‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · I.e long des flots bruyants marche silencieux · texte numérisé non relu

I.e long des flots bruyants marche silencieux

Mais (le son Dieu bientôt réclamant la puissance , Il s'écrie à l'écart : «O toi! que Sminthe encense, Défenseur de Chrysa, de Cille, de Délos; O Dieu dont l'arc d'argent protège Ténédos ! De festons chaque jour si j'ornai tes murailles, Si des taureaux sanglants je t'offris les entrailles, Viens, accours à ma voix, et que tes traits vengeurs Fassent payer aux Grecs mon injure et mes pleurs. »

De l'Olympe, à ces mots, le Dieu de la lumière S'élance , l'arc en main , l'œil brûlant de colère : Le carquois immortel sur son dos retentit. Entouré d'un nuage, et pareil à la nuit, Le Dieu rôde à grands pas à l'entour de l'armée; Et tirant du carquois une flèche enflammée , L'arc se courbe; et, plus prompt que le bleuâtre éclair Le trait frissonnant glisse et siffle au loin dans l'air. Du Dieu, pendant neuf jours, la fureur vengeresse En javelots sanglants vole et frappe sans cesse. Les mulets vigoureux expirent les premiers; Puis les chiens aboyants, et bientôt les guerriers; Et la contagion sur les bûchers avides Entasse à chaque instant les cadavres livides.

Hélène fait connaître à Priam, et aux vieillards réunis près de lui sur les remparts de Troie , les principaux chefs de l'armée des Grecs. — Extrait du III*^ chant (vers 121-24/1),

Cependant, sous les traits et l'air de Laodlce, Des amours de Priam fruit tardif et propice, Plus belle que ses sœurs , et dont l'hymen heureux Du jeune Hélicaon paya les tendres vœux, Au séjour de Paris la céleste courrière Entre , et cherche des yeux Hélène solitaire.

Hélène, en ce moment, sous ses agiles doigts, Une aiguille à la main , retraçait les exploits De ces peuples divers qui combattent pour elle. Par son nom , tout à coup, la Déesse l'appelle. Et lui dit : « Suivez-moi , venez sur les remparts, Ma sœur; de doux objets attendent vos regards. Ces guerriers, que nos pleurs trouvaient impitoyables. De combats et de sang naguère insatiables, •Grecs, Troyens, alliés, mêlent leurs étendards. Venez les voir planter leurs piques et leurs dards. Déjà, dans tous les rangs, Bellone et Mars s'apaisent ; Partout la guerre cesse, et les clameurs se taisent. Méiiélas et Paris seuls combattront p"our vou:,

Et la victoire enfin va nommer votre époux. »

Hélène, en l'écoutant, sent au fond de son ame Se réveiller l'ardeur de sa première flamme ; Son époux, ses enfants, Sparte qu'elle chérit. De tendres souvenirs assiègent son esprit, Et remplissent ses yeux de vertueuses larmes. Qui même à ses remords viennent mêler des charmes. Elle quitte l'aiguille , et , voilant ses appas D'un tissu qu'en blancheur le lis n'égale pas , Aux portes à pas lents elle arrive. Auprès d'elle Marchaient Climène, Ethra, son escorte fidèle. Qui lisaient dans son cœur, et, sans lever les yeux, Suivaient en soupirant ses pas silencieux.

Mais autour de Priam , assis sur les murailles , Des chefs, jadis fameux dans le champ des batailles. Prévoyaient, préparaient les destins d'Ilion. Là sont Panthus , Lampas , Thymète , Hicétaon , Clitius éprouvé dans de longues traverses, Anténor qui vainquit ses fortunes diverses, Le noble Eucalégon, ce rejeton de Mars. Plus jeunes, ils cherchaient, ils bravaient les hasards; Aujourd'hui, que le temps les livre à la vieillesse, En tribut à l'état ils offrent leur sagesse : Leur dispute est paisible, et leur débat prudent. Telles, dans les étés, sous un soleil ardent, Du milieu des buissons, de nombreuses cigales Poussent en foibles cris des voix toujours égales.

3cS4 M K L A. Bî GES.

Tandis qu'ils s'occupaient d'un siège liasardeux, Hélène sur le mur passait à côté d'eux. Tous ces sages vieillards, étonnés à sa vue, Laissent de leurs discours la suite interrompue : « Qu'elle est belle en effet, se disent- ils tout bas; Tant d'attraits ont bien pu causer tant de combats ! Le regard enchanté croit voir une Déesse; Cependant qu'elle parte, et qu'Ilion renaisse! «

Mais Priam :,« O ma fille ! approchez ; devant vous Sont vos parents chéris , votre premier époux , Des amis de votre âge, ou qui vous virent naître. Venez à mes côtés , venez les reconnaître. Rassurez -vous; mon cœur ne vous reproche rien : Les Dieux ont, dès long-temps, proscrit le nom troyen Je vois dans tous nos maux leur immortelle haine. Du regard, cependant, parcourez cette plaine : Ces chefs vous sont connus , nommez-moi le premier. Celui qui, secouant les crins de son cimier. Semble, au milieu des rois qui forment son cortège, Entouré de sujets que son éclat protège. Pour la taille peut-être il frappe moins les yeux; Sa stature est moins haute et son corps moins nerveux Mais son air, mais ses traits l'appellent à l'empire. Dans tous ses mouvements quelle grandeur respire. Comme tous ses regards commandent le respect ! »

« Mon père , dit Hélène , à votre auguste aspect Mon cœur qui se retrace une vie imprudente.

î\r JÎ L A. N G E s. 38'.^

;Est pénétré d'amour et glacé d'épouvante.

^otre bouté facile irrite mes remords :

G Dieux! que n'ai - je vule noir séjour des morts !

Arbitres des humains, à ma vertu fragile

Que n'avez -vous donné la tombe pour asile,

Avant le jour coupable, où violant ma foi,

'Infidèle à mon sang, à ma patrie, à moi.

Je trahis mon devoir, je quittai ma famille.

Mon époux, mes amis, et toi, ma tendre fille

Les destins envieux ont troublé mon bonheur:

Aussi, depuis ce temps, en proie à la douleur.

Je sèche nuit et jour, je gémis, 'je soupire;

Mais vous m'interrogez, mon père, il faut vous dire

Le nom de ce guerrier que vous me faites voir.

C'est celui dont la Grèce adore le pouvoir.

L'auguste Agamemnon, l'exemple de la terre,

Grand dans l'art de régner, grand dans l'art de la guerre.

Long-temps il m'appela d'un nom plein de douceur;

C'était mon frère, hélas! puis-je être encor sa sœur?»

Priam , du fils d'Atrée admirant la puissance : (c Oh! quel astre propice éclaira ta naissance. Mortel aimé du sort! Monarque trop heureux! J'ai vu dans mon printemps les camps les plus nombreux J'ai vu, sous les drapeaux de Mygdon et d'Otrée, Des flots de combattants couvrir cette contrée. Lorsque près du Sangar, alarmé pour ses bords, ,Ces rois de l'Amazone arrêtaient les efforts,

Et qu'en liâtc, au secours de ces amis fidèles, J'amenai d'Ilion les forces fraternelles. Nos troupes surchargeaient les plaines et les monts: Partout l'éclat du fer embrasait les vallons, Et notre camp flottait dans un espace immense, Comme une vaste mer, quand l'orage commence. Mais ces peuples nombreux, sans doute n'auraient pas Egalé ceux qu'Atride entraîne sur ses pas. » Quel est, poursuit Priam, en guidant sur la plaine Les regards curieux de la timide Hélène, Quel est cet autre chef? apprenez-moi son nom : Moins superbe il étale auprès d'Agamemnon Sa stature plus ferme et sa large poitrine, Comme un orme arrondi qu'un chêne altier domine. Son casque, sa cuirasse, et son brillant acier Epars autour de lui, lancept Un feu guerrier: Lui, plein de ses pensers, le front calme, il promène Ses regards attentifs sur cette vaste plaine ; Tel qu'un sage bélier, dont les yeux vigilants Parcourent la prairie et ses sujets bêlants. »

« Ce guerrier est Ulysse ; Ithaque est sa patrie, lie où tous les besoins éveillent l'industrie, Et qui n'offre partout qu'un sol ingrat et nu. Que sollicite en vain le travail assidu. Ses avis prévoyants sont l'ame de la Grèce , Et l'univers entier est plein de sa sagesse. »

«Oui, je le reconnais; oui, répond Anténor:

MliLA.NGES..

C'est Ulysse , c'est lui ; j'aime à le voir encor.

Quand , député vers nous par les chefs de la Grèce ,

Ses plaintes annonçaient leur flotte vengeresse ,

Et qu'avec Ménélas, contre Paris et vous,

Ils attestaient les droits d'un hote , d'un époux ,

JMon foyer les reçut: ma curieuse adresse,

Les yeux sans cesse ouverts, les observait sans cessej

Expliquant leurs regards, leurs gestes et leurs traits^,

De leur esprit divers je surpris les secrets.

Le ciel de dons entre eux fît un égal partage :

Debout, le roi de Sparte étonnait davantage;

Mais étaient-ils assis , on voyait tous les yeux

Chercher le front d'Ulysse , auguste et sérieux.

Lorsque dans les conseils ils se faisaient entendre ,

Quoique voisin encor de l'âge le plus tendre,

Ménélas s'exprimait en traits aigus et courts;

11 ne s'égarait point en de vagues discours ,

Et , noble sans éclat , son austère langage

Aimait à dédaigner le luxe de son âge.

Mais, en d'obscurs desseins plongé profondément.

Pour les développer, Ulysse lentement

Se levait : de sa vue incertaine , troublée ,

Il paraissait n'oser parcourir l'assemblée;

Et son sceptre immobile, et son regard baissé,

Semblaient d'un orateur stupide ou peu sensé.

Mais sitôt qu'il parlait, sa nombreuse éloquence ,

Avec une facile et fluide abondance,

ai).

388 MÉLA.IVGES.

Comme la neige épaisse, et qui sur les vallons Laisse tomber sans bruit ses voltigeants flocons, Sous la simplicité déguisant son adresse, Séduisait la raison, surprenait la sagesse. Et versant dans les cœurs le doux consentement. Détrompait de nos yeux le premier jugement. »

«Mais celui dont la taille auguste, vigoureuse, Domine fièrement cette foule nombreuse.

Et dont aucun des Grecs, pleins de la même ardeur, Ne pourrait égaler l'audace et la vigueur, Quel est-il ? — C'est Ajax , le rempart de la Grèce, Au milieu des Cretois, dont la foule le presse. Ici , reconnaissez à ses armes en feu Idoménée , il est debout et tel qu'un Dieu. Hôte de Ménélas, dans ses lointains voyages. De Sparte il vint jadis visiter les rivages. Je le vis : ma mémoire a conservé ses traits. Tous les chefs qu'ont armés mes coupables attraits , Frappent ici mes yeux; j'aime à les reconnaître, Et je me crois encore aux lieux qui m'ont vu naître. Mais Castor et Pollux , mes deux frères chéris , Ne s'offrent point, hélas! à mes yeux attendris: L'un, savant à régler un coursier indomptable. L'autre , aux luttes du ceste athlète redoutable. Leur gloire, leurs aVis et leur puissant secours, De de siège si long pouvaient hâter le cours : Quand tout combat pour moi, sont-ils dans leur patrie?

Ah ! sur des bords trop pleins de ma gloire flétrie, Ils n'osent se montrer, sans doute; et leur pudeur Oaint d'y trouver partout le crime d'une sœur. » Elle dit : mais déjà leurs cendres immortelles Reposent dans la tombe aux rives maternelles.

3go

Vénus, voulant dt-rober son fils Énéc aux coups de Diomède, est blessée par ce guerrier. — Extrait du V chant (vei's 3 1 1-4 17 )•

Mais sitôt qu'il a vu îes traits de Timmortelle, Tydide la poursuit de sa lance cruelle ; Il sait bien que Vénus n'a point dans les combats La fureur d'Enyo , la vigueur de Pallas; Terribles déités amantes du carnage.

En poussant de longs cris, jusqu'au sein du nuage Qui la cache aux mortels , il suit ses pas errants ; Et sa lance à travers les voiles transparents Que les Grâces naguère avaient tissus pour elle , Perce la faible main de leur reine immortelle , Cette main qu'enveloppe une molle rondeur; Et la plaie en rubis distille la liqueur Que dans les corps divins enfante l'ambroisie. Car telle est, en effet, Ta source de leur v'p* Les Dieux n'ont point de sang, ils ignorent le pain, Et c'est le pur nectar qui leur tient lieu de vin.

D'angoisse et de terreur la Déesse tremblante Pousse un cri lamentable , èt sa main défaillante

MÉLA.NGES. SqI

Laisse échapper son fils : aussitôt Apollon Le reçoit dans ses bras, et vers un frais vallon L'enlève, enveloppé de la plus sombre nue, Qui tout ensemble écarte et les dards et la vue.

Cependant Diomède à la puissante voix , En poursuivant Vénus, lui criait : « Tu le vois. Déesse ; il faut céder : que peut ton bras débile ? Contente-toi de vaincre un sexe trop facile : La guerre est un autre art; et son nom devant toi Ne sera plus redit, sans te glacer d'effroi. »

Tels étaient ses discours; mais déjà la Déesse S'échappe en sanglotant. A ses cris de détresse Iris accourt; Iris aux pieds aériens L'emporte, en traversant les lignes des Troyens,^ Vers la gauche du camp. Là , Mars sur le rivage Etait assis : les flots d'un mobile nuage Cachaient aux yeux son char et sa lance d'airain.

En tombant à ses pieds, Vénus lui tend la main : « O morl cher frère , entend.s ma voix qUi te réclame , Prête-moi tes coursiers aux crinières de flamfiie : Vers l'Olympe immortel, tu le vois, je ne puis Remonter sans secours, dans l'état où je suis. Un homme m'a frappée; et son audace extrême S'armerait, sans pâlir, contre Jupiter même. »

Elle dit : à ces mots, le père des guerriers La place sur son char, lui remet ses coursiers. A côté d'elle , Iriê prend le follet et les rênes ;

Sg^r MÉLANGES.

Les coursiers, emportés dans les célestes plaines-, Sans attendre la voix qui les excite encor, Bondissent, en dressant leur dievelure d'or.

Dans l'Olympe déjà le char vole, il arrive. Aux pieds de Dioné la Déesse plaintive Se jette, l'œil en pleurs, poussant de faibles cris; Sa mère la reçoit entre ses bras chéris, (c O ma fille, quel Dieu t'a fait cette blessure? Quel crime a provoqué cette barbare injure? — Ma mère, ce n'est point mi habitant des cieux ; C'est un mortel: Tydide est cet audacieux. Et j'ai senti l'airain de sa lance indignée, Pour avoir,' à ses coups, ravi mon fils Enée. Non , le combat n'est plus entre de vils humains , Et les Grecs sur les Dieux osent porter leurs mains. »

L'aimable Dioné, belle entre les Déesses , L'embrasse tendrement , la couvre de caresses : «Ma fille, calme-toi : quoique d'un sang divin , Souffre en paix; des mortels tu te plaindrais en vain Rien ne peut enchaîner leur criminelle audace. Mars, dont les yeux sanglants respirent la menace, Mars, le dieu de la guerre, a langui dans leurs fers. Au sein d'un noir cachot qui touchait aux enfers , D'Otus et d'Éphialte il sentit la colère. Ces deux héros, formés par Aloûs leur père, Retinrent treize mois le Dieu dans ce séjour. Et sans doute jamais il n'eût revu le jour:

Mais au fils de Maïa leur marâtre Éribée Enseigna de la tour la porte dérobée, Et Mars sortit enfin du funeste donjon, Défaillant des langueurs de sa longue prison.

« Par Hercule lancée une' flèche cruelle Perça d'un triple airain Junon sous la mamelle : La Déesse en poussait des sanglots douloureux.

'( Aux portes du Ténare , asile ténébreux Où s'égarent les morts , leur monarque livide , Pluton, reçut un coup parti des mains d'Alcidcy De ce même héros fils du grand Jupiter. Le Dieu s'écrie; il monté aux palais de l'éther, Et Pseon, de son dos tirant la javeline. Répandit sur la plaie une liqueur divine , Doux charme des douleurs! remède tout puissant! Tel était ce héros, tel son bras menaçant.

« Mais l'audace a son terme , et le crime s'expie : , Quand Tydide sur toi pousse sa lance impie ,• Par Minerve égaré, l'insensé ne sait pas Que l'ennemi des Dieux court bientôt au trépas ; Que jamais, au retour d'une guerre prospère. Ses fils , sur ses genoux , ne diront : O mon père ! Quoique fort et vaillant, Diomède aujourd'hui Peut trouver un plus fort, un plus vaillant que lui Dans son palais désert, la belle iEgialée, Par le bruit de sa mort tout à coup réveillée , boit peut-être bientôt appeler à grands cris

Les serviteurs nombreux épars sous ses lambris , Et, commençant les pleurs d'un éternel veuvage, Nommer cent fois en vain l'ami de son jeune âge. »

A ces mots^ la Déesse exprime la liqueur Qui de la plaie encor s'échappe avec douleur; Et des baumes divins, dont la puissance est sûre, Apaisent sa souffrance et ferment sa blessure.

Glaucus et Diomède , prêts à combaltrc l'un contré l'autre, reconnaissent que leurs deux familles sont unies par les liens de l'hospitalité, et se quittent après avoir échangé leurs armes. Épisode de Bellérophon. — Extrait du VI^ chant (vers 119^436).

Cependant, emporté dans sa course rapide, Glaucus , la laiice eh niâin , s'aVant^e vfers T'ydide. Le héros étonné suf lui fixé leâ yeUx :

«Qui donc es-tu, jeune lïoffiïne? et quels sont tes aïeux Pour la première fois , de Ion noble courage Je vois l'éclat brilier dané les champs du carnage; A grands pas hors des rangs tu marches le premier, Et même ta jeunesse ose me défier !

Guerrier, Tignores-ttr? malheur aUt trièfés pères Dont ma lance combat les enfants térnéràires! Mais, n'es-tu point un Dieu, ([lii dêsf ciénx descendu! Dévoile à mes regards son front inattendu? Mortel, mort brats redoute une lutte inégale, Et je sais que toujours h suite en est fatale.

«Nourrices de Bacchas, les Ménades en feu Célébraient, en hurlant aVec ce jeune Dieu , Dans les bois de Nissa, leurs nocturnes mvstères':

Lycurgiie , les trouvant sur des rocs solitaires , Armé d'un fouet noueux, suit leurs pas incertains, Les thyrses au hasard échappent de leurs mains, Et lui-même frappé, Bacchus pâle et débile. Dans le sein de Télhys trouve à peine un asile. Mais, d'un tel attentat irrités à leur tour, Les Dieux devant Lycurgue éteignirent le jour; Tout échappe à son œil ; et sa pénible vie Finit avant le temps , de regrets poursuivie,

«Non, je ne combats plus les habitants du ciel: Mais si tu n'es qu'un homme , et si ton sang mortel Vit des fruits de la terre , et par eux se répare , Viens recevoir la mort que ma main te prépare. »

Mais Glaucus : « O guerrier, la terreur d'Ilion , Pourquoi veux-tu connaître et ma race et mon nom? Les races des humains ressemblent au feuillage Qui des bois au printemps renouvelle l'ombrage, Mais qui tombe bientôt desséché pour toujours : L'un naît, un autre meurt; tous vivent peu de jours.

«Tu demandes quel sang j'ai reçu de mon père? 11 est assez connu : je ne veux point le taire. Dans un golfe d'Argos , bords féconds en coursiers , Une cité s'élève aux yeux des nautonniers : Son nom est Éphyra. C'est là qu'avec prudence Sysiphe sut trouver la gloire et l'abondance : A Glaucus il transmit la vie et les vertus ; Le grand Bellérophon dut le jour à Glaucus,

El doué par le ciel d'une beauté divine,

Ce don, de longs malheurs pour lui fut l'origine.

«La femme de Prœtus, autour de sa maison , Avait vu par hasard le beau Bellérophon ; Elle l'aima : bientôt de sa flamme adultère Sa voix lui révélant le coupable mystère. L'appela dans son lit : mais le sage héros Refusa d'outrager l'hymen du roi d'Argos; Et, pour Antée encor discret et magnanime. En rejetant ses vœux , il déguisa son crime. Mais par la honte même instruite à tout oser, De ses propres fureurs elle vint l'accuser; Elle dit à Prœtus : Ecoute ; il faut sur l'heure , Si tu ne veux périr, que Bellérophon meure. Ses vœux m'ont de l'amour demandé les plaisirs. Et mes refus encore irritent ses désirs.

«Le crédule Prœtus, dans sa fureur extrême, Evita cependant de se venger lui-même; Craignant la voix d'un sang répandu par ses mains Il remet au héros des signes inhumains. Par lui-même tracés sur des tables sinistres , De colère et de mort inflexibles ministres. Le héros, dans ce bois plusieurs fois replié, Croit voir des souvenirs, des gages d'amitié, Que Prœtus par ses mains envoie à son beau -père. Au roi de la Lycie. Il part; un sort prospère L'accompagne en tous lieux. Dans ses riches foyers

JQO M lî L A iSf GES.

Le roi lui prodigua les soins hospitaliers.

Neuf jours coulent pour lui dans des fêtes brillantes,

Et neufbœufs àuxbrasierslivrent leurs chairs tremblantes^

Mais, quand l'Aurore vint pour la dixième fois

Montrer à l'Orient les roses de ses doigts ,

Le vieillard de Prœtus lui demande les tables ;

Il voit, il reconnaît les signes redoutables.

A la Chimère antique il livre le héros.

Ce monstre était serpent par la queue et le dos;

Par le corps , bouc hideux ; lion , par l'encolure ;

Race impure du ciel , horreur de la nature ,

Dont la gueule béante et les perfides yeux

A travers la fumée exhalaient de longs feux.

L'heureux Bellérophon , loin d'être sa victime ,

L'étendit à ses pieds. Les enfants de Solyme,

Dont lui-même a depuis célébré la valeur,

Ij'attaquèrent bientôt; il fut encor vainqueur.

Dans un autre combat , à sa vue enflammée

D'Amazones au loin s'enfuit toute une armée.

Il revenait enfin : dans l'épaisseur d'un bois ,

Sur lui, de toutes part, s'élancent à la fois

De nombreux Lyciens, cachés dans les broussailles^

Tous soldats éprouvés par l'aspect des balailles ;

Aucun d'eux ne revint. Alors, du sang des Dieux

Reconnaissant en lui les traits victorieux,

Le prince le rççoit dans sa noble famille,

Lui fait part de son trône, et lui donne sa fiilo.

MÉLANGES. ÛQC

Les peuples à ses dons ajoiitèrent encor

Des champs couverts de blés aux chevelures d'or,

Et des cçteaux riants , où la vigne prospère.

La femme du héros trois fois le rendit père;

Elle eut d'abord Isaudre, ensuite Hippolochus;

Enfin Laodamée, aux regards ingénus. ^

Le puissant Jupiter aima Laodamée,

Et , reçu dans les bras de la nymphe charmée,

Par elle il fut bientôt père de Sarpédon.

« Tout à coup cependant le fier Bellérophon, Ingrat envers les Dieux, mérita leur colère. Dans les champs Aléens il errait solitaire; Poursuivi sans sujet, de soupçons, de chagrins, Tl se rongeait le cœur en fuyant les humains. Mars vint livrer Isandre aux Solymes perfides ; Diane, au front d'argent, de ses flèches avides Perça Laodamée; enfin, Hippolochus Resta seul au héros; il a pour fils Glaucus; Ce fils, c'est moi : mon père, en m'envoyant vers Troie Me dit : Que tes vertus soient ma dernière joie, O mon fils! dans l'asile ouvert aux demi-dieijx Garde-toi d'attrister nos a,ugustes aïeux: Fameux partout, Ephyre honore leur mérnoire, Et l'heureuse Lycie hérite de leur gloire. Tel est, ô noble Grec! le sang dont je si^is né, »

Vers Glaucus, à ces mots, Diomèçle i^^cliné, Montrant sa vive joie, enfonce dans le sable,

A côté de son char, sa lance redoutable,

Et dit : « O des héros illustre rejeton!

Toi , par d'antiques nœuds , hôte de ma maison ,

Salut. Oui, ton aïeul, courant de ville en ville,

Chez OEnéus jadis vint chercher un asile :

Nos toits hospitaliers le gardèrent vingt jours.

Comme un doux souvenir de ces moments trop courts^

Ton aïeul d'OEnéus reçut une ceinture ,

Riche par le travail, teinte de pourpre pure;

Et lui-même au vieillard avait déjà donné

Un ample vase d'or, de deux anses orné.

J'étais encore enfant, quand de la Grèce entière

Thèbes vit sous ses murs tomber l'élite altière;

De Tydée a mes yeux les traits sont inconnus ,

Mais chez moi j'ai laissé le prudent GEnéus,

Et de lui j'avais su ie nœud sacré qui lie

Nos foyers fraternels d'Argos et de Lycie.

Deux hôtes, ô guerrier! ne se combattent pas :

Assez d'autres Troyens vont tomber sous mon bras ;

Et, si Mars protecteur seconde ta jeunesse.

Tes coups pourront percer d'autres fils de la Grèce.

Mais viens; changeons d'armure, et que ce doux aspect

Des droits hospitaliers atteste le respect! »

De son char, à ces mots, chacun des deux s'élance ; lis s'abordent : leurs mains se pressent en silence, î^eur nouvelle amitié, legs sacré des vieux temps, De touchants souvenirs forme ses nœuds constants.

MÉLANGES. /^Oi

Tous deux changent d'armure : un inégal partage .Charmait encor Glaucus, noble instinct du jeune age j Oc celle qu'il donnait cent bœufs étaient leprix , îEt celle qu'il reçoit en vaut à peine dix.

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IM E L A N G F, s.

Paris, couvert de ses armes, rejoint Hector, et sort avec lut des murs de Troie pour combatlie les Grecs, — Extrait du VI* chant (vers SoS-Sag).

Cependant, réveillé de son obscur repos, Paris, qu'aux champs de Mars rappellent ses drapeaux , A pas impétueux franchit les portes Scées. Orgueilleux d'un panache aux touffes hérissées. D'un cimier au front d'or, d'un large baudrier^ Des liens élégants d'un cothurne guerrier. Du contour étoile de sa *aste cuirasse, 11 va rejoindre Hector; il bondit sur sa trace.

Tel , soudain s'échappant des murs où, loin du bruit , Un ample râtelier de grains purs le nourrit, Libre enfin de ces nœuds dont s'indignait sa gloire, Le superbe coursier, formé pour la victoire, S'empare de la plaine en tressaillant d'orgueil. Il se dresse, il hennit; ses pas devancent l'œil. Et, soit vers ces vallons, où dans une herbe épaisse, Ravie à ses désirs, la cavale s'engraisse; Soit vers ces bords connus, où, poudreux et fumant, Dans le fleuve écumeux il nage mollement, Pareil au tourbillon précurseur du tonnerre,

l\ vole; à bonds égaux ses pieds frappent la terre; Ses crins battent son front, battent son cou nerveux, Et des éclairs sanglants jaillissent de ses yeux.

Tel, franchissant les cours, la cité, les murailles. Bondit le beau guerrier sous l'habit des batailles : Peint de riches couleurs, étincelant de feux, ïl s'élance, pareil à l'astre lumineux Qui, montant dans l'éther, le rougit et l'enflamme.

]\r ri L A N G E y.

Discours tVUlyssc à Achille, pour l'engager à fléchir sa colère, et à se réunir aux Grecs contre leurs ennemis communs. — Ex^ait cUi IX" chant (vers 225-429).

« Salut, fils de Tbétis! Les douceurs du festin , Dans tes nobles foyers et dans ceux des Atrides , Surpassent chaque jour les vœux les plus avides: Mais qui peut maintenant goûter quelque plaisir? Du plus prochain danger l'effroi vient nous saisir, Et si tu ne reprends ta force accoutumée, Bientôt sous tes regards la flotte est consumée. Tu le vois, les Troyens campent près des vaisseaux, La clarté de leurs feux se répand sur les eaux , Le succès les irrite : une espérance altière Leur assure déjà notre ruine entière, Et Jupiter lui-même, armé de feux vainqueurs, Vient du sein de la nue enhardir leurs fureurs.

(cMais qui pourrait d'Hector te dépeindre l'audace, Ses transports, ses regards qu'enflamme la menace? Confiant dans sa force et dans le roi des cieux. Il brave également les mortels et les Dieux : Tout doit fuir devant lui. Ce n'est plus ce courage

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Ferme , mais mesuré ; c'est l'excès de la rage. Ses vœux impatients n'appellent que le jour : Par le fer, par la flamme il veut à son retour Attaquer les vaisseaux, et parmi la fumée Détruire tout ensemble et la flotte et l'armée. Hélas! les Dieux peut-être ont écouté ses vœux. Oui, dès demain peut-être, investis par les feux. Notre destin s'achève, et sa main, qui nous presse. Nous livre au fer vainqueur, loin des champs de la Grèce!' Mortel semblable aux Dieux , si ce n'est l'amitié , Ah! du moins pour les Grecs écoute la pitié; Que cette voix tardive aux combats te ramène ! Quand ils auront péri victimes de ta haine , Tu pleureras sur eux: 6 regrets superflus! Le mal fait une fois ne se répare plus. Viens; et que ta sagesse, à ta valeur égale, ; Sauve enfin la patrie à son heure fatale !

« Ami, rappelle-toi cet avis sage et doux Que te donnait Pélée, en t'envoyant vers nous ; La céleste Minerve et Junon favorable , Mon fils, peuvent t'armer d'un courage indomjjtable; Mais apprends avant tout à modérer ton cœur : Fuis des sombres débats l'orgueil et la fureur. Oui, crois-moi, la bonté, la facile indulgence. Plus qu'un triomphe même honorent la vaillance; Et par là, tous les Grecs, des plus libres honneurs , Je plairont à payer tes efforts protecteurs.

4o() MÉLA.NGES.

« Ainsi dit le vieillard : ta colère l'oublieî Au nom des Dieux, au nom de cette voix chérie. Je t'en conjure, Achille, apaise ton courroux, Et, ranimant ce bras qui doit vaincre pour nous , Reçois les riches dons qu'Atride te réserve. Voici ses propres mots , ma voix te les conserve. J'offre, nous a-t-il dit, à ce noble guerrier Sept trépieds qui n'ont point encor vu le brasier; Dix talents d'or brillant; vingt vases d'airain sombr e Dont le rougeatre éclat lance un feu mêlé d'ombre; Douze chevaux puissants, rapides, généreux. Vainqueurs accoutumés dans nos célèbres jeux , Et qui, par tous les prix donnés à leur vitesse. Sans peine de leur maître eussent fait la richesse. Je veux y joindre encor sept filles de I^esbos, Rares par leur beauté, par leurs savants travaux; De la riche Lesbos, dont ce vainqueur lui-même Sut, la flamme à la main, hâter l'heure suprême. A leur tête sera la belle Briséis; Et votre roi , guerriers , jiire au fils de Thétis Que son pouvoir discret n'a point abusé d'elle : Telle qu'il la reçut il lui rend cette belle.

«Voilà les dons qu'Achille obtiendra dès demain Mais si le roi des Dieux, plus équitable enfin, Nous livre les remparts de la perfide Troie, Si la Grèce partage une si belle proie, Du plus ample butin , des plus riches métaux

Mes prodigues bienfaits chargeront ses vaisseaux. Vingt Troyennes enfin, jeunes, pleines de grâce, Jîrillantes d'un éclat qu'Hélène seule efface, Flatteront ses désirs, embelliront sa cour; Et lorsqu'en nos foyers nous serons de retour , Qu'il vienne dans Argos serrer un nœud plus tendre Qu'il y cherche une épouse , et qu'il y soit mon gendre. Dans mon cœur paternel, s'il veut, dès aujourd'hui , Oreste n'aura pas d'autre place que lui. J'ai trois filles : eh bien ! que ce héros choisisse Entre Chrysothémis , la jeune Laodice , Leur sœur Iphianasse, objet de tant de vœux, Celle dont les attraits peuvent le rendre heureux. Même il ne paiera point, en emmenant sa femme. Ce tribut usité que tout père réclame; Et je veux que jamais nulle fille de roi N'ait apporté la dot qu'il recevra de moi. . if Sept villes formeront cet immense apanage: Cardamyle, Enopée, Hère au riant herbage , Anthée aux prés aqueux, Phère aux remparts divins L'orgueilleuse ^Epéa, Pédase aux riches vins , Toutes près de Pylos, dominant sur les ondes; Et les riches pasteurs de ces plaines fécondes D'honneurs et de tributs , tel qu'un Dieu fortuné , Voudront combler le roi qui leur sera donné.

« Ami, tel est le prix que ton chef te propose! Mais, à ces doux traités si ta haine s'oppose,

4o8 MÉLANGES.

ta vengeance encor survit à ses malheurs, Du moins d'un peuple entier écoute les douleurs. Ah! prends pitié du moins de ces amis fidèles, Qui célèbrent toujours tes vertus immortelles. Homme divin! sais-tu quelle gloire t'attend? Hector est sous tes yeux ; viens le saisir vivant ! Les Dieux t'ont amené cette immortelle proie; Hector, qui, s'enivrant des fureurs de la joie, Dit que sur nos vaisseaux ce rivage fatal Ne vit point aborder de guerrier son égal. »

« Fils divin de Laerte, ingénieux Ulysse, Lui répond le héros, laissons tout artifice. Il faut, pour terminer, te dire sans détours Quel est mon sentiment, quel il sera toujours; Car je ne prétends pas que les chefs de la Grèce De leurs cris importuns me fatiguent sans cesse.

«Je hais comme la mort le cœur oblique et bas Qui, taisant ce qu'il sent, dit ce qu'il ne sent pas ; Je vais donc te montrer mon ame toute entière. C'est en vain que ton roi s'abaisse à la prière ; Toute la Grèce à lui viendrait s'unir en vain : Je suis las de combats sans repos et sans fin. Eh ! qui peut s'y livrer, quand le brave et le lâche , L'homme oisif et celui qui veille sans relâche. Vus toujours du même œil, ont des destins égaux? Ils finissent les jours riches de grands travaux. Comme les jours perdus dans des langueurs stupides.

Qu'ont-ils produit pour moi j ces exploits si rapides, Ces efforts continus et ces cruels dangers , Bravés pour des affronts qui me sont étrangers? Pareil au noble oiseau , dont l'active tendresse Pour nourrir ses petits vole et rôde sans cesse, Qui, se privant de tout pour leurs moindres besoins ^ S'épuise encor d'ardeur, de veilles et de soins, Pour vous. Grecs, j'ai passé, plus généreux que sage, Les nuits sans clore l'œil , les jours dans le carnage , M'efforçant de laver, s'il se peut toutefois. Le fameux déshonneur des femmes de vos rois.

a Ces mers ont vu fumer les murs de douze villes; La Phrygie a perdu dans ses plaines fertiles Onze vastes cités : qui ne sait que ma main Seule a frappé ces coups , et d'un riche butin Seule a fait regorger les tentes des Atrides? Presque tout est resté dans ces tentes avides. Sous le nom de partage, aux yeux des Grecs surpris , Les chefs n'ont obtenu que de faibles débris. Mais les autres , du moins , jouissent sans querelle Des biens que leur donna ce partage infidèle. C'est moi seul que l'on vient dépouiller sans pudeur ; Un ingrat me ravit l'épouse de mon cœur!... A ses désirs fougueux qu'elle demeure en proie. O Dieux! eh! quel dessein nous a conduits vers Troie ? Pourquoi les fils d'Atrée ont-ils vu dans ces lieux Accourir sur leurs pas vingt peuples furieux ?

N'est-ce pas pour punir de criminelles flammes ? Ces rois sont-ils les seuls qui chérissent leurs femmes? Tout homme juste et sage honore, aime, chérit La femme que son choix appela dans son lit. Oui, j'aimais, j'honorais celle qu'on m'a ravie; Et, quoique dans les fers, mon cœur l'avait choisie. Et, lorsqu'un roi parjure, un traître audacieux M'a volé lâchement un bien si précieux , Par quelques dons trompeurs il croit fléchir ma haine ? Non, non, je le connais; toute prière est vaine. Et toi, prudent Ulysse, aux tentes dé ton roi Retourne : avec ses chefs , et surtout avec toi , Qu'il trouve à tant de maux quelque remède utile. En desseins, loin de moi, ce prince est si fertile! Il creuse autour du camp le plus large fossé, Il élève un rempart de longs pieux hérissé ; Enfin , que n'a- 1- il pas tenté pour vous défendre? Vous en voyez l'effet : la flotte est presque en cendre ; Hector campe à sa vue, Hector, dont autrefois L'audace pâlissait au seul bruit de ma voix, Qui n'osait du regard perdre les portes Scées; Et qui, s'il put un jour, plein de vaines pensées, . Sous le hêtre tout seul m'attendre et me braver , Par une fuite prompte eut peine à se sauver.

« Mais entre Hector et moi toute guerre est finie. Demain, lorsque lie jour, de sa clarté chérie. Aux bords de l'Orient viendra rougir les cieux,

MÉLANGES. l^ll

Après avoir offert mes victimes aux Dieux,

Je pars : vous pourrez tous voir sur la mer profonde

S'élancer mes vaisseaux , mes rameurs fendre l'onde ;

Et si Neptune enfin m'accorde son secours,

Aux rivages de Phthie arrivé dans trois jours,

J'y renouerai le fil de mes destins prospères.

J'y trouverai les Liens amassés par mes pères.

Car nous avons aussi de l'or, du fer brillant.

De l'airain, des beautés au corsage élégant,

Doux biens , que m'a ravis un fol amour de gloire !

Et ma flotte y joindra les dons de la victoire.

Mais le bien qu'un ingrat m'a donné , m'a repris ,

La main qui l'offre encor ne lui laisse aucun prix ;

Qu'il le garde : ma haine à jamais y renonce.

Et devant tous les Grecs dites-lui ma réponse:

1 1 faut que sa noirceur frappe enfin tous les yeux ,

Que chacun lise à nu dans ce cœur odieux.

Cœur lâche et faux!... malgré son impudente audace,

Non, il n'oserait point me regarder en face!

Non, non, qui m'a trompé ne me trompera plus.

Qu'il laisse donc un art et des soins superflus :

11 n'est plus entre nous de commune entreprise.

Aux combats, aux conseils, partout je le méprise;

Les Dieux l'ont en effet privé de tout bon sens.

Je méprise surtout , j'abhorre ses présents.

Non, m'offrît-il dix fois, vingt fois plus de largesses;

M'offrît-il Orchomène et toutes ses richesses,

L'opulence des arts, l'or, l'argent et l'airain

Que la Tlîèbe d'Egypte enferme dans son sein ,

ïhèbe , immense cité , qui peut , par ses cent portes ,

Voir entrer à la fois ou sortir cent cohortes ,

Leurs deux cents combattants, leurs chars et leurs chevau x .

Non, joignant à ces dons des dons toujours nouveaux,

Fussent-ils plus nombreux que tous les grains de sable ^

Ses vœux n'obtiendront rien de ce cœur implacable;

Il faut que de son crime il porte tout le poids.

Mais , ô fureur ! ce lâche ose offrir à mon choix

Des filles, de son sang héritières fatales!

De la belle Vénus fussent-elles rivales,

Eussent-elles vaincu l'aiguille d'Athéné,

Je ne veux rien de lui... Son gendre fortuné

Doit être quelque roi, fier d'un vaste domaine!...

Mais moi , dans mes fovers si l'onde me ramène.

Mon père, de l'hymen serrant pour moi les nœuds,

Lui-môme choisira l'objet des plus doux vœux.

Au charme heureux des arts la grâce réunie ,

Distingue les beautés de Phthie et d'Hellénie;

Et parmi nos voisins, il est des chefs puissants

Dont les filles, pour dot, auront de vastes cliamps.

Mon cœur n'aspire plus qu'aux douceurs domestiques;

Serrer des liens purs qu'ornent les mœurs antiques,

Jouir des sages biens par mon père amassés ,

Tels sont tous mes désirs Eh! quels vœux insensés

Pourraient mettre en balance avec l'amc et la vie

Ou ces vastes trésors qu'enfermait la Plirygie , Avant que , réunis en bataillons épais , Vingt peuples de ses champs vinssent troubler la paix; Ou tous ceux qu'à Pythos , sous le marbre fidèle , Dans son temple sacré le Dieu du jour recèle ? L'homme peut conquérir des trésors, des métaux, Des brebis et des bœufs, et de brillants chevaux; Mais son ame n'est point le prix d'une conquête : Nul bras ne la saisit, nul rempart ne l'arrête. Et ce souffle furtif, de la bouche exhalé. Dans sa frêle demeure est en vain rappelé.

«Sur mes doubles destins éclairé par ma mère, Je sais que, tout ensemble et propice et sévère, Jupiter a voulu qu'en restant dans ces lieux Troie en /rendre élevât ma gloire jusqu'aux cieux; Mais qu'à de courts instants bornant ma noble vie , La Parque me fermât pour toujours ma patrie; Ou que je pusse encor revoir mes doux foyers Et les champs que mes yeux ont connus les premiers , Y couler de longs jours dans un bonheur facile; Mais qu'alors avec moi finît le nom d' Achille. Mon choix est fait : je pars ; et si chacun de vous Ecoute un sage avis, les Grecs me suivront tous; Car vous ne verrez point le jour fatal de Troie. Le bras de Jupiter pour elle se déploie ; 11 ranime son peuple, il raffermit ses murs. Vous, du plus vain message organes prompts et sûrs.

4l4 Ml^LANGES.

A ce chef odieux reportez ma réponse : Qu'à fléchir ma fureur pour jamais il renonce , Et cherchez entre vous quelques moyens nouveaux De conserver l'armée , en fuyant sur les eaux.

«Mais Phœnix près de nous attendra la lumière, Sa vieillesse demande un repos salutaire. Demain , sitôt que l'aube argentera les mers , Vers Larisse avec moi, fendant les flots amers, Qu'il vienne retrouver les champs qui m'ont vu naître, Il le peut; mais s'il veut rester, il est le maître.»

Description du bouclier d'Achille. — Extrait du XVIIl*' chant

(vers 438-6o5 ).

Mais quels tableaux divers, prodiges du génie, Vont sortir tout à coup de la surface unie?

Ici, du blond Phébus les rayons bienfaisants Dispensent aux mortels et les jours et les ans; Là, des mois inégaux la modeste courrière Verse de pâles feux du haut de sa carrière ; Plus loin, l'œil reconnaît le fougueux Orion, Les Pléiades en paix parcourant l'horizon , Les Hyades levant une tête humectée, L'Ourse vers Orion sur son char emportée, Et jamais n'atteignant le bord des flots amers; Et cet amas confus de tant d'astres divers , Qui , dans l'ombre des nuits de leurs feux éclairée , D'un pas toujours égal parcourent l'empirée; Enfin, du firmament le contour radieux, Enfermant dans son sein tous les palais des Dieux.

Dans deux cadres rivaux, sur les métaux dociles, On voyait s'élever les remparts de deux villes. Dans l'une, tout un peuple escorte deux amants

4l6 MÉLANGES.

Dont le dieu d'Hyménée a reçu les serments. Les chants et les flambeaux y conduisent la fete, De couronnes de fleurs chacun pare sa tête. Des cercles de danseurs , en balançant les bras , A la voix de la flûte , entrelacent leurs pas .; Et le regard baissé , des matrones austères Chantent un hymen sage eï'ses graves mystères. Dans un temple voisin les prêtres de Thémis Invoquent les témoins sur un meurtre commis. On entend des deux parts l'attaque et la défense; L'accusé dit que l'or a lavé son offense ; Et, traitant ce récit de mensonge odieux, ^ Son rival à son aide appelle tous les Dieux. Le peuple est divisé, l'on s'écrie, on s'agite : Chacun prend un parti , la dispute s'irrite. Mais, tandis qu'un héraut , du sceptre et de la voix, Apaise le tumulte, organes saints des lois, Les juges attentifs, dans un grave silence. Ecoutant les plaideurs, suspendent la balance; Et déjà devant eu?: est déposé le prix Qui doit récompenser le plus prudent avis.

Telles sont de la paix les heureuses images. Mais Bellone sourit aux meurtres, aux ravages : Autour de l'autre ville, on voit deux camps armés Qui menacent de loin ses peuples renfermés. Deux projets différents sont agités contre elle : L'un veut qu'elle périsse , et qu'un accord fidèle

Rassemblant le butin, le divise en deux paris; L'autre attend que la ruse en ouvre les remparts.

Tandis que les enfants , les vieillards et les femmes , S'apprêtent sur les murs à repousser les flammes, Les deux camps tout à coup paraissent s'éloigner, Dans le sang des mortels brûlant de se baigner. A la tête des rangs qui suivent en silence, De Pallas et de Mars on voit briller la lance. Ces Dieux marchent : l'acier, l'airain, l'or enflammé, Forment le vêtement dont leur corps est armé ; Et l'éclair de leurs yeux , qui porte au loin la crainte , De la divinité garde la vive empreinte.

Arrivés près d'un fleuve, où le son des pipeaux Amène chaque jou|' les paisibles troupeaux, Au sein d'un bois touffu, que l'épine sauvage Et le saule pliant forment sur le rivage, Ils placent leur embûche; et, rodant h l'entour, Deux soldats des pasteurs observent le retour. Aux flots accoutumés conduit sans défiance. Un troupeau se présente : on s'écrie , on s'élance; Et les tristes bergers , frappés-de traits perçants , Laissent aux ravisseurs leurs taureaux mugissants.

Cependant, avertis de ce nouveau ravage. Les chefs de la cité réveillent leur courage. Ils quittent le conseil , rassemblent les soldats; Sur des coursiers fougueux respirant les combats La troupe en un clin d'œil part, bondit, vole, arrive.

l8 MÉLAITGES.

Lë carnage commence; et partout sur la rive Sifflent, en se croisant, les glaives et les dards. Le Tumulte incertain, la Peur aux traits liagards, La Discorde à l'œil creux, les noires Euménides, Et l'aveugle Destin, qui de ses mains livides Saisit celui que Mars a long-temps épargné. Ou le mourant déjà de son sang tout baigné, Ou le mort qu'il insulte et par les pieds entraîne; Tous ces monstres divers s'agitent dans l'arène. Le sang couvre et salit leurs vêtements d'airain ; Et tous ces grands tableaux vivent sous le burin.

L'ouvrier immortel, à côté du carnage, Des travaux de Gérés aime à placer l'image : Des laboureurs , armés de l'aiguillon liâtif, Du bœuf docile et lourd pressent le pas tardif; Et trois fois par le sog les terres traversées Se hérissent partout de glèbes renversées. Le maître satisfait, contemplant le vallon , Attend les laboureurs au bout de leur sillon. Par un vin frais et pur il soutient leur coui^age; Son geste, son regard semblent hâter l'ouvrage; Et l'or, au gré du Dieu, variant sa couleur, Imite du labour la noirâtre fraîcheur.

Armés de longues faux pour la moisson nouvelle, Ici des villageois font tomber la javelle. Par d'agiles enfants les épis ramassés Sont par trois serviteurs de forts liens pressés.

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