LA CHÈVRE
Ordre des ruminants à cornes, genre Chèvre. (Cuvier.)
Quoique les espèces dans les animaux soient toutes séparées par un intervalle que la nature ne peut franchir, quelques-unes semblent se rapprocher par un si grand nombre de rapports, qu'il ne reste, pour ainsi dire, entre elles que l'espace nécessaire pour tirer la ligne de séparation ; et, lorsque nous comparons ces espèces voisines , et que nous les considérons relativement à nous, les unes se présentent comme des espèces de premiere utilité, et les autres semblent n'être que des espèces auxiliaires, qui pourraient , à bien des égards, remplacer les premières, et nous servir aux mêmes usages.
L'âne pourrait presque remplacer le cheval; et de même, si l’espèce de la brebis venait à nous manquer, celledelachèvre pourrait y suppléer. La chèvre fournit du lait comme la brebis, et même en plus grande abondance; elle donne aussi du suif en quantité : son poil, quoique plus rude que la laine, sert à faire de trèsbonnes étoffes ; sa peau vaut mieux que celle du mouton; la chair du chevreau approche assez de celle de l'agneau, ete. Ces espèces auxiliaires sont plus agrestes, plus robustes que les espèces principales : l’âne et la chèvre ne de mandent pas autant de soin que le cheval et la brebis; partout ils trouvent à vivre, et broutent également les plantes de toute espèce, les herbes grossières , les arbrisseaux chargés d’'épines : ils sont moins affectés de l’intempérie du climat, ils peuvent mieux se passer du secours de l’homme : moins ils nous appartiennent , plus ils semblent appartenir à la nature ; et au lieu d'imaginer que ces espèces subalternes n'ont été produites que par la dégénération des espèces premières, au lieu de regarder l'âne comme un cheval dégénéré, il v aurait plus de
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raison de dire que le cheval est un âne perfectionné; que la brebis n'est qu'une espèce de chèvre plus délicate que nous avons soignée, perfectionnée , propagée pour notre utilité, et qu'en général les espèces les plus parfaites, surtout dans les animaux domestiques, tirent leur origine de l'espèce moins parfaite des animaux sauvages qui en approchent le plus, la nature seule ne pouvant faire autant que la nature et l'homme réunis.
Quoi qu'il en soit, la chèvre est une espèce distincte, et peut-être encore plus éloignée de celle de la brebis que l'espèce de l’âne ne l’est de celle du cheval. Le boue s’accouple volontiers avec la brebis, comme l’âAneaveec la jument; et le bélier se joint avec la chèvre, comme le cheval avec l’ânesse ; mais, quoique ces accouplements soient assez fréquents, et quelquefois prolifiques, il ne s’est point formé d'espèce intermédiaire entre la chèvre et la brebis : ces deux espèces sont distinctes, demeurent constamment séparées et toujours à la même distance l'une de l'autre; elles n’ont done point été altérées par ces mélanges ; elles n'ont point fait de nouvelles souches , de nouvelles races d'animaux mitoyens ; elles n’ont produit que des différences individuelles, qui n’influent pas sur l'unité de chacune des espèces primitives, et qui confirment au contraire la réalité de leur différence caractéristique.
Mais il y a bien des cas où nous ne pouvons ni distinguer ces caracteres , ni prononcer sur leurs différences avec autant de certitude; il y en a beaucoup d’autres où nous sommes obligés de suspendre notre jugement, et encore une infinité d'autres sur lesquels nous n'avons aucune lumière : car, indépendamment de l'incertitude où nous jette la contrariété des témoignages sur les faits qui nous ont été transmis, indépendamment du doute qui résulte du peu d’exactitude de ceux qui ont observé la nature, le plus grand obstacle qu'il y ait à l’avancement de nos connaissances est l'ignorance presque forcée dans laquelle nous sommes d’un très-grand nombre d'effets que le temps seul n'a pu présenter à nos yeux , et qui ne se dévoileront même à ceux de la postérité que par des expériences et des observations combinées : en attendant, nous errons dans les ténèbres, ou nous marchons avec perplexité entre des préjugés et des probabilités , ignorant même jusqu'à la possibilité des choses, et confondant
à tout moment les opinions des hommes avec les actes de la nature. Les exemples se présentent en foule; mais sans en prendre ailleurs que dans uotre sujet , nous savons que le boue et la brebis s'accouplent et produisent ensemble : mais personne ne nous a dit encore s’il en résulte un mulet stérile, ou un animal fécond qui puisse faire souche pour des générations nouvelles ou semblables aux premières. De même , quoique nous sachions que le bélier s'accouple avec la chèvre, nous ignorons s'ils produisent ensemble et quel est ce produit ; nous croyons que les mulets en général, c’està-dire les animaux qui viennent du mélange de deux espèces différentes, sont stériles, parce qu’il ne parait pas que les mulets qui viennent de l'âne et de la jument, non pius que ceux qui viennent du cheval et de J'ânesse, produisent rien entre eux ou avec ceux dont ils viennent : cependant cette opinion est mal fondég peut-être; les anciens disent positivement que le mulet peut produire à l’âge de sept ans, et qu'il produit avec la jument ! : ils nous di-
sent que la mule peut concevoir, quoique elle:
ne puisse perfectionner son fruit?. Il serait done nécessaire de détruire ou de confirmer ces faits, qui répandent de l'obscurité sur la distinction réelle des animaux et sur la théorie de la génération. D'ailleurs, quoique nous connaissions assez distinetement les espèces de tous les animaux qui nous avoisinent, nous ne SavOns pas ce que produirait leur mélange entre eux ou avec des animaux étrangers : nous ne sommes que très-mal informés des jumarts, c’est-à-dire du produit de la vache et de l’âne , ou de la jument et du taureau : nous ignorons si le zèbre ne produirait pas avec le cheval ou l'âne; si l'animal à large queue auquel on a donné le nom de mouton de Barbarie ne produirait pas avec notre brebis; si le chamois n’est pas une chèvre sauvage; s’il ne formerait pas avec nos chèvres quelque race intermédiaire ; si les singes diffèrent réellement par les espèces, ou s'ils ne font, comme les chiens, qu'une seule et même espèce, mais variée parun grand nombre de races différentes ; si le chien peut produire
{ Mulus septennis implere potest, etjam cum equà conjunc tus hinnum procreavit. Arist., Hist, Anim, lib. VI, Cap. XXIV
2 Itaque concipere quidem aliquando mula potest, quod jam factum est ; sed enutrire atque in finem perducere non potest. Mas generare interdüm potest. Arist., de Generat. Animal., lib. 11, cap. vi.