DE LA MANGANÈSE
La manganèse est encore une matière minérale composée, et qui, comme le cobalt et le nickel, contient toujours du fer, mais qui de plus est mélangée avec une assez grande quantité de terre calcaire , et souvent avec un peu de cuivre 1 . C’est de la réunion de ces substances que s’est formée dans le sein de la terre la manganèse, qui mérite, encore moins que le nickel et le cobalt, d’être mise au rang des demi-métaux; car on serait forcé dès lors de regarder comme s m élancés métalliques ou alliages naturels, quand même ils seraient composés de trois , de quatre , ou d’un nombre encore plus grand de matières différentes, et il n’y aurait plus de ligne de séparation entre les minéraux métalliques simples et les minéraux composés. J’entends par minéraux simples ceux qui le sont par nature, ou qu’on peut rendre tels par l’art : les six métaux, le trois demi métaux et le mercure, sont des minéraux métalliques simples; la platine, le cobalt, le nickel et la manganèse sont des minéraux composés ; et sans doute qu’en observant la nature de plus près , on en trouvera d’autres peut-être encore plus mélangés , puisqu’il ne faut que le hasard des rencontres pour produire des mélanges et des unions en tous genres.
La manganèse étant en partie composée de fer et de matière calcaire , se trouve dans les mines de fer spathiques mêlées de substances calcaires, soit que ces mines se présentent en stalactites, en écailles, en masses grenues ou en poudre : mais indépendamment de ces mines de fer spathiques qui contiennent de la manganèse,
1 La manganèse... se trouve en diverses contrées de i’Al- Ieinagne, aussi bien qu’en Angleterre, dans le Piémont et en plusieurs au très endroits, tantôtdans desmon'agnes calcaires, tantôt dans des mines de fer. On s’en sert pour rendre le verre transparent et net, ainsi (pie pour composer le vernis des potiers, tant noir fine rougeâtre.
Par différentes expériences, M Margraff a reconnu que la manganèse du comté de Holienstein, près d llepa, contenait une terre calcaire et un peu de cuivre... Il tira aussi d'une manganèse du Piémont, au moyen de l’acide du vitriol, un sel rougeâtre, qui ayant été dissous dans l’eau, dépo-a sur une lame d’acier quelques particules de cuivre, quoiqu’en moindre quantité que la manganèse de Holienstein. « On retire,
« continue M. Margraff, également du cuivre, tant de la manie ganèse d’Allemagne que de celle de Piémont, en la mêlant « avec parties égales de soufre pulvérisé, en calcinant ce mé- « lange pendant quelques heures à un feu doux, que l'on au*,- «.meule ensuite en le lessivant et en le fu sant cristalliser.* Journal de Physique, mars 1780, page 223 etsuiv.
HISTOIRE NATURELLE
on la trouve dans des minières particulières où elle se présente ordinairement en chaux noire , et quelquefois en morceaux solides, et même cristallisés; souvent elle est mêlée avec d’autres pierres. Mais M. de la Peyrouse, qui a fait de très-bonnes observations sur ce minéral, remarque avec raison que toutes les fois qu’on verra une pierre légèrement teinte de violet, on peut présumer avec fondement qu’elle contient de la manganèse; il ajoute qu’il n’y a peut-être pas de mines de fer spathiques blanches, grises ou jaunâtres, qui n’en contiennent plus ou moins. « J’en ai , dit-il , constamment retiré, de toutes « celles que j’ai essayées, une portion plus ou « moins grande, selon l’état de la mine; car plus « les mines de fer approchent de la couleur « brune, moins il y a de manganèse, et celles « qui sont noires n’en contiennent point du « tout 1 . »
La manganèse paraît souvent cristallisée dans sa mine , à peu près comme la pierre calaminaire, et c’est ce qui a fait croire à quelques chimistes qu’elle contenait du zinc2 : mais d’autres
1 La chaux de manganèse bien pure est légère, pulvérulente, douce au toucher, et salit les doigts; tantôt elle est en petits pelotons logés dans les cavités des mines, tantôt elle est en couches, tantôt en feuillets : on la trouve aussi en masses ; dans ce dernier cas, elle est plus solide et durcie, quoique pulvérulente. Elle varie pour la couleur ; il y en a qui est parfaitement noire... quelquefois elle est brune, rarement rougeâtre. M. de la Peyrouse a reconnu pour vraie chaux de manganèse une substance qui, à l’œil, a l'éclat de l’argent; elle se trouve assez fréquemment en petites masses dans les cavités des mines de fer... Il compte onze variétés de chaux de manganèse... Toutes ces chaux ont pour gangues le spath calcaire, les schistes talqueux, les mines de fer de différentes sortes, et la manganèse même. La manganèse solide diffère de celle qui est en chaux, par sa pesanteur, par sa dureté, par sa densité : elle a une plus grande portion de phlogistique, et contient presque toujours du fer; son tissu, soit feuilleté, soit en masse, est compacte, serré et amorphe ; et c’est en quoi on la distingue de la manganèse cristallisée : elle salit les doigts, mais n’est point friable ni pulvérulente, comme celle qui est en chaux. M. de la Peyrouse en compte huit variétés... qui ont pour gangues le spath calcaire, la pyrite sulfureuse, les raines de fer, etc.
La manganèse cristallise le plus communément en longues et fines aiguilles prismatiques, brillantes et fragiles : elles sont rassemblées en faisceaux coniques dont on peut aisément distinguer la figure dans plusieurs échantillons, quoique ces faisceaux soient groupés. On sent bien que les différentes combinaisons que peuvent avoir entre eux ces nombreux faisceaux font varier à l’infini les divers morceaux de manganèse cristallisée... Il y en a qui est comme satinée; une autre qui imite parfaitement l'hématite fibreuse... d’autres qui sont striées, etc. M. de la Peyrouse compte treize variétés de ces manganèses cristallisées dans les mines des Pyrénées; elles ont pour gangues le spath calcaire, le spath gypseux, l’argile martiale, le jaspe rougeâtre, les mines de fer, les hématites et la manganèse même. Journal de Physique, janvier 1780, page 07 et suiv.
Lettres de M. Pemeste, tome II, page 183.
chimistes, et particulièrement M. Bergmann, ont démontré par l’analyse qu’il n’entre point de zinc dans sa composition. D’ailleurs , cette forme des cristallisations de la manganèse varie beaucoup ; il y a des mines de manganèse cristallisées en aiguilles , qui ressemblent par leur texture à certaines mines d’antimoine , et qui n’en diffèrent à l’œil que par leur couleur grise plus foncée et moins brillante que celle de l’antimoine ; et ce qu’il y a de remarquable et de singulier dans la forme aiguillée de la manganèse, c’est qu’il semble que cette forme provient de sa propre substance et non pas de celle du soufre; car la manganèse n’est point du tout mêlée d’antimoine , et elle n’exhale aucune odeur sulfureuse sur les charbons ardents. Au reste, le plus grand nombre des manganèses ne sont pas cristallisées ; il s’en trouve beaucoup plus en masses dures et informes que l’on a prises longtemps , et avec quelque fondement , pour des mines de fer '. On doit aussi rapporter à la manganèse ce que plusieurs autres ont écrit de cette substance sous les noms d’hématites noires , mamelonnées , veloutées , etc.
On trouve des mines spathiques de fer, et par conséquent de la manganèse dans plusieurs provinces de France, en Dauphiné, en Roussillon ; d’autres à Baigory et dans le comté de Foix. Il y en a aussi une mine très-abondante en Bourgogne près de la ville de Mâcon ; cette mine est même en pleine exploitation, et l’on en débite la manganèse pour les verreries et les faïenceries. On trouve dans cette mine plusieurs sortes de manganèses, savoir : la manganèse en chaux noire , la manganèse en masses solides et noires, et la manganèse cristallisée en rayons divergents.
La mine de manganèse ne se réduit que difficilement en régule , parce qu’elle est très-difficile à fondre , et en même temps très-disposée à passer à l’état de verre 2. Ce régule est au
4 La manganèse est une mine de fer pauvre, aigre, qui n'a point de figure déterminée : tantôt elle est en petits grains, et ressemble à l’aimant de l'Auvergne ; tantôt elle est grisâtre, écailleuse, marquetée, brillante et peu solide; elle contient toujours un peu de fer; tantôt et plus communément elle est striée, brillante, solide, et ressemble à de l’antimoine par son éclat, par sa couleur, qui est d’un gris noirâtre, et par sa pesanteur : cependant elle est plus tendre, plus friable, plus cassante. plus graveleuse dans ses fractures; elle est presque toujours traversée de veines ou de filons blancs et quarlzeux Minéralogie de Bomare, tome II, page 154.
2 Pour obtenir ce régule, il faut pulvériser la mine, en former une boule en la délayant avec de l'huile et de l’eau, la mettre dans un creuset, environnée de toutes parts de p<wv
DES MINERAUX
moins aussi dur que le 1er ; sa surface est noirâtre, et dans l’intérieur il est d’un blanc brillant qvii bientôt se ternit à l’air ; sa cassure présente des grains assez grossiers et irréguliers. En le pulvérisant il devient sensiblement attirable à l’aimant : un premier degré de calcination le convertit en une chaux blanche qui se noircit par une plus forte chaleur, et son volume augmente d’un cinquième environ. Si l’on met ce régule dans un vaisseau bien clos , il se convertit par l’action du feu en un verre jaune obscur , et le fer qu’il contient se sépare en partie , et forme un petit bouton ou globule métallique.
Le régule de manganèse se dissout par les trois acides minéraux, et ses dissolutions sont blanches : la chaux noire de manganèse se dissout dans Talkali fixe du tartre, et lui communique sur-le-champ une belle couleur bleue.
Ce régule refuse de s’unir au soufre , et ne s’allie que très-difficilement avec le zinc ; mais il se mêle avec tous les autres minéraux métalliques : lorsqu'on l’allie dans une certaine proportion avec le cuivre, il lui ôte sa couleur rouge sans lui faire perdre sa ductilité. Au reste , ce régule contient toujours du fer, et il est, comme celui du nickel, celui du cobalt, et comme la platine , si intimement uni avec ce métal , qu’on ne peut jamais l’en séparer totalement. Ce sont des alliages faits par la nature , que l’art ne peut détruire , et dont la substance , quoique composée, est aussi fixe que celle des métaux simples.
La manganèse est d’un grand usage dans les manufactures des glaces et des verres blancs ; en la fondant avec le verre elle lui donne une couleur violette, dont l’intensité est toujours proportionnelle à sa quantité , en sorte que l’on peut diminuer cette couleur violette jusqu’à la rendrepresque inapercevable; et en même temps la manganèse a la propriété de chasser les autres couleurs obscures du verre , et de le rendre plus blanc lorsqu’elle n’est employée qu’à la très-petite dose convenable à cet effet. C’est dans la fritte du verre qu’il faut mêler cette petite quantité de manganèse; sa couleur violette, en s évanouissant , fait disparaître les autres cou¬
leurs ; et il y a toute apparence que cette couleur violette , qu on ne peut apercevoir lorsque la manganèse est en très-petite quantité, ne laisse pas d existei dans la substance du verre qu’elle a blanchi , cai jVI. Macquer dit avoir vu un morceau de verre très-blanc , qui n’avait besoin que d être chauffe jusqu’à un certain point pour devenir d’un très-beau bleu- violet *.
Il faut également calciner toutes les manganèses pour leur enlever les minéraux volatils qu elles peuvent contenir : il faut les fondre souvent à plusieurs reprises avec du nitre purifié; car ce sel a la propriété de développer et d’exalter la couleur violette de la manganèse. Après cette première préparation, il faut encore la faire refondre toujours avec un peu de nitre, en la mêlant avec la fritte du verre auquel on veut donner la belle couleur violette: il est néanmoins très-difficile d’obtenir cette couleur dans toute sa beauté, si l’on n’a pas appris par l’expérience la manière de conduire le feu de vitrification ; car cette couleur violette se change en brun , et même en noir , ou s’évanouit lorsqu’on n’atteint pas ou que l’on passe le degré de feu convenable, et que l’usage seul peut apprendre à saisir.