‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · M É L A N G ES · texte numérisé non relu

M É L A N G ES

Le roi, le sceptre en main, le bandeau sur la tcU: , Sourit à l'abondance, et préside à la fête; Tandis que les hérauts, sous un ombrage frais, D'un rustique festin hâtant les doux apprêts , Font expirer un bœuf sous la hache sanglante, Et que, sm* le brasier plaçant la chair tremblante, Les femmes, avec soin, des mets du moissonneur Par un piquant mélange animent la saveur.

Plus loin le pampre v-ert tapisse la colline, Sous ses fruits azurés son bras faible s'incline; Et de sa tige d'or le feuillage ondoyant Se replie et s'attache autour d'un pieu d'argent. Tout l'espace est enceint d'un rempart de verdure; La ronce et le buisson hérissent sa bordure ; Et sous ce doux abri Bacchus mûrit en paix. Soudain de vendangeurs des bataillons épais, La serpette à la main , franchissent cette enceinte; .La joie au ris naïf dans tous les yeux est peinte. Ils frappent: le raisin tombe sous le trant-liant; On l'emporte , aux accords des flûtes et des chants ; Et des jeunes danseurs, et des vierges vermeilles, Escortent au pressoir les riantes corbeilles.

Dans le lointain , au bord d'un fleuve impétueux, Des bœufs et des taureaux de leurs dards tortueux Battant l'air et foulant les roseaux du rivage, Prolongent la lenteur d'un meuglement sauvage. Autour des bergers d'or rodent neuf chiens d'argent,

Qui, d'un œil attentif et d'un pied diligent. Suivent tous leurs regards , et souvent les devancent. Tout à coup , du taillis deux forts lions s'élancent; Attaquant avec choix un taureau vigoureux , Ils l'entraînent. En vain ses accents douloureux FontTOUgir les échos; en vain , pour sa défense, Les pasteurs de leurs chiens réclament l'assistance : Les chiens épouvantés reculent, et leurs cris N'expriment que la peur qui glace leurs esprits; Tandis que les lions, fiers et grondant de joie, Sous leurs ongles puissants tenant leur riche proie , Engloutissent les chairs, les entrailles, les peaux.

Mais ici l'œil se plaît à voir d'heureux troupeaux De brebis , de béliers , quittant la bergerie , Et leurs flots blanchissant une vaste prairie.

L'œil se repose encor sur les danses d'un chœur Que Dédale jadis traça d'un art vainqueur , Quand la belle Ariane aux tresses ondoyantes Réclamait tous les fruits de ses veilles savantes. La file des danseurs y forme cent détours. Le regard suit leurs pns, leurs fuites, leurs retours. On entend les accords du luth qui les promène , Les fait voler en cercle, et bientôt les ramène. Ces vierges, ces guerriers se tenant par la mairi, Prêtent un charme heureux au plus riclife dessin. De couronnes de fleurs les unes sont parées , Les autres sont couverts d'armures diaprées,

Et des liens d'argent portent leurs glaives d'or. Les bras entrelacés, ils circulent encor; Et de leurs pas vivants la légère souplesse Vole, rasant la terre, et l'évitant sans cesse. Sous la main qui l'éprouve et la fait tournoyer, Ainsi vole la roue , instrument du potier.

Deux sauteurs vigoureux , pour couronner la fête , Bondissent tour à tour sur leurs pieds , sur leur tête ; Et le cercle attentif des citoyens nombreux Du geste et du regard applaudit à leurs jeux.

Enfin, sur le rebord du bouclier immense, Règne le sombre abîme où l'Océan commence. L'immortel Océan qui , de ses bras divers Divisant en cent parts et pressant l'univers , Du divin bouclier termine tout l'ouvrage.

M li T. A. N G E s.

^ vin.

Combat c? Achille et d'Hector sous les murs de Troie. Mort du héros troyen. — Extrait du chant XXÏI* (vers 90-372).

Achille cependant arrivait à graTids pas.

Tel, nourri des poisons qu'enfante une eau perfide, Un dragon, replié devant son antre avide, Se roule et se redresse à l'aspect du chasseur, Qui vers lui des forêts s'est ouvert l'épaisseur; Il vomit la fumée et darde au loin la flamme : Tel Hector, sous la tour qui protège Pergame, Penché sur le rebord de son long bouclier, Dédaigne tout asile, et, dans son cœur altier Attisant ime ardeur que rien ne peut éteindre , Il se dit à lui-même : « Oh ! si je pouvais craindre , Si j'étais dans les murs ramené par l'effroi , Quels traits Polydamas lancerait contre moi! Lui dont les yeux hagards , les menaces pressantes Rappelaient dans les murs nos phalanges puissantes, Du moment qu'un seul ori , vers le déclin du jour. Eut d'Achille aux combats annoncé le retour. J'écartai cet avis : hélas ! il était sage ; Et , quand j'ai dévoué tant des miens au carnage ,

Des pères sans appui, des veuves clans les pleurs, Je n'ose soutenir la vue et les douleurs. Quoi! j'entendrais partout des chefs sans renommée Dire à ma vue : Hector a fait périr l'armée! C'est là ce qu'ils diront. Ali! plutôt mille fols Dans le sang du vainqueur étouffons cette voix; Ou, recouvrant des miens les regrets et l'estime. Mourons, pour mon pays honorable victime!

«Mais ne puis-je quitter mon casque étincelant, Mon bouclier, ma lance et mon glaive sanglant , M'avancer vers Achille avec un doux langage, Réclamer une paix qui serait son ouvrage, En offrant à lui seul Hélène et les trésors Que Paris avec elle amena vers ces bords (Principe infortuné d'une longue querelle), Et pour chacun des Grecs sa part riche et fidèle De tous les biens que Troie enferme en ce moment? Et de chaque Troyen je prendrais le serment De ne rien dérober à cet égal partage, Qui serait de la paix le plus solide gage...

« Que dis-je? à quel dessein vais-je donc m'arrêter ? Je serai supphant!... Voudra-t-il m'écouter? Et quel Dieu me répond que cet homme en furie D'un rival désarmé respectera la vie?

O Dieux! s'il m'égorgeait comme une fenune en pleurs Que frappent sans pitié de lâches ravisseurs! Car ce n'est point ici cet entretien facile

L\'}.[\ M JÎ L A JV G i; s.

Du jeune homme empressé, de la vierge tranquille. Qui , d'un siège de pierre et d'un vieux tronc noueux Se parlent à loisir de leurs soins, de leurs jeux. Le jeune homme et la vierge, étrangers à la crainte Laissent leurs libres cœurs s'exhaler sans contrainte. Non, non. Il faut combattre, et que de Jupiter Le choix entre nous deux s'explique par le fer. »

C'était ainsi qu'Hector enflammait son courage : Mais , comme un tourbillon qui recèle l'orage , Achille arrive; Achille, agitant d'une main Sa lance au bois noueux, à l'inflexible airain: Il arrive, pareil au Dieu sanglant de Thrace. Son vaste bouclier, son casque, sa cuirasse, En approchant d'Hector,' le couvrent de leurs feux. Tels que de longs éclairs croisés cent fois entre eux Ou qu'un vaste bûcher que la flamme dévore, Ou que l'astre du jour aux portes de l'Aurore, Hector, à cet aspect ne se retrouvant plus. Sent flotter dans son cœur ses vœux irrésolus; Il palpite, et déjà fuit comme la colombe Sur qui du haut des cieux l'autour rapide tombe. Dans son oblique vol fendant l'azur de l'air, Elle échappe; l'autour la suit comme l'éclair. Marquant d'un bruit aigu chaque coup de son aile. Tel Achille , enflammé d'une haine immortelle , Vole et poursuit Hector : tel, par un long détour, Hector, abandonnant les portes et la tour,

Enveloppe les murs dans un circuit rapide.

Ils passent tous les deux au pied du tertre aride, Où, vu de toutes parts, dans ses rameaux mouvants. Le sauvage figuier appelle tous les vents. Par la route des chars, dans leur course incertaine. Us arrivent bientôt à la double fontaine Qui va nourrir le Xanthe errant dans les roseaux. Faisant au loin sentir la chaleur de ses eaux. Une source en fuyant exhale la fumée.

Comme un fourneau béant à la gueule enflammée : L'autre , dans tous les temps verse des flots glacés , Plus froids que les cristaux par l'hiver entassés, Ou la neige en flocons éparse sur la terre. Ou la grêle durcie au foyer du tonnerre. Pour recevoir leurs eaux , sagement disposés Là sont d'amples lavoirs , dans la pierre creusés , Où les femmes de Troie et leurs filles brillantes Venaient , le fj'ont chargé d'étoffes ondoyantes , A.vant que la vengeance investît leurs remparts , Epurer chaque jour ces riches dons des arts. C'est là qu'arrive Hector , et sur ses pas Achille. L'un fi.iit , l'autre partout le presse plus agile.

L'un est fort et vaillant , l'autre encor plus que lui. Quelle course , quels jeux sont ouverts aujourd'hui ! Car le prix du combat n'est point une génisse , Un bœuf, que le lutteur promet en sacrifice , Ou quelque vaste cuir, brillant de pourpre et d'or:

Non; le prix du combat, ce sont les jours d'Hector.

Tels, couronnés cent fois des mains de la Victoire, Deux rapides coursiers, l'œil enflammé de gloire. Volent dans la carrière, et par un prompt retour En embrassent la borne et le vaste contour. Un noble et digne prix doit payer leur vitesse ; Une femme, un trépied dont l'art fait la richesse. Sont promis en l'honneur d'un mortel généreux, Objet triste et chéri de ces funèbres jeux.

Tels, l'un fuyant toujours, l'autre suivant sa proie. Trois fois les deux héros ont fait le tour de Troie. Tout l'Olympe attentif partout les suit des yeux, Quand le père immortel des hommes et des Dieux S'écrie avec douleur : « C'en est trop; mon courage Ne peut plus supporter cette funeste image! Quoi! je livre à la Parque un vertueux mortel. Qui , de tremblantes chairs surchargeant mon autel. Soit sur l'Ida brumeux, soit au sein de Pergame, Chaque jour en mon nom les dévoue à la flamme. O Destin! maintenant il fuit, et le vainqueur Sous les murs paternels le presse avec fureur! Vous qui fendez souvent mon pouvoir moins sévère , Pesez encor le sort d'une tête si chérie, O Dieux! et prononcez si mon bras tout-puissant Voudra perdre ou plutôt sauver un innocent. »

Minerve lui répond : « O père des orages , Dont le bras enflammé rassemble les nuages !

Que dites- VOUS, grand Dieu? quels avis inconstants? Quoi! cet homme, à la mort appelé dès long-temps. Vous voulez aujourd'hui qu'il vive, qu'il renaisse? Faites; vous le pouvez : mais, soit Dieu, soit Déesse, Nul ici n'applaudit à des caprices vains. »

(c Ma fille , calme -toi ; connais mes vrais desseins , Lui répond Jupiter ; mon cœur, s'il en murmure , Veut pourtant te complaire, et venger ton injure. Va, pars; suis des projets que je n'arrête plus. »

Pour exciter Pallas ces mots sont superflus; Des sommets de l'Olympe elle se précipite.

Mais Achille partout presse Hector dans sa fuite : Tel un chien généreux dont l'ardeur et la voix Annoncent une biche errante au sein des bois ; Si, frappé tout à coup, son odorat perfide Surprend sous les buissons les pas du faon timide , 11 s'élance, il retrouve, il suit tous ses détours, 11 les suit dans les bois, dans leurs vastes pourtours. Dans \e fond des ravins ; enfin sous le feuillage Lui-même il le saisit en perçant le branchage.

Tel Achille d'Hector suit les détours divers Sous la tour, sous les murs de ses amis couverts. Quand Hector sur ses pas veut amener Achille, Et l'offrir à leurs traits, secours sûr et facile, Entre les murs et lui le héros bondissant Se jette, et le repousse avec un cri puissant. Mais il ne peut l'atteindre ; et, comme dans un songe.

MJÎLANGES.

Un homme est poursuivi... sa fuite se prolonge... Il fuit en vain... un autre est en vain sur ses pas; L'un ne peut échapper, l'autre ne l'atteint pas : Tel Hector fuit toujours cette main qui le presse, Tel Achille en fureur va le saisir sans cesse. Et comment , en effet , de son léger rival Hector tromperait-il long-temps l'airain fatal. Si le Dieu qui du jour lance les traits mobiles N'eût rendu ses jarrets plus forts et plus agiles?

Achille à ses soldats , d'un geste courroucé , Défend que sur Hector aucun dard soit lancé. Sa mort lui fut promise ; il la veut tout entière. Enfin les deux héros, entourés de poussière, Près des sources du Xanthe allaient passer encor, Quand le père des Dieux prend ses balances d'or, Dans leurs vastes bassins met deux destins sinistres , Du sommeil éternel invincibles ministres; Le premier pour Achille , exemple des guerriers , Le second pour Hector, vainqueur des fiers coursiers Et tenant le milieu du fléau redoutable , Il suspend les bassins d'une main équitable : L'un s'abaisse et descend vers l'abîme infernal , C'est celui qui d'Hector porte le jour fatal.

C'en est fait; Apollon' l'abandonne lui-même. Minerve, en même temps , près du héros qu'elle aime . Est debout et lui dit : « Illustre enfant des Dieux, Il est enfin venu, ce moment glorieux

OÙ, leint du sang d'Hector, tu vas, à ton passage, Entendre tous les Grecs célébrer ton courage. Oui, ce guerrier toujours de carnage altéré, Hector est dans nos mains ; le sort te l'a livré. Et quand le Dieu du jour, contre un arrêt sévère, Irait presser les pieds de Jupiter, son père, Rien ne peut plus d'Hector renouer les destins. Toi, respire un moment : à ses yeux incertains Je vais de la victoire offrir la vaine joie. Et pousser sous ton glaive une si noble proie. »

Elle dit; le héros, à cet espoir heureux Qui lui montrait enfin le terme de ses vœux , Lentement appuyé sur sa lance de frêne, Sentait l'airain perçant fuir sous lui dans l'arène.

Prenant de Déiphobe et les traits et la voix. Minerve aborde Hector : «Oui, mon frère, je vois Comme autour de nos murs , honteux abri du lâche Ton superbe ennemi te poursuit sans relâche. Je viens à ton secours : dans leurs desseins unis. Que ne peuvent tenter deux frères , deux amis? »

Hector répond : «Toujours mon amitié fidèle. Généreux Déiphobe, a reconnu ton zèle : De nos frères toujours je t'ai chéri le plus ; Et quand, de mes dangers témoins irrésolus, J^es Troyens pour leur chef n'osent franchir les porte Seul tu viens affronter Achille et ses cohortes ; Ce jour te rend cent fois plus cher h mes regards!

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« Ami, dit la Déesse, en vain sur les remparts Priam et notre mère, en me couvrant de larmes , Voulaient à mon courage opposer leurs alarmes: Consterné du péril qui menace tes jours. Mon bras t'aurait-il pu refuser des secours? Mais combattons. Il faut que le sort se déclare, Qu'Achille d'un seul coup nous envoie au Ténare; Ou qu'attirant vers moi sa lance au bout d'airain, Un feint combat le livre à ta puissante main. »

Ainsi parle Minerve; et son œil étincelle. Joyeux et triomphant de sa ruse cruelle.

Déjà les deux héros , d'acier , d'airaizi couverts , S'avancent l'un vers l'autre au milieu des éclairs. Hector rompt le premier un farouche silence : « Noble fils de Pélée, à l'aspect de ta lance, Je ne crains plus; mon cœur te cherche, et sous nos tours, Non, tu ne suivras plus ma fuite et mes retours. Je viens ici m'offrir à la mort , à la gloire ; Te vaincre , ou te livrer ta plus belle victoire. Mais, avant le combat, guerrier, jurons du moins Un pacte dont les Dieux seront les seuls témoins. Les Dieux sont les gardiens des serments de la terre. Oui, si le bras puissant qui lance le tonnerre Me donne la victoire, et si ton corps glacé Demeure sous mes coups dans l'arcne enfoncé, Je jure, en ne gardant que tes armes célestes, De rendre avec honneur aux Grecs tes pales restes :

MELANGES. 43l

Guerrier, je le ferai; je t'en donne ma toi: Ennemi généreux, sois de même pour moi.»

Il dit. Mais le héros , toujours plus implacable, D'un regard dédaigneux lui répond: «Misérable! Que dis-tu? C'est à moi que tu viens froidement Proposer des traités, des pactes, un serment! Les traités du lion avec l'homme timide, Du loup avec l'agneau que tient sa gueule avide ; ^/o'ûà les miens ! Ils sont les seuls entre nous deux. Va, crois moi, notre sort ne sera plus douteux. Le sang de l'un de nous étendu sur le sable Doit assouvir de Mars la rage insatiable. Rassemble ta vertu, guerrier; car de tes jours Tu n'eus si grand besoin de son divin secours. Manie avec vigueur et la lance et le glaive, Il n'en faudra pas moins que ton destin s'achève: Tu ne peux m'échapper , et ton sang odieux Paiera celui des miens que t'ont livrés les Dieux. »

Il dit, et fait partir sa longue javeline. En la suivant des yeux, le sage Hector s'incline. Le coup vole inutile , et l'airain menaçant Dans le sable est poussé par le bois frémissant. Mais pour Achille seul Pallas toujours visible La retire, et soudain lui rend l'arme terrible.

Hector en même temps s'écrie : «Homme divin. Quand tes vœux de mes jours se promettaient la fin , Tu te trompais, sans doute, ou par un vain présage

MKLANGKS.

Tu voulais , pour le vaincre, étonner mon courago. Mais quoi que Jupiler puisse ordonner de nous, Ce n'est point par le dos que je m'offre à tes coups, Non; viens, si tu le peux, viens percer ma poitrine. Et reçois cependant ce qu'Hector te destine. Oh ! que ce bois robuste, et son avide airain , Ne sont-ils maintenant tout entiers dans ton sein! Ta mort rendrait pour nous la guerre moins pesante, Car toi seul dans nos murs as jeté l'épouvante. »

L'ardente javeline , avec ces derniers mots, S'échappe en frissonnant de la main du héros. Mais à peine l'airain , dont son œil suit la trace.

Du divin bouclier effleure la surface;

Le coup va dans le sable expirer sans vigueur. Hector à cet aspect est saisi de fureur.

Il n'a point d'autre lance ; il appelle son frère.

Et demande la sienne... image mensongère.

Son frère a disparu!., déjà du noir destin

Le noble Hector sur lui sentait peser la main.

«Je le vois trop; les Dieux m'ont conduit à ma perte!

Mais quelle ombre trompeuse à mes yeux s'est offerte?

O perfide Pallas, c'est toi qui m'as vaincu!

Oui, mon dernier moment approche; j'ai vécu.

Jupiter, Apollon, sans doute ainsi l'ordonnent;

Mes appuis si long-temps, hélas ! ils m'abandonnent.

Mais du moins ma vertu ne m'abandonne pas.

Et par de nouveaux faits signalant mon trépas.

J'invoque pour mon nom l'avenir équitablé.

Il dit; et saisissant le glaive redoutable

Qui pend à son côté dans un large fourreau ,

Il fond sur son rival. Tel fond sur un chevreau,

Ou tombe sur un lièvre, en perçant les nuages,

L'aigle enflammé qui plane au milieu des orages.

Tel vole Hector, armé de son acier tranchant. Achille encor plus prompt s'élance en rugissant. Ses yeux, ses traits, sont pleins d'une fureur sauvage. Son vaste bouclier, d'un Dieu brillant ouvrage. Est tendu devant lui; son casque étincelant De ses quatre sommets lance un éclat brûlant ; Et tombant à longs flots de leurs crêtes altières , L'or se roule et jaillit en épaisses crinières. Et comme , dans les nuits rayonnantes de feux, Hespérus darde encor des traits plus lumineux , De même du héros la flamboyante lance Efface ces clartés que sa flamme devance. La pointe cherche Hector : Achille, l'œil hagard. Le parcourt tout entier, et son sanglant regard Veut trouver un endroit par où l'arme assouvie Se plonge sans obstacle aux sources de la vie; Car l'armure qu'Hector, dans un combat dernier, A ravie à Patrocle, entoure le guerrier, Et sa trempe divine est toujours invincible. Un espace à l'airain se montrait accessible : C'est celui qui s'étend et forme vm léger creux

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Entre la clavicule et le cou musculeux. Par là, vers l'Achéron la plus faible blessure A l'ame fugitive ouvre une route sûre; C'est par là que l'airain glisse comme l'éclair. Mais il n'a point coupé le passage de l'air; Et, quoique Hector reçoive une mortelle atteinte. Dans son sein palpitant la voix n'est pas éteinte.

Il tombe ! D'uQ regard cruel et satisfait L'implacable vainqueur l'insulte : « Oui, c'en est fait; Oui, tes fureurs enfin reçoivent leur salaire. Quoi ! l'avais-tu pensé , que ma vaine colère De l'ami le plus cher pourrait voir le trépas , Et , s'exhalant en pleurs , ne le vengerait pas ! Insensé! quand les Dieux ont dans tes mains sanglantes Laissé tomber Patrocle et mes armes brillantes. Ah! nos vaisseaux du moins lui gardaient un vengeur Plus terrible que lui, plus grand que son vainqueur. Et tandis que les Grecs , par des honneurs sans nombre , Vont consacrer sa vie et consoler son ombre. Les chiens et les vautours, déchirant tes débris , Iront traîner au loin tes ossements flétris. »

Il dit. Hector répond d'une voix défaillante : «De grâce, écoute-moi... cette main suppliante Presse tes pieds... au nom des auteurs de tes jours» Au nom de tes jours même et de leur noble cours , '■ Ne déshonore point tes succès , ton courage ! Loin de garder mon corps pour cet indigne outrage,

Ah! plutôt de Priam et d'Hécube éplorés Reçois d'immenses dons pour ces restes sacrés; Et que tous les Troyens , leurs enfants et leurs femmes , Puissent de mon bûcher environner les flammes! »

«Non, non, lui dit Achille ( et sa noire fureur Se peint dans un regard menaçant et moqueur). Non, rien ne peut fléchir ma vengeance immortelle. Guerrier! c'est vainement que ta voix me rappelle Les noms les plus chéris... Oh! pourquoi dans ton flanc Mon cœur refuse- t-il de s'abreuver de sang. De déchirer tes chairs sous mes dents frémissantes , Et de les engloutir encor toutes fumantes? Homme affreux! quand je songe aumalquetu m'as fait. Contre toi, pour ma haine, il n'est plus de forfait.. Des plus vils animaux sois du moins la pâture ! Pour recouvrer ton corps privé de sépulture Priam vînt-il m'offrir, en ouvrant son trésor. Et dix et vingt rançons, ou même ton poids d'or, Ton sort est arrêté ; mon cœur reste implacable. Non, guerrier; non, jamais ta mère vénérable Ne placera ce corps sur le lit des tombeaux... Et je verrai mes chiens disperser tes lambeaux!»

Le guerrier expirant ne répond qu'avec peine: « Cruel , auprès de toi toute prière est vaine , Je le savais. Hector ne s'était point flatté De trouver un accès dans ton cœur irrité. Non, ton cœur est de fer!.. Mais que vois-je d'avance?

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C'est lui-même... Apollon s'arme pour ma vengeance Il vient!., et cle Paris guidant les traits vainqueurs Près de la porte Scée, il te frappe!., tu meurs. «

II dit : l'ombre du Styx entoure sa paupière ; Dans ses yeux pour toujours elle éteint la lumière ; Et son ame plaintive, abandonnant son corps, S'échappe en murmurant et vole aux sombres bords Beauté, force , jeunesse, hélas! sitôt ravie, Elle quitte à regret tous les biens de la vie.

Mais le vainqueur, foulant ce corps qui ne sent plus « Meurs toi-même , dit-il, sans discours superflus. Eh ! qu'importe comment je descende au Ténare ? Quel que soit l'avenir qui pour moi se prépare, Je m'en remets aux Dieux, de l'Olympe habitants, Et je le subirai quand il en sera temps. »

Il retire à ces mots sa lance insatiable, La dépose à l'écart, et, penché sur le sable, De sa sanglante armure il dépouille le mort. Tous les Grecs accourant viennent avec transport Admirer du vaincu la beauté, la stature; Et chacun dans ce corps veut faire une blessure.

Plaintes d'Andiomaque sur la mort d'Hector. — Extrait du chant XXir (vers 477-51 5).

«D'un époux malheureux épouse infortunée! Hector, dès le berceau, la même destinée Nous avait réunis; toi, né dans Ilion ; Moi, dans les murs de Thèbe, empire d'Etion, Où les bois dont l'ombrage entoure Hypoplacie Ont vu dans ses palais mon enfance nourrie. Fruit amer de ses soins et du plus tendre amour, Pour moi-même et pour lui devais-je voir le jour ? Et toi, naguère encor le charme de ma vie. Mon soutien, mon espoir, Hector, ombre chérie, Tu me fuis; tu descends vers ces lieux souterrains. Sombre abîme où vont tous s'engloutir les humains, Me laissant après toi , dans un triste veuvage. Avec ce tendre enfant , notre vivante image. Enfant de la douleur!., pour protéger ses jours. Pour guider sa faiblesse, il n'a plus de secours! Homme, il ne pourra point veiller sur son vieux père. A. la fureur des Grecs, quand un hasard prospère Le ferait échapper, quelques voisins puissants

Enlèveront bienlot les bornes de ses ciianips.

«Les jours de l'orphelin, délaissés, solitaires, S'écoulent sans amis, sans conseils salutaires. Assiégé de besoins, de craintes, de regrets, La honte abat son front et déforme ses traits : Toujours des pleurs amers sillonnent son visage. Des amis de son père attendant le passage , S'il s'attache h leur robe, à leur manteau flottant. Leur avare pitié s'enfuit en l'écoutant. Ou de leurs faibles dons la coupe presque vide Irrite encor sa faim, rend sa soif plus avide. > Et l'enfant du bonheur, dont les riches parents Font sous le toit natal fleurir les jeunes ans, S'il voit l'infortuné dans un banquet aimable , Il le frappe, il l'insulte; et, l'arrachant de table : Sors d'ici; tu n'as point de père parmi nous. L'orphelin, l'œil en pleurs, revient à mes genoux. Veuve, faible, indigente, hélas! que peut ta mère, Enfant trop cher! jadis dans les bras de ton père. Nourri des plus doux mets, chaque jour par nos soins L'abondance et le choix prévenaient tes besoins. Bientôt, las de ces jeux qu'appelait ton caprice, Tu dormais sur le sein d'une tendre nourrice; Ou sur des lits moelleux, la joie et le sommeil Peignaient d'un vif éclat ton visage vermeil. Mais, ô Dieux! maintenant, jouet àe la fortune, Ces temps ne sont pour toi qu'une image importune.

MÉLANGES. 43c

Le nom d'Astyanax, de roi de la cité, Ce nom n'est plus permis à ta témérité; Hector ne défend plus les murs sacrés de Troie !

« Et toi, dont le bonheur faisait toute ma joie, Sur la rive au hasard tes restes indignés Gisent, aux chiens hurlants, aux vers abandonnés. Hector! que deviendront ces robes, ces tuniques Dont mes mains ont formé les tissus magnifiques? J'ornais, pour t'en vêtir, ces riches ornements. Mais, hélas! tu n'as plus besoin de vêtements; Et bientôt au milieu des peuples de Pergame, Je veux en ton honneur les livrer à la flamme. »

Elle dit. Et les voix des femmes de sa cour, En longs cris, dans les airs, s'exhalaient de la tour.

Priam, conduit par Mercure, qui a pris la forme d'un jeune honrime , pénètre dans la tente d'Achille, et le supplie de lui rendre le corps d'Hector. — Extrait du chant XXIV* (vers 439-572).

Les périls ne sauraient tromper ma vigilance.

Sur le char, à ces mots, le Dieu léger s'élance, Prend les rênes en main , et d'un bras vigoureux Déploie et fait siffler le fouet souple et noueux. Les chevaux, animés d'une ardeur étrangère, Ne laissent sous leurs pas qu'une trace légère: Dans un vague lointain Pergarae disparaît, Et le char près du camp arrive comme un trait.

Les gardes, dans la tour qui leur servait d'asile. Réparaient leurs esprits par un repas tranquille; Un vin pur des travaux noyait le souvenir, Et n'offrait à leurs yeux qu'un riant avenir. Le Dieu, quittant le char, de sa verge invisible Les frappe, sur leurs yeux verse un sommeil paisible, Fait crier les verrous, et la porte à l'instant Sent frémir sur ses gonds l'un et l'autre battant. Dans tout le camp des Grecs le char vole sans crainte,

De ses sentiers divers parcourt le labyrinthe, Et, d'un nuage épais couvert pour tous les yeux, Arrive au pavillon du héros fils des Dieux. Des bois unis sans art et de simple structure De ce palais guerrier forment l'architecture : Les prés marécageux et les rives des eaux, Pour protéger son toit, ont fourni leurs roseaux; Et des pieux, enlacés dans le saule flexible, Elèvent à l'entour un mur inaccessible.

Sa porte est spacieuse; à peine trois guerriers Pouvaient-ils ébranler ses pesants madriers. Mais elle obéissait au bras du seul Achille; Elle livre à Mercure un accès plus facile. Le char roule; et, reçu dans l'enceinte des cours, De son guide inconnu n'attend plus le secours. L'immortel, dépouillant ses traits et son visage. Au vieillard éperdu se montre sans nuage.

« Rendez grâces aux Dieux, prince ! Non, ce n'est pas Un mortel qui dirige et cache tous vos pas: Reconnaissez Mercure. A vos désirs propice. L'ordre de Jupiter vous met sous mon auspice; Mais je vous laisse : il faut aux regards envieux Dérober prudemment cette faveur des Dieux. Entrez donc sans terreur; et d'un homme inflexible, Par des noms qu'il chérit, rendez le cœur sensible. »

Il dit, et loin des yeux il fend l'azur de l'air : Tel, dans l'ombre des nuits, s'enfonce un long éclair.

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