DE LA CHÈVRE
avec le renard et le loup, si le cerf produit avec la vache, la biche avec le daim, ete. Notre ignorance sur tous ces faits est, comme je l'ai dit, presque forcée , les expériences qui pourraient les décider demandant plus de temps, de soins et de dépense que la vie et la fortune d'un
homme ordinaire ne peuvent le permettre. J'ai |
employé quelques années à faire des tentatives de cette espèce : j'en rendrai compte lorsque je parlerai des mulets; mais je conviendrai d’avance qu'elles ne m'ont fourni que peu de iumières, et que la plupart de ces épreuves ont été sans succès.
De là dépendent cependant la connaissance entière des animaux , la division exacte de leurs espèces, et l'intelligence parfaite de leur histoire ; de là dépendent aussi la manière de l'écrire et l’art de la traiter : mais puisque nous sommes privés de ces connaissances si nécessaires à notre objet; puisqu'il ne nous est pas possible , faute de faits, d'établir des rapports et de fonder nos raisonnements, nous ne pouvons pas mieux faire que d'aller pas à pas, de considérer chaque animal individuellement, de regarder comme des espèces différentes toutes celles qui ne se mêlent pas sous nos yeux, et d'écrire leur histoire par articles séparés , en nous réservant de les joindre ou de les fondre ensemble, dès que, par notre propre expérience, ou par celle des autres, nous serons plus instruits.
C'est par cette raison que, quoiqu'il y ait plusieurs animaux qui ressemblent à la brebis et à la chèvre, nous ne parlons ici que de la chèvre et de la brebis domestiques. Nous ignorons si les espèces étrangères pourraient produire et former de nouvelles races avec ces espèces communes. Nous sommes done fondés à les regarder comme des espèces différentes , jusqu'à ce qu'il soit prouvé par le fait que les individus de chacune de ces espèces étrangères peuvent se mêler avec l'espèce commune, et produire d'au- - tres individus qui produiraient entre eux, ce caractère seul constituant la réalité et l'unité de ce que l’on doit appeler espèce, tant dans les animaux que dans les végétaux.
La chèvre a de sa nature plus de sentiment et de ressource que la brebis: elle vient à l’homme volontiers, elle se familiarise aisément,
elle est sensible aux caresses et capable d'atta- | chement ; elle est aussi plus forte, plus légère, | plus agile et moins timide que la brebis; elle emporter. A l'étonnement que le capitaine mar-
est vive, capricieuse, lascive et vagabonde. Ce n'est qu'avec peine qu'on la conduit , et qu'on peut la réduire en troupeau ; elle aïme à s'écarter dans les solitudes, à grimper sur les lieux escarpés, à se placer, et même à dormir, sur la pointe des rochers et sur le bord des précipices : elle cherche le mâle avec empressement ; elle s'accouple avec ardeur , et produit dé trèsbonne heure ; elle est robuste, aisée à nourrir ; presque toutes les herbes lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'incommodent. Letempérament, qui dans tous les animaux influe beaucoup sur le naturel, ne parait cependant pas dans la chèvre différer essentiellement de celui de la brebis. Ces deux espèces d'animaux , dont l’organisation intérieure estpresqueentièrement semblable , se nourrissent, croïssent et multiplient de la même manière, et se ressemblent encore par le caractère des maladies, qui sont les mêmes , à l'exception de quelques-unes auxquelles la chèvre n’est pas sujette : elle ne craïnt pas, comme la brebis, la trop grande chaleur, elle dort au soleil, et s'expose volontiers à ses rayons les plus vifs, sans en être incommodée, et sans que cette ardeur lui cause ni étourdissements, ni vertises : elle ne s’effraie point des orages, ne s’impatiente pas à la pluie, mais elle parait être sensible à la rigueur du froid. Les mouvements extérieurs , lesquels, comme nous l'avons dit, dépendent beaucoup moins de la conformation du corps que de la force et de la variété des sensafions relatives à l'appétit et au désir, sont par celte raison beaucoup moins mesurés, beaucoup plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L'inconstance de son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions; elle marche , elle s'arrête , elle court, elle bondit, elle saute, s'approche, s'éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par caprice, et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur ; et toute la souplesse des organes, tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements, qui lui sont naturels.
On a des preuves que ces animaux sont paturellement amis de l'homme, et que , dans les lieux inhabités, ils ne deviennent point sauvaces. En 1698, un vaisseau anglais ayant relàché à l'ile de Bonavista, deux nègres se présentèrent à bord, et offrirent gratis aux Anglais autant de boucs qu'ils en voudraient
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qua de cette offre, les nègres répondirent qu'il n'y avoit que douze personnes dans l'ile , que les boues et les chèvres s'y étaient multipliés jusqu'à devenir incommodes, et que, loin de donner beaucoup de peine à les prendre, ils suivaient les hommes avec une sorte d'obstination, comme les animaux domestiques !.
Le bouc peut engendrer à un an, et la chèvre dès l’âge de sept mois; mais les fruits de cette génération précoce sont faibles et défectueux, et l'on attend ordinairement que l’un et l'autre aient dix-huit mois ou deux ans avant de leur permettre de se joindre. Le bouc est un assez bel animal, très-vigoureux et très-chaud : un seul peut suflire à plus de cent cinquante chèvres pendant deux ou trois mois ; mais cette ardeur qui le consume ne dure que trois ou quatre ans, et ces animaux sont énervés et même vieux dès l’âge de cinq ou six ans. Lorsque l'on veut donc faire choix d’un boue pour la propagation, il faut qu'il soit jeune et de bonne figure, c’est-à-dire âgé de deux ans, la taille grande, le cou court et charnu, la tête légère, les oreilles pendantes, les cuisses grosses, les jambes fermes , le poil noir, épais et doux, la barbe longue et bien garnie. I1 y a moins de choix à faire pour les chèvres ; seulement on peut observer que celles dont le corps est grand , la croupe large, les cuisses fournies, la démarche légère, les mamelles grosses , les pis longs, le poil doux et touffu , sont les meilleures. Elles sont ordinairement en chaleur aux mois de septembre, octobre et novembre, et même, pour peu qu'elles approchent du mâle en tout autre temps, elles sont bientôt disposées à le recevoir, et elles peuvent s'accoupler et produire dans toutes les saisons; cependant elles retiennent plus sûrement en automne, et l'on préfère encore les mois d'octobre et de novembre par une autre raison, c’est qu'il est bon que les jeunes chevreaux trouvent de l'herbe tendre lorsqu'ils commencent à paitre pour la première fois. Les chèvres portent cinq mois, et mettent bas au commencement du sixième ; elles allaitent leur petit pendant un mois ou cinq semaines; ainsi l'on doit compter environ six mois et demi entre le temps auquel on les aura fait couvrir, et celui où le chevreau pourra commencer à paître.
Lorsqu'on les conduit avec les moutons, elles
{ Voyez l'Histoire générale des Voyages, Tome I, pag. 518.
| ne restent pas à leur suite, elles précèdent tou- , jours le troupeau. Il vaut mieux les mener séparément paitre sur les collines ; elles aiment les lieux élevés et les montagnes, même les plus escarpées; elles trouvent autant de nourriture qu'il leur en faut dans les bruyères, dans les friches, dans les terrains incultes et dans les terres stériles. Il faut les éloigner des endroits cultivés, les empêcher d'entrer dans les blés, dans les vignes , dans les bois : elles font un grand dégât dans les taillis ; les arbres dont elles broutent avec avidité les jeunes pousses et les écorces tendres, périssent presque tous. Elles craignent les lieux humides , les prairies marécageuses, les pâturages gras. On en élève rarement dans les pays de plaines ; elles s'y portent mal et leur chair est de mauvaise qualité. Dans la plupart des climats chauds, l’on nourrit des chèvres en grande quantité, et on ne leur donne point d'étable : en France, elles périraient si on ne les mettait pas à l'abri pendant l'hiver. On peut se dispenser de leur donner de la litière en été, mais il leur en faut pendant l'hiver; èt comme toute
laisse pas coucher sur leur fumier, et on leur donne souvent de la litière fraiche. On les fait sortir de grand matin pour les mener aux champs; l'herbe chargée de rosée, quin'est pas bonne pour les moutons, fait grand bien aux chèvres. Comme elles sont indociles et vagabondes, un homme, quelque robuste et quelque agile qu'il soit, n’en peut guère conduire que cinquaute. On ne les laisse pas sortir pendant les neiges et les frimas; on les nourrit à l’étable d'herbes et de petites branches d'arbres cueillies en automne, ou de choux, de navets et d'autres légumes. Plus elles mangent, plus la quantité de leur lait augmente; et pour entretenir ou augmenter encore cette abondance de lait, on les fait beaucoup boire, et on leur donne quelquefois du salpêtre ou de l’eau salée. On peut commencer à les traire quinze jours après qu’elles ont mis bas : elles donnent du lait en quantité pendant quatre à cinq mois, etelles en donnent soir et matin.
| La chèvre ne produit ordinairement qu'un | chevreau, quelquefois deux, très-rarement trois, et jamais plus de quatre : elle ne produit que depuis l’âge d’un an ou dix-huit mois, jusqu'à sept ans. Le bouc pourrait engendrer jus- | qu'à cet âge, et peut-être au-delà, si on le mé-
humidité les incommode beaucoup, on ne les