LE COCHON DE SIAM, ET LE SANGLIER
Ordre des pachydermes, famille des pachydermes ordinaires, genre Cochon. (Guvier.)
Nous mettons ensemble le cochon, le cochon de Siam et le sanglier, parce que tous trois ne font qu'une seule et même espèce : l'un est l'animal sauvage, les deux autres sont l'animal domestique; et quoiqu'ils diffèrent par quelques marques extérieures , peut-être aussi par quelques habitudes, comme ces différences ne sont pas essentielles, qu'elles sont seulement relatives à leur condition ; que leur naturel n’est pas même fort altéré par l'état de domesticité; qu'enfin ils produisent ensemble des individus qui peuvent en produire d’autres, caractère qui constitue l'unité etla constance de l'espèce, nous n'avons pas dù les séparer.
Ces animaux sont singuliers; l'espèce en est, pour ainsi dire, unique; ele est isoiée; elle semble exister plus solitairement qu'aucune autre; elle n'est voisine d'aucune espèce qu'on puisse regarder comme principale ni comme accessoire, telle que l'espèce du cheval relativement à celle de l'âne, ou l'espèce de la chèvre relativement à la brebis : elle n’est pas sujette à une grande variété de race comme celle du chien; elle participe de plusieurs especes , et cependantelle diffère essentiellement de toutes. Que ceux qui veulent réduire la nature à de petits systèmes, qui veulent renfermer son immensité dans les bornes d'une formule, considèrent avec nous cet animal, et voient s'il n'échappe pas à toutes leurs méthodes. Par jes extrémités , il ne ressemble point à ceux qu'ils
ont appelés solipèdes, puisqu'il a le pied divisé ; il ne ressemble point à ceux qu'ils ont appelés pieds fourchus, puisqu'il a réellement quatre doigts au dedans , quoiqu'il n'en paraisse que deux à l'extérieur; ilne ressemble point à ceux qu'ils ont appelés Jissipèdes, puisqu'il ne marche que sur deux doigts, et que les deux autres ne sont ni développés, ni posés comme ceux des fissipèdes, ni même assez allongés pour qu'il puisse s’en servir. Il a donc des caractères équivoques , des caractères ambigus, dont les uns sont apparents et les autresobseurs. Dira-t-on que c'est une erreur de la nature; que ces phalanges, ces doigts, qui ne sont pas assez développés à l'extérieur, ne doivent point être comptés? Mais cette erreur est constante. D'ailleurs cet animel ne ressemble point aux pieds fourchus par les autres os du pied , et il en diffère encore par les caractères les plus frappants : car ceux-ci ont des cornes et manquent de dents incisives à la mâchoiresupérieure; ils ont quatre estomaes, ils ruminent, ete. Le cochon n’a point de cornes; il a des dents en haut comme en bas ; il n'a qu'un estomac; il ne rumine point; il est done évident qu'il n’est ni du genre des solipèdes, ni de celui des pieds fourchus ; il n’est pas non plus de celui des issipèdes , puisqu'il diffère de ces animaux non-seulement par l'extrémité du pied, mais encore par les dents, par l'estomac, par les intestins, par les parties intérieures de la génération, ete. Tout ce qu'on pourrait dire, c'est qu'il fait la nuance, à certains égards, entre les solipèdes et les pieds fourchus, et à d'autres égards entre les pieds fourchus et les fissipèdes ; car il diffère moins des so/ipèdes que des autres, par l'ordre et le nombre des dents. Il leur ressemble encore par l'allongement des mâchoires : il n'a, comme eux, qu'un estomac, qui seulement est beaucoup plus grand; mais, par un appendice qui y tient, aussi bien que par la position des intestins, il semble se rapprocher des pieds fourchus où ruminants. N leur ressemble encore par les parties extérieures de la génération , £t en même temps il ressemble aux Jissipèdes par la forme des jambes, par l'habitude du corps, par le produit nombreux &e la génération. Aristote est le premier ‘ qui ait di-
4 Quadrupedum autem, quæ sanguine constant, eadem quæ animal generant, alia multifida sunt; quales hontinis manus pedesque habentur. Suut euim quæ multiplici pedum lissurà digitentur, ut canis , leo, panthera. Alia Lisulca sunt,
visé les animaux quadrupèdes en solipèdes, pieds fourchus et fissipèdes, et il convient que le cochon est d'un genre ambigu ; mas la seule raison qu'il en donne, c'est que, dans l'Illyrie, la Péonie et dans quelques autres lieux, il se trouve des cochons solipèdes. Cet animal est encore une espèce d'exception à deux règles générales de la nature , c’est que plus les animaux sont gros, moins ils produisent, et que les fissipèdes sont de tous les animaux ceux qui produisent le plus. Lecochon , quoique d'une taille fort au-dessus de la médiocre, produit plus qu'aucun des animaux fissipèdes ou autres. Par cette fécondité aussi bien que par la conformation des testicules ou ovaires de la truie, il semble même faire l'extrémité des espèces vivipares, et s'approcher des espèces ovipares. Enfin il est en tout d'une nature équivoque, ambiguë , ou, pour mieux dire, il paraîtra tel à ceux qui croient que l’ordre hypothétique de leurs idées fait l'ordre réel des choses, et qui ne voient, dans la chaine infinie des êtres, que quelques points apparents auxquels ils veulent tout rapporter.
Ce n’est point en resserrant la sphère de la nature et en la renfermant dans un cerele étroit, qu'on pourra la connaitre: ce n’est point en la faisant agir par des vues particulières qu'on saura la juger, ni qu'on pourra la deviner; ce n'est point en lui prêtant nos idées qu'on approfondira les desseins de son auteur. Au lieu de resserrer les limites de sa puissance, il faut les reeuler , les étendre jusque dans l'immensité; il faut ne rien voir d'impossible, s'attendreatout, et supposer que tout ce qui peut être , est. Les espèces ambiguës, les productions irrégulières, les êtres anomaux cesseront dès lors de nous étonner, et se trouveront aussi nécessairement que les autres dans l'ordre infini des choses ; ils remplissent les intervalles de la chaine , ils en forment les nœuds, les points intermédiaires , ils en marquent aussi les extrémités. Ces êtres sont pour l'esprit humain des exemplaires précieux , uniques, où la nature paraissant moins conforme à elle-même, se montre plus à découvert; où nous pouvons reconnaitre des caractères singuliers et des traits fugitifs, qui nous quæ forcipem pro ungulà habeant , ut oves, capræ. cervi, equi fluviatiles. Alia infisso sunt pede, ut quæ solipedes nominantur, ut equus, mulus, Geous sanè suillum ambigoum est ; nam et in terra Hlyriorum, etin Pœonia, et nonnullis
aliis locis, sues solipedes gignuntur, Aristot., de Hist, Animal. lib. 11, cap. 1.
HISTOIRE NATURELLE
indiquent que ses fins sont bien plus générales que nos vues, et que si elle ne fait rien en vain, elle ne fait rien non plus dans les desseins que nous lui supposons.
En effet, ne doit-on pas faire des réflexions sur ce que nous venons d'exposer? Ne doit-on pas tirer des inductions de cette singulière conformation du cochon? Il ne parait pas avoir été formé sur un plan original, particulier et parfait, puisqu'il est un composé des autres animaux : il a évidemment des parties inutiles, ou plutôt des parties dont il ne peut faire usage, des doigts dont tous les os sont parfaitement formés , et qui cependant ne lui servent à rien. La nature est donc bien éloignée de s’assujettir à des causes finales dans lacomposition des êtres : pourquoi n’y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes , puisqu'elle manque si souventd'y mettredes parties essentielles ? Combien n'y a-t-il pas d'animaux privés de sens et de membres! Pourquoi veut-on que, dans chaque individu, toute partie soit utile aux autres et nécessaire au tout? Ne suflit-il pas, pour qu'elles se trouvent ensemble, qu'elles ne: se nuisent pas, qu'elles puissent croitre sans obstacle et se développer sans s'oblitérer mutuellement? Tout ce qui ne se nuit point assez pour se détruire, tout ce qui peut subsister ensemble, subsiste; et peut-être y a-t-il, dans la plupart des êtres, moins de parties relatives, utiles ou nécessaires, que de partiesindifférentes, inutiles ou surabondantes. Mais comme nous voulons toujours tout rapporter à un certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous leur supposons des usages cachés; nous imaginons des rapports qui n’ont aucun fondement , qui n'existent point dans la nature des choses, et qui ne servent qu'à l'obscureir : nous ne faisons pas attention que nous altérons la philosophie, que nous en dénaturons l'objet, qui est de connaitre le comment des choses, la manière dont la nature agit; et que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à deviner le pourquoi des faits, la fin qu'elle se propose en agissant.
C'est pour cela qu'il faut recueillir avec soin les exemples qui s'opposent à cette prétention, qu'il faut insister sur les faits capables de détruire un préjugé général auquel nous nous livrons par goût, une erreur de méthode que nous adoptons par choix, quoiqu'elle ne tende qu'à voiler notre ignorance, qu'elle soit inutile, et
DU COCHON
même opposée à la recherche et à la découverte | des effets de la nature. Nous pouvons , sans sortir de notre sujet, donner d'autres exemples par lesquels ces fins, que nous supposons si vainement à la nature, sont évidemment démenties. :
Les phalanges ne sont faites, dit-on, que pour former des doigts : cependant il y a dans le cochon des phalanges inutiles, puisqu'elles ne forment pas des doigts dont il puisse se servir; et dans les animaux à pieds fourchus, il y a de petits os! qui ne forihent pas même des phalanges. Si c'est là le but de la nature, n'est-il pas évident que dans le cochon elle n’a exécuté que la moitié de son projet, et que dans les autres à peiñe l'a-t-elle commencé ?
L'allantoide est une membrane qui se trouve dans le produit de la génération de la truie , de la jument, de la vache et de plusieurs autres animaux : cette membrane tient au fond de la vessie du fœtus ; elle est faite, dit-on, pour recevoir l'urine qu'il rend pendant son séjour dans le ventre de la mère : et en effet.on trouve, à l'instant de la naissance de l'animal, une certaine quantité de liqueur dans cette membrane ; mais cette quantité n’est pas considérable : dans la vache, où elle est peut-être plus abondante que dans tout autre animal, elle se réduit à quelques pintes, et la capacité de l’allantoïde estsi grande, qu'il n'y a aucune proportion entre ces deux objets. Cette membrane, lorsqu'on la remplit d'air, forme une espèce de double poche en forme de croissant , longue de treize à quatorze pieds sur neuf, dix, onze, et même douze pouces de diamètre. Faut-il, pour ne recevoir que trois ou | quatre pintes de liqueur, un vaisseau dont la capacité contient plusieurs pieds cubes? La vessie seule du fœtus , si elle n’eüt pas été percée par | le fond, suffisait pour contenir cette petite quantité de liqueur , comme elle suffit eu effet dans l'homme, et dans les espèces d'animaux où l’on n'a pas encoredécouvertl'allantoide. Cettemembrane n’est donc pas faite dans la vue de rece- | voir l'urine du fœtus, nimême dans aucune autre | de nos vues : car cette grande capacité est non | seulement inutile pour cetobjet, mais aussipour tout autre, puisqu'on ne peut pas même supposer qu'il soit possible qu'elle se remplisse, et que si cette membrane etait pleine, elle formerait un
volume presque aussi gros que le corps de l'ani-
1 Daubenton estle premier qui ait fait cette découverte,
mal qui la contient , et ne pourrait par conséquent y être contenue; et comme elle se déchire au moment de la naissance, et qu'on la jette avecles autres membranes qui servaient d'enveloppe au fœtus, il est évident qu'elle estencore plus inutile alors qu'elle ne l'était auparavant.
Le nombre des mamelles est, dit-on, relatif, dans chaque espèce d'animal, au nombre de petits que la femelle doit produire et allaiter. Mais pourquoi le mâle, qui ne doit rien produire, at-il ordinairement le même nombre de mamelles? Et pourquoi dans la truie, qui souvent produit dix-huit et même vingt petits, ny a-til que douze mamelles, souvent moins, et jamais plus? Ceci ne prouve-t-il pas que ce n’est point par des causes finales que nous pouvons juger des ouvrages de la nature ; que nous ne devons pas lui prêter d'aussi petites vues, la faire agir par des convenances morales; mais examiner comment elle agit en effet, et employer , pour la connaitre , tous les rapports physiques que nous présente l'immense variété de ses productions ? J'avoue que cette méthode, la seule qui puisse nous conduire à quelques connaissances réelles, est incomparablement plus difficile que l'autre, et qu'il y a une infinité de faits dans la nature auxquels, comme aux exemples précédents, il ne parait guère possible de l'appliquer avec succès. Cependant, au lieu de chercher à quoi sert la grande capacité de l’allantoïde , et de trouver qu'elle ne sert et ne peut servir à rien, il est clair qu'on ne doit s'appliquer qu'à rechercher les rapports physiques qui peuvent nous indiquer quelle en peut être l'origine. En observant, par exemple, que dans le produit de la génération des animaux qui n'ont pas une grande capacité d'estomac etd'intestins, l'allan- . toide est ou très-petite, ou nulle; que par conséquent la production de cette menbranea quelque rapport avec celte grande capacité d'intestins, elec. ; de même, en cousidérant que lenombre des mamelles n’est point égal au nombre des petits, en convenant seulement que les animaux qui produisent le plus sont aussi ceux qui ont des mamelles en plus grand nombre, on pourra penser que cette production nombreuse dépend dela conformation des parties intérieures de la génération, etque, les mamelles étant aussi des dépendances extérieures de ces mêmes parties de la génération, il y a, entre le nombre ou l'ordre de ces parties et celui des mamelles, un rapport physique qu'il faut tâcher de découvrir,
Mais je ne fais iei qu'indiquer la vraie route, et ce n’est pas le lieu de la suivre plus loin. Cependant, je ne puis m'empêcher d'observer en passant que j'ai quelque raison de supposer que la production nombreuse dépend plutôt de la conformation des parties intérieures de la génération que d'aucune autre cause : car ce n’est
point de la quantité plus abondante des liqueurs |
séminales que dépend le grand nombre dans la production, puisque le cheval, le cerf, le bélier, le bouc et les autres animaux qui ont une trèsgrande abondance de liqueur séminale, ne produisent qu'en petit nombre; tandis que le chien, le chat et d’autres animaux , qui n’ont qu'une moindre quantité de liqueur séminale, relativement à leur volume , produisent en grand nombre. Ce n’est pas non plus de la fréquence des accouplements que ce nombre dépend : car l'on est assuré que le cochon et le chien n'ont besoin que d'un seul accouplement pour produire, et produire en grand nombre. La longue durée de l'accouplement, ou, pour mieux dire, du temps de l'émission de la liqueur séminale, ne parait pas non plus être la cause à laquelle on doive rapporter cet effet : car le chien ne demeure accouplé longtemps que parce qu'il est retenu par un obstacle qui nait de la conformation même des parties (voyez ci-après la description du chien); et, quoiquele cochon n'ait point cet obstacle, et qu'il demeure accouplé plus longtemps que la plupart des autres animaux, on ne peut rien conclure pour la nombreuse production , puisqu'on voit qu'il ne faut au coq qu’un instant pour féconder tous les œufs qu'une poule peut produire en un mois.
J'aurai occasion de développer davantage les idées que j'accumule ici, dans la seule vue de faire sentir qu'une simple probabilité, un soupcon, pourvu qu'il soit fondé sur des rapports physiques, répand plus de lumière et produit plus de fruit que toutes les causes finales réunies.
Aux singularités que nous avons déjà rapportées, nous devons en ajouter uneautre : c’est que la graisse du cochon est différente de celle de presque tous les autres animaux quadrupèdes , non-seulement par sa consistance et sa qualité, mais aussi par sa position dans le corps de l'animal. La graisse de l'homme et des animaux qui n’ont point de suif, comme le chien, le cheval , ete., est mêlée avec la chair assez également : le suif dans le bélier, le boue, le
HISTOIRE NATURELLE
cerf, ete., ne se trouve qu'aux extrémités de la chair: mais le lard du cochon n’est ni mêlé avec la chair, ni ramassé aux extrémités de la chair; il la recouvre partout, et forme une couche épaisse, distincte et continue entre la chair et la peau. Le cochon a cela de commun avec la baleine et les autres animaux cétacés, dont la graisse n’est qu'une espèce de lard à peu près de la même consistance , mais plus huileux que celui du cochon. Ce lard, dans les animaux cétacés, forme aussi sous la peau une couche de plusieurs pouces d'épaisseür, qui enveloppe la chair.
Encore une singularité, même plus grande que les autres : c’est que le cochon ne perd aucune de ses premières dents. Les autres animaux, comme le cheval, l'âne, le bœuf, la brebis , la chèvre, le chien, et même homme, perdent tous leurs premières dents incisives: ces dents de lait tombent avant la puberté, et sont bientôt remplacées par d’autres. Dans le cochon , au contraire, les dents de lait ne tombent jamais, elles croissent même pendant toute la vie. Il a six dents au-devant de la mâchoire inférieure, qui sont incisives et tranchantes; il a aussi à la mâchoire supérieure six dents correspondantes : mais, par une imperfection qui n'a pes d'exemple dans la nature, ces six dents de la mächoire supérieure sont d’une forme très-différente de celle des dents de la mâchoire inférieure : au lieu d'être incisives et tranchantes , elles sont longues, cylindriques et émoussées à la pointe, en sorte qu’elles forment un angle presque droit avec celles de la mâchoire supérieure , et qu’elles ne s'appliquent que trèsobliquement les unes contre les autres par leurs extrémités.
Il n'y a que le cochon et deux ou trois autres espèces d'animaux qui aient des défenses ou des dents canines très-allongées : elles different des autres dents en ce qu'elles sortent audehors et qu'elles croissent pendant toutela vie. Dans l'éléphant et la vache marine, elles sont cylindriques et longues de quelques pieds ; dans le sanglier et le cochon mâle, elles se courbent en portion de cercle, elles sont plates et tranchantes, et j'en ai vu de neuf à dix pouces de longueur. Elles sont enfoncées très-profon. * dément dans l’alvéole, et elles ont aussi, comme celles de l'éléphant, une cavité à leur extrémité supérieure. Mais l'éléphant et la vache marine n'ont de défenses qu'à la mâchoire supérieure,
DU COCHON
ils manquent même de dents canines à la mâ- | dans la texture de la chair ou de la peau de cet
choire inférieure; au lieu que le cochon mâle et |
le sanglier en ont aux deux mâchoires, et celles de la mächoire inférieure sont plus utiles à l'a-
nimal; elles sont aussi plus dangereuses, car | | res à dévorer, et qui vit ordinairement de grains,
c'est avec les défenses d'en bas que le sanglier blesse.
La truie, la laie et le cochon coupé ont aussi ces quatre dents canines à la mâchoire inférieure; mais elles croissent beaucoup moins que celles du mâle, et ne sortent presque point au-dehors. Outre ces seize dents, savoir, douze incisives et quatre canines, ils ont encore vingthuit dents mächelières , ce qui fait en tout qua-
rante-quatre dents. Le sanglier a les défenses |
plus grandes, le boutoir plus fort et la hure plus longue que le cochon domestique ; il a aussi les pieds plus gros, les pinces plus séparées et le poil toujours noir.
De tous les quadrupèdes le cochon paraît être
l'animal le plus brut; les imperfections de la |
forme semblent influer sur le naturel : toutes ses habitudes sont grossières, tous ses goûts sont immondes; toutes ses sensations se réduisent à une laxure furieuse et à une sourmandise brutale, qui lui fait dévorer indistinctement tout ce qui se présente, et même sa progéniture au moment qu'elle vient de naïitre. Sa voracité dépend apparemment du besoin continuel qu'il a de remplir la grande capacité de son estomac; et la grossièreté de ses appétits, de l'hébétation du sens du goût et du toucher. La rudesse du poil, la dureté de la peau, lépaisseur de la graisse, rendent ces animaux peu sensibles aux coups : l’on a vu des souris se loger sur leur dos, et leur manger le lard et la peau, sans qu'ils parussent le sentir. Ils ont done le toucher fort obtus, et le goût aussi grossier que le toucher : leurs autres sens sont bons: les chasseurs n'ignorent pas que les sangliers voient , entendent et sentent de fort loin, puisqu’ils sont obligés, pour les surprendre, de les attendre en silence pendant la nuit, et dese placer au-dessous du vent, pour dérober à leur odorat les émanations qui les frappent de loin, et toujours assez vivement pour leur faire surle-champ rebrousser chemin.
Cette imperfection dans les sens du goût et du toucher est encore augmentée par une maladie qui les rend ladres, c'est-à-dire , presque absolument insensibles, et de laquelle il faut peut-être moins chercher la première origine
animal , que dans sa malpropreté “ae et dans la corruption qui doit résulter nour-
| ritures infectes dont il se remplit quelquefois;
car le sanglier, qui n'a point de pareilies ordu-
de fruits, de glands et de racines, n'est point
| sujet à cette maladie, non plus que le jeune co-
chon pendant qu'il tette : on ne la prévient même qu'en tenant le cochon domestique dans une étable propre , et en lui donnant abondamment des nourritures saines. Sa chair deviendra même excellente au goût, et le lard ferme et cassant, si, comme je l'ai vu pratiquer, on le tient, pendant quinze jours ou trois semaines avant de le tuer, dans une étable pavée et tou-
| jours propre, sans litière, en ne lui donnant
alors pour toute nourriture que du grain de froment pur et sec, et ne le laissant boire que très-peu. On choisit pour cela un jeune cochon d'un an, en bonne chair et à moitié gras.
La manière ordinaire de les engraisser est de leur donner abondamment de l'orge, du gland,
| des choux, des légumes cuits et beaucoup d'eau
mêlée de son : en deux mois ils sont gras ; le lard est abondant et épais, mais sans être bien ferme ni bien blane ; et la chair, quoique bonne, est toujours un peu fade. On peut encore les engraisser avee moins de dépense dans les campagnes où il y a beaucoup de glands, en les menant dans les forêts pendant l'automne, lorsque les glands tombent, et que la châtaigne et la faine quittent leurs enveloppes. Ils mangent également de tous les fruits sauvages , et ils engraissent en peu de temps, surtout si le soir, à leur retour, on leur donne de l’eau tiède mélée d’un peu de son et de farine d'ivraie; cette boisson les fait dormir et augmente tellement leur embonpoint, qu'on en a vu ne pouvoir plus marcher, ni presque se remuer. Ils engraissent aussi beaucoup plus promptement en automne dans le temps des premiers froids, tant à cause de l'abondance des nourritures que parce qu'alors la transpiration est moindre qu’en été.
On n'attend pas, comme pour le reste du bétail, que le cochon soit âgé pour l’engraisser : plus il vieillit, plus cela est difficile, et moins sa chair est bonne. La castration, qui doit toutours précéder l’engrais, se fait ordinairement à l’âge de six mois, au printemps ou en automne, et jamais dans le temps des grandes
chaleurs ou des grands froids, qui rendraient également la plaie dangereuse ou difficile à guérir : car c'est ordinairement par incision que se fait cette opération, quoiqu'on la fasse aussi quelquefois par une simple ligature, comme nous l'avons dit au sujet des moutons. Si la castration a été faite au printemps, on les met à l'engrais dès l'automne suivant, et il est assez rare qu'on les laisse vivre deux ans; cependant ils croissent encore beaucoup pendant la seconde, et ils continueraient de croitre pendant la troisième , la quatrième, la cinquième ,etc., année. Ceux que l'on remarque parmi les autres par la grandeur et la grosseur de leur corpulence ne sont que des cochons plus âgés, que l'on a mis plusieurs fois à la glandée. 1] parait que la durée de leur accroissement ne se borne pas à quatre ou cinq ans : les verrals ou cochons mâles , que l'on garde pour la propagation de l'espèce, grossissent encore à cinq ou six ans; et plus un sanglier est vieux, plus il est gros, dur et pesant.
La durée de la vie du sanglier peut s’éten dre jusqu'à vingt-cinq ou trente ans ‘. Aristote dit vingt ans pour les cochons en général, et il ajoute que les mâles engendrent et que les femelles produisent jusqu'à quinze. Ils peuvent s'accoupler dès l’âge de neuf mois ou d'un an, mais il vaut mieux attendre qu'ils aient dix-huit mois où deux ans. La première portée de la truie n’est pas nombreuse ; les petits sont faibles, et mème imparfaits, quand elle n'a pas un an. Elle est en chaleur, pour ainsi dire, en tout temps : elle recherche les approches du mäle, quoiqu'elle soit pleine, ce qui peut passer pour un excès parmi les animaux, dont la femelle, dans presque toutes les espèces, refuse ie mäle aussitôt qu'elle a concu. Cette chaleur de la truie , qui est presque continuelle, se marque cependant par des accès et aussi par des mouvements immodérés , qui finissent toujours par porter l'animal à se vautrer dans la boue ; elle répand dans ce temps une liqueur blanchâtre assez épaisse et assez abondante. Elle porte quatre mois, met bas au commencement du cinquième , et bientôtelle recherche le mâle, devient pleine une seconde fois, et produit par conséquent deux fois l'année. La laie, qui ressemble à tous autres égards à la truie, ne porte qu'une fois l'an, apparemment par la disette de
4 Voyez la Véncrie de du Fouilloux. Paris, 1614, page 57.
ATURELLE
nourriture , et par la nécessité où elle se trouve d'allaiter et de nourrir pendant longtemps tous les petits qu’elle a produits; au lieu qu'on ne souffre pas que la truie domestique nourrisse tous ses petits pendant plus de quinze jours ou trois semaines : on ne lui en laisse alors que huit ou neuf à nourrir, on vend les autres; à quinze jours ils sont bons à manger : et comme l'on n’a pas besoin de beaucoup de femelles, et que ce sont les cochons coupés qui rapportent le plus de profit, et dont la chair est la meilleure, on se défait des cochons de lait femelles, eton ne laisse à la mère que deux femelles avec sept ou huit mâles.
Le mâle qu'on choisit pour propager l'espèce doit avoir le corps court, ramassé, et plutôt carré que long , la tête grosse, le groin court et camus, les oreilles grandes et pendantes, les yeux petits et ardents, le cou grand et épais, le ventre avalé, les fesses larges, les jambes courtes et grosses, les soies épaisses et noires : les cochons blancs ne sont jamais aussi forts que les noirs. La truie doit avoir le corps long, le ventre ample et large, les mamelles longues ;'il faut qu'elle soit aussi d'un naturel tranquille et d'une race féconde. Dès qu'elle est pleine, on la sépare du mâle, qui pourrait la blesser ; et lorsqu'elle met bas, on la nourrit largement, on la veille pour l'empêcher de dévorer quelques-uns de ses petits, et l’on a grand soin d’en éloigner le père, qui les ménagerait encore moins. On la fait couvrir au commencement du printemps, afin que les petits, naissant en été, aient le temps de grandir, de se fortifier, et d'engraisser avant l'hiver; mais lorsque l’on veut la faire porter deux fois par an, on lui donnele mâle au mois de novembre, afin qu'elle mette bas au mois de mars, et on la fait couvrir une seconde fois au commencement de mai. Il y a même des truies qui produisent régulièrement tous les cinq mois. La laie, qui, comme nous l'avons dit, ne produit qu'une fois par an, recoit le mâle aux mois de janvier ou de février, et met bas en mai ou juin; elle allaite ses petits pendant trois ouquatre mois , elleles conduit,ellelessuit, etles empêchedeseséparer ou de s'écarter , jusqu'à ce qu'ils aient deux ou trois ans; et il n'est pas rare de voir des laies accompagnées en même temps de leurs petits de l'année et de ceux de l’année précédente. On ne souffre pas que la truie domestique allaite ses petits pendant plus de deux mois ; on commence
DU COCHON
même, au bout de trois semaines , à les mener aux champs avec la mère, pour les accoutumer peu à peu à se nourrir comme elle : on les sèvre cinq semaines après, et on leur donne soir et matin du petit-lait mêléde son, ou seulement de l’eau tiède avec des légumes bouillis.
Ces animaux aiment beaucoup les vers de terre et certaines racines, comme celles de la carotte sauvage : c'est pour trouver ces vers et pour couper ces racines qu'ils fouillent la terre avec leur boutoir. Le sanglier, dont la hure est plus longue et plus forte que celle du cochon, fouille plus profondément ; il fouille aussi presque toujours en ligne droite dans le même sillon , au lieu que le cochon fouille çà et là, et plus légèrement. Comme il fait beaucoup de dégât, il faut l'éloigner des terrains cultivés, et ne le mener que dans les bois et sur les terres qu'on laisse reposer,
On appelle, en termes de chasse, béles de compagnie, les sangliers qui n'ont pas passé trois ans, parce que, jusqu'à cet âge, ils ne se séparent pas les uns des autres, et qu'ils suivent tous leur mère commune : ils ne vont seuls que quand ils sont assez forts pour ne plus craindre les loups. Ces animaux forment donc d'euxmêmes des espèces de troupes, et c'est de là que dépend leur sûreté : lorsqu'ils sont attaqués, ils résistent par le nombre, ils se secourent, se défendent ; les plus gros font face en se pressant en rond les uns contre les autres, et en mettant les plus petits au centre. Les cochons domestiques se défendent aussi de la même manière , et l’on n’a pas besoin de chiens pour les garder : mais comme ils sont indociles et durs, un homme agile et robuste n'en peut guère conduire que cinquante. En automne et en hiver, on les mène dans les forêts où les fruits sauvages sont abondants ; l'été, on les conduit dans les lieux humides et marécageux, où ils trouvent des vers et des racines en quantité ; et au printemps , on les laisse aller dans les champs etsur les terres en friche. On les fait sortir deux fois par jour, depuis le mois de mars jusqu'au mois d'octobre; on les laisse paitre depuis je matin, après que la rosée est dissipée, jusqu'à dix heures, et depuis deux heures après midi jusqu'au soir. En hiver, on ne les mène qu'une fois par jour dans les beaux temps : la rosée, la neige et la pluie leur sont contraires. Lorsqu'il survient un orage ou seulement une pluie fort abondante, il est assez ordinaire de les voir dé-
lle
serter le troupeau les uns après les autres , et s'enfuir en courant et toujours criant jusqu'a la porte de leur étable : les plus jeunes sont ceux qui crient le plus, et le plus haut; ce cri est différent de leur grognement ordinaire , c’est un cri de douleur semblable aux premiers cris qu'ils jettent lorsqu'on les garrotte pour les égorger. Le mâle crie moins que la femelle. Il est rare d'entendre le sanglier jeter un cri, si ce n'est lorsqu'il se bat et qu'un autre le blesse, la laie crie plus souvent ; et quand ils sont surpris et effrayés subitement, ils soufflent avec tant de violence, qu'on les entend à une grande distance.
Quoique ces animaux soient fort gourmands, ils n’attaquent ni ne dévorent pas, comme les loups, les autres animaux ; cependant ils mangent quelquefois de la chair corrompue : on a vu des sangliers manger de la chair de cheval, et nous avons trouvé dans leur estomac de la peau de chevreuil et des pattes d'oiseau; mais c’est peut-être plutôt nécessité qu'instinct. Cependant on ne peut nier qu'ils ne soient avides de sang et de chair sanguinolente et fraiche, puisque les cochons mangent leurs petits, et même des enfants au berceau : dès qu'ils trouvent quelque chose de suceulent, d'humide, de gras et d’onctueux, ils le lèchent et finissent bientôt par l'avaler. J'ai vu plusieurs fois un troupeau entier de ces animaux s'arrêter, à leur retour des champs, autour d'un monceau de terre glaise nouvellement tirée; tous léchaient cette terre, qui n’était que très-légerement onctueuse , et quelques-uns en avalaient une assez grande quantité. Leur gourmandise est, comme l’on voit, aussi grossière que leur naturel est brutal: ils n'ont aucun sentiment bien distinct; les petits reconnaissent à peine leur mère, ou du moins sont fort sujets à se méprendre, et à teter la première truie qui leur laisse saisir ses mamelles. La crainte et la nécessité donnent apparemment un peu plus de sentiment et d'instinct aux cochons sauvages ; il semble que les petits soient fidèlement attachés à leur mère, qui parait être aussi plus attentive à leurs besoins que ne l’est la truie domestique. Dans le temps du rut , le mâle cherche, suit la femelle, ei demeure ordinairement trente jours avec elle dans les bois les plus épais, les plus solitaires et les plus reculés. Il est alors plus farouche que jamais, et il devient même furieux lorsqu'un autre mâle veut occuper sa place; ils
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se battent , se blessent, et se tuent quelquefois. | triple; le sang, les boyaux, les viseères, lespieds,
Pour la laie, elle ne devient furieuse que quand on attaque ses petits; et en général, dans presque tous les animaux sauvages, le mâle devient plus ou moins féroce lorsqu'il cherche à s'accoupler, et la femelle lorsqu'elle a mis bas.
On chasse le sanglier à force ouverte, avec des chiens, ou bien on le tue par surprise pendant la nuit au clair de la lune : comme il ne fuit que lentement , qu'il laisse une odeur trèsforte, qu'il se défend contre les chiens et les blesse toujours dangereusement, il ne faut pas le chasser avec les bons chiens courants destinés pour le cerf et le chevreuil; cette chasse leur gâterait le nez, et les accoutumerait à aller lentement : des mâtins un peu dressés suffisent pour la chasse du sanglier. Il ne faut attaquer que les plus vieux, on les connaît aisément aux traces : un jeune sanglier de trois ans est difficile à forcer, parce qu'il court très-loin sans s'arrêter, au lieu qu'un sanglier plus âgé ne fuit pas loin, se laisse chasser de près, n’a pas grand'peur des chiens, et s'arrête souvent pour leur faire tête. Le jour, il reste ordinairement danssa bauge , au plus épais et dans le plus fort du bois; le soir, à la nuit, il en sort pour chercher sa nourriture : en été, lorsque les grains sont mürs, il est assez facile de le surprendre dans les blés et dans les avoines où il fréquente toutes les nuits. Dès qu'il est tué, les chasseurs ont grand soin de lui couper les suites, c'est-àdire les testicules, dont l’odeur est si forte que, si l'on passe seulement cinq ou six heures saus les ôter, toute la chair en est infectée. Au reste, il n’y a que la hure qui soit bonne dans un vieux sanglier ; au lieu que toute la chair du marcassin , et celle du jeune sanglier qui n’a pas encore un an, est délicate , et même assez fine. Celle du verrat, ou cochon domestique mâle, est encore plus mauvaise que celle du sanglier ; ce n’est que par la castration et l’engrais qu'on la rend bonne à manger. Les anciens étaient dans l'usage de faire la castration aux jeunes marcassins qu'on pouvait enlever à leur mère, après quoi on les reportait dans les bois : ces sangliers coupés grossissent beaucoup plus que les autres, et leur chair est meilleure que celle des cochons domestiques.
Pour peu qu'on ait habité la campagne, on n'ignore pasles profits qu'on tire du cochon : sa chair se vend à peu près autant que celle du bœuf ; le lard se vend au double, et même au
la langue, se préparent etse mangent. Le fumier du cochon est plus froid que celui des autres animaux , et l’on ne doit s'en servir que pour les terres trop chaudes et trop sèches. La graisse des intestins et de l'épiploon, qui est différente du lard , fait le sain-doux et le vieux-oing. La peau a ses usages, on en fait des cribles, comme l'on fait aussi des vergettes, des brosses, des pinceaux avec les soies. La chair de cet animal prend mieux le sel, le salpètre, et se conserve salée plus longtemps qu'aucune autre.
Cette espèce, quoiqu'abondante et fort répandue en Europe, en Afrique et en Asie, ne s'est point trouvée dans le continent du Nouveau-Monde; elle y a été transportée par les Espagnols, qui ont jeté des cochons noirs dans le continent, et dans presque toutes les grandes iles de l'Amérique ; ils se sont multipliés, et sont devenus sauvages en beaucoup d’endroits: ils ressemblent à nos sangliers ; ils ont le corps plus court, la hure plus grosse, et la peau plus épaisse ‘ que les cochons domestiques, qui, dans
les climats chauds, sont tous noirs comme les
sangliers.
Par un de ces préjugés ridicules que la seule superstition peut faire subsister, les mahométans sont privés de cet animal utile : on leur a dit qu'il était immonde; ils n’osent done ni le toucher, ni s’en nourrir. Les Chinois, au contraire, ont beaucoup de goût pour la chair du cochon ; ils en élèvent de nombreux troupeaux; c’est leur nourriture la plus ordinaire, et c’est ce qui les a empéchés, dit-on, de recevoir la loi de Mahomet. Ces cochons de la Chine, qui sont aussi ceux de Siam et de l'Inde, sont un peu différents de ceux de l'Europe; ils sont plus petits , etils ont les jambes beaucoup plus courtes : leur chair est plus blanche et plus délicate :
-on les connait en France, et quelques personnes en élèvent ; ils se mêlent et produisent avec les cochons de la race commune. Les Nègres élèvent aussi une grande quantité de cochons; et quoiqu'il y en ait peu chez les Maures, et dans tous les pays habités parles mahométans, on trouve en Afrique et en Asie des sangliers
“aussi abondamment qu'en Europe.
Ces animaux n'affectent donc point de climat particulier; seulement il parait que dans les pays froids le sanglier, en devenant animal do-
* Voyez l'Histoire générale des Antilles, par le P. du Tertre Paris, 1667, toine 1], page 293.
DU COCHON
mestique, a plus dégénéré que dans les pays chauds. Un degré de température de plus suffit pour changer leur couleur: les cochons sont communément blancs dans nos provinces septentrionales de France, et même en Vivarais, tandis que dans la province du Dauphiné, qui en est très-voisine, ils sont tous noirs ; ceux de Languedoc, de Provence , d'Espagne, d'Italie, des Indes , de la Chine et de l'Amérique, sont aussi de la même couleur. Le cochon de Siam ressemble plus quele cochon de France au sanglier. Un des signes les plus évidents de la dégénération sont les oreilles; elles deviennent d'autant plus souples, d'autant plus molles, plus inclinées et plus pendantes, que l'animal est plus altéré, ou, si l'on veut, plus adouci par l'éducation et par l'état de domesticité : et en effet, le cochon domestique a les oreilles beaucoup moins raides, beaucoup plus longues et plus inelinées que le sanglier, qu’on doit regarder comme le modèle de l'espèce.
Je n'ai rien à ajouter aux faits historiques que j'ai donnés sur la race de nos cochons d’Europe, et sur celle des cochons de Siam ou de la Chine, qui toutes trois se mêlent ensemble, et ne font par conséquent qu'une seule et même espèce, quoique la race des cochons d'Europe soit considérablement plus grande que l’autre par la grosseur et la grandeur du corps; elle pourrait même le devenir encore plus, si on laissait vivre ces animaux pendant un plus grand nombre d'années dans leur état de domesticité. M. Collinson, de la Société royale de Londres , m'a écrit qu'un cochon engraissé par les ordres de M. Joseph Leastarm, et tué par le sieur Meck, boucher à Cougleton en Chestershire, pesait huit cent cinquante livres , savoir : l'un des côtés, trois cent treize livres; l’autre côté, trois cent quatorze livres ; et la tête, l'épine du dos, la graisse intérieure, les intestins, etc., deux cent vingt-trois livres !.