COURS SUR HIPPOCRATE
Citoyens,
C'est avec une extrême défiance que je prends la parole dans cette enceinte. Si je ne consultais que mes forces , si je n'écoutais que les intérêts de mon amour-propre, certainement j'éviterais de paraître à côté des célèbres professeurs dont vous entendez chaque jour les leçons. Mais, désigné deux fois par eux-mêmes pour concourir à leurs travaux, j'ai cru que leur choix réitéré m'imposait le devoir de faire taire mes répugnances; j'ai pensé que je devais répondre à leurs
vues, OU du moins essayer si je n'étais pas toutà-fait incapable de les remplir.
Dans l'état où se trouve actuellement la médecine, tout annonce qu'elle touche à une grande révolution. Les améliorations rapides que viennent d'éprouver les doctrines générales, dans plusieurs branches des sciences physiques, par le perfectionnement de l'art expérimental, et pai' l'application plus rigoureuse des méthodes de raisonnement, nous indiquent ce qui doit et ce qui va se faire dans l'art de guérir. Une aussi grande réforme exige le concours de tous les efforts, et les mains les plus faibles peuvent y contribuer. Tel est sans doute le motif secret de l'indulgence qui m'appelle au milieu de vous ; tel est du moins celui qui me détermine à ne pas m'y refuser.
Je ne vous dissimulerai pas d'ailleurs, citoyens, que l'espoir, ou plutôt le désir de vous aider dans vos travaux, d'aplanir peut-être pour vous les difficultés de quelques-unes de vos études, touche vivement mon cœur. Les progrès ultérieurs de notre art reposent principalement sur la génération qui s'élève. Destinée à vivre sous une constitution qui respecte et consacre tous les droits des hommes, elle va se trouver entourée des circonstances les plus propres à développer tous les genres de talents ; et le bonheur d'être
né à l'époque où l'esprit humain vient non-seulement de briser toutes ses chaînes, mais de se tracer des routes sûres dans la recherche de la vérité, promet à cette génération, vraiment favorisée par le sort, un avenir dont on n'avait point encore osé concevoir l'espérance. Cette destination , sans doute , n'est pas moins douce et touchante que grande et belle. Si les succès de l'art consolateur qui guérit ou soulage les maux sont les triomphes de la sagacité, du jugement et du savoir, ils sont également, ils sont encore plus peut-être ceux de la sensibilité , de la bienfaisance, de la vertu; cette destination, citoyens, c'est la vôtre : vous la remplirez dignement. L'expérience de la vie vous apprendra que les jouissances les plus étendues , les plus durables , sont attachées à la combinaison des idées importantes , à la découverte des vérités utiles : vous saurez surtout , vous sentirez tous les jours davantage que le bonheur tient à l'accomplissement des devoirs qu'on s'est imposés ; que la meilleure manière de travailler pour soi-même est de travailler pour ses semblables; qu'en un mot, l'art de prospérer «n'est que celui d'être vertueux et bon.
Citoyens, la science et la patrie ont également ^ les yeux sur vous; encore une fois, vous remplire;^ leur attente. Déjà l'on distingue parmi vous des
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sujets d'une haute espérance, des talents dont 1 opinion publique observe les premières lueurs avec un grand intérêt. Heureux les maîtres qui, contribuant à développer et à perfectionner en vous les riches dons de la nature, s'associent ainsi d'avance à votre gloire! Plus heureux encore ceux qui, par leurs leçons et leurs exemples, cultivent dans vos ames le sentiment et l'amour de nos sévères devoirs, et qui se préparent pour leur vieillesse le consolant spectacle des succès qui vous attendent dans votre dévouement au service de l'humanité !
Le cours de perfectionnement de la chnique a pour objet d'exposer à vos yeux les tableaux des cas les plus rares; de famihariser votre esprit avec les circonstances extraordinaires qui se présentent dans le cours de la pratique; de tracer des règles propres à vous guider sur les observations analogues, quand les observations identiques viendront à vous manquer; de vous faire sentir ces rapports généraux qui hent ou rapprochent les maladies les plus diverses en apparence, ces motifs communs qui ^font rentrer dans le même esprit et découler des mêmes vues les traitements qu'au premier coup d'oeil on peut croire les plus opposés; enfin, de simplifier les dogmes fondamentaux qui se rapportent également à tous les cas.
et qui peuvent servir de lien à toutes les observations de détail. Mais ce cours a pour objet encore de ramener à des métliodes sûres l'étude et la pratique de l'art de guérir; de montrer par quelle route on y peut acquérir des connaissances également étendues et sûres, et quels sont les moyens que le perfectionnement de la philosophie rationnelle nous fournit, pour donner à ces connaissances une empreinte plus ferme dans la mémoire, pour indiquer l'ordre dans lequel les objets doivent être observés, la manière dont les expériences doivent être fâites, et les résultats des observations réduites en principes. En un mot, ce cours doit tracer l'art d'étudier, d'observer, d'expérimenter, de raisonner, dans la science dont . les objets sont le plus variés et le plus mobiles ; où il est si difficile de savoir tout ce qui est nécessaire, et si facile de mal voir et de juger de travers; où les faux jugements ne sont pas seulement des erreurs, mais deviennent souvent de grandes calamités.
Il suffit d'indiquer ces deux points de vue, pour faire sentir qu'ils entrent essentiellement dans l'esprit, et qu'ils forment en effet le double but du cours de perfectionnement de la clinique. Je crois superflu de m'arrêter au détail des preuves sûr ce point; et les savantes leçons du citoyen
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Oiibois vous l'ont jDrouvé par les exemples, bien mieux que je ne pourrais le faire par le raisonnement.
Mais, citoyens, cet habile professeur n'a pu, ni dû jusqu'à présent porter ses vues que sur la partie opératoire de l'art de guérir; partie infiniment étendue, sans doute, infiniment importante, et dont le perfectionnement n'exige pas moins que celui de la pratique interne l'application la plus judicieuse des méthodes de raisonnement, et des vues les plus générales touchant l'économie vivante; mais qui laisse de côté une grande classe de maladies, dont il est d'autant plus essentiel d'étudier avec soin le génie, que leurs causes sont plus incertaines, leuts phénomènes plus fugitifs et plus obscurs, et dont chaque genre, chaque espèce, chaque variété, peut fournir ou des matériaux essentiels, ou d'utiles commentaires aux dogmes universels et fondamentaux de l'art. C'est ce vide que l'école a voulu remplir, en appelant un médecin à cette chaire; et j'ai dû tâcher d'entrer dans ses intentions.
Mais le plan d'un cours où toutes les parties de la pratique seraient exposées systématiquement, où les vérités fondamentales seraient enchaînées dans leur ordre le plus naturel, et naîtraient les unes des autres, ne peut être le fruit que
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de beaucoup de travaux et de méditations. Peutêtre même n'est-il pas temps encore de le tracer. 11 s'en faut de beaucoup que la collection des faits soit complète ; il s'en faut qu'on puisse adopter avec confiance tous ceux qui se trouvent dans les auteurs même les plus accrédités. Plusieurs opinions assez généralement reçues sont encore susceptibles de discussion, et les différents degrés de vraisemblance de celles qu'on est obligé de conserver, faute de mieux, n'ont pas été déterminés avec assez d'exactitude. Le triage des faits certains, des faits douteux, des foits faux, celui des vérités évidentes, des conjectures, des erreurs, n'a pas été fait encore; et ce serait une haute témérité dans un homme que de vouloir l'entreprendre seul. L'idée de présenter véritablement et ■dans toute la force du terme les éléments de l'art de guérir serait, à ce que je crois, aussi prématurée que gigantesque. Nous avons un nombre infini d'observations à revoir, un nombre encore plus considérable d'expériences à tenter; et si nous pouvons, dès ce moment, lier en systèmes partiels celles qui se rapportent à certains fragments de l'art , il est évidemment impossible encore de bâtir un système général qui les distribue, les organise et les embrasse toutes.
Ainsi, je n'ai point eu besoin de me consulter
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beaucoup pour écarter un dessein si fort au-dessus de mes forces, et qui même, je l'avoue, ne me paraît pouvoir tenter que des esprits peu réfléchis. J'ai pensé que l'utilité de ce cours serait d'autant plus réelle que le cadre en serait moins ambitieux. En conséquence , je me suis proposé tout simplement de revoir avec vous quelquesuns des ouvrages d'Hippocrate. Vous savez que sa doctrine renferme ce qu'il y a de plus précieux, de plus général et de plus sûr touchant la pratique. Il n'a pas tout vu dans le détail ; mais il y a peu de grands tableaux qui lui aient échappé : il n'a pas indiqué tous les moyens de curation , relativement auxquels les modernes sont beaucoup plus riches que les anciens; mais il en a saisi les motifs généraux , mais il a connu les indications essentielles , et il savait l'art de produire presque tous les grands effets, ceux du moins qui n'exigent pas l'application des spécifiques découverts dans les temps postérieurs. Vous sentez qu'il est également facile de rapporter à ces dogmes ce qui, dans l'état actuel de la science , les confirme , ce qui les développe , ce qui les combat ou les modifie. C'est un texte dont toutes les découvertes des modernes peuvent être rapprochées, sans lui rien enlever de son caractère primitif de grandeur; sans paraître faites le plus souvent, si j'ose
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le dire, que pour lui servir de corollaires et de commentaires. Et, quant à moi, je le sens trop, en me bornant à être l'interprète de ce génie créateur, je m'impose encore une tâche qu'il ne me sera pas facile de remplir convenablement.
Mais il est des motifs d'une tout autre importance qui doivent nous ramener à l'étude des anciens, qui seraient même capables, s'ils étaient pesés avec attention , de déterminer toutes les écoles de l'art de guérir à faire enseigner dans leur sein la médecine hippocratique. Pour me faire bien entendre, je suis obligé d'entrer dans quelques détails.
Les plus grands succès de l'esprit humain tiennent moins à l'emploi direct de ses forces naturelles, qu'à l'heureuse application des instruments qu'il sait se créer. Les forces de l'intelligence , livrées à elles-mêmes , sont bornées comme celles des bras : mais si les bras , à l'aide des leviers , et en se soumettant les forces mécaniques et même certaines forces vivantes de la nature, parviennent à mouvoir les plus grandes masses, l'esprit, de son côté, peut, au moyen des méthodes qu'il invente , exécuter des travaux dont les résultats le frappent lui-même d'étonnement et d'admiration. C'est de l'excellence et du bon emploi de ces instruments artificiels que dépendent les progrès des sciences et des arts.
Mais les arts et les sciences n'ont pas mis d'abord en usage les mêmes méthodes. Quoique l'esprit humain ait une manière générale de procéder, qui peut s'appliquer également à tous les objets de ses recherches, il suit, selon les circonstances, des pratiques qui paraissent et qui sont en effet assez diverses à plusieurs égards. D'ailleurs , les règles de cette méthode universelle, qui répand une lumière égale sur tous les genres et sur tous les sujets, n'ont été trouvées que dans ces derniers temps. On n'a pas fait voir, par un nombre suffisant d'exemples, comment il est possible, comment il convient de la transporter d'un genre à l'autre; l'on n'a pas surtout déterminé la nature et les limites des modifications qu'elle peut exiger dans certains cas; et peut-être est -elle encore elle-même susceptible de plusieurs importantes améliorations.
C'est à raison du caractère des objets dont elles s'occupent , que les sciences ont pris naturellement différentes routes; et ces routes se sont trouvées plus ou moins voisines de celle de l'entière certitude, de la pleine conviction. Les objets fixes, bien déterminés, et qu'on représente par des signes qui ne peuvent avoir rien d'incertain , de variable, de vague, ont dû se trouver, pour ainsi dire, d'eux-mêmes ordonnés en système ré-
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gulier. La connaissance de leurs rapports a dû faire des progrès rapides; du moins les sciences qui les considèrent ne font-elles que des pas sûrs ; il est de leur nature d'aller toujours en avant, et de ne jamais rétrograder. Telles sont celles qui traitent des quantités et des grandeurs. Comme tout y est convenu, et comme les termes ou les signes dont on se sert ont exactement la même signification pour tout le monde, les démonstrations y sont rigoureuses, et les vérités s'y lient dans un ordre qui ne peut avoir rien d'arbitraire. Ainsi donc ces sciences s'enrichissent et se perfectionnent de plus en plus avec le temps : les derniers bons livres élémentaires qu'elles produisent les contiennent en quelque sorte tout entières, et l'on peut se dispenser , en les étudiant , de remonter aux écrivains des anciennes époques, à moins qu'on ne soit curieux de connaître les premières méthodes employées, et l'ordre dans lequel les découvertes se sont présentées aux inventeurs.
Toutes les parties des sciences physiques qu'on a pu fonder sur celles des grandeurs ou des quantités ont eu nécessairement le même sort; et, à mesure que les autres ont été soumises à des méthodes plus rigoureuses, à mesure qu'on les a véritablement éléraentées, c'est-à-dire, qu'on a pu ranger les vérités qu'elles possèdent dans cet ordre
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naturel qui les fait naître les unes des autres, ces sciences ont partagé de plus en plus les avantages inappréciables des premières. C'est ainsi que l'esprit philosophique a commencé ce grand ouvrage, par lequel il doit ramener successivement toutes les branches des connaissances humaines à des méthodes également siires, et conséquemment les rendre toutes un jour également exactes.
Mais cette tâche de l'esprit philosophique sera longue; car d'autres parties de ses travaux, et malheureusement c'est le plus grand nombre, portent sur des objets mobiles et changeants, sur des objets qui ne sont presque jamais bien circonscrits? que chaque homme considère sous des points de vue ou dans des rapports très -différents, tandis que les signes , ou les mots dont on se sert pour les soumettre au raisonnement, dépourvus de précision, ne présentent que des images incertaines , ou des sens indéterminés. Tant que les choses restent dans cet état, il est aisé de sentir que la vérité ne peut faire que peu de progrès; que ceux qu'elle fait dépendent du talent particulier de quelques individus favorisés de la nature, et non d'un esprit général imprimé à la science ; que les découvertes utiles y restent éparses, et ne peuvent s'enchaîner en un corps complet de doctrine. On doit bien se garder alors de s'en ra])porter aux
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écrivains systématiques, même les plus célèbres; il faut remonter aux véritables sources, aux hommes de talent, aux esprits inventeurs. Le talent n'est qu'une manière plus abrégée de voir juste, de saisir rapidement, dans chaque genre, les rapports fins qui échappent au vulgaire , qui même ne sauraient être saisis par les méthodes mécaniques de raisonnement. Mais le talent a sans doute aussi ses procédés particuliers: quoiqu'il soit de sa nature de faire disparaître tout vestige de règle, sa marche n'en est pas moins régulière et constante; et cette considération, bien réfléchie, peut nous aider à découvrir les lois qu'il suit même à son insu , peut nous ramener sur sa route, et nous montrer les moyens de suivre ses pas et de marcher à ses côtés.
Mais si la science dont on s'occupe repose principalement sur l'observation , c'est alors surtout qu'il sera tout-à-fait indispensable de recourir aux écrivains qui ont vu par eux-mêmes, et qui ont vu d'une manière profonde et juste , aux grands observateurs. Rien sans doute ne dispense d'étudier de ses propres yeux les objets dont la connaissance tient à des impressions particulières, que leur présence et leurs phénomènes extérieurs peuvent seuls produire. Quand on veut avoir l'idée nette de l'odeur d'une fleur, il faut la sentir; du goût d'un fruit, il faut le goûter. Pour reconnaître
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la physionomie d'une maladie , l'état du pouls qui l'annonce , la disposition du sang qui l'accompagne, le caractère des évacuations qu'elle détermine, il faut considérer tous ces objets; il faut y revenir à plusieurs fois. L'expérience d'autrui ne nous sert qu'autant que nous en avons déjà nousmêmes , et les tableaux qui se trouvent dans les écrivains n'ont quelque sens pour nous , qu'autant que nous les avons vus dans la nature même. Tout cela est très-vrai ; cependant le projet le plus déraisonnable serait de se placer sans guide au milieu de cette vaste mer de la science. Nous n'avons pas seulement besoin d'apprendre à réfléchir sur ce que nous avons senti , à bien saisir les rapports de ce que nous avons vu ; nous avons aussi besoin d'apprendre à sentir et à voir. Il n'est pas indifférent que nous commencions l'étude d'une science par tel ou tel objet; que nous commencions celle d'un objet par telle ou telle face; que nous passions légèrement, ou que nous pesions avec lenteur sur telles ou telles particularités. Or, cet art, l'art d'observer, n'a pas encore de règles théoriques fixes : il existe uniquement dans les exemples pratiques que nous en offrent les ouvrages de quelques génies heureux qui l'ont deviné; il s'apprend dans le commerce assidu de ces grands modèles , et l'esprit y contracte ces ha-
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bitudes de justesse, de bon sens, de sagacité, de naturel, qui caractérisent particulièrement les anciens, et quelques modernes formés par leur lecture.
Car, citoyens, nous ne devons pas refuser d'en convenir, les anciens sont nos maîtres dans ce genre. Les modernes ont trouvé plusieurs belles méthodes qui simplifient les travaux, et suppléent à la faiblesse de l'intelligence; ils ont créé l'art d'interroger la nature, en changeant les circonstances d'après lesquelles ses opérations s'exécutent dans l'état le plus régulier. Cet art avait été jadis indiqué par Démocrite; mais, soit que les anciens n'en eussent pas senti l'importance , soit que leurs préjugés le leur aient fait regarder le plus souvent comme une espèce de sacrilège ou de profanation , on n'en trouve chez eux presque aucun vestige. Ainsi donc, la gloire en appartient uniquement aux modernes ; et dans l'état de perfection auquel l'ont porté les Lavoisier, les Priestley , les Fontana, les Spallanzani , les Ingenhouse, les Berthollet , etc. , il promet à la science des progrès aussi rapides qu'indéfinis. Or, cette gloire est assurément bien grande et bien pure; mais pour le talent de l'observation, nous ne pouvons pas, je le répète, lutter avec les anciens : trop souvent les modernes voient avec nos hypothèses, ou
se perdent dans des détails insignifiants; ils considèrent les choses sous des points de vue factices et frivoles, ou pèsent sur des minuties; du moins ne trouve-t-on que rarement dans leurs tableaux cette vérité qui vous saisit et vous met tout de suite en scène, ce tact si juste qui sait toujours choisir les traits principaux et caractéristiques, qui fixe sur eux votre attention, en écartant tout ce qui pourrait l'affaiblir ou la distraire : qualités précieuses que les anciens ont, au contraire, près- ' que toujours, même dans leurs ouvrages les plus négligés. Peut-être cela tient-il beaucoup à ce que la multiplicité de nos lectures nous laisse trop peu de temps pour observer, à ce que nous acquérons nos connaissances dans les livres plutôt que dans la nature. Mais il faut encore l'attribuer à i une autre cause dont je parlerai ci-après, à ces | relations prématurées que nous avons essayé plus j d'une fois d'établir entre les diverses parties des ! sciences, et qui n'ont pas seulement fourni de faux résultats sur les objets, mais dénaturé les j impressions que ces objets eux-mêmes doivent produire.
Il est donc, j'ose le dire, nécessaire, pour s'habituer à sentir et peindre juste la nature, de revenir à l'étude des anciens. Rien surtout n'est plus indispensable en médecine; car s'il est une science
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dont les dogmes doivent se fonder principalement sur l'observation, c'est la médecine, sans doute. Or, l'on peut assurer que les Pythagore, les Aristote , les Épicure , les Théopliraste , n'ont pas eu plus de ce génie dont les anciens nous paraissent offrir les véritables modèles, qu'Hippocrate , A'rétée et quelques autres en ont déployé dans les ouvrages qui nous restent d'eux.
Quand je parle ici des anciens, vous devez vous apercevoir que j'entends surtout les Grecs. En effet, quoique les Latins se soient distingués dans plusieurs genres de littérature, quoique même ils aient conservé beaucoup du caractère de leurs maîtres et de leurs modèles, ils méritent à peine d'être comptés dans les sciences et dans les arts. L'Histoire naturelle de Pline, où l'on trouve de la grandeur dans les vues et de la magnificence dans le style, ne fait pas elle-même exception : c'est un recueil sans choix et sans critique, qui semble n'être, sous le rapport de la science, qué l'ouvrage de la patience et d'un labeur opiniâtre. Il ne reste pas un seul grand monument de ces anciennes époques exécuté par des artistes romains, pas une statue , pas un édifice , pas le souvenir d'un seul tableau distingué. Les peintres, les sculpteurs, les architectes, venaient à Rome de la Grèce; et quand Jules César vouhit réformer le calendrier, il fut
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obligé d'appeler des géomètres et des astronomes d'Alexandrie : il n'y avait dans la capitale du monde personne qui connût tant soit peu l'état du ciel, qui fïit capable des plus simples calculs. Et, pour ce qui regarde notre art, vous savez que les médecins les plus célèbres de Rome étaient des Grecs : Asclépiade, Thémison, Thessalus, Moschion, vinrent successivement des diverses parties de la Grèce chercher fortune dans une ville qui réunissait alors, non-seulement tous les trésors de l'univers, mais aussi la plupart des grands moyens d'instruction, que les généraux de la république avaient enlevés aux vaincus, avec leurs lois et leur liberté. Le célèbre Galien, digne sans doute d'occuper une des premières places parmi les créateurs de la médecine , Galien , qui eut l'avantage de veiller à la conservation du vertueux Marc-Aurèle, était né dans l'Asie Mineure; il avait été élevé dans les écoles grecques. Et si l'on voulait citer Celse, comme une preuve que les Latins ont aussi cultivé l'art de guérir avec succès, qu'ils en ont perfectionné la pratique, et surtout exposé les dogmes avec beaucoup de savoir, d'ordre et d'élégance, nous répondrions que Celse mérite véritablement toute sa gloire, mais qu'il est le seul médecin romain dont le nom puisse être compté; que d'ailleurs il n'a fait le plus souvent
que copier Hippocrate : et, dans les faits qu'il rapporte ou dans les traitements qu'il propose, il a si peu le caractère original et inventeur, que quelques modernes ont mis en question s'il avait jamais pratiqué lui-même, et s'il était autre chose qu'un rédacteur ingénieux, méthodique, et un excellent écrivain.
Ainsi donc, pour revenir à notre proposition, c'est surtout chez les Grecs qu'on retrouve au degré le plus éminent, et dans tous les genres, cette contemplation assidue et cette fidèle reproduction des procédés de la nature. Savants, philosophes, poètes, orateurs, artistes, tous présentent à cet égard un caractère commun , qu'il ne faut pas beaucoup d'attention pour reconnaître ; et quand on veut étudier l'art de démêler et de saisir ce qui tient essentiellement aux formes générales ou à la marche constante des choses, de retracer chaque objet dans un dessin et avec des couleurs d'une égale vérité pour tous les pays et pour tous les siècles, de réveiller une grande quantité d'impressions accessoires, par la manière de choisir et d'associer les impressions principales , c'est les génies de cette heureuse et grande époque qu'il faut consulter, qu'il faut méditer, dont il faut commencer par imiter la manière, pour pouvoir se placer à côté d'eux , et parvenir à les surpasser quelquefois.
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En lisant Hippocrate, on s'aperçoit bientôt que les écrits qui portent son nom ne sont pas tous sortis de la même main : la charlatanerie des disciples de son école et l'avidité des copistes lui ont fait attribuer beaucoup de choses tout-à-fait ridicules ; il y a même des interpolations manifestes dans ses meilleures productions, et si on le jugeait sur cet ensemble incohérent, sans distinguer, au moyen d'une saine critique, ce qui est de lui de ce qui n'en est pas, on se ferait des idées fort contradictoires de son caractère d'esprit et du mérite de ses travaux. Mais les ouvrages qui portent véritablement son empreinte se font remarquer par tous les grands traits du génie : vous y reconnaissez à l'instant un homme qui voit de haut et de loin, et qui cependant voit avec finesse, qui considère toujours les objets en grand, et qui ne néglige jamais aucun détail essentiel : un écrivain plein de bon sens, de précision, de force, de simplicité, de couleur; qui conçoit avec une raison sévère, exécute avec une imagination forte , embellit avec les teintes douces et naïves d'une ame sensible autant que droite. C'est particulièrement dans les descriptions des maladies qu'il excelle : il n'a jamais troublé la nature par les tiraillements d'un traitement tumultueux; il n'a jamais été détourné par de vaines hypothèses de voir ce qui était, ou con-
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(luit à voir ce qiii n'était pas. Son unique but est de contempler et de peindre : aussi ses tableaux vous transportent-ils véritablement au lit des malades; et c'est peiit-étre les seuls qu'on reconnaisse au premier coup d'œil, lorsque de la lecture on passe à l'observation.
Mais Hipp'ocrate n'a pas été seulement un grand observateur, un grand peintre; il n'a pas seulement rassemblé les faits les plus instructifs, et caractérisé leurs circonstances les plus remarquables par des traits ineffaçables et frappants : il a su, de plus, en tirer de grands résultats, c'est-à-dire apercevoir et fixer les rapports généraux de tous ces faits épars, rapports qui doivent tout à la fois être évidents à la simple exposition, et féconds en applications utiles dans le détail de la pratique; rap- . ports que chacun s'étonne de n'avoir pas trouvés soi-même, mais qui cependant paraissent cachés comme à dessein par la nature dans la multiplicité, dans la variété, dans la confusion des phénomènes. Cette opération , lorsqu'elle s'applique à un grand ensemble d'objets , constitue ce qu'il y a de plus éminent dans chaque partie de la science ; et l'art de l'exécuter d'une manière également facile et sûre est l'apanage exclusif, ou forme le caractère des esprits supérieurs; c'est proprement le génie lui-même de l'invention. Or, citoyens, vous n'au- 5. . 8
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rez pas de peine à reconnaître qu'il anime tous les écrits d'IIippocrate, qu'il s'y trouve peut-être dans le dernier degré de perfection dont il est susceptible. Il s'y trouve, dis-je, d'abord implicitement : car toutes ses règles peuvent se tirer du rapprochement des parties descriptives et des parties dogmatiques dont ils sont composés; ces règles {)euvent résulter, par exemple, de la comparaison des épidémies avec les vues générales qui les accompagnent, et, mieux encore, avec les livres des aphorismes, des pronostics, etc. , à l'égard desquels les observations particulières, répandues dans tous les autres, doivent être considérées comme des espèces de pièces justificatives. J'ose dire que cette considération suffirait seule pour faire voir qu'Hippocrate a connu tout l'artifice des procédés de l'esprit, que les méthodes les plus sûres de raisonnement lui étaient familières , qu'il savait en faire l'application aux objets les plus vastes et les plus compliqués : mais il nous a laissé lui-même la preuve que cette connaissance n'était pas chez lui simplement un heureux instinct, une inspiration secrète du génie. La manière dont nos idées se forment, les causes les plus ordinaires de nos erreurs , les moyens que nous avons de nous en garantir, la marche générale qu'il faut suivre pour découvrir les vérités et les rendre fécondes, tous
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ces points, dis-je, qui forment la base de la philosophie rationnelle, sont exposés dans divers endroits de ses écrits avec beaucoup d'évidence et de précision. Lorsqu'il combat les dogmes de l'école de Cnide , il montre pourquoi , tantôt en déduisant leurs règles d'un nombre insuffisant de faits, tantôt en laissant les faits épars et sans lien commun, les maîtres de cette école n'avaient dû jamais arriver à des résultats solides, étendus, utiles à la pratique, dignes en un mot de l'importance de l'art. Dans les Trapayyeltat, il attribue bien plus distinctement encore qu'Aristote la production de nos idées à la perception et à la combinaison des impressions reçues par les sens; et, tandis que le philosophe se contente d'énoncer un axiome dont sûrement il était loin de pouvoir donner l'explication systématique, le médecin entre dans les détails; il fait une histoire, il trace un tableau. La méthode générale des sciences se trouve donc explicitement chez ce dernier : ce n'est pas assez d'en avoir appliqué savamment les règles, il les expose, en les rapprochant des sources dont elles découlent, en les comparant, soit avec nos facultés, soit avec nos besoins.
Sans doute , citoyens , tous les motifs dont je viens de rendre compte sont plus que suffisants pour faire sentir l'utilité réelle qu'on peut retirer
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de l'étucte des anciens en général, et de celle d'Hippocrate en particulier. Mais il en est un autre qui démontre plus évidemment encore, s'il est possible, la nécessité de revenir à cette étude.
Parle sentiment même de sa faiblesse, l'esprit humain est porté à lier entre elles toutes ses connaissances , à les rapporter les unes aux autres : sans cela , la mémoire n'aurait, pour ainsi dire , aucun point d'appui, et les idées ne se seconderaient point mutuellement. Il y a donc de grands avantages à cette disposition; mais elle entraîne aussi plusieurs notables inconvénients. Lorsque les anciens commencèrent à mettre en ordre les matériaux des sciences naissantes j ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'elles sont toutes unies par des relations dont chaque découverte fait sentir de mieux en mieux l'importance et l'étendue. Ce sont des écrivains d'une époque assez reculée qui les premiers ont établi que toutes les sciences et tous les arts ne forment qu'un ensemble , et , pris séparément, ne sont que des parties d'un même édifice. Cette vérité paraît les avoir frappés d'étonnement et d'admiration : cependant rien n'est plus simple; car toutes les branches de l'industrie humaine étant relatives à l'homme , ont une analogie nécessaire avec ses facultés et ses besoins; il les acquiert par les mêmes instruments , il les
applique à des usages analogues, ou plutôt, en dernier résultat, à un seul, l'augmentation des jouissances ou la satisfaction du besoin général de sentir et d'être. Les anciens avaient donc remarqué ces relations de toutes les parties de nos travaux , et ils avaient cru pouvoir s'en servir utilement, pour transporter les idées de chaque art ou de chaque science dans la science ou dans l'art avec lequel ses correspondances paraissaient le plus intimes et le plus multipliées. Cependant ils commirent à cet égard quelques erreurs, qui depuis ont continué de pousser l'esprit humain dans de très-fausses routes; car les modernes, dont le génie entreprenant a du reste, sous ce rapport, obtenu quelques heureux succès, ont porté bien plus loin encore l'abus d'une pratique si difficile à retenir dans de justes bornes; et c'est surtout dans la médecine qu'elle a produit des effets bien pernicieux.
Hippocrate a relevé, avec autant de sagacité que de sagesse , l'emploi vicieux qu'on avait fait dans notre art des connaissances philosophiques, ou plutôt de la mauvaise physique de son temps; car, en rejetant de la médecine des idées qui ne s'y rapportent pas, il prétendait avec raison y transporter la véritable philosophie. Parmi les modernes, Bacon est le premier qui ait senti bien
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distinctement cette nécessité de tirer les dogmes médicaux de la seule considération du corps vivant, et d'en écarter ce qui ne tient qu'à des sciences étrangères; il en fait une régie fondamentale, sans laquelle il regarde comme impossible que la pratique fasse de véritables progrès, et comme bien difficile qu'elle ne donne pas dans tous les écarts des systèmes dominants. Au commencement du siècle, Baglivi , justement célèbre par son savoir et par son éloquence , a rappelé fréquemment dans ses leçons et dans ses écrits cette grande maxime; et, quoiqu'il ne lui soit pas toujours lui-même resté fidèle , il paraît en avoir senti toute l'importance. Staahl, surtout, et Vanhelmont ont voulu, sous des noms peut-être mal choisis , rendre à la nature vitale^ à Vimpetum faciens d'Hippocrate , son empire usurpé. Enfin, de célèbres professeurs de Montpellier ont développé ces mêmes principes avec plus de soin encore, dans divers ouvrages originaux et profonds, destinés à combattre les hypothèses les plus accréditées. En effet, les désordres funestes où l'application des doctrines hydrauliques , mécaniques , chimiques , ont successivement entraîné l'art de guérir, méritaient bien' qu'on s'élevât avec force contre cet abus ; qu'on s'efforçât de resserrer plus particulièrement la pratique dans ses limites naturel-
les, de la ramener aux seules sources où elle puisse venir puiser avec confiance, à la comparaison de la maladie et de la santé , à l'observation des phénomènes qui caractérisent chaque maladie, à l'étude des effets produits par chaque traitement. Mais, malgré les efforts de plusieurs hommes de génie, le mal n'est pas entièrement réparé. La disposition qui peut le faire renaître subsiste toujours : de nouvelles fausses théories , dépendantes du même genre d'erreur, nous menacent encore; et, quoique les progrès de la chimie commencent à faire espérer qu'il sera possible d'introduire quelques-unes de ses vues dans la physiologie, peut-être même dans la pratique, nous devons être fort en. garde contre les raisonnements les plus spécieux dont on peut les appuyer; enfin, cette introduction ne doit se faire que par le génie de l'observation.
Toutes sortes de motifs vous invitent donc, citoyens , à vous pénétrer, à vous nourrir de l'étude des anciens , ces profonds , ces fidèles observateurs, dont les écrits conservent partout l'empreinte forte et naïve de la nature ; et, pour vous rendre, du moins autant qu'il est en moi, cette étude plus facile et plus profitable, je me propose de parcourir avec vous quelques morceaux choisis de celui d'entre eux que tous les siècles ont
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unjininienaent regardé comme le créateur , ou plutôt comme le génie de la médecine. Des généralités sur Hippocrate et sur ses ouvrages formeront, en quelque sorte , les prolégomènes de ces leçons. Nous expliquerons ensuite les aphorismes et les pronostics; et, si le temps nous le permet, nous entamerons les épidémies; toutes les vérités utiles, toutes les vues de pratique pouvant, comme nous l'avons dit, être facilement ramenées aux vues et aux vérités énoncées par Hippocrate. Si l'on voulait se laisser aller aux détails, un commentaire complet des aphorismes remplirait seul tout le temps du cours : mais mon intention est de n'arrêter vos regards que sur les points les plus importants, sur ceux autour desquels viennent se ranger les différentes particularités de l'art, et qui, si l'on peut parler ainsi, s'élevant de distance en distance , comme les cimes d'une même chaîne de montagnes , comme des sommités indicatrices, y tracent au voyageur sa véritable route. Tel est, en effet, l'objet précis des leçons de perfectionnement. Enfin, pour tâcher de le mieux atteindre , nous terminerons par des considérations généi^ales sur les réformes qu'exigent l'étude et la pratique de la médecine ; considérations dans lesquelles nous essaierons de faire voir comment on doit appliquer à cette
science les méthodes analytiques. Car, à la vue des progrès rapides de la chimie , depuis qu'elle est soumise à l'exactitude de leurs procédés, il n'est plus permis aux vrais médecins de rester indifférents à cet égard. L'étendue , la multiplicité , la variété des objets que leur art embrasse, le caractère mobile et trop souvent ambigu de ceux qui en forment la base , les dégoûts et les difficultés sans nombre qui s'y rencontrent à chaque pas, exigent qu'on s'occupe bien sérieusement des moyens de le simplifier, d'assurer sa marche , de préparer d'avance ce moment heureux , où toutes ses parties pourront être réunies dans de véritables éléments, où tous ses dogmes se déduiront les uns des autres, dans un ensemble et suivant un ordre régulier.
Citoyens , vous me permettrez aussi de vous entretenir des devoirs sacrés de notre profession.
C'est bien assurément la vue la plus méprisable et la plus fausse d'un jugement corrompu, que de considérer l'immoralité çomme pouvant jamais conduire à des succès véritables. L'immoralité n'est évidemment qu'une suite de paralogismes ; et quand les sentiments d'un cœur pur et droit, qui s'associe par des sympathies vives aux sentiments et à l'utilité des autres hommes, ne nous attacheraient pas spontanément à la vertu ,
la seule considération de notre intérêt personnel, les calculs les plus froids et les plus égoïstes suffiraient pour nous y ramener. Cette vérité, bien loin d'être affaiblie par la vue des désordres qui régnent dans le monde , des triomphes passagers du crime , des malheurs qu'éprouvent souvent les gens de bien , acquiert une nouvelle force par ^observation bien refléchie du cours des choses humaines. Je ne parle pas seulement des consolations intérieures qui restent toujours à la vertu, et qui peuvent facilement lui tenir lieu de tout. Mais toutes les probabilités de succès , de bonheur réel, sont en sa faveur, lorsqu'elle est éclairée par les lumières de la sagesse. Car, sans doute , ces lùmières lui sont indispensables ; elles en font même partie. La morale est une science dont il faut étudier les principes; et c'est, quoiqu'en disent les apologistes de l'ignorance, un art qu'on pratique fort mal, sans l'avoir appris. Dans des rapports sociaux très-simples , il est simple comme eux; mais, à mesure que les rapports se compliquent, cet art se complique également dans toutes les situations. Il faut connaître ses devoirs pour les remplir, et le premier de tous est d'éclairer sa conscience.
Or, citoyens, peut-être n'est-il aucune profession dans la société dont les devoirs soient plus
cteiicliis, plus variés, plus délicats que ceux du médecin : peut-être n'en est-il aucune où l'homme vertueux ait plus besoin de se tracer d'avance un plan invariable de conduite, de raisonner tous les cas dans lesquels il peut se rencontrer, de diriger ses démarches d'après des règles sûres, auxquelles il puisse en rapporter tous les détails.
Sous quelques rapports , la profession du médécin est une espèce de sacerdoce; sous d'autres, c'est une vraie magistrature; et, comme dans les objets de ses travaux il ne s'agit de rien moins que la vie des hommes, son devoir de dire toutes les vérités utiles, de n'en altérer aucune, de donner à son esprit toute la perfection dont il est susceptible, prend un caractère si sévère et si imposant, que la plus légère violation, le plus léger oubli, la moindre négligence de sa part, a toujours quelque chose de criminel.
On peut considérer le médecin par rapport à ses malades, par rapport à la société tout entière, par rapport à la science. Il doit à ses malades tous les soins et toutes les consolations. C'est peu qu'il sache médicamenter ; il faut qu'il sache guérir, et pour cela il n'a pas moins besoin de connaître les effets des impressions morales extérieures que ceux des remèdes et des aliments. Il faut qu'il soit initié dans tous les secrets du cœur humain,
et qu'il entende ce grand art d'y remuer à propos les fibres de l'espérance, et de porter le calme dans une imagination troublée.
Le médecin doit à la société la communication franche et généreuse de toutes ses découvertes, l'emploi sage et patriotique de ses talents, et de tous les moyens d'influence que sa profession lui donne. Car, en pénétrant dans l'intérieur des ames , en s'associant , par l'empire d'une douce confiance, aux pensées et aux sentiments des familles entières, combien ne peut-il point combattre de préjugés nuisibles? combien ne peutil point répandre d'utiles vérités ? Dans certaines occasions , cette influence , qui tient à la nature de son ministère, peut avoir des effets généraux trèsétendus, peut devenir une véritable puissance publique.
Enfin, comme nous venons de le dire, ses devoirs envers la science ont un caractère religieux et sacré. L'amour de la vérité ne doit pas être pour lui seulement un penchant, une habitude : il doit être une passion ; il doit avoir d'une passion véritable l'activité , les sollicitudes , les scrupules; et sans doute aussi le médecin vertueux ne peut négliger l'étude des moyens par lesquels la vérité se découvre , pas plus que la déguiser ou la taire, lorsqu'il croit la posséder.
Sous ces trois points de vue , Hippocrate pourra nous servir encore de modèle. Nous le verrons passant les jours et les nuits au lit de ses malades , leur prodiguant les soins de la plus tendre humanité, étudiant avec attention ce qui, dans les discours du médecin, peut leur inspirer le plus de confiance et d'espoir; ne négligeant pas même d'agir utilement sur les imaginations, par les habitudes de sa physionomie , par sa démarche, par le caractère de ses vêtements.
Nous le verrons attaquant les préjugés sans •emportement, mais avec une constance inaltérable , ouvrant libéralement à ses disciples tous les trésors de la science; consignant dans ses écrits non-seulement tout ce qu'il sait d'utile dans son art, mais toutes les vues que sa longue expérience et ses voyages lui ont suggérées touchant la morale et le gouvernement ; déployant dans une peste cruelle qui ravagea la Grèce le dévouement d'un grand citoyen , aussi-bien que les resources d'un médecin consommé; refusant les richesses et les honneurs qui lui étaient offerts au nom du grand roi, pour ne point aller servir les ennemis de son pays et de la liberté.
Nous le verrons enfin si pénétré de l'importance de son ministère, si rempli de ce saint amour de la vérité qui peut seul en rendre les
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fonctions utiles et respectables, qu'il n'oublie point de relever ses propres erreurs, et qu'en rendant compte de ses succès , on voit qu'il le fait uniquement pour plus d'exactitude, sans s'arrêter jamais à ce qui ne servirait qu'à faire valoir l'habileté de ses traitements.
Aussi ce grand homme, comblé de tous les témoignages de reconnaissance que lui prodigua l'enthousiasme public, fut encore plus respecté qu'admiré , fut couvert des bénédictions de l'indigence et du malheur encore plus que des applaudissements du puissant et du riche, des villes et des nations. Il fut vertueux et sage, il fut heureux , dans la douce activité d'une vie bienfaisante; et, loin des passions funestes qui rongent les hommes, il conserva jusques à l'âge le plus avancé toute la fermeté d'une constitution robuste, toute la vigueur d'un esprit droit et sain; et sa vieillesse vénérable s'éteignit paisiblement, au milieu de ces heureux souvenirs d'un siècle presque entier employé sans relâche au service de sa patrie et de l'humanité.
Sans doute, citoyens, il n'appartient pas à tout le monde d'égaler le génie et la gloire d'Hippocrate : mais c'est en suivant ses traces qu'on peut espérer de se rapprocher de lui ; et quant à ses vertus, il n'est personne qui ne puisse prétendre
à les imiter. Prenons-le donc pour notre modèle; et si les grands succès qui flattent l'amour-propre nous échappent, soyons sûrs que du moins les succès plus modestes qui satisfont un esprit bien fait, qui touchent un cœur sensible et pur, ne sauraient nous manquer. I;a bienveillance des autres hommes, la satisfaction intérieure, une vie heureuse, en un mot, n'accompagnent pas toujours la gloire : mais une vie heureuse est inséparable de la sagesse et de la vertu.
DISCOURS