‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 4)Chapitre 96 sur 103 · DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE

Gomme, dans Thistoife civile, on consulte les titres, on recherche les médailles , on déchiffre les inscriptions antiques , pour déterminer les époques des réyolutioni humaines, et constater les dates des événements moraux; de même, dans rhistoire naturelle, il feut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments , recueillir leurs * débris, et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physique^ qui peuvent nous faire remontei^ aux différents âges de la nature. G*est le seul moyèn de fixer quelques points dans l'immensité de l'espace , et de placer un certain nombré dé pierres numéraires sur la route éternelle du temps. Le passé est comme la distance; notre vue y décroît, et s'y perdroit de même , si Thistoire et la chronologie n'eussent placé des fanaux, des flambeaux aux points les plus obscurs : mais , malgré ces lumières de la tradition écrite , si l'on reounite à quelques sièdes , que d'incertitudes dans les faits I que d'erreurs sur les causes des événements ! et quelle obscu^ rité profonde n'environne pas les temps antérieurs à cette tradition! D'ailleurs elle ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, npl pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer coihme des ombres qui ne laissent point de traces : et plût au ciel que le nombre de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire fût également enseveli dans la nuit de l'oubli !

Ainsi l'histoire civile, bornée d'un côté par les ténèbres d'un temps assez voisin du nôtre , ne s'étend de l'autre qu'aux

petites portions de terre qu'oot occupées saccessivement les peuples soigneqx de leur mémoire; aa lieu que lliistoire naturelle embrasse également tous les espaces., toas les temps, et n*a d'autres limites que celles de Tunivers.

La nature étant contemj^raine de la matière , de Tespace et du temps, son histoire est celle de toutes les substances, de tous les lieux , de tous les âges; et quoiqu'il paroisse à la première vue que ses grands ouvrages ne s'altèrent ni ne diangent, et que dans ses productions, même les plus fragiles et les pluis passagères, elle se montre toiyours et constamment la même,, puisqu'à chaque instant ses premiers modèles reparoissent à nos yeux sous de nouvelles représentations , cependant, en l'observant de près, on s'apercevra que son cours n'est pas absolument uniforme : on reconnottra qu'elle admet des variations sensibles, qu'elle reçoit des altérations successives, qu'elle se prête même à des combinaisons nouvelles, à dea mutations de matière et de forme; qu'enfin autant elle parott fixe dans son tout , autant elle est variable dans chacune de ses parties ; et si nous l'embrassons dans toute son étendue, nous ne pourrons douter qu'elle ne soit aujourd'hui très différente de ce qu'elle étoit au commencement et de ce qu'elle est devenue dans la succession des temps : ce sont ces changements divers que nous appelons ses époques. La nature s'est trouvée dans différents états; la surface de la terre a pris successivement des formes différentes ; les cieux même ont varié, et toutes les choses de l'univers physique sont , comme celles du monde moral , dans un mouvement continuel de variations successives. Par exemple, Tétat dans lequel nous voyons aujourd'hui la nature est autant notre ouvrage que le sien ; nous avons su la .tempérer, la modifier,, la plier à nos besoins, h nos désirs; nous avons sondé, cultivé, fécondé la terre : l'aspect sous lequel elle se présente est donc bien différent de celui des temps antérieurs à l'invention des arts. L'âgé d'or de la morale ou plutôt de la fable , n'étoit que l'âge de for de la physique et de la vérité. L'homme de ce temps, encore à demi sauvage, dispersé, peu nombreux, ne sentoit pas sa puissance,

DES ÉPOQDES DE LA NATURE. 325 ne cooQoissoit pas sa vraie ridiesse; le trésor de ses lomières étoit enfoui; H ignoroit la force des volontés unies, et ne se doutoit pas que, par la société et par des travaux suivis et concertés , il viendroit à bout d'imprimer ses idées sur la hce entière de l'univers.

Aussi &ut-il aller chercher et voir la nature dans ces régions nouvellement découvertes, dans ces contuées de tout temps inhabitées, pour se former une idée de son état ancien; et cet ancien état est encore bien moderne en comparaison de celui où nos continents terrestres étoient couverts par les eaux , où les poissons habitoient sur nos plaines , où nos montagnes formoient les écueils des mers : combien de changements et de différents états ont dù se «uccédèr depuis ces temps antiques (qti cependant n'éloientpas les premiers) ju^u'aux âge$de rhistoire! que de choses ensevelies! combien d'événemeqts entièrement oubliés! que de révolutions antérieures à la mémoire des hommes ! Il a fallu une très longue suite d'observations, il a fallu trente siècles de culture à Tesprit humain, seulement pour reconnottre Tétat présent de)s choses. La terre n'est pas encore entièrejnent découverte; ce n'est que depuis peu qu'on a déterminé sa figure; ce n'est quede nos jours qu'on s^est élevé à la théorie de sa forme intérieure, et qu'on a démontré l'ordre et la disposition des matières dont elle est composée : ce n'est donc que de cet instant où l'on peut commencer à comparer la nature avec elle-même, et remonter de son état actuel et connu à quelques époques^ d'un état plus ancien. ' Mais comme il s'agit ici de percer la nuit des temps , de reconnottre par rinspection des choses actuelles l'ancienne existence des choses anéanties , et de remonter par la sèule force des Eaits subsistants à la vérité historique des fa^its Ensevelis; comme il s'agit, en un mot, de juger non-seulement le passé moderne mais le passé le plus ancien , par le seul présent , et que , pour nous élever jusqu'à ce point de vue , nous avons besoin de toutes nos forces réunies, nous emploierons trois grands moyens : V les fBks qui peuvent nous rapprocher de l'origiûe de la nature : 2^ les monuments qu'on doit regarder comme les témoins de se^

a26 DES ÉPOQUES DE LA NATURI.

premiers ^es ; 3^ les traditions qui peuvent nous donner quelque idée des âges* subséquents : après quoi nous tàdierons de lier le tout par des analogies, et de former ime chaîne qui , da sommet de Téchelle du temps, descendra jusqu'à nous.

Page 1