‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 68 sur 147 · Voyez la carte ci-jointe · texte numérisé non relu

Voyez la carte ci-jointe

DES ÉPOQUES DE LÀ NATURE

ont par conséquent élargi les vallees, dont les côtes sont aussi moins escarpées, parce que le mouvement des eaux y étoit plus libre et moins rapide que dans les vallons étroits des terrains voisins du sommet.

L’on doit encore remarquer que la direction des courans a varié dans leur cours, et que la déclinaison des coteaux a changé par la même cause. Les courans dont la pente étoit vers le midi, et qui nous sont représentés par les vallons de la Tille, de la Venelle, de la Vingeaune, du Saulon, et de la Mance, ont agi plus fortement contre les coteaux tournés vers le sommet de Langres et à l’aspect du nord. Les courans, au contraire, dont la pente étoit vers le nord, et qui nous sont représentés par les vallons de l’Aujon, de la Suize, de la Marne, et du Rognon, ainsi que par ceux de la Meuse, ont plus fortement agi contre les coteaux qui sont tournés vers ce même sommet de Langres, et qui se trouvent à l’aspect du midi.

Il y a voit donc, lorsque les eaux ont laissé le sommet de Langres à découvert, une mer dont les mouvemens et les courans étoienl dirigés vers le nord, et, de l’autre côté de ce sommet, une autre mer dont les mouvemens étoient dirigés vers le midi : ces deux mers batloient les deux flancs opposés de celte chaîne de montagnes, comme I on voit dans la mer actuelle les eaux battre les deux flancs opposés d’une longue île ou d’un promontoire avancé. U n’est donc pas étonnant que tous les coteaux escarpés de ces vallons se trouvent également des deux côtés de ce sommet général des montagnes ; ce n’est que l’effet nécessaire d’une cause très-évidente.

Si l’on considère le terrain qui environne l’une des sources de la Marne près de Langres, on reconnoîtra qu’elle sort d’un demicercle coupé presque à plomb; et, en examinant les lits de pierre de cette espèce d'amphithéâtre, on se démontrera que ceux des deux côtés et ceux du fond de l’arc de cercle qu il présente étoient autrefois continus , et ne faisoient qu’une seule masse que les eaux ont détruite dans la partie qui forme aujourd’hui ce demi-cercle. On verra la même chose à l’origine des deux autres sources de la Marne; savoir, dans le vallon de Balesme et dans celui de Saint-Maurice: tout ce terrain étoit continu avant l’abaissement de la mer; et cette espèce de promontoire à l’extrémité duquel la ville de Langres est située étoit, dans ce même temps, continu non seulement avec ces premiers terrains , mais avec ceux de Breuvone , de

Peigney , de Noidan-le-Rocheux , etc. Il 1 aisé de se convaincre par ses yeux qui continuité de ces terrains n’a été détri que par le mouvement et l’action des ea ,

Dans cet te chaîne de la montagne île I jgres, on trouve plusieurs collines isolées, unes en forme de cône tronqué, comme c de Monlsaugeon , les autres en fur me el tique, comme celles de Montbard , de Mc réal ; et d’autres tout aussi remarquai autour des sources de la Meuse, vers ( mont et Monligny-le-Roi , qui est situé un monticule adhérent au continent par langue de terre très-étroite. On voit enc une de ces collines isolées à Andilly, i autre auprès d’Heuilly-Çoton , etc. Nous vous observer qu’en général ces collines caires isolées sont moins hautes cpie ce qui les environnent, et desquelles ces colliljj sont actuellement séparées, parce que le < L raut, remplissant toute la largeur du val l 'il passoit par dessus ces collines isolées a| un mouvement direct, et les détruisoit a le sommet, tandis qu’il ne faisoit que 1 j gner le terrain des coteaux du vallon , et 1: les attaqiioit que par un mouvement obliq | en sorte que les montagnes qui bordent f vallons sont demeurées plus élevées que ji collines isolées qui se trouvent emre de;! A Montbard, par exemple, la hauteur dJ coline isolée au dessus de laquelle sont I tués les murs de l ancien château n’est de cent quarante pieds, tandis que les m.l tagnes qui bordent le vallon des deux cô ci au nord et au midi, en ont plus de trois c j cinquante; et il en est de même des aulj collines calcaires que nous venons de ci! 8 toutes celles qui sont isolées sont en mèl temps moins élevées que les autres, pa j qu’étant au milieu du vallon et au lil d - IVj elles ont été minées sur leurs sommets j le courant , toujours plus x iolent el plus ; pide dans le milieu que vers les bords j son cours.

Lorsqu’on regarde ces escarpemens,,si| vent élevés à pie à plusieurs toises de lu j teur; lorsqu'on les voit composés du h j en bas de bancs de pierres calcaires ti massives et fort dures, on est émerveillé temps prodigieux qu'il faut supposer p< que les eaux aient ouvert et creusé !

énormes tranchées.’ Mais' deux cireonstan ont concouru à l’accélération de ce gra; ouvrage: l'une de Tes circonstances est qi dans toutes les collines et les montagnesc; caires, les lits supérieurs sont les mo compactes et les plus tendres, en sorte q les eaux ont aisément entamé la superflu j

H |i terrain, et formé Jet première ravine qui JefjJirigé leur cours ; la- seconde circonstance njjtque, quoique ces bancs de matière calailire se soient formés et même séchés et lâtrifiés sous les eaux de la mer, il est néanmoins très-certain qu’ils u’étoient d’abord ftjie des sédimens superposés de matières ili plies , lesquelles n’oat acquis de la dureté ■oijie successivement par l’action de la gravité I) r la masse totale , et par l’exei cice de la C rce d’afünité de leurs parties constituantes. 1 ous sommes donc assurés que ces matières ru [avoient pas acquis toute la solidité et la iwineté que nous leur voyons aujourd’hui, et me , dans ce temps de l'action des courans s 2 la mer, elles devoiem lui céder avec moins de ré istance. Cette considération diminue l’énormité de la durée du temps de lii? travail des eaux, et explique d’autaut «lieux la correspondance des angles saillans Ig r rentra ns des collines, qui ressemblent «[arfaitement à la correspondance des bords I je nos rivières dans tous les terrains aisés à ) |i viser.

I, C’est pour la construction même de ces èrrains calcaires, et non pour leur division, |u’il est nécessaire d’admettre une très-longue lériode de temps ; en sorte que, dans les fingt mille ans, j’en prendrais au moins les rois premiers quarts pour la multiplication les coquillages , le transport de leurs démailles, et la composition des masses qui {es renferment, et le dernier quart pour la ii\ ision et pour la configuration de ces nèmes terrains calcaires : il a fallu vingt niile ans pour la retraite des eaux , qui d'apord étoieni élevées de deux mille toises au ttessus du niveau de nos mers actuelles ; et ce n’est que vers la fin de cette longue marche en retraite que nos vallons ont été creusés, nos plaines établies et nos collines découvertes : pendant tout ce temps le globe n’étoil peuplé que de poissons et d’animaux à coquilles ; les sommets des montagnes et quelques terres élevées, que les eaux n’avoient pas surmontés, ou qu’elles avoient abandonnés les premiers, étoient aussi couverts de végétaux ; car leurs détrimens en volume immense ont formé les veines de charbon, dans le même temps que les dépouilles des coquillages ont formé les lits de nos pierres calcaires. Il est donc démontré par l’inspection attentive de ces monumens authentiques de la nature , savoir, les coquilles dans les marbres, les poissons dans les ardoises, et les végétaux dans les mines de charbon , que tous ces êtres organisés ont existé long-temps avant les animaux

lit

terrestres ; d’autant qu’on ne trouve aucun indice, aucun vestige de l’existence de ceux-ci dans toutes les couches anciennes qui se sont formées par le sédiment des eaux de la mer. On n’a trouvé les os , les dents , les défenses des animaux terrestres que dans les couches superficielles, ou bien dans ces vallées et dans ces plaines dont nous avons parlé, qui ont été comblées de déblais entraînés des lieux supérieurs par les eaux courantes ; il y a seulement quelques exemples d’ossemens trouvés dans les cavités sous des rochers , près des bords de la mer, et dans des terrains bas : mais ces rochers sous lesquels gisoient ces ossemens d’animaux terrestres sont eux-mêmes de nouvelle formation, ainsi que toutes les carrières calcaires en pays bas, qui ne sont formées que des détrimens des anciennes couches de pierres, toutes situées au dessus de ces nouvelles carrières ; et c’est par celte raison que je les ai désignées par le nom de carrières parasites , parce qu’elles se forment en effet aux dépens des premières.

Notre globe , pendant trente-cinq mille ans, n’a donc été qu’une masse de chaleur et de feu, dont aucun être sensible ne pouvoit approcher; ensuite, pendant quinze ou vingt mille ans, sa surface u’étoit qu’une mer universelle ; il a fallu cette longue succession de siècles pour le refroidissement de la terre et pour la retraite des eaux , et ce n’est qu’à la fin de cette seconde période que la surface de nos continens a été figurée.

Mais ces derniers effets de l’action des courans de la mer ont été précédés de quelques autres effets encore plus généraux, lesquels ont influé sur quelques traits de la face entière de la terre. Nous avons dit que les eaux, venant en plus grande quantité du pôle austral, avoieni aiguisé toutes les pointes des continens ; mais après la chute complète des eaux , lorsque la mer universelle eut pris son équilibre, le mouvement du midi au nord cessa , et la mer n’eut plus à obéir qu’à la puissance constante de la lune, qui, se combinant avec celle du soleil , produisit les marées et le mouvement constant d’orient en occident. Les eaux , dans leur premier avènement, avoient d’abord été dirigées des pôles vers l’équateur, parce que les parties polaires , plus refroidies que le reste du globe , les avoient reçues les premières; ensuite elles ont gagné successivement les régions de l’équateur; et lorsque ces régions ont été couvertes comme toutes les autres par les eaux, le mouvement d’orient en occident s eat dès lors établi pour jamais ; car

DES EPOQUES DE LA NATURE

non seulement il s’est maintenu pendant cette longue période de la retraite drs mers, mais il se maintient encore aujourd’hui. Or ce mouvement général de la mer d’orient en occident a produit sur la surface de la masse terrestre un effet tout aussi géné-al; c’est d’avoir escarpé toutes les côtes occidentales des continens terrestres, et d’avoir en même temps laissé tous les terrains en pente douce du côté de l’orient.

A mesure que les mers s’abaissoient et découvroient les pointes les plus élevées des continens, ces sommets, comme autant de soupiraux qu’on viendroit de déboucher, commencèrent à laisser exhaler les nouveaux feux produits dans l’intérieur de la terre par l’effervescence des matières qui servent d aliment aux volcans. Le domaine de la terre, sur la fin de celte seconde période de vingt mille ans, éloit partagé entre le feu et l'eau ; également déchirée et dévorée par la fureur de ces deux élémens , il n’y avoit nulle part ni sûreté ni repos : mais heureusement ces anciennes scènes , les plus épouvantables de la nature, n’ont, point eu de spectateurs, et ce n’est qu’a près cette seconde période entièrement révolue que l’on peut dater la naissance des animaux terrestres; les eaux étoient alors retirées , puisque les deux grands continens étoient unis vers le nord, et également peuplés d ’éléphans ; le nombre

des volcans éloit aussi beaucoup dimini parce que leurs éruptions ne pouvant s’o rer que par le conflit de l’eau et du feu. el avoient cessé dès que la mer, en s’abaissa s’en étoit éloignée. Qu’on se représente • co re' l'aspect qu'offroit la terre immédia ment après celte seconde période, c’est à-d à cinquante cinq ou soixante mille ans de formation : dans toutes les parties bassi des mares profondes, des courans rapide el des tournoiemens d’eau ; des tremblemc de terre presque continuels, produits j l’affaissement des cavernes et les fréquen explosions des volcans, tant sous mer qi sur terre ; des orages généraux et parti» liers ; des tourbillons de fumée et des te pètes excitées par les violentes secousses la terre et de la mer ; des inondations , ( débordemens , des déluges occasionés j ces mêmes commotions; des fleuves de ver fondu , de bitume , et de soufre , ravagés les montagnes et venant dans la plaine ei poisonner les eaux; le soleil même presq toujours offusqué non seulement par c nuages aqueux, mais par des masses épais; de cendres et de pierres poussées par ! volcans ; et nous remercierons le Créate de n’avoir pas rendu l’homme témoin de ( scènes effrayantes et terribles , qui ont pi ! cédé el pour ainsi dire annoncé la naissam! de la nature intelligente et sensible.

Lorsque les éléphans et les autres animaux du midi ont habité les terres

du nord.

Tout ce qui existe aujourd’hui dans la nature vivante a pu exister de même dès que la température de la terre s’est trouvée la même. Or les contrées septentrionales du globe ont joui pendant long-temps du même degré de chaleur dont jouissent aujourd’hui les terres méridionales ; et dans le temps où ces contrées du nordjouissoient de cette température, les tei’res avancées vers le midi étoient encore brûlantes et sont demeurées désertes pendant un long espace de temps. Il semble même que la mémoire s’en soit conservée par la tradition ; car les anciens étoient persuadés que les terres de la zone

torride étoient inhabitées : elles étoient d effet encore inhabitables long-temps après population des terres du nord ; car en su> posant trente-cinq mille ans pour le tem nécessaire au refroidissement de la ter| sous les pôles seulement au point d’en po| voir toucher la surface sans se brûler , t vingt ou vingt-cinq mille ans de plus, ta i pour la retraite des mers que pour l’aiti| dissement nécessaire à l’existence des êti I aussi sensibles que le sont les animaux tel restres, on sentira bien qu’il faut comptj quelques milliers d’années de plus pour j refroidissement du globe à l’équateur, ta ■

CINQUIÈME EPOQUÈ. 10

à cause de lapins grande épaisseur de la terre que de l’accession de la chaleur solaire , qui est considérable sous l’équateur et presque nulle sous le pôle.

Et quand même ces deux causes réunies ne seroient pas suffisantes pour produire une si grande différence de temps entre ces deux populations, l’on doit considérer que l’équateur a reçu les eaux de l’atmosphère jbien plus tard que les pôles, et que par conséquent celte cause secondaire du refroidissement agissant plus promptement et plus (puissamment que les deux premières caulijses, la chaleur des terres du nord se sera ' considérablement attiédie par la chute des , eaux , tandis que la chaleur des terres méridionales se maintenoit et ne pouvoit diminuer que par sa propre déperdition. Et quand même on m’objecteroit que la chute des (eaux , soit sur l’équateur, soit sur les pôles, j n’élanl que la suite du refroidissement à un i certain degré de chacune de ces deux par- « ties du globe , elle n’a eu lieu dans l’une et y (dans l’autre que quand la température de s. |la terre et celle des eaux tombantes ont été 1 (respectivement les mêmes, et que par conséquent cette chute d’eau n’a pas autant c contribué que je le dis à accélérer le refroif dissement sous le pôle plus que sous l’équau teur , on sera forcé de convenir que les vapeurs , et par conséquent les eaux tombant sur l’équateur, avoient plus de chaleur à cause de l’action du soleil , et que , par cette raison , elles ont refroidi plus lentement les terres de la zone torride, en sorte que j’ad- Imetlrois au moins neuf à dix mille ans entre le temps de la naissance des éléphans jdans les contrées septentrionales et le temps ,s où ils se sont retirés jusqu’aux contrées les plus méridionales : car le froid ne venoit jet ne vient encore que d’en haut; les pluies |continuelles qui tomboient sur les parties polaires du globe en accéléroient incessamment le refroidissement, tandis qu’aucune e cause extérieure ne contribuoit à celui des ^parties de l'équateur. Or, cette cause qui | nous paroît si sensible par les neiges de nos uj hiv ers et les grêles de notre été, ce froid erIqui des hautes régions de l’air nous arrive po par intervalles , tomboit à-plomb et sans in- ( [terruption sur les terres septentrionales, et mies a refroidies bien plus promptement que llljn’ont pu se refroidir les terres de l’équateur sur lesquelles ces ministres du froid, jjffl’eau, la neige, et la grêle, ne pouvoient Agir ni tomber. D’ailleurs nous devons faire up rentrer ici une considération très-importante Jsur les limites qui bornent la durée de la

nature vivante : nous en avons établi le premier terme possible à trente-cinq mille ans de la formation du globe terrestre, et le dernier terme à quatre-vingt-treize mille ans à dater de ce jour; ce qui fait cent trente deux mille ans pour la durée absolue de cette belle nature r. Yoilà les limites les plus éloignées et la plus grande étendue de durée que nous ayons données , d’après nos hypothèses , à la vie de la nature sensible : cette vie aura pu commencer à trente-cinq ou trente-six mille ans, parce qu’alors le globe étoit assez refroidi à ses parties polaires pour qu’on pût le tou> her sans se brûler , et elle pourra ne finir que dans quatre-vingt-treize mille ans , lorsque le globe sera plus froid que la glace. Mais, entre ces deux limites si éloignées, il faut en admettre d’autres plus rapprochées. Les eaux et toutes les matières qui sont tombées de l’atmosphère n’ont cessé d’être dans un état d’ébullition qu’au moment où on pouvoit les toucher sans se brûler : ce n’est donc que long-temps après cette période de trente six mille ans que les êtres doués d’une sensibilité pareille à celle que nous leur connoissons ont pu naître et subsister ; car si la terre, l’air, et l’eau, nre noient tout à coup ce degré de chaleur qui ne nous permettroit de pouvoir les toucher sans en être vivement offensés, y auroit-il un seul des êtres actuels capable de résister à cette chaleur mortelle , puisqu’elle excéderoit de beaucoup la chaleur vitale de leur corps? Il a pu exister alors des végétaux, des coquillages , et des poissons d’une nature moins sensible à la chaleur , dont les espèces ont été anéanties par le refroidissement dans les âges subséquens , et ce sont ceux dont nous trouvons les dépouilles et les détrimens dans les mines de charbon, dans les ardoises , dans les schistes , et dans les couches d’argile, aussi bien que dans les bancs de marbré et des autres matières calcaires ; mais toutes les espèces plus sensibles, et particulièrement les animaux terrestres n’ont pu naître et se multiplier que dan les temps postérieurs et plus voisins du nôtre.

Et dans quelle contrée du nord les premiers animaux terrestres auront-ils pris naissance? n’est-il pas probable que c’est dans les terres les plus élevées , puisqu’elles ont été refroidies avant les autres? et n’est-il pas également probable que les éléphans et les autres animaux actuellement habitant les terres du midi sont nés les premiers de tous,

i. Voyez les tableaux dans le volume de celte

Histoire naturelle.

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et qu’ils ont occupé ces terres du nord pendant quelcpies milliers d’années, et longtemps avant la naissance des rennes qui habitent aujourd’hui ces mêmes terres du nord?

Dans ce temps, qui n’est guere éloigné du nôtre que de quinze mille ans, les éléphans, les rhinocéros, les hippopotames, et probablement toutes les especes qui ne peuvent se multiplier actuellement que sous la zone torride, vivoient donc et se mmuplioient dans les terres du nord, dont la chaleur éioit au même degré , et par conséquent tout aussi convenable à leur nature; ils y ctoie.nl en grand nombre; ils y ont séjourné long-temps; la quantité d’ivoire et de leurs autres dépouilles que l’on a découvertes et (jue l’on découvre tous les jours dans ces contrées septentrionales nous démontre évidemment qu’elles ont été leur patrie, leur pays natal, et certainement la première terre qn’i's aient occupée ; mais , de plus, ils ont existé eu même temps dans les contrées septentrionales de l'Europe, de l’Asie, et de l’Amérique; ce qui nous fait connoître que les deux continens étoieut alors contigus , et qu’ils n’ont été’ séparés que dans des temps subséquens. J’ai dit que nous avions au Cabinet du Roi des défenses d’éléphant trouvées en Russie et en Sibérie, et d’autres qui ont été trouvées au Canada, près de la rivière d’Ohio. Les grosses dents molaires de l'hippopotame et de l’énorme animal dont l’espece est perdue nous sont arrivées du Canada, et d’autres tonies semblables sont venues de Tartarie et de Sibérie, On ne peut donc pas douter que ces animaux , qui n’habitent aujourd’hui que les terres du midi de notre continent , n’existassent aussi dans les terres septentrionales de l’autre, et dans le même temps, car la terre éioit également chaude ou refroidie au même degré dans tous deux. Et ce n’est pas seulement dans les terres du nord qu’on a trouvé ces dépouilles d’animaux du midi, mais elles se trouvent encore dans tous les pays tempérés, en France, en Allemagne, eu Italie, en Angleterre, etc. Nous avons sur cela des mouumens authentiqués ; c’està-dire des défenses d’éléphans et d’autres ossetnens de < es animaux trouvés dans plusieurs provinces de [ Europe.

Dans les temps précédeus, ces mêmes terres septentrionales étoieut recouvertes par les eaux de la mer, lesquelles , par leur mouvement, y ont produit les mêmes effets que partout ailleurs ; elles en ont figuré les collines , elles les ont composées de couches horizontales, elles ont déposé les argiles et

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les matières calcaires en forme de sédiment car on trouve dans ces terres du nord, eomim dans nos contrées, les coquillages et les dé luis des autres productions marines enfoui à d’assez grandes profondeurs dans Pinte rieur de la terre., tandis (pie ce n’est pou ainsi dire qu’à sa superficie, c’est-à-dire quelques pieds de profondeur, que Toi trouve les squelettes d’éléphans, de rhino ceros , et les autres dépouilles des aniiuau: terrestres.

li paroît même que ces premiers animait: terrestres étoieut, comme les premiers ani maux marins, plus grands qn ils ne le son aujourd hui. Nous avons parié de ces énor mes dents carrées à pointes mousses qui on appartenu à un anima! plus grand que Pt léphant , et dont P espèce ne subsiste plus nous avons indiqué ces coquillages en vole tes qui ont jusqu à huit pieds de diamèiri sur un pied d’épaisseur ; et nous avons v, de même des défenses , des dents, des omot plates , des fémurs d’éléphans d’une taill! supérieure à celle des éléphans actuellemeu exisîans, Nous avons reconnu., par la cou paraison immédiate des dents màchelière des hippopotames d’aujourd’hui avec h-ij grosses dents qui n'ous .sont venues de la S I bérie et du Canada, que les anciens hijij popotames auxquels ees grosses dents oi J autrefois appartenu étoieut au moins quair] fois plus volumineux que ne le sont les hiji| popotames actuellement existaus. Ces grand ossemens et ces énormes dents sont des R moins subsistons de la gr ande force de i nature dans ces premiers âges. Mais, pou ne pas perdre de vue notre objet principal suivons nos éléphans dans leur marche prol gressive du nord au midi.

Nous ne pouvons douter qu’après avor occupé les parties septentrionales de la Riu sie et de la'Sibérie jusqu’au 6up degré » où l’on a trouvé leurs dépouilles en grandi! quantité, ils n’aient ensuite gagné les terre, moins septentrionales , puisqu'un trouve en! core .de ces mêmes dépouilles eu Moscovici en Pologne, en Allemagne, en Angleterre! én France, en Italie; en sorte qu'à mesurl que les terres du nord se refroid issoienlJ ces animaux eherchoieut des terres pli ! chaudes; et il est clair que tous les climat.! depuis le nord jusqu’à l’équateur, ont suij cessivement joui du degré de chaleur cot] veuahle à leur nature. Ainsi, quoique dj

i. On a trouvé cette année même (1776) des d ! Fenses et des ossemens d’étephans près de Sain J Pétersbonrg , <|ui, comme t’on sait, est à trcs-p( | près sous celle latitude de 60 degrés.

e|mêmoire d’homme l’espèce de l’éléphant ne ^-paroisse avoir occupé que les climats actuel- $ ement les plus chauds dans notre continent, éo’est-à-dire les terres qui s’étendent à peu il irès à 20 degrés des deux côtés de l’équa- \ eur , et qu’ils y paroissent confiués depuis nilusieurs siècles, les monumens de leurs dé- ). bouilles trouvées dans toutes les parties temx)érées de ce même contineut démontrent |u’ils ont aussi habité pendant autant de ix iècles les différens climats de ce même conj. inent ; d’abord du 60e au 5oe degré , puis ai u 5 oe au 40e, ensuite du 40e au 3oe , et r u 3oe au 20e, enfin du 20e à l’équateur?, ,jjt au delà à la même distance. On pourroit (l lême présumer qu’en faisant des recherches ;;h Laponie, dans les terres de l’Europe et [Je l’Asie qui sont au delà du 60e degré , on Jourroit y trouver de même des défenses , t des ossemens d’éléphans, ainsi que des 5jitres animaux du midi, à moins qu’on ne feuille supposer (ce qui n’est pas sans vrai- Jmblance) que , la surface de la terre étant Jaçore plus élevée en Sibérie que dans tou- |j's les provinces qui l’avoisineut du côté du u'prdj ces mêmes terres de la Sibérie ont >1 Lé les premières abandonnées par les eaux, j jt par conséquent les premières où les ani- * ^aux terrestres aient pu s’établir. Quoi qu’il rji soit, il est certain que les éléphans ont ;cu , produit , multiplié pendant plusieurs Iècles dans cette même Sibérie et dans le |)rdl de la Russie; qu’ensuite ils ont gagné s terres du 5oe au 4pe degi’é, et qu’ils y ît subsisté plus long-temps que dans leur 'IJ1 rre natale , et encore plus long-temps dans 1 i contrées du 40e au 3oe degré, etc., parce te le refroidissement successif du globe a ujours été plus lent , à mesure que les cli- ^ts se sont trouvés plus voisins de l’équa- |ur, tant par la plus forte épaisseur du .pbe que par la plus grande chaleur du ‘ lieiL

11 1 Nous avons fixé , d’après nos hypothèses,

"" premier instant possible du commencement de la nature vivante, à trente-cinq ou iebnte-six mille ans , à dater de la formation !ll!i globe, parce que ce n’est qu’à cet instant

1 on auroit

pu

commencer à le toucher

ns se brûler : en donnant vingt-cinq mille jtHs de plus pour achever l’ouvrage immense la construction de nos montagnes calcai- ® s, pour leur figuration par angles saillans “j rentrans, pour l’abaissement des mers, Aur les ravages des volcans et pour le desil)tchement île la surface de la terre , nous ne Jmptero is qu environ quinze mil e ans dejiis le temj s où la terre , apres avoir essuyé,

Bijffox. II.

éprouvé tant de bouîeversemens et de changemens , s’est enfin trouvée dans un état plus calme et assez fixe pour que les causes de destruction ne fussent pas plus puissantes et plus générales que celles de la production. Donnant donc quinze mille ans d’ancienneté à la nature vivante , telle qu’elle nous est parvenue, c’est-à-dire quinze mille ans d’ancienneté aux espèces d’animaux terrestres nées dans les terres du nord et actuellement existantes dans celles du midi , nous pourrons supposer qu’il y a peut-être cinq mille ans que les éléphans sont confinés dans la zone torride , et qu’ils ont séjourné tout autant de temps dans les climats qui forment aujourd’hui les zones tempérées , et peut-être autant dans les climats du nord , où ils ont pris naissance.

Mais cette marche régulière qu’ont suivie les plus grands , les premiers animaux de notre continent, paroît avoir souffert des obstacles dans l’autre. U est très-certain qu’on a trouvé, et il est très-probable qu’on trouvera encore , des défenses et des ossemens d’éléphans en Canada , dans le pays des Illinois, au Mexique, et dans quelques autres endroits de l’Amérique septenlrionale; mais nous n’avons aucune observation , aucun monument, qui nous indiquent le même fait pour les terres de l’Amérique méridionale. D’ailleurs l’espèce même de l’éléphant qui s’est conservée dans l’ancien continent ne subsiste plus dans l’autre : non seulement cette espèce ni aucune autre de toutes celles des animaux terrestres qui occupent actuellement les terres méridionales de notre continent ne se sont trouvées dans les terres méridionales du Nouveau-Monde, mais même il paroît qu’ils n’ont existé que dans les contrées septentrionales de ce nouveau continent; et cela dans le même temps qu’ils exisloient dans celles de notre continent. Ce fait ne démontre-t-il pas que l’ancien et le nouveau continent n’étoient pas alors séparés vers le nord , et que leur séparation ne s’est faite que postérieurement au temps de l’existence des éléphans dans l’Amérique septentrionale , où leur espèce s’est probablement éteinte par le refroidissement , et à peu près dans le temps de cette séparation des continens , parce que ces animaux n’auront pu gagner les régions de l’équateur dans ce nouveau continent comme ils l’ont fait dans l’ancien, tant en Asie qu’en Afrique? Eu effet, si l’on considère la surface de ce nouveau continent, on voit que les parties méridionales voisines de l’isthme de Panama sont occupées par de très -haute*

montagnes : les éléphans n’ont pu franchir cès barrières invincibles pour eux , à cause du trop grand froid qui se fait sentir sur ces hauteurs ; ils n’auront donc pas été au delà des terres de l’isthme, et n’auront subsisté dans l’Amérique septentrionale qu’autant qu’aura duré dans celte terre le degré de ehaleur nécessaire à leur multiplication. Il en est de même dé tous les autres animaux des parties méridionales de notre continent; aucun ne s’est trouvé dans les parties méridionales de l’autre. J’ai démontré cette vérité par un si grand nombre d’exemples qu’on ne peut la révoquer en doute I.

Les animaux, au contraire, qui peuplent actuellement nos régions tempérées et froides se trouvent également dans les parties septentrionales des deux continens; iis y sont nés postérieurement aux premiers et s y sont conservés, parce que leur nature n exige pas une aussi grande chaleur. Les rennes et les autres animaux qui ne peuvent subsister que dans les climats les plus froids sont venus les derniers; et qui sait si, par succession de temps , lorsque la terre sera refroidie, il ne paroitra pas de nouvelles espèces dont lé tempérament différera de celui du renne autant que la nature du renne diffère a cet égard de celle de l’éléphant? Quoi qu’il en soit, il est certain qu’aucun des animaux propres et particuliers aux terres méridionales de noire continent ne s’est trouvé dans les terres méridionales de l’autre , et que même, dans le nombre des animaux communs à notre continent et à celui de l’Amérique septènirionale, dont les espèces se sont conservées dans tous les deux, à peine en peut-on citer une qui soit arrivée a l’ Amérique méridionale. Cette partie du monde n’a donc pas été peuplée comme toutes les autres ni dans le même temps ; elle est demeurée pour ainsi dire isolée et séparée du reste de la terre par les mers et par ses hautes montagnes. Les premiers animaux terrestres nés dans les terres du nord n’ont donc pu s’établir, par communication , dans ce continent méridional de l’Amérique, ni subsister dans son continent septentrional qu’autant qu’il a conservé le degré de chaleur nécessaire à leur propagation ; et cette terre de l’Amérique méridionale , réduite à ses propres forces , n’a enfanté que des animaux plus loibles et beaucoup plus petits que ceux qui sont venus du nord pour peupler nos contrées du midi.

Je dis que les animaux qui peuplent au-

x. Voyez lès trois Discours sur tes animaux des «leux cominens, dans les volumes suivans.

DE LA NATURE

jourd’hui les terres du midi de notre conti nent y sont venus du nord, et je crois pou voir l’affirmer avec tout fondement : car d’une part , les monumens que nous venon d’exposer le démontrent; et, d’autre côté nous ne connoissons aucune espèce grand et principale, actuellement subsistante dan ces terres du midi, qui n’ait existé préct demment dans les terres du nord , puisqu’o y trouve des défenses et des ossemens d éli phans, des squelettes de rhinocéros, d< dents d’hippopotames , et des tètes mon trueuses de bœufs, qui ont frappé par lei grandeur , et qu’il est plus que probah qu’on y a trouvé de même des débris c plusieurs autres espèces moins remarqu, Lies, en sorte que si l’on veut distingu dans les terres méridionales de notre cou nent les animaux qui y sont arrivés du nor i de ceux que celte même terre a pu produi par .es propres forces, on reconnoitra q tout ce qu il y a de colossal et de grau dans la nature a été formé dans les tendu nord; et que si celles de l’équateur oi produit quelques animaux, ce sont des peces inférieures bien plus petites que j premières.

Mais ce qui doit faire douter de celte p^j duclion , c’est que ces espèces, que uu supposons ici produites par les propres f ces des terres méridionales de notre cor nent , auroient dû ressembler aux anima des terres méridionales de l’autre conline lesquels n’ont de même été produits que ] la propre force de cette terre isolée : c néanmoins tout le contraire, car aucun animaux de l’Amérique méridionale ne i semble assez aux animaux des terres du n i de notre continent pour qu’on puisse les garder comme de la même espece; ils so pour la plupart , d’une forme si différer que ce n’est qu’après un long examen qu peut les soupçonner d’être les représent ae»quelques-uns de ceux de nolie contin Quelle différence de l’éléphant au tajf qui cependant est de tous le seul qu’on pu lui comparer , mais qui s’en éloigné i beaucoup par la ligure, et prodigieusen | par la giandeur! car ce tapir, cet éupij du Nouveau-Monde , n’a ni trompe ni J fenses , et n'est guere plus grand qu’un Aucun animal de i’ Amérique méridional 1 ressemble au rhinocéros, aucun à l’hijl potame , aucun à la girafe : et quelle d îî renee encore entre le lama et le chain» quoiqu’elle soit moins grande qu’entrfi to tapir et l’éléphant !

L établissement de la nature vivante, lr fe

tout de celle des animaux terrestres , s’est donc fait dans l’Amérique méridionale bien postérieurement à son séjour déjà fixé dans les terres du nord; et peut être la différence du temps est-elle de plus de quatre ou cinq mille ans. Nous avons exposé une partie des faits et des raisons qui doivent faire penser que le Nouveau-Monde, surtout dans ses parties méridionales , est une terre plus récemment peuplée que celle de notre continent ; tpie la nature, bien loin d’y être dégénérée par vétusté, y est au contraire née jtard , et 11’y a jamais existé avec les mêmes forces, la même puissance active que dans les contrées septentrionales ; car on ne peut jdouter, après ce qui vient d’èlre dit, que les grandes et premières formations des êtres animés ne se soient faites dans les terres

f levées du nord , d’où elles ont successiveîent passé dans les contrées du midi sous iaa même forme , et sans avoir rien perdu que iiSur les dimensions de leur grandeur. Nos fïléphans et nos hippopotames , qui nous pâti rois ent si gros , ont eu des ancêtres plus e grands dans les temps qu’ils habitoient les lierres septentrionales où ils ont laissé leurs lépouilles ; les cétacés d aujourd’hui sont rjuissi moins gros qu’ils ne l’étoient ancien- « jement ; mais c’est peut-être par une autre liaison.

ni Les baleines, lesgibbars, molars, cachaaipts, narvvals, et autres grands cétacés, appartiennent aux mers septentrionales, tandis p|ue l’on ne trouve dans les mers tempérées c jl méridionales que les lamantins, les dugons, ■<ps marsouins, qui tous sont inférieurs aux riremiérs en grandeur. Il semble donc, au mjiemier coup d'œil, que la nature ail opéré n 'une manière contraire et par une succession inverse, puisque tous les plus grands infiimaux terrestres se trouvent actuèllement 11’ a ns les contrées du midi , tandis que tous liti s plus grands animaux marins n’habitent ut ne les régions de notre pôle. Et pourquoi ap^s grandes et presque monstrueuses espèces jtl aroissent-elles confinées dans ces mers froid(es? Pourquoi n’ont-elles pas gagné successivement, comme les éléphans , les régions pK ,s plus chaudes? En un mot, pourquoi ne ni s trouvent-elles ni dans les mers tempérées nàji dans celles du midi? car, à l’exception ijlfp quelques cachalots qui viennent assez ljj|)puvent autour des Açores, et quelquefois d', phouer sur nos côtes , et dont l’espèce panne M la plus vagabonde de ces grands cétacés, ,llr|utes les autres sont demeurées et ont enj»re leur séjour constant dans les mers bolej Mes des deux continens. On a bien remar-

qué , depuis qu’on a commencé la pêche oti plutôt la chasse de ces grands animaux, qu’ils se sont retirés des endroits où l'homme alloit les inquiéter. On a de plus observé que ces premières baleines , c’est-à-dire celles que l’on pêchoit il y a cent cinquante et deux cents ans, étoienl beaucoup plus grosses que celles d’aujourd’hui ; elles avoient jusqu’à cent pieds de longueur, tandis que les plus grandes que l’on prend actuellement n’en ont que soixante. On pourroit même expliquer d’une manière assez satisfaisante les raisons de cette différence de grandeur ; car les baleines , ainsi que tous les autres cétacés, et même la plupart des poissons, vivent, sans comparaison, bien plus longtemps qu’aucun des animaux terrestres ; et des lors leur entier accroissement demande aussi un temps beaucoup plus long. Or quand on a commencé la pèche des baleines , il y a cent cinquante ou deux cents ans , on a trouvé les plus âgées et celles qui avoient pris leur entier accroissement; on les a poursuivies, chassées de préférence; enfin on les a détruites, et il ne reste âujourd hui dans les mers fréquentées par nos pécheurs que celles qui n’ont pas encore atteint toutes leurs dimensions : car, comme nous l’avons dit ailleurs, une baleine peut bien vivre mille ans, puisqu’une carpe en vit plus de deux cents.

La permanence du séjour de ces grands animaux dans les mers boréales semble fournir une nouvelle preuve de la continuité des continens vers les régions de notre nord, et nous indiquer que cet état de continuité a subsisté long-temps ; car si ces animaux marins , que nous supposerons pour un moment nés en même temps que les éléphans, eussent trouvé la route ouverte, ils auroient gagné les mers du midi , pour peu que le refroidissement des eaux leur eût été contraire; et cela seroit arrivé s’ils eussent pris naissance dans le temps que la mer étoit encore chaude. On doit donc présumer que leur existence est postérieure à celle des éléphans et des autres animaux qui ne peuvent subsister que dans les climats du midi. Cependant il se pourroit aussi que la différence de température fût, pour ainsi dire, indifférente ou beaucoup moins sensible aux animaux aquatiques qu’aux animaux terrestres. Le froid et le chaud sur la surface de la terre et de la mer suivent à la vérité l’ordre des climats , et la chaleur de l’intérieur du globe est la même dans le sein de la mer et dans celui de la terre à la même profondeur; mais les variations de température,

i48 DES EPOQUES DE LA NATURE.

qui sont si grandes à la surface de la terre, sont beaucoup moindres , et presque nulles, à quelques toises de profondeur sous les eaux. Les injures de l’air ne s’y font pas sentir , et ces grands cétacés ne les éprouvent pas, ou du moins peuvent s’en garantir : d’ailleurs , par la nature même de leur organisation , ils paroissent être plutôt munis contre le froid que contre la grande chaleur ; car , quoique leur sang soit à peu près aussi chaud que celui des animaux quadrupèdes, l’énorme quantité de lard et d’huile qui recouvre leur corps, en les privant du sentiment vif qu’ont les autres animaux , les défend en même temps de toutes les impressions extérieures : et il est à présumer qu’ils restent où ils sont parce qu’ils n’ont pas même le sentiment qui pourroit les conduire vers une température plus douce , ni l’idée de se trouver mieux ailleurs ; car il faut de l’instinct pour se mettre à son aise, il en faut pour se déterminer à changer de demeure, et il y a des animaux, et même des hommes , si bruts , qu’ils préfèrent de languir dans leur ingrate terre natale, à la peine qu’il faudroit prendre pour se gîter plus commodément ailleurs 1. U est donc très-probable que ces cachalots que nous voyons de temps en temps arriver des mers septentrionales sur nos côtes ne se décident pas à faire ce voyage pour jouir d’une température plus douce , mais qu’ils y sont déterminés par les colonnes de harengs, de maquereaux, et d’autres petits poissons, qu’ils suivent et avalent par milliers 2.

1. Je puis en citer un exemple frappant : les Maillés, petite nation sauvage de la Guiane, à peu de distance de l’embouchure de la rivière Ouassa , n’ont pas d’autre domicile que les arbres, au dessus desquels ils se tiennent toute l’année , parce que leur terrain est toujours plus ou moins couvert d’eau; ils ne descendent de ces arbres que pour aller en canots chercher leur subsistance. Voilà un singulier exemple du stupide attachement à la terre natale ; car il ne tiendrait qu’à ces sauvages d'aller comme les autres habiter sur la terre, en s’éloignant de quelques lieues des savanes noyées où ils ont pris naissance et où ils veulent mourir. Ce fait, cité par quelques voyageurs, m’a été confirmé par plusieurs témoins , qui ont vu récemment cette petite nation , composée de trois ou quatre cents sauvages ; ils se tiennent en effet sur les arbres au dessus de l’eau , ils y demeurent toute l’année : leur terrain est une grande nappe d’eau pendant les huit ou neuf mois de pluie ; et , pendant les quatre mois d'été , la terre n’est qu’une boue fangeuse, sur laquelle il se forme une petite croûte de cinq ou six pouces d’épaisseur, composée d’herbes plutôt que de terre, et sous lesquelles on tro.uve une grande épaisseur d’eau croupissante et fort infecte. (Add. Buff.)

2. Nous n’ignorons p.as qu’en général les cétacés ne se tiennent point au delà du 78 ou 79e degré ,

Toutes ces considérations nous font présumer que les régions de notre nord , soit de la mer , soit de la terre , ont non seulement été les premières fécondées, mais que c’est encore dans ces mêmes régions que la nature vivante s’est élevée à ses plus grandes dimensions. Et comment expliquer cette supériorité de force et cette supériorité de formation donnée à cette région du nord exclusivement à toutes les autres parties de la terre ? car nous voyons par l’exemple de l’Amérique méridionale, dans les terres de laquelle il ne se trouve que de petits animaux, et dans les mers le seul lamantin, qui est aussi petit en comparaison de la baleine que le tapir l’est en comparaison de l’éléphant ; nous voyons, dis-je, par cet exemple frappant, que la nature n’a jamais produit dans les terres du midi des animaux comparables en grandeur aux animaux du nord ; el nous voyons de même , par un second exemple tiré des monumens, que, dans, les terres méridionales de noire continent,! les plus grands animaux sont ceux qui sont ! venus du nord, et que , s’il s’en est produit dans ces terres de notre midi , ce ne sont, que des espèces très-inférieures aux premiè- f res en grandeur et en force. On doit même croir-e qu’il ne s’en est produit aucune dan<‘ les terres méridionales de l’ancien continent j quoiqu’il s’en soit formé dans celles du nou ! veau ; et voici les motifs de cette présomption Toute production, toute génération, e même tout accroissement , tout développe j ment, supposent le concours et la réunion d’une grande quantité de molécules organi ques vivantes ; ces molécules , qui animen j tous les corps organisés , sont successivemen ; employées à la nutrition el à la génératio: de tous les êtres. Si tout à coup la plu! grande partie de ces êtres étoit supprimée on verroit paroître des espèces nouvelles ' parce que ces molécules organiques, qi sont indestructibles et toujours actives , s réuniroient pour composer d’autres corp organisés; mais étant entièrement absorbée par les moules intérieurs des êtres existan il ne peut se former d’espèces nouvelles, d \ moins dans les premières classes de la m ture, telles que celles des grands animau:! Or ces grands animaux sont arrivés du nor ; sur les terres du midi ; ils s’y sont nourri; 9 reproduits, multipliés, et ont par cons quenl absorbé les molécules vivantes, cl sorte qu’ils n’en ont point laissé de supe

et nous savons qu’ils descendent en hiver à quelqu ! 1 degrés au dessous; mais ils ne viennent jamais tji nombre dans les mers tempérées ou chaudes. j

flues qui auroient pu former des espèces nouvelles ; tandis qu’au contraire dans les terres de l’Amérique méridionale , où les grands animaux du nord n’ont pu pénétrer, les molécules organiques vivantes ne se trouvant absorbées par aucun moule anima) déjà subsistant, elles se seront réunies pour former des espèces qui ne ressemblent point aux autres , et qui toutes sont inférieures , tant par la force que par la grandeur, à celles des animaux venus du nord.

Ces deux formations , quoique d’un temps différent, se sont faites delà même manière et par les mêmes moyens ; et si les premières sont supérieures à tous égards aux dernières, c’est que la fécondité de la terre, c’est-à-dire la quantité de la matière organique vivante, étoit moins abondante dans ces climats méridionaux que dans celui du nord. On peut en donner la raison, sans la cherj cher ailleurs que dans notre hypothèse; car ! toutes les parties aqueuses, huileuses, et ducj! tiles, qui dévoient entrer dans la composition des êtres organisés , sont tombées avec |! les eaux sur les parties septentrionales du j; globe bien plus tôt et en bien plus grande 1 quantité que sur les parties méridionales. C’est dans ces matières aqueuses et ductiles que les molécules organiques vivantes ont ! commencé à exercer leur pu ssance pour mo- ! deler et développer les corps organisés; et | comme les molécules organiques ne sont produites que par la chaleur sur les matiè- J res ductiles, elles étoient aussi plus abondantes dans les terres du nord quelles n’ont pu l’être dans les terres du midi , où ces mêmes matières étoient en moindre quantité : il 11’est pas étonnant que les premières, les plus fortes, et les plus grandes productions de la nature vivante se soient faites ? dans ces mêmes terres du nord , tandis que dans celles de l’équateur, et particulièrement dans celles de l’Amérique méridionale, où la quantité de ces mêmes matières ductiles étoit bien moindre, il ne s’est forme que ; des espèces inférieures plus petites et plus foibles que celles des terres du nord.

Mais revenons à l’objet principal de notre époque. Dans ce même temps où les éléphans habiloient nos terres septentrionales, les arbres et les plantes qui couvrent actuellement nos contrées méridionales existoient aussi dans ces mêmes terres du nord. Les monumens semblent le démontrer ; car toutes les impressions bien avérées des plantes qu’on a trouvées dans nos ardoises et nos charbons présentent la figure de plantes qui n’existent actuellement que dans

les grandes Indes ou dans les autres parties du midi. On pourra m’objecter , malgré la certitude du fait par l’évidence de ces preuves , que les arbres et les plantes n’ont pu voyager comme les animaux , ni par conséquent se transporter du nord au midi. A cela je réponds, x° que ce transport ne s’est pas fait tout à coup , mais successivement : les espèces de végétaux se sont semées de proche en proche dans les terres dont la température leur devenoit convenable ; et ensuite ces mêmes espèces, après avoir gagné jusqu’aux contrées de l’équateur, auront péri dans celles du nord , dont elles ne pouvoient plus supporter le froid. 20 Ce transport ou plutôt ces accrues successives de bois ne sont pas même nécessaires pour rendre raison de l’existence de ces végétaux dans les pays méridionaux ; car en générai la même température, c’est-à-dire le même degré de chaleur, produit partout les mêmes plantes sans qu’elles y aient été transportées. La population des terres méridionales par les végétaux est donc encore plus simple que par les animaux.

Il reste celle de l’homme : a-t-elle été contemporaine à celle des animaux? Des motifs majeurs et des raisons très-solides se joignent ici pour prouver qu’elle s’est faite postérieurement à toutes nos époques , et que l’homme est en effet le grand et dernier œuvre de la création. On ne manquera pas de nous dire que l’analogie semble démontrer que l’espèce humaine a suivi la même marche et qu’elle date du même temps que les autres espèces ; qu’elle s’est même plus universellement répandue, et que , si l’époque de sa création est postérieure à celle des animaux , rien ne prouve que l’homme n’ait pas au moins subi les mêmes lois de la nature , les mêmes altérations , les mêmes changemens. Nous conviendrons que l’espèce humaine ne diffère pas essentiellement des autres espèces par ses facultés corporelles, et qu’à cet égard son sort eût été le même à peu près que celui des autres espèces : mais pouvons-nous douter que nous ne différions prodigieusement des animaux par le rayon divin qu’il a plu au souverain Être de nous départir? Ne voyons - nous pas que dans l’homme la matière est conduite par l’esprit? U a donc pu modifier les effets de la nature; il a trouvé le moyen de résister aux intempéries des climats ; il a créé de la chaleur , lorsque le froid l’a détruite : la découverte et les usages de l’élément du feu , dus à sa seule intelligence, l’ont rendu plus fort et plus robustq

x5o des époques

qu’aucun des animaux, et l’ont mis en état de braver les tristes effets du refroidissement. D’autres arts , c’est-à-dire d’autres traits de son intelligence, lui ont fourni des vêtemens, des armes, et bientôt ii s’est trouvé le maître du domaine de la terre : ces mêmes arts lui ont donné les moyens d’en parcourir toute la surface et de s’habituer partout , parce qu’avec plus ou moins de précautions tous |es climats lui sont devenus pour ainsi dire égaux. Il n’est donc pas étonnant que, quoiqu’il n’existe aucun des animaux du midi de notre continent dans l’autre, l’homme seul, c’est-à-dire son espèce, se trouve également dans cette terre isolée de l’Amérique méridionale qui paroît n’avoir eu aucune part aux premières formations des animaux, et aussi dans toutes les parties froides ou chaudes de la surface de la terre : car quelque part et quelque loin que l’on ait pénétré depuis la perfection de l’art de la navigation , l’homme a trouvé partout des hommes; les terres les plus disgraciées, les îles les plus isolées, les plus éloignées des continens, se sont presque toutes trouvées peulées; et l’on ne peut pas dire que ces ouïmes, tels que ceux des îles Marianes, ou ceux d’Olahiti , et des autres petites îles situées dans le milieu des mers à de si grandes distances de toutes terres habitées, ne soient néanmoins des hommes de notre espèce, puisqu’ils peuvent produire avec nous, et que les petites différences qu’on remarque dans leur nature ne sont que de légères variétés causées par l'influence du climat et c|e la nourriture.

Néanmoins, si l’on considère que l’homme, qui peut se munir aisément contre le froid,

DE LA NATURE

ne peut au contraire se défendre par aucun moyen contre la chaleur trop grande , que même il souffre beaucoup dans les climats que les animaux du midi cherchent de préférence, on aura une raison de plus pour croire que la création de l’homme a été postérieure à celle de ces grands animaux. Le souverain Être n'a pas répandu le souffle de vie dans le même instant sur toute la surface de la terre ; il a commencé par féconder les mers , et ensuite les terres les plus élevées; et il a voulu donner tout le temps nécessaire à la terre pour se consolider, se refroidir, se découvrir, se sécher, et arriver enfin à l’état de repos et de tranquillité où l’homme pouvoit être le témoin intelligent, l’admirateur paisible du grand spectacle de la nature et des merveilles de la création. Ainsi nous sommes persuadés, indépendamment de l’autorité des livres sacrés , que l’homme a été créé le dernier , et qu’il n’est venu prendre le sceptre de la terre que quand elle s’est trouvée digne de son empire. U paroît néanmoins que son il premier séjour a d’abôrd été, comme celui i des animaux terrestres, dans les hautes ter- [ res de l’Asie; que c’est dans ces mêmes ter- j res où sont nés les arts de première nécessité, et bientôt après les sciences, également nécessaires à l’exercice de la puissance ; de l’homme, et sans lesquelles il n’auroiti pu former de société, ni compter sa vie, ni commander aux animaux, ni se servir autrement des végétaux que pour les brou- ! ter. Mais nous nous réservons d’exposer , dans notre dernière époque les principaux faits qui ont rapport à l’histoire des premiers hommes.

Lorsque s1 est faite la séparation des continens.

Le temps de la séparation des continens !est certainement postérieur au temps où les éléphans habitoient les terres du nord ,

! puisqu’alors leur espèce étoit également subsistante en Amérique, en Europe, et en Asie. Gela nous est démontré par les monujmens , qui sont les dépouilles de ces ani- Imaux trouvées dans les parties septentrionales du nouveau continent, comme dans celles de l’ancien. Mais comment est -il ar- Jriv.é que cette séparation des continens paroisse s'être faite en deux endroits par deux libandes de mer qui s’étendent depuis les Jcontrées septentrionales , toujours en s’éllafgissant, jusqu’aux! contrées les plus mérifdionaleS'? Pourquoi ces bandes de mer ne tse trouvent-elles pas, au contraire, presque ^parallèles à l’équateur, puisque le mouveiment général des mers se fait d’orient en occident? N’esl-ce pas une nouvelle preuve que les eaux sont primitivement venues des ; pôles, et qu’elles n’ont gagné les parties de l’équateur que successivement? Tant qu’a duré la cbute des eaux, et jusqu’à l’entière épuration de l’atmospbère, leur mouvement ' jgénéral a été dirigé des pôles à l’équateur;

; et comme elles venoient en plus grande quantité du pôle austral , elles ont formé de vastes mers dans cet hémisphère, lesquelles vont en se rétrécissant de plus en plus dans l’hémisphère boréal , jusque sous le cercle polaire; et c’est par ce mouvement dirigé du sud au nord que les eaux ont aiguisé toutes les pointes des continens : mais après leur entier établissement sur la surface de la terre , qu’elles surmontoienl partout de deux milles toises, leur mouvement des pôles à l'équateur ne se sera-t-il pas combiné, avant île cesser, avec le mouvement d’orient en occident? et, lorsqu’il a cessé tout-à-fait , les eaux entraînées par le seul mouvement d’orient en occident n’ont-elles pas escarpé tous les revers oeci- : dentaux des continens terrestres , quand elles se sont successivement abaissées? et enfin n’est -ce pas apres leur retraite que tous les continens ont paru , et que leurs contours ont pris leur dernière forme?

Nous observerons d’abord que l’étendue

des terres dans l’hémisphère boréal, en le prenant du cercle polaire à l’équateur, est si grande en comparaison de l’étendue des terres prises de même dans l’hémisphère austral, qu’on pourroit regarder le premier comme l’hémisphère terrestre, et le second comme l’hémisphère maritime. D’ailleurs il y a si peu de distance entre les deux continens vers les régions de notre pôle, qu’on ne peut guère douter qu’ils ne fussent continus dans les temps qui ont succédé à la retraite des eaux. Si l’Europe est aujourd’hui séparée du Groenland, c’est probablement parce qu’il s’est fait un affaissement considérable entre les terres du Groenland et celles de Norwège et de la pointe de l'Ecosse, dont les Orcades, l’ile de Schetland , celles de Feroé, de l’Islande, et de Hola , ne nous montrent plus que les sommets des terrains submergés ; et si le continent de l’Asie n’est plus contigu à celui de l’Amérique vers le nord , c’est sans doute en conséquence d’un effet tout semblable. Ce premier affaissement que les volcans de l’Islande paroissent nous indiquer a non seulement été postérieur aux affaissemens des contrées de l’équateur et à la retraite des mers, mais postérieur encore de quelques siècles à la naissance des grands animaux terrestres dans les contrées septentrionales; et l’on ne peut douter que la séparation des continens vers le nord ne soit d’un temps assez moderne en comparaison de la division de ces mêmes continens vers les parties de l'équateur.

Nous présumons encore que non seulement le Groenland a été jointe la Norwège et à l’Ecosse, mais aussi que le Canada pouvoil l’être à l’Espagne par les bancs de Terre-Neuve, les Açores et les autres îles et lumls-fonds qui se trouvent dans cet in» tervalje de mer ; ils semblent nous presen ter aujourd’hui les sommets les plus élevés de ces terres affaissées sous les eaux. La submersion en est peut-être encore plus moderne que celle du continent de 1 Islande, puisque la tradition paroit s’en être con servée : l’histoire de l’ile Atlantide , rap» portée par Diodore et Platon, ne peut s?ap~

x5% des époques de la nature.

pliquer qu’à une très-grande terre qui s’étendoit fort au loin à l’occident de l’Espagne; cette terre Atlantide étoit très-peuplée, gouvernée par des rois puissans qui commandoient à plusieurs milliers de combattans, et cela nous indique assez positivement le voisinage de l’Amérique avec ces terres Atlantiques situées entre ces deux continens. Nous avouerons néanmoins que la seule chose qui soit ici démontrée par le fait , c’est que les deux continens étoient réunis dans le temps de l’existence des élé-

Fhans dans les contrées septentrionales de un et de l’autre, et il y a, selon moi, beaucoup plus de probabilité pour cette continuité de l’Amérique avec l’Asie qu’avec l’Europe. Voici les faits et les observations sur lesquels je fonde cette opinion :

i° Quoiqu’il soit probable que les terres du Groenland tiennent à celles de l’Amérique, l’on n’en est pas assuré ; car cette terre du Groenland en est séparée d’abord par le détroit de Davis , qui ne laisse pas d’ètre fort large, et ensuite par la baie de Baffin, qui l’est encore plus; et cette baie s’étend jusqu’au 78e degré, en sorte que ce n’est qu’au delà de ce terme que le Groenland et l’Amérique peuvent être contigus.

20 Le Spitzberg paroît être une continuité des terres de la côte orientale du Groenland , et il y a un assez grand intervalle de mer entre celte côte du Groenland et celle de la Laponie : ainsi l’on ne peut guère imaginer que les éléphans de Sibérie ou de Russie aient pu passer au Groenland. Il en est de même de leur passage par la bande de terre que l’on peut supposer entre laNorwège, l’Écosse, l’Islande, et le Groenland : car cet intervalle nous présente des mers d’une largeur assez considérable ; et d’ailleurs ces terres , ainsi que celles du Groenland , sont plus septentrionales que celles où l’on trouve les ossemens d’éléphans, tant au Canada qu’en Sibérie : il n’est donc pas vraisemblable que ce soit par ce chemin, actuellement détruit de fond en comble , que ces animaux aient communiqué d’un continent à l’autre.

3° Quoique la distance de l’Espagne au Canada soit beaucoup plus grande que celle de l’Ecosse au Groenland, cette route me paroîtroit la plus naturelle de toutes, si nous étions forcés d’admettre le passage des éléphans d’Europe en Amérique : car ce grand intervalle de mer entre l’Espagne et les terres voisines du Canada est prodigieusement raccourci par les bancs et les îles dont il est jhJOié; et ce qui pourroit donner quelque

probabilité de plus à cette présomption, c’est la tradition de la submersion de l’Atlantide.

4° L’on voit que de ces trois chemins , i les deux premiers paroissent impraticables, | et le dernier si long , qu’il y a peu de vraisemblance que les éléphans aient pu passer < d’Europe en Amérique. En même temps il I y a des raisons très-fortes qui me portent à j croire que cette communication des élé- 1 phans d’un continent à l’autre a dû se faire j par les contrées septentrionales de l’Asie , | voisines de l’Amérique. Nous avons observé ! qu’en général toutes les côtes, toutes les! pentes des terres, sont plus rapides vers! les mers à l’occident , lesquelles , par cette J raison, sont ordinairement plus profondes! que les mers à l’orient. Nous avons vu qu’au! contraire tous les continens s’étendent en| longues pentes douces vers ces mers de l’o- | rient. On peut donc présumer avec fondement que les mers orientales au delà et aui dessus de Kamtschatka n’ont que peu de profondeur; et l’on a déjà reconnu qu’elles sont semées d’une très-grande quantité d’i-l les, dont quelques-unes forment des terrainsi d’une vaste étendue; c’est un archipel qui s’étend depuis Kamtschatka jusqu’à moitié de la distance de l’Asie à l’Amérique , souaj le 60e degré , et qui semble y toucher sousil le cercle polaire par les îles d’Anadir et pani la pointe du continent de l’Asie.

D’ailleurs les voyageurs qui ont également '< fréquenté les côtes occidentales du nord dé l’Amérique et les terres orientales depuis! Kamtschatka jusqu’au nord de celte part» de l’Asie conviennent que les naturels déj ces deux contrées d’Amérique et d’Asie s<| ressemblent si fort, qu’on ne peut guère! douter qu’ils ne soient issus les uns des au très : non seulement ils se ressemblent pai la taille, par la forme des traits, la couleur! des cheveux, et la conformation du corpi et des membres, mais encore par les mœurJ et même par le langage. Il y a donc unr'J très-grande probabilité que c’est de ces ter ! res de l’Asie que l’Amérique a reçu ses pre | miers liabitans de toute espèce, à moin qu’on ne voulût prétendre que les éléphan ' et tous les autres animaux , ainsi que le ! végétaux, ont été créés en grand nombril i dans tous les climats où la températuril pouvoit leur convenir; supposition hardi'! et plus que gratuite, puisqu’il suffit de dem individus ou même d’un seul, c’est-à-dir< : d’un ou deux moules une fois donnés , e doués de la faculté de se reproduire, pou qu’en un certain nombre de siècles la terri

SIXIÈME

» e soit peuplée de tous les éires organisés '• lont la reproduction suppose ou non le ftoncours des sexes.

1 1 En réfléchissant sur la tradition de la i jiubmersion jde l’Atlantide , il m’a paru que

• es anciens Égyptiens , qui nous l’ont transir hise, avoient des communications de comil tierce par le Nil et la Méditerranée jusqu’en àjkspagne et en Mauritanie, et que c’est par ■jlette communication qu’ils auront été ine prmés de ce fait , qui , quelque grand et I uelque mémorable qu’il soit, ne seroit pas é arvenu à leur connoissance s’ils n’étoient s as sortis de leur pays, fort éloigné du lieu s te l’événement. Il sembleroit donc que la e dédiierranée et même le détroit qui la joint s i l’Océan existoient avant la submersion de i| Atlantide : néanmoins l’ouverture du dé-

i 'oit pourroit bien être de la même date, •les causes qui ont produit l’affaissement

• ubit de cette vaste terre ont dû s’étendre i ux environs ; la même commotion qui l’a

iétruite a pu faire écrouler la petite portion je montagnes qui fermoit autrefois le déi’oit ; les tremblemens de terre qui , même ; je nos jours , se font encore sentir si vioi emment aux environs de Lisbonne , nous indiquent assez qu’ils ne sont que les deri tiers effets d’une ancienne et plus puissante ;|ause, à laquelle on peut attribuer l’affaisseaent de cette portion de montagnes.

Mais qu’étoit la Méditerranée avant la upture de cette barrière du côté de l’Océan, t de celle qui fermoit le Bosphore à son lutre extrémité vers la mer Noire?

Pour répondre à cette question d’une panière satisfaisante, il faut réunir sous un pême coup d’œil l’Asie , l’Europe , et l’Apque , ne les regarder que comme un seul ontinent , et se représenter la forme en reef de la surface de tout ce continent, avec î cours de ses fleuves : il est certain que jeux qui tombent dans le lac Aral et dans p mer Caspienne 11e fournissent qu’autant |’eau que ces lacs en perdent par l'évapoation; il est encore certain que la mer tfoire reçoit , en proportion de son étendue , beaucoup plus d’eau par les fleuves jjue n’en reçoit la Méditerranée : aussi la fier Noire se décharge-t-elle pâr le Bosphore |e ce qu’elle a de trop , tandis qu’au contraire la Méditerranée, qui ne reçoit qu’une petite quantité d’eau par les fleuves, en tire le l’Océan et de la mer Noire. Ainsi, mal- |ré cette communication avec l’Océan, la per Méditerranée et ces autres mers intérieures ne doivent être regardées que comme les lacs dont l’étendue a varié , et qui ne

ÉPOQUE. s53

sont pas aujourd’hui tels 'qu’ils étoient autrefois. La mer Caspienne devoit être beaucoup plus grande et la Méditerranée plus petite avant l’ouverture des détroits du Bosphore et de Gibraltar; le lac Aral et la Caspienne ne faisoient qu’un seul grand lac, qui étoit le réceptacle commun du Wolga, du Jaïk, du Sirderoias, de l’Oxus, et de toutes les autres eaux qui ne pouvoient arriver à l’Océan : ces fleuves ont amené successivement les limons et les sables qui séparent aujourd’hui la Caspienne de l’Aral ; le volume d’eau a diminué dans ces fleuves à mesure que les montagnes dont ils entraînent les terres ont diminué de hauteur : il est donc très - probable que ce grand lac, qui est au centre de l’Asie, étoit anciennement encore plus grand , et qu’il communiquoit avec la mer Noire avant la rupture du Bosphore; car dans cette supposition, qui me paroît bien fondée7, la mer Noire, qui reçoit aujourd’hui plus d’eau qu’elle ne pourroit en perdre par l’évaporation, étant alors jointe avec la Caspienne, qui n’en reçoit qu’autant qu’elle en perd, la surface de ces deux mers réunies étoit assez étendue pour que toutes les eaux ame nées par les fleuves fussent enlevées par l’évaporation.

D’ailleurs le Don et le Wolga sont si voisins l’un de l’autre au nord de ces deux mers, qu’on ne peut guère douter qu’elles 11e fussent réunies dans le temps où le Bosphore encore fermé ne donnoit à leurs eaux aucune issue vers la Méditerranée : ainsi celles de la mer Noire et de ses dépendances étoient alors répandues sur toutes les terres basses qui avoisinent le Don , le Don-

1. « En parcourant , dit M. Pallas, les immenses déserts qui s’étendent entre le Wolga , le Jaïk , la mer Caspienne, et le Don , j’ai remarqué que ces steppes , ou déserts sablonneux , sont de toutes parts environnés d’une côte élevée , qui embrasse une grande partie du lit du Jaïk, du Wolga, et du Don , et que ces rivières , très-profondes avant que d’avoir pénétré dans cette enceinte, sont remplies d’iles et de bas-fonds dès qu’elles commencent à tomber dans les steppes , où la grande rivière de Kuman va se perdre elle-même dans les sables. De ces observations réunies , je conclus que la mer Caspienne a couvert autrefois tous ces déserts ; qu’elle n’a eu anciennement d’autres bords que ces mêmes côtes élevées qui les environnent de toutes parts , et qu’elle a communiqué, au moyen du Don, avec la mer Noire , supposé même que cette mer, ainsi que celle d’Azoff, n’en ait pas fait partie. »

M. Pallas est sans contredit l’un de nos plus savans naturalistes ; et c’est avec la plus grande satisfaction que je le vois ici entièrement de mon avis sur l’ancienne étendue de ia mer Caspienne, et sur la probabilité bien fondée qu’elle communiquoit autrefois avec la mer Noire. Çidd, Buff,)

x54 DES ÉPOQUES

jec , etc., et celles de la mer Caspienne couvroient les terres voisines du Wolga, ce qui formoit un lac plus long que large qui réunissoit ces deux mers. Si l’on compare l’étendue actuelle du lac Aral , de la mer Caspienne, et de la mer Noire , avec l’étendue que nous leur supposons dans le temps de leur continuité, c’est-à-dire avant l’ouverture du Bosphore, on sera convaincu, que, la surface de ces eaux étant alors plus que double de ce qu’elle est aujourd’hui, l’évaporation seule suffisoit pour en maintenir l’équilibre sans débordement.

Ce bassin, qui éioit alors peut-être aussi grand que l’est aujourd’hui celui de la Méditerranée, recevoit et contenoit les eaux: de tous les fleuves de l’intérieur du continent de l’Asie, lesquelles, par la position des montagnes, ne pouvoient s’écouler d’aucun côté pour se rendre dans l’Océan : ce grand bassin étoit le réceptacle commun des eaux du Danube, du Don, du Wolga, du Jaïk, du Sirderoias, et de plusieurs autres rivières très-considérables qui arrivent à ces fleuves , ou qui tombent immédiatement dans ces mers intérieures. Ce bassin, situé au centre du continent , recevoit les eaux des terres de l'Europe dont les pentes sont dirigées vers le cours du Danube , c’est-à-dire de la plus grande partie de l'Allemagne, de la Moldavie, de bUkraine, et de la Turquie d’Europe; il recevoit de même les eaux d’une grande partie des terres de l’Asie au nord, par le Don, le Donjec, le Wolga, le Jaïk, etc., et au midi par le Sirderoias et l’Oxus. ce qui présente une très -vaste étendue de terre dont toutes les eaux se versoient dans ce réceptacle commun ; tandis que le bassin de la Méditerranée ne recevoit alors que celles du Nil, du Rhône, du lJô, et de quelques autres rivières : de sorte qu’en comparant l’étendue des terres qui fournissent les eaux à ces derniers fleuves , on reconnoîtra évidemment que cette étendue est de moitié plus petite. Nous sommes donc bien fondés à présumer qu’avant la rupture du Bosphore et celle du détroit de Gibraltar, la mer Noire réunie avec la mer Caspienne et l’Aral formoit un bassin d’une étendue double de ce qu’il en reste; et qu’au contraire la Méditerranée étoit dans le même temps de moitié plus petite qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Tant que les barrières du Bosphore et de .Gibraltar ont subsisté, la Méditerranée n’étoit donc qu’un lac d’assez médiocre étendue, dont 1 évaporation suffisoit à la recette

DE LA NATURE

des eaux du Nil, du Rhône, et des autre rivières qui lui appartiennent; mais en suj posant , comme les traditions semblent l’ir diquer, que le Bosphore se soit ouvert ]i premier , la Méditerranée aura dès loi considérablement augmenté, et en mêm proportion que le bassin supérieur de ! mer Noire et de la Caspienne aura dim nué. Ce grand effet n’a rien que de trèi naturel ; car les eaux de la mer Noire, si, périeures à celles de la Méditerranée, agi ! sant continuellement par leur poids et p;î leur mouvement contre les terres qui fol moient le Bosphore, elles les auront minéi j par la base, elles en auront attaqué les ei| droits les plus foibles; ou peut-être auron elles été amenées par quelque affaissemei! causé par un tremblement de terre, ej s’étant une fois ouvert cette issue, elL auront inondé toutes les terres inférieures j et causé le plus ancien déluge de notre ccij tiuent : car il est nécessaire que celte rujf ture du Bosphore ait produit tout à conj une grande inondation permanente qui j noyé, dès ce premier temps, toutes les plit basses terres de la Grèce et des provinc adjacentes ; et cette inondation s’est en mèn ! temps étendue sur les terres qui enviro f noient anciennement le bassin de la Méfj'j terranée, laquelle s’est dès lors élevée (j plusieurs pieds, et aura couvert pour jamp: les basses terres de son voisinage, enco' plus du côté de l'Afrique que de celui »| l’Europe : car les côtes de la Mauritanie j de la Barbarie sont très-basses en compare1 son de celles de l’Espagne, de la Franc! et de l’Italie, tout le long de cette mti Ainsi le continent a perdu en Afrique et <1 Europe autant de terre qu’il en gagnob pour ainsi dire, en Asie, par la retraite (h eaux entre la mer Noire, la Caspienne ! l’Aral.

Ensuite il y a eu un second déluge loi! que la porte du détroit de Gibraltar s’<! ouverte ; les eaux de l’Océan ont dû pr duire dans la Méditerranée une secon; augmentation, et ont achevé d’inonder !j terres qui n’étoient pas submergées. || n’est peut-être que dans ce second lepij que s’est formé le golfe Adriatique, ail que la séparation de la Sicile et des autt îles. Quoi qu’il en soit , ce n’est qu’apij ces deux grands événemens que l’équiliL de ces deux mers intérieures a pu s’établi! et qu’elles ont pris leurs dimensions à pj près telles que nous les voyons aujourd’h

Au reste, l’époque de la séparation c deux grands continens , et même celle de

SIXIEME

ipture de ces barrières de l’Océan et de la ær Noire, paraissent être bien plusancienes qne la date des déluges dont les homles ont conservé la mémoire : celui de Deuilion n’est que d’environ quinze cents ans /ant l’ère chrétienne, et celui d’Ogygès de ix- huit cents ans; tous deux n’ont été que es inondations particulières , dont la prelière ravagea la Thessalie , et la seconde les rres de l’Attique; tous deux n’ont été profits que par une cause particulière et pasigère comme leurs effets ; quelques secous- !S d’un tremblement de terre ont pu soldeur les eaux des mers voisines et les faire dîner sur les terres, qui auront été inondes pendant un petit temps sans être subergées à demeure. Le déluge de l’Arménie de l’Égypte , dont la tradition s’est con- ■rvée chez les Égyptiens et les Hébreux, uoique plus ancien d’environ cinq siècles ne celui d’Ogygès , est encore bien récent i comparaison des événemens dont nous mons de parler , puisque l’on ne compte n’environ quatre mille cent années depuis ; premier déluge, et qu’il est très-certain ne le temps où les éléphans habitoient les ;rres du nord étoit bien antérieur à cette ate moderne : car nous sommes assurés ar les livres les plus anciens que l’ivoire ; tirait des pays méridionaux ; par conséuent nous ne pouvons douter qu’il n’y ait lus de trois mille ans que les éléphans habi- ;nt les terres où ils se trouvent aujourd’hui, n doit donc regarder ces trois déluges, uelque mémorables qu’ils soient , comme es inondations passagères qui n’ont point langé la surface de la terre, tandis que la éparation des deux continens du côté de Europe n’a pu se faire qu’en submergeant jamais les terres qui les réunissoient. Il en pt de même de la plus grande partie des îrrains actuellement couverts par les eaux e la Méditerranée; ils ont été submergés our toujours dès les temps où les portes, je sont ouvertes aux deux extrémités de cette 1er intérieure pour recevoir les eaux de la lerNoire et celles de l’Océan.

Ces événemens , quoique postérieurs à établissement des animaux terrestres dans îs contrées du nord , ont peut-être précédé pur arrivée dans les terres du midi; car nous vous démontré , dans l’époque précédente, [u’il s’est écoulé bien des siècles avant que jjes éléphans de Sibérie aient pu venir en A fripe, ou dans les parties méridionales de Inde. Nous avons compté dix mille ans pour :ette espèce de migration, qui ne s’est faite îu’à mesure du refroidissement successif et

ÉPOQUE. i55

fort lent des dilïérens climats depuis le cercle polaire à l’équateur. Ainsi la séparation des continens , la submersion des terres qui les réunissoient , celle des terrains adjacens à l’ancien lac de la Méditerranée, et enfin la séparation de la mer Noire, de la Caspienne, et de l’Aral, quoique toutes postérieures à l’établissement de ces animaux dans les contrées du nord, pourraient bien être antérieures à la population des terres du midi , dont la chaleur irop grande alors ne permettoit pas aux êtres sensibles de s’y habituer, ni même d’en approcher. Le soleil étoit encore l’ennemi de la nature dans ces régions brûlantes de leur propre chaleur, et il n’en est devenu le père que quand cette chaleur intérieure de la terre s’est assez attiédie pour ne pas offenser la sensibilité des êtres qui nous ressemblent. U n’y a peutêtre pas cinq mille ans que les terres de la zone torride sont habitées , tandis qu’on en doit compter au moins quinze miile depuis l’établissement des animaux terrestres dans les contrées du nord.

Les hautes montagnes, quoique situées dans les climats les plus chauds, se sont re froidies peut-être aussi promptement que celles des pays tempérés , parce qu’étant plus élevées que ces dernières, elles forment des pointes plus éloignées de la masse du globe : l’on doit donc considérer qu’indépendamment du refroidissement général et successil de la terre depuis les pôles à l’équateur, il y a eu des refroidissemens particuliers plus ou moins prompts dans toutes les montagnes et dans les terres élevées des différentes parties du globe , et que , dans le temps de sa trop grande chaleur, les seuls lieux qui fussent convenables à la nature vivante ont été les sommets des montagnes et les autres terres élevées , telles que celles de la Sibérie et de la haute Tartarie.

Lorsque toutes les eaux ont été établies sur le globe , leur mouvement d’orient en occident a escarpé les revers occidentaux de tous les continens pendant tout le temps qu’a duré l’abaissement des mers : ensuite ce même mouvement d’orient en occident a dirigé les eaux contre les pentes douces des terres orientales, et l’Océan s’est emparé de leurs anciennes côtes; et , de plus , il parait avoir tranché toutes les pointes des continens terrestres, et avoir formé les détroits de Magellan à la pointe de l’Amérique , de Ceylan à la pointe de l’Inde , de Forbisher à celle du Groenland , etc.

C’est à la date d’environ dix mille ans , à compter de ce jour, en arrière , que je pla-

ï 5(5 DES EPOQUES

cerois la séparation de l’Europe et de l’Amérique ; et c’est à peu près dans ce même temps que l’Angleterre a été séparée de la France, l’Irlande de l’Angleterre, la Sicile de l’Italie, la Sardaigne de la Corse, et toutes deux du continent de l’Afrique : c’est peut-être aussi dans ce même temps que les Antilles, Saint-Domingue, et Cuba, ont été séparés du continent de l’Amérique. Toutes ces divisions particulières sont contemporaines ou de peu postérieures à la grande séparation des deux continens ; la plupart même ne paroissent être que les suites nécessaires de cette grande division, laquelle ayant ouvert une large route aux eaux de l’Océan leur aura permis de refluer sur toutes les terres basses, d’en attaquer par leur mouvement les parties les moins solides, de les miner peu à peu , et de les trancher enfin jusqu’à les séparer des continens voisins.

On peut attribuer la division entre l’Europe et l’Amérique à l’affaissement des terres qui formoient autrefois l’Atlantide ; et la séparation entre l’Asie et l’Amérique (si elle existe réellement) supposeroit un pareil affaissement dans les mers septentrionales de l’orient : mais la tradition ne nous a conservé que la mémoire de la submersion de la Taprobane , terre située dans le voisinage de la zone torride , et par conséquent trop éloignée pour avoir influé sur cette séparation des continens vers le nord. L’inspection du globe nous indique , à la vérité , qu’il y a eu des bouleversemens plus grands et plus fréquens dans l’Océan indien que dans aucune autre partie du monde 1 , et que non seulement il s’est fait de grands changemens dans ces contrées par l’affaissement des cavernes , les tremblemens de terre , et l’action des volcans, mais encore par l’effet continuel du mouvement général des mers, qui, constamment dirigées d’orient en occident , ont gagné une grande étendue de terrain sur les côtes anciennes de l’Asie , et ont formé les petites mers intérieures du Kamtschatka , de la Corée , de la Chine , etc. Il paroit même qu’elles ont aussi noyé toutes les terres basses qui étoient à l’orient de ce continent; car si l’on tire une ligne depuis l’extrémité septentrionale de l’Asie , en passant par la pointe du Kamtschatka, jusqu’à la Nouvelle-Guinée , c’est-à-dire depuis le cercle polaire jusqu’à l’équateur , on verra que les îles Marianes et celles des Callanos, qui se trouvent dans la direction de cette

t, Voyez les Additions de Buffon, page i@r,

DE LA NATURE

ligue sur une longueur de plus de deux ce . cinquante lieues , sont les restes ou plut jj les anciennes côtes de ces vastes terres e J values par la mer : ensuite si l’on considè J les terres, depuis celles du Japon à Forino l de Formose aux Philippines , des Philippii i à la Nouvelle-Guinée , on sera porté à Cro: j que le continent de l’Asie étoit autrefois cc j tigu avec celui de la Nouvelle-Hollande , t quel s’aiguise et aboutit en pointe vers' ..midi , comme tous les autres grands con i nens.

Ces bouleversemens si multipliés et si é I dens dans les mers méridionales , l’envah | sement tout aussi évident des anciennes t< res orientales par les eaux de ce mêi Océan , nous indiquent assez les prodigie changemens qui sont arrivés dans cette va j partie du monde, surtout dans les contre] voisines de l’équateur ; cependant ni l’uj ni l’autre de ces grandes causes n’a pu p; , duire la séparation de l’Asie et de l’Améj que vers le nord ; il sembleroit au contra jj que si ces continens eussent été séparés | lieu d’être continus , les affaissemens vers ^ midi, et l’irruption des eaux dans les terni de l’orient , auroient dû attirer celles l nord, et par conséquent découvrir la te) de cette région entre l’Asie et l’Amériqt]| Cette considération confirme les raisons q I j’ai données ci-devant pour la continu J réelle des deux continens vers le nord ]| Asie.

Après la séparation de l’Europe et de 1’ mérique, après la rupture des détroits, j eaux ont cessé d’envahir de grands espace et dans la suite la terre a plus gagné sur | mer qu’elle n’a perdu : car, indépenda | ment des terrains de l’intérieur de l’ A.! nouvellement abandonnés par les eaux,t que ceux qui environnent la Caspienne j l’Aral, indépendamment de toutes les cô ' en pente douce que cette dernière retra ! des eaux laissoit à découvert , les grat ■ fleuves ont presque tous formé des îles ' de nouvelles contrées près de leurs embe chures. On sait que le Delta de l’Égypt] dont l’étendue ne laisse pas d’être cousit ! rable , n’est qu’un atterrissement prod ' par les dépôts du Nil. Il en est de mèi de la grande île à l’entrée du fleuve Amoi! dans la mer orientale de la Tartarie chinoi ;j En Amérique , la partie méridionale de Louisiane, près du fleuve Mississipi, et partie orientale située à l’embouchure de rivière des Amazones , sont des terres no vellement formées par le dépôt dé ces gran ; fleuves. Mais nous ne pouvons choisir 1 !

SIXIÈME

;mple plus grand d’une contrée récente e celui des vastes terres de la Guiane; r aspect nous rappellera l’idée de la nae brute , et nous présentera le tableau ancé de la formation successive d’une terre îvelle.

Dans une étendue de plus de cent vingt îes , depuis l’embouchure de la rivière de penne jusqu’à celle des Amazones, la mer, niveau avec la terre , n’a d’autre fond que la vase, et d’autres côtes qu’une couronne bois aquatiques, de / nangles ou paléturs, dont les racines, les tiges, et les branîs courbées , trempent également dans lu salée , et ne présentent que des halliers leux qu’on ne peut pénétrer qu’en canot la hache à la main. Ce fond de vase s’éid en pente douce à plusieurs lieues sous eaux de la mer. Du côté de la terre, au à de cette large lisière de palétuviers, dont branches, plus inclinées vers l’eau qu’éées vers le ciel , forment un fort qui sert repaire aux animaux immondes , s’étenat encore des savanes noyées , plantées de Imiers lataniers , et jonchées de leurs déis : ces lataniers sont de grands arbres, !nt , à la vérité , le pied est encore dans au , mais dont la tête et les branches élees et garnies de fruits invitent les oiseaux •’y percher. Au delà des palétuviers et des aniers l’on ne trouve encore que des bois >us , des cornons , des pineaux , qui ne aissent pas dans l’eau , mais dans les terins bourbeux auxquels aboutissent les sanes noyées ; ensuite commencent des •èts d’une autre essence : les terres s’élènt en pente douce , et marquent pour isi dire leur élévation par la solidité et la ireté des bois qu’elles produisent. Enfin , rès quelques lieues de chemin en ligne dicte depuis la mer, on trouve des collines int les coteaux, quoique rapides, et même > sommets , sont également garnis d’une ande épaisseur de bonne terre , plantée irtout d’arbres de tout âge si pressés , si rrés les uns contre les autres , que leurs mes entrelacées laissent à peine passer, la mière du soleil , et sous leur ombre épaisse îtreliennent une humidité si froide que le )yâgeur est obligé d’allumer du fe*s pour y isser la nuit; tandis qu’à quelque distance 3 ces sombres forêts , dans les lieu défrilés, ta chaleur excessive pendant le jour it encore trop grande pendant la nuit. Cette aste terre des côtes et de l’intérieur de la ■uiane n’est donc qu’une forêt tout aussi aste , dans laquelle des sauvages , en petit ombre, ont fait quelques clairières et de

petits abatis pour pouvoir s’y domicilier sans perdre la jouissance de la chaleur de la terre et de la lumière du jour.

La grande épaisseur de terre végétale qui se trouve jusque sur le sommet des collines démontre la formation récente de toute' la contrée ; elle l’est en effét au point qu’au dessus de l’une de ces collines, nommée la Gabrielle , on voit un petit lac peuplé de crocodiles caïmans que la mer y a laissés à cinq ou six lieues de distance et à six ou sept cents pieds de hauteur au dessus de son niveau. Nulle part on ne trouve de la pierre calcaire , car on transporte de France la chaux nécessaire pour bâtir à Cayenne : ce qu’on appelle pierre à ravets n’est point une pierre , mais une lave de volcan , trouée comme les scories des forges; cette lave se présente en blocs épars ou en monceaux irréguliers dans quelques montagnes où l’on voit les bouches des anciens volcans qui sont actuellement éteints , parce que la mer s’est retirée et éloignée du pied de ces montagnes. Tout concourt donc à prouver qu’il n’y a pas long-temps que les eaux ont abandonné ces collines, et encore moins de temps qu’elles ont laissé paroître les plaines et les terres basses : car celles-ci ont été presque entièrement formées par le dépôt des eaux courantes. Les fleuves, les rivières, les ruisseaux , sont si voisins les uns des autres , et en même temps si larges , si gonflés , si rapides dans la saison des pluies, qu’ils entraînent incessamment des limons immenses, lesquels se déposent sur toutes les terres basses et sur le fond de la mer en sédimens vaseux. Ainsi cette terre nouvelle s’accroîtra de siècle en siècle tant qu’elle ne sera pas peuplée; car on doit compter pour rien le petit nombre d’hommes qu’on y rencontre : ils sont encore , tant au moral qu’au physique , dans l’état de pure nature ; ni vêtemens, ni religion , ni société, qu’entre quelques familles dispersées à de grandes distances , peut-être au nombre de trois ou quatre cents carbets, dans une terre dont l’étendue est quatre fois plus grande que celle de la France.

Ces hommes, ainsi que la terre qu’ils habitent , paroissent être les plus nouveaux de l’univers : ils y sont arrivés des pays plus éleves et dans des temps postérieurs à l’établissement de l’espèce humaine dans les hautes contrées du Mexique, du Pérou, et du Chili ; car, en supposant les premiers hommes en Asie, ils auront passé par la même route que les éléphans , et se seront , en arrivant, répandus dans les terres de l’Améri*

i58 des époques de la nature.

que septentrionale et du Mexitiue; ils auront ensuite aisément franchi les hautes terres au delà de l’isthme, et se seront établis dans celles du Pérou, et enfin ils auront pénétré jusque dans les contrées les plus reculées de l’ Amérique méridionale. Mais n’est-il pas singulier que ce soit dans quelques-unes de ces dernières contrées qu’existent encore de nos jours les géans de l’espèce humaine, tandis qu’on n’y voit que des pygmées dans le genre des animaux? caron ne peut douter qu’on n’ait rencontré dans l’Amérique méridionale des hommes en grand nombre, tous plus grands, plus carrés, plus épais, et plus forts que ne le sont tous les autres hommes de la terre. Les races de géans, autrefois si communes en Asie, n’y subsistent plus. Pourquoi se trouvent-elles en Amérique aujourd'hui ? ne pouvons- nous pas croire que quelques géans, ainsi que les éléphaus, ont passé de l’Asie en Amérique, où, s’étant trouvés pour ainsi dire seuls , leur race s’est conservée dans ce continent désert , tandis qu’elle a été entièrement détruite par le nombre des autres hommes dans les contrées peuplées? Une circonstance me parôît avoir concouru au maintien de cette auciennerace de géans dans le continent du Nouveau- Monde; ce sont les hautes montagnes qui le partagent dans toute sa longueur et sous tous les climats. Or on sait qu’en général les habitans des montagnes sont plus grands et plus forts que ceux des vallées ou des plaines. Supposant donc quelques couples de géans passés en Amérique, où ils auront trouvé la liberté, la tranquillité, la paix, ou d’autres avantages que peut-être ils n’avoient pas chez eux, n’auront-ils pas choisi dans les terres de leur uouveau domaine celles qui leur convenoient le mieux, tant pour la chaleur que pour la salubrité de l’air et des eaux? Ils auront fixé leur domicile à une hauteur médiocre dans les montagnes; ils se seront arrêtés sous le climat le plus favorable à leur multiplication ; et comme ils avoient peu d’occasions de se mésallier , puisque toutes les terres voisines étoient désertes, ou du moins tout aussi nouvellement peuplées par un petit nombre d’hommes bien intérieurs en force, leur race gigantesque s’est propagée sans obstacle et presque sans mélange : elle a duré et subsisté jusqu’à ce jour , tandis qu’il y a nombre de siècles qu elle a été détruite dans les lieux de son origine en Asie, par la très-grande et plus ancienne population de cette partie du monde ».

i. Voyez les Additions de Buffon, page 162.

Mais autant les hommes se sont multipli* j dans les terres qui sont actuellement chai des et tempérées , autant leur nombre a d j minué dans celles qui sont devenues trc froides. Le nord du Groenland, de la Li ponie, du Spitzberg, de la Nouvelle-Zen b le , de la terre des Samoïèdes, aussi bit qu’une partie de celles qui avoisinent la un [ Glaciale jusqu’à l’extrémité de l’Asie a nord de Kamtschatka , sont actuellement d( ! sertes, ou plutôt dépeuplées depuis un temj 'f assez moderne. On voit même par les carte russes , que depuis les embouchures des flei i ves Olenek, Lena, et Jana , sous les 78 1! 75e degrés , la route , tout le long des côt< de cette mer Glaciale jusqu’à la terre d< ; Tschutschis , étoit autrefois fort fréquenté* et qu’actuellement elle est impraticable, o< tout au moins si difficile, qu’elle est abat donnée. Ces mêmes cartes nous montrer que des trois vaisseaux partis en 1648 d j l’embouchure commune des fleuves de K( ! lima et Olomon , sous le 72e degré , un sée a doublé le cap de la terre des Tschufsrh' sous le 75e degré, et seul est arrivé, di-ei; les mêmes cartes, aux îles d’Anadir, Vois; nés de l’Amérique sous le cercle polaire Mais autant je suis persuadé de la vérité d ces premiers faits , autant je doute de cell ; du dernier; car cette même carte qui pré [ sente par une suite de points la roule de c vaisseau russe autour de la terre desTschulij schis porte en même temps en toutes lei\ très qu’on ne connoît pas l’étendue de cett terre : or, quand même on auroit , en 1648 S parcouru cette nier et fait le tour de cett ] poiute de l’Asie, il est sûr que depuis c temps les Russes, quoique ires-intéressés | cette navigation pour arriver à Kamtschatk? 1 et de là au Japon et à la Chine , l’ont en jj fièrement abandonnée ; mais peut-être aussi se sont-ils réservé pour eux seuls la con ] noissance de celte route autour de cette terr a des Tschutschis, qui forme l’extrémité la plu I septentrionale et la plus avancée du coati j nent de l’Asie.

Quoi qu’il en soit, toutes les régions sep j tentrionales au delà du 76e degré, depui | le nord de la Norvvége jusqu’à l’extrémii i de l’Asie, sont actuellement dénuées d ha il bitans , à l’exception de quelques malheu | reux que les Danois et les Russes ont éta î blis pour la pèche, et qui seuls entretien ; nent un reste de population et de com merc* r dans ce climat glacé. Les terres du nord , au trefois assez chaudes pour faire multiplie les éléphans et les hippopotames , s’éian déjà refroidies au point de ne pouvoir nour

5 ir que des ours blancs et des rennes , seront, I lans quelques milliers d’années , entièreiJ( aent dénuées et désertes par les seuls ef- L ets du refroidissement. U y a même de ej rès-fortes raisons qui me portent à croire ,jt |(ue la région de notre pôle qui n’a pas été mj econnue ne le sera jamais : car ce refroi- , issement glacial me paroit s’ètre emparé j h pôle jusqu’à la distance de sept ou huit | egrés, et il est plus probable que toute jielle plage polaire, autrefois terre ou mer. L’est aujourd’hui que glace; et si cette préemption est fondée, le circuit et l’étendue |e ces glaces, loin de diminuer, ne pourra u’augmenter avec le refroidissement de la erre.

Or , si nous considérons ce qui se passe ;ur les hautes montagnes, même dans nos :limats , nous y trouverons une nouvelle ireuve démonstrative de la réalité de ce refroidissement , et nous eu tirerons en même emps une comparaison qui me paroit frappante: On trouve au dessus des Alpes, dans jme longueur de plus de soixante lieues sur pngt et même trente de largeur en certains endroits, depuis les montagnes de la Savoie jpt du canton de Berne jusqu’à celles du Ty- Ipol , une étendue immense et presque continue de vallées, de plaines, et d éminences |le glaces 1 , la plupart sans mélange d’auicune autre matière, et presque toutes permanentes , et qui ne fondent jamais en entier. Ces grandes plages de glace , loin de diminuer dans leur circuit, augmentent et s’étendent de plus en plus ; elles gagnent de l’espace sur les terres voisines et plus basses : ce fait est démontré par les cimes jdes grands arbres, et même par une pointe jde clocher, qui sont enveloppés dans ces masses de glaces, et qui ne paroissent que jdans certains étés très-chauds, pendant lesquels ces glaces diminuent de quelques pieds de hauteur; mais la masse intérieure, qui , dans certains endroits, est épaisse de cent toises, ne s’est pas fondue de mémoire d’homme. Il est donc évident que ces forêts ' et ce clocher enfouis dans ces glaces épais- I ses et permanentes étoient ci-devant situés ' dans des terres découvertes, habitées, et par i| conséquent moins refroidies qu’elles ne le sont aujourd’hui ; il est de même très-cerj tain que cette augmentation successive de il glace ne peut être attribuée à l’augmentation de la quantité de vapeurs aqueuses, puisque tous les sommets des montagnes qui surj montent ces glacières ne se sont point éle-

x. Voyez les Additions de Buffon, page 166.

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vés, et se sont au contraire abaissés avec le temps et par la chute d’une infinité de rochers et de masses en débris qui ont roulé soit au fond des glacières , soit dans les vallées inférieures. Des lors, l’agrandissement de ces contrées de glace est déjà, et sera dans la suite la preuve la plus palpable du refroidissement successif de la tei-re, duquel il est plus aisé de saisir tes degrés dans ces pointes avancées du globe que partout ailleurs : si l’on continue donc d’observer les progrès de ces glacières permanentes des Alpes , on saura , dans quelques siecies, combien il Taut d’années pour que le froid glacial s’empare d’une terre actuellement habitée, et de là on pourra conclure si j’ai compté trop ou trop peu de temps pour le refroidissement du globe.

Maintenant, si nous transportons cette idée sur la région du pôle, nous nous persuaderons aisément que non seulement elle est entièrement glacée, mais même que le circuit et l’étendue de ces glaces augmente de siecle en siecle, et continuera d augmenter avec le refroidissement du globe. Les terres du Spitzberg, quoique à io degrés du pôle, sont presque entièrement glacées, même en été ; et par les nouvelles tentatives que l’on a faites pour approcher du pôle de plus près, il paroit qu’on n’a trouvé que des glaces , que je regarde comme les appendices de la grande glacière qui couvre cette région tout entière depuis le pôle jusqu’à 7 ou 8 degrés de distance. Les glaces immenses reconnues par le capitaine Phipps à 8o et Si degrés, et qui partout l’ont empêché d’avancer plus loin , semblent prouver la vérité de ce fait important ; car l’on ne doit pas présumer qu’il y ait sous le pôle des sources et des fleuves d’eau douce qui puissent produire et amener ces glaces, puisqu’en toutes saisons ces fleuves seroient glacés. Il paroit donc que les glaces qui ont empêché ce navigateur intrépide de pénétrer au delà du 82e degré, sur une longueur de plus de 24 degrés en longitude; il paroit, dis-je, que ces glaces continues forment une partie de la circonférence de l’immense glacière de notre pôle, produite par le refroidissement successif du globe; et si l’on veut supputer la surface de cette zone glacée depuis le pôle jusqu’au 82e degré de latitude, on verra qu’elle est de plus de cent trente mille lieues carrées, et que par conséquent voilà déjà la deux centième partie du globe envahie par le refroidissement et anéantie pour la nature vivante; et comme le froid est plus grand dans les régions du pôle aus-

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tral , l’on doit présumer que l’envahissement des glaces y est aussi plus grand , puisqu’on en rencontre dans quelques-unes de ces pla: ges australes dès le 47e degré. Mais pour ne considérer ici que notre hémisphère boréal, dont nous présumons que la glace a déjà envahi la centième partie, c’est-à-dire toute la surface de la portion de sphère qui s’étend depuis le pôle jusqu’à 8 degrés ou deux cents lieues de distance , l’on sent bien que s’il étoit possible de déterminer le temps où ces glaces ont commencé de s’établir sur le point du pôle, et ensuite le temps de la progression successive de leur envahissement jusqu’à deux cents lieues, on pourroit en déduire celui de leur progression à venir, et connoître d’avance quelle sera la durée de la nature vivante dans tous les climats jusqu’à celui de l’équateur. Par exemple , si nous supposons qu’il y ait mille ans que la glace permanente a commencé de s’établir sous le point même du pôle , et que, dans la succession de ce millier d’années, les glaces se soient étendues autour de ce point jusqu’à deux cents lieues, ce qui fait la centième partie de la surface de l’hémisphère depuis le pôle à l’équateur, on peut présumer qu’il s’écoulera encore quatrevingt-dix-neuf mille ans avant qu’elles puissent l’envahir dans toute son étendue, en supposant uniforme la progression du froid glacial , comme l’est celle du refroidissement du globe ; et ceci s’accorde assez avec la durée de quatre-vingt-treize mille ans que nous avons donnée à la nature vivante, à dater de ce jour, et que nous avons déduite de la seule loi du refroidissement. Quoi qu’il en soit , il est certain que les glaces se présentent de tous- côtés, à 8 degrés du pôle, comme des barrières et des obstacles insurmontables, car le capitaine Phipps a parcouru plus de la quinzième partie de cette circonférence vers le nord-est; et avant lui, Baffin et Smith en avoient reconnu tout autant vers le nord-ouest, et partout ils n’ont trouvé que glace. Je suis donc persuadé que si quelques autres navigateurs aussi courageux entreprennent de reconnoitre le reste de cette circonférence, ils la trouveront de même bornée partout par des glaces qu’ils ne pourront pénétrer ni franchir, et que par conséquent cette région du pôle est entièrement et à jamais perdue pour nous. La brume continuelle qui couvre ces climats et qui n’est que de la neige glacée dans l’air, s’arrêtant ainsi que toutes les autres vapeurs contre les parois de ces côtes de glace, elle y forme de nouvelles couches et d’au ires

glaces, qui augmentent incessamment et s’t tendront toujours de plus en plus , à m< i ] sure que le globe se refroidira davantage. ; j

Au reste , la surface de l’hémisphère ht jj réal présentant beaucoup plus de terre qc celle de l’hémisphère austral, cette diffitir rence suffit, indépendamment des autres cai ses ci-devant indiquées , pour que ce dei : nier hémisphère soit plus froid que le pr« , mier ; aussi trouve-t-on des glaces dès il 47 ou 5oe degré dans les mers australes au lieu qu’on n’en rencontre qu’à 20 de Si grés plus loin dans l’hémisphère boréal. O: i voit d’ailleurs que , sous notre cercle po laire , il y a moitié plus de terre que d’eau tandis que tout est mer sous le cercle an tarctique : l’on voit qu’entre notre cercle po | laire et le tropique du Cancer il y a plu ; de deux tiers de terre sur un tiers de mer | au lieu qu’entre le cercle polaire antarcti j que et le tropique du Capricorne il y a peut ; être quinze fois plus de mer que de terre ! Cet hémisphère austral a donc été de tou j temps, comme il l’est encore aujourd’hui I beaucoup plus aqueux et plus froid que 1<| nôtre; et il n’y a pas d’apparence que passe le 5oe degré l’on y trouve jamais des terre; 1 heureuses et tempérées. Il est donc presque i certain que les glaces ont envahi une plus! grande étendue sous le pôle antarctique, et que leur circonférence s’étend peut-être: beaucoup plus loin que celle des glaces du ! pôle arctique. Ces immenses glacières des; deux pôles, produites par le refroidissement,!, iront comme les glacières des Alpes toujours ; en augmentant. La postérité ne tardera pas ! à le savoir, et nous nous croyons fondés à le présumer d’après notre théorie , et d’après les faits que nous venons d’exposer, auxquels nous devons ajouter celui des gla- j ces permanentes qui se sont formées depuis quelques siècles contre la côte orientale du Groenland ; on peut encore y joindre l’aug-;' mentation des glaces près de la Nouvelle- Zemble, dans le détroit de Waigats, dont le passage est devenu plus difficile et presque impraticable ; et enfin 1 impossibilité où l’on est de parcourir la mer Glaciale au nord de l’Asie ; car, malgré ce qu’en ont dit les Russes , il est très-douteux que les côtes de cette mer les plus avancées vers le nord aient été reconnues , et qti ils aient fait le tour de la pointe septentrionale de l’Asie T.

Nous voilà , comme je me le suis proposé, descendus du sommet de l’échelle du temps jusqu’à des siècles assez voisins du nôtre;

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