchure d'unegrande rivière habitée par des peuples appelés Beormas, qui, selon son rapport, furent les premiers habitants sédentaires qu'il eût trouvés dans tout ie cours de cette navigation; n'ayant, dit-il, point vu d'habitants fixes sur les côtes de Finna et de Terfenna {c’est-à-dire sur toutes les côtes de la Laponie), maïs seulement des chasseurs et des pêcheurs , encore en assez petit nombre. Nous devons observer que la Laponie s'appelle encore aujourd'hui Finmark où Finnamark en danois , et que dans l’ancienne langue danoise, mark signifie contrée. Aïnsi, nous ne pouvons douter qu'autrefois la Laponie ne se soit appelée Finna; les Lapons, par conséquent, étaient alors les Finnois, et c'est probablement ce qui a fait croire que les Lapons tiraient leur origine des Finnois. Mais si l’on fait attention que la Finlande d'aujourd'hui est située entre l’ancienne terre de Finna (ou Laponie méridionale), le golfe de Bothnie, celui de Finlande et le lac Ladoga, et que cette même contrée, que nous nommons maintenant Finlande, s'appelait alors Cwenland et non pas Finmark ou Finland; on doit croire que les habitants de Cwenland , aujourd'huiles Finlandais ou Finnois, étaientun
1 Voyez cette carte à la fin des notes sur le premier chapitre du premier livre d'Ælfred sur Orosius, Londres, 1775, in-6°,
peuple différent des vrais et anciens Finnois qui sont les Lapons ; et de tout temps la Cwenland ou Finlande d'aujourd'hui n'étant séparée de la Suède et de la Livonie que par des bras de mer assez étroits, les habitants de cette contrée ont dû communiquer avec ces deux nations :
aussi les Finlandais actuels sont-ils semblables aux habitants de la Suède ou de la Livonie, et en même temps très-différents des Lapons ou Finnois d'autrefois, qui, de temps immémorial, ont formé une espèce ou race particulière d'hommes.
À l'égard des Beormas où Bormais, il ya, comme je l'ai dit, toute apparence que ce sont les Borandais ou Borandiens, et que la grande rivière dont parlent Othère et Wulfstant est le fleuve Petzora et non la Dwina; car ces anciens voyageurs trouvèrent des vaches marines sur les côtes de ces Beormas, et même ils en rapportèrent des dents au roi Ælfred. Or, il n'y a point de morses ou vaches marines dans la mer Baltique, ni sur les côtes occidentales, septentrionales et orientales de la Laponie; on ne les a trouvées que dans la mer Blanche et audelà d'Archangel , dans les mers de Ja Sibérie septentrionale, c’est-à-dire sur les côtes des Borandiens et des Samoïèdes.
Au reste, depuis un siècle, les côtes occidentales de la Laponie ont été bien reconnues et mème peuplées par les Danois; les côtes orientales l'ontété par les Russes, et celles Zu golfe de Bothnie par les Suédois ; en sorte qu'il ne reste en propre aux Lapons qu'une petite partie de l'intérieur de leur presqu'’ile.
« À Egedesminde, dit M. P.,ausoixante-buitième degré dix minutes de latitude, il y a un marchand , un assistant et des matelots danois qui y habitent toute l'année. Les loges des Christians-Haab etde Claus-Haven, quoiquesituées à soixante-huit degrés trente-quatre minutes de latitude, sont occupées par deux négociants en chef, deux aides et un train de mousses. Ces loges, dit l’auteur, touchent l'embouchure de l'Eyssiord.…. A Jacob-Haven , au soixante-neuvième degré , cantonnent en tout temps deux assistants de la Compagnie du Groënland, avec deux matelots et un prédicateur pour le service des sauvages. A Rittenbenk, au soixante-neuvième degré trente-sept minutes , est l'établissement fondé en 1755 par le négociant Dalager:; il y a un commis, des pêcheurs, ete... La maison de pêche de Noogsoack , au soixante-on-
HISTOIRE NATURELLE
zième degré six minutes, est tenue par un marchand , avec un train convenable; et les Danois, qui y séjournent depuis ce temps, sont sur le point de reculer encore de quinze lieues vers le nord leur habitation. »
Les Danoissesont donc établis jusqu'ausoixante-onzième ou soixante-douzième degré, c'està-dire à peu de distance de la pointe septentrionale de la Laponie; et de l'autre côté les Russes ont les établissements de Waranger et de Ommegan, sur la côte orientale, à la même hauteur à peu près de soixante-onze et soixantedouze degrés; tandis que les Suédois ont pénétré fort avant dans les terres au-dessus du golfe de Bothnie, en remontant les rivières de Calis, de Tornéo, de Kimi, et jusqu'au soixante-huitième degré, où ils ont les établissements de Lapyerf et Piala. Ainsi les Lapons sont resserrés de toutes parts, et bientôt ce ne sera plus un peuple, si, comme le dit M. Klingstedt, ils sont dès aujourd'hui réduits à douze cents familles.
Quoique depuis longtemps les Russes aillent à la pêche des baleines jusqu’au golfe Linchidolin , et que dans ces dernières trente ou quarante années ils aient entrepris plusieurs grands voyages en Sibérie, jusqu'au Kamtschatka, je ne sache pas qu'ils aient rien publié sur la contrée de la Sibérie septentrionale au-delà des Samoiïèdes , du côté de l'orient , c’est-à-dire audelà du fleuve Jeniscé. Cependant il y a une vaste terre située sous le cercle polaire, et qui s'étend beaucoup au-delà vers le nord, laquelle est désignée sous le nom de Piasida, et est bornée à l'occident par le fleuve Jeniscé jusqu'à son embouchure, à l’orient par le golfe Linchidolin, au nord par les terres découvertes en 1664 par Jelmorsem, auxquelles on a donné le nom de Jelmorland, et au midi par les Tartares Tonguses. Cette contrée, qui s'étend depuis le soixante-troisième jusqu'au soixante treizième degré de hauteur, contient des habitants, qui sont désignés sous le nom de Patati, lesquels, par le climat et par leur situation le long des côtes de la mer, doivent ressembler beaucoup aux Lapons et aux Samoïèdes. Ils ne sont même séparés de ces derniers que par le fleuve Jeniscé; mais je n'ai pu me procurer aucune relation ni même aucune notice sur ces peuples Patates que les voyageurs ont peut-être réunis avec les Samoïèdes ou avec les Tonguses.
En avancant toujours vers l’orient et sous la
DE L'HOMME
même latitude, on trouve encore une grande étendue de terre située sous le cercle polaire , et dont la pointe s'étend jusqu'au soixante-treizième degré; cette terre forme l'extrémité orientale et septentrionale de l'ancien continept. On y a indiqué des habitants, sous le nom de Schelati et Tsuktschi, dont nous ne connaissons presque rien que le nom !. Nous pensons néanmoins que comme ces peuples sont au nord de Kamtschatka, les voyageurs russes les ontréunis, dans leurs relations, avec les Kamtschadales et les Koriaques, dont ils nous ont donné de bonnes descriptions qui méritent d'être ici rapportées.
« Les Kamtschadales, dit M. Steller, sont petits et basanés; ils ont les cheveux noirs, peu de barbe, le visage large et plat, le nez écrasé, les traits irréguliers, les yeux enfoncés, la bouche grande, les lèvres épaisses , les épaules larges, les jambes grêles et le ventre pendant ?, »
Cette description, comme l'on voit, rappro— che beaucoup les Kamtschadales des Samoïèdes ou des Lapôns, qui néanmoins en sont si prodigieusement éloignés qu'on ne peut pas même soupçonner qu'ils viennent les uns des autres; et leur ressemblance ne peut provenir que de l'influence du climat, qui est le même, et qui par conséquent a formé des hommes de même espèce, à mille lieues de distance les uns des autres,
Les Koriaques habitent la partie septentrio— pale du Kamtschatka ; ils sont errants comme les Lapons, et ils ont des troupeaux de rennes qui font toutes leurs richesses. Ils prélendent guérir les maladies en frappant sur des espèces de petits tambours. Les plus riches épousent plusieurs fenunes, qu'ils entretiennent dans des endroits séparés, avec des rennes qu'ils leur donnent. Ces horiaques errants diffèrent des Koriaques fixes ou sédenlaires , non-seulement par les mœurs, mais aussi un peu par les traits.
1 «Ontrouvechez ces peuples Tsuklschi, au nord de l'ex- « trémité de l'Asie, les mèmes mœurs et les mêmes usages « que Paul dit avoir observés chez les habitants de Camul. « Lorsqu'unétranger arrive, ces peuples viennentluioffrir « leurs femmesetleurs filles; sile voyageur ne lestrouve pas « assez belles etassez jeunes, ils en vont chercher dans les « villages voisins. Du reste ces peuples onLl'ämeélevée; ils « idolätrent l'indépendance et la liberté , ils préférent tous « la mort à l'esclavage. » Voilà la seule notice sur ces peuples Tsukischi que j'aie pu recueillir. Journal étranger ; juillet 1762; Extrait du Voyage d'Asie en Amérique par M. Muller. Londres , 4761.
: Histoire générale des Voyages, tome XIX , pages 276 et suiv.
Les Koriaquessédentairesressemblentaux Kamtschadales: mais les Koriaques errants sont encore plus petits de taille, plus maigres, moins robustes, moins courageux ; ils ent le visage ovale, les yeux ombragés de sourcils épais, le nez court et la bouche grande; les vêtements des uns et des autres sont de peaux de rennes, etles Koriaques errants vivent sous des tentes et habitent partoutoù il y a de la mousse pour leurs rennes !. I] parait done que cette vie errante des Lapons, des Samoiïèdes et des Koriaques, tient au pâturage des rennes : comme ces animaux font non-seulement tout leur bien, mais qu'ils leursont utiles et très-nécessaires, ilss'attachent à les entretenir et à les multiplier; ils sont done forcés de changer de lieu, dès que leurs troupeaux en ont consommé les mousses.
Les Lapons, les Samoièdes et les Koriaques, si semblables par la taille, la coeur, la figure, le naturel et les mœurs, doivent donc être regardés comme une mêmeespèce d'hommes, une même race dans l'espèce humaine prise en général, quoiqu'il soit bien certain qu'ils ne sont pas de la même nation. Les rennes des Koriaques ne proviennent pas des rennes lapons, etnéanmoins cesont bien des animaux de même espèce. Il en est de même des Koriaques et des Lapons; leur espèce ou race est la même, et sans provenir l’une de l’autre, elles proviennent également de leur climat, dout les influences sont les mêmes.
Cette vérité peut se prouver encore par la comparaison des Groënlandais avec les Koriaques, les Samoïèdes et les Lapons; quoique les Groënlandais paraissent être séparés des uns et des autres pard'assez grandes étendues de mer, ils ne leur ressemblent pas moins, parce que le climat est le même. Il est done très-inutile pour notre objet de rechercher si les Groënlandais tirent leur origine des Islandais ou des Norvésiens, comme l'ont avancé plusieurs auteurs ; ou si, comme le prétend M. P., ils viennent des Américains ?. Car de quelque part que les hommes d'un pays quelconque tirent leur première origine, le climat où ils s'habitueront influera si fort, à la longue, sur leur premier état de nature, qu'après un certain nombre de générations, tous ces hommes se ressemblerent, quand même ils seraient arrivés de différentes vontrées fort éloignées les unes des autres, et
‘Histoire gén. des voyages, tome XJX, pag. 549 ct suiv. = Recherches sur les Américaius, tome 1, page 35.
que primitivement ils eussent été très-dissemblables entre eux. Que les Groënlandais soient venus des Esquimaux d'Amérique ou des Islandais; que les Lapons tirent leur origine des Finlandais, des Norvégiens ou des Russes ; que les Samoiïèdes viennent ou non des Tartares, et les Koriaques des Monguls ou des habitants d'Yeço, il n’en sera pas moins vrai que tous ces peuples distribués sous le cerele aretique ne soient devenus des hommes de même espèce dans toute l'étendue de ces terres septentrionales.
Nous ajouterons à la description que nous avons donnée des Groënlandais, quelques traits tirés de la relation récente qu'en a donnée M. Crantz. Ils sont de petitetaille; il y en apeu qui aient cinq pieds de hauteur ; ils ont le visage large et plat, les joues rondes, mais dont les os s'élèvent en avant; les yeux petits et noirs, le nez peu saillant, la lèvre inférieure un peu plus grosse que celle d’en haut, la couleur olivâtre; les cheveux droits, raides et longs; ils ont peu de barbe, parce qu'ils se l’arrachent : ils ont aussi la tête grosse, mais les mains et les pieds petits, ainsi que les jambes et les bras ; la poitrine élevée, les épaules larges et le corps bien musclé!. Ils sont tous chasseurs où pêcheurs, et ne vivent que des animaux qu'ils tuent : les veaux marins et les rennes font leur principale nourriture ; ils en font dessécher la chair avant de la manger, quoiqu'ilsen boiventlesangtoutchaud ; ils mangent aussi du poisson desséché, des sarcelles et d’autres oiseaux qu'ils font bouillir dans de l’eau de mer ; ils font des espèces d’omelettes de leurs œufs, qu'ils mêlent avec des baies de buisson et de l’angélique dans de l'huile de veau marin. Ils ne boivent pas de l'huile de baleine, ils ne s’en servent qu'à brüler, et entretiennent leurs lampes avec cette huile. L'eau pure est leur boisson ordinaire. Les mères et les nourrices ont une sorte d'habillement assez ample par derrière pour y porter leur enfants. Ce vêtement , fait de pelleteries , est chaud et tient lieu de linge et de berceau; on y met l'enfant nouveau-né tout nu. Ils sont en général si malpropres qu'on ne peut les approcher sans dégoût, ils sentent le poisson pourri : lesfemmes, pour corrompre cette mauvaise odeur, se lavent avec de l'urine, et les hommes ne se lavent jamais. Ils ont des tentes pour l'été et des espèces
‘ Crantz, Historie von Groënland, tome 1, page 178.
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de maisonnettes pour l'hiver, et la hauteur de ces habitations n’est que de cinq ou six pieds; elles sont construites ou tapissées de peaux de veaux marins et de rennes : ces peaux leur serventaussidelits. Leurs vitres sontdes boyaux transparents de poissons de mer. Ils avaient des arcs, et ils ont maintenant des fusils pour la chasse; et pour la pêche, des harpons, des lances et des javelines armées de fer ou d'os de poisson; des bateaux , même assez grands, dont quelques-uns portent des voiles faites duchanvre ou du lin qu'ils tirent des Européens, ainsi que le fer et plusieurs autres choses, en échange des pelleteries et des huiles de poisson qu'ils leur donnent. Ils se marient communément à l’âge devingtans, et peuvent, s’ilssont aisés, prendre plusieurs femmes. Le divorce, en cas de mécontentement, est non-seulement permis, mais d’un usage commun ; tous les enfants suivent lamère, et après sa mort ne retournent pas auprès de leur père. Au reste, le nombre des enfants n'est jamais grand; il est rare qu’une femme en produise plus de trois ou quatre. Elles accouchent aisément et se relèvent dès le jour même pour travailler. Elles laissent téter leurs enfants jusqu'à trois ou quatre ans. Les femmes, quoique chargées de l'éducation de leurs enfants, des soins de la préparation des aliments, des vêtementsetdes meubles detoute la famille ; quoique forcées de conduire les bateaux à la rame, et même de construire les tentes d'été et les huttes d'hiver, ne laissent pas, malgré ces travaux continuels, de vivre beaucoup plus long-temps que les hommes qui ne font que chasser ou pêcher. M. Crantz dit qu'ils ne parviennent guère qu'à l'âge de cinquante ans , tandis que les femmes vivent soixante-dix à quatre-vingts ans. Ce fait, s’il était général dans ce peuple, serait plus singulier que tout ce que nous venons d'en rapporter.
Au reste, ajoute M. Crantz, je suis assuré par les témoins oculaires que les Groënlandais ressemblent plus aux Kamtschadales, aux Tongous et aux Calmoucks de l'Asie, qu'aux Lapons d'Europe. Sur la côte occidentale de l’'Amérique septentrionale, vis-à-vis de Kamtschatka, on a vu des nations qui, jusqu'aux traits même, ressemblent beaucoup aux Kamtschadales *, Les voyageurs prétendent avoir observé en général dans tous les sauvages de l'Amérique sep-
1 Crantz, Historie von Groënland, tome}, pag. 332 et suiv.
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tentrionale, qu’ils ressemblent beaucoup aux Tartares orientaux , surtout par les yeux, le peu de poil sur le corps et la chevelure longue, droite et touffue !.
Pour abréger, je passe sous silence les autres usages et les superstitions des Groëniandais que M. Crantz expose fort au long ; il suffira de dire que ces usages, soit superstitieux, soit raisonnables , sont assez semblables à ceux des Lapons, des Samoïèdes et des Koriaques; plus on les comparera et plus on reconnaitra que tous ces peuples voisins de notre pôle ne forment qu'une seule et même espèce d'hommes , c’està-dire une seule race difiérente de toutes les autres dans l'espèce humaine , à laquelle on doit encore ajouter celle des Esquimaux du nordde l'Amérique, quiressemblent aux Groënlandais, et plus encore aux Koriaques du Kamtschatka, selon M. Steller. |
Pour peu qu’on descende au-dessous du cerele polaire en Europe, on trouve la plus belle race de l'humanité. Les Danois, les Norvégiens, les Suédois, les Finlandais, les Russes, quoique un peu différents entre eux, seressemblen assez pour ne faire avec les Polonais , les Allemands, et même tous les autres peuples del'Europe , qu'une seule et même espèce d'hommes diversifiée à l'infini par le mélange des différentes nations. Mais en Asie on trouve au-dessous de la zone froide une race aussi laide que celle del' Europe est belle : je veux parler de la race tartare qui s'étendait autrefois depuis la Moscovie jusqu'au nord de la Chine; j'y comprends les Ostiaques qui occupent de vastes terres au midi des Samoïèdes , les Calmoucks , les Jakutes, les Tongous, et tous les Tartares septentrionaux, dont les mœurs et les usages ne sont pas les mêmes, mais qui se ressemblent tous parla figure du corps et parladifformité des traits. Néanmoins depuis que les Russes se sont établis dans toute l'étendue de la Sibérie et dans kes contrées adjacentes, il y a eu nombre de mélanges entre les Russes et les Tartares , et ces mélanges ont prodigieusement changé la figure et les mœurs de plusieurs peuples de cette vaste contrée. Par exemple, quoique les anciens voyageurs nous représententles Ostiaques comme ressemblants aux Samoïèdes; quoiqu'ils soient encore errants et qu’ils changent de demeure comme eux, suivant le besoin qu'ils ont
1 Histoire des Quadrupèdes , par Schreber, tom. I, pag.27.
de pourvoir à leur subsistance par la chasse ou par la pêche ; quoiqu'ils se fassent des tentes et des huttes de la même façon; qu'ils se servent aussi d’arcs, de flèches et de meubles d’écorce de bouleau; qu’ils aient des rennes et des femmes autant qu'ils peuvent en entretenir; qu'ils boivent le sang des animaux tout chaud ; qu’en un mot, ils aient presque tous les usages des Samoïèdes ; néanmoins MM. Gmelin et Muller assurent que leurs traits diffèrent peu de ceux des Russes, et que leurs cheveux sont toujours ou blonds ou roux. Si les Ostiaques d'aujourd'hui ont les cheveux blonds, ils ne sont plus les mêmes qu'ils étaient ci-devant ; car tous avaient les cheveux noirs et les traits du visage à peu près semblables aux Samoïèdes. Au reste ces voyageurs ont pu confondre le blond avec le roux , et néanmoins dans la nature de l'homme ces deux couleurs doiventêtre soigneusement distinguées, le roux n'étant que le brun ou le noir trop exalté , au lieu que le blond est le blanc coloré d’un peu de jaune , et l'opposé du noir ou du brun. Cela me parait d'autant plus vraisemblable que les Votjackes ou Tarlares vagolisses ont tous les cheveux roux, au rapport de ces mêmes voyageurs , et qu’en général les roux sontaussi communs dans l'Orient que les blonds y sont rares.
A l'égard des Tongous , il paraît, par le témoignage de MM. Gmelin et Muller, qu'ils avaient ci-devant des troupeaux de rennes et plusieurs usages semblables à ceux des Samoiïèdes , et qu'aujourd'hui ils n’ont plus de rennes et se servent de chevaux. Ilsont, disent ces voyageurs , assez de ressemblance avec les Calmoucks , quoiqu'ils n'aient pas la face aussi large et qu'ils soient de plus petite taille. Ils ont tous les cheveux noirs et peu de barbe; ils l’arrachent aussitôt qu'elle parait; ils sont errants et transportent leurs tentes et leurs meubles avec eux. Ils épousent autant de femmes qu'il leur plait. Ils ont des idoles de bois ou d'argile, auxquelles ils adressent des prières pour obtenir une bonne pêche ou une chasse heureuse; ce sont les seuls moyens qu'ils aient de se proceurer leur subsistance !. On peut inférer de ce récit, que les Tongous font la nuance entre la race des Samoïèdes et celle des Tartares, dont le prototype, ou si l'on veut la caricature , se trouve chez les Calmoucks, qui sont les plus
4 Relation de MM. Gmelin et Muller. Histoire générale des Voyages, tome XVIIL, page 245.
Iaids de tous les hommes. Au reste, cette vaste partie de notre continent, laquelle comprend la Sibérie, et s'étend de Tobolsk à Kamtschatka, et de la mer Caspienne à la Chine, n’est peuplée que de Tartares, les uns indépendants, les autres plus ou moins soumis à l'empire de Russie, ou bien à celui de la Chine; mais tous encore trop peu connus pour que nous puissions rien ajouter à ce que nous en avons dit, p. 270 et suivantes.
Nous passerons desTartares aux Arabes, qui ne sont pas aussi différents par les mœurs qu'ils le sont par le climat. M. Nierbubr, de la Société royale de Gottingen , a publié une relation curieuse et savante de l'Arabie, dont nous avons tiré quelques faits que nous allons rapporter. Les Arabes ont tous la même religion sans avoir les mêmes mœurs; les uns habitent dans des villes ou villages , les autres sous des tentes en familles séparées. Ceux qui habitent les villes travaillent rarement en été depuis les onze heures du matin jusqu’à trois heures du soir, à cause de la grande chaleur; pour l'ordinaire ils emploient ce temps à dormir dans un souterrain où le vent vientd'en hautpar une espècede tuyau, pour faire circuler l'air. Les Arabes tolèrenttoutes les religions et en laissent le libre exercice aux Juifs, aux Chrétiens, aux Banians ; ils sont plus affables pour les étrangers, plus hospitaliers, plus généreux que les Turcs. Quand ils sont à table ils invitent ceux qui surviennent à manger avec eux : au contraire, les Turcs se cachent pour manger, crainte d'inviter ceux qui pourraient les trouver à table.
La coiffure des femmes arabes, quoique simple, est galante: elles sont toutes à demi ou au quart voilées. Le vêtement du corps est encore plus piquant; ce n’est qu'une chemise sur un léger caleçon, le tout brodé ou garni d'agréments de différentes couleurs. Elles se peignent les ongles de rouge , les pieds et les mains de jaunebrun , et les sourcils et le bord des paupières de noir. Celles qui habitent la campagne dans les plaines ont le teint et la peau du corps d'un jaune-foncé ; mais dans les montagnes on trouve de jolis visages, même parmi les paysannes.
L'usage de l'inoculation, si nécessaire pour conserver la beauté, est ancien et pratiqué avec succes en Arabie. Les pauvres Arabes-Bédouins qui manquent de tout, inoculent leurs en-
fants avee une épine , faute de meilleurs instru- |
ments.
HISTOIRE NATURELLE
En généralles Arabessontfortsobres, et même ils ne mangent pas de tout à beaucoup près, soit superstition , soit faute d’appétit : ce n’est pas néanmoins délicatesse de goût , car la plupart mangent des sauterelles. Depuis Babel- Mandel jusqu'à Bara on enfile les sauterelles pour les porter au marché. Ils broient leur blé entre deux pierres, dont la supérieure se tourne avec la main. Les filles se marient de fort bonne heure, à neuf, dix et onze ans dans les plaines; mais dansles montagnes, les parents lesoblisent d'attendre quinze ans.
« Les habitants des villes arabes, dit M. Nierbubr, surtout de celles qui sont situées sur les côtes de la mer, ou sur la frontière. ont, à cause de leur commerce, tellement été mêlés avec les étrangers , qu'ils ont perdu beaucoup de leurs mœurs et coutumes anciennes : mais les Bédouins , les vrais Arabes, qui ont toujours fait plus de cas de leur liberté que de l’aisance et des richesses, vivent en tribus séparées sous des tentes, et gardent encore la même forme de gouvernement, les mêmes mœurs et les mêmes usages qu'avaient leurs ancêtres dès les temps les plus reculés. Ils appellent en général tous leurs nobles schechs ou schæch. Quand ces schechs sonttrop faibles pour se défendrecontre leurs voisins , ils s'unissent avec d’autres, et choisissent un d’entre eux pour leur grand chef. Plusieurs des grands élisent enfin, de l’aveu des petits schechs, un plus puissant encore, qu'ils nomment sehechelkbir ou scheckes-schiüch, et alors la famille de ce dernier donne son nom à toute la tribu... L'on peut dire qu'ils naissent toussoldats, et qu'ils sont tous pâtres. Les chefs des grandes tribus ont beaucoup de chameaux | qu'ils emploient à la guerre, au commerce, ete.; les petites tribus élèvent destroupeaux de moutons... Les schechs vivent sous des tentes , et laissent le soin de l'agriculture et des autrestravaux pénibles à leurs sujets qui logent dans de misérables huttes. Ces Bédouins, accoutumés à vivreen plein air, ont l'odorat très-fin : les villes leur plaisent si peu, qu'ils ne comprennent pas comment des gens qui se piquent d’aimer la propreté, peuvent vivre au milieu d’un air si impur… Parmi ces peuples, Pautorité reste dans la famille du grand ou petit schech qui règne, sans qu'ils soient assujettis à en choisir l'aîné; ils élisent le plus capable des fils ou des parents, pour succéder au gouvernement; ils paienttrès- | peu ou rien à leurs supérieurs. Chacun des pe-
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tits schechs porte la parole pour sa famille, et ilen est le chefetle conducteur : legrandschech est obligé par là de les regarder plus comme ses alliés que comme ses sujets ; car si son gouvernement leur déplait, et qu'ils ne puissent pas le déposer , ils conduisent leurs bestiaux dans la possession d’une autre tribu, qui d'ordinaire est charmée d'en fortilier son parti. Chaque petit schech est intéressé à bien diriger sa famille, s’il ne veut pas être déposé où abandonné...
Jamais ces Bédouins n'ont pu être entièrement subjugués par des étrangers... mais les Arabes d’auprès de Bagdad, Mosul, Orfa, Damask et Haled, sont en apparence soumis au sultan. »
Nous pouvons ajouter à cette relation de M. Nierbuhr, que toutes les contrées de l’Arabie, quoique fort éloignées les unes des autres, sont également sujettes à de grandes chaleurs, et jouissent constamment du ciel le plus serein; et que tous les monuments historiques attestent que l'Arabie était peuplée dès la plus haute antiquité. Les Arabes, avec une assez petite taille, un corps maigre, une voix grèle, ont un tempérament robuste, le poil brun, le visage basané, les yeux noirs et vifs, une physionomie ingénieuse , mais rarement agréable : ils attachent de la dignité à leur barbe, parlent peu, sans gestes, sans s'interrompre, sans se choquer dans leurs expressions ; ils sont flegmatiques, mais redoutables dans la colère; ils ont de lintelligence, et même de l'ouverture pour les sciences, qu'ils cultivent peu : ceux de nos jours n’ont aucun monument de génie. Le nombre des Arabes établis dans le désert peut monter à deux millions : leurs habits, leurs tentes, leurs cordages , leurs tapis, tout se fait avec la laine de leurs brebis, le poil de leurs chameaux et de leurs chèvres".
Les Arabes , quoique flegmatiques , le sont moins que leurs voisins les Égyptiens; M. le chevalier Bruce, qui a vécu longtemps chez les uns et chez les autres , m'assure que les Égyptiens sont beaucoup plus sombres et plus mélancoliques que les Arabes, qu'ils se sont fort peu mélés les uns avec les autres, et que chacun de ces deux peuples conserve séparément sa langue et ses usages. Cet illustre voyageur, m'a encore donné les notes suivantes, que je me fais un plaisir de publier.
À l'article où j'ai dit qu'en Perse et en Tur-
‘ Histoire philosophique et politique. Amsterdam, 1772, tome ], pages 410 et suiv,
quie il y a grande quantité de belles femmes de toutes couleurs, M. Bruce ajoute qu'il se vend tous les ans à Moka plus de trois mille jeunes Abyssines , et plus de mille dans les autres ports de l'Arabie , toutes destinées pour les Turcs. Ces Abyssines ne sont que basanées : les femmes noires arrivent des côtes de la mer Rouge, ou bien on les amène de l'intérieur de l'Afrique, etnommémentdu districtde Darfour : car, quoi qu'il y ait des peuples noirs sur les côtes de la mer Rouge, ces peuples sont tous mahométans, et l'on ne vend jamais les mahométans, mais seulement les chrétiens ou paiens, les premiers venant de l’Abyssinie , et les derniers de l'inté rieur de l'Afrique.
J'ai dit, d'après quelques relations, que les Arabes sont fort endurcis au travail; M. Bruce remarque , avec raison, que les Arabes étant tous pasteurs, ils n’ont point de travail suivi, et que cela ne doit s'entendre que des longues courses qu'ils entreprennent, paraissant infatigables, et souffrant la chaleur, la faim et la soif, mieux que tous les autres hommes.
J'ai dit que les Arabes , au lieu de pain , se nourrissent de quelques graines sauvages qu'ils détrempent et pétrissent avec le lait de leur bétail. M. Bruce m'a appris que tous les Arabes se nourrissent de couscousoo ; c'est une espèce de farine cuite à l’eau. Ils se nourrissent aussi de lait, et surtout de celui des chameaux : ce n'est que dans les jours de fêtes qu'ils mangent de la viande, et cette bonne chère n'est que du chameau et de la brebis. A l'égard de leurs vêtements, M. Bruce dit que tous les Arabes riches sont vêtus, qu'il n'y a que les pauvres qui soient presque nus; mais qu'en Nubie la chaleur est si grande en été, qu'on est forcé de quitter ses vêtements, quelque légers qu'ils soient. Au sujet des empreintes que les Arabes se font sur la peau , il observe qu'ils font ces marques ou empreintes avec de la poudre à tirer et de la mine de plomb; ils se servent pour cela d’une aiguille et non d’une lancette. IIn'y aque quelques tribus dans l'Arabie déserte et les Arabes de Nubie, qui se peignent les lèvres; mais les nègres de la Nubie ont tous les lèvres peintes ou les joues cicatrisées et empreintes de cette même poudre noire. Au reste, ces différentes impressions que les Arabes se font sur la peau , désignent ordinairement leurs différentes tribus.
Sur les habitants de Barbarie, M. Bruce assure que non-seulement les enfants des Barba-
resques sont fort blancs en naissant, mais il ajoute un fait que je n'ai trouvé nulle part; c’est que les femmes qui habitent dans les villes de Barbarie, sont d'une blancheur presque rebutante , d'un blanc de marbre qui tranche trop avec le rouge très-vif de leurs joues, et que ces femmes aiment la musique et la danse, au point d'en être transportées; il leur arrive même de tomber en convulsions et en syncope lorsqu'elles s’y livrent avec excès. Ce blanc matdes femmes de Barbarie , se trouve quelquefois en Languedoc et sur toutes nos côtes de la Méditerranée. J'ai vu plusieurs femmes de ces provinces avec le teint blanc mat et les cheveux bruns ou noirs.
Au sujetdes Cophtes, M. Bruce observe qu’ils sont les ancêtres des Égyptiens actuels, et qu'ils étaient autrefois chrétiens et non mahométans ; que plusieurs de leurs descendants sont encore chrétiens, et qu'ils sont obligés de porter une sorte de turban différent et moins honorable que celui des mahométans. Les autres habitants de l'Égypte sont des Arabes-Sarrasins , qui ont conquis le pays, et se sont mêlés par force avec les naturels. Ce n’est que depuis très-peu d’années (dit M. Bruce) que ces maisons de piété ou plutôt de libertinage, établies pour le service des voyageurs, ont été supprimées; ainsi cet usage a été aboli de nos jours.
Au sujet de la taille des Égyptiens, M. Bruce observe que la différence de la taille des hommes, qui sont assez grands et menus , et des femmes, qui généralement sont courtes et trapues en Égypte, surtout dans les campagnes, ne vient pas de la nature, mais de ce que les garçons ne portent jamais de fardeaux sur la tête, au lieu que les jeunes filles de la campagne vont tous les jours plusieurs fois chercher de l’eau du Nil, qu'elles portent toujours dans une jarre sur leur tête, ce qui leur affaisse le cou et la taille , les rend trapues et plus carrées aux épaules : elles ont néanmoins les bras et les jambes bien faits, quoique fort gros; elles vont presque nues, ne portant qu'un petit jupon très-court. M. Bruce remarque aussi que, comme je l'ai dit, le nombre des aveugles en Égypte est très-considérable, et qu'il y a vingtcinq mille personnes aveugles nourries dans les hôpitaux de la seule ville du Caire.
Au sujet du courage des Égyptiens ;, M. Bruce observe qu’ils n'ont jamais été vaillants; qu'anciennement ils ne faisaient la guerre qu'en nre-
HISTOIRE NATURELLE
nant à leur solde des troupes étrangères; qu'ils avaient une si grande peur des Arabes, que pour s’en défendre ils avaient bâti une muraille depuis Pelusium jusqu’à Héliopolis; mais que ce grand rempart n’a pas empêché les Arabes deles subjuguer. Au reste, les Égyptiens actuels sont très-paresseux, grands buveurs d’eau-devie, si tristes et si mélancoliques qu'ils ont besoin de plus de fêtes qu'aucun autre peuple.
Ceux qui sont chrétiens ont beaucoup plus de haine contre les catholiques romains.que contre les mahométans.
Au sujet des nègres, M. Bruce m’a fait une remarque de la dernière importance ; c'est qu'il n'y à de nègres que sur les côtes , c’est-à-dire, sur les terres basses de l'Afrique ; et que dans l'intérieur de cette partie du monde, les hommes sont blancs, même sous l'équateur ; ce qui prouve encore plus démonstrativement que je n'avais pu le faire, qu'en général la couleur des hommes dépend entièrement del'influence et de la chaleur du climat, et que la couleur noire est aussi accidentelle dans l'espèce humaine que le basané, le jaune ou le rouge; enfin, que cette couleur noire ne dépend uniquement , comme je l'ai dit, que des circonstances locales et particulières à certaines contrées où la chaleur est excessive.
Les nègres de la Nubie (m’a dit M. Bruce) ne s'étendent pas jusqu’à la mer Rouge; toutes les côtes de cette mer sont habitées ou par les Arabes ou par leurs descendants. Dès le huitième degré de latitude nord, commence le peuple de Galles, divisé en plusieurs tribus, qui s'étendent peut-être de là jusqu'aux Hottentots; et ces peuples de Galles sont pour la plupart blancs. Dans ces vastes contrées comprises entre le dix-huitième degré de latitude nord et le dix-huitième degré de latitude sud, on ne trouve des nègres que sur les côtes et dans les pays bas voisins de la mer; mais dans l'intérieur, où les terres sont élevées et montagneuses, tous les hommes sont blancs. Ils sont même presque aussi blanes que les Européens, parce que toute cette terre de l’intérieur del Afrique est fort élevée sur la surface du globe, et n’est point sujette à d'excessives chaleurs ; d’ailleurs, il y tombe de grandes pluies continuelles dans certaines saisons, qui rafraichissent encore la terre et l’air, au point de faire de ce climat une région tempérée. Les montagnes qui s'étendent depuis le tropique du Cancer jusqu'à la
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pointe de l'Afrique, partagent cette grande presqu'ile dans sa longueur, et sont toutes habitées par des peuples blanes. Ce n’est que dans les contrées où les terres s'abaissent que l’on trouve des nègres; or, elles se dépriment beaucoup du côté de l’occident vers les pays de Congo, d'Angole , ete., et tout autant du côté de l'orient, vers Mélinde et Zanguebar : c’est dans ces contrées basses, excessivement chaudes , que se trouvent des hommes noirs, les nègres à l'occident, et les Cafres à l’orient. Tout le centre de l'Afrique est un pays tempéré et assez pluvieux , une terre très-élevée et presque partout peuplée d'hommes blanes ou seulement basanés et non pas noirs.
Sur les Barbarins, M. Bruce fait une observation : il dit que ce nom est équivoque ; les habitants de Barberenna , que les voyageurs ont appelés Barbarins, et qui habitent le haut du fleuve Niger ou Sénégal , sont en effet des hom-
. mes noirs, des nègres même plus beaux que
ceux du Sénégal. Mais les Barbarins proprement dits, sont les habitants du pays de Berber ou Barabra , situé entre le seizième et le vingtdeuxième ou vingt-troisième degré de latitude nord ; ce pays s'étend le long des deux bords du Nil, et comprend la contrée de Dongola. Or les habitants de cette terre, qui sont les vrais Barbarins voisins des Nubiens, ne sont pas noirs comme eux; ils ne sont que basanés :
ils ont des cheveux et non pas de la laine, leur nez n’est point écrasé , leurs lèvres sont minces; enfin ils ressemblent aux Abyssins montagnards , desquels ils ont tiré leur origine.
A l'égard de cé que j'ai dit de la boisson ordinaire des Éthiopiens ou Abyssins , M. Bruce remarque qu'ils n’ont point l'usage des tamarins , que cet arbre leur est même inconnu. Ils ont une graine qu’on appelle Teef !, de laquelle
4 Manière de faire le pain avec la graine de la plante appelée Teef, en Abyssinie.
Il faut commencer par tamiser la graine de teef eten ôter tous les corps étrangers, après quoi l'on en fait de la farine ; ensuite on prend une cruche dans laquelle on met un morceau de levain de la grosseur d'une noix; ce levain doit être mis dans le milieu de la farine dont la cruche est remplie. Si l'on fait cette opération sur les sept à huit heures du soir, il faudra le lendemain matin, à sept ou huit heures, prendre un morceau de la masse déjà devenue levain, proportionnée à la quantité de pain que l'on veut faire. On étend la pâte en l'aplatissant comme un gâteau fort mince, sur une pierre polie, sous laquelle il y a du feu; cette pâte ne doit être ni trop liquide ni trop consistante, et il vaut mieux qu'elle soit uu peu trop molle que d'être trop dure, On la couvre ensuite d'un vase ou d'un couvercle élevé de paille, et en huit ou dix mi-
ils font du pain : ils en font aussi une espèce de bière, en la laissant fermenter dans l'eau , et cette liqueur a un goût aigrelet qui a pu la faire confondre avec la boisson faite de tamarins.
Au sujet de la langue des Abyssins, que j'ai dit n'avoir aucune règle, M. Bruce observe qu'il y a à la vérité plusieurs langues en Abyssinie; mais que toutes ces langues sont à peu près assujetties aux mêmes règles que les autres langues orientales : la manière d'écrire des Abyssins est plus lente que celle des Arabes: ils écrivent néanmoins presque aussi vite que nous. Au sujet de leurs habillements et de leur manière de se saluer, M. Bruce assure que les jésuites ont fait des contes dans leurs Lettres édifiantes, et qu'il n'y a rien de vrai de tout ce qu'ils disent sur cela : les Abyssins se saluent sans cérémonie; ils ne portent point d'écharpes, mais des vêtements fort amples, dont j'ai vu les dessins dans les portefeuilles de M. Bruce.
Sur ce que j'ai dit des Acridophages où mangeurs de sauterelles, M. Bruce observe qu’on mange des sauterelles, non-seulement dans les déserts voisins de l'Abyssinie, mais aussi dans la Libyeintérieure près le Palus-Tritonides, et dans quelques endroits du royaume de Maroc. Ces peuples font frire ou rôtir les sauterelles avee du beurre; ils les écrasent ensuite pour les mêler avec du lait et en faire des gâteaux. M. Bruce dit avoir souvent mangé de ces gâteaux, sans en avoir été incommodé.
J'ai dit que vraisemblablement les Arabes ont autrefois envahi l'Éthiopie ou Abyssinie , et qu'ils en ont chassé les naturels du pays. Sur cela M. Bruce observe que les historiens Abyssins qu'il a lus, assurent que de tout temps ou du moins très-anciennement , l'Arabie heureuse appartenait au contraire à l'empire d’Abyssinie; et cela s’est en effet trouvé vrai à l’avénement de Mahomet. Les Arabes ont aussi des époques ou dates fort anciennes de l'invasion des Abyssins en Arabie, et de la conquête de leur propre pays. Mais il est vrai qu'après Mahomet, les Arabes se sont répandus dans les contrées basses de l'Abyssinie, les ont envahies et se sont étendus le long des côtes de la mer jusqu'à Mélinde, sans avoir jamais pénétré dans les terres
nutes, et moins encore selon le feu, le pain est cuit, eton l'expose à l'air. Les Abyssins mettent du levain dans la cruche pour la première fois seulement, après quoi ils n'en mettent plus; la seule chaleur de la cruche suffit pour faire lever le pain. Chaque matin ils font leur pain pour le jour entier. Note communiquée var M, le chevalier Bruce à M. de Buffon.
élevées de l'Ethiopie ou haute Abyssinie : ces deux noms n'expriment que la même région, connue des anciens sous le nom d'Éthiopie , et des modernes sous celui d’Abyssinie.
J'ai fait une erreur en disant que les Abyssins et les peuples de Mélinde ont la mème religion : car les Abyssins sont chrétiens, et les habitants de Mélinde sont mahométans, comme les Arabes qui les ont subjugués; cette différence de religion semble indiquer que les Arabes ne se sont jamais établis à demeure dans la haute Abyssinie.
Au sujet des Hottentots, et de cette excroissance de peau que les voyageurs ont appelée /e tablier des Hottentotes, et que Thévenot dit se trouver aussi chez les Egyptiennes , M. Bruce assure , avec toute raison , que ce fait n’est pas vrai pour les Égyptiennes, ettres-douteux pour les Hottentotes. Voici ce qu'en rapporte M. le vicomte de Querhoënt dans le journal de son voyage, qu'il a eu la bonté de me communiquer!.
« Ilest faux que.les femmes hottentotes aient un tablier naturel qui recouvre les parties de leur sexe; tous les habitants du cap de Bonne- Espérance assurent le contraire, et je l'ai oui dire au lord Gordon qui était allé passer quelque temps chez ces peuples pour en être certain : mais il m'a assuré en même temps que toutes les femmes qu'il avait vues avaient deux protubérances charnues qui sortaient d’entre les grandes lèvres au-dessus du clitoris, et tombaient d'environ deux ou trois travers de doigt; qu'au premier coup d'œil, ces deux excroissances ne paraissaient point séparées. II m'a dit aussi que quelquefois ces femmes s’entouraient le ventre de quelque membrane d'animal , et que c’est ce qui aura pu donner lieu à l’histoire du tablier. Il est fort difficile de faire cette vérification; elles sont naturellement très - modestes : il faut les enivrer pour en venir à bout. Ce peuple n’est pas si excessivement laid que la plupart des voyageurs veulent le faire accroire ; j'ai trouvé qu'il avait les traits plus ap-
prochants des Européens que les nègres d’Afri- | que. Tous les Hottentots que j'ai vus étaient |
d'une taille très-médiocre ; ils sont peu courageux , aiment avec excès les liqueurs fortes, et
* Remarques d'histoire naturelle, faites à bord du vaisseau du roi, la Victoire, pendant les années 1773 et 4774, par M. le vicomte de Querheënt, enseigne de vaisseau,
HISTOIRE NATURELLE
paraissent fort flegmatiques. Un Hottentot e sa femme passaient dans une rue l’un auprès de l'autre, et causaient sans paraitre émus ; tout d'un coup je vis le mari donner à sa femme un soufilet si fort qu'il l'étendit par terre : il parut d'un aussi grand sang-froid après cette action qu'auparavant ; il continua sa route sans faire seulement attention à sa femme qui, revenue un instant après de son étourdissement, hâta le pas pour rejoindre son mari. »
Par une lettre que M. de Querhoënt m'a écrite, le 15 février 1775, il ajoute :
« J'eusse désiré vérifier par moi-même si le tablier des Hottentotes existe : mais c'est une chose très-difficile, premièrement , par la répugnance qu’elles ont de se laisser voir à des étrangers ; et en second lieu, par la grande distance qu'il y a entre leurs habitations et la ville du Cap, dont Les Hottentots s’éloignent même de plus en plus. Tout ce que je puis vous dire à ce sujet, c’est que les Hollandais du Cap qui m'en ont parlé croient le contraire ; et M. Bergh, homme instruit, m'a assuré qu'il avait eu la curiosité de le vérifier par lui-même. »
Ce témoignage de M. Bergh et celui.de M. Gordon me paraissent suffire pour faire tomber ce prétendu tablier, qui m'a toujours paru contre tout ordre de nature. Le fait, quoique affirmé par plusieurs voyageurs, n’a peutêtre d'autre fondement que le ventre pendant de quelques femmes malades ou mal soignées après leurs couches. Mais à l'égard des protubérances entre les lèvres, lesquelles proviennent du trop grand accroissement des nymphes, c’est un défaut connu et commun au plus grand nombre des femmes africaines. Ainsi l’on doit ajouter foi à ce que M. de Querhoënt en dit ici d'après M. Gordon, d'autant qu'on peut joindre à leurs témoignages celui du capitaine Cook.
Les Hottentotes (dit-il) n’ont pas ce tablier de chair dont on a souvent parlé. Un médecin du Cap qui a guéri plusieurs de ces femmes de maladies vénériennes, assure qu'il a seulement vu deux appendices de chair ou plutôt de peau, tenant à la partie supérieure des lèvres, et qui ressemblaient en quelque sorte aux tettes d'une vache, excepté qu'elles étaient plates. II ajoute, qu'elles pendaient devant les parties naturelles, et qu'elles étaient de différentes longueurs dans différentes femmes ; que quelques-unes n’en avaient que d’un demi-pouce, et d'autres de trois à quatre pouces de long.
DE L'HOMME
Sur la couleur des nègres.
L'out ce que j'ai dit sur la cause de la couleur |
des nègres me parait de la plus grande vérité.
C’est la chaleur excessive dans quelques con- !
trées du globe, qui donne cette couleur, ou pour mieux dire, cette teinture aux hommes; et cette teinture pénètre à l'intérieur , car le sang des nègres est plus noir que celui des hommes blanes. Or cette chaleur excessive ne se trouve
dans aucune contrée montagneuse, ni dans au-
cune terre fort élevée sur le globe; et c’est par cette raison que sous l'équateur même les ha-
bitants du Pérou et ceux de l'intérieur de l'A- |
frique ne sont pas noirs. De même cette chaleur excessive ne se trouve point, sous l'équateur , sur les côtes ou terres basses voisines de la mer du côté de l’orient, parce que ces terres basses sont continuellement rafraichies par le vent d'est qui passe sur de grandes mers avant d'y arriver; et c’est par cette raison que les peuples de la Guyane, les Brasiliens, ete., en Amérique, ainsi que les peuples de Mélinde et des autres côtes orientales de l'Afrique, non plus que les habitants des iles méridionales de l'Asie, ne sont pas noirs. Cette chaleur excessive ne se trouve donc que sur les côtes et terres basses occidentales de l'Afrique, où le vent d'est qui règne continuellement, ayantà traverser une immense
étendue de terre, ne peut que s’échauffer en |
passant, et augmenter par conséquent de plusieurs degrés la température naturelle de ces contrées occidentales de PAfrique : c’est par cette raison, c’est-à-dire par cet excès de chaleur provenant des deux circonstances combinées de la dépression des terres et de l’action du vent chaud, que sur cette côte occidentale de l'Afrique on trouve les hommes les plus noirs. Les deux mêmes circonstances produisent à peu près le même effet en Nubie et dans les terres de la Nouvelle-Guinée ; parce que dans ces deux contrées basses le vent d'est n'arrive qu'après avoir traversé une vaste étendue de terre. Au contraire , lorsque ce même vent arrive après avoir traversé de grandes mers, sur lesquelles 1l prend de la fraicheur, la chaleur seule de la zone torride, non plus que celle qui provient de la dépression du terrain, ne suffisent pas pour produire des nègres, et c'est la vraie raison pourquoi il ne s'en trouve que dans ces trois régions sur le globe entier; savoir : 19 le Sénégal, la Guinée et les autres côtes oc- LLLO
cidentales de l'Afrique; 2° la Nubie ou Nigritie; | 30 la terre des Papous ou Nouvelle-Guinée.
Ainsiledomaine desnègres n'est pas aussi vaste, ni leur nombre à beaucoup près aussi grand qu'on pourrait l'imaginer , et je ne sais sur quel fondement M. P. prétend que le nombre des nègres est à celui des blancs comme un est à vingt-trois ‘. Il ne peut avoir sur cela que des aperçus bien vagues; car, autant que je puis en juger, l'espèce entière des vrais nègres est beaucoup moins nombreuse : je ne crois pas même qu'elle fasse la centième partie du genre | humain, puisque nous sommes maintenant informés que l'intérieur de l'Afrique est peuplé d'hommes blancs.
M. P. prononce affirmativementsurun grand nombre de choses , sans citer ses garants; cela | serait pourtant à désirer, surtout pour les faits importants.
« L faut absolument, dit-il, quatre générations mêlées, pour faire disparaitre entièrement la couleur des nègres , et voici l’ordre que la nature observe daus les quatre générations mélées.
« 19 D'un nègre et d’une femme blanche nait le mulâtre à demi noir, à demi blanc, à longs cheveux.
« 20 Du mulâtre et de la femme blanche | provient le quarteron basané, à cheveux longs.
« 3° Du quarteron et d’une femme blanche sort l'octavon , moins basané que le quarteron.
« 4° De l’octavon et d'une femme blanche vient un enfant parfaitement blanc.
« Il faut quatre filiations en sens inverse pour noircir les blancs.
| «1° D'un blanc et d'une négresse sort le mulâtre à longs cheveux.
« 2° Du mulâtre et de la négresse vient le quarteron , qui a trois quarts de noir et un quart de blane.
« 3° Du quarteron et d’une négresse provient l'octavon , qui a sept huitièmes de noir et un huitième de blane.
« 4° De cet octavon et de la négresse vient enfin le vrai nègre à cheveux entortillés ?. »
Je ne veux pas contredire ces assertions de M. P.; je voudrais seulement qu'il nous eût appris d'où il a tiré ces observations , d'autant que je n'ai pu m'en procurer d'aussi précises , quelques recherches que j'aie faites. On trouve dans
{ Recherches sur les Américains , tome 1, page 248. 2 Ibid., p. 217.
l'Histoire de l'Académie des Sciences, année 1724, page 17, l'observation ou plutôt la notice suivante :
« Tout le monde sait que les enfants d'un klance et d'une noire ou d'un noîr et d'une blanche , ce qui est égal, sont d'une couleur jaune, et qu'ils ont des cheveux noirs, courts et frisés; on les appelle mulâtres. Les enfants d'un mulâtre et d'une noire ou d’un noir et d'une mulâtresse, qu'on appelle griffes, sont d'un jaune plus noir et ont les cheveux noirs ; de sorte qu'il semble qu'une nation originairement formée de noirs et de mulâtres retournerait au noir parfait. Les enfants des mulâtres et des mulâtresses, qu'on nomme casques, sont d'un jaune plus clair que les griffes, et apparemment une nation qui en serait originairement formée reteurperait au bJance. »
il parait par cette notice , donnée à l'Académie par M. de Hauterive, que non-seulement tous les mulâtres ont des cheveux et nou de la laine , mais que les griffes nés d’un père nègre et d'une mulâtresse , ont aussi des cheveux et point de laine, ce dont je doute. Il est fâcheux que l'on n'ait pas sur ce sujet important un certain nombre d'observations bien faites.
Sur les nains de Madagascar.
Les habitants des côtes orientales de l’Afrique et de l’ile de Madagascar , quoique plus ou moins noirs, ne sont pas nègres ; et il y a dans les parties montagneuses de cette grande ile, comme dans l'intérieur de l'Afrique, des hommes blancs. On a même nouvellement débité qu'il se trouvait dans le centre de l'ile, dont les terres sont les plus élevées, un peuple de nains blancs ; M. Meunier , médecin, qui a fait quelque séjour dans cette île, m'a rapporté ce fait, et j'ai trouvé dans les papiers de feu M. Commerson la relation suivante :
« Lesamateurs du merveilleux , qui nous auront sans doute su mauvais gré d'avoir réduit à six pieds de haut la taille prétendue gigantesque des Patagons, accepteront peut-être en dédommagement une race de pygmées qui donne dans l'excès opposé; je veux parler de ces demi-hommes qui habitent les hautes montagnes de l’intérieur , dans la grande île de Madagascar , et qui y forment un corps de nation considérable appelée Quimos ou Kimos en langue madécasse. Otez-leur la parole, ou donnezla aux singes grands et petits, ce serait le pas-
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sage insensible de l'espèce humaine à la gent quadrupède. Le caractère naturel et distinctif de ces petits hommes est d’être blancs ou du moins plus pâles en couleur que tous les noirs connus ; d'avoir les bras très-allongés, de facon que la main atteint au-dessous du genou sans plier le corps; et pour les femmes, de marquer à peine leur sexe par les mamelles, excepté dans le temps qu'elles nourrissent ; encore veut-on assurer que la plupart sont forcées de recourir au lait de vache pour nourrir leurs nouveau-nés. Quant aux facultés intellectuelles, ces Quimos le disputent aux autres Malgaches {c'est ainsi qu'on appelle en général tous les naturels de Madagascar) , que l'on sait être fort spirituels et fort adroits , quoique livrés à la plus grande paresse. Mais on assure que les Quimos, beaucoup plus actifs , sont aussi plus belliqueux ; de façon que leur courage étant, si je puis m'exprimer ainsi, en raison double de leur taille, ïls n’ont jamais pu être opprimés par leurs voisins, qui ont souvent maille à partir avec eux. Quoique attaqués avec des forces et des armes inégales (car ils n'ont pas l'usage de la poudre et des fusils , comme leurs ennemis), ils se sont toujours battus courageusement et maintenus libres dans leurs rochers, leur difficile accès contribuant sans doute beaucoup à leur conservation. Ils y vivent de riz, de différents fruits, légumes et racines, et y élèvent un grand nombre de hestiaux (bœufs à bosse et moutons à grosse queue), dont ils empruntent aussi en partie leur subsistance. Ils ne communiquent avec les différentes castes malgaches dont ils sont environnés, ni par commerce, ni par alliances, ni de quelque autre manière que ce soit, tirant tous leurs besoins du sol qu'ils possèdent. Comme l’objet de toutes les petites guerres qui se font entre eux et les autres habitants de cette ile est de s'enlever réciproquement quelque bétail ou quelques esclaves, la petitesse de nos Quimos les mettant presque à l'abri de cette dernière injure, ils savent, par amour dela paix, se résoudre à souffrir Ja première jusqu'à un certain point , c’està-dire que quand ils voient du haut de leurs montagnes quelque formidable appareil de guerre qui s'avance dans la plaine, ils prennent d'eux-mêmes le parti d’attacher à l'entrée des défilés par où il faudrait passer pour aller à eux, quelque superflu de leurs troupeaux , dont ils font, disent-ils, volontairement le sacrifice
DE L'HOMME. di
à l'indigence de leurs frères aînés; mais avee | la confiance qui régnait précédemment entre les
protestation en même temps de se battre à toute outrance si l'on passe à main armée plus avant sur leur terrain : preuve que ce n'est pas par sentiment de faiblesse, encore moins par làcheté, qu'ils font précéder les présents. Leurs armes sont la zagaie et le trait, qu'ils lancent on ne peut pas plus juste. On prétend que s'ils pouvaient, comme ils en ont grande envie, s’aboucher avec les Européens et en tirer des fusils et des munitions de guerre , ils passeraient volontiers de la défensive à l'offensive, contre leurs voisins , qui seraient peut-être alors trop heureux de pouvoir entretenir la paix.
« À trois ou quatre journées du fort Dauphin (qui est presque dans l'extrémité du sud de Madagascar), les gens du pays montrent avec beaucoup de complaisance une suite de petits mondrains ou tertres de terre élevés en forme de tombeaux qu'ils assurent devoir leur origine à un grand massacre de Quimos défaits en plem champ par leurs ancêtres; ce qui semblerait prouver que nos braves petits guerriers ne se sont pas toujours tenus cois et rencoignés dans leurs hautes montagnes, qu’ils ont peut-être aspiré à la conquête du plat pays, et que ce n’est qu'après cette défaite calamiteuse qu'ils ont été obligés de regagner leurs âpres demeures. Quoi qu'il en soit, cette tradition constante dans ces cantons , ainsi qu'une notion généralement répandue par tout Madagascar, de l'existence encore actuelle des Quimos, ne permettent pas de douter qu’une partie au moins de ce qu'on en raconte ne soit véritable. Il est étonnant que tout ce qu'on sait de cette nation ne soit que recueilli des témoignages de celles qui les avoisinent; qu'on n’ait encore aucunes observations faites sur les lieux; et que, soit les gouverneurs des îles de France et de Bourbon, soit les commandants particuliers des différents postes quenousavons tenus sur les côtes de Madagascar, n'aient pas entrepris de faire pénétrer à l'intérieur des terres dans le dessein de joindre cette découverte à tant d’autres qu’on aurait pu faire en même temps. La chose a été tentée dernièrement, mais sans succès : l'homme qu'on y envoyait, manquant de résolution, abandonna, à la seconde journée, son monde et ses bagages, et n’a laissé, lorsqu'il a fallu réclamer ces derniers, que le germe d’une guerre où il a péri quelques blancs et un grand nombre de noirs.
La mésintelligence qui, depuis lors, a succédé à !
deux nations, pourrait bien pour la troisième fois devenir funeste à cette poignée de Français qu'on a laissés au fort Dauphin, en retirant ceux qui y étaient anciennement. Je dis pour la troisième fois, parce qu'il y a déjà eu deux Saint- Barthélemi complètement exercées sur nos garnisons dans cette ile, sans compter celle des Portugais et des Hollandais qui nous y avaient précédés.
« Pour revenir à nos Quimos et en terminer lanote, j'attesterai, commetémoin oculaire, que, dans le voyage que je viens de faire au fort Dauphin (sur la fin de 1770), M. lecomtede Modave, dernier gouverneur , qui m'avait déjà communiqué une partie de ces observations, me procura enfin la satisfaction de me faire voir parmi ses esclaves, une femme quimose, âgée d'environ trente ans, haute de trois pieds sept à huit pouces, dont la couleur était en effet de la nuance la plus éclaireie que j'aie vue parmi les habitants de cette ile : je remarquai qu’elle était très-membrue dans sa petite stature, ne ressemblant point aux petites personnes fluettes, mais plutôt à une femme de proportions ordinaires dans le détail , mais seulement raccourcie dans sa hauteur. que les bras en étaient effectivement très-longs et atteignant, sans qu’elle se courbât, à la rotule du genou; que ses cheveux étaient courts et laineux , la physionomie assez bonne, se rapprochant plus de l'européenne que de la malgache; qu'elle ayait habituellement l'air riant , l'humeur: douce et complaisante, et le bon sens commun, à en juger par sa conduite, car elle ne savait pas parler français. Quant au fait des mamelles, il fut aussi vérifié, etilne s'en trouva que le bouton, comme dans une fille de dix ans , sans la moindre flaccidité de la peau qui püt faire croire qu’elles fussent passées. Mais cette observation seule est bien loin de suflire pour établir une exception à la loi commune de la nature : combien de filles et de femmes européennes, à la fleur de l’âge, n’offrent que trop souvent cette défectueuse conformation! Enfin peu avant notre départ de Madagascar, l'envie de recouvrer sa liberté, autant que la crainte d'un embarquement prochain , portèrent la petite esclave à s'enfuir dans les bois : on la ramena bien quelques jours après, mais tout exténuée et presque morte de faim, parce que, se défiant des noirs comme des blancs, elle n'avait-véeu pendant son marrennage que de mau-
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vais fruits et de racines crues. C'est vraisemblablement autant à cette cause qu'au chagrin d’'avoir perdu de vue les pointes des montagnes où elle était née, qu'il faut attribuer sa mort arrivée environ un mois après, à Saint-Paul, île de Bourbon, où le navire qui nous ramenait à l'ile de France a relâché pendant quelques jours.
M. de Modave avait eu cette Quimose en présent d'un chef malgache; elle avait passé par les mains de plusieurs maitres, ayant été ravie fort jeune sur les confins de son pays.
« Tout considéré, je conclus (autant sur cet échantillon que sur les preuves accessoires) par croire assez fermement à cette nouvelle dégraation del’espèce humaine, quiasonsignalement caractéristique comme ses mœurs propres. Et siquelqu'untrop difficile à persuader ne veut pas se rendre aux preuves alléguées (qu’on désirerait vraiment plus multipliées), qu'il fasse du moins attention qu'il existe des Lapons à l’extrémité boréale de l'Europe... Que la diminution de notre taille à celle du Lapon est à peuprès graduée comme du Lapon au Quimos… Que l’un et l’autre habitent les zones les plus froides ou les montagnes les plus élevées de la terre. Que celles de Madagascar sont évidemment trois ou quatre fois plus exhaussées que celles de l'Ile-de-France , c'est-à-dire d'environ seize à dix-huit cents toises au-dessus du niveau de la mer. Les végétaux qui croissent naturellementsurcesplus grandes hauteurs, ne semblent être que des avortons , comme le pin et le bouleau nains et tant d'autres, qui de la classe des arbres passent à celle des plus humbles arbustes, par la seule raison qu'ils sont devenus alpicoles, c'est-à-dire habitants des plus hautes montagnes. Qu'enfin ceserait le comble de la témérité que de vouloir, avant de connaitre toutes les variétés de la nature, en fixer le terme, comme si elle ne pouvait pas s'être habituée dans quelques coins de la terre, à fairesur toute une race ce qu'elle ne nous parait avoir qu'ébauché, comme par écart, sur certains individus qu’on a vus parfois ne s'élever qu'à la taille des poupées ou des marionnettes. »
Je me suispermis de donner ici cette relation en entier à cause de la nouveauté , quoique je doute encore beaucoup de la vérité des faits allégués et de l'existence réelle d’un peuple de trois pieds et demi de taille: cela est au moins exagéré. Ilen sera de ces Quimos detroispieds et demi, comme des Patagons de douze pieds; ils se sont
réduits à septou huit pieds au plus, et les Quimos s'élèveront au moins à quatre pieds ou quatre pieds trois pouces. Siles montagnes où ils habi-tent ont seize ou dix-huit cents toises au-dessus du niveau de la mer, il doit y faire assez froid pour les blanchir et rapetisser leur taille à la même mesure que celle des Groënlandais ou des Lapons, et il serait assez singulier que la nature eût placé l'extrême du produit du froid sur l'espèce humaine dans des contrées voisines del'équateur; car on prétend qu'il existe dans les montagnes du Tueuman une race de pygmées de trente-un pouces de hauteur , au-dessus du pays habité par les Patagons. On assure même que les Espagnols ont transporté en Europe quatre de ces petits hommes sur la fin de l’année 1755 !. Quelques voyageurs parlent aussi d'une autre race d'Américains blanes et sans aucun poil sur le corps, qui se trouve également dans les terres voisines du Tucuman, mais tous ces faits ont grand besoin d'être vérifiés.
Au reste, l'opinion oule préjugé del’existence des pygmées est extrêmement ancien : Homère, Hésiode et Aristote en font également mention. M. l'abbé Banier a fait une savante dissertation sur ce sujet, qui se trouve dans la collection des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, tome V, page 101. Après avoir comparé tous les témoignages des anciens sur cette race de petits hommes, ilest d'avis qu'ils formaient en effet un peuple dans les montagnes d° Éthiopie, et que ce peuple était le même que celui que les historiens et les géographes ont désigné depuis sous le nom de Péchiniens ; mais il pense avec raison que ces hommes, quoique de trèspetite taille, avaient bien plus d'une ou deux coudées de hauteur , et qu'ils étaient à peu près de la taille des Lapons. Les Quimos des montagnes de Madagascar, et les Péchiniens d” Éthiopie, pourraient bien n'être que lamêèmerace qui s’est maintenue dans les plus hautes montagnes de cette partie du monde.
Sur les Patagons.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons écrit sur les autres peuples de l’ancien continent; et comme nous venons de parler des plus petits hommes, il faut aussi faire mention
{ Voyez les notes sur la dernière édition de Lamotte Levayer, tome IX, page 82.
DE L'HOMME
des plus grands : ce sont certainement les Patagons; mais commeil y a encore beaucoup d'incertitudes sur leur grandeur et sur le pays qu'ils habitent, je crois faire plaisir au lecteur eu lui mettant sous les yeux un extrait fidèle de tout ce qu'on en sait.
« Il est bien singulier, dit M. Commerson, qu'on ne veuille pas revenir de l'erreur que les Patagons soient des géants, et je ne puis assez m'étonner que des gens que j'aurais pris à témoin du contraire en leur supposant quelque amour pour la vérité, osent, contre leur propre conscience, déposer vis-à-vis du public d’avoir vu au détroit de Magellan ces Titans prodigieux qui n'ont jamais existé que dans l'imagination échauffée des poëtes et des marins... Æd io anche : et moi aussi je les ai vus, ces Patagons! je me suis trouvé au milieu de plus d'une centaine d’entre eux (sur la fin de 1769) avec M. de Bougainville et M. le prince de Nassau, que j'accompagnai dans la descente qu'on fit à la baie Boucault. Je puis assurer, et ces messieurs sont trop vrais pour ne le pas certifier de même, que les Patagons ne sont que d'une taille un peu au-dessus de la nôtre ordinaire, c’est-à-dire communément de cinq pieds huit pouces à six pieds. J'en ai vu bien peu qui excédassent ce terme, mais aucun qui passät six pieds quatre pouces. Il est vrai que dans cette hauteurils ont presque la corpulence de deux Européens , étant trèslarges decarrure et ayant la tête etles membres en proportion. Il y a encore bien loin de là au gigantisme, si je puis meservir de ce terme inusité, maisexpressif. Outre ces Patagons avec lesquels nous restâmes environ deux heures à nous accabler mutuellement de marques d'amitié, nous en avons vu un bien plus grand nombre d'autres nous suivre au galop le long de leurs côtes ; ils étaient de même acabit que les premiers. Au surplus il ne sera pas hors de propos d'observer, pour porter le dernier coup aux exagérations qu'on a débitées sur ces sauvages, qu'ils vont errants comme les Scythes et sont presque sans cesse à cheval. Or, leurs chevaux n'étant que de race espagnole , c'est-à-dire de vrais bidets, comment est-ce qu'on prétendleur affourcher des géants sur le dos? Déjà même nos Patagons, quoique réduits à la simple toise, sont-ils obligés d'étendre les pieds en avant, ce qui ne les empèche pas d'aller toujours au galop , soit à la montée , soit à la descente, leurs chevaux sans doute étant formés à cet exercice
de longue main. D'ailleurs l'espèce s'en est si fort multipliée dans les gras pâturages de l'Amérique méridionale , qu'on ne cherche pas à les ménager. » .
M. de Bougainville, dans la curieuse relation de son grand voyage , confirme les faits que je viens de citer d'après M. Commerson.
« Il parait attesté, dit ce célèbre voyageur, par le rapport uniforme des Français qui n'eurent que trop le temps de faire leurs observations sur ce peuple des Patagons, qu'ils sont en général de la stature la plus haute et de la complexion la plus robuste quisoient connues parmi les hommes ; aucun n'avait au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, et plusieurs avaient six pieds. Leurs femmes sont presque blanches et d'une figure assez agréable ; quelques-uns de nos gens qui ont hasardé d'aller jusqu'à leur camp, y virent des vieillards qui portaient encore sur leur visage l'apparence de la vigueur et de la santé!. Dans un autre endroit de sa relation, M. de Bougainville dit que ce qui lui a paru être gigantesque dans la stature des Patagons, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres: ils sont robustes et bien nourris; leurs muscles sont tendus et leur chair ferme et soutenue ; leur figure n'est ni dure ni désagréable, plusieurs l'ont jolie; leur visage est long et un peu plat, leurs yeux sont vifs et leurs dents extrémement blanches, seulement trop larges. Ils portent de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. Il y en a qui ontsous le nez des moustaches qui sont plus longues que bien fournies : leur couleur est bronzée comme l’est, sans exception, celle de tous les Américains , tant de ceux qui habitent la zone torride que de ceux qui naissent sous les zones tempérées et froides de ce même continent ; quelques-uns de ces Patagons avaient les joues peintes en rouge. Leur langue estassez douce, et rien n'annonce en eux un caractère féroce. Leur habillement est un simple bragué de cuir qui leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peau de guanaque (lama) ou de sourillos (probablement le zorilla, espèce de monfette ) ; ce manteau est attaché autour du corps avec une ceinture , il descend jusqu'aux talons, et ils laissent communément retomber en bas la
1 Voyage autour du monde par M. de Bougainville, tome 1, in-8°, pages 87 et 88.
partie faite pour les épaules; de sorte que, malgré la rigueur du climat, ils sont presque touiours nus de la ceinture en haut. L'habitude les a sans doute rendus insensibles au froid; car, quoique nous fussions ici en été, dit M. de Bougainville, le thermomètre de Réaumur n’y avait encore monté qu'un seul jour à dix degrés au-dessus de la congélation... Les seules armes qu'on leur ait vues sont deux cailloux ronds attachés aux deux bouts d'un boyau cordonné, semblable à ceux dont on se sert dans toute cette partie de l'Amérique. Leurs chevaux, petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière des habitants de la rivière de la Plata. Leur nourriture principale paraît être la chair des lamas et des vigognes; plusieurs en avaient des quartiers attachés à leurs chevaux ; nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi avec eux des chiens petits et vilains , lesquels, ainsi que leurs chevaux , boivent de l'eau de mer, l’eau douce étant fort rare sur cette côte et mème dans les terres. Quelques-uns de ces Patagons nous dirent quelques mots espagnols. Il semble que, comme les Tartares, ils mènent une vie errante dans les plaines immenses de l'Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants, suivant le gibier et les bestiaux dont les plaines sont couvertes, se vètant et se cabanant avec des peaux. Je terminerai cet article, ajoute M. de Bougainville, en disant que nous avons depuis trouvé dans la mer Pacifique, une nation d'une taille plus élevée que ne l’est celle des Patagons !. » IL veut parler des habitants de l'ile d'Otahiti, dontnous ferons mention ci-après.
Ces récits de MM. Bougainville et Commerson me paraissent très-fidèles; mais il faut considérer qu'ils ne parlent que des Patagons des environs du détroit, et que peut-être il y en a d'encore plus grands dans l'intérieur des terres. Le commodore Byron assure qu'à quatre ou cinq lieues de l'entrée du détroit de Magellan, on aperçut une troupe d'hommes, les uns à cheval, les autres à pied, qui pouvaient être au nombre de cinq cents ; que ces hommes n'avaient point d'armes, et que les ayant invités par signes , l’un d’entre eux vint à sa rencontre ; que cet homme était d'une taille giguntesque : la peau d’un animal sauvage lui couvrait
* Voyage autour du monde, par le commodore Byron, Chap. LI, pages 245 jusqu'à 247.
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les épaules; il avait le corps peintd'une manière hideuse; l’un de ses yeux était entouré d’un cercle noir et l’autre d'un cercle blanc. Le resté du visage était bizarrement sillonné par des lignes de diverses couleurs : sa hauteur paraissait avoir sept pieds anglais.
Ayant été jusqu'au gros de la troupe, on vit plusieurs femmes proportionnées aux hommes pour la taille ; tous étaient peints et à peu près de la même grandeur. Leurs dents, qui ont la blancheur de l'ivoire, sont uniesetbien rangées. La plupart étaient nus, à l'exception de cette peau d’animal qu'ils portent sur les épaules avec le poil en-dedans ; quelques-uns avaient des bottines, ayant à chaque talon une cheville de bois qui leur sert d'éperon. Ce peuple paraît docile et paisible. Ils avaient avec eux un grand nombre de chiens et de très-petits chevaux, mais très-vites à la course ; les brides sont des courroies de cuir avec un bâton pour servir de mors; leurs selles ressemblent aux coussinets dont les paysans se servent en Angleterre. Les femmes montent à cheval comme les hommes et sans étriers !. Je pense qu'il n'y a point d'exagération dans ce récit, et que ces Patagons ; vus par Byron, peuvent être un peu plus grands que ceux qui ont été vus par MM. de Bougainville et Commerson.
Le mème voyageur Byron rapporte que, depuis ie cap Monday jusqu'à la sortie du détroit, on voit le long de la baie Tuesday d’autres sauvages très-stupides et nus malgré la rigueur du froid, ne portant qu’une peau de loup de mer sur les épaules ; qu'ils sont doux et dociles; qu'ils vivent de chair de baleine, ete, ?; mais ilne fait aucune mention de leur grandeur, en sorte qu'il est à présumer que ces sauvages sont différents des Patagons, et seulement de la taille ordinaire des hommes.
M. P. observe avec raison le peu de proportion qui se trouve entre les mesures de ces hommes gigantesques, données par différents voyageurs : qui croirait, dit-il, que les différents voyageurs qui parlent des Patagons, varient entre eux de quatre-vingt-quatre pouces sur leur taille? cela est néanmoins très-vrai,
Selon la Giraudais, ils sont hauts d'environ. 6 pieds. Selon Pipafetia .- 2: tele PES
! Voyage autour du monde, par le commodore Byron , chap. HF, pages 54 et suiv.
2 Jbidem. chap. VIL, page 107.
Selon Byron sw soso sense 9
SO RE du eines > es . 10 Selon Jautzon. . . . . ras se ne 11 Selon Argensola. . ....... cad de 15
Ce dernier serait, suivant M. P., le plus menteur de tous, et M. de La Giraudais le seul des six qui ft véridique. Mais indépendamment de
ce que le pied est fort différent chez les diffé-
rentes nations, je dois observer que Byron dit seulement que le premier Patagon qui s'appro-
cha de lui était d'une taille gigantesque, et que sa hauteur paraissait être de sept pieds anglais : ainsi la citation de M. P. n’est pas exacte à cet égard. Samuel Wallis, dont on a imprimé la relation à la suite de celle de Byron, s'exprime avec plus de précision. « Les plus grands, dit-il, étant mesurés , ils se trouvèrent avoir six pieds sept pouces , plusieurs autres avaient six pieds cinq pouces, mais le plus grand nombre n'avaient que cinq pieds dix pouces. Leur teint est couleur de cuivre foncé; ils ont les cheveux droits et presque aussi durs que des soies de cochon..…. Ils sont bien faits et robustes: ils ont de gros ôs ; mais leurs pieds et leurs mains sont d'une petitesse remarquable... Chacun avait à sa ceinture une arme de trait d’une espèce singulière: c'étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant chacune environ une livre, qui étaientattachées aux deux bouts d’une corde d'environ huit pieds de long; ils s’en servent comme d'une fronde, en tenant une des pierres dans la main et faisant tourner l’autre autour de la tête jusqu'à ce qu'elle ait acquis une force suffisante; alors ils la lancent contre l’objet qu'ils veulent atteindre; ils sont si adroits à manier cette arme, qu'à la distance de quinze verges ils peuvent frapper un but qui n’est pas plus grand qu'un schilling. Quand ils sont à la chasse du guanaque (le lama), ils jettent leur fronde de manière que la corde rencontrant les jambes de l'animal , les enveloppe par la force de la rotation et du mouvement des pierres , et l'arrête !. »
Le premier ouvrage où l'on ait fait mention des Patagons, est la relation du voyage de Magellan, en 1519 ; et voici ce qui se trouve sur ce sujet, dans l’abrégé que Harris a fait de cette relation.
« Lorsqu'ils eurent passé la ligne et qu'ils virent le pôle austral, ils continuèrent leur route
* Voyage de Samuel Wallis, chap. 4, page 13.
sud et arrivèrent à la côte du Brésil environ au vingt-deuxième degré ; ils observèrent que tout ce pays était un continent, plus élevé depuis le cap Saint-Augustin. Ayant continué leur navigation encore à deux degrés et demi plus loin toujours sud , ils arrivèrent à un pays habité par un peuple fort sauvage, et d'une stature prodigieuse ; ees géants faisaient un bruit effroyable , plus ressemblant au mugissement des bœufs qu'à des voix humaines. Nonobstant leur taille gigantesque, ils étaient si agiles qu'aucun Espagnol ni Portugais ne pouvait les atteindre à la course. »
J'observerai que, d’après cette relation, il semble que ces grands hommes ont été trouvés à vingt-quatre degrés et demi de latitude sud : cependant à la vue de la carte, il parait qu'il y a ici de l'erreur; car le cap Saint-Augustin, que la relation place à vingt-deux degrés de latitude sud , se trouve sur la carte à dix degrés, de sorte qu'il est douteux si ces premiers géants ont été rencontrés à douze degrés et demi ou à vingtquatre degrés et demi; car si c'est à deux degrés et demi au-delà du cap Saint-Augustin , ils ont été trouvés à douze degrés et demi ; mais si c'est à deux degrés et demi au-delà de eette partie à l'endroit de la côte du Brésil que l'auteur dit être à vingt-deux degrés, ils ont été trouvés à vingt-quatre degrés et demi : telle est l'exactitude d'Harris. Quoi qu'il en soit, la relation poursuit ainsi :
« IIS poussèrent ensuite jusqu'à quaranteneuf degrés et demi de latitude sud, où la rigueur du temps les obligea de prendre des quartiers d'hiver et d'y rester einq mois. Ils crurent longtemps le pays inhabité; mais enfin un sauvage des contrées voisines vint les visiter ; il avait l'air vif, gai, vigoureux, chantont et dansant tout le iong du chemin. Étant arrivé au port, il s'arrêta et répandit de la poussière sur sa tête ; sur cela quelques gens du vaisseau descendirent, allèrent à lui, et ayant répandu de même de la poussière sur leur tête, il vint avec eux au vaisseau sans crainte ni soupeon : sa taille était si haute que la tète d'un homme de taille moyenne de l'équipage de Magellan ne lui allait qu'à la ceinture, et il était gros à proportion.
« Magellan fit boire et manger ce géant, qui fat fort joyeux jusqu'à ce qu'il eût regardé par hasard un miroir qu'on lui avait donné avec d'autres bagatelles; il tressaillit et, reculant d’effroi, il renversa deux hommes quise trouvaient
près de lui. Il fut longtemps à se remettre de sa frayeur. Nonobstant cela il se trouva si bien avec les Espagnols que ceux-ci eurent bientôt la compagnie de plusieurs de ces géants , dont l'un surtout se familiarisa promptement, et montra tant de gaieté et de bonne humeur, que les Européens se plaisaient beaucoup avec lui.
« Magellan eut envie de faire prisonniers quelques-uns de ces géants; pour cela, on leur remplit les mains de divers colifichets, dont ils paraissaient carieux, et pendant qu'ils les examinaient on leur mit des fers aux pieds : ilserurent d'abord que c'était une autre curiosité et parurent s'amuser du cliquetis de ces fers, mais quand ils se trouvèrent serrés et trahis, ils implorèrent le secours d’un être invisible et supérieur, sous le nom de Sefebos. Dans cette occasion leur force parut proportionnée à leur stature ; car l'un deux surmonta tous les efforts de neuf hommes , quoiqu'ils l’eussent terrassé et qu'ils lui eussent fortement lié les mains : il se débarrassa de tous ses liens ets’échappa malgré tout ce qu'ils purent faire : leur appétit était proportionné aussi à leur taille : Magellan les nomma Palagons. » l
Tels sont les détails que donne Harris touchant les Patagons, après avoir, dit-il, pris les plus grandes peines à comparer les relations des divers écrivains Espagnols et Portugais.
Il est ensuite question de ces géants dans la relation d'un voyage autour du Monde, par Thomas Cavendish, dont voici l'abrégé par le même Harris.
« En faisant voile du cap Frio dans le Brésil, ils arrivèrent sur la côte d'Amérique à quarante-septdegrés vingt minutes de latitude sud. Ilsavancèrent jusqu'au port Désiré, à cinquante degrés de latitude. Là, les sauvages leur blessèrent deux hommesavec des flèches quiétaient faites deroseau etarmées de caillou.C’étaientdes gens sauvages et grossiers, et, à ce qu'il parut, une race de géants, la mesure d'un de leurs pieds ayant dix-huit pouces de long; ce qui, en suivant la proportion ordinaire, donne environ sept pieds et demi pour leur stature. »
Harris ajoute que cela s'accorde parfaitement avec le récit de Magellan : mais dans son Abrégé de la relation de Magellan, il dit que la tète d'un homme de taille moyenne de l'équipage de Magellan n'atteignait qu'à la ceinture d'un Patagon ; or, en supposant que cet homme eût
HISTOIRE NATURELLE
seulement cinq pieds ou cinq pieds deux pouces, cela fait au moins huit pieds et demi pour la hauteur du Patagon. Il dit, à la vérité, que Magellan les nomma Patagons , parce que leur
stature était de cinq coudées ou sept pieds six:
pouces. Mais si cela est, il y a contradiction dans son ‘propre récit. Il ne dit pas non plus dans quelle langue le mot patagon exprime cette stature.
Sebald de Noort, Hollandais, dans son voyage autour du Monde , aperçut dans une ile voisine du détroit de Magellan sept canots, à bord desquels étaient des sauvages qui lui parurent avoir dix à onze pieds de hauteur.
Dans la relation du voyage de George Spilberg il est dit que sur la côte de la Terre-de- Feu, qui est au sud du détroit de Magellan, ses gens virent un homme d’une stature gigantesque, grimpant sur les montagnes pour regarder la flotte : mais quoiqu'ils allassent sur le rivage, ils ne virent point d’autres créatures humaines, seulement ils virent des tombeaux contenant des cadavres de taille ordinaire ou même audessous ; et les sauvages qu'ils virent de temps à autre dans des canots leur parurent au-dessous de six pieds.
Frézier parle de géants , au Chili, de neuf ou dix pieds de hauteur.
M. Le Cat rapporte qu'au détroit de Magellan, le 17 décembre 1615, on vit, au port Désiré , des tombeaux couverts par des tas de pierres, et qu'ayant écarté ces pierres et ouvert ces tombeaux, on y trouva des squelettes humains de dix à onze pieds.
Le P. d'Acuna parle de géants de seize palmes de hauteur, qui habitent vers la source de la rivière de Cuchigan.
M. de Brosse, premier président du parlement de Bourgogne! , parait être du sentiment de ceux qui croient à l'existence des géants patagons, et il prétend, avec quelque fondement, que ceux qui sont pour la négative n'ont pas vu les mêmes hommes ni dans les mêmes endroits.
« Observons d'abord, dit-il, que la plupart de ceux qui tiennent pour l’affirmative parlent des peuples patagons, habitants des côtes de l'Amérique méridionale à l’est et à l’ouest; et qu'au contraire la plupart de ceux qui soutiennent la négative parlent des habitants du dé-
{Histoire des Navigations aux terres Australes, tome UJ, pages 327 et suivantes.
DE L'HOMME
troit à la pointe de l'Amérique sur les côtes du nord et du sud. Les nations de l'un et de l'autre cantons ne sont pas les mêmes. Si les premiers ont été vus quelquefois dans le détroit, cela n'a rien d'extraordinaire à un si médiocre éloignement du port Saint-Julien, où il parait qu'est leur habitation ordinaire. L'équipage de Magellan les y a vus plusieurs fois , a commercé avec eux, tant à bord des navires que dans leurs propres cabanes. »
M. de Brosse fait ensuite mention des voyageurs qui disent avoir vu ces géants patagons : il nomme Loise, Sarmiente, Nodal, parmi les Espagnols ; Cavendish, Hawkins, Knivet, parini les Anglais ; Sebald de Noort, Le Maire, Spilberg , parmi les Hollandais ; nos équipages des vaisseaux de Marseille et de Saint-Malo, parmi les Français. Il cite, comme nous venons de le dire, des tombeaux qui renfermaient des squelettes de dix à onze pieds de haut.
« Ceci, dit-il avec raison, est un examen fait de sang-froid , où l'épouvante n’a pu grossir les objets. Cependant Narbrugh.. nie formellement queleur taille soit gigantesque... Son témoignage est précis à cet égard, ainsi que celui de Jacques l'Hermite, sur les naturels de la Terre-de-Feu , qu'il dit être puissants , bien proportionnés , à peu près de la même grandeur que les Européens. Enfin parmi ceux que M. de Gennes vit au port de Famine, aucun n'avait six pieds de haut.
« En voyant tous ces témoignages pour et contre , on ne peut guère se défendre de croire que tous ont dit vrai; c'est-à-dire que chacun a rapporté les choses telles qu'il les a vues; d'où il faut conclure que l'existence de cette espèce d'hommes particulière est un fait réel, et que ce n'est pas assez pour les traiter d’apocryphes , qu'une partie des marins n'ait pas apereu,ce que les autres ont fort bien vu. C'est aussi l'opinion de M. Frézier, écrivain judicieux , qui a été à portée de rassembler les témoignages sur les lieux mêmes.
« Il parait constant que les habitants des deux rives du détroit sont de taille ordinaire, et que l'espèce particulière (les Patagons gigantesques) faisait, il y a deux siècles, sa demeure habituelle sur les côtes de l’est et de l'ouest, plusieurs degrés au-dessus du détroit de Magellan.… Probablement la trop fréquente arrivée des vaisseaux sur ce rivage les a déterminés depuis à l’abandonner tout à fait, ou à n'y
venir qu'en certain temps de l’année, et à faire, comme on nous le dit , leur résidence dans l'intérieur du pays. Anson présume qu'ils habitent dans les Cordilières vers la côte d'occident, d'où ils ne viennent sur le bord criental que par intervalles peu fréquents , tellement que, si les vaisseaux qui depuis plus de cent ans ont touché sur la côte des Patagons n’en ont vu que si rarement, la raison, selon les apparences, est que ce peuple farouche et timide s'est éloigné du rivage de la mer depuis qu'il y voit venir si fréquemment des vaisseaux d'Europe, et qu'il s'est, à l'exemple de tant d’autres nations indiennes , retiré dans les montagnes pour se dérober à la vue des étrangers. »
On a pu remarquer, dans mon ouvrage, que j'ai toujours paru douter de l'existence réelle de ce prétendu peuple de géants. On ne peut être trop en garde contre les exagérations, surtout dans les choses nouvellement découvertes : néanmoins je serais fort porté à croire, avec M. de Brosse, que la différence de grandeur donnée par les voyageurs aux Patagons ne vient que de ce qu'ils n'ont pas vu les mêmes hommes, ni dans les mêmes contrées, et que tout étant bien comparé, il en résulte que depuis le vingt-deuxième degré de latitude sud jusqu’au quarante ou quarante-cinquième il existe en effet une race d'hommes plus haute et plus puissante qu'aucune autre dans l'univers. Ces hommes ne sont pas tous des géants, mais tous sont plus hauts et beaucoup plus larges et plus carrés que les autres hommes ; et comme il se trouve des géants presque dans tous les climats, de sept pieds ou sept pieds et demi de grandeur, il n'est pas étonnant qu'il s’en trouve de neuf et dix pieds parmi les Patagons.
. Des Américains.
A l'égard des autres nations qui habitent l'intérieur du nouveau continent, il me parait que M. P. prétend et affirme sans aucun fondement qu’en général tous les Américains , quoique légers et agiles à la course, étaient destitués de force, qu'ils succombaient sous le moindre fardeau, que l'humidité de leur constitution est cause qu'ils n’ont point de barbe, et qu'ils ne sont chauves que parce qu'ils ont le tempéra-
| ment froid (page 42); et plus loin, il dit que
c'est parce que les Américains n’ont point de barbe qu'ils ont comme les femmes de longues
458 HISTOIRE NATURELLE
chevelures ; qu'on n'a pas vu un seul Américain à cheveux crépus ou bouclés; qu'ils ne grisonnent presque jamais et ne perdent leurs cheveux à aucun âge (page 60), tandis qu’il vient d'avancer (page 42) que l'humidité de leur tempérament les rend chauves; tandis qu'il ne devait pas ignorer que les Caraïbes, les Iroquois , les Hurons, les Floridiens , les Mexicains, les Tlascaltèques, les Péruviens, ete., étaient des hommes nerveux, robustes et mème plus courageux que l'infériorité de leurs armes à celles des Européens ne semblait le permettre.
Le même auteur donne un tableau généalogique des générations mêlées des Européens et des Américains, qui, comme celui du mélange des nègres et des blancs, demanderait caution, et suppose au moins des garants, que M. P. ne cite pas. Il dit : ‘
« 19 D'une femme européenne et d’un sauvage de la Guyane naissent les métis, deux quarts de chaque espèce ; ils sont basanés, et les garcons de cette première combinaison ont de la barbe , quoique le père américain soit imberbe : l'hybride tient done cette singularité du sang de sa mère seule.
« 2° D'une femme européenne et d'un métis provient l'espèce quarteronne; elle est moins basanée, parce qu'il n'y a qu'un quart de l'Américain dans cette génération.
« 39 D'une femme européenne et d'un quarteron où quart d'homme vient l'espèce octavone qui a une huitième partie du sang américain; elle est très-faiblement hâlée , mais assez pour être reconnue d'avec les véritables hommes blanes de nos climats , quoiqu’elle jouisse des mêmes priviléges en conséquence de la bulle du pape Clément XI.
« 4° D'une fenime européenne et de l'octavon mâle sort l'espèce que les Espagnols nomment puchuella. Elle est totalement blanche, et l'on ne peut pas la discerner d'avec les Européens. Cette quatrième race , qui est la race parfaite, a les yeux bleus ou bruns, les cheveux blonds ou noirs, selon qu'ils ont été de l'üne ou de l'autre couleur dans les quatre mères qui ont servi dans cette filiation !. »
J'avoue que je n'ai pas assez de connaissances pour pouvoir confirmer ou infirmer ces faits, dont je douterais moins si cet auteur n’en eût
“Recherches sur les Américains, tome 1, page 241.
pas avancé un très-grand nombre d’autres qui se trouvent démentis , ou directement opposés aux choses les plus connues et les mieux constatées. Je ne prendrai la peine de citer ici que les monuments des Mexicains et des Péruviens, dont il nie l'existence, et dont néanmoins les vestiges existent encore et démontrent la grandeur etle génie de ces peuples qu'il traite comme des êtres stupides, dégénérés de l'espèce humaine , tant pour le corps que pour l’entendement. Il parait que M. P. a voulu rapporter à cette opinion tous les faits ; il les choisit dans cette vue. Je suis fâché qu'un homme de mérite, et qui d’ailleurs paraît être instruit, se soit livré à cet excès de partialité dans ses jugements , et qu'il les appuie sur des faits équivoques. N'a-t-il pas le plus grand tort de blâmer aigrement les voyageurs et les naturalistes qui ont pu avancer quelques faits suspects, puisque lui-même en donne beaucoup qui sont plus que suspects? Il admet et avance ces faits, dès qu'ils peuvent favoriser son opinion; il veut qu’on le croie sur parole et sans citer de garants. Par exemple, sur ces grenouilles qui beuglent, dit-il, comme des veaux; sur la chair de l’iguane qui donne le mal vénérien à ceux qui la mangent; sur le froid glacial de la terre à un ou deux pieds de profondeur, etc. Il prétend que les Américains en général sont des hommes dégénérés ; qu'il n’est pas aisé de concevoir que des êtres, au sortir de leur création, puissent être dans un état de décrépitude ou de caducité! , et que c’est là l'état des Américains; qu'il n'y a point de coquilles ni d’autres débris de la mer sur les hautes montagnes, ni même sur celles de moyenne hauteur ?; qu'il n'y avait point de bœufs en Amérique avant sa découverte*; qu'il n'y a que ceux qui n'ont pas assez réfléchi sur la constitution du climat de l’Amérique, qui ont cru qu'on pouvait regarder comme très-nouveaux les peuples de ce continent; qu'au-delà du quatre-vingtième degré de latitude, des êtres constitués comme nous ne sauraient respirer pendant les douze mois de l’année, à cause de la densité de l'atmosphère®; que les Patagons sont d'une taille pareille à celle des Européens, ete. Mais il
4 Recherches sur les Américains, tome I, page ?A. 2 Idem, ibidem, page 25.
5 Idem, ibidem, page 153,
4 Idem, ibidem, page 258.
Idem, ibidem, page 296.
® Idem, ibidem, page 581.
DE L'HOMME
est inutile de faire un plus long dénombrement de tous les faits faux ou suspects que cet auteur s'est permis d'avancer avec une confiance qui indisposera tout lecteur ami de la vérité.
L'imperfection de nature qu'il reproche gratuitement à l'Amérique en général ne doit porter que sur les animaux de la partie méridionale de ce continent, lesquels se sont trouvés bien plus petits et tout différents de ceux des parties méridionales de l’ancien continent.
« Et cette imperfection, comme le dit trèsbien le judicieux et éloquent auteur de l'Histoire des deux Indes, ne prouve pas la nouveauté de cet hémisphère, mais sa renaissance ; il a dù être peuplé dans le même temps que l'ancien, mais il a pu être submergé plus tard. Les ossements d’éléphants, de rhinocéros, que l'on trouve en Amérique, prouvent que ces animaux y ont autrefois habité !
Il est vrai qu'il y a quelques contrées de l'Amérique méridionale, surtout dans les parties basses du continent, telles que la Guyane, l'Amazone, les terres basses et l'isthme, etc., où les naturels du pays paraissent être moins robustes que les Européens: mais c'est par des causes locales et particulières. A Carthagène, les habitants, soit indiens, soit étrangers, vivent pour ainsi dire dans un bain chaud pendant six moisdel'été; une transpiration trop forte et continuelle leur donne la couleur pâle et livide des malades. Leurs mouvements se ressentent de la mollesse du climat, qui relàcae les fibres. On s'en aperçoit même par les paroles qui sortent de leur bouche à voix basse et par de longs et fréquents intervalles ?. Dans la partie de l'Amérique située sur les bords de l'Amazone et du Napo, les femmes ne sont pas fécondes, et leur stérilité augmente lorsqu'on les faitchanger de climat ; elles se font néanmoins avorter assez souvent. Les hommes sont faibles et se baignent trop fréquemment pour pouvoir acquérir des forces; le climat n’est pas sain et les maladies contagieuses y sont fréquentes. Mais on doit regarder ces exemples comme des exceptions, ou, pour mieux dire,des différences communes aux deux continents; car dans l'ancien, les hommes des montagnes et des contrées élevées sont sensiblement plus forts que
4 Histoire philosophique et politique, tome VI, page 292. 2 Histoire philosophique, tome JL, page 292.
° Idem, ibidem, page 515.
les habitants des côtes et des autres terres | basses. En général, tous les habitants de l'Amérique septentrionale, et ceux des terres élevées dans la partie méridionale, telles que le Nouveau-Mexique, le Pérou, le Chili, ete., étaient des hommes peut-être moins agissants, mais aussi robustes que les Européens. Nous savons par un témoignage respectable, par le célèbre Franklin, qu'en vingt-huit ans la population ; sans secours étrangers, s’est doublée à Philadelphie. J'ai done bien de la peine à me rendre à une espèce d'imputation que M. Kalm fait à cette heureuse contrée. Il dit ! qu'à Philadelphie , on croirait que les hommes n'y sont pas de la même nature que les Européens.
« Selon lui, leur corps et leur raison sont bien plus tôt formés; aussi vieillissentils de meilleure heure. Il n'est pas rare d'y voir des enfants répondre avec tout le bon sens d’un âge mür; mais il ne l'est pas moins d'y trouver des vieillards octogénaires. Cette dernière observation ne porte que sur les colons ; car les anciens habitants parviennent à une extrême vieillesse, beaucoup moins pourtant depuis qu'ils boivent des liqueurs fortes. Les Européens y dégénèrent sensiblement. Dans la derhière guerre, l'on observa que les enfants des Européens, nés en Amérique, n’étaient pas en état de supporter les fatigues de la guerre et le changement de climat comme ceux qui avaient été élevés en Europe. Dès l'âge de trente ans les femmes cessent d'y être fécondes. »
Dans un pays où les Européens multiplient si promptement, où la vie des naturels du pays est plus longue qu'ailleurs, il n’est guère possible que les hommes dégénèrent ; et je crains que cette observation de M. Kalm ne soit aussi mal fondée que celle de ces serpents qui, selon lui, enehantent les écureuils et les obligent par la force du charme de venir tomber dans leur gueule.
On n'a trouvé que des hommes forts et robustes en Canada et dans toutes les autres contrées de l'Amérique septentrionale; toutes les relations sont d'accord sur cela. Les Californiens, qui ont été découverts les derniers, sont bien faits et fort robustes; ils sont plus basanés que les Mexicains , quoique sous un climat plus tempéré ?; mais cette différence provient de ce
1 Voyage en Amérique, par M. Kalm. Journal étranger, juillet 1761.
2 Histoire philosophique et politique, tome VI, page 542.
que les côtes de la Californie sont plus basses que les parties montagneuses du Mexique, où les habitants ont d'ailleurs toutes les commodités de la vie qui manquent aux Californiens.
Au nord de la presqu'ile de Californie s'etendent de vastes terres découvertes par Drake en 1578, auxquelles il a donné le nom de Nouvelle-Albion; et au-delà des terres découvertes par Drake, d'autres terres dans le même continent, dont les côtes ont été vues par Martin d'Aguilar en 1603. Cette région a été reconnue depuis en plusieurs endroits des côtes du qua- | rantième degré de latitude jusqu'au soixantecinquième, c'est-à-dire à la même hauteur que les terres de Kamtschatka par les capitaines | Tschirikow et Behring. Ces voyageurs russes ont découvert plusieurs terres qui s'avancent au-delà vers la partie de l'Amérique qui nous est encore très-peu connue. M. Krassinikoff, | professeur à Pétersbourg, dans sa description de Kamtschatka, imprimée en 1749, rapporte | les faits suivants :
« Les habitants de la partie de l'Amérique la | plus voisine de Kamtschatka sont aussisauvages | queles Koriaques ou les Tsuktschi. Leur stature | est avantageuse ; ils ont les épaules larges et rondes, les cheveux longs et noirs, les yeux aussi noirsque lejais, les)èvres grosses, la barbe faible et le cou court. Leurs culottes et leurs bottes, qu'ils font de peaux de veaux marins, et leurs | chapeaux faits de plantes pliées en forme de parasols , ressemblent beaucoup à ceux des Kamts-
. : | chadales. Ils vivent comme eux de poisson, de veaux marins et d'herbes douces, qu'ils prépa- |
rent de même. Ils font sécher l'écorce tendre du peuplier et du pin qui leur sert de nourriture dans les cas de nécessité: ces mêmes usages sont connus, non-seulement à Kamtschatka, mais aussi dans toute la Sibérie et la Russie jusqu'à Viatka. Mais les liqueurs spiritueuses et le tabac ne sont point connus dans cette partie nord-ouest de l'Amérique, preuve certaine que les habitants n'ont point eu précédemment de communication avec les Européens. Voici, ajoute M. Krassinikoff, les ressemblances qu'on aremarquées entre les Kamtschadales et les Américains.
« 1° Les Américains ressemblent aux Kamntschadales par la figure.
« 2° Ils mangent de l'herbe doucede la même manière que les Kamtschadales : chose qu'on u'a point remarquée ailleurs.
HISTOIRE NATURELLE
» 3° Ils se servent de la même machine de bois pour allumer le feu.
« 4° On à plusieurs motifs pour imaginer
| qu'ils se servent de haches faites de pierres ou
d'os; et ce n'est pas sans fondement que Steller imagine qu'ils avaient autrefois communication avec le peuple de Kamtschatka.
«5° Leurs habits et leurs chapeaux ne dif- -
fèrent aucunement de ceux des Kamtschadales.
« 60 Ils teignent les peaux avec le jus de l’aune, ainsi que cela est d'usage à Kamtschatka.
« 79 Ils portent pour armes un arc et des flèches : on ne peut pas dire comment l’are est fait, car jamais on n’en a vu; mais les flèches sont longues et bien polies : ce qui fait croire qu'ils se servent d'outils de fer. (Nofa. Ceci parait être en contradiction avec l’article 4.)
« 89 Ces Américains se servent de canots faits de peaux, comme les Koriaki et Tsuktschi, qui ont quatorze pieds de long sur deux de haut : les peaux sont de chiens marins, teintes d'une couleur rouge. Ils se servent d’une seule rame, avec laquelle ils vontavee tant de vitesse que les vents contraires ne les arrêtent guère, même quand la mer est agitée. Leurs canots sont si légers qu'ils les portent d’une seule main.
« 9° Quand les Américains voient sur leurs côtes des gens qu'ils ne connaissent point , ils rament vers eux et font un grand discours: mais on ignore si c'est quelque charme ou une cérémonie particulière usitée parmi eux à la réception des étrangers; car l’un et l’autre usage se trouvent aussi chez les Kuriles. Avant de s'approcher ils se peignent le visage avec du crayon noir, et se bouchent les narines avec quelques herbes. Quand ils ont quelque étranger parmi eux , ils paroissent affables et veulent converser avec lui, sans détourner les yeux de dessus les siens. Ils le traitent avec beaucoup de soumission, et lui présentent du gras de baleine, et du plomb noir, avec lequel ils se barbouillent le visage, sazs doute parce qu'ils croient que ces choses sont aussi agréables aux étrangers qu'à eux-mêmes !. »
J'ai cru devoir rapporter ici tout ce qui est parvenu à ma connaissance de ces peuples septentrionaux de la partie occidentale du nord de l'Amérique ; mais j'imagine que les voyageurs
! Journal étranger, mois de novembre 4764.
RS
DE L'HOMME
russes, qui ont découvert ces terres en arrivant par les mers au-delà desKamtschatka, ont donné des descriptions plus précises de cette contrée, à laquelle il semble qu'on pourrait également arriver par l’autre côté, c'est-à-dire par la baie de Hudson ou par celle de Baffin. Cette voie a cependant été vainement tentée par la plupart des nations commercantes, et surtout par les Anglais et les Danois; et il est à présumer que ce sera par l’orient qu'on achèvera la découverte de l'occident, soit en partant de Kamtschatka , soit en remontant du Japon ou des iles des Larrons, vers le nord et le nord-est. Car l’on peut présumer, par plusieurs raisons que j'ai rapportées ailleurs, que les deux continents sont contigus, ou du moins très-voisins vers le nord à lorient de l'Asie.
Je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit des Esquimaux , nom sous lequel on comprend tous les sauvages qui se trouvent depuis la terre de Labrador jusqu'au nord de l'Amérique, et dont les terres se joignent probablement à celles du Groënland. On a reconnu que les Esquimaux ne diffèrent en rien des Groënlandais, et je ne doute pas, dit M. P., que les Danois, en s'approchant davantage du pôle, ne s’apercoivent un jour que les Esquimaux et les Groënlandais communiquent ensemble. Ce même auteur présume que les Américains occupaient le Groënland avant l'année 700 de notre ère, et il appuie sa conjecture sur ce que les Islandais et les Norvégiens trouvèrent , dès le huitième siècle, dans le Groënland , des habitants qu'ils nommèrent Skralins. Ceci me parait prouver seulement que le Groënland a toujours été peuplé, et qu'il avait, comme toutes les autres contrées de la terre, ses propres habitants, dont l'espèce ou la race se trouve semblable aux Esquimaux, aux Lapons, aux Samoïèdes et aux Koriaques, parce que tous ces peuples sont sous la méme zone, et que tous en ont recu les mêmes impressions. La seule chose singulière qu'il y ait par rapport au Groënland , c’est, comme je l'ai déjà observé , que cette partie de la terre ayant été connue il y a bien des siècles, et même habitée par des colonies de Norvécse, du côté oriental qui est le plus voisin de l'Europe, cette même côte est aujourd'hui perdue pour nous, inabordable par les glaces; et quand le Groënland a été une seconde fois découvert dans des temps plus modernes, cette seconde découverte
s’est faite par la côte d’occident qui fait face à l'Amérique , et qui est la seule que nos vaisseaux fréquentent aujourd'hui.
Si nous passons de ces habitants des terres arctiques à ceux qui, dans l’autre hémisphère, sont les moins éloignés du cercle antarctique, nous trouverons que, sous la latitude de cinquante à cinquante-cinq degrés , les voyageurs disent que le froid est aussi grand et les hommes encore plus misérablesqueles Groënlandais ou les Lapons, qui néanmoins sont de vingt degrés, c'est-à-dire de six cents lieues plus près de leur pôle.
« Les habitants de la Terre-de-Feu , dit M. Cook, logent dans des cabanes faites grossièrement avec des pieux plantés en terre, inclinés les uns vers les autres par leur sommet, et formant une espèce de cône semblable à nos ruches. Elles sont recouvertes, du côté du vent, par quelques branchages et par une espèce de foin. Du côté sous le vent, il y a une ouverture d'environ la huitième partie du cercle, et qui sert de porte et de cheminée. Un peu de foin répandu à terre, sert tout à la fois de siéges et de lits. Tous leurs meubles consistent en un panier à porter à la main, un sac pendant sur leur dos, et la vessie de quelque animal pour contenir de l'eau.
« Ils sont d'une couleur approchant de la rouille de fer mêlée avec de l'huile : ils ont de longs cheveux noirs. Les hommes sont gros et mal faits; leur stature est de cinq pieds huit à dix pouces. Les femmes sont plus petites et ne passent guére cinq pieds : toute leur parure consiste dans une peau de guanaque (lama) ou de veau marin, jetée sur leurs épaules dans le même état où elle a été tirée de dessus l'animal; un morceau de la même peau qui leur enveloppe les pieds et qui se ferme comme une bourse audessus de la cheville , et un petit tablier, qui tient lieu aux femmes de la feuille de fiquier. Les hommes portent leur manteau ouvert; les femmes le lient autour de la ceinture avec une courroie : mais, quoiqu'elles soient à peu près nues , elles ont un grand désir de paraitre belles. Elles peignent leur visage, les parties voisines des yeux communément en blane , et le reste en lignes horizontales rouges et noires ; mais tous les visages sont peints différemment.
« Les hommes et les femmes portent des bracelets de grains , tels qu'ils peuvent les faire avec de petites coquilles et des os : les femmes
en ont un au poignet et au bas de la jambe, les hommes au poignet seulement.
« I parait qu'ils se nourrissent de coquillages : leurs côtes sont néanmoins abondantes en veaux marins, mais ils n'ont point d'instruments pour les prendre. Leurs armes consistent en un arc et des flèches, qui sont d’un bois bien poli, et dont la pointe est de caillou.
« Ce peuple parait être errant, car auparavant on avait vu des huttes abandonnées; et d'ailleurs les coquillages étant une fois épuisés dans un endroit de la côte, ils sont obligés d'aller s'établir ailleurs : de plus, ils n’ont ni bateaux ni canots, ni rien de semblable. En tout ces hommes sont les plus misérables et les plus stupides des créatures humaines ; leur elimat est si froid, que deux Européens y ont péri au milieu de l'été‘. »
On voit, par ce récit, qu'il fait bien froid dans cette Terre-de-Feu, qui n’a été ainsi appelée que pour quelques volcans qu'on y a vus de loin. On sait d’ailleurs que l'on trouve des glaces dans ces mers australes dès le quaranteseptième degré en quelques endroits, et en général on ne peut guère douter que l'hémisphère austral ne soit plus froid que le boréal, parce que le soleil y fait un peu moins de séjour, et aussi parce que cet hémisphère austral est composé de beaucoup plus d'eau que de terre, tandis que notre hémisphère boréal présente plus de terre que d’eau. Quoi qu'il en soit, ces hommes de la Terre-de-Feu , où lon prétend que le froid est si grand et où ils vivent plus misérablement qu'en aucun lieu du monde, n'ont pas perdu pour cela les dimensions du corps : et comme ils n'ont d'autres voisins que les Patagons, lesquels, déduction faite de toutes les exagérations , sont les plus grands de tous les hommes connus, on doit présumer que ce froid du continent austral a été exagéré , puisque ses impressions sur l'espèce humaine ne se sont pas marquées. Nous avons vu par les observations citées précédemment, que dans la Nouvelle- Zemble , qui est de vingt degrés plus voisine du pôle aretique que la Terre-de-Feu ne l'est de l’antarctique ; nous avons vu, dis-je, que ce n'est pas la rigueur du froid, mais l'humidité malsaine des brouillards qui fait périr les hommes : il en doit être de même, et à plus forte
{ Voyage autour du monde, par M. Cook, tome IT, pages 281 et suivantes,
HISTOIRE NATURELLE
raison, dans les terres environnées des mers australes, où la brume semble voiler l'air dans toutes les saisons , et le rendre encore plus malsain que froid; cela me parait prouvé par le seul fait de la différence des vêtements : les Lapons , les Groënlandais , les Samoïèdes, et tous les hommes des contrées vraiment froides à l'excès, se couvrent tout le corps de fourrures, tandis que les habitants de la Terre-de-Feu et de celle du détroit de Magellan vont presque nus et avec une simple couverture sur les épaules. Le froid n'y est donc pas aussi grand que dans les terres arctiques ; mais l'humidité de l'air doit y être plus grande , etc'est, très-probablement cette humidité qui a fait périr, même en été, les deux Européens dont parle M. Cook,
Insulaires de la Mer du Sud.
A l'égard des peuplades qui se sont trouvées dans toutes les iles nouvellement découvertes dans la mer du Sud et sur les terres du continent austral, nous rapporterons simplement ce qu'en ont dit les voyageurs, dont le récit semble nous démontrer que les hommes de nos antipodes sont, comme les Américains, tout aussi robustes que nous, et qu'on ne doit pas plus les accuser les uns que les autres d’avoir dégénére.
Dans les îles de la mer Pacifique, situées à quatorze degrés cinq minutes latitude sud, et à cent quarante-cinq degrés quatre minutes de longitude ouest du méridien de Londres , le commodore Byron dit avoir trouvé des hommes armés de piques de seize pieds au moins de longueur , qu'ils agitaient d'un air menaçant. Ces hommes sont d'une couleur basanée, bien proportionnés dans leur taille, et paraissent joindre à un air de vigueur une grande agilité : je ne sache pas, dit ce voyageur, avoir vu des hommes si légers à la course. Dans plusieurs autres iles de cette même mer, et particulièrement dans celles qu'il a nommées //es du Prince de Galles , situées à quinze degrés latitude sud, et cent cinquante-un degrés cinquante-trois minutes longitude ouest ; et dans une autre à laquelle son équipage donna le nom d'éle Byron, Située à dix-huit degrés dix-huit minutes latitude sud , et cent soixante-treize degrés quarante-six minutes de longitude, ce voyageur trouva des peuplades nombreuses. « Ces insulaires, dit-il, sont d'une taille avantageuse, bien
DE L'HOMME
pris et bien proportionnés dans tous leurs membres ; leur teint est bronzé , mais clair ; les traits de leur visage n'ont rien de désagréable; on y remarque un mélange d'intrépidité et d'enjouement, dont on est frappé; leurs cheveux, qu'ils laissent croître, sont noirs; on en voit qui portent de longues barbes, d'autres qui n'ont que des moustaches , et d'autres un seul petit bouquet à la pointe du menton".
Dans plusieurs autres iles, toutes situées audelà de l'équateur, dans cette même mer, le capitaine Carteret dit avoir trouvé des hommes en très-grand nombre, les uns dans des espèces de villages fortifiés de parapets de pierre, les autres en pleine campagne, mais tous armés d'ares, de flèches ou de lances et de massues , tous très-vigoureux et fort agiles; ces hommes vont nus ou presque nus, et il assure avoir observé dans plusieurs de ces iles, et notamment dans celles qui se trouvent à onze degrés dix minutes latitude sud , et à cent soixante-quatre degrés quarante-trois minutes de longitude, que les naturels du pays ont la tête laineuse comme celle des nègres , mais qu'ils sont moins noirs que les nègres de Guinée. Il dit qu'il en est de même des habitants de l'ile d'Egmont, qui est à dix degrés quarante minutes latitude sud, et à cent soixante degrés quarante-neuf minutes de longitude : et encore de ceux qui se trouvent dans les iles découvertes par Abel Tasman , lesquelles sont situées à quatre degrés trente-six minutes latitude sud , et cent cinquante-quatre degrés dix-sept minutes de longitude. Elles sont , dit Carteret, remplies d'habitants noirs, qui ont la tête laineuse comme les nègres d'Afrique. Dans les terres de la Nouvelle- Bretagne, il trouva de même que les naturels du pays ont de la laine à la tête comme les nègres, mais qu'ils n’en ont ni le nez plat ni les grosses lèvres. Ces derniers, qui paraissent être de la même race que ceux des iles précédentes, poudrent leurs cheveux de blanc et même leur barbe. J'ai remarqué que cet usage de la poudre blanche sur les cheveux se trouve chez les Papous , qui sont aussi des nègres assez voisins de ceux de la Nouvelle- Bretagne. Cette espèce d'hommes noirs, à tête laineuse, semble se trouver dans toutes les îles et terres basses, entre l'équateur et le tropique, dans la mer du Sud.
* Voyage aulour du monde, par le commodore Byron, tome 1, chapitres VIII et X.
Néanmoins dans quelques-unes de ces iles on trouve des hommes qui n'ont plus de laine sur la tête et qui sont couleur de cuivre, c’est-à-dire plutôt rouges que noirs, avec peu de barbe et de grands et longs cheveux noirs : ceux-ci ne sont pas entièrement nus comme les autres dont nous avons parlé; ils portent une natte en forme de ceinture, et quoique les iles qu'ils habitent soient plus voisines de l'équateur , il parait que la chaleur n'y est pas aussi grande que dans toutes les terres où les hommes vorit absolument aus, et où ils ont en même temps de Ja laine au lieu de cheveux !.
« Les insulaires d'Otahiti (dit Samuel Waltis) sont grands , bien faits, agiles, dispos et d'une figure agréable. La taille des hommes est en général de cinq pieds sept à cinq pieds dix pouces; celle des femmes est de cinq pieds six pouces. Le teint des hommes est basané, leurs cheveux sont noirs ordinairement, et quelquefois bruns, roux ou blonds ; ce qui est digne de remarque , parce que les cheveux de tous les naturels de l'Asie méridionale , de l'Afrique et de l'Amérique sont noirs; les enfants des deux sexes les ont ordinairement blonds. Toutes les femmes sont jolies, et quelques-unes d’une trèsgrande beauté. Ces insulaires ne paraissent pas regarder la continence comme une vertu, puisque leurs femmes vendent leurs faveurs librement en public. Leurs pères, leurs frères les amenaient souvent eux-mêmes. Ils connaissent le prix de la beauté ; car la grandeur des clous qu’on demandait pour la jouissance d’une femme était toujours proportionnée à ses charmes. L'habillement des hommes et des femmes est fait d’une espèce d’étoffe blanche? qui ressemble beaucoup au gros papier de la Chine: elle est fabriquée comme le papier avee le liber, ou écorce intérieure des arbres, qu'on a mise en macération. Les plumes, les fleurs , les coquillages et les perles, font partie de leurs ornements : ce sont les femmes surtout qui portent les perles. C’est un usage recu pour les hommes et pour les femmes de se peindre les fesses et le derrière des cuisses avec des lignes noires trèsserrées , et qui représentent Gifférentes figures. Les garcons et les filles au-dèssous de douze ans ne portent point ces marques.
{ Voyage autour du monde, par Carteret, chapitres IV, V et VII.
? On peut voir au Cabinet du Roi, une toilette entière d'une
| femme d'Otahiti.
« Ils se nourrissent de cochons, de volailles, de chiens et de poissons, qu'ils font cuire; de fruits à pain, de bananes, d'ignames, et d’un autre fruit aigre , qui n'est pas bon en lui-même, mais qui donne un goût fort agréable au fruit à pain grillé, avec lequel ils le mangent souvent. Il y a beaucoup de rats dans l'ile; mais on ne leur en a point vu manger. Ils ont des filets pour la pêche. Les coquilles leur servent de couteaux. Is n'ont point de vases ni poteries qui aillent au feu. 11 paraît qu'ils n’ont point d'autre boisson que de l'eau. »
M. de Bougainville nous a donné des connaissances encore plus exactes sur ces habitants de l'ile d'Otahiti ou Taiti. Il parait, par tout ce qu'en dit ce célèbre”voyageur, que les Taïtiens parviennent à une grande vieillesse sans aucune incommodité et sans perdre la finesse de leurs sens.
« Le poisson et les végétaux , dit-il, font leur principale nourriture; ils mangent rarement de la viande ; les enfants et les jeunes filles n’en mangent jamais. Ils ne boivent que de l’eau, l'odeur du vin et de l'eau-de-vie leur donne de la répugnance; ils en témoignent aussi pour le tabac, pour les épiceries et pour toutes les choses fortes.
« Le peuple de Taïti est composé de deux races d'hommes très-différentes , qui cependant ont la mème langue, les mêmes mœurs, et qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c'est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille; il est ordinaire d'en voir de six pieds et plus; ils sont bien faits et bien proportionnés. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens, et s'ils étaient vêtus, s'ils vivaient moins à l'air et au grand soleil , ils seraient aussi blancs que nous : en général leurs cheveux sont noirs.
« La seconde race est d’une taille médiocre, avec les cheveux crépus et durs comme du crin, la couleur et les traits peu différents de ceux des mulâtres. Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés : ils laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt du milieu de la main droite. Ils ont l'habitude de s'oindre les cheveux ainsi que la barbe avec l'huile de coco. La plupart vont nus sans autre vêtement qu'une ceinture qui leur couvre les parties naturelles ; cependant les principaux
HISTOIRE NATURELLE
s'enveloppent ordinairement dans une grande pièce d'étoffe, qu'ils laissent tomber jusqu'aux genoux : c’est aussi le seul habillement des femmes; comme elles ne vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu'un petit chapeau de canne garni de fleurs défend leur visage de ses rayons, elles sont beaucoup plus blanches que les hommes : elles ont les traits assez délicats; mais ce qui les distingue, c'est la beauté de leur taille et les contours de leur corps, qui ne sont pas déformés, comme en Europe, par quinze ans de la torture du maillot et des corps.
« Au reste, tandis qu'en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, celles de Taïti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses; c'est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes ainsi que les femmes ont les oreilles percées pour porter des perles ou des fleurs de toute espèce; ils sont de la plus grande propreté, et se baignent sans cesse. Leur unique passion est l'amour; le grand nombre de femmes est le seul luxe des riches!. »
Voici maintenant l'extrait de la description que le capitaine Cook donne de cette même ile d'Otahiti et de ses habitants; j'en tirerai les faits qu'on doit ajouter aux relations du capitaine Wallis et de M. de Bougainville, et qui les confirment au point de n'en pouvoir douter.
« L'ile d'Otahiti est environnée par un récif de rochers de corail?. Les maisons n’y forment pas de villages, elles sont rangées à environ cinquante verges les unes des autres. Cette île, au rapport d'un naturel du pays, peut fournir six mille sept cents combattants.
« Ces peuples sont d'une taille et d’une stature supérieure à celle des Européens. Les hommes sont grands; forts, bien membrés et bien faits. Les femmes d'un rang distingué sont, en général, au-dessus de la taille moyenne de ri0s Européennes : mais celles d'une classe inférieure sont au-dessous , et quelques-unes même sont très-petites; ce qui vient peutêtre de leur commerce prématuré avec les bommes.
« Leur teint naturel est un brun-elair ou olive; il est très-foncé dans ceux qui sont ex-
1 Voyage autour du monde, par M. de Bougainville, tome II, in-8°, pages 75 et suiv.
2 Cette expression , rocher de corail, ne signifie autre chose qu'une roche rougeâtre comme le granit.
posés à l'air où au soleil. La peau des femmes d'une classe supérieure est délicate, douce et
Selon lemême voyageur, les habitants de l'ile Huaheine, située à seize degrés quarante-trois
polie; la forme de leur visage est agréable, les | minutes latitude sud et à cent cinquante degrés
os des joues ne sont pas élevés. Ils n’ont point les yeux creux ni le front proéminent, mais en général ils ont le nez un peu aplati; leurs yeux, et surtout ceux des femmes, sont pleins d'expression, quelquefois étincelants de feu , ou remplis d'une douce sensibilité; leurs dents sont blanches et égales, et leur haleine pure.
« Ils ont les cheveux ordinairement raides et un peu rudes. Les hommes portent leur barbe de différentes manières, cependant ils en arrachent toujours une très-grande partie, et tiennent le reste très-propre. Les deux sexes ont aussi la coutume d'épiler tous les poils qui croissent sous les aisselles. Leurs mouvements sont remplis de vigueur et d’aisance, leur démarche agréable, leurs manières nobles et généreuses, et leur conduite entre eux et envers les étrangers affable et civile. 11 semble qu'ils sont d’un caractère brave , sincère, sans soupcon ni perfidie, et sans penchant à la vengeance et à la cruauté; mais ils sont adonnés au vol. On a vu dans cette ile des personnes dont la peau était d’un blane mat; ils avaient aussi les cheveux, la barbe, les sourcils et les cils blancs, les yeux rouges et faibles, la vue courte, la peau teigneuse et revêtue d'une espèce de duvet blane ; mais il parait que ce sont de malheureux individus , rendus anomales par maladies.
« Les flûtes et les tambours sont leurs seuls instruments. Ils font peu de cas de la chasteté : les hommes offrent aux étrangers leurs sœurs ou leurs filles par civilité ou en forme de récompense. Ils portent la licence des mœurs et de la lubricité à un point que les autres nations, dont on à parlé depuis le commencement du monde jusqu'à présent, n'avaient pas encore atteint.
« Le mariage chez eux n’est qu'une convention entre l'homme et la femme, dont les prétres ne se mêlent point. Ils ont adopté la circoncision, sans autre motif que celui de la propreté. Cette opération, à proprement parler, ne doit pas étreappeléecirconcision, parce qu'ils ne font pas au prépuce une amputation circulaire : ils le fendent seulement à travers la partie supérieure, pour empêcher qu'il neserecouvresurle gland, etlesprétresseuls peuvent fairecetteopération",. »
* Yoyage autour du monde, par le capitaine Cook, tome HN, chapitres 17 et 18.