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Aux soins de son liéraut livrant le char docile , Le vieillard malheureux dans les tentes d'Achille Entre, le front chargé de ses longues douleurs. Retrouvant dans ses yeux à peine quelques pleurs, Il s'avance; et sa vue, affaiblie et flottante. Découvre le héros dans sa dernière tente : Alcime, Automédon, debout à ses côtés, Lui présentent des mets simplement apprêtés ; Et ses gardes plus loin , dans un profond silence , Observent ses regards, appuyés sur leur lance.
Cependant le vieillard, échappant à leurs yeux, De ses seules douleurs escorté dans ces lieux, Jusques aux pieds d'Achille arrive sans obstacle; Et tout à coup, grands Dieux! quel étonnant spectacle Tous les regards confus découvrent ce grand roi. Si long- temps de l'Asie ou l'amour ou l'effroi, Qui des Grecs réunis dix ans lassa les armes, Pressant de ses baisers, arrosant de ses larmes Cette homicide main, cette main teinte encor Du sang de ses enfants, surtout du sang d'Hector!
Tel , lorsque du remords les terreurs incertaines Conduisent au hasard vers des terres lointaines Uu meurtrier connu, qui, pâle, l'œil hagard, Porte tous ses forfaits écrits dans son regard; Si, pour tromper la loi qui s'attache à sa suite. Chez un homme puissant il vient cacher sa fuite , On s'étonne, on frémit, et chacun effrayé
Resle muet d'horreur ensemble et de pitié : Tel Achille, l'œil fixe, en tressaillant recale. ^ L'étonnement muet autour de lui circule.
Les guerriers qui formaient son cortège nombreux , Sans trouver un seul mot, se regardent entre eux; Et de leurs traits émus le rapide langage Semble encor de leurs yeux nier le témoignage; Quand à travers ses pleurs, ses soupirs, ses sanglots^ Le vieillard suppliant laisse entendre ces mots : « Mortel égal aux Dieux , songez à votre père ! Loin de son fils chéri, délaissé, solitaire, La vieillesse l'assiège et le glace d'effroi. C'est lui que voa bontés vont accueillir dans moi : Dans moi reconnaissez, respectez son image! Ces regards presque éteints et voilés d'un nuage , Ces traits flétris, ce front ridé, ces cheveux blancs. De ce corps incliné les débris chancelants, Tout l'offre à vos regards : la vieillesse importune Nous rend égaux en tout, hormis en infortune. Eh! qui le sait encor? les destins inconstants Peut-être l'attendaient à ses derniers instants; Dans ce moment peut-être, à son foyer paisible Arraché par la main d'un vainqueur inflexible, Sa gémissante voix, avec de faibles cris. L'implore, et vainement redemande son fils. Mais ce fils vit encor, mais du moins l'espérance De ce noble vengeur lui promet la présence.
Il le verra suivi de ses faits glorieux; Et cet aspect si cher réjouira ses yeux.
« Mais pour moi , c'en estfait; plus d'espoir! plus de joie! Je fus pourtant heureux!... A.vant qu'au pied de Troie D'un époux outragé la jalouse fureur Eût conduit sur ses pas la guerre et la terreur, Mes vœux aux Dieux puissants n'avaient qu'à rendre grâce. De mes cinquante fils , riche espoir de ma race , Dix -neuf, sortis d'Hécube, habitaient mon palais; Les autres, nobles fruits de mes amours secrets, Des jours de mon printemps me rappelant l'ivresse, De leurs mères pour moi consacraient la tendresse : Tout, tout est moissonné ! Jouet du sort jaloux , Combien de fois mon cœur a saigné de vos coups! Sous mes yeux paternels , que de fois la victoire De mon sang le plus pur cimenta votre gloire ! Un seul fils me restait, un fils dont la valeur Retardait d'Ilion le suprême malheur.
Seul, il m'eût fait des Dieux oublier l'injustice; Mais il faut qu'à la fois tout entier je périsse ! De ma race à la fois tous les noms sont proscrits; Et vous m'avez privé de ses plus chers débris.
a Hélas ! c'est pour ses Dieux , pour sa patrie en larmes. Que le divin Hector est tombé sous vos armes; Hector, digne rival d'un vainqueur tel que vous : Et moi, pour le revoir, j'embrasse vos genoux. A travers les périls dont ce camp me menace ,
MÉLANGES. i^j/jS
Oui, je viens, enflammé d'une pieuse audace, Par mon or suppliant, par l'aspect de mes maux , Vaincre votre vengeance, indigne d'un héros,
« Craignez les justes Dieux, respectez ma misère, Achille, et, tendre fils, songez à votre père. Vieux, faible, gémissant, égal en tout à moi Par l'invincible arrêt d'une commune loi , Mais non par le malheur dont un récit fidèle A l'homme dans moi seul offi'ira le modèle; Dans moi, dont maintenant les bras humiliés De l'auteur de mes pleurs vieiment presser les pieds. Qui l'implore, et qui porte à mes lèvres tremblantes Du meurtre de mes fils ses mains encor sanglantes ! »
Ainsi parla Priam , et d'un père chéri Il rappelle l'image au héros attendri.
Ce mortel, jusqu'alors toujours inexorable, Repousse doucement le vieillard vénérable : La pitié dans son cœur enfin s'ouvre un accès; Et ces rois, confondant leurs augustes regrets. Pleurent, l'un sur un père offert à sa mémoire. Et l'autre sur un fils qui fut toute sa gloire. Mais, par moments, Achille adresse à l'amitié Les pleurs qu'a fait couler son père ou la pitié. Cet aspect, à la fois touchant et magnanime. Ce silence imposant que leur douleur anime. Le suprême pouvoir courbé sous les malheurs. Enfin, deux ennemis réunis par les pleurs.
Tout émeut , tout saisit la foule qui les presse ; Et tous les yeux sont pleins de larmes de tendres. f.
Mais quand, rassasié de sentir sa douleur, Achille a satisfait ce besoin de son cœur. Incliné vers Priam , son œil plus doux contemple Des caprices du sort ce redoutable exemple; Ce front majestueux couvert de cheveux blancs , Ces traits que le malheur rend encore plus grands ; Et relevant le roi qui, tout tremblant encore, Des mains et du regard en silence l'implore :
«Prince, que de revers poursuivent la vertu! Dans quel état, grands Dieux! et dans quels lieux es-lu Au milieu de ces Grecs, que ton. nom seul offense , Quoi! tes pas égarés, sans gardes, sans défense. Pour y trouver xichille osent se hasarder! O vieillard! quoi! tes yeux peuvent me regarder. Moi qui suis le fléau de ta famille entière! Moi par qui maintenant, hélas! tu n'es plus père! Ah! sans doute le ciel t'a fait un cœur d'airain, Un cœur égal aux maux qui forment ton destin !,..
«Mais relève -toi donc, et dépose tes craintes. La raison dans nos cœurs doit étouffer nos plaintes; Soumettons -nous au sort. Que nous sert de gémir? Les Dieux l'ont arrêté : l'homme est né pour souffrir; Eux seuls goûtent les biens dans une paix profonde.
« Près du trône où s'assied le monarque du monde Placés par les destins, deux vases éternels
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Renferment et les maux et les biens des mortels. Aux lois qu'il s'imposa librement asservie, Sa main, en nous offrant la coupe de la vie, Puise, pour la remplir, ou le bien ou le mal : Souvent de tous les deux le mélange est égal ; Mais malheur à celui pour qui sa main sévère Ne verse que le mal , sans bien qui le tempère ! Aux derniers des humains par les besoins soumis, Fugitif, sans patrie, et surtout sans amis, Fatiguant la pitié de sa vue importune, Il se trouve partout seul avec l'infortune!.. Mais tout homme, à son tour, doit répandre des pleurs : Hélas ! le plus heureux n'a que moins de malheurs !
a Quelle félicité pouvait être égalée Aux biens constants et purs dont jouissait Pélée Le pouvoir, la richesse et la faveur des Dieux , Une Déesse aimable accordée à ses vœux , Tout ce que d'un mortel peut goûter la faiblesse... Un seul regret, un seul consume sa vieillesse î Son empire et les biens qu'il prit soin d'amasser A sa race , après lui , ne doivent point passer : Il n'a qu'un fils, hélas! et loin de sa patrie. Ce fils, avant le temps, doit terminer sa vie. D'un père à d'autres mains livrant les derniers jours , Il est venu des liens empoisonner le cours.
«Et toi-même, ô Priam, plein de biens et d'années, Tu voyais s'écouler tes douces destinées.
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Ta famille attirait le sourire des cieux;
La paix t'environnait; tes augustes aïeux.
Avec un grand pouvoir et leur sage mémoire,
Semblaient t'avoir légué leur bonheur et leur gloire.
La Phrygie , et Macare , et les champs de Lesl)os ,
Et tous ces bords qu'Hellé vient presser de ses flots,
Soumis à ton pouvoir, formaient ton héritage;
Et des enfants nombreux charmaient ton dernier âge.
Hélas! depuis qu'un Dieu, pour éprouver ton cœur,
A répandu sur toi le vase du malheur,
Tu n'entends plus partout que le cri des batailles ,
Tu ne vois que des corps privés de funérailles.
Mais triomphons des maux, ainsi que du trépas.
Vieillard , sèche tes pleurs ; ils ne te rendront pas
Ceux qui déjà du Styx ont touché le rivage;
Et tu peux Yivre eucor pour souffrir davantage. »
Mais Priam : « Laisse-moi, guerrier chéri des Dieux, Ne me relève point; prosterné sous tes yeux. J'attends mon fils ; j'attends que ses restes livides Soient rendus, par ton ordre, à mes regards avides. Oh! rends-moi mon Hector, et reçois ces présents. Et surtout puisses-tu les conserver long-temps, Des lieux qui t'ont nourri revoir l'aspect champêtre, Et ton père mourant que tu feras renaître ! Puisque enfin ta pitié permet qu'en mon malheur La lumière ait encor pour moi quelque douceur. »
Il dit : mais le héros, par un regard de flamme.
Annonçant le courroux qui rentre dans son ame :
«De tes vœux importuns ne me fatigue plus,
Vieillard , et laisse là tous ces cris superflus.
Je veux te rendre Hector; je le veux de moi-même :
D'ailleurs, de Jupiter tel est l'ordre suprême;
L'immortelle Thétis vient de me l'apporter.
Achille au roi des Dieux ne veut point résister;
Je sais aussi , je sais que sa main te protège ,
Qu'invisible à tes yeux , il te sert de cortège ;
Je sais qu'à tous les Grecs il a caché les pas.
Enfin , par des chemins que ne tenterait pas
D'un jeune audacieux la vigueur intrépide,
Il a conduit ici ta vieillesse timide.
Mais cesse tes regrets; je sens trop que mon cœur
S'irrite en t'écoutant et reprend sa fureur;
Cesse, te dis-je, et crains que, malgré moi peut-être,
Ce cœur ému pour toi , mais dont je suis peu maître ,
N'outrage ton malheur, ne brave tes destins.
Et ne trompe des Dieux les ordres souverains. »
Tel qu'un lion superbe, à ces mots il s'élance. Et sort à pas pressés, dans un sombre silence.