‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · VICQ-D'AZYR · texte numérisé non relu

VICQ-D'AZYR

Tria suat medico necessarïa :

Scientia , facunclia , comitas.

(Serrao. )

Félix Vicq-d'Azyr 7 membre de l'Académie Française, de celle des Sciences, et de plusieurs autres sociétés savantes ou littéraires, naquit en 1748, à Valogne, département de la Manche (basse Normandie), de Félix Vicq-d'Azyr, docteur en médecine, et de Catherine Lechevalier.

Son père, homme d'esprit et praticien distingué, reconnut de bonne heure ses dispositions naissantes; il les cultiva lui-même, autant que le permettaient ses occupations; mais, jusqu'à l'époque où il l'envoya à l'université de Caen pour y faire son cours de philosophie Q , à la suite de

(*) Il y eut pour maître M. Adam , fort bon homme , qui

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celui d'humanités, les talents du jeune Yicq-d'Azyr n'avaient point encore pris un grand essor. Ce fut dans cette ville que se développa son goût pour la littérature. On a dit que, pour s'y livrer entièrement, il avait formé le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique. Le fait n'est pas entièrement exact. Sollicité par son père de prendre ce parti, nous savons qu'il s'y refusa formellement, et que dès lors, pour ôter tout prétexte à de nouvelles instances , il se dévoua tout entier à l'étude de la médecine, si convenable à l'indépendance de son caractère et de ses opinions.

Il paraît qu'à son arrivée à Paris, les grands tableaux au milieu desquels il se trouva placé firent sur lui l'impression la plus vive. Quel siècle, en effet, que celui dont il venait admirer les travaux, et recueillir, en quelque sorte, les leçons, dans le commerce d'un grand nombre de ceux qui contribuaient le plus à la splendeur de la France! Quelle ère de la littérature que celle où les auteurs du Méchant et de la Métromanie, ceux des Recherches sur V Histoire de France, et

se glorifiait beaucoup de ses deux illustres disciples, Vicqd'Azyr, et notre confrère M. de Laplace. Vicq-d'Azyr disait souvent : « M. Adam ne sait pas combien nous nous sommes « donné de peiiic pour oublier ce qu'il nous a appris. »

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des Considérations sur les Wlœurs n'étaient placés qu'au second rang ! où l'on vit fleurir , pour ainsi dire, à la fois, Fontenelle, Voltaire, Buffon, J. J. Rousseau, Montesquieu, Diderot d' Al embert, Condillac , Helvétius , Thomas ! Combien l'imagination vive d'un jeune homme devait être frappée de ce spectacle de gloire ! et combien , à l'aspect de tant d'efforts inspirés par le noble espoir d'améliorer les destinées humaines, son ame sensible devait être émue et enflammée, au milieu d'une si brillante réunion de talents dévoués à la recherche et à la propagation de la vérité!

Dans le siècle de Louis XIV, ou plutôt dans celui des grands hommes qui ont illustré son règne, quelques parties de la littérature avaient été portées peut-être au dernier terme de la perfection. La langue, maniée dans plusieurs genres, par des maîtres habiles, semblait fixée pour toujours : la peinture, la sculpture, la gravure, la musique même peut-être, avaient produit plusieurs chefs-d'œuvre. En un mot, ce siècle avait été celui des beaux-arts. Mais les sciences , et surtout celles d'observation, étaient loin d'avoir pris ce vol aussi sûr que hardi, qui les conduit depuis cinquante ans de découverte en découverte. La philosophie de Galilée, et quelques tentatives fiites dans son école, avaient éveillé l'attentioR

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des bons esprits : Descartes , Pascal, Mariette, Claude Perrault et quelques autres, avaient fait des essais heureux de sa méthode. Mais , en général, on ne l'avait comprise qu'à demi; et l'art de suivre et de vérifier les observations , celui surtout de diriger les expériences délicates, de n'en tirer que des conséquences rigoureuses , étaient encore presque entièrement ignorés.

Peut-être même plusieurs des sciences dont la médecine se compose étaient-elles le moins avancées de toutes. Depuis Vésale jusqu'à Riolan, l'anatomie était, pour ainsi dire, restée stationnaire ; et Riolan Ç^) lui-même, quoiqu'il lui eût donné une forme plus correcte et plus classique, et qu'on lui doive quelques bons travaux de détail , avait peut-être plutôt arrêté que hâté ses progrès. Les principaux membres de la Faculté de Paris , à la tête desquels il se trouva durant un espace de temps assez long , mettaient alors leur gloire à repousser les découvertes de Harvée, et à faire proscrire des remèdes très-utiles. Le jargon scolastique et de vaines théories défiguraient la pratique d'un art qui, plus que tout autre, a besoin d'employer un langage exact et simple, et dont toute la théorie ne devrait être que le résultat le

(*) Jean Riolan le (ils.

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plus immédiat des faits. La chimie n'ét4it guère encore que l'art de chercher la pierre philosophale, ou le remède universel; et le peu de succès des vues de Perrault, qui paraissent avoir fourni la première ébauche de la doctrine de Staahl, prouve combien les connaissances philosophiques étaient peu avancées, et surtout combien les esprits étaient peu disposés à suivre les bonnes routes que le génie venait leuf ouvrir. Au milieu de cette stagnation des connaissances médicales , la botanique seule avait fait quelques heureuses conquêtes; elles étaient partiq^ilièrement dues à ïournefort.

Mais , vers le milieu du siècle dix-huit;ièir|e , l'esprit humain prit tout à coup iin essor nouveau. Des méthodes plus sûres furent appliquées à tous les objets de nos recherches. On ne se contenta plus d'approximations incertaines dans les observations et dans les expériences. La physique ne fut plus une science d'hypothèses, mais une science de faits. La chimie , créée en quelque sorte par Becker et par Staahl, cessa d'être parmi nous un recueil informe de manipulations et de recettes. L'école de Rouelle, qui s'honorait d'être aussi celle de Locke, prépara ces grandes découvertes que nous avons vues se succéder si rapidement. L'anatomie continua à suivre, et avec

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plus de méthode , l'impulsion que lui avaient imprimée Harvée, Ruisch et quelques autres. Déjà l'on peut entrevoir, dans un avenir assez prochain , le moment où la vraie philosophie , en dissipant toutes les fausses idées qu'on s'était successivement faites des forces vitales et de leur action dans l'état de santé et de maladie, achèvera la réforme de la médecine , que sans un tel secours les plus grands génies eussent toujours tentée vainement. Enfin, la langue française , sans avoir acquis peutêtre aucune nouvelle richesse oratoire et poétique, avait appris, dans les vers comme dans la prose, l'art d'embellir la vérité, de rendre plus attachantes les leçons de la philosophie. Les procédés de la raison , qui se perfectioimaient de jour en jour, et l'étude des sciences naturelles, jointe à celle des sciences philosophiques et morales , donnaient à cette langue peu souple et peu harmonieuse peut-être, mais élégante et toujours claire, une précision qu'elle n'avait pas eue encore; et par degrés l'habitude de traiter avec plus d'intérêt et de soin les sujets les plus sévères des sciences, faisait prendre à notre littérature Ja nouvelle direction qu'elle suit maintenant.

Un des panégyristes de Vicq-d'Azyr a peint d'une manière brillante et juste cette époque si remarquable; il l'a peint lui-même arrivant à Pa-

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ris, et recevant des hommes illustres, qu'il eut le bonheur d'avoir pour amis ou pour maîtres, une impulsion qu'il a donnée dans la suite à plusieurs de 'ceux qui venaient après lui.

Vicq-d'Azyr suivit avec le plus grand succès les différents cours des sciences médicales. Il se distingua particulièrement dans sa licence, où cependant il avait pour condisciples et pour concurrents plusieurs jeunes médecins qui étaient ^ eux-mêmes des hommes d'un mérite distingué. rDès lors on put reconnaître en lui le goût le plus ivif pour l'anatomie : il porta ce même goût dans l'étude des plantes, à laquelle il se livra autant en anatomiste qu'en botaniste; et dès lors aussi s'annonçait, dans ses thèses et dans leur discussion, ce talent brillant et facile d'écrire et de parler, fruit de ses premières études littéraires, qui lui mérita depuis de prendre place dans un corps illustré par les grands écrivains de la nation.

Les amis des hommes destinés à devenir célèbres sont quelquefois les premiers à les avertir de leur gloire naissante; mais certaines critiques ou certains obstacles, par lesquels on essaie de les arrêter ou de les rebuter dans leurs premiers travaux , les en avertissent bien mieux. Vicq-d'Azyr, en entrant dans la carrière, ne tarda pas à obtenir des succès de ce genre ; et il eut le bon

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esprit de les apprécier. Aux cris de l'envie impuissante viennent trop souvent se joindre les voix de quelques hommes , qui méritent pourtant eux-mêmes de l'estime, et qui en mériteraient bien plus sans doute , si des passions peu éclairées ne les poussaient dans la route malheureuse de la haine et des querelles. Vicq-d'Azyr eut encore assez de raison pour ne pas remarquer des coups dirigés par des mains secrètes, et portés par des mains méprisables; et dans la suite il eut la générosité d'en perdre le souvenir. Ses premiers cours d'anatomie physiologique, ouverts à l'École de Médecine, furent arrêtés par cette influence jalouse qui ne fait de mal durable qu'à ceux qui ont le malheur de l'exercer. Bientôt il les rouvrit, dans un amphithéâtre où ses ennemis ne pouvaient plus l'atteindre ; et c'est de ce moment que date une célébrité à laquelle chaque année de sa vie n'a fait qu'ajouter encore.

Dans le plan qu'il s'était tracé , l'on voit déjà les premiers linéaments des grands travaux d'anatomie comparée , auxquels il voulait se dévouer plus particulièrement, et qu'il regardait, avec raison, comme la base de sa gloire future. Ce plan sortait de la routine : dans les développements des leçons il offrait à l'auteur tous les moyens de faire briller ses vastes connaissances et son ta-

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lent pour lu parole; il présentait aussi quelques vues philosophiques , utiles aux progrès de l'art.

Le règne de Louis XV, dont les dernières années furent si peu glorieuses, venait de finir. Les premiers moments de celui de son successeur faisaient concevoir les espérances les plus heureuses. Deux hommes d'un mérite éminent avaient été ap^ pelés auprès de lui : Malesherbes, magistrat citoyen, non moins distingué par ses lumières que par ses vertus; Turgot, l'une de ces têtes extraordinaires que la nature produit de loin en loin dans le cours des siècles, et qui, doué de l'ame la plus pure, la plus élevée et la plus forte, a mérité qu'un appréciateur impartial ait dit de lui, que son nom était celui de la vertu elle-même.

Vicq-d'Azyr acquit l'estime de ces deux grands hommes, et l'amitié particulière du second. Ce fut sous le ministère, et d'après l'ordre de Turgot , qu'il parcourut les provinces méridionales de la France, ravagées par une épizootie redoutable. JL.es succès qu'il obtint ne furent pas proportionnés à ses efforts ; mais ses vues sur l'anatomie comparée s'agrandirent de toutes les observations qu'il fut à portée de faire; et, s'il ne parvint point à réprimer et à détruire un mal si funeste , si même quelques-uns des moyens violents qu'il jugea nécessaires augmentèrent momentanément

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les pertes des cultivateurs, peut-être aussi contribuèrent-ils à augmenter la collection des nouveaux matériaux dont se sont enrichis les ouvrages qu'il a publiés depuis sur cette partie de la science.

Le ministère de Turgot fut, hélas! beaucoup trop court: cet homme vertueux ne put exécuter entièrement aucune des réformes dont il avait conçu le plan, et presque tout le bien qu'il avait fait ne tarda pas à être détruit par ses successeurs. La Société de Médecine, quoique en butte à des attaques violentes et passionnées, fut mieux défendue : c'est à Vie d'Azyr qu'elle en fut particulièrement redevable.

Elle était, en quelque sorte, son ouvrage; il sut la garantir des effets de cette haine que le nom de Turgot avait inspirée contre les établissements formés sous son ministère : aidé de quelques amis courageux, il rendit successivement vaines toutes les persécutions suscitées contre elle ; et bientôt elle se défendit mieux encore elle-même , par l'importance et l'utilité de ses travaux.

Turgot, dont le génie embrassait tout, n'ignorait pas les grands services qu'une société de médecine, organisée sur un plan sage , pouvait rendre au gouvernement et à l'état. Une bonne topographie médicale manquait à la France : de

fréquentes épidémies dévastaient plusieurs de ses provinces , et les causes n'en étaient qu'imparfaitement connues. Des épizooties, presque aussi redoutables pour les habitants des campagnes, et dont les suites faisaient périr de misère les familles que les maladies humaines avaient épargnées, semblaient couvertes d'un voile impénétrable, qui rendait le danger encore plus grand, et qui, plus d'une fois, avait doublé par la terreur les effets déplorables d'un fléau trop réel. Les dessèchements des marais , les constructions des ports ou des canaux , les assainissements de terrains, entrepris sans les précautions nécessaires, avaient souvent donné la mort à des milliers d'hommes précieux, et répandu dans le sein des villes, ou dans les hameaux voisins, les causes des plus effrayantes mortalités. La France, riche en sources minérales de tout genre, ne jouissait qu'imparfaitement de ce bienfait de la nature , faute d'une bonne police, soit pour la tenue des fontaines et des bains, soit pour le transport et la distribution des eaux. Il s'était glissé dans l'examen des remèdes secrets , et dans les autorisations accordées pour leur vente, des abus d'autant plus odieux, qu'ils étaient la source de profits coupables pour des hommes riches et puissants. La tenue des hôpitaux civils et militaires, des

prisons, des casernes, en un mot, de tous les lieux publics , où beaucoup de personnes se trouvent réunies à la fois; les améliorations dont l'enseignement et les lois relatives à l'exercice de 1 l'art de guérir avaient le plus pressant besoin; || enfin , la police médicale des pharmacies , des boucheries, des marchés, des cimetières, des voiries , etc. , etc. , qui étaient dans le plus grand dés- j ordre , avaient fixé l'attention de ce grand mi- j nistre ; et il savait que le gouvernement ne peut j s'occuper utilement de ces différents objets , qu'en j réunissant autour de lui toutes les lumières d'un corps de savants médecins.

Tels étaient les travaux et les secours qu'il attendait de la Société royale de Médecine. On voit si les reproches de ceux qui voulaient la faire regarder comme une réunion de vains dissertateurs, étaient bien fondés.

Nous ne sortirons point de l'exacte vérité, eu disant que Vicq-d'Azyr était l'un de ceux qui imprimaient à cette société naissante la vie et le mouvement. Il en avait été nommé secrétaire perpétuel : il ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à sa gloire, c'est-à-dire à son utilité; car la gloire des associations savantes est dans leur influence réelle sur le progrès des lumières. Son activité et son zèle suffisaient à tout ; et il a

eu le bonheur de voir terminer, soit par les membres ordinaires de la société , soit par ses correspondants , une foule de travaux précieux , dont quelques-uns feront époque dans l'hisoire de l'art.

D'après le règlement de la Société royale de Médecine , son secrétaire devait faire , après leur mort, l'éloge de tous ses membres, associés ordinaires, ou associés correspondants. Cette partie des travaux de Vicq-d'Azyr est un de ses titres à la gloire.

Fontenelle, Mairan et d'Alembert ont eu des idées de composition et des caractèree de style très-différents j dans le genre des éloges académiques. Tous les trois furent très - remarquables : Fontenelle, par l'art avec lequel il rapproche, pour ainsi dire, de tous les yeux les objets les plus éloignés , et simplifie les sujets les plus difficiles; Mairan, par sa manière ingénieuse, piquante et correcte; d'Alembert, par ces traits énergiques, fins ou brillants, qui réveillent sans cesse l'auditeur et le lecteur, ou par ces ironies légères, par ces expressions ménagées, qui font glisser doucement les vérités les plus hardies, et sans leur rien enlever de leur force, ne laissent presque aucune prise à la malveillance.

A l'époque où Vicq-d'Azyr parut dans cette carrière, Condorcet tenait la plume de l'Acadé-

mie des Sciences. Condorcet n'a pas eu , sans doute, au même degré, les qualités qui caractérisent chacun de ses trois prédécesseurs ; mais , riche de connaissances plus étendues et plus variées , doué d'un esprit plus actif, plus vigoureux , d'un talent plus profond et plus élevé, d'une ame plus ardente , soutenue par une philosophie plus courageuse, il n'a pas seulement fait l'éloge de quelques savants , il a tracé d'une main ferme et sûre le tableau de toutes les sciences qu"ils ont cultivées ; il en a suivi les progrès, reconnu l'état, et souvent présagé les découvertes ultérieures. Il a peint ces savants , non par quelques traits fugitifs, mais par ceux qui distinguent véritablement leur talent et leur caractère. A l'exposition des travaux particuliers , il mêle partout de grandes vues d'utilité publique; et de l'avancement des lumières, il voit sortir le perfectionnement des institutions sociales et le bonheur des hommes. Tour à tour simple ou imposant , touchant ou subUme, il est toujours grave et noble dans son langage; il semble ne pas perdre un instant de vue la grande cause de l'humanité, à laquelle il a dévoué de si rares talents ; et le lecteur attentif, étonné de l'immensité de connaissances, et, pour ahisi dire , de la profusion d'idées qui s'offrent si rapidement à sa vue , ne peut se défen-

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dre d'un doux attendrissement, en retrouvant sans cesse la trace des sentiments qui animent et conduisent la plume de l'auteur.

Tel était le rival contre lequel Vicq-d'Azyr avait à lutter, particulièrement dans le nouveau genre d'ouvrages dont sa place lui faisait un devoir; ou plutôt tel était l'ami qui l'encourageait dans tous ses travaux , et qu'il eût voulu prendre pour modèle , si un homme d'un talent distingué pouvait , en écrivant, obéir à une autre impulsion que sa propre manière de sentir et de juger.

Les Éloges prononcés par Vicq - d'Azyr , aux séances de la Société dont il était le secrétaire, ne sont pas seulement intéressants et instructifs pour les médecins ; ils méritent et ils ont droit de fixer l'attention de toutes les personnes qui ont cultivé leur esprit. ^

Le tableau de la vie des savants est, en général , celui du bonheur: on peut dire qu'à peu d'exceptions près, il est aussi celui de la vertu. Trop souvent, il est vrai, ces critiques injustes que suscite toujours une grande célébrité , et qui en sont comme le cortège nécessaire, les affligent vivement, ou même les découragent dans leurs travaux. Trop souvent encore, le désir irréfléchi de repousser ces atteintes les entraîne dans des querelles qui t1k)ublent leur repos, et nuisent

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presque toujours à leur considération. Leurs fautes, et , si l'on veut, leurs torts les plus graves viennent presque tous de la même source. Le sentiment de leur mérite méconnu les entraîne quelquefois au-delà des bornes d'une défense légitime. Mais s'ils pouvaient bien sentir que cette défense même est presque toujours inutile ou superflue j s'ils étaient convaincus , comme ils devraient l'être, que l'opinion publique finit toujours par être équitable ; que l'impatience de se faire justice à soi-même peut seule empêcher de l'obtenir; enfin , s'ils savaient reconnaître qu'on s'abaisse presque autant lorsqu'on se montre trop sensible aux fureurs de l'envie, que lorsqu'on est assez malheureux pour les éprouver, ils trouveraient presque toujours dans leur vie laborieuse autant de paix que de jouissances; et, suivant l'expression d'un grand poète, ils habiteraient véritablement les sanctuaires sereins de la sagesse (*).

Les vertus des médecins, directement utiles à la société, sont d'autant plus respectables, que l'objet en est plus important, et que, presque toujours , ils n'ont que leur propre conscience pour juge. Leurs vices seraient d'autant plus odieux, qu'ils partiraient d'un cœur habitué à se jouer

(*) Snpic.nluin teniplo screnn.

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du sentiment qui sert de base à toutes les vertus humaines, la compassion. Mais on peut dire, à l'honneur de la médecine, que, si l'on rencontre parmi ceux qui la cultivent beaucoup plus d'ames fermes et libres de préjugés, on y voit aussi, et par la même raison, plus d'hommes fidèles à tous leurs devoirs, et solidement vertueux.

Le plus grand nombre des Éloges deA^icq-d'Azyr sont consacrés à des médecins praticiens. Plusieurs cependant retracent des travaux étrangers à la pratique de l'art lui-même , mais qui font partie de ses études. Il en est enfin quelques-uns qui rappellent des noms célèbres dans des genres très-différents, mais que la Société de Médecine avait cependant jugé convenable d'inscrire sur la liste de ses membres.

Dans tous ses Éloges , Yicq-d'Azyr a fait également preuve d'une grande variété de connaissances, et de beaucoup de zèle pour le progrès des lumières ; d'un enthousiasme vrai pour les talents et pour la vertu , d'une attention scrupuleuse à ne louer que ce qui est véritablement louable, d'un esprit philosophique très-indépendant , et d'un talent brillant et souple qui se prête sans peine à tous les sujets.

On voit que Vicq-d'Azyr se plaît à peindre dans les autres les nobles passions dont il était

animé lui-même. Ainsi, dans les opiniâtres travaux de Haller, ce qui le frappe, ce qui l'enflamme, c'est ce zèle, cette activité infatigable, cette manière de se délasser d'une occupation par une autre , cet amour constant de la vérité. Dans Lorry, il aime cet esprit flexible qui se plie à tous les genres ; ce goût des beaux-arts qui vient se mêler aux travaux les plus sévères; cet heureux accord de la gravité du médecin et de l'amabilité de l'homme du monde; de la probité la plus sûre, et de la facilité la plus douce, la plus tendre, la plus compatissante. Les qualités de l'esprit que Vicq-d'Azyr admire , sont toujours celles qui peuvent ou nous faire découvrir la vérité , ou contribuer à la répandre. S'il est plein d'enthousiasme pour les grandes vues philosophiques que Linnée a répandues dans ses ouvrages, pour ces immenses tableaux qui ne font pas connaître la nature, mais qui inspirent le désir de l'étudier, c'est qu'il les regarde comme propres à remuer les esprits, à pousser, en quelque sorte malgré eux, les jeunes élèves dans la route du travail, dont l'entrée est toujours épineuse; à leur donner l'habitude d'envisager - les objets d'une manière vaste, et dans leurs rapports les plus gé-néraux.

Les vues , plus grandes encore ( parce qu'elles

sont mieux circonscrites et mieux déterminées ) , de notre sublime historien de la nature , sur la manière dont les différents êtres doivent être observés et liés entre eux, sur la méthode qui doit présider à l'étude des détails et à la considération de l'ensemble, sur l'art de saisir et de rendre plus frappantes les qualités , ou communes qui les rapprochent, ou différentes qui les distinguent; enfin, ce style dont la perfection même empêche de sentir d'abord toutes ses beautés; qui, s'emparant toujours de vous au gré de l'auteur, fait relire sans cesse avec intérêt même les parties de ses ouvrages dont les matériaux n'ont pas été peut-être rassemblés et choisis avec assez de soin ; toutes ces grandes qualités transportent l'imagination sensible de son panégyriste , et le grand talent de Buffon est surtout admirable à ses yeux, par l'impulsion puissante qu'il a donnée à la science de la nature.

Les vertus actives qui remplissent la vie d'un médecin homme de bien, ne laissent jamais Vicqd'Azyr froid et tranquille; ce sont les tableaux qu'il se plaît surtout à retracer : c'est sur leurs consolants détails qu'il aime à s'arrêter; et l'on voit qu'il n'a pas seulement pour but de faire honorer l'art savant qu'il professe, il veut surtout montrer aux jeunes élèves la route des succès et

jqS m é l a. w g e s.

de la gloire , dans le dévoûment à leurs devoirs , dans la pratique de toutes les vertus.

Ce sentiment profond et ce but se montrent jusque dans le soin avec lequel il caractérise les vertus de chacun de ceux qu'il loue. Toujours bienfaisant , Duhamel l'est avec simpUcité ; il l'est presque sans le savoir; Maret, avec courage et abandon ; Girod , avec un entier oubli de soimême: ISavier porte, dans le besoin et dans l'habitude des travaux utiles , le scrupule le plus religieux et une sorte de zèle inquiet; Fothergill , simple dans toute sa conduite, est magnifique dans ses dons; Sanchez, qui, doux et timide, avait été jeté au milieu des factions, et, vertueux, avait cru pouvoir trouver de la paix et du bonheur dans une cour, conserve partout son caractère respectable; mais il ne commence à vivre que lorsque, après avoir brisé ses chaînes, il peut se renfermer dans la solitude, environné de ses livres chéris; et là, les douceurs de la bienfaisance et celles de l'étude charment tour à tour sa vieillesse, et l'accompagnent jusqu'au tombeau.

En louant des hommes supérieurs, ou distingués dans différents genres, Vicq-d'Azyr est partout au niveau de son sujet. On n'est pas étonné, qu'après avoir cultivé long-temps l'anatomie et la physiologie, il apprécie avec exactitude les

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travaux de Haller, de Camper, de Hunter, de Lamure;on s'attend même à trouver, dans les Eloges des médecins plus particulièrement voués à la pratique, des principes solides, des jugements équitables et motivés ; peut-être , enfin , suffit- il qu'on ait une fois remarqué en lui cet esprit philosophique qui s'ouvre des sentiers sûrs à travers les régions les plus inconnues , pour être à peu près certain d'avance que ses écrits en offriront toujours des traces. Mais , dans les Éloges de Linnée et de Cusson, le lecteur reconnaît bientôt, non-seulement qu'aucune des grandes vues portées successivement dans les classifications botaniques n'est étrangère à l'auteur, mais qu'il n'est point d'observations fines, touchant les caractères ou extérieurs ou anatomiques des plantes, dont il n'ait suivi les commencements et les progrès , dont il ne puisse assigner ou pressentir l'application. Dans les Eloges de Maquer, de Buquet, de Macbride, de Bergmann, de Scheele, on trouve, en quelque sorte, l'histoire de la chimie ; on assiste à toutes les déouvertes que chaque jour amène; on les voit naître les unes des autres, s'éclaircir et s'appuyer mutuellement; et tout, jusqu'aux erreurs inséparables de tant d'essais et d'expériences, concourt à la grande révolution que les chimistes finançais ont eu depuis la gloire de terminer.

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Mais, tout à coup, sortant du cercle de ses études ordinaires , et même de celui des sciences naturelles qui s'y rapportent, Vicq-d'Azyr, en peignant Vergennes, Montigny , Watelet, se montre tour à tour habile dans la connaissance de l'histoire et des rapports qui unissent ou divisent les nations , dans l'art d'appliquer à l'économie politique les lumières fournies par la philosophie et par les sciences. Enfin, il ne craint pas de manifester un amour passionné pour les arts d'imitation , d'avouer qu'il ne regarde point cet amour, et les vives jouissances dont il peut être la source, comme incompatibles avec des goûts et des études plus sévères ; de prendre l'accent et le ton de la poésie, pour célébrer les productions de ces arts consolateurs, dont il connaît l'heureuse influence sur les mœurs sociales, et même sur la culture des esprits.

Nous nous trouvons conduits naturellement à parler de la manière d'écrire adoptée par Vicqd'Azyr dans ses Éloges.

Mais il est nécessaire de se faire d'abord une idée juste des circonstances pour lesquelles ils ont été composés.

Quand un panégyriste , en célébrant des hommes illustrés par d'utiles travaux littéraires , renoncerait au désir de faire passer quelques-unes de

leurs idées dans l'esprit de ses auditeurs , ou de ses lecteurs, et d'instruire les jeunes gens qui suivent la même carrière ; quand il n'aurait en vue que de produire des effets oratoires, comme la plupart des auteurs d'oraisons funèbres, il faudrait toujours que ses discours fussent appropriés au genre de talent de ceux qui en sont l'objet, et au goût des personnes qui viennent l'entendre, et qui doivent être regardées comme ses premiers juges. Il faudrait, en outre, qu'après avoir été entendus avec enthousiasme, ces discours pussent encore être lus avec intérêt.

Dans les assemblées populaires des anciens , les orateurs, traitant les questions les plus importantes pour l'état, n'avaient pas besoin de relever la grandeur de leur sujet par les petits artifices d'un raisonnement subtil, ou par l'enflure des expressions; et, comme ils avaient pour but de convaincre, d'entraîner et d'agiter des flots tumultueux d'hommes réunis, dont les pensées ne portaient que sur des objets intéressants, ou regardés comme tels : c'était moins par la quantité des idées que par leur choix, moins par des traits fins que par des traits frappants, moins aussi par des balancements symétriques de périodes que par des mouvements impétueux, par des accents justes et forts, qu'ils pouvaient obtenir

de grands succès. Ces assemblées étaient le véritable théâtre de l'éloquence : c'est là qu'elle est parvenue à toute sa hauteur, et c'est là que les grands hommes, plus loués cependant qu'appréciés, recevaient une véritable apothéose.

Dans d'autres assemblées moins nombreuses, et où il s'agissait presque toujours de discuter des avis, rarement d'émouvoir, l'éloquence dut avoir un autre ton ; elle n'y, pouvait employer celui de la véhémence que dans certains cas rares, et l'éloge , comme la censure , y prenait un caractère plus calme et plus mesuré.

Parmi nous, les tribunes sacrées ont souvent retenti d'oraisons funèbres ,dont quelques-unes firent briller le talent des orateurs , mais qui peut-être n'ont pas toujours été fort utiles à la gloire des morts, ni surtout à l'instruction des vivants.

Aucun de ces différents genres d'éloquence ne peut convenir à l'éloge des hommes qui se sont distingués dans les sciences, dans les lettres et dans les arts , et dont le véritable éloge est l'histoire de leurs travaux.

Des écrivains, d'un mérite d'ailleurs distingué, avaient voulu ressusciter en France le genre qu'on appelle oratoire. Ce genre convenait assez peu aux circonstances politiques, au goût national,

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que l'esprit de la société poussait dans une route contraire à la nature des sujets, et à celle du théâtre dont pouvait s'emparer le panégyriste ; peut-être convenait-il encore moins aux Éloges dont nous parlons. Cependant le talent de quelques-uns de ceux qui le cultivaient lui avait donné un grand éclat : il fut même, s'il est permis de parler ainsi, à la mode pendant quelque temps.

D'un autre côté, l'habitude des lectures de salon, qui pouvaient sans doute avoir quelque utilité pour les écrivains, les engageait trop souvent peut-être à composer leurs ouvrages par morceaux détachés; à soigner ces morceaux, plutôt qu'à s'occuper de l'ensemble ; à multiplier les traits 6ns et brillants : et , trop souvent encore , des applaudissements inconsidérés leur faisaient sacrifier l'effet total à celui de certains détails , enrichis au-delà de leur juste proportion. Ce goût semble tenir à la pente naturelle des esprits, I chez une nation dont les lumières s'étendent, dont les idées se multiplient , et qui , rassasiée d'impressions, a besoin, pour en éprouver de nouvelles, de les trouver entassées, et, pour ainsi dire, concentrées dans le plus petit espace. Mais on peut dire que ce goût n'est point celui des arts; et les dernières années de la monarchie, pendant lesquelles il avait fait des progrès rapides, pou-

valent sans doute s'enorgueillir encore de quelques belles productions d'éloquence et de poésie. Cependant on devait prévoir dès lors une décadence prochaine et inévitable , si quelque circonstance inattendue ne venait changer cette direction des esprits.

Ce n'est pas au sein de l'Institut national qu'on peut méconnaître les avantages attachés aux lectures qui se font dans les assemblées composées d'un public choisi. Rien, sans doute, n'est plus propre à répandre ou à nourrir le goût des sciences, des lettres et des arts ; et il n'est point de théâtre plus convenable pour célébrer dignement ceux qui les ont cultivés avec succès. Cependant cette même avidité d'impressions multipliées et nouvelles n'était pas étrangère aux réunions du public le plus éclairé ; et , en produisant son effet ordinaire sur les orateurs, elle paraît avoir contribué plus d'une fois à porter dans leur style une certaine recherche , non moins contraire au ton de la véritable éloquence qu'à celui de la raison , et dont quelques hommes d'un grand mérite ne se sont eux-mêmes pas assez garantis. Elle a rendu peut-être plus général ce goût des traits brillants , qui , ne naissant pas toujours du fond même du sujet, peuvent paraître, dans une lecture solitaire et réfléchie, n'avoir d'autre but que celui d'ap-

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p^ler les applaudissements. D'ailleurs, il est peutêtre des genres dans lesquels on ne peut faire entendre et goûter au public rassemblé aucun ouvrage complet : il n'est guère permis de lui en offrir que des morceaux de choix. Il veut alors , en général, être amusé plutôt qu'instruit; et, lors même qu'il prête son attention à des sujets sévères ou scientifiques , on a souvent , ou du moins on croit avoir besoin de la réveiller, ou de la soutenir, par quelques-uns de ces traits saillants que la justesse du goût rejette, et par un éclat de style que comporte rarement la gravité de ces mêmes sujets.

Ainsi, quand Vicq-d'Azyr n'aurait pas toujours évité les défauts dont nous parlons, il y aurait peut-être une sorte d'injustice à les lui reprocher sévèrement. Il parlait devant des auditeurs dont il devait étudier et ménager le goût: les matières dont il avait à les entretenir leur étaient peu familières ; elles pouvaient même leur paraître le plus souvent rebutantes, ou du moins arides; et l'on peut croire qu'en sacrifiant quelque chose au besoin d'être applaudi , il avait surtout en vue le succès d'un établissement naissant , qui n'était pas encore soutenu par sa propre renommée.

Mais ce qui mérite d'être loué sans restriction dans sa manière d'écrire, c'est l'art avec lequel

il éclaircit les sujets les plus scientifiques, développe et rend faciles à saisir les objets les moins familiers au commun des lecteurs , répand de l'intérêt sur les matières les plus sèches et les moins attrayantes : c'est une élégance ingénieuse, et un mouvement facile qui entraîne doucement l'auditeur, en ne l'arrêtant sur chaque idée que pour le préparer à celle qui suit , et pour soutenir sa curiosité ; c'est une clarté remarquable , qualité qui suffit presque seule dans les sciences , quand le fond du sujet, ou les vues qu'il fournit l'occasion de développer, sont véritablement dignes d'attention.

On peut miême ajouter que la manière d'écrire de Vicq-d'Azyr s'est beaucoup améliorée depuis ses premiers Eloges, et que les derniers, qui leur sont préférables en tout , le sont particulièrement sous le rapport dn style.

Tous ces Éloges réunis sont peut-être les ouvrages qui ont le plus contribué à la célébrité de Vicq-d'Azyr : ce rie sont pas cependant peut-être ceux que la postérité prisera le plus. Le mérite des travaux scientifiques se mesure toujours, en dernier résultat;, sur leur utilité : tantôt ils sont instructifs immédiatement et par eux-mêmes; tantôt ils impriment le mouvement à de nouvelles recherches, et deviennent la source abondante de connais-

sances que leurs auteurs ont eu la gloire de pressentir et d'indiquer. Les Éloges de Vicq-d'Azyr, et les différents morceaux de physiologie qu'il a consignés dans l'Encyclopédie méthodique, sont du premier genre ; ses travaux sur l'anatomie comparée sont du second.

C'est dans ces derniers qu'il a présenté le plus de vues importantes et neuves. Il avait sans doute été précédé dans ce genre par des anatomistes très-distingués; quelques-uns même d'entre eux avaient enrichi la science de dissections plus fines, ou plus difficiles; mais il a eu le mérite de considérer ce sujet plus en grand, et de tracer un plan vaste, qui , suivi par des hommes d'une rare habileté , promet et commence à donner une foule de résultats précieux.

On s'est contenté d'abord de décrire les organes, et de constater leurs fonctions dans les différents animaux; on a comparé ensuite ces mêmes animaux entre eux , sous le rapport de la structure des organes, et sous celui de la similitude ou de la différence des fonctions, plus ou moins nombreuses, ou exécutées par des moyens différents. Enfin, l'on commence à comparer les lésions des fonctions, c'est-à-dire les maladies; et tout semble annoncer qu'avant peu la médecine humaine et la médecine vétérinaire, éclairées

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rime par l'autre, acquerront, dans cet échange de leurs lumières respectives, un nouveau et trèsimportant degré de perfectionnement.

Le plan d'un cours d'anatomie physiologique, tracé par Yicq-d'Azyr , ne présente peut-être pas beaucoup de vues véritablement neuves; mais on y reconnaît partout les traces de cet esprit correct et méthodique qui caractérise l'auteur : on y trouve même une classification des fonctions qui fut nouvelle et vantée pendant quelque temps, comme le sont toutes les méthodes artificielles les plus ingénieuses , dont le propre est de ne jamais atteindre complètement le but, mais qui cependant ont ou peuvent avoir, chacune à son tour, une époque de véritable utilité.

Vicq-d'Azyr avait entrepris de faire graver une suite de planches coloriées destinées à représenter aux yeux , avec la plus grande vérité possible , toutes les parties de l'anatomie humaine : celles du cerveau , qui ont été publiées de son vivant , sont très-belles, et exécutées avec beaucoup de soin.

Ces planches ne peuvent jamais donner des idées justes de la nature, qu'à ceux qui déjà l'ont observée elle-même : mais elles peuvent servir à rappeler ce qu'on a vu et su ; et, sous ce rapport, leur utilité est réelle , quoique moins grande peutêtre qu'on ne l'imagine communément.

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A la tète des planches de Vicq-d'Azyr , ou plutôt à la téte du petit nombre de cahiers qu'il en a publiés, se trouvent des réflexions sages et pré' sentées avec talent, sur la réforme et le perfectionnement de l'anatomie. En général, sa manière d'écrire est plus saine, quand il traite des sujets purement scientifiques ; et partout il y fait sentir la nécessité de porter la véritable méthode philosophique dans toutes les différentes branches de l'art de guérir. Il avait vu l'application de cette méthode à la chimie produire déjà tant de découvertes brillantes ; il était, en conséquence, bien loin de partager l'opinion de ceux qui veulent faire regarder toutes les recherches sur l'entende-

I ment humain comme absolument oiseuses. Seraitil vrai qu'il eut tort de penser que la connaissance exacte de l'instrument général avec lequel s'exécutent tous nos travaux n'est point inutile pour en mieux diriger l'emploi?

C'était ce même genre de considérations qui

I l'avait conduit à reconnaître la nécessité d'une réforme de la langue anatomique. Il sentait qu'une pareille réforme ne pouvait être opérée qu'à l'aide de cette même philosophie, qui suit pas à pas

I tous les procédés de l'esprit ; et c'était avec beaucoup de raison qu'il regardait le perfectionnement des signes de nos idées comme plus particulière- 5. i4

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ment lié à celui de la science qui décrit les opérations dont elles sont le résultat. Il avait sous les yeux un exemple qui servait encore de preuve à son opinion, et d'encouragement à ses tentatives. La réforme de la science chimique avait amené celle de sa langue, et cette langue perfectionnée avait bientôt fait marcher la science d'un pas plus rapide et plus sûr. Car, si la manière dont les idées se forment imprime son caractère sur les signes , les signes , représentation sensible des idées, ont, à leur tour, la puissance de les modifier , et même d'influer sur leur formation.

îfous ne dirons point que sur cet objet Yicqd'Azyr ait atteint le but, ni même qu'il ait indiqué d'une manière assez précise la route qui peut y conduire; mais il a rendu plus évidente cette nécessité d'une réforme daps la langue aiiatoroique. Des anatomistes philosophes se sont occupés , depuis lui, de ce beau travail; et quand les lu^ mières du siècle dix-neuvième l'auront conduit à sa perfection, et que le temps l'aura consacré, nos successeurs devront encore ne pas oublier que Vicq-d'Azyr a, sur ce point, comme sur plusieurs autres relatifs à la médecine, sinon fait lui-même, du moins contribué beaucoup à préparer la révolution qui s'opère dans ce moment.

Nous avons déjà dit que la véritable histoire

des savants et des gens de lettres est dans leurs ouvrages. En général, et très-heiireusement pour eux, ils prennent peu de part aux affaires et aux événements; et, quoique les détails de leur vie journalière aient toujours un intérêt proportionné à l'éclat de leur réputation, il est rare que les personnes qui vivent avec eux, les observent aussi bien qu'ils se peignent eux-mêmes dans leurs écrits. Suivant Buffon, l'homme est tout entier dans son style. Il est plus exact de dire qu'il est tout entier dans l'ensemble de ses idées et de ses sentiments : c'est par là que les hommes qui ont éclairé leurs semblables fixent les regards de la postérité.

C'est aussi dans les ouvrages de Vicq-d'Azyr, bien plus encore peut-être que dans les notices, .d'ailleurs très -intéressantes, publiées sur sa vie particulière, qu'on apprend à le connaître. Les personnes qui ont parlé de lui nous apprennent qu'il aima tendrement mademoiselle Lenoir, dont il avait fait la connaissance, en la rappelant d'un évanouissement. Elles ajoutent qu'après l'avoir (épousée , il la chérit plus tendrement encore ; et qu'ayant eu le malheur de la perdre, il honora sa cendre par les plus vifs et plus longs regrets. Mais nous voyons tout cela, pour ainsi dire, mieux encore dans la manière dont il décrit la vie et

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les affections intimes de plusieurs des hommes célèbres dont il a fait l'éloge. Vicq-d'Azyr était du commerce le plus sùr et le plus doux, et personne n'aima plus fidèlement ses amis : on le sait également |^e tous ceux qui l'ont connu. Mais on fait mieux que le savoir; on le sent dans la peinture touchante de la tendresse mutuelle des deux frères Duhamel, et surtout dans celle de l'amitié de Scheele et de Bergman. Eh! qui pourrait ne pas sentir encore tout son dévouement à l'utilité publique, dans cet accent élevé et, pour ainsi dire, religieux avec lequel il montre Pringle adoucissant les horreurs de la guerre , par la tranquillité et par les secours réciproques qu'il vint à bout d'obtenir pour les hôpitaux de deux armées ennemies en présence ; Girod et Maret succombant l'un et l'autre au sein de la contagion dont ils combattaient la fureur ; enfin , la vieillesse vénérée de Bertrand , qui , dans la peste de Marseille , avait déployé le même caractère, la même vertu sublime que Rose et Belzunce, ces véritables héros de l'humanité? Qui pourrait ne pas reconnaître l'esprit de justice et d'impartialité qui l'animait, dans la manière dont il raconte que Bergman, chargé de faire l'éloge de Swab, son protecteur et son ami intime, et de Wallerius, son ennemi déclaré et son persécuteur, mit le même soin dans le récit,

et la même équité dans l'appréciation des travaux de l'un et de l'autre f ) ? Quel profond mépris pour les superstitions n'a-t-il pas manifesté dans cent endroits de ses ouvrages ? Quelle horreur pour le fanatisme et pour la tyrannie, dans ce qu'il dit de l'inquisition, et dans le ton fier et libre qu'il prend en parlant de la révolution d'Amérique! Enfin, ne croirait- on pas qu'il s'est peint lui-même d'avance, lorsqu'on faisant l'histoire de Sanchez, attaché comme lui à une princesse que la révolution la plus inopinée vint tout à coup précipiter du trône , il ajoute : « Monsieur Sanchez « était naturellement faible ; non de cette faiblesse « qui se prête aux impressions du vice et qui fait « oublier la vertu , mais de celle qui se laisse ac- » câbler par le malheur, et qui reste sans force au « milieu de l'infortune. »

Hélas! en effet, Vicq-d'Azyr joignit, dans les derniers temps de sa vie, à la crainte d'une persécution qu'il regardait comme inévitable , le malheur bien plus grand , sans doute , de ne pouvoir s'habituer ou se résigner à sa situation. Cette disposition fatale , qui dans tous les temps dimi-

(*) Vicq-d'Azyr a donné le même exemple. Nous n'en rappellerons point les circonstances, pour ne pas rappeler aussi les torts d'un grand homme.

nue beaucoup l'heureuse influence de l'homme de bien , qui même lui enlève quelquefois la force nécessaire pour remplir des devoirs périlleux , est , dans les temps de trouble , le mal le plus grand qu'il puisse éprouver.

Mais si cet abandon de soi-même, qui pourrait faire soupçonner un défaut de confiance dans le pouvoir consolateur de la vertu, dut jamais paraître excusable, ce fut sans doute au moment et dans la situation particulière où se trouvait Vicqd'Azyr, Il avait* été médecin de la reine : il lui était attaché par les liens de la reconnaissance; et cette tète venait de tomber sous ses yeux, à la suite d'un procès où les lâches dépositions de certains courtisans, jadis adulateurs, s'étaient mêlées aux cris furieux et stupides des bourreaux. Il avait vu périr, dans la proscription presque générale des talents et des vertus, ses plus illustres amis, Lavoisier, Bailly, Condorcet : Lavoisier, l'un des principaux auteurs de la révolution la plus importante peut-être qu'eussent encore éprouvée les sciences naturelles; Bailly, également distingué comme savant, comme philosophe, comme écrivain, comme ami sincère de la liberté; Condorcet, que le jugement de Voltaire plaçait dès long-temps à la tête de la philosophie, qui ne cessa, comme Socrate, d'éclairer les hommes jusqu'à son der-

nier moment; qui tenant, comme lui, d'une main la coupe fatale , traçait l'esquisse magnifique des progrès de l'esprit humain ; resserrait dans quelques pages, pour sa fille chérie, les principes de la morale; et, descendant des plus hautes régions du calcul, ne dédaigna pas de rédiger des leçons d'arithmétique pour les instituteurs et pour les enfants des classes indigentes de la société.

A l'aspect de tant de désastres, Vicq-d'Azyr tomba dans une profonde mélancolie. Incessamment poursuivi par des images sanglantes, il ne goûtait aucun repos. La bienfaisance seule le soutenait encore : sa journée entière était consacrée à visiter les pauvres malades de son quartier. Le soir, il se livrait à différents travaux dont le comité d'instruction publique l'avait chargé, pour le soustraire, s'il était possible, à la rage aveugle des assassins. La nuit, il écrivait presque sans relâche , pour suspendre les funestes pensées auxquelles la solitude et le silence le ramenaient avec plus d'horreur. L'excès du travail, l'absence du sommeil , l'abattement et l'agitation , minèrent promptement ses forces : il succomba dans les premiers jours de messidor an deux (âgé d'environ quarante -six ans), à une affection aiguë de poitrine , dont son père avait prévu et lui avait prédit dans sa première jeunesse qu'il mourrait un

jour. La fièvre adynamique, dont cette affection se trouvait compliquée , et l'état moral du malade rendirent vains tous les secours , et la France eut encore une perte douloureuse à pleurer.

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