BENJAMIN FRANKLIN
Les traits fondamentaux de l'histoire des grands hommes sont, sans doute, dans les événements importants auxquels ils ont eu part , ou dans les ouvrages qu'ils ont exécutés. Mais il ne résulte souvent de cette connaissance aucune idée précise touchant la trempe de leur esprit et de leur caractère. Ceux d'entre eux qui méritent le plus de servir de modèles , ou dont le souvenir est accompagné des plus utiles leçons, ont besoin d'être étudiés dans des détails qui tiennent de plus près à leur existence intime et journalière. Pour les peindre avec fruit , il faut fouiller plus avant dans leur intérieur ; il faut vivre et converser plus familièrement avec eux. C'est par là seulement qu'on peut démêler les ressorts secrets par lesquels ils se sont élevés au-dessus des autres hommes; et ce qu'il y a de plus instructif dans leur
Vie, n'est pas toujours, à beaucoup près, ce qu'il y a de plus célèbre.
Cette vérité, que la lecture de Plutarque et celle des mémoires particuliers confirme à chaque pas, est surtout applicable aux grands hommes qui se sont distingués principalement par leur caractère ; qui ne se sont pas contentés de donner à la renommée quelques moments ou quelques jours d'une espèce de représentation théâtrale ; qui ne doivent pas leur réputation à quelques élans passagers , mais qui l'ont établie sur un plan continu de conduite , sur un système régulier d'habitudes de tous les instants.
Tel fut Benjamin Franklin, plus extraordinaire, sans doute, aux yeux de ses amis, plus digne d'être observé dans sa vie particulière, qu'il ne fut grand aux yeux de l'Amérique et de l'Europe.
Il a vu, pour ainsi dire, naître son pays : son nom se trouve à la tète de toutes les grandes choses qui s'y sont faites. L'affranchissement des États-Unis est, à beaucoup d'égards, son ouvrage; et la révolution la plus utile au bonheur des hommes , qui se fût encore opérée alors sur la terre , s'unit, pour consacrer sa mémoire, à l'une des plus brillantes découvertes de la physique.
Eripuit cœlo Jïdmen , sceptrumque tyrannis.
Mais ces traits, qui sont comme le résumé de sa vie publique, ne font point connaître ce qu'il y eut en lui de plus précieux. Sa personne valait bien mieux encore que sa gloire.
Benjamin Franklin s'est peint lui-même dans des Mémoires dont il n'a paru jusqu'ici qu'un fragment; mais ce sont ses ennemis ou des pensionnaires du cabinet de Saint-James qui l'ont publié. Ils y ont joint de plates notes, auxquelles sa famille aurait dû répondre plus tôt, par la publication du reste de l'ouvrage. En attendant qu'elle remplisse ce devoir, nous allons rassembler ici quelques traits que nous avons recueillis de la bouche même de Franklin , dans un commerce intime de plusieurs années.
Tout le monde sait qu'il naquit à Boston , en 11706; qu'il fut imprimeur et libraire à Philadelphie ; qu'il n'entra dans les affaires publiques qu'après s'être retiré du commerce, c'est-à-dire vers l'âge de quarante ans; et que ses premières expériences sur l'électricité datent à peu près de la même époque. Nous pourrions regarder comme inutile de le rappeler; mais il est quelques détails des premiers temps de sa vie qui ne doivent pas être passés sous silence, parce qu'ils donnent la clef de son caractère, ou plutôt parce qu'on y voit quelles circonstances en avaient jeté les fondements.
Son père et sa mère étaient des artisans aisés, mais sans autre fortune que le produit journalier de leur industrie. Franklin ne manqua de rien dans son enfance; son ame ne fut point flétrie par ie besoin ; et les premiers exemples qui s'offrirent à ses regards furent ceux du travail, de l'économie, du bon sens, de la vertu, et du bonheur que produit une vie laborieuse. Il paraît que sa mère était une personne pleine de raison : elle dirigeait l'esprit de ses enfants vers les idées applicables aux choses journalières de la vie, et leur inspirait les habitudes qui peuvent y faire recueillir plus d'avantages et de douceur. Franklin nous a raconté souvent qu'un jour de foire , ayant reçu d'une de ses parentes quelque argent qu'on lui permit d'employer à son gré, le premier objet qui frappa son attention en entrant sous la halle où se tenait la foire , fut un sifflet dont le marchand tirait des sons qui lui parurent ravissants : il en eut grande envie , et il le témoigna d'une manière si forte , qu'on exigea de lui tout ce qu'il avait dans sa poche. Le voilà qui revient à la maison, tout joyeux et sifflant à fendre les vitres. Sa mère lui dit : « Ce sifflet est donc ce qui t'a fait le plus de plaisir? — Oui, maman. — Ainsi donc, tu n'as» rien vu de plus qui t'ait tenté? — Si fait, maman;; mais j'ai tout donné pour le sifflet, et je n'avais»
plus d'argent pour acheter autre chose. — Comment, tu as tout donné!... Mais tu pouvais avoir vingt sifflets pour cela ; et comme il ne t'en faut qu'un, tu pouvais acheter un tambour, une charrette, et bien d'autres jobs joujoux. » Le petit bon homme reste pensif et tout stupéfait ( remarquez qu'il n'avait tout au plus que cinq ou six ans ). La mère reprend : « Mon ami , quand on achète un sifflet, il faut toujours savoir d'avance ce qu'il coûte. Je te conseille, toutes les fois que tu auras envie de quelque chose, de te dire d'abord : Combien vaut le sifflet? » Franldin ajoutait que cette leçon n'était jamais sortie de sa mémoire, et que depuis il n'avait peut-être pas eu de violent désir de quoi que ce fût, sans se répéter le petit proverbe. Lorsque son fils demanda à la cour de Saint- James le gouvernement de l'un des treize états, grâce par laquelle il se trouva si malheureusement lié au parti royaliste , Franklin lui dit : « Songe à ce que peut te coûter un jour le sifflet! Que ne te fais-tu plutôt menuisier ou charron, puisque la fortune que je te laisse ne te suffit pas ? L'homme qui vit de son travail reste libre , au moins. » Mais, ajoutait-il en nous contant tout cela, le jeune homme était infatué de Xexcellence : il trouvait honteux de ressembler à son père.
Cette femme sensée n'avait pu donner à Ben-
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jamin qu'une éducation médiocre ; mais elle le préservait soigneusement de tout ce qui pouvait fausser sa raison. Elle le laissait jouer et sauter librement, afin de lui donner une constitution robuste. Il passait la journée à polissonner; l'hiver, au milieu des neiges et des glaces; l'été, sur le bord de la mer et dans l'eay. Il lui arrivait quelquefois de se baigner plusieurs heures de suite, et de recommencer à plusieurs reprises dans le même jom\ Pendant toute la saison des bains, il se sentait, nous a-t-il dit souvent, plus fort et plus alègre: il mangeait prodigieusement; mais il était d'une maigreur singulière. Sa mère lui faisait des observations fréquentes sur sa passion pour ce genre de plaisir : mais ses avis avaient un peu le sort des autres sermons; et elle s'en consolait, en songeant qu'il devenait de jour en jour plus vigoureux, et qu'il se procurait ainsi l'instrument sans lequel les talents les plus distingués et les circonstances les plus heureuses sont si souvent perdus, une forte santé.
Au milieu des dissipations de son âge, Franklin lisait , réfléchissait sur ses lectures , et cherchait à les mettre à profit. Ce fut avant de quitter la maison paternelle qu'il lui tomba quelques volumes de Plutarque entre les mains : il les dévora. Rien n'a jamais fait sur lui de plus forte impression, que
la manière simple et grande, et la philosophie tout à la fois sage et généreuse de cet écrivain, si ce n'est peut-être le bon sens exquis et la vertu plus familière, en quelque sorte, de Socrate, dont on trouve une peinture si vraie dans ses faits et dits mémorables , par Xénophon. La lecture des anciens est une espèce de pierre de touche qui peut servir utilement à dévoiler les dispositions et le caractère des jeunes gens. On ne rencontre guère d'hommes d'une certaine étoffe qui n'aient été passionnés pour eux, et notamment pour Plutarque et Xénophon.
Après avoir lu le traité sur l'usage de manger de la chair, Franklin resta convaincu de la barbarie et des effets pernicieux de cet usage : il résolut de ne plus rien manger désormais qui eût eu vie (*).
Sa mère le laissa faire, persuadée que cette fantaisie ne durerait pas. Mais elle s'aperçut bientôt qu'elle s'était trompée ; et quand ses amis lui demandaient qui pouvait avoir mis une pareille chose dans la tète de son fils, elle répondait : C'est un
(*) Dans la première partie de ses Mémoires , Franklin dit que celte idée et la détermination qui en fut la suite lui vint après la lecture d'un morceau et Tryon sur le même sujet : mais nous lui avons entendu conter le fait comme nous le rapportons ici.
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fou de philosophe. Elle ajoutait tout bas : 11 n'y a pas grand mai; cela lui donne l'habitude dé l'empire sur lui-même; il apprend qu'on peut tout avec une volonté forte (*;.
C'est sous la surveillance d'une si bonne mère, que Franklin passa son enfance. Mais son activité, qui se lassait du cercle étroit dans lequel il se trouvait resserré, lui rendit bientôt la maison paternelle insupportable. A peine était-il adolescent, qu'il forma le projet de la quitter : les projets d'un caractère de sa trempe ne restent pas long-temps sans exécution. Une occasion de mécontentement se présente: il la saisit avidement, et s'é-
(*) Dans la suite, il renonça tout-à-fait à ses principes sur ce point ; on voit, dans ses Mémoires, ce qui le détermina à reprendre à cet égard la vie commune. Il aimait beaucoup le poisson. Dans un voyage de mer, il vit des matelots qui apprêtaient des morues fraîchement prises. Elles avaient dans l'estomac plusieurs petites morues qu'elles venaient d'avaler. Ah! ah! dit Franklin, vous vous mangez donc entre vous?... Eh! pourquoi l'homme ne vous mangerait-il pas aussi? Voilà ce que c'est, ajoutait-il, que d'être un animal raisonnable : on trouve toujours des raisonnements plausibles pour excuser toutes ses passions.
[**) Cette occasion fut nn mauvais traitement reçu de la part de son frère : il dit qu'il eut la douleur de voir tout le monde prendre parti coiitre lui ; et il rapporte au pi-ofon sentiment de révolte que lui caiTsa cette aventnre sa hain constante du pouvoir arbitraire.
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cliappe eu fugitif; et le voilà, suivant sou expression, comme Adam et Tom Jones, ayant le monde devant lui, sans autre guide pour s'y conduire que sa bonne fortune, ou plutôt son bon sens, qui n'était pas encore bien cultivé par l'expérience.
Il erra pendant quelque temps, pour ainsi dire, au hasard. L'espoir de trouver plus facilement du travail dans une ville que l'industrie de ses premiers fondateurs avait déjà rendu florissante, dirigea ses pas vers Philadelphie. Il y arriva l'imagination pleine des riantes perspectives de la jeunesse , mais sans autre ressource qu'une santé robuste, et la résolution bien prononcée de ne pas mourir de faim. En entrant dans cette ville, il n'avait qu'une rixdalle de Hollande, ou cinq livres de notre monnaie, dans sa poche. Sur-lechamp il en employa une partie à acheter trois (grands pains : il mit l'un sous le bras droit , l'autre sous le bras gauche, et marchait en mangeant le troisième; et c'est dans cet équipage, qui n'était pas relevé par ses habits, qu'il traversa la ville, et qu'il fut remarqué par la femme qui depuis a partagé sa destinée , et fait son bonheur pendant près d'un demi-siècle.
Le temps que Franklin passa à Philadelphie pendant ce premier séjour, et celui qu'il alla passer à Londres pour tenter la fortune sur un autre