‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 66 sur 186 · S MÉTHODES · texte numérisé non relu

S MÉTHODES

l'autre ceux qui no point de pieds ou point de plumes. La, première classe étant déterminée par un caractère positif, nous donne une idée claire et distincte en nous représentant les animaux qui ont des pieds ou des plumes ; mais la seconde n'étant fondée que sur un caractère négatif , nous n’en tirons qu'une idée vagueret indéterminée , nous n'imaginons qu'une privation de pieds ou de plumes, et nous n’apercevons d'abord aucun être réel qui fixe notre attention; car on ne peut pas conclure que, parce qu'un animal n'aura ni pieds ni plumes , il doive être tel on tel animal. Pour porter ce jugement, il faudrait nécessairement multiplier les caractères négatifs jusqu'au point de déterminer l'objet par voie d'exclusion, ce qui serait le plus souvent fort long et fort difficile : il vaut bien mieux admettre un caractère positif; par exemple, un animal qui rampe n'a point de pieds, un animal qui est couvert d'écailles n’a point de plumes. Voilà des caractères positifs , par conséquent l'équivoque cesse, et il n'y a plus d'incertitude sur l'objet dont il s’agit : c’est pourquoi Ar istote conclut qu’ on ne doit établir les divisions que sur des caractères positifs et opposés, et non pas sur des caractères en partie positifs et en partie négatifs, parce que les caractères opposés sont toujours bien distingués les uns des autres et bien tranchés. Il donne pour exemple une division dont l’une des branches est déterminée par le caractère de la couleur blanche, et l’autre par celui de la couleur noire, ou par l'opposition d'une ligne droite à une ligne courbe : cette division serait bien moins équivoque et bien plus certaine que telle autre division d'animaux, dont les uns auraient pour caractère la propriété de nager, tandis que les marques distinctives des autres seraient dans leurs couleurs.

Cependant Aristote n'a exécuté aucun plan de distribution méthodique des animaux; ce sublime métaphysicien, qui avait su réduire l'art de penser en système, et le raisonnement en formule, ne nous a tracé aucune suite de classes, de genres, d’espèces pour la division des.animaux ; il s'en est tenu aux définitions générales le plus communément reçues, et ne s’est pas soucié de combiner des méthodes de nomenclature, parce qu'il était bien persuadé que ces combinaisons seraient trop compliquées pour qu'il fût possible d'éviter les résultats équivoques ou faux qui rendraient infructueux tous les travaux de ce genre. Il en avertissaits certains auteurs de ses contemporains , ét son opinion a été confirmée par la destruction successive du grand nombre de systèmes méthodiques qui ont été faits dans ces derniers siècles sur différentes parties de l'histoire naturelle. Les maximes d’Aristote sur ce sujet peuvent éclairer les plus grands naturalistes, et leur prouver qu'en histoire naturelle, comme en toute autre science; on s’égare

dès le premier pas, si on n'a de bons principes de métaphysique Nous voyons l'application de cês principes dans les ouvrages qu'Aristote nous a laissés sur les animaux : ce naturaliste , si fameux depuis tant de siècles et en tant de genres de sciences, sera encore d'autant plus célèbre en histoire naturelle , que cette science fera plus de progrès, et que l'on sera plus en état de comprendre et de vérifier ce qu'a écrit ce grand homme. On sait qu'Alexandre lui avait donné des facilités pour observer des animaux de toute espèce ; on sait aussi que le génie de l'observateur était bien capable de le guider et d'échirer ses recherches : c'est dans de si heureuses circonstances qu'Aristote a posé

lespremiers fondements de l'histoire naturelle, en |

nous donnant de bons principes sur la façon de distinguer et de diviser les animaux ; il a élevé ensuite l'édifice à un haut point, par la comparaison quil a faite des différentes parties des animaux, pour tirer des résultats de leurs ressemblances ou de leurs différences , soit pour la conformation de leur corps, soit pour les différentes façons dont ils perpétuent leur espèce, soit pour leurs sens , soit pour leurs fonctions , ete. Ce plan ne pouvait venir que d’un grand maître, qui savait distinguer les connaissances réelles des conventions arbitraires, et qui cherchait à reconnaitre dans le mécanisme des animaux le vrai système de leurs opérations,

au lieu de faire devaines tentatives pour deviner |

leur nature avant que de l'avoir bien observée, et pour faire des échelles de classes, de genres et d'espèces ; comme on l’a fait tant de fois, avant que d’avoir bien connu les individus : ses profon-

des connaissances sur ce sujet lui avaient appris |

au contraire que cette division n’est point dans la

nature, et que de pareils systèmes ne peuvent pas |

être d'accord avec l'histoire de ses productions. Je ne ferai pas mention des distributions méthodiques des animaux que Gesner , Aldrovande, Johnston, etc., ont suivies, parce qu'elles sont trop incomplètes; je viens à celle que M. Raï donna sur la fin dudernier siècle. La première division de cette méthode est tirée d’Aristote; les animaux en généralSont divisés en deuxtclasses, dont la première comprend ceux qui ont du sang, et l'autre ceux qui n'ont point de sang : mais l'emploi que M. Rai fait de cette différence générale qui se tronve entre les animauxest contraire aux principes d'A-

ristote , qui soutient qu’on ne doit pas diviser les |

genres; aussi la methode est-elle en défaut dès la première division, de l'aveu même de l'auteur, qui convient que le ver de terre a du sang, quoiqu'il se trouve dans la classe des animaux qui n'en ont point. Ge caractère négatif dans les animaux qui n'ont point de sang , étant donné comme caractère générique, est encore contraire aux maximes d'Aristote, qui n’admet, en pareil cas, que des ca-

EXPOSITION

ractères positifs et opposés. [1 me semble qu'il était aisé de le rendre tel, en déterminant cette première division par les couleurs de la liqueur qui circule dans le corps des animaux ; on aurait prés venu l'objection par laquelle on prétend que la couleur rouge n’est pas essentielleau sang, mais le ver de terre se serait toujours trouvé placé parmi les animaux qui ont le sang rouge, et l'auteur aurait toujours été obligé de dire, comme il l'a dit, qu'il n'y a point de règles générales sans exception, c'est-à-dire qu'il ne donne pas sa méthode comme complète. -

Reprenons la classe des animaux qui ont du sang, c'est celle qui comprend les quadrupèdes ; pour y arriver, il faut la sous-diviser en deux parties dont la première renferme les animaux qui respirent par le moyen d’un poumon , et la seconde ceux qui ont des ouïes pour organes de la respiration. Parmi les premiers, les uns ont le cœur composé de deux ventricules , et les autres d’un seul : les animaux dont le cœur a deux ventricules sont vivipares ou ovipares; les premiers sont les quadrupèdes vivipares et les poissons cétacées ; les seconds sont les oiseaux : les animaux qui n’ont qu’un ventricule dans le cœur sont les quadrupèdes ovipares et les serpents.

Après cet exposé, l’auteur consent à laisser lescétacées avec les poissons, pour se conformer, ditil, au préjugé du vulgaire , qui répugnerait peutêtre à réunir les cétacées avec les quadrupèdes vivipares, quoiqu'ils n’en diffèrent qu’en ce qu'ils n'ont ni poil ni pieds, et qu'ils vivent dans l’eau. Ce qu'il y a de vrai dans tous ces rapports, c'est que les cétacées ont beaucoup de ressemblance avec les quadrupèdes dans la conformation intérieure, et mème en quelques parties de l’extérieure, et qu'ils ressemblent aux autres poissons par leurs nageoires, par l'élément dans lequel ils vivent, etc. ; ce sont des animaux qui tiennent des quadrupèdes et des poissons. Les méthodistes les placeront à leur gré dans la branche de leurs méthodes qu'ils eroiront la plus convenable ; mais les cétacées n'en seront pour cela ni plus ni moins ressemblants aux quadrupèdes et aux poissons.

M. Rai, en donnant sa méthode, ne prétend pas rejeter absolument la division générale des animaux en quadrupèdes, oiseaux, sons et insectes; il voudrait seulement que l’on comprit'sous le nom de quadrupèdes toutes les bêtes terrestres, et mème les serpents, parce qu'ils ne diffèrent des lézards et de plusieurs autres, qu’en ce qu'ils n'ont point de pieds. Cette division générale est aussi bonne qu'une autre, quoique les serpents n'aient point de pieds ; ils n'en ont point nonplus dans la méthode de M. Raï ; qui les met avec les quadrupèdes ovipares. L'inconvénient qu'il aurait à mêler les vivipares avec les ovipares, en divisant les

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