‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 71 sur 186 · LES ANIMAUX DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

LES ANIMAUX DOMESTIQUES

L'homme change l’état naturel des animaux en les forçant à lui obéir , et les faisant servir à son usage. Un animal domestique est un es-

abuse, qu'on altère, qu'on dépayse et que l'on dénature; tandis que l'animal sauvage, n'obéissant qu'à la nature, ne connait d'autres lois que celles du besoin et de la liberté. L'histoire d'un animal sauvage est donc bornée à un petit nombre de faits émanés de la simple nature, au lieu que l'histoire d'un animal domestique est compliquée de tout ce qui a rapport à l'art que l'on emploie pour l'apprivoiser ou pour le subjuguer; et comme on ne sait pas assez combien l'exemple, la contrainte, la force de l'habitude peuvent influer sur les animaux et changer leurs mouvements , leurs déterminations , leurs penchants, le but d'un naturaliste doit être de les observer assez pour pouvoir distinguer les faits qui dépendent de l'instinct, de ceux qui ne viennent que de l'éducation ; reconnaitre ce qui leur appartient et ce qu'ils ontemprunté, séparer ce qu'ils font. de ce qu'on leur fait faire, et ne jamais confondre l'animal avec l'esclave, la bête de somme avec la créature de Dieu.

L'empire de l'homme sur les animaux est un empire légitime qu'aucune révolution ne peut détruire ; c’est l'empire de l'esprit sur la matière , c'est non-seulement un droit de nature, un pouvoir fondé sur des lois inaltérables, mais c'est encore un don de Dieu, par lequel l'homme peut reconnaître à tout instant l'excellence de son être : car ce n’est pas parce qu’il est le plus parfait, le plus fort ou le plus adroit des animaux, qu'il leur commande : s’il n’était que le premier du même ordre, les seconds se réuniraient pour lui disputer l'empire; mais c’est par la supériorité de nature que l'homme règne et commande; il pense, et dès lors il est maitre des êtres qui ne pensent point. '

Il est maître des corps bruts, qui ne peuvent opposer à sa volonté qu'une lourde résistance ou qu'une inflexible dureté, que sa main sait toujours surmonter et vaincre en les faisant agir les uns contre les autres ; il est maître des végétaux , que par son industrie il peut augmenter, diminuer, renouveler, dénaturer, détruire ou multiplier à l'infini; il est maitre des animaux, parce que, non seulement il a comme eux du mouvement et du sentiment, mais w'il a de plus la lumière de la pensée , qu'il connait les fins et les moyens, qu'il sait diriger ses actions, concerter ses opérations, mesurer ses mouvements, vaincre la force par l'esprit, et la

clave dont on s'amuse, dont on se sert, dont on | vitesse par l'emploi du temps.

Cependant parmi les animaux, les uns paraissent être plus ou moins familiers, plus ou moins sauvages, plus ou moins doux, plus ou moins féroces. Que l’on compare la docilité et la soumission du ckien avec la fierté et la férocité du tigre, l’un parait être l'ami de l'homme, et l'autre son ennemi , son empire sur les animaux n’est donc pas absolu : combien d'espèces savent se soustraire à sa puissance par la rapidité de leur vol. par la légèreté de leur course, par l'obscurité de leur retraite, par la distance que met entre eux et l'homme l'élément qu'ils habitent! combien d'autres espèces lui échappent par leur seule petitesse ! et enfin combien y en a-t-il qui, bien loin de reconnaitre leur souverain, l'attaquent à force ouverte! sans parler de ces insectes qui semblent l'insulter par leurs piqüres, de ces serpents dont la morsure porte le poison et la mort , et de tant d'autres bêtes immondes, incommodes, inutiles, qui semblent n’exister que pour former la nuance entre le mal etle bien, et faire sentir à l'homme combien, depuis sa chute, il est peu respecté.

C'est qu'il faut distinguer l'empire de Dieu du domaine de l’homme : Dieu créateur des êtres est seul maitre de la nature ; l'homme ne peut rien sur le produit de la création, il ne peut rien sur les mouvements des corps célestes, sur les révolutions de ce globe qu'il habite; il ne peut rien sur les animaux, les végétaux , les minéraux en général; il ne peut rien sur les espèces, il ne peut que sur les individus; car les espèces en général et la matière en bloc appartiennent à la nature, ou plutôt la constituent ; tout se passe, se suit, se succède, se renouvelle et se meut par une puissance irrésistible. L'homme, entrainé lui-même par le torrent des temps, ne peut rien pour sa propre durée; lié par son corps à la matière, enveloppé dans le tourbillon des êtres, il est forcé de subir la loi commune, il obéit à la même puissance, et, comme tout le reste, il nait, croit et périt.

Mais le rayon divin dont l'homme est animé l'ennoblit et l'élève au-dessus de tous les êtres matériels. Cette substance spirituelle, loin d'être sujette à la matière, a le droit de la faire obéir, et quoiqu'elle ne puisse pas commander à la nature entière, elle domine sur les êtres particuliers. Dieu, source unique de toute lumière et de toute intelligence, régit l'universret les espèces entières avec une puissance infinie :

l’homme, qui n'a qu'un rayon de cette intelli-

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