‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 122 sur 235 · PIERRE DE LARD ET CRAIE D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

PIERRE DE LARD ET CRAIE D’ESPAGNE

On a donné ces noms impropres aux pierres dont il est ici question , parce qu’ordinairement elles sont blanches comme la craie , et qu’elles ont un poli graisseux, qui leur donne de la ressemblance avec le lard. Nous en connaissons de

4 « Nous partîmes (le Cazella (en Espagne) , et arrivâmes à « un petit village nommé le Real de Monastrrio ; à une demi- « lieue de là je découvris une mine de plomb à crayonner, qui « est une espèce de molybdène , non de la véritable , celle-ci « ne se trouve que dans les bancs de pierre de grès , mêlée « quelquefois avec le granit. Le terrain est pierreux et produit « de bons chênes, etc.... Je ne sais quel nom donner à cette « matière en notre langue, parce que je crois qu on ne la con- « naît point : en terme d’histoire naturelle on l’appelle mo- « lybdœna nigrica fabrilis. C’est une substance noirâtre, de « couleur de plomb , cassante , micacée , et douce au tact « comme le savon. Dans le commerce , les Français la nom- « ment crayon d’Angleterre, parce que dans la province de « Cumberland il y a une mine de molybdène avec laquelle on « fait ces fuseaux appelés communément crayons, dont on « se sert pour écrire et dessiner : elle laisse sur le papier une « trace noirâtre , d’un reluisant de perle ou de talc. Les An- « glais sont si jaloux de cette mine , ou pour mieux dire ils « entendent si bien leurs intérêts et le prix de leur industrie,

« qu’il est défendu . sous des peines grièves, d’emporter hors « du pays la molybdène qui n’est pas convertie en forme de « crayon. Il ne faut pas confondre cette matière avec ce que « nous appelons communément en Espagne lapis , parce que • ce sont deux choses différentes : celle-ci est 1 ampelite , « pierre noire, tendre et cassante, qui sert aussi à crayonner; elle a un goût assez astringent et une odeur bitumi- « neuse; elle se décompose au grand air comme les pyrites « sulfurées....

< A quel que distance de Ronda, nous vîmes la fameuse mine « de molybdène ou de plomb à crayonner, qui est à environ à « quatre lieues de la Méditerranée. C’est une mine régulière € qui n’est pas en pelotons dans la pierre de grès comme la « précédente, et cependant les Espagnols l’ont entièrement r négligée. » Histoire naturelle d'Espagne, par M. Bowles, pages 67 et 75.

deux sortes, qui ne nous offrent que de très-légères différences : la première est celle qui porte le nom de pierre de lard , et dont on fait des magots à la Chine; et la seconde est celle à laquelle on a donné la dénomination de craie d'Espagne, mais très-improprement' , puisqu’elle n’a aucun autre rapport avec la craie que la couleur et l’usage qu’on en fait en la taillant de même en crayons, pour tracer des lignes blanches ; car cette craie d’Espagne et la pierre de lard de la Chine sont toutes deux des stéatites ou pierres talqueuses dont la substance est compacte et pleine, sans apparence de couches, de lames ou de feuillets : elles sont blanches, sans taches et sans couleurs variées ; elles n’ont pas autant de dureté qu’en ont les serpentines et les pierres ollaires , quoique leur densité soit plus grande que celle de ces pierres2.

Cette pierre , craie d’Espagne, est d’autant plus mal nommée qu’on la trouve en plusieurs autres contrées 3 ; on l’appelle en Italie piedra di sartori , pierre des tailleurs d’habits , parce que ces ouvriers s’en servent pour rayer leurs étoffes. Ordinairement elle est blanche : cependant il y en a de la grise, de la rouge , de la marbrée, de couleur jaunâtre et verdâtre dans quelques contrées ' . Cette pierre n’a de rapport avec

4 On a donné le nom de stéalite, en allemand speckstein , à cette matière qui nous vient de la Chine , où on lui donne toutes sortes de ligures , et d’où elle nous est ainsi envoyée toute façonnée. Quant à la nature et aux propriétés de cette pierre , il n’y a presque aucune différence entre nos espèces européennes et celle de la Chine : on donne ordinairement à celles qui se trouvent dans nos contrées des noms tirés des usages auxquels on les emploie, On en tire du territoire de Bareuth , qui s’appelle schmeerstein. L’espèce la plus commune qui se rencontre ici chez les droguistes y porte le nom de craie d’Espagne , terme qu’il serait inutile de chercher dans les auteurs, ni même dans le Dictionnaire universel. Ce titre de craie lui vient de ce qu’elle sert, comme la craie, à tirer des lignes blanches , et pour cet effet on la fend avec unescie en petits bâtons longs et carrés : d’ailleurs, quant aux vrais principes de sa composition, elle n’appartient point aux véritables espèces de craie (quoique Pline y range la terre de Cimola), car elle ne contient point de terre alkaline ni de chaux, comme la craie ordinaire : mais il est cependant certain quq notre craie d’Espagne ne vient point d'Espagne. M. Pott, Mémoires de l’Académie de Berlin, année 1747, page 57 et suivantes.

2 La pesanteur spécifique de la craie d’Espagne est de27902, c’est-à-dire presque égale à celle du talc. La pesanteur spécifique de la pierre de lard de la Chine est de 25834 , c'est-àdire à peu près égale à celle de la serpentine opaque veinée de noir et d’olivâtre , mais considérablement moindre que celle de la plupart des autres serpentines et pierres ollaires.

5 En Allemagne, dans le margraviat de Bareith, en Suisse etc»

4 C’est peut-être aussi à ce genre qu’appartient t espèce de craie verte et savonneuse, dans la montagne de Galand , au»»' bien qu’auprès de Kublitz et de Pretligow , dont parle

DES MUNffKAUX.

la craie que par sa mollesse : on peut l’entamer avec l’ongle dans son état naturel ; mais elle se durcit au feu comme toutes les autres pierres talqueuses : elle est de même douce au toucher, et ne prend qu’un poli gras.

La pierre de lard, dont les Chinois font un si grand nombre de magots, est de la même essence que cette pierre craie d’Espagne : communément elle est blanche ; cependant il s’en trouve aussi d’autres couleurs , et particulièrement de couleur de rose, cequi donne à ces figures l’apparence de la chair. Ces pierres de lard, soit de la Chine , soit d’Espagne ou des autres contrées de 1 Europe, sont moins dures que les serpentines et les pierres ollaires, et néanmoins on peut les employer aux mêmes usages, et en faire des vases et de la vaisselle de cuisine qui résiste au feu, s’y durcit et ne s’imbibe pas d’eau; elles ne diffèrent en un mot des pierres ollaires que parce qu elles sont plus tendres et moins"coIorées. M . Pott, qui a comparé cette pierre de lard de la Chine avec la craie d’Espagne , les pierres ollaires et les serpentines, dit avec raison, « que « toutes ces pierres sont de la même essence. On « y aperçoit souvent, quand on les rompt, des « particules brillantes de talc; Fair n’y cause « d’autre changement que de les durcir un peu « davantage : si on les jette dans l’eau, il s’y en « imbibe un peu avec sifflement; mais elles ne « s’y dissolvent pas comme l’argile. . . La poudre « de ces pierres forme avec l’eau une pâte qu’on « peut pétrir aisément. Suivant les différents « degrés de feu auquel on les expose, elles se « durcissent jusqu’au pointd’étinceler abondam- <( ment lorsqu’on les frappe contre l’acier, et « elles prennent alors un beau poli : elles * blanchissent pour l’ordinaire à un feu décou- « vert, et c’est par cette blancheur que la terre « de la Chine l’emporte si fort sur les autres es- « pèces; mais un feu renfermé la jaunit. L’es- « pèce jaune de cette terre rougit au contraire,

« son rouge devient même vif; il en sort des « étincelles, et son poli égale presque celui du « jaspe : cela me fait soupçonner que ces têtes « excellemment gravées, ces statues et ces au-

Scheuchzer. Qu'on en tire abondamment de la Chine, c’est

2 J,,e pr<?nvent ff nl de petites images et figures travaillées outes les manières et teintes extérieurement, qu’on apporte en Europe, sous le nom de figures et de tasses de la , e» ^ sont réellement faites du speckstein de la Chineseulement cette espèce est pour l’ordinaire plus transparente que es autres. M. Pott, Mémoires de l’Académie de Berlin,

-«née <747, page 57 et suiv.

« très monuments des anciens ouvriers, dont « l’art, la durée et la dureté font aujourd’hui « l’admiration des nôtres , ne sont autre chose « que des ouvrages faits avec des terres stéati- « tiques sur lesquelles on a pu travailler à sou- « hait , et qui , ayant acquis au feu la dureté des « pierres , ont finalement été embellies de la po- « lissure qui y subsiste encore.

« En sculptant exactement cette terre crue, « on en peut faire les plus excellents ouvrages « des statuaires , qui reçoivent ensuite au feu « une parfaite dureté, qui sont susceptibles du « plus beau poli , et qui résistent à toutes les « causes de destruction.

« Mais surtout les chimistes peuvent s’en ser- « vir pour faire les fourneaux et les creusets les « plus solides , et qui résistent admirablemen4 « au feu et à la vitrification 1 . »

Tout ce que dit ici M. Pott s’accorde parfaitement avec ce que j’ai pensé sur la nature et la dureté du jade, qui , par son poli gras et par l’endurcissement qu’il prend au feu, doit être mis au nombre des pierres talqueuses : les Sauvages de l’Amérique n’auraient pu percer ni graver le jade, s’il eût eu la dureté que nous lui connaissons, et sans doute ils la lui ont donnée par le moyen du feu.

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