‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 60 sur 235 · OU ÉTAIN DE GLACE · texte numérisé non relu

OU ÉTAIN DE GLACE

Dans le règne minéral, rien ne se ressemble plus que le régule d’antimoine et le bismuth par la structure de leur substance ; ils sont intérieurement composés de lames minces d’une texture et d’une figure semblables, et appliquées de même les unes contre les autres : néanmoins le réguled’antimoine n’estqu’unproduitde l’art, et le bismuth est une production de la nature. Tous deux, lorsqu’on les fond avec le soufre, perdent leur structure en lamesminces, et prennent la forme d’aiguilles appliquées les unes sur les autres : mais il est vrai quelecinabredu mercure et la plupart des autres substances dans lesquel- I es le soufre se combine, prennent égal em ent cette forme aiguillée parce que c’est la forme propre dusoufre, qui secristallise toujours en aiguilles.

Le bismuth se trouve presque toujours pur dans le sein de la terre : il n’est pas d’un blanc aussi éclatant que le blanc du régule d’antimoine ; il est un peu jaunâtre , et il prend une teinte rougeâtre et des nuances irisées par l’impression de l’air.

Ce demi-métal est plus pesant que le cuivre , le fer et l’étain 1 ; et, malgré sa grande densité, le bismuth est sans ductilité : il a même moins de ténacité que le plomb, ou plutôt il n’en a point du tout ; car il est très-cassant et presque aussi friable qu’une matière qui ne serait pas métallique.

De tous les métaux et demi-métaux, le bismuth est le plus fusible; il lui faut moins de chaleur qu’à l’étain, et il communique de la fusibilité à tous les métaux avec lesquels on veut l’unir par la fusion. L’alliage le plus fusible que l’on connaisse est, suivant M. Darcet, de huit parties de bismuth, cinq de plomb et trois d’étain 2, et l’on a observé que ce mélange se fon-

1 La pesanteur spécifique du bismuth natif est de 90202; celle du régule de bismuth de 98227, tandis que la pesanteur spécifique du cuivre passé à la filière, c’est-à-dire du cuivre le plus comprimé , n’est que de 88785. Voyez la Table de

M. Rrisson.

* La fusibilité de ce! alliage est telle, que le composé tiui en

dait dans I eau bouillante, et même à quelques degrés de chaleur au-dessous.

Exposé à 1 action du feu, le bismuth se volatilise en partie et donne des fleurs comme le zinc, et la portion qui ne se volatilise pas se calcine à peu près comme le plomb. Cette chaux de bismuth, prise intérieurement, produit les mêmes mauvais effets que celle du plomb ; elle se réduit aussi de même en litharge et en verre. Enfin on peut se servir de ce demi-métal comme du plomb pour purifier l’or et l’argent; l’un de nos plus habiles chimistes assure même « qu’il « est préférable au plomb, parce qu’il atténue « mieux les métaux imparfaits, et accélère la a vitrification des terres et des chaux L » Cependant il rapporte dans le même article une opinion contraire. « Le bismuth, » dit-il,» peut « servir comme le plomb à la purification de l’or « et de l’argent, par l’opération de la coupelle, « quoique moins bien que le plomb, suivant « M . Pemer. » Je ne sais si cette dernière assertion est fondée : l’analogie semble nous indiquer que le bismuth doit purifier l’or et l’argent mieux , et non pas moins bien que le plomb ; car le bismuth atténue plus que le plomb les autres métaux, non-seulement dans la purification de l’or et de l’argent par la fonte, mais même dans les amalgames avec le mercure, puisqu’il divise et atténue l’étain, et surtout le plomb, au point de le rendre, comme lui-même, aussi fluide que le mercure, en sorte qu’ils passent ensemble en entier à travers la toile la plus serrée ou la peau de chamois , et que le mercure ainsi amalgamé a besoin d’être converti en ci * nabre, et ensuite revivifié pour reprendre sa première pureté. Le bismuth avec le mercure forment donc ensemble un amalgame coulant ; et c’est ainsi que les droguistes de mauvaise foi falsifient le mercure, qui ne paraît pas moins coulant, quoique mêléd’une assez grande quantité de bismuth.

L’impression de l’air se marque assez promptement sur le bismuth par les couleurs irisées qu’elle produit à sa surface ; et bientôt succèdent à ces couleurs de petites efflorescences qui annoncent la décom positon de sa substance. Ces efflorescences sont une sorte de rouille ou de céruse assez semblable à celle du plomb ; cette cé-

résulte se fond et devient coulant comme au mercure . nonseulement dans l’eau bouillante , mais même au nam-marie Dictionnaire de Chimie, par M. Macquer, article Alliacé.

4 Dictionnaire de Chimie, par M. Macquer, article Bismotu.

HISTOIRE NATURE LIT

ruse est seulement moins blanche et presque toujours jaunâtre. C’est par ces efflorescences en rouille ou céruse que s’annoncent les minières de bismuth. L’air a produit cette décomposition à la superficie du terrain qui les recèle ; mais dans l’intérieur le bismuth n’a communément subi que peu ou point d’altération ; on le trouve pur ou seulement recouvert de cette céruse, et ce n’est que dans cet état de rouille qu il est minéralisé : et néanmoins dans sa mine, comme dans sa rouille, il n’est presque jamais altéré en entier 1 , car on y voit toujours des points et des parties très-sensibles de bismuth pur et tel que la nature le produit.

' Or cette substance, la plus fusible de toutes les matières métalliques et en meme temps si volatile, et qui se trouve dans son état de nature en substance pure , n’a pu être produite comme le mercure que très-longtemps après les métaux et autres minéraux plus fixes et bien plus difficiles à fondre : la formation du bismuth est donc à peu près contemporaine à celle du zinc, de l’antimoine etdumercure. Les matières métalliques plus ou moins volatiles les unes que les autres, et toutes reléguées dans l’atmosphère par la violence de la chaleur, n’ont pu tomber que successivement et peu de temps avant la chute des eaux. Le bismuth en particulier n’est tombé que longtemps après les autres et peu de temps avant le mercure ; aussi tous deux ne se trouvent pas dans les montagnes vitreuses, ni dans les matières produites par le feu primitif, mais seulement dans les couches de la terre formées par le dépôt des eaux.

Si l’on tient le bismuth en fusion à l’air libre et qu’on le laisse refroidir très-lentement, il offre à sa surface de beaux cristaux cubiques et qui pénètrent à l’intérieur. Si au lieu de le lais ser refroidir en repos, on le remue en soutenant le feu, il se convertit bientôt en une chaux grise qui devient ensuite jaune et même un peu ronge par la continuité d’un feu modéré ; et en augmentant le feu au point de faire fondre cette chaux , elle se convertit en un vert jaune rougeâtre qui devient brun lorsqu’on le fond avec du verre blanc; et ce verre de Bismuth, sans être aussi actif, lorsqu il est fondu, que le verre de plomb, ne laisse pas d’attaquer les creusets.

4 Quoiqu’on n’ait pas trouvé en Allemagne de bismuth uni au soufre , il est cependant certain , dit RI. Bergmann, qu il y en a dans quelques montagnes de Suède et particulièrement à Riddarhvwari en Werstmanie.

Ce demi-métal s’allie avec tous les métaux : mais il ne s’unit que très-difficilement par la fusion avec les autres demi-métaux et terres métalliques ; l’antimoine et le zinc, le cobalt et l’arsenic, se refusent tous à cette union : il a en particulier si peu d’affinité avec le zinc, que quand 011 les fond ensemble ils ne peuvent se mêler ; le bismuth, comme plus pesant, descend au fond du creuset, et le zinc reste au-dessus et le recouvre. Si on mêle le bismuth en égale quantité avec l’or fondu, il le rend très-aigre et lui donne sa couleur blanche. Il ne rend pas l’argent si cassant que l’or, quoiqu’il lui donne aussi de l’aigreur sans changer sa couleur; il diminue le rouge du cuivre ; il perd lui-même sa couleur blanche avec le plomb, et ils forment ensemble un alliage qui est d’un gris sombre ; le bismuth mêlé en petite quantité avec l’étain lui donne plus de brillant et de dureté; enfin il peut s’unir au fer par un feu violent.

Le soufre s’unit aussi avec le bismuth par la fusion, et leur composé se présente comme le cinabre et l’antimoine cru en aiguilles cristallisées.

L’acide vitrioliquene dissout le bismuth qu’à l’aide d’une forte chaleur, et c’est par cette résistance à l’action des acides qu’il se conserve dans le sein de la terre sans altération : car l’acide marin ne l’attaque pas plus que le vitriolique ; il faut qu’il soit fumant, et encore il ne l’entame que faiblement et lentement. L’acide nitreux seul peut le dissoudre à froid : cette dissolution, qui se fait avec chaleur et effervescence, est transparente et blanche quand le bismuth est pur; mais elle se colore de vert s’il est mêlé de nickel, et elle devient rouge de rose et cramoisie s’il est mélangé de cobalt. Toutes ces dissolutions donnent un sel en petits cristaux au moment qu’011 les laisse refroidir.

C’est en précipitant le bismuth de ses dissolutions qu’on l’obtient en poudre blanche, douce et luisante; et c’est avec cette poudre qu’on fait le fard qui s’applique sur la peau. Il faut laver plusieurs fois cette poudre pour qu’il n’y reste point d’acide, et la mettre ensuite dans un flacon bien bouché ; car l’air la noircit en assez peu detemps, et les vapeursdu charbon ou les mauvaises odeurs des égouts, des latrines, etc. , changent presque subitement ce beau blanc de perle en gris obscur, en sorte qu’il est souvent arrivé aux femmes qui se servent de ce fard de devenir tout à coup aussi noires qu’elles voulaient paraître blanches.

des y\\

Les acides végétaux du vinaigre ou du tarife, non plus que les acerbes, tels que la noix de galle, 11e dissolvent pas le bismuth, même avec le secours de la chaleur, à moins qu’elle ne soit poussée jusqu’à produire l’ébullition; les alkalis ne l’attaquent aussi que quand 011 les fait bouillir , en sorte que dans le sein de la terre ce démi-métal paraît être à l’abri de toute injure et par conséquent de toute minéralisation , a moins qu’il ne rencontre de l’acide nitreux , ({ni seul a la puissance de l’entamer : et comme les sels nitreux 11e se trouvent que très-rarement dans les mines , il n’est pas étonnant que le bismuth, qui ne peut être attaqué que par cet acide du nitre ou par l’action de l'air, 11e se trouve que si rarement minéralisé dans le sein de la terre.

Je ne suis point informé des lieux où ce demi-métal peut se trouver en France ; tous les morceaux que j’ai em occasion de voir venaient de Saxe, de Bohème et de Suède; il s’en trouve aussi à Saint-Domingue *, et vraisemblablement dans plusieurs autres parties du monde : mais peu de voyageurs ont fait mention de ce demimétal , parce qu’il n’est pas d’un usage nécessaire et commun ; cependant nous l’employons non-seulement pour faire du blanc de fard, mais aussi pour rendre l’étain plus dur et plus brillant. O11 s’en sert encore pour polir le verre 2 et même pour l’étamer3; et c’est de cet usage qu’il a reçu le nom d 1 étain de glace.

Les expériences que l’on a faites sur ses propriétés relatives à la médecine n’ont découvert que des qualités nuisibles; et sa chaux prise intérieurement produit des effets semblables à ceux des chaux de plomb et aussi dangereux : on en abuse de même pour adoucir les vins trop acides et désagréables au goût.

* Histoire générale des Voyages, tome XU, page 218.

- Transactions philosophiques , n° 306, novembre 1726.

* Je me suis assuré, m’écrit M. de Morveau , que le bismuth

sert encore à l’étamage des petits verres non polis qui viennent d’Allemagne, en forme de petits miroirs de poche, ou du moins qu’il entre pour beaucoup dans la composition de cet étamage dont on fait un secret, Car l’ayant recueilli sur plusieurs de ces miroirs et poussé à la fusion, j’ai obtenu un grain métallique qui a donné la chaux jaune du bismuth ; ce procédé serait fort utile pour étamer les verres courbes, peutêtre même pour réparer les taches de glaces que l’on nomme i ouillées. A la seule inspection des miroirs d’Allemagne, on juge aisément que cette composition s’applique d’une manière bien différente de l’étamage ordinaire , car il est bien plus épais, et d’une épaisseur très-inégale; on y remarque des gouttes, comme si on eût passé un fer k souder pour étendre et faire couler le bismuth à la surface du verre; ce au il y a de certain , c’est que l’adhérence est bien plus forte que celle de nos feuilles d’étain. i

Quelques minéralogistes ont écrit que la mine de bismuth pouvait servir comme celle du cobalt à faire le verre bleu d’azur. Elle laisse, « disent-ils ‘, suinter aisément une substance « semi-métallique, que 1 on nomme bismuth ou « étain de glace , et ensuite elle laisse une terre « giise et fixe , qui par sa vitrification donne le « bleu d’azur » Mais cela ne prouve pas que le bismuth fournisse ce bleu ; car dans sa mine il est très-souvent mêlé de cobalt, et ce bleu provient sans doute de cette dernière matière. La terre grise et fixe n’est pas une terre de bismuth . mais la terre du cobalt qui était mêlé dans cette mine, et auquel même le bismuth n’était pas intimement lié, parce qu’il s’en sépare à la première fonte et à un feu très-modéré : et nous verrons qu’il n’y a aucune affinité entre le cobalt et le bismuth ; car, quoiqu ils se trouvent très-souvent mêlés ensemble dans leurs mines, chacun y conserve sa nature; et, au lieu d être intimement uni , le bismuth n’est, qu interpose dans les mines de cobalt, comme dans presque toutes les autres où il se trouve ,

paicequ il conserve toujours son état de pureté native.

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