PARTIE EXPÉRIMENTALE
doit être mise au nombre des moyens de conserver les bois. Venons maintenant à ceux qu’on doit employer pour les renouveler. NE
Cet objet n'est pas moins important que le premier ; combien y a-t-il, dans le royaume , de terres inutiles , de landes , de bruyères ÿ de communes qui sont absolument stériles?
La Bretagne, le Poitou, la Guyenne , la Bourgogne, la Champagne et plusieurs autres provinces ne contiennent que trop + ces terres inutiles ; quel avantage pour l'État si on pouvait les mettre en valeur ! La plupart de ces terrains étaient autrefois en nature de bois , comme je l'ai remarqué dans plusieurs de ces cantons déserts , ou l’on trouve encore quelques vieilles souches presque entièrement pourries. Il est à croire qu'on a peu à peu dégradé les bois de ces terrains , comme on dégrade aujourd'hui les communes de Bretagne , et que , par la succession des temps , on les a absolument dégarnis. Nous pouvons donc raisonnablement espérer de rétablir ce que nous avons détruit. On n'a pas de regret à voir des rochers nus , des montagnes couvertes de glace ne rien produire ; mais comment peut-on s'accoutumer à souffrir , au milieu des meilleures provinces d'un royaume , de bonnes terres en: friche, des contrées entières mortes vo L'État? J e dis de bonnes terres , parce que J en ai vu et j'en ai fait défricher, qui non-seulement etant de qualité à produire de bon bois, mais ns à des grains de toute espece, Il ne s’agirai donc que de semer ou de planter AR rains , mais il faudrait que cela püt k pi sans grande dépense , ce qui ne laisse pas que d’avoir quelques difficultés ; comme on jugera par le détail que je vais faire. es
Comme je souhaitais de m'instruire à fon sur la manière de semer et de planter des bois , après avoir lu le peu que nos auteurs d'agriculture disent sur cette matière , Je me suis attaché à quelques auteurs anglais à comme Évelyn ; Miller, ete., qui me paraissaient être plus au fait, et parler d’après 1 expérience. J'ai voulu d'abord suivre leurs méthodes en tout point, et j'ai planté et semé des bois à leur façon, mais je n'ai pas été long-temps sans maperceyoir que cette facon était ruineuse, et qu en suivant leurs conseils, les bois, avant que d'être en âge, m'auraient coûté dix fois plus que leur valeur. J'ai reconnu alors que toutes leurs expérieñces ävaient été faites en petit dans des jardins , dans des pépinières, ou tout au plus
MTuéonte DE LA TERRE. Z'ome IT,
dans quelques parcs, où l'on pouvait cultiver et soigner les jeunes arbres ; maïs ce n'est point ce qu'on cherche quand ôn veut planter des bois ; on a bien de la peine à se résoudre à la première dépense nécessaire ù comment ne se refuserait-on pas à toutes les autres , Comme celles de la culture, de dv.
-tretien, qui, d'ailleurs, deviennent immense.
lorsqu'on plante de grands cantons? J'ai donc été obligé d'abandonner ces auteurs et leurs méthodes , et de chercher à m'instruire par d’autres moyens, et j'ai tenté une grande quantité de façons différentes , dont la plupart, je l’avouerai, ont été sans succès, mais qui du moins m'ont appris des faits, et m'ont mis sur la voie de réussir.
Pour travailler, j'avais toutes les facilités qu'on peut souhaiter, des terrains de toutes espèces , en friche et cultivés; une grande quantité de bois taillis et des pépinières d’arbres forestiers, où je trouvais tous les jeunes plants dont j'avais besoin; enfin j'ai commencé par vouloir mettre en nature de bois une espèce de terrain de quatre-vingts arpents, dont il y en avait environ viñgt en friche, et soixante en terres labourables , produisant tous les ans du froment et d’autres grains , même assez abondamment. Comme mon terrain était: naturellement divisé en deux parties presque égales par une haie de bois taillis, que l’une des moitiés était d'un niveau fort uni, et que Ja terre me paraissait être partout de même qualité, quoique de profondeur assez inégale, je pensai que jé pourrais profiter de ces circonstances pour commencer une expérience dont le résultat est fort éloigné, maïs qui sera fort utile, est de savoir dans le même terrain la différence que produit sur un bois l'inégalité de profondeur du sol, afin de déterminer , plus juste que je ne l'ai fait ci-devant , à quel âge on doit couper les bois de futaie. Quoique j'aie commencé fort jeune, je n'espère pas que je puisse me satisfaire pleinement à cet égard , même en me supposant une fort longue vie; mais j'aurai au moins le pla isir d'observer quelque chose de nouveau tous lesans, et pourquoi ne pas laisser à la postérité des expériences commencées! J'ai donc fait diviser mOn terrain par quart d'arpent, et, à chaque angle , j'ai fait sonder la profondeur avec ma tarière, j'ai rapporté sur un plan tous les points où j'ai sondé , avec la note de la profondeur du terrain et de la qualité de la pierre qui se lrouvait au-dessous ; dont la mèche de la tarière ramenait toujours des
échantillons, et , de cette façon , j'ai le plan de la superficie et du fond de ma plantation, plan qu'il sera aisé quelques jours de comparer avec la production (1).
Après cette opération préliminaire, j'ai partagé mon terrain en plusieurs cantons, que J'ai fait travailler différemment. Dans l’un, j'ai fait donner trois labours à la charrue, dans un autre, deux labours ,-dans un troisième un labour seulement; dans d’autres, j'ai fait planterles glands à la pioche et sans avoir labouré; dans d'autres, j'ai fait simplement jeter les glands, ou je les ai fait placer à la main dans l’herbe; dans d’autres, j'ai planté de petits arbres , que j'ai tirés de mes bois ; dans d’autres, des arbres de même espèce , tirés de mes pépinières ; j'en ai fait semer et planter quelques-uns à un pouce de profondeur, quelques autres à six pouces ; dans d’autres , j'ai semé des glands que j'avais auparavant fait tremper dans différentes liqueurs, comme dans l’eau pure, dans la lie de vin, dans l’eau qui s'était égouttée d’un fumier, dans de l'eau salée. Enfin, dans plusieurs cantons , j'ai semé des glands avec de l’avoine ; dans plusieurs autres , j'en ai semé que j'avais fait germer auparavant dans la terre. Je yais rapporter en peu de mots le résultat de toutes ces épreuves, et de plusieurs autres que je supprime ici, pour n€ pas rendre cette énumération trop longue.
La nature du terrain où j'ai fait ces essais, m'a paru semblable dens toute son étendue ; c'est une terre fort pétrissable , un tant soit peu mêlée de glaise, retenant l’eau longtemps, et se séchant assez difficilement, formant par la gelée et par la sécheresse une espèce de croûte ayec plusieurs petites fentes à sa surface ,“produisant naturellement une grande quantité d'hièbles dans les en-
(1) Cette opération ayant été faite en 1734, et le boïs semé Ja même année, on a recépé les jeunes plants en 1738 pour leur donner plus de vigueur. Vingt ans après , c'est-à-dire en 1758, ils formaient ua bois dont les arbres avaient communément 8 à 9 pouces de tour au pied du tronc; on a coupé ce hoîs la même année, c'est-à-dire vingt-quatre ans après l'avoir semé. Le produit n'a pas été tout-à-fait moitié du produit d'un bois ancien de pareil âge dans un même terrain ; mais aujourd’hui, en 1774, <e même bois qui n'a que seize ans, est aussi garni, et produira tout autant que les bois anciennement Plantés ; et, malgré l'inégalité de la profondeur du terrain qui varie depuis un pied Æ jusqu'à quatre pieds ?, on ne s'aperçoit d'aucune différence dans la grosseur des baliveaux réservés dans le taillis.
droits cultivés, et de genièvres dans les endroits en friche : ce terrain est environné de tous côtés de bois d’une belle venue. J'ai fait semer avec soin tous les glands un à un, et à un pied de distance les uns des autres, de sorte qu'il en est entré environ douze mesures ou boisseaux de Paris dans chaque arpent. Je crois qu'il est nécessaire de rapporter ces faits pour qu'on puisse juger plus sainement de ceux qui doivent suivre.
L'année d’après, j'ai observé avec grande attention l'état de ma plantation , et j'ai reconnu que , dans le canton dont j'espérais le plus, et que j'avais fait labourer trois fois, et semer avant l'hiver, la plus grande partie des glands n'avaient pas levé, les pluies de lhiver avaient tellement battu et corroyé la terre, qu'ils n'avaient pu percers le petit nombre de ceux qui avaient pu trouver issue, n'avait paru que fort tard, environ à la fin de juin ; ils étaient faibles , eflilés , la feuille était jaunâtre , languissante , et ils étaient si loin les uns des autres, le canton était sipeu garni, que Jj'eus quelque regret aux soins qu'ils avaient coûtés. Le canton qui n’ayait eu que deux labours, et qui avait aussi éLé semé avant l'hiver, ressemblait assez au premier ; cependant il y avait un plus grand nombre de jeunes chênes, parce que la terre était moins divisée par le labour, la pluie n'avait pu la battre autant que celle du premier canton. Le troisième, qui n'avait eu qu'un seul labour, était, par la même raison, un peu mieux peuplé que le second; mais cependant il l'était si mal, que plus des trois quarts de mes glands avaient encore manqué.
Cette épreuve me fit connaître que, dans les terrains forts et mêlés de glaise, il ne faut pas labourer et semer avant l'hiver ;Jen fus entièrement convaincu, en jetant les yeux sur les autres cantons, Ceux que j'avais fait labourer et semer au printemps, étaient bien mieux garnis ; mais ce qui me surprit, c'est que les endroits où j'avais fait planter le gland à la pioche , sans aucune culture pré-
cédente, étaient considérablement plus peu-
plés que les autres ; ceux même où l'on n'avait fait que cacher les glands sous l'herbe, étaient assez bien fournis , quoique les lots, les pigeons ramiers, et d'autres animaux en eussent emporté une grande quantité.
Les cantons où les glands avaient été semés à six pouces de profondeur, se tro nt beaucoup moins garnis que ceux où on les avait fait semer à un pouce ou deux de profondeur. Dans un petit canton où j'en avais