‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · POUR · texte numérisé non relu

POUR

LE COuRS SUR HIPPOCRATE.

Citoyens ,

Nous avons rempli la tâche que nous nous étions prescrite : notre cours est terminé.

Son plan présentait deux objets principaux : d'abord, nous devions parcourir les livres d'Hippocrate qui contiennent le résumé succinct de sa doctrine; nous devions en étudier l'esprit, les examiner avec toute l'attention que l'importance du sujet exige, les commenter au besoin , et rapporter à ces bases fondamentales les principes généraux dont l'observation et l'expérience des siècles ont successivement enrichi l'art de ffuérir.

Nous devions, en second lieu, porter nos regards sur les réformes dont cet art est encore sus-

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ceptible; chercher dans sa nature et dans son but les moyens de donner à ses progrès une marche plus constante, plus uniforme, plus régulière; tâcher, en un mot, de découvrir comment il convient d'y faire l'application des méthodes philosophiques perfectionnées; car ces méthodes, qui ne sont que les résultats des réflexions faites par les hommes les plus attentifs et les plus clairvoyants, sur les procédés de l'esprit dans l'étude ou dans la pratique des sciences, jettent à leur tour sur ces sciences elles-mêmes un jour tout nouveau, et nous mettent en état d'y rendre tous nos pas également rapides et sûrs.

Tels sont, citoyens, les sujets des lectures que nous avons faites -ensemble , et des observations que ces lectures nous ont fournies. La séance d'aujourd'hui sera consacrée à nous entretenir des devoirs du médecin.

Je ne fais point difficulté de reconnaître que, durant ce cours, dont plusieurs circonstances ont dû nécessairement affaiblir l'intérêt, l'importance de la matière et la sagacité des auditeurs a plus fait que le talent de celui qui avait la parole au milieu d'eux. En vous ramenant sur les parties les plus essentielles de nos études, je n'ai guère pu que vous retracer des idées qni vous sont familières; en vous parlant des sentiments profonds

et des habitudes éclairées de morale qui' doivent diriger tous les détails de notre conduite, je ne ferai que vous rendre compte de ce que vous avez senti, de ce que vous avez pensé. Mais, citoyens, il est utile, il est peut-être même nécessaire de faire de temps en temps la revue de ses idées les plus saines, de ses affections les plus généreuses, afin de les épurer et de les perfectionner encore, si cela se peut; afin surtout de ne point les laisser oisives, d'apprendre à l'es porter de plus en plus dans tous les actes de la vie , et d*en rendre les fruits usuels et journaliers.

Vous êtes dans cet âge heureux où tous les sentiments sont élevés et purs, où le bon sens conserve toute sa rectitude, où la vue trop continuelle des vices de la société n'a pas encore altéré dans l'ame le goût délicat de l'honnête et du bon; et les leçons d'une fausse sagesse, les maximes corrompues d'une fausse expérience, n'ont pu fausser encore votre jugement. Mais bientôt vous allez être jetés au milieu des scènes tumultueuses de la vie sociale; vous allez vous trouver aux prises avec vos propres passions et avec celles d'autrui, avec les sophismes des hommes et des choses, avec ces apparences mensongères dont l'hypocrisie publique couvre le cours ordinaire des affaires et des événements : apparences qui

tourmentent leurs dupes, et dépravent ceux qui ne les ont dévoilées qu'à demi. C'est le moment de vous préparer à cette lutte, d'autant plus périlleuse pour chaque individu, qu'il en connaît et qu'il en sent moins le danger; c'est le moment de fortifier les inspirations du naturel, ou les premières habitudes d'un âge étranger aux intérêts corrupteurs, par tout ce que les lumières d'une raison éclairée et d'une expérience véritable peuvent leur prêter de puissance et de solidité. Quand on s'y prend plus tard , l'on risque beaucoup de vieillir avec ses vices ou ses défauts, comme avec ses erreurs ; souvent même le pli survit aux mauvais raisonnements qui Font fait prendre, et le jugement se redresse sans que la conduite s'épure: situation cruelle, qui ne promet qu'une vie d'angoisses, par la connaissance du bien et par le sentiment de l'inaptitude à le suivre, et où l'ame flotte sans cesse entre les fautes et les remords.

Les rapports moraux se fondant sur une certaine communauté d'idées et de sentiments, ils ne peuvent avoir heu qu'entre des créatures sensibles et capables de partager les affections les unes des autres. Ils sont d'autant plus étendus que les natures sont plus rapprochées , ou que les besoins et les facultés se ressemblent davantage, et surtout que la faculté de sympathie se trouve plus

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vive et plus forte. Il y a donc des rapports moraux chez toutes les espèces sensibles ; il s'en établit entre les différentes espèces, du moment qu'elles se rapprochent et peuvent influer sur le sort les unes des autres ; et s'il en est une qui soit douée au plus haut degré de cette aptitude à sentir et à vivre dans autrui, que la durée de son enfance et la nature de ses besoins condamnent à un état de faiblesse relative presque continuel, mais qui soit pourtant organisée de manière que la vie sociale puisse augmenter indéfiniment ses forces et ses moyens de jouissance , c'est pour elle que les rapports moraux créeront véritablement un nouveau monde bien plus illimité que le monde physique, un monde dont les notions exactes ou fausses influeront bien plus encore sur son bonheur. Tel est l'homme; tel est cet être éminemment sensible par sa nature, éminemment susceptible de partager les affections ou les pensées de tout ce qui l'entoure , et d'imiter les actes dont il est le témoin : car en effet voilà les sources primitives de sa moralité, les principes de sa sociabilité , les causes naturelles de sa perfectibilité indéfinie. Faible et nu dans l'isolement, à peine capable de pourvoir à ses plus grossiers , à ses plus pressants besoins, du moment qu'il se réunit à ses semblables , qu'il met ses moyens en commun ,

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qu'il s'identifie avec d'autres ames et d'autres volontés , son être se multiplie , ses forces augmentent dans une progression indéterminée et continue : il embrasse et conquiert la nature; il vit par le sentiment et la pensée dans tous les espaces et dans tous les temps.

Mais il ne suffit pas que des rapports moraux existent entre des créatures semblables , pour qu'elles attachent elles-mêmes une idée de moralité à leurs actions réciproques : la moralité n'a lieu que par le sentiment de la volonté et du pouvoir de la mettre en exécution. Il faut sentir qu'on veut et qu'on peut , pour penser qu'on fait bien ou mal ; il faut supposer dans les autres la même volonté et le même pouvoir, pour leur assigner ini caractère de dépravation ou de bonté. C'est donc dans la volonté sentie en nous, ou reconnue dans autrui par ses signes propres, que consiste pour nous la moralité des actions humaines. La volonté est ce qu'il y a de plus indépendant , de plus pur, de plus précieux dans l'homme : c'est l'homme lui-même; c'est ce que nous donnons quand nous n'avons rien à refuser; c'est ce que nous sommes le plus jaloux de conquérir; et les personnes que l'expérience et la réflexion ont le plus dégoûtées de toute espèce de puissance sont toujours touchées de celle qui s'exerce sur les cœurs.

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Retenus dans le sein de la famille par la lon^ gueur de leur enfance, et dans le sein d'une société plus étendue par le sentiment de la faiblesse et des besoins, les hommes ne peuvent trouver de sécurité, de repos, de jouissances étendues et durables que dans leur réunion et dans le concert de leurs efforts pour l'intérêt commun. Mais, d'ailleurs , attirés vers leurs semblables par le puissant ressort de la sympathie, leurs plaisirs les plus doux sont liés à cette existence réciproque; et le plus grand bonheur dont notre nature soit susceptible, est sans doute de le placer dans le bonheur d'autrui. Or , voilà ce qui fait qu'indépendamment du calcul grossier des besoins , la morale et la vertu s'appuient immédiatement sur l'intérêt personnel.

Du moment donc que des êtres qui doivent faire route commune dans la vie se rapprochent, du moment que leur existence se confond , il s'établit entre eux des rapports infiniment étendus. La connaissance exacte de ces ra[)ports, et l'art de les régler dans l'intérêt de tous et de chacun, est ce qui constitue la morale ; en d'autres termes, la morale est la science du bonheur.

De la considération de ces liens qui unissent les hommes entre eux , les morahstes ont tiré cette formule générale , également applicable à tous les individuset à toutes les circonstances : Fais à autrui ce

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que tu veux qu'il te soit fait. Effectivement, il est évident, d'une part, que chacun ayant toujours besoin des autres , ne peut cependant compter sur leur secours, qu'autant qu'il leur aura prodigué le sien dans l'occasion, ou du moins qu'ils auront reconnu dans lui l'intention formelle et constante de le faire. Ainsi donc, être pour nos semblables ce que nous désirons qu'ils soient pour nous, voilà notre intérêt le plus direct et le plus matériel. Mais, d'autre part, comme, dans le silence des passions aveugles et dans l'oubli raisonné des mauvaises habitudes, nous sentons bien distinctement que notre faculté de sympathie, nous associant au bien ou au mal dont nous sommes les témoins , fait retomber sur nous celui dont nous sommes les auteurs , il est encore plus évident qu'en travaillant pour les autres, nous travaillons pour nous-mêmes; qu'en étant vertueux, nous ne sommes que sages et bien avisés. Je n'entrerai pas dans de plus grands détails sur cette vérité fondamentale, que le sentiment proclame, et que la raison et l'observation démontrent ; mais il est temps enfin de la mettre à la place de ces vains échafaudages sur lesquels on a voulu fonder la morale. Après l'avoir fait passer dans tous les esprits par la conviction, il faut surtout la ftiire passer dans la pratique de la vie par les habitudes, et notarpment par la plus

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nécessaire de toutes, celle de soumettre chaque détail de sa conduite à la direction d'un sens éclairé, toujours conforme aux inspirations d'un cœur généreux.

Ainsi donc, je le répète, en sa qualité d'être faible, l'homme a besoin de ses semblables; en sa qualité d'être sympathique, il a besoin d'exister dans eux; et de là tous les rapports moraux.

Vous voyez, citoyens, que ces rapports découlent directement de notre nature ou de notre organisation; et sûrement, pour peu qu'on y réfléchisse , l'on voit bien qu'ils ne sauraient découler d'ailleurs. On peut donner des motifs accessoires aux actions vertueuses ; mais on ne peut établir solidement la vertu que sur cette base : elle seule est éternelle comme la nature ; elle ne change pas avec les temps, les lieux, les opinions ; et si la volonté de cette puissance inconnue qui gouverne l'univers daigne se manifester à nous, ce ne pe^it être que par les lois auxquelles il est soumis.

Les règles générales de la morale sont donc im^ muables comme la nature de l'homme auquel elles se rapportent; mais, pour s'appliquer à la pratique, elles ont besoin d'être subordonnées à la connaissance exacte de chaque circonstance particulière. Cette connaissance est elle-même une partie de la morale : elle en est la partie la plus étendue et

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la plus compliquée; et c'est elle surtout qui distingue l'homme vertueux, éclairé, de l'homme bon , mais ignorant , qui , dans les cas un peu difficiles, peut devenir fort immoral par l'effet même de sa bonté.

Prenons le principe dont nous avons reconnu l'évidence générale : Fais à autrui ce que tu veux qui te soit fait. Entre particuliers dont les rapports sont simples , son application ne présente point d'embarras ; un peu de réflexion et quelques retours sur soi-même suffisent. Mais supposons un magistrat chargé de fonctions publiques importantes : va-t-il se conduire d'après le texte direct et littéral du principe ? Il ne refusera donc aucune des demandes qui lui seront faites; car s'il était au nombre des demandeurs, il voudrait être écouté favorablement; et s'il se met véritablement à la place de chacun d'eux, quel moyen de refuser? Certaines personnes, encore imbues du machiavélisme des vieux gouvernements , répondront peutêtre que la morale ])articulière et la morale publique ne sont pas les mêmes ; que ce sont deux sciences à part; que chacune a ses bases et ses règles : il est peu de mauvais raisonnements qui aient fait autant de mal à l'humanité, que cette maxime corrompue. Non , citoyens, la moFale publique n'est pas différente de la morale particu-

lière : elle n'a pas d'autres bases et d'antres règles; mais elle embrasse des rapports plus vastes, et l'application de ses règles exige un autre genre et un bien plus grand nombre de considérations. Les actions d'un homme public appartiennent à la société : lorsqu'il agit , il doit se mettre à la place de la société tout entière; il doit vouloir et faire ce que cet être collectif lui dicterait s'il avait une voix : en un mot, il doit être juste, car la justice et l'utilité publique ne sont qu'une seule et même cliose. Si même nous voulions pousser plus loin nos exemples, nous verrions qu'il j a des cas où l'intérêt le plus évident en apparence, non-seulement de quelques individus, mais de tout un peuple , doit être sacrifié courageusement à l'intérêt plus sacré du genre humain.

Mais ce qui précède suffit pour montrer que les circonstances peuvent changer beaucoup, sinon l'essence, du moins le caractère accidentel ou les nuances des rapports, et que, par conséquent, l'application pratique des principes généraux exige qu'on se fasse des règles particulières pour chaque cas, ou pour chaque ensemble de circonstances véritablement différentes. Ajoutons que les places éminentes de la société, les grandes magistratures, en un mot, les fonctions publiques, ne sont pas les seules qui changent ainsi le caractère des rap-

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ports, et que la nature des travaux propres à certaines professions particulières impose à ceux qui les exercent des devoirs ou plus étendus ou plus sévères, et même quelquefois des devoirs entièrement nouveaux. Ceci nous fait rentrer directement dans notre sujet.

Parmi les magistratures, celles dont la fonction est de prononcer sur la vie des citoyens, sont incontestablement les plus augustes, mais en même temps les plus redoutables. Parmi les sciences, celles qui touchent à beaucoup d'autres sciences collatérales, et dont l'étude exige, pour ainsi dire, qu'on parcoure et qu'on embrasse le monde physique et moral, offrent sans doute le plus de dif fîcultés: elles ne paraissent guère pouvoir être cultivées avec fruit que par des esprits éminents; elles ne peuvent faire de véritables progrès qu'entre les mains du génie. Parmi les arts, ceux dont la pratique s'appuie sur les nuances fugitives des objets qu'ils considèrent, qui se dirigent d'après des calculs de probabilités difficiles à réduire en formules rigoureuses et constantes , appartiennent tout entiers au talent, et rien ne peut l'y remplacer. Enfin, parmi les professions, celles qui ne sauraient être soumises à la censure du public , attendu que presque personne n'en est juge compétent, où, par conséquent, il faut que celui qui les

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exerce se surveille et se juge sans cesse lui-même; celles surtout qui , provoquant tous les genres de confiance , le rendent souvent dépositaire des secrets des familles, l'introduisent dans l'intérieur des ames et des affaires , et dont la considération peut s'accroître beaucoup de la crédulité particulière ou publique; ces professions, dis-je, demandent une conscience très-délicate , une grande habitude de compter avec son propre cœur.

Citoyens, la médecine réunit toutes ces qualités; elle est environnée de toutes ces circonstances épineuses. Ses travaux et ses devoirs sont également difficiles et sacrés.

Dans notre première séance , nous avons dit que ces devoirs sont relatifs à la science elle-même, aux malades, à la société : nous allons les considérer sous ces trois points de vue.

Vous n'avez point oublié qu'Hippocrate ouvre son livre des Aphorismes par ces paroles remarquables : La vie est courte; l'art est long. Sans doute, la vie de l'homme est courte, mais elle l'est également par rapport à tous les objets de ses connaissances et de ses besoins. Capable de s'identifier, en quelque sorte, avec toute la nature, par l'extrême étendue de sa sensibilité, poussé surtout d'impressions en impressions par le premier de ses besoins, celui de sentir, les relations de l'homme

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avec les êtres extérieurs augmentent et se compliquent de moment en moment : la sphère de son existence n'est plus resserrée dans l'espace étroit qu'il occupe; elle comprend, en quelque sorte, le réel et le possible. Or, à mesure que les points par lesquels il peut sentir se multiplient, ceux par lesquels il peut souffrir se multiplient dans la même proportion ; ses passions s'étendent et s'exaltent dans une proportion plus grande encore; et comme nos relations avec les divers objets ne peuvent être pour nous une source de véritables jouissances , qu'autant qu'elles sont fondées sur des notions exactes, comme elles deviennent même sans cela des causes inévitables de peines et de malheurs, le besoin de connaître augmente avec tous les autres. Enfin , les passions marchant toujours plus vite que l'intelligence et la raison,] le temps pour apprendre est toujours nécessairement trop court : il l'est même pour les objets de nos recherches les plus simples en apparence ; car un esprit vaste sait bientôt les agrandir et multiplier leurs points de vue.

Il est vrai que la brièveté du temps se fait sentir d'une manière particulière dans l'étude de l'art de guérir. A l'aspect de cette immensité de connaissances dont il a besoin pour ne pas rester au-dessous de son but; à l'aspect de cette vie

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entière de lecture, d'observation, de méditation, de travail , le jeune homme épouvanté recule : du moins reculerait-il presque toujours , si des mains fidèles présentaient à ses yeux ce tableau. Assurément il serait peu convenable de chercher à dégoûter tout débutant dès l'entrée de la carrière : on le tenterait en vain auprès du vrai talent, toujours entraîné par un goût vif que n'arrête aucun obstacle, que ne rebute aucune difficulté. D'ailleurs, au moyen d'une bonne méthode, les objets les plus distants se rapprochent, les plus vastes se resserrent, les plus complexes se simplifient. En mettant tout à sa place, l'esprit philosophique abrège beaucoup le travail de la mémoire : en présentant les objets dans la situation respective la plus propre à dévoiler leurs rapports, il facilite beaucoup les combinaisons du génie inventeur; et c'est par lui véritablement que, dans une espèce de création, l'ordre naît du chaos.

Mais, avant d'entreprendre de si grandes études, avant de s'imposer de si sévères devoirs, rien n'est plus indispensable que de bien consulter ses forces. Il est indispensable surtout de bien s'examiner sur ce penchant naturel qui nous porte vers certains objets de prédilection : penchant qu'on peut regarder comme le sûr garant des suc-

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cès, parce qu'il est celui de la constance des efforts. Plusieurs des travaux de notre art ne sont pas seulement pénibles; ils sont encore désagréables et rebutants. On n'y réussit que. poussé par une sorte de passion. Quel art est plus digne d'inspirer un enthousiasme véritable? Mais l'enthousiasme est l'attribut exclusif du génie; il en est du moins la première étincelle.

On pense communément que le tact ou la justesse du coup d'oeil dans la pratique ne peut être que le fruit de l'âge; que, pour bien juger les maladies, il faut avoir visité beaucoup de malades, et que, pour savoir guérir, il faut avoir vu beaucoup mourir. Cette opinion est fondée sur le préjugé bien plus que sur la raison. L'homme qui n'a pas le génie observateur, qui peut-être consiste principalement dans la faculté de s'identifier en quelque sorte avec les objets, n'acquiert jamais ce génie: celui qui l'a, saisit promptement les points essentiels, et par eux il juge du reste; c'est pour lui seul que sont les inspirations. Ce coup d'œil rapide et sûr, qui fait l'homme d'état et le grand capitaine, fait aussi le grand médecin. Zimmermann l'a dit avant moi, dans le meilleur de ses écrits , en s'élevant contre les routiniers. Le coup d'œil supplée le savoir et devine l'expérience; du moins il la resserre et la concentre dans un court

espace de- temps , et les plus belles cures lui sont toujours exclusivement réservées.

Or , cet heureux don de la nature se manifeste par des caractères non équivoques. On le sent dans les autres de prime abord: chacun peut, avec un peu d'attention, le reconnaître facilement en soi. Une sensibilité vive et prompte, jointe au besoin habituel de réfléchir sur ce qu'on a senti; la faculté d'imitation, ou le talent de reproduire la nature, porté sur des objets essentiels; la faculté de se former rapidement des tableaux distincts de toutes ses sensations et d'en conserver l'empreinte ineffaçable; enfin, celle de mettre toujours spontanément, et comme malgré soi, ses souvenirs à côté de ses impressions, pour en chercher les rapports : tels sont les signes certains du génie observateur, ou plutôt, tel est ce génie lui-même.

On raconte que Boerhaave, avant d'indiquer à chacun de ses disciples la route particulière qui pouvait convenir le mieux à son genre d'esprit, les observait long-temps et les essayait à loisir sur toutes sortes de sujets. Il ne réservait pour la pratique que ceux dans lesquels il pouvait découvrir des traces de ces dispositions heureuses dont nous venons de parler. Tous les autres, il les engageait à se livrer aux différentes parties ac-

cessoires de la science, où les succès peuvent être le fruit du labeur, où la patience et l'assiduité peuvent tenir lieu de talent.

Cet examen de soi-même est donc le premier devoir relatif à la science.

Mais il ne suffit pas de porter dans les travaux auxquels on consacre sa vie une grande aptitude naturelle.

Le sol le plus fertile a besoin de culture. Sans l'art qui le développe et l'applique, le talent ne produit que des fruits imparfaits; il peut même quelquefois enfanter, en quelque sorte, des végétations sauvages, et leur donner un caractère pernicieux. Or, cette culture du talent, ou l'art de s'instruire, consiste: i° dans l'acquisition de certaines connaissances préliminaires indispensables; 2° dans le choix de la méthode; 3° dans celui des objets accessoires.

Les connaissances préliminaires qu'exige l'art de guérir ne laissant pas d'être fort étendues, les vérités dont il se compose sont dispersées dans des ouvrages écrits en plusieurs langues anciennes ou modernes. Il est extrêmement avantageux de lire dans les textes originaux ceux même dont nous avons des traductions. L'art d'ailleurs est bien loin d'avoir atteint son dernier terme : il fait des progrès journaliers, ou plutôt il change de face à

chaque instant; et, si la connaissance approfondie des écrivains qui l'ont fondé demande qu'on les considère sous leur forme primitive, on doit regarder comme bien plus indispensable encore de pouvoir suivre les contemporains dans les routes nouvelles qu'ils s'ouvrent, de pouvoir observer et juger tous leurs pas, et de connaître à chaque instant le véritable état de la science. Mais la partie la plus essentielle de cette culture préliminaire, c'est sans doute l'étude des moyens par lesquels l'esprit arrive à la connaissance de la vérité ; c'est la considération des procédés qu'il emploie dans l'acquisition de ses idées les plus exactes et les plus simples, pour en déduire l'art d'appliquer ces mêmes procédés aux recherches les plus compliquées et les plus difficiles; c'est, en un mot, l'étude des méthodes philosophiques, qui n'ont .été perfectionnées que vers ces derniers temps, et dont l'emploi dans les sciences a pourtant fait déjà des progrès si rapides. Au reste, il ne faut pas croire que les notions nues et théoriques de ces méthodes puissent être seules d'une grande utilité. Leurs vérités fondamentales ne sont pas fort nombreuses : on y roule sans cesse sur le même cercle d'idées, et ce cercle est assez étroit. D'ailleurs, il ,faut le dire, les méthodes ne sont pas, à proprement parler, des sciences; elles sont uniquement

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des instruments ou des langues. Pour le* employer avec fruit dans d'autres études, c'est leur esprit surtout qu'on doit y porter; on ne doit pas trop peser sur les divisions, classifications ou formules purement métaphysiques. Elles dégoûtent des connaissances positives de détail, en faisant croire trop facilement qu'on peut s'en passer; et c'est pourtant dans ces connaissances que la science réside. L'excellence des méthodes se prouve bien mieux, d'ailleurs, et leur utilité pratique devient bien plus réelle et bien plus étendue , quand on les étudie dans leur application à des objets particuliers, quand on observe leur artifice dans les genres où la nature des choses n'a pas permis qu'elles fussent altérées, et où, pour ainsi dire, il se montre à découvert. Tel est, à quelques égards l'art de la parole; tel est surtout celui du calcul; tel est encore, et sous des points de vue plus à la portée de tous les yeux, la mécanique usuelle. C'est pour cela que le respectable Fleury, l'un des esprits les plus excellents, quoique l'historien de beaucoup d'erreurs, voulait que dans l'instruction du premier âge l'étude des objets les plus communs tînt une place distinguée; et, pour perfectionner la raison naissante de son élève, il veut, dans son Plan d'études, qu'on le promène chez les ouvriers et les artistes; il le place au milieu

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des ateliers et des manufactures; il expose devant lui le tableau méthodique de leurs procédés et de leurs instruments. C'est pour cela que Garât, dont les éloquentes leçons à l'École normale ont si bien développé le génie de Bacon, de Locke, de Bonnet, deCondillac, avait formé, dans son ministère de l'instruction publique, un projet pour celle des artisans et des ouvriers, dans lequel il employait, comme moyen d'amener rapidement l'esprit dil peuple à plus de justesse et d'exactitude, une collection de livres élémentaires pour les différentes professions. Ces livres auraient contenu l'histoire de tous les matériaux que chacune d'elles façonne, et la description de tous les outils, ou de toutes les méthodes qu'elle met en usage; et chaque artisan, chaque ouvrier, avant de pouvoir exercer ses droits de citoyen, aurait dû répondre sur le contenu du livre élémentaire relatif à ses travaux.

En effet, presque tout ce qu'il y a d'utile et de vrai, au moins comme procédé de l'esprit, dans l'exposition des facultés intellectuelles , se retrouve également dans la bonne analyse d'une machine; et cette manière simple et sensible de développer des vérités abstraites, n'est pas uniquement la seule appropriée à des intelligences faibles ou sans culture , c'est peut-être encore la

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meilleure pour tous les commençants; car, ne donnant que des impressions directes et précises, elle ne peut donner que des idées justes, et gravant le tableau par tous ses détails à la fois , elle laisse toujours des empreintes ineffaçables. Cette méthode , surtout si l'on y joint les notions élémentaires des sciences de calcul, est le plus sûr moyen de faire prendre à l'esprit les précieuses habitudes du bon sens. Bientôt, à mesure que les objets s'étendent, ou que l'horizon s'agrandit, le bon sens s'agrandit , il s'étend , il s'élève dans la même proportion, et se transforme enfin en raison sublime, quand il s'applique à la contemplation des objets les plus importants, ou de leurs points de vue les plus généraux.

Une culture sage et méthodique des facultés de l'esprit doit donc être regardée encore comme un des principaux devoirs à l'égard de la science. C'est le véritable garant des succès qu'on peut s'y promettre pour l'avenir.

Mais, sans doute, l'obligation de porter dans toutes ses observations, dans toutes ses expériences, non-seulement beaucoup d'attention et de soin , mais surtout un esprit dégagé de toute hypothèse , une ame étrangère à tout intérêt particulier, cette obhgation , dis-je, est une des plus sacrées pour le médecin. Son exactitude dans

l'exposition des faits qu'il raconte doit aller jusqu'au scrupule, sa candeur jusqu'à la naïveté. Son amour pour la vérité doit être une passion : c'est la seule digne de lui.

En général , ce qu'on appelle esprit est trèscommun; et, pour peu qu'on y pense, on voit facilement qu'il doit Tetre. Les passions, qu'on peut considérer comme sa source principale , ne sont que trop excitées dans le monde; et les vices mêmes de la société concourent à les développer et à les aiguiser encore. L'étendue de l'esprit est beaucoup moins commune : cependant on la rencontre assez souvent dans certaines professions qui embrassent plusieurs parties des sciences à la fois, notamment dans la médecine, où, pomme nous l'avons déjà dit et répété, l'on est obligé de porter son attention sur tant d'objets divers , et par conséquent où l'esprit fait nécessairement beaucoup de comparaisons. Mais une raison nette et ferme est chose rare parmi tous les hommes ; et ce qui est plus rare encore , s'il faut le dire , parmi les médecins , c'est la bonne foi sans restriction. Sur vingt observateurs d'un génie véritable, à peine s'en rencontre-t-il un dont on puisse adopter les récits avec une entière confiance. Il est vrai que la sottise publique semble prendre à tâche d'encourager le charlatanisme.

Le ridicule des éloges, l'ineptie et l'injustice des censures , font dire plus d'une fois aux homnnes de talent, comme à ce pape moins honnête qu'ây'\s,é: Munclus vult decipi; decipiatur. Quand on traite journellement avec les deux affections du cœur humain les plus susceptibles de tous les excès , la crainte et l'espérance ; quand la profession qu'on exerce les met sans cesse aux prises avec leur intérêt le plus pressant , celui de la vie ; quand , enfin , c'est un devoir d'apprendre à manier avec dextérité ces instruments dangereux, afin de les faire concourir avec les autres moyens de curation, il est bien difficile de ne pas en abuser, [l faut une main bien légère pour ne le faire jamais involontairement ; il faut une vertu bien pure pour n'en être pas tenté quelquefois. On a beaucoup loué l'exactitude et la fidélité d'Hippocrate et de Sydenham ; on a surtout élevé jusqu'aux cieux la candeur courageuse avec laquelle ils ont avoué leurs fautes : mais qui se met en peine de les imiter? Les exemples de ceux qui mentent sciemment dans leurs observations ne sont que trop nombreux ; ils le sont bien plus encore, ceux des observateurs qui ont tordu les faits pour les faire cadrer avec leurs systèmes , qui les ont ornés pour rendre quelques traits de pratique plus brillants; ou qui, par la disposition gé-

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nérale de l'esprit à chercher toujours des rapports complets, ont voulu faire des ensembles de ce que la nature ne nous offre que par fragments et avec de grandes lacunes. Et à ce sujet, citoyens, je vous dirai qu'il faut se défier, pour l'ordinaire, de ces récits singuliers dont tous les détails, parfaitement d'accord, se correspondent avec exactitude, où tout est symétrique et systématisé. Ce n'est pas ainsi que se montre la nature, surtout dans les cas* rares que les observateurs recueillent avec raison de préférence. Toutes ses opérations ont sans doute une ordonnance cachée ; mais il n'est pas donné aux faibles yeux de l'homme de saisir ainsi d'emblée leurs vrais rapports. Les mêmes observations ont besoin d'être répétées mille fois , avant qu'on puisse reconnaître les points par lesquels elles se rattachent aux principes généraux de la science. Sydenham, le premier des observateurs après Hippocrate, n'a pas lui-même entièrement évité cet écueil dans l'histoire de la goutte. Plein de ses idées d'appareils préparatoires et d'efforts critiques, idées justes au fond, mais dont on peut beaucoup abuser, il a fait un tableau admirable pour la force du pinceau, mais dont la nature n'offre jamais que des traits épars, et qui , comme la Vénus du fameux peintre de l'antiquité, paraît, s'il est permis de parler ainsi,

n'appartenir qu'à une espèce de beau idéal.

II n'y a point de degrés dans la candeur : elle est entière, ou elle n'existe pas; et même, quoiqu'on puisse errer à son propre insu , quoiqu'on ne mente point toutes les fois qu'on ne dit pas la vérité , cependant il s'en faut que les erreurs involontaires soient toujours innocentes. Ce n'est pas tout que d'avoir l'intention générale de peindre exactement ce qui est ; pour être absolument sans reproche, il faut avoir écarté scrupuleusement de son esprit et de son ame toute insinuation secrète, qui porterait à voir une chose plutôt que l'autre; il faut s'être procuré tous les moyens de voir nettement et bien. C'est ainsi que l'observateur des plantes ou des insectes imperceptibles s'arme du microscope de Delbar, et que l'astronome, pour considérer les nouveaux mondes, dont l'industrie humaine vient d'enrichir la cosmographie, emprunte ces mêmes instruments qui les ont fait découvrir, et qui consacrent le nom d'Herschel.

Enfin, le médecin doit à la science, ou si l'on veut à l'humanité (car l'intérêt général des hommes est toujours son dernier but ) , le médecin , dis-je, lui doit de rechercher dans les sciences étrangères ce qui se rapporte aux principes les plus constants de son art, ce qu'on peut y trans-

porter sans hypothèse; de rechercher dans son art kii-même ce qu'il peut fournir aux autres sciences. Car il est évident, par exemple, que l'étude des facultés intellectuelles et des passions de l'homme, peut tirer de grandes lumières de la médecine; que, par suite, la morale et l'art de l'éducation peuvent lui devoir un jour des vues nouvelles, et peut-être aussi quelques moyens directs. Cette carrière qui s'ouvre au génie est belle et grande ; il ne s'y agit de rien moins que de perfectionner les principaux instruments du bonheur de l'homme, et l'homme lui-même.

Dans l'état actuel des choses , notre art peut rendre d'importants et nombreux services à la société; et, sans doute, tous ceux qui le cultivent sont tenus de payer, autant qu'il est en eux, ce genre de tribut. Mais chacun de ces services ne forme pas un ordre particulier de devoirs; on peut les rapporter à quelques chefs principaux, et il n'est pas nécessaire de les considérer séparément.

Le grand roi fait inviter Hippocrate à venir donner les secours de son art aux peuples de la Perse, ravagée par une peste cruelle. Il lui offre toutes les richesses qui peuvent tenter son ambition , et tous les honneurs qui peuvent flatter son amour-propre. Hippocrate lui répond: J'ai chez moi le vivre, le vêtement et le couvert, il ne me

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faut rien de plus : je n'irai point servir les ennemis de mon pays et de la liberté. Voilà le grand citoyen, voilà le sage ami des hommes, qui défend leurs droits les plus sacrés par de simples refus , comme Miltiade et Thémistocle, par ces éclatantes victoires , dont le souvenir a tant contribué depuis à l'affranchissement des nations.

Mon maître chéri, le respectable Dubreuil, enlevé si jeune à la science , qu'il agrandissait chaque jour; à l'humanité, dont l'amour remplissait son ame; à l'amitié , dont il semblait être le génie ; DuLreuil était allé passer quelques mois à Pézénas , dans la retraite du célèbre Venel , qu'il appelait son père en médecine. Au milieu des conversations les plus attachantes, au milieu des douces impressions de la plus belle nature et du printemps le plus fleuri, tout à coup il apprend que dans son pays natal, la ci-devant province de Rouergue , il vient de se développer une maladie féroce, avec dépôts charbonneux et bubons, une vraie fièvre pestilentielle : rien ne l'arrête ; il part, il vole , et va se jeter au sein de la contagion , pour porter à ses compatriotes les secours de sa bienfaisance courageuse et de ses rares talents... Voilà le médecin vertueux, le citoyen dévoué.

Je pourrais citer ici beaucoup de noms trèsconnus dans l'histoire de ces grandes calamités

publiques, les Didier, les Cliiloineau, les Vanmye , les Diemerbroeck , les Samoërlowitz , et tant d'autres , il faut le dire à l'honneur de notre art, qui, durant ces crises redoutables, ont généreusement et sans ostentation exposé chaque jour leur vie pour conserver celle de leurs concitoyens.

Ces occasions signalées de servir son pays sont heureusement assez rares ; elles le deviendront de plus en plus, à mesure que la police, l'hygiène, et en général l'art social et celui de la vie feront de véritables progrès. Mais il en est de plus usuelles, et, pour ainsi dire, de plus journalières, où le médecin, remplissant, en quelque sorte, le rôle d'un vrai fonctionnaire public, peut faire tourner au profit des lois, de la morale, de la raison , l'empire que lui donnent la confiance de ses malades, et l'intimité de ses rapports avec eux.

Les esprits éclairés n'ignorent pas que le plus grand bien qu'on puisse faire aux hommes , c'est de répandre des idées saines , d'inspirer des sentiments généreux. Cet apostolat du bon sens et de la vertu est un devoir pour tout être qui sent et qui pense; mais c'en est un particulièrement pour toutes les personnes dont l'influence peut avoir des effets directs fort étendus.

En général, les médecins sont assez libres de préjugés. L'habitude d'observer la nature leur

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montre à nu le fond des choses; elle leur donne un grand mépris pour les rêves des imaginations inquiètes et désœuvrées , et beaucoup de pitié pcmv toutes les sottises convenues. Il est assez naturel que la hardiesse de l'esprit communique de l'indépendance au . caractère ; et peut - être sont -ils de tous les hommes ceux qui sentent le mieux que, sans l'une, point de raison pure, et sans l'autre, point de morale. Aussi les médecins dont le nom mérite de vivre dans le souvenir, ont -ils été toujours de vrais sages et des amis de ia liberté, appréciant d'une manière courageuse et calme tout ce qui frappe de terreur ou d'admiration les autres hommes. Én un mot , ces erreurs 'funestes , qui n'abrutissent les esprits que pour avilir et corrompre les ames, ont trouvé dans leur énergie et dans leur sagacité des ennemis d'autant plus redoutables , que souvent les attaques étaient assez détournées, et que l'effet était produit avant que les charlatans et les oppresseurs eussent eu le temps de s'en apercevoir. Que les médecins poursuivent , qu'ils continuent à remplir cette tâche si respectable ; qu'ils soient les officiers de la morale, aussi-bien que les surveillants de la santé publique, et que les gouvernements libres et amis des hommes trouvent en eux de vrais mandarins lettrés, dont la voix répandant chaque jour dans

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le sein des familles, les lumières avec les consolations, fasse germer de toutes parts les semences de la raison et de la vertu.

Pour entrer dans le détail des devoirs du médecin à l'égard de ses malades, il faudrait passer de beaucoup les bornes que la nature de ce dernier entretien nous impose : ces devoirs ne sont pas seulement les plus touchants et les plus délicats ; ils sont aussi les plus variés et les plus difficiles à réduire en maximes également applicables à toutes les circonstances.

Dans la conduite du médecin, tout doit avoir sans doute pour but la plus grande utilité du malade. Mais un principe si général sert à peu de chose pour la pratique; il ne nous apprend point la manière dont on peut remplir ce but dans les cas particuliers. Rien n'est si mobile que la nature humaine: or, la connaissance des moyens d'agir efficacement et constamment sur elle, suppose celle de toutes les phases ou variations qu'elle peut éprouver. Ainsi d'abord , il faut avoir étudié l'homme physique, et c'est l'objet direct et précis des travaux du médecin ; mais il faut ensuite (il le faut non moins indispensablement ) avoir étudié l'homme mojal, qui, susceptible d'être modifié par des causes infiniment plus variables , le devient encore davantage dans l'état de maladie.

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Nous ne dirons pas non plus que le médecin doit à celui qui lui confie sa vie et sa santé tout le zèle d'un observateur attentif, toute l'humanité d'un homme sensible et bon. Cela n'est pas douteux, et n'a pas besoin d'être répété; car cela ne nous apprend rien encore. Il peut y avoir souvent beaucoup plus de charlatanisme que d'utilité réelle dans l'attention donnée à des minuties , ou à des choses qui sautent aux yeux ; cependant quelquefois un médecin sage , pénétrant et véritablement humain, aura l'air de revenir beaucoup sur ces choses si claires, de s'appesantir longtemps sur ces minuties. Enfin, la bonté doit savoir changer au besoin d'air, de ton, de langage; et quelquefois l'indifférence apparente , ou même la brusquerie de l'homme de l'art , console et rassure beaucoup plus le malade que l'expression et l'accent d'une vive sensibilité.

Oui, sans doute, il est de devoir pour le médecin , de donner à ses traitements toute l'attention qu'impose la gravité de l'objet, et la difficulté de porter des jugements sûrs dans les questions de pratique, même les plus simples en apparence. Il est, dis-je, encore également de devoir pour lui, de leur prodiguer tous les soins de la plus touchante humanité. Mais l'accomplissement de la première condition, qui se rapporte directement

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à la science, dépend peut-être, pour l'ordinaire, plutôt des habitudes d'un bon esprit que des besoins d'un cœur sensible; et la seconde exige une connaissance des hommes et du monde, que toute la bonté de cœur ne remplace pas.

Pour employer avec fruit les différentes passions, dans le traitement des maladies, et pour le faire sans danger, il faut connaître exactement les rapports et l'influence réciproque de ces deux genres d'affections : il faut entendre le langage des uns, et l'art de les exciter ou de les modérer, aussi- bien que les signes des autres , et les moyens qui sont capables d'en modifier les symptômes et le cours. Pour faire concourir tout ce qui environne un malade aux vues du médecin, pour animer les personnes auxquelles il est cher , ou qui le soignent, des sentiments les plus propres à hâter sa guérison; en un mot, pour savoir toujours et ce qu'il convient de dire, et ce qu'il convient de taire, il faut beaucoup de sagacité, de discrétion , de tact.

Hippocrate indique les principaux devoirs du médecin dans son Serment, Ôp/toç, dans son petit traité intitulé la Loi, Nojy.oç, dans celui du Médecin, Ilepl tYiTpoO, dans celui de la Décence des manières, Ilepl eij(7;(^-/i[y.û(7uvyiç , enfin dans celui des Préceptes, napayyeXtai.

Dans le premier, il prend d'abord, ainsi que nous l'avons vu, l'engagement de regarder son maître comme un père, et les enfants de son maître comme des, frères et des amis : il promet ensuite de ne rien faire qui n'ait pour but l'utilité de ses malades. Mais il insiste en particulier sur la sévérité des mœurs, qu'une libre admission dans le sein des familles prescrit religieusement, et sur l'inviolable secret touchant les choses que la confiance y dévoile aux yeux du médecin, ou que cette intime hospitalité lui fait découvrir. Ce sont, en effet, des articles essentiels de sa morale, et peut-être ceux dont il est le plus nécessaire qu'il ne perde pas un seul instant de vue toute l'importance. Le traité intitulé la Loi ne parle que des devoirs relatifs à la science et à la manière de l'étudier. L'auteur les résume et les entasse dans quelques phrases courtes, qui sont le résultat le plus général de l'expérience et de la réflexion.

Dans celui du Médecin et dans celui de la Décence des manières^ Hippocrate ne s'arrête pas seulement à la pureté des mœurs, sans laquelle on est hidigne du nom de médecin; il ne se borne pas à faire sentir la nécessité de l'esprit philosophique qui, porté dans cette noble profession, rend en quelque sorte l'homme égal aux Dieux,

il entre encore dans tous les détails qui peuvent donner plus d'ascendant au savoir et à la vertu : car l'homme de bien doit se faire honorer , et le talent, pour être utile, doit imprimer du respect. La réserve, dans le commerce ordinaire de la vie , la dignité jointe à la bonté, un air d'autorité joint à la douceur, un langage grave et précis, une urbanité simple, de la modération dans les goûts, du calme dans les discussions, peu d'empressement à montrer ce qu'on sait, et surtout point de verbiage avec le peuple et les ignorants : telles sont les principales règles de conduite qu'il juge propres à concilier l'estime et la confiance, sans lesquelles les plus grandes qualités sont perdues pour les autres et pour soi. Il prescrit la manière dont le médecin doit entrer, s'asseoir, observer^ agir; celle dont il doit être vêtu, et jusqu'aux odeurs dont il lui convient de faire usage. Enfin, dans les Ilapayysliai, il détermine le caractère de circonspection et d'égards que les médecins doivent conserver les uns envers les autres, seul moyen de faire concourir leurs lumières respectives au but commun , et de répandre sur la science cette considération dont elle a si grand besoin, dans l'intérêt même de la société.

En général, l'art de vivre avec les hommes , qui

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dans le fond est la principale affaire de la vie, et dont l'étude devrait être la base de toute bonne éducation, est beaucoup plus rare qu'on ne pense; et véritablement, dans l'état présent de la société, celte étude n'est pas une chose toute simple : elle devient même d'autant plus difficile pour chaque individu, que tous s'en occupent moins. Or, quand il s'agit de traiter avec des malades, dont la sensibilité plus vive est susceptible de tous les écarts, ou avec des amourspropres rivaux, qui sont d'autres espèces de malades non moins ombrageux , la difficulté de l'art dont je parle devient quelquefois extrême. Cependant un médecin sage et vertueux ne doit rien négliger pour atteindre son but, il doit savoir employer les paroles et les manières, comme les calmants et les fébrifuges; et c'est principalement à lui qu'il appartient de considérer les passions sous ce point de vue indulgent.

Il y a des hommes mécontents et chagrins, qui croient se donner un air d'ascendant et de force , par le ton grondeur ; qui placent ce qu'ils appellent le caractère dans l'habitude de heurter toutes les opinions , et de trancher sur tous les objets ; qui, pour se donner la réputation d'une vertu rigide, passent une bonne partie de leur vie à dire des duretés, qu'ils appellent des vérités, et

veulent faire prendre leur humeur pour de la candeur. Ce travers d'esprit, insupportable dans, tout homme, quel qu'il soit, l'est encore plus dans un médecin. Loin de lui des manières revéches. qui n'imposent qu'à la sottise, et qui seraient capables de le faire redouter presque à l'égal de la maladie. Le véritable caractère consiste à dire toujours ce qu'on croit utile , à faire toujours ce qu'on croit juste et bon : il consiste à maîtriser assez son ame, pour ne pas donner à la vérité l'air de l'emportement , à la vertu celui de la misanthropie et de l'âpreté; il consiste, en un mot, non-seulement à dire et à faire ce qui est bien, mais à le faire et à le dire de la manière qui peut en rendre les effets plus avantageux et plus sûrs.

Oui, citoyens, l'humanité, la bonté, la douceur, qui du reste devraient passer pour des devoirs dans le commerce ordinaire de la vie, sont des devoirs très -étroits envers l'infortuné couché sur le lit de douleur, envers les parents ou les amis désolés qui l'environnent. Il ne vit que par des souvenirs de mépris et d'indignation, le nom de ce médecin de l'antiquité, qu'un malade interrogeait avec inquiétude sur l'issue de sa maladie, et qui lui répondit par ce vers d'Homère :

KccTGave -/.yX nàTpo3(,>.oç , OTrep céo ttoXXov à[j.£ivwv (*).

« Patrocle est bien mort, lui qui valait beaucoup mieux que toi. »

Que de consolations ne peut pas verser au contraire , dans ces moments funestes, un homme compatissant et tendre, qui, par son calme et sa douce fermeté , donne du poids à toutes ses paroles! Combien ne lui est-il pas facile , avec un peu d'art et de soin, de charmer en quelque sorte les anxiétés cruelles , d'endormir les tourments de ces ames agitées, d'épargner du moins à l'être souffrant et mourant tous les maux qui ne tiennent qu'au désordre de l'imagination! Or, presque toujours ce sont les plus redoutables; et, d'ailleurs, ne voit-on pas souvent , dans les cas qui semblent laisser le moins de ressources, la tranquillité de l'esprit et le baume vivifiant de l'espérance opérer seuls de miraculeuses guérisons? C'est principalement chez les hommes d'un moral très-développé, que les idées et les affections de l'ame ont une influence incalculable sur l'état et la direction des forces physiques : c'est pour eux que le médecin philosophe doit développer toutes les

(*) Achille repousse en ces mots les supplications deLycaon, (ils de Priam. Voy. ['Iliade, ch. xxi, v. 107.

ressources, qu'il a besoin de connaître tous les secrets , et de savoir toucher délicatement tous les points sensibles du cœur humain. Un d'entre vous, citoyens, a présenté des idées fort justes, touchant l'effet des consolations sur l'homme malade , et la manière dont elles sont exprimées annonce un esprit qui observe , et une ame qui sent. Ce sujet est un effet bien digne de fixer toute notre attention , même à ne l'envisager que sous le rapport de l'utilité médicale qu'on peut retirer du bon. emploi des passions, dans le traitement de plusieurs maladies. Embrassé dans toute son étendue, et considéré sous toutes ses faces , il fournirait beaucoup de vues utiles à l'hygiène et à l'art de l'éducation.

Mais les différents devoirs dont nous avons parlé jusques ici sont simples et directs : il en est d'autres qui demandent plus de réflexion , et sans doute aussi plus de force d'ame. La longueur déjà trop considérable de ce discours ne nous permet pas d'entrer dans de longs détails : nous nous bornerons à quelques indications rapides.

En général, les actions et les talents des hommes ont leur juge naturel dans le public. Pour peu qu'il se donne le temps de recueillir et de peser les voix , son opinion les apprécie avec assez d'exactitude, et bientôt chacun se trouve

à sa véritable place. Il n'en est pas tout-à-fait de même pour les médecins : le public n'est juge compétent ni de ce quils savent, ni de ce qu'ils font , ni surtout du degré d'aptitude dont ils peuvent être doués pour la pratique de leur art ; et leurs confrères ne les évaluent pas toujours d'une manière bien équitable. Les bons et les mauvais succès de leurs traitements sont la seule base un peu fixe, dont le public puisse partir. Or, ce qui donne de l'éclat aux uns et aux autres tient sou- Vent beaucoup du hasard , ou d'un certain tour d'esprit de l'individu, qui ne suppose d'ailleurs tii capacité réelle , ni défaut de talent. On réussit par l'assurance , par le don de la parole , par l'art de se faire valoir, quelquefois même par des intrigues assez méprisables, et tout cela peut se rencontrer dans im homme fort médiocre. On échoue par des gaucheries de manières, par l'hésitation de l'esprit, par la timidité, par le manque d'attention et d'égards pour les petites passions dont on est partout environné, quelquefois même par un excès de franchise et de candeur; et rien de tout cela n'exclut le savoir, la force de tête, le talent. Aussi les médecins sont -ils rarement appréciés avec justice, soit en bien, soit en mal.

Il faut donc que celui qui débute dans cette

carrière se tienne pour bien averti d'avance; car, malheur à lui s'il ne sait pas mépriser, autant qu'elle le mérite , la rumeur populaire ! Ne pouvant être surveillé par le public , il faut qu'il apprenne à se surveiller lui-même. Semblable au jury criminel, ses sentences seront des arrêts de vie ou de mort, dont il ne devra compte qu'à sa propre conscience. Il faut donc qu'il se crée , dans son intérieur, un tribunal cent fois plus sévère que celui des hommes, qui puisse suppléer avec avantage les jugements du public, ou l'en consoler, au besoin.

Cette habitude dé vivre sans cesse en présence de soi-même , de soumettre tous les détails de sa vie à des examens scrupuleux, rend par degrés tout-à-fait insensible à la vaine fumée de l'opinion. Cette habitude environne la vertu d'un rempart également inattaquable aux séductions indirectes et continuelles des circonstances , et au découragement pusillanime de se sentir méconnu. Il est, en un mot, des occasions où le médecin , pour remplir son devoir, doit compromettre sa réputation; et il faut que son ame reste constamment préparée à ce genre de sacrifice, dont l'importance même, s'il en conserve à ses yeux, ne fait qu'exalter le sentiment intérieur de satisfaction qui le suit.

Ce n'est pas tout : d'autres sacrifices d'un genre

plus sombre et plus décourageant peuvent être imposés au médecin ; il faut encore qu'il s'y prépare. Quand on est jeune et sans connaissance du monde, le plaisir de la bienfaisance tient beaucoup à la reconnaissance qu'on se flatte d'obtenir. Mais le temps et l'expérience détachent bientôt par degrés d'une espérance trop souvent déçue ; et l'on finit par ne plus faire le bien que pour soi-même, pour cette satisfaction pure qui s'y trouve attachée ; pour concourir à l'ordre général, dont il nous revient toujours , il est vrai , des avantages plus ou moins directs. Tel est du moins le sentiment que les épreuves de l'ingratitude produisent assez vite, sur les hommes qui joignent de la raison à beaucoup d'ame. Pour le médecin, le passage est peut-être plus difficile ; les coups le touchent plus au vif. Le plaisir de soulager un être souffrant est si doux ! les soins qu'on lui prodigue ont quelque chose de si sacré! En lui rendant la vie, la santé, le bonheur, en le rendant lui-même aux objets de son affection, on s'est associé de si près à son existence! En un mot, on se croirait, pour ainsi dire, si coupable de ne pas compter entièrement sur une éternelle reconnaissance, que lorsqu'il y manque, on est' d'abord frappé d'étonnement , soulevé d'indignation; et à la blessure du cœur se joint la triste

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confusion et le mécontentement amer d'un premier détrompement.

Cependant, il faut bien le dire, car il faut que chacun le sache, rien de plus commun que cette ingratitude. Aussi ne tarde-t-on pas à regarder comme une espèce d'enfantillage de ne s'y être point attendu. Bien loin de laisser décourager par ià son zèle pour l'humanité, l'homme vertueux, n'attendant plus sa récompense que de soi-même, se reconnaît plus indépendant et plus libre : il n'est plus arrêté dans ses efforts par aucun motif étranger. Il trouve une douceur secrète à sentir qu'en servant les hommes , il n'a nul besoin de les occuper de lui; il leur donne sa vie, mais il foule aux pieds leur opinion : il ne compte pas inême sur la plus stricte justice de leur part ; et son ame noble et fière aime à se dérober au salaire de ses bonnes actions , en quelque sorte , comme un coupable s'applaudirait d'échapper au châtiment de ses crimes.

Mais, en élevant la vertu du médecin au-dessus de ces divers intérêts , qui peuvent paraître les plus purs et les plus touchants , la laisserons-nous aux prises avec des intérêts sordides et bassement personnels? Non, sans doute, citoyens; à peine même est-il nécessaire d'en parler.

Si nous regardons l'amour de la gloire comme

peu digne d'une ame élevée, d'une raison forte et saine ; s'il n'est tout au plus à nos yeux que le hochet de l'enfance d'un grand homme; enfin, si le besoin de trouver un juste retour dans le cœur de ceux à qui l'on consacre sa vie , nous semble lui-même appartenir à la jeunesse et à l'inexpérience; l'avidité de la fortune et les insatiables plans de l'ambition nous sembleronl-ils faits pour occuper sérieusement celui qui sait apprécier au juste les choses, celui dont l'ame n'est pas incapable d'exister dans ses propres sentiments? Par l'observation attentive des hommes dont ces tristes passions se sont emparées , ne voit-on pas clairement qu'elles accompagnent toujours un esprit faux ou petit, autant qu'un cœur étroit et vide? Les besoins physiques sont très-bornés : plus on les resserre , et plus aussi l'on se rend indépendant ; plus on peut étendre sa véritable existence. Il faut , sans doute , assez de fortune pour ne jamais appartenir à d'autres volontés que la sienne propre, pour écarter de sa famille les besoins avilissants: ce qu'on désire et ce qu'on obtient de plus, non-seulement est inutile, mais presque toujours corrupteur; non-seulement ne donne pas un bonheur pur, mais en dégoûte et l'éloigné. Cette existence intérieure, la seule entière et pleine, dont la jouissance détache si profondément de tous les

faux biens, où peut-elle se trouver, que dans rexercice d'un esprit actif, dont le but unique est d'enrichir la société des trésors de la science, de rechercher et de répandre les vérités utiles ; que dans les affections intarissables d'une ame grande et généreuse, dont toutes les journées offrent une suite d'actes de dévoûment à ses semblables, qui vit dans le bien qu'elle fait , et qui s'associe par la pensée au bonheur du genre hunraain et des races futures? Oui, c'est là, là seulement qu'est une félicité réelle et durable autant que facile, une félicité qui se trouve toujours, pour ainsi dire, sous la main de celui qui sait en goûter le charme, une félicité que ni les passions malfaisantes, ni la fortune, ne sauraient jamais lui ravir. Vous en êtes dignes, citoyens, et je sens que je vous parle un langage qui touche vos cœurs. En me séparant aujourd'hui de vous, j'emporte de précieux souvenirs des sentiments dont je vous ai vus animés. Heureux, si j'ai pu contribuer à nourrir en vous ce goi'it passionné de l'étude et du travail , sans lequel on ne peut parvenir à rien de grand ! Plus heureux surtout, si j'ai pu vous bien convaincre de cette importante vérité, que le bonheur ne se fonde que sur la vertu, et que la vertu, dictée par la voix même de la nature , est commandée par les calculs les plus exacts de la raison.

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