‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · i8 11 É r A. N G lî S · texte numérisé non relu

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théâtre, ne sont remarquables que par les progrès successifs qu'on voit faire à son esprit naissant, à son caractère encore indécis. Tous les objets nouveaux qui se présentent à lui, ses heureux succès, ses fautes, tout est mis à profit; tout lui sert presque également. Il raconte cette partie de son histoire avec un détail tout particulier. Il a bien raison : nulle époque de la vie n'est plus décisive pour le bonheur du reste. On ne saurait trop insister sur les dangers qui l'environnent, même dans un système de conduite généralement sage et raisonnable; et rien n'est plus instructif que ce qui montre nettement la route à suivre pour ne point s'égarer.

Pendant ce temps, l'esprit de Franklin se développe : il lit quelques bons écrivains anglais. Locke, Collins, Shaftesbury, le Spectateur, l'intéressent et l'occupent tour à tour. Il étudie l'art de penser avec Locke; il apprend à écrire dans le Spectateur. Nous avons su de lui qu'il lut aussi pour la première fois, vers le même temps, une assez mauvaise traduction des Provinciales: cette lecture le ravit; il la recommença plusieurs fois. Les Provinciales étaient un des livres français qu'il estimait le plus.

La lecture de Collins avait tellement secoué son esprit, qu'il se mit à discuter lui-même, dans

de petites dissertations, toutes les questions de dogme. La divinité des Écritures, la révélation, les mystères, furent successivement l'objet de son examen le plus réfléchi : toute la subtilité de la métaphysique usitée encore alors fut épuisée pour et contre. Il alla même jusqu'à nier l'existence de Dieu, et, ce qui n'était pas moins déplorable, jusqu'à mettre en problème les premières bases de la morale.

Mais cet égarement d'un esprit hardi , qui s'élance dans toutes les routes que la suite des raisonnements lui présente, ne dura qu'un instant assez court, Franklin recoimut bientôt son erreur, relativement aux deux dernières opinions. Il revint sur ses pas avec le même empressement. Il y a peut-être peu de philosophes aussi sûrs qu'il l'était, de l'existence d'un être intelligent, arae de l'univers; et personne n'a soumis à des démonstrations plus rigoureuses les principes qui, même sans cette croyance, établissent les règles de la vertu. Il aimait à citer deux mots de Bacon, l'un, qu'il faut plus de crédulité pour être athée que pour croire en Dieu; l'autre, qu'une étude superficielle (/em degustatio) de la physique conduit à l'athéisme, mais que des connaissances plus approfon(Ues [pîeni haustus) ramènent aux idées et aux sentiments religieux. Et,

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quant à la morale , il répétait sans cesse que c'était le seul calcul raisonnable du bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. Un jour qu'il avait déjà beaucoup parlé sur ce point, il finit en nous disant, dans son français, auquel l'irrégularité même ajoutait presque toujours plus de force ou de grâce : Si les coquins savaient tous les avantages de la vertu, ils deviendraient honnêtes gens par coquinerie.

Durant son premier séjour à Philadelphie , la femme intéressante dont nous avons parlé lui avait rendu plusieurs services essentiels : il avait pris pour elle de l'attachement, et lui en avait inspiré beaucoup. Étant à Londres, il l'avait entièrement négligée. Mais son esprit prenait de jour en jour un nouveau caractère de réflexion, et son ame commençait à se nourrir des idées et des sentiments de la perfection morale. Il sentit ses torts : il résolut de les réparer. En conséquence, il quitte ' Londres, et revient à Philadelphie. C'est de ce moment que date le plan de vie dont il ne s'est ja- j mais départi dans la suite; de ce moment, il cesse j de tâtonner en jeune homme : il voit nettement le but et la route; il ne s'en détourne plus un seul instant.

En lisant la Bible, ce qu'il faisait souvent, le livre 1 des Proverbes attira son attention d'une manière I

plus particulière. Ou remarque ciuus les livres dits sapientiaux une grande connaissance du cœur humain et de la société. Celui des Proverbes contient d'excellentes leçons applicables à la vie commune, et resserrées dans des sentences énergiques et piquantes. Franklin y lut : La longue vie est dans ta main droite, et la fortune dans ta main gauche. Ce fut un trait de lumière pour lui. Ainsi donc, il dépend de l'homme de vivre long-temps, et d'acquérir la somme de richesse nécessaire au bonheur! Il se rail fortement dans la tète de confirmer par son exemple le proverbe , sur l'un et l'autre point. Il avait alors vingt ans, et à l'âge de quatre-vingts, en nous rappelant cette circonstance , il ajoutait : « Voyez si je me suis trompé. Ma santé n'était pas plus ferme alors qu'aujourd'hui; j'ai, non pas de l'opulence, mais une aisance bien au-dessus de mes besoins; et l'on sait assez dans le monde que le roi Georges s'est mal trouvé de ses querelles avec le garçon imprimeur. »

Le Traité des faits et dits mémorables de Socrate avait fait sur lui la plus vive impression : le caractère simple et modéré, la finesse et le bon sens de ce philosophe, convenaient particulièrement à sa manière de sentir et de voir. C'est à Socrate qu'il désirait le plus de ressembler : il le prit pour modèle.

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Mais, en s'exerçant à la pratique des vertus eii général , il s'aperçut bientôt qu'il ne pouvait donner en même temps une égale attention à toutes. L'idée lui vint de les prendre une à une , suivant la manière des analystes , et de ne passer à la seconde qu'après s'être bien assuré de la première. Il les classa dans le meilleur ordre qu'il put concevoir, et il commença sur-le-champ par les plus essentielles. Pour procéder avec plus de méthode, il avait arrangé un petit livre, en forme d'agenda, pour tous les jours de la semaine et du mois. Il donnait d'abord quatre à cinq jours à une vertu ou à une qualité de l'esprit ; souvent il y consacrait la semaine , et quelquefois le mois entier ; et chaque soir, en se rendant compte de la journée, il notait ses progrès et ses fautes. Après avoir pris ainsi séparément les objets de son éducation morale, il s'exerçait par degrés à les embrasser dans des ensembles tous les jours plus complets, jusqu'à ce qu'enfin ce ne fiit pour lui qu'un système d'habitudes aussi naturelles que les mouvements des bras et des jambes. Nous avons eu entre les mains ce livret précieux. On y voyait , en quelque sorte, l'histoire chronologique de Tame et du caractère de Franklin : on les voyait se développer , se fortifier , se façonner à tous les actes qui constituent leur perfection, et l'art de la vie

et de la vertu, appris de la même manière que celui de jouer d'un instrument et de faire des armes. A la tête était, en guise d'épigraphe, le proverbe dont nous avons fait mention.

Il paraît que c'est à ♦peu près vers ce temps que la liaison de Franklin avec la compagne de sa vie devint une union intime. Leur âge n'était pas tout-à-fait le même : cette femme excellente avait quelques années de plus ; la sagesse de son caractère contribua beaucoup aux plans de conduite et de travail que son jeune ami suivait avec tant de zèle et de constance. Il nous a répété plusieurs fois qu'il lui devait une grande partie de ce qu'il avait valu. Suivant son opinion, l'homme n'est complet que lorsqu'il s'est associé une femme digne de faire son bonheur: jusque là son existence est imparfaite ; ce n'est que la moitié d'un tout, qui ne peut rester ainsi divisé sans de grands désavantages. «La nature, ajoutait-il, nous punit toujours, par des défauts et des malheurs particuliers, d'un système qui la contrarie. »

L'établissement d'imprimerie de Franklin, ses spéculations sur les papiers-nouvelles et les almanachs d'Amérique, ses entreprises de librairie et de papeterie , ont été presque autant l'ouvrage de sa femme que le sien propre. Elle l'aidait nonseulement de son économie, de l'ordre et deracU-

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vité dont elle avait pris l'habitude dans un petit commerce d'un autre genre, mais aussi de ses conseils et de ses vues; elle avait autant d'esprit et de tact que de bon sens et d'expérience. « Je trouvais toujours, nous a dit souvent Franklin, qu'elle savait ce que je ne savais pas ; et si quelque chose m'avait échappé, j'étais sûr que c'était précisément ce qu'elle avait saisi. »

Les premiers papiers- nouvelles qui aient été composés en Amérique sont l'ouvrage de Franklin. Son frère réimprimait à Boston les gazettes d'Europe, telles à peu près qu'elles lui étaient envoyées. Benjamin y glissa des morceaux de sa façon. Le succès l'enhardit; les morceaux se succédèrent rapidement , et bientôt il fut cité comme un prodige. Plus tard, c'est-à-dire quand il eut formé son établissement, il entreprit de faire une gazette qui fût vraiment la sienne. C'est ce qui lui donna rapidement une assez grande réputation , et contribua le plus à faire prospérer son commerce. Dans sa gazette, il discutait les sujets les plus intéressants pour l'époque et pour le pays; mais son goût le portait de préférence vers les objets de morale , et quelquefois il ne craignait pas de toucher aux affaires publiques. En peu de temps, il devint une espèce de censeur; il acquit une sorte de jjuissance.

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L'Amérique n'avait point d'almanachs , et n'en recevait que de fort mauvais d'Angleterre. Ils étaient défigurés par toutes ces billevesées dont les astronomes des derniers siècles les avaient remplis , et par le surcroît de celles que le charlatanisme ou l'ignorante crédulité des imprimeurs y avaient ajoutées. Franklin entreprit de donner à ses compatriotes des almanachs faits pour eux , et de substituer aux prédictions sur la pluie et le beau temps, sur la naissance ou la mort des princes, de courtes instructions sur le soin du ménage, sur les divers objets de culture, sur l'éducation des animaux, sur l'hygiène simple des habitants de la campagne , en un mot , sur divers sujets d'économie domestique et de morale. Il renfermait souvent ses leçons dans des allégories naïves, et dans des sentences ou des proverbes qui se retenaient facilement, et qui joignaient, au mérite éminent d'être le résultat de la plus profonde sagesse, l'avantage, plus inappréciable encore, d'être à la portée des esprits les moins cultivés. Le petit ouvrage intitulé , La Science du bonhomme Pàchard , n'est autre chose que le recueil choisi de ces proverbes et sentences.

Ainsi, les gazettes et les almanachs de Franldin ont commencé l'éducation de rximérique. Elle a rapidement profité des leçons d'industrie et d'in-

dépendance dont il les avait semés; il ne lui reste qu'à conserver précieusement les biens qu'elle en a recueillis, en suivant avec le même soin les leçons de simplicité , de philanthropie, de vertu, qui s'y trouvent toujours unies aux premières, comme leur complément indispensable. 'i

Franklin trouva, dans le débit de ses almanaclis, un autre avantage qui ne tourna guère moins au profit de son pays. Tout le papier qui s'y consommait était tiré d'Europe; pour le payer, il fallait exporter des denrées précieuses, qui se seraient consommées plus utilement sur les lieux, dans les améliorations de la culture. Franklin fit vendre ses almanachs pour du chiffon : beaucoup de petits cultivateurs, qui ne les auraient pas achetés sans cela, purent se les procurer. Le chiffon fut regardé comme un objet qui ne devait plus être jeté dans les égouts : on le ramassa partout soigneusement; et quand Franklin en eut une provision suffisante, il établit une papeterie, au moyen de laquelle il se trouva sur-le-champ en état de se passer des fabriques d'Europe, pour ses impressions ; bientôt même il put fournir divers marchands de Philadelphie, de Boston et des autres villes anglo-américaines.

Cet établissement eut un tel succès , qu'il ne fut pas long- temps le seul du même genre. Les

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négociants d'un pays qui commençait à s'éclairer sentirent que le commerce du papier ne pouvait aller qu'en croissant; et quelques années après, il y avait cinq ou six papeteries en Amérique.

En créant son imprimerie, en levant sa boutique de libraire , en formant sa manufacture de papier, Franklin s'était imposé des travaux qu'il n'exécutait pas à la manière des spéculateurs d'Europe. Ce n'était point du fond de son cabinet qu'il dirigeait ses affaires et commandait à ses ouvriers : il était au milieu d'eux , en veste et en bonnet ; il mettait sans cesse la main à l'œuvre ; il composait, corrigeait les épreuves, et les tirait lui-même; il emballait, portait les ballots, brouettait, balayait l'atelier et la boutique, ne regardant aucun travail comme au-dessous de lui. Ses voisins, qui ne le voyaient dans les rues que pour les affaires de son négoce, et dans l'accoutrement d'un ouvrier, disaient : Ce Benjamin Franklin est un homme laborieux ; il fera fortune. Cette conduite ne lui était pas seulement profitable sous les rapports d'une économie directe ; elle lui attirait en- ■ core l'estime et la confiance de tout le monde.

C'est ainsi qu'il passait la semaine entière. Le dimanche et les jours de fêtes, il voyait quelques hommes occupés et sages comme lui. A mesure que ses affaires particulières prospéraient, sa phi-

lanthropie tournait de plus en plus toute son attention et ses pensées vers des objets d'utilité publique. Dans ses conversations avec ses amis, tout ce qui pouvait contribuer au bonheur des hommes devenait tour à tour un sujet de discussion. Ses idées s'étaient agrandies par la lecture; elles s'étendirent encore, dans le commerce de quelques personnes de bon sens qui lisaient et pensaient. Il sentit tous les avantages de cette communication , et il voulut lui donner une influence plus directe, en formant un club dont le but serait de perfectionner la société humaine, et toutes les idées ou les inventions qui peuvent tendre à l'embellir. C'est par les rapports que la correspondance de ce club lui donna avec tout ce qu'il y avait d'hommes éclairés dans les treize états; c'est par les souscriptions auxquelles son crédit et celui de ses confrères firent contribuer les plus riches propriétaires ou négociants, qu'il trouva le moyen d'exécuter plusieurs grands et beaux établissements. Il fit les premiers fonds d'une bibliothèque publique, qui depuis s'est accrue chaque jour de ses nouveaux dons et de ceux des autres amis de la patrie ; il bâtit et dota une maison d'instruction; il forma des associations et des tontines pour les ouvriers ; il essaya différents plans de secours pour les pauvres infirmes ou vieillards; en-

fin, la Société philosophique de Philadelphie prit, en quelque sorte, naissance dans ce club, dont tous les membres étaient des hommes de mérite, et dont l'influence sur l'opinion publique et sur sur le gouvernement se manifesta bientôt de la manière la plus remarquable Q.

Franklin avait senti fort jeune la nécessité de l'indépendance. Presque dès l'entrée de sa carrière , il avait conçu l'idée et l'espoir d'une honnête fortune; et sans cesse il avait tendu vers ce terme de ses premiers travaux. Mais ime ame comme la sienne n'avait pas besoin de richesse ; ses projets même de bienfaisance ne la lui rendaient pas nécessaire. Il ne pensait pas qrte tout le bien se fît en ouvrant une bourse. La somme à laquelle il voulait porter son aisance avait été fixée d'avance dans ses plans : rien ne put le dé-

(*) La question du papier-monnaie se discuta pour la première fois dans ce club. Franklin soutint la nécessité de sa création. Chaque émission nouvelle fut principalement déterminée par ses écrits. Mais plus tard , il avait reconnu que ce •moyen , nécessaire quand les monnaies métalliques manquent entièrement, peut tout bouleverser, si l'on porte trop loin la quantité du signe fictif. Elle ne s'était pas élevée au-dessus de vingt-quatre millions de livres tournois en 1771, époque où, suivant Franklin , le papier n'avait encore fait que du bien dans son pays.

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terminer à la passer. Ainsi do^ic, an milieu du commerce le plus prospère, et dans le moment où son crédit avait pris le plus de consistance, il se retira tout à coup pour mener une vie philosophique. Nous lui avons entendu souvent dire qu'il était plutôt fâché d'être aussi riche, que de ne l'être pas davantage. « Mes héritiers , ajoutaitil, auront bien plus de peine à valoir quelque chose , que si le besoin de se créer une existence aiguillonnait leur activité; et je me croirais coupable envers eux , si je cherchais à rassembler sur leur tête des avantages dont on ne jouit pour l'ordinaire bien sainement, que lorsqu'on les a conquis par son propre labeur. »

C'est vers l'âge de quarante ans que Franklin se retira du commerce. L'étude, qui jusqu'alors n'avait été pour lui qu'un délassement, devint son occupation principale; les affaires publiques, auxquelles il n'avait donné que quelques moments enlevés à ses travaux, devinrent l'objet de ses continuelles réflexions. La physique, qui fournit à l'homme tant d'utiles instruments ; la philosophie morale, qui lui apprend à jouir des biens de la nature et de la société; les arts, qui multiplient chaque jour les objets de ses jouissances; enfin, tout ce qui peut contribuer au bonheur particulier et public, tout ce qui tend à perfectionner

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l'ame Inimaine elle-même, remplissait doucement le loisir studieux de Franklin.

Par les soins de plusieurs physiciens célèbres , les faits relatifs à l'électricité commençaient à n'être plus entièrement isolés et insignifiants. On les avait réunis et comparés; on entrevoyait l'importance des nouvelles recherches auxquelles ils pouvaient donner lieu, et déjà même ils paraissaient se ranger et se classer en un cgrps de doctrine. Mais l'électricité n'était point encore liée à d'autres grands phénomènes; on ignorait Je caractère de sa cause, et l'on n'avait déterminé que d'une manière vague les circonstances où elle se manifeste. Franklin, par une suite d'expériences aussi simples qu'ingénieuses, prouva qu'elle est répandue dans tous les corps de notre univers ; qu'elle s'y comporte à la manière des fluides; qu'elle est un fluide véritable, cherchant toujours à se mettre en équilibre; qu'elle ne devient sensible que lorsque l'équilibre est rompu, et que les étincelles ou les explosions sont produites par l'elfort qui le fait cesser ou qui le reproduit. De là, la distinction de l'électricité en positive et négative;de là une nouvelle et très-ingénieuse explication du phénomène de la bouteille de Leyde; explication qui n'a cependant pas levé tous les doutes. Enfin, par des essais nombreux, souvent accom- 5. iG

îi/p MÏÎLANGRS.

pagnes de dangers, il démontra sans réplique l'identité de la matière électrique et de la matière fulminante, et trouva les moyens faciles de les diriger et de les gouverner à son gré.

Dans le son que rendent des verres frottés avec le doigt humide , on n'avait vu jusque là qu'un fait singulier : Franklin y vit un nouvel instrument de musique. S'étant aperçu facilement que les rapports de la masse totale du verre à sa capacité, à son évasement, ou à la quantité de liqueur qu'on y avait introduite , constituent la différence des sons , et qu'il est facile d'établir entre différents verres les mêmes relations harmoniques qu'entre différentes cordes sonores, Yharmonica fut trouvé.

Cet instrument n'est propre qu'à un seul genre de musique; il ne peut même pas rendre tous les accents de celle qui lui convient le mieux. Mais il produit des effets que l'art ignorait encore ; et les voix les plus souples, les plus fraîches, les plus touchantes , ne vont peut-être pas chercher si avant toutes les fibres sensibles de l'oreille et du cœur. Il semble que ses vibrations agissent directement sur tout le système nerveux à la fois ; et dans les im- • pressions, pour ainsi dire, aériennes dont il vous en- • vironne, il y a vraiment quelque chose de magique.

Franklin a fait aussi beaucoup de recherches, ,

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c cst-à-dire beaucoup d'expériences , sur l'aimant. Il regarde comme prouvé que le fluide électrique et le fluide magnétique non-seulement diffèrent essentiellement l'un de l'autre ^ mais qu'ils n'ont pas même de rapports; et de ses essais a résulté la même théorie qu'^Epinus de son côté développait et soumettait aux lois du calcul.

Dans un morceau très-ingénieux sur les aurores boréales, Franklin s'est efforcé depuis de lier ce phénomène si remarquable à ceux du magnétisme général et de l'électricité réunis.

On lit dans Plutarque que l'huile calme les vagues agitées: personne, que je sache, n'avait jugé que cette assertion pût avoir quelque fondement; personne du moins n'avait convenablement vérifié le fait. Franklin, sans avoir, à ce qu'il paraît, aucune idée du passage de Plutarque, fit, dans les essais multipliés qui l'occupaient sans cesse, la même découverte. Il nous a dit que, répétant en Angleterre l'expérience devant un fermier, qui lui témoignait à cet égard la plus forte incrédulité, il eut occasion de faire une observation philosophique qui n'était peut-être pas moins intéressante. Quand ce fermier vit la chose réussir , il resta comme frappé de la foudre, et il ne sortit de sa stupéfaction et de son silence, que pour venir se jeter en quelque sorte aux pieds de Frank-

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lin, en lui disant : « Eh bien, monsieur, que voulez-vous que je croie?... — Ce que vous avez vu, lui répondit le physicien ; et rien de plus. » Il ajoutait : «Cet homme, pour avoir été témoin d'une chose extraordinaire, était tout prêt à croire les plus absurdes : telle est la logique des trois quarts des hommes. »

Si nous voulions rendre compte de toutes les inventions utiles de Franklin, nous serions obligés de parcourir beaucoup d'objets d'un usage journalier. Le caractère de son esprit le portait particulièrement vers ce qui peut être appliqué d'une manière directe à nos besoins, simplifier nos besoins eux-mêmes, rendre les travaux plus faciles et l'existence plus agréable. L'art de se vêtir, celui d'améliorer les aliments, celui de se loger, de distribuer les appartements d'une maison, de disposer les poêles et les cheminées d'une manière plus économique; Fart plus important de conserver la santé du corps, en un mot, tout ce qui tend à perfectionner la vie l'occupait tour à tour; et les moyens de rendre un meuble plus commode , ou un plat meilleur, ne lui paraissaient pas des recherches indignes d'un philosophe.

En reculant de jour en jour ses limites, en étendant sa culture, en augmentant les productions de son industrie, l'Amérique avait senti la néces-

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site de rendre dans son sein les communications plus faciles. Des postes, à la vérité très-imparfaites encore, mais telles que la dissémination des villages et l'état des chemins avaient pu les permettre, étaient établies entre les villes les plus importantes. Elles annonçaient les progrès que le pays avait déjà fait dans la civilisation; elles présageaient les progrès ultérieurs qu'il allait faire en peu de temps. Franklin fut nommé directeur de cet établissement nouveau, ce qui lui fournit les ■moyens de rendre des services essentiels à l'agriculture et au commerce. Les voyages que les devoirs de sa place l'obligèrent de réitérer fréquemment, et de pousser fort loin dans l'intérieur des terres, lui procurèrent beaucoup de notions utiles sur le sol et sur la nature de ses productions : ils le mirent souvent à portée de voir dans leurs propres habitations les sauvages, dont les nouvelles plantations anglaises étaient environnées, et auprès desquels il fut souvent chargé de missions publiques. Dans un petit écrit intitulé , De la politesse des sauuages, il a peint leurs mœurs avec beaucoup d'exactitude et d'intérêt : il ne dissimule pas qu'il les croit, sous plusieurs rapports , meilleures que les nôtres; il va même jusqu'à laisser penser que la vie errante et libre de ces peuplades est plus appropriée au bonheur de rhomrac

que celle des nations civilisées. Mais peut-être ne s etait-il pas bien rendu compte des motifs de cette prédilection. Elle paraît avoir tenu chez lui à l'idée qu'on est d'autant plus heureux, qu'on resserre et simplifie davantage son existence: idée qui, prise d'une manière trop générale, ne serait pas tout-à-fait juste; car s'il e&t vrai que les malheurs des hommes dépendent presque toujours de ce que leurs besoins se trouvent au-dessus des moyens qu'ils ont de les satisfaire , il est également certain que celui qui n'emploie pas toutes ses facultés, c'est-à-dire, dont les besoins restent au-dessous de ses moyens, n'a qu'une existence incomplète; et quand on parle de bonheur, c'est tout celui dont l'homme peut jouir qu'il faut entendre.

A mesure que l'Amérique s'enrichissait par l'industrie et l'activité de ses planteurs, à mesure qu'elle s'éclairait par le zèle de quelques philanthropes, à la tête desquels l'on trouve toujours Franklin , l'esprit de liberté prenait un essor qu'il n'avait pas dans les autres pays soumis au gouvernement anglais. Mais ce gouvernement, l'un des plus corrompus et des plus froidement iniques , tourmentait, pressurait et voulait tenir sous une tutelle humiliante cette respectable colonie.

Des droits vexatoires établis sur différents ob-

jets de consommation; l'arbitraire que les agent» envoyés d'Europe portaient dans l'exercice de leur autorité ; le refus tyrannique et souvent renouvelé de faire droit à des griefs qui s'aggravaient de jour en jour; enfin, le refus plus tyrannique et plus insolent, d'accorder une représentation à ce peuple, qui formait déjà des provinces considérables : tout cela faisait fermenter dans le cœur des Anglo- Américains un mécontentement que les amis de la liberté ne manquaient pas d'entretenir, et qui devait tôt ou tard produire une explosion.

Franklin l'avait prévu long-temps d'avance. Lorsqu'il fut envoyé la première fois en Angleterre , pour y porter les remontrances et les plaintes de ses concitoyens, il pressentait déjà la possibilité d'une rupture ; il en calculait les suites , et se préparait de loin à la diriger. Cependant les choses restèrent encore dans un état assez calme; et pendant son séjour à Londres , il put s'occuper de sciences et de philosophie, encore plus que de politique et surtout de révolution. Il y devint l'ami des hommes les plus célèbres. C'est à cette époque qu'il fit avec Pringle un premier voyage en France ; il visita aussi la Belgique et la Hollande. Comme ses découvertes sur l'électricité étaient encore assez nouvelles, son arrivée à Paris fit alors presque autant de sensation parmi les savants, que son

retour en 1776 en fit parmi tous les amis de la liberté. On le reçut comme un homme à qui la physique devait une de ses vérités les plus importantes; et, si je ne me trompe, c'est peu de temps après que l'Académie des Sciences le mit au nombre de ses associés étrangers.

Mais les vexations essuyées par les Américains , et la juste indignation dont elles attisaient la flamme, allaient toujours en croissant. Dans un second voyage à Londres, Franklin vint assurer le succès de la révolution , en essayant de bonne foi tous les moyens qui pouvaient la prévenir. Sa correspondance avec le gouvernement, ses conversations particulières avec les ministres , son interrogatoire à la barre de la chambre des communes , sa lettre au libraire Straham , publiée par lui-même, prouvent qu'il ne négligea rien pour dessiller les yeux du roi et de son conseil. Mais tout fut inutile. Sa bonne foi fut prise pour de l'adresse; on crut pouvoir s'en rapporter de préférence , sur la situation de l'Amérique , à des hommes qui n'avaient fait que la voir en courant; et, comme il l'observait lui-même, il trompa le ministère anglais, et l'entraîna dans le piège, en lui disant la plus exacte vérité. « C'est là toute ma finesse, ajoutait -il; et les hommes politiques sont si corrompus, que je les ai toujours trompés par ce n^yen. »

MÉLA.NGES.

Lors de ce second voyage à Londres, déjà la division entre le gouvernement anglais et les Américains était sur le point d'éclater. Franklin suivait toujours son système , qui était d'aggraver de plus en plus les torts du conseil, en épuisant toutes les voies de conciliation. Il voulait ne lui laisser aucune excuse dans l'esprit du peuple des États. La stupidité de l'orgueil ministériel et les fausses vues de l'astuce diplomatique le servirent à merveille. La haine personnelle de Georges le servit mieux encore. « Dans les affaires de ce monde , c'est un grand avantage , nous disait Franklin , que de pouvoir inspirer une colère passionnée à son ennemi. » Georges crut faire beaucoup de mal à Franklin en lui faisant intenter, par un personnage à ses ordres, le procès le plus ridicule, et prodiguer, par un avocat vénal, beaucoup d'injures dans la discussion de l'affaire. Le philosophe, assis tranquillement vis-à-vis de l'avocat, faisait à chaque injure un petit signe de la main, pour indiquer que l'injure passait outre et ne l'atteignait pas. En sortant , il dit à un ami qui l'avait accompagné : « Voilà un beau discours C[ue l'acheteur n'a pas encore fini de payer; il pourra lui coûter plus cher qu'il ne pense. »

Le roi cherchait à multiplier chaque jour ces petites malices contre Franklin. Celui-ci riait en

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secret de voir qu'il n'y a qu'à laisser faire les hommes absurdes et ivres d'autorité, pour en avoir bientôt raison. Enfin, quelques mouvements partiels ayant éclaté dans les États, le conseil prit la résolution de faire arrêter leur envoyé, comme chef des rebelles ; mais Franklin , qui était le plus vigilant des hommes, et qui d'ailleurs avait des amis zélés au milieu du camp ennemi, fut averti à temps : le jour qu'il quitta Londres, il avait demandé pour le soir un rendez -vous à plusieurs ministres, et déjà il était en mer, avant qu'on eût pris les moindres mesures pour s'assurer de lui.

De retour en Amérique , il y trouva les esprits dans la situation qu'il désirait. Les chefs, ou les hommes qui pouvaient le devenir, s'étaient trop avancés pour pouvoir revenir sur leurs pas: le parti des propriétaires royalistes ou loyalistes s'affaiblissait tous les jours ; le peuple était unanime. Franklin arrive , fort de toutes les sottises du cabinet de Saint-James , plus fort encore sans doute des violences tyranniques et sanglantes qu'exerçaient journellement les troupes anglaises : son ame semble se répandre partout ; l'indignation générale est au comble ; et tout à coup la cloche de la liberté sonne dans les treize États.

IjCS compatriotes de Franklin savaient qu'un homme comme lui devenait facilement propre à

tout. L'organisation de leurs milices était alors l'objet le plus important dans un mouvement révolutionnaire. Les autorités civiles s'organisent en quelque sorte d'elles-mêmes; il ne peut en être ainsi d'une armée. Franklin fut nommé lieutenant-général ; et Ton vit un philosophe qui, de l'état de garçon imprimeur, s'était élevé jusqu'à la réputation des savants les plus célèbres, des négociateurs les plus habiles, passer, avec la même aisance et le même succès, au rôle d'homme de guerre. Mais , on le sent bien , sans qu'il soit nécessaire de le dire, le philanthrope Franklin ne pouvait paraître les armes à la main que pour la cause de la liberté. En quittant la France , il nous a donné l'épée qu'il portait alors , avec la canne dont il s'était servi pendant plus de trente ans, ; dans ses expériences, pour calmer les eaux agitées , et dont la pomme contenait un petit flacon j d'huile. Je vous les laisse, nous dit-il, comme des reliques et comme des souvenirs d'amitié. On peut 1 juger si nous les conservons précieusement.

Un des motifs qui déterminèrent les insurgentSy car les Américains prirent dès lors ce nom, à i nommer Franldin leur heutenant-général, ce fut ! le peu d'hommes de guerre qu'ils avaient dans I leur parti, et le peu de confiance que ceux-là même leur inspiraient. Washington, qui depuis,

a défendu dignement la cause de la liberté, avait semblé d'abord balancer quelque temps entre les cordons anglais et la voix de la patrie. Mais il se décida pour son devoir , et s'est acquis une gloire immortelle. Cependant ses premières incertitudes avaient laissé des nuages dans l'esprit des républicains ardents, et, dans les premiers temps, quand il ouvrait quelque avis sur la politique , on les entendit quelquefois lui dire : M. Washington , ne vous mêlez point de cela; montez sur votre cheval blanc.

Le cheval blanc commençait à bien marcher, lorsque Franklin écrivait à l'un de ses amis en Angleterre la lettre suivante.

« Je pars demain pour le camp ; une occasion s'offre à moi , dans l'instant même , de vous donner de mes nouvelles. Je vous écris ce peu de mots pour vous dire que je suis bien portant et joyeux. Dites à notre bon ami qui désespère quelquefois de notre fermeté, que l'Amérique est déterminée et unanime, excepté un petit nombre de Torys et d'hommes en place , qui probablement se retireront d'eux-mêmes. La Grande-Bretagne a tué , cette campagne , cent cinquante Yamlus , moyennant trois millions de dépenses, ce qui h\t vingt mille livres par tête; et sur la montagne Bunker, elle a gagné un mille de terrain, dont

nous lui avons repris la moitié, en nous. postant sur la montagne cultivée. Dans le même temps, il est né soixante mille enfants sur notre territoire. D'après ces données, sa tête mathématique trouvera facilement, par le calcul, quels sont et les dépenses et le temps nécessaires pour nous tuer tous et conquérir nos possessions. »

Mais bientôt les insurgents sentirent que Franklin pouvait leur rendre des services plus importants en Europe. Une des grandes erreurs de l'ancienne diplomatie, était de croire que deux nations peuvent être ennemies naturelles ; ime erreur encore plus grande, était de regarder le mal qui' arrive à l'une, comme autant de profit pour l'autre. C'est pourtant à ces absurdités que les Américains ont dû les secours qui leur furent donnés par le cabinet de Versailles. A peine avaiton appris en France les mouvements qu'ils préparaient, que les amis dé la liberté, qui n'étaient peut-être nulle part en aussi grand nombre, sentirent ranimer leur zèle et leurs espérances. Quant au ministère, il ne vit dans une révolution en Amérique qu'une mauvaise affaire sur les bras du gouvernement anglais, et dans le succès de cette révolution, qu'un coup ûital à la puissance de l'Angleterre. Ces vues profondes dirigeaient toute la conduite du ministre Vergennes; et peut-être

le vieux Maurepas, qui jadis avait eu pourtant d'autres idées, les partageait-il lui-même. Enfin, le conseil fit encourager l'insurrection par des émissaires secrets ; il fit donner quelques légers secours d'argent, il fit faire des promesses; et, dans l'étonnement de se trouver une fois approuvé par l'opinion publique, il fomenta de toutes ses forces les bonnes dispositions que les progrès de la philosophie avaient fait naître parmi le peuple fii'ançais , en faveur de ces hommes généreux qui lui enseignaient comment il faut dire , non ! à ses tyrans. Ainsi, quelques idées fausses firent ce que n'aurait pas fait sans doute le sentiment de la justice et de l'humanité; et la jalousie la plus aveugle dans ses moyens donna au monde un spectacle assez curieux pour les observateurs réfléchis, celui d'un gouvernement arbitraire, qui non-seulement se mettait, pour ainsi dire, à la tête de ce qu'il devait regarder comme une rébellion , mais qui en laissait propager les principes , les approuvait même , et leur prétait l'appui de son influence et de son autorité.

Les intentions bienveillantes du cabinet de Versailles étaient connues en Amérique; mais il ne s'était pas encore ouvertement déclaré , quand Franklin fut chargé, par ses compatriotes, de venir solliciter des secours plus efficaces. On sait

avec quelle habileté, quelle bonne foi, quel succès celte négociation fut conduite. Le gouvernement ne fit pas toujours les choses aussi vite qu'il l'eût fallu , mais il fit beaucoup plus qu'il n'avait promis; et Franklin, sans autre artifice que la vérité, couvrit l'Océan des flottes espagnoles et françaises , envoya de puissantes armées auxiliaires à son pays , et , par une commotion pour ainsi dire électrique, ébranla toute l'Europe du mouvement qui se passait sur un autre hémisphère.

Notre intention n'est pas de faire l'histoire de cette belle négociation; elle exigerait elle seule plus d'espace que cette Notice n'en doit embrasser ; mais nous croyons pouvoir dire , sans crainte d'être démentis, que toute la conduite de Franklin fut un chef-d'œuvre. Il en couronna les succès par la paix la plus honorable , dont la France ne sut pas tirer peut-être les mêmes avantages , mais qui terminait dignement cette guerre , en assurant l'indépendance de l'Amérique. Le lord Shelburn ( aujourd'hui lord Lansdown ) , après avoir pris le plus vif intérêt au succès des Américains , eut la gloire de préparer et de signer le traité : ses soins en facilitèrent tous les arrangements ; et Franklin se plaisait à dire qu'il n'avait trouvé dans aucun ministre autant de droiture et

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de véritable philanthropie, jointes à de si rares talents et à des idées si libérales.

Pendant son dernier séjour en France, que l'enthousiasme pubUc devait nécessairement lui rendre agréable, Franklin passait sa vie avec ce qu'il y avait à Paris de plus distingué par le savoir, l'esprit, et surtout l'amour des hommes et de la liberté. Les maisons Turgot, Helvétius, La Rochefoucault, d'Holback, en étaient le rendezvous. Il y fut introduit dès son arrivée, et il y forma plusieurs liaisons, qu'il a toujours cultivées avec beaucoup de soin. Il aimait à citer, et pratiquait fidèlement le proverbe de ses amis les sauvages : Tenez la chaîne de V amitié claire et brillante. Parmi les personnes avec lesquelles il se lia d'une manière plus étroite, on peut distinguer la veuve du philosophe Helvétius, dont la destinée était d'avoir pour amis plusieurs grands hommes du siècle, et qu'il ne quitta, lors de son départ , qu'avec beaucoujj de larmes , également honorables pour l'un et pour l'autre.

Ce départ était devenu nécessaire à son pays. Franklin, en quittant la France, eut quelques efforts à faire; il emportait des souvenirs qui devaient la lui faire regretter; ïnais il obéissait au sentiment du devoir. M. Jefferâon , qui le remplaça peu de temps après dans sa mission auprès de no-^

tre gouvernement, et que Ton a vu depuis remplir si dignement dans le sien la place de ministre des affaires étrangères , et la quitter au moment où les plans de conduite qu'on y commençait à suivre n'étaient plus d'accord avec l'intérêt de sa patrie et de l'humanité; M. Jefferson nous disait alors : « Il faut absolument que ce grand homme retourne en Amérique : s'il mourait, j'y ferais transporter sa cendre ; son cercueil réunirait encore tous les partis. »

On pouvait craindre qu'il ne lui fût pas possible, ou qu'il n'eût pas le temps de faire le voyage. Depuis deux ou trois ans , il éprouvait des douleurs plus ou moins vives ou continues , causées par la présence d'une pierre dans la vessie. La pierre augmentait tous les jours de volume , et les douleurs devenaient par moments très-aiguës. Franklin ne voulut jamais entendre parler d'opération, quoique sa santé, d'ailleurs excellente, semblât en assurer le succès. Il sentait qu'il pouvait être encore utile à son pays; il ne voulait pas, pour s'épargner des douleurs, hasarder une vie à laquelle il voyait l'intérêt public attaché, j II partit, emportant de vifs regrets dans le cœur, et ne se consolant que par l'idée d'aller mourir au milieu des hommes qu'il avait servis avec tant de zèle depuis cinquante ans , et dans

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les bras de sa fille chérie, madame Reach, qui, dans le cours de la révolution , avait déployé l'ame d'un patriote, au milieu des affections et des vertus paisibles de son sexe.

Dans la traversée , qu'il supporta beaucoup mieux qu'on ne pouvait s'y attendre , il fut accompagné par ses deux petits-fils , Temple Franklin, qui lui avait servi de secrétaire d'ambassade, homme de beaucoup d'esprit , et Benjamin Beach, depuis imprimeur à Philadelphie, digne de rappeler son grand -père par son caractère de bon i sens et de simplicité, par ses goûts, son plan de vie , et l'attachement le plus sincère aux principes j républicains (*). '

Mais les regrets de Frankhn , en quittant la France, ne tenaient pas seulement à des sentiments personnels. Profondément touché des marques d'intérêt particulier qu'il y avait reçues, il I l'était peut-être plus encore des services que le ' gouvernement, et surtout l'opinion publique avait I rendus à la révolution de son pays. Il en parlait avec une sorte d'attendrissement , dont l'âge et les affaires publiques ne l'avaient point rendu incapable. Les hommes qui ont gouverné depuis en

(*) C'était lui qui imprimait et rédigait en grande partie l'Aurore, l'un des journaux les plus patriotiques des États-Unis.

Amérique n'ont pas toujours paru vouloir l'imiter sur ce point, non plus que sur plusieurs autres. Mais TAinérique ne s'est-elle pas véritablement acquittée avec la France, en lui donnant un bel exemple , qui n'a pas été perdu ? Dans sa généreuse philanthropie, la France a fait des calculs plus justes que ceux de ces froids politiques qui s'imaginent que les données en doivent toujours être exprimées par des chiffres; car la philanthropie , comme toutes les autres vertus , et encore plus peut-être , se paie par ellemême ; et celui qui l'exerce constamment doit en recueillir à la longue des avantages d'autant plus sûrs, que la supériorité dont ils dépendent est de celles que personne n'a d'intérêt à constester.

Le retour de Franklin à Philadelphie fit en effet quelque bien. Son ascendant réunit ou contint les partis : l'esprit public , énervé depuis la paix, se ranima sensiblement; et les partisans de la balance anglaise furent réduits à publier de gros livres qu'on lut peu, mais dont la réputation de leurs auteurs fit juger nécessaire de se moquer beaucoup.

Cependant une seconde convention fut convoquée pour faire quelques changements dans la constitution. Franklin y parut comme représentant de l'état de Philadelphie. L'esprit qu'il y vit

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régner dans les discussions ne le satisfit pas toujours; mais il en sortit chaque fois plus fortement convaincu que celui de la saine démocratie résisterait aux menées des anciens royalistes et des nouveaux Torys de la révolution. Il pensait du moins que, si le gouvernement de son pays tournait au despotisme, ce serait seulement lorsque le peuple serait trop corrompu pour pouvoir être gouverné autrement que par un despote.

La constitution nouvelle contenait des articles qu'il avait combattus et qu'il n'approuvait pas ; il la signa pourtant lorsqu'elle eut été définitivement arrêtée, donnant en cela l'exemple d'un citoyen libre, qui soumet son opinion, ou plutôt sa conduite , à la volonté nationale régulièrement exprimée par la majorité des représentants du peuple.

La convention terminée , Franklin se retira pour toujours des affaires publiques. Son âge, ses infirmités habituelles, et le besoin de faire une pause dans la vie, avant d'arriver au terme, lui rendaient le repos nécessaire.

Tant que ses douleurs furent supportables, ou ne revinrent que par intervalles , ce repos fut rempli par de douces occupations domestiques, par des lectures intéressantes, par la conversation d'amis choisis. Dans une lettre à sa bonne amie

Helvétius, il mandait que presque toute sa journée se passait alors au milieu d'ouvriers employés -à construire des maisons commodes pour ses petits-enfants ; qu'il renouvelait parfois connaissance avec les sages de tous les siècles, et qu'il tâchait de réunir dans sa maison ceux de son pays; qu'il donnait aussi quelques moments à l'arrangement de ses papiers et à la rédaction de la dernière partie de ses Mémoires. J'étends , ajoutait-il, mes bras vers vous, malgré l'immensité des mers qui nous séparent , en attendant le baiser céleste que j'espère fermement vous donner nn jour.

C'était le chant du cygne. Bientôt la pierre grossissant toujours , et vraisemblablement devenant anguleuse , les souffrances augmentèrent progressivement : le malade ne voulut jamais consentir à l'opération. Cette fois, son âge était le seul motif qu'il opposât au vœu de ses amis et aux promesses d'un artiste célèbre. Pour lui rendre la; vie tolérable , il fallut le mettre à l'usage presque continuel de l'opium. Sa constitution, parfaitement sain^ et robuste jusqu'alors, s'altéra peu à peu; et, sans avoir un instant perdu ni la lucidité de ses idées , ni la sérénité de son ame , frappé depuis quelque temps à mort, non par la maladie primitive dont il était atteint, mais par

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un abcès au cœur qui pouvait dépendre du transport de la matière lithique sur ce viscère, il mourut le [7 avril 1790, dans les bras de sa famille, et au milieu d'un peuple reconnaissant.

Le bruit de la perte que venait de faire l'humanité traversa bientôt l'Océan ; il retentit dans toute l'Europe, et, quoique prévu depuis longtemps en France , il y fit la plus vive impression. L'Assemblée Constituante était au milieu de ses travaux : Mirabeau monte à la tribune : Franklin est mort! dit-il avec cet accent élevé qui lui était propre, les sciences ^ la philosophie, la liberté environnent sa tombe et l'arrosent de larmes. Il demande que la France, qui, pour ainsi dire, avait adopté Franklin, honorât sa mémoire par des témoignages particuliers ; et l'Assemblée décréta que son deuil serait porté solennellement pendant trois jours.

En lisant les papiers américains du temps, on voit que les regrets furent universels dans les treize États, et que ses ennemis même, car sa gloire offusquait trop de petites prétentions pour qu'il n'en eût pas , se virent obligés d'imiter la douleur publique. Mais notre dessein n'est pas de nous arrêter à ces détails; il vaut mieux revenir encore un instant sur quelques traiJs qui peuvent servir à caractériser Franklin : nous les offrirons

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toujours sans beaucoup d'ordre , comme ils viendront se retracer à notre mémoire.

On a vu qu'il a occupé, dans le monde, une grande place comme savant, comme politique, comme écrivain, comme philosophe, comme moraliste; et, sous aucun de ces points de vue, il ne ressemble à d'autres hommes.

Ce qui distingue particulièrement son esprit, c'est la rectitude, la simplicité, la sagacité. Il s'était fait de bonne heure l'habitude de voir les objets sous leurs vrais rapports ; il écartait toujours soigneusement tout ce qui pouvait ou les dénaturer , ou les obscurcir : ce n'était pas à des choses extraordinaires ou brillantes qu'il aimait à s'attacher; il ne faisait cas que de celles qui sont d'une application directe ; il cherchait à les ramener aux termes les plus simples et les plus usuels ; et , s'il présentait habituellement sa pensée d'une manière ingénieuse et piquante, il semblait que ce fût seulement pour la rendre plus facile à saisir, et la mettre à la portée des esprits les plus communs. Aucun homme, du reste, n'a jamais vu plus promptement et plus sûrement tout le parti qu'il y avait à tirer d'une idée qu'on lui présentait, d'un fait qui s'offrait à lui. Dans ce que vous lui disiez au hasard , il voyait l'explication ou le lieii d'une foule d'observations isolées;

dans la plus petite expérience, il voyait les lois générales de la physique; et ce qui nous passe chaque jour sous les yeux, sans attirer le moins du monde notre attention, lui fournissait souvent l'idée des inventions les plus utiles. Il avait lu beaucoup, mais il n'était pas ce qu'on appelle érudit, et dans la physique même il avait plus inventé qu'appris. Sa mémoire ne retenait de chaque livre que ce dont il espérait faire usage; mais c'était pour toujours. Il n'avait également rien oublié de ce qu'il avait recueilli d'intéressant, pendant le cours d'une longue vie, dans le commerce des hommes. Les observations ou les anecdotes qui s'y rapportaient , toujours présentes à sa mémoire, formaient pour lui une espèce de science et de morale pratique, dont il trouvait sans cesse à faire l'application dans sa conduite journalière, ou qui, répandue à chaque instant dans sa conversation , la rendait également attachante et profitable. En un mot, c'est lui surtout qui pouvait dire à juste titre : Je porte tout auec moi.

Au reste , il ne faut pas croire que la justesse de son esprit rendît sa philosophie triste et sévère : jamais personne ne fut plus enjoué, n'aima plus à jouir de la vie. Il méprisait également et cette pédantesque ou minutieuse rectitude que

certains esprits veulent porter dans les choses et dans les idées usuelles , et cette morale grondeuse qui jette un voile funeste sur l'existence : il mettait la mauvaise humeur au rang des vices , il l'appelait la malpropreté de rame.

Sa manière d'écrire était simple et naturelle, mais ingénieuse et toujours colorée d'une agréable teinte d'imagination : il avait beaucoup lu les poètes, il avait lui-même fait des vers Q; et son style se ressentait, comme le langage de Socrate, du commerce des Muses : il n'était pas moins persuadé que ce philosophe de la nécessité de sacrifier aux Grâces. Dans l'âge le plus avancé, son esprit avait conservé la même fraîcheur; plusieurs de ses derniers morceaux portent une véritable empreinte de jeunesse.

Nous avons dit que la politique de Franklin se bornait à dire la vérité. Cependant il est difficile d'être plus réservé, plus habituellement sur ses

(*) Parmi les pièces de vers que nous connaissons de lui , il en est une qui nous a frappés particulièrement : c'est une chanson sur l'anniversaire de son union avec madame Franklin. Il y avait alors près de cinquante ans qu'ils faisaient le bonheur l'un de l'autre. Un des couplets finit par deux vers dont le sens est, Je suis si bien accoutume à ses défauts, qu'ils ne me choquent pas plus maintenant que les miens, propres.

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gardes : il disait que , si la foi sauve dans C autre monde y elle perd dans celui-ci. Mais sa finesse ne lui servait qu'à se garantir d'être trompé , jamais à tromper les autres.

Dans ses opinions sur l'organisation sociale, comme dans les autres parties de sa philosophie, il avait tout réduit à la plus grande simplicité. Il pensait qu'il faut peu de lois , peu de gouvernement, et il était fortement convaincu, qu'à mesure que la société se perfectionnera, le nombre des unes et l'action directe de l'autre diminueront dans la même proportion. Suivant lui, la puissance publique n'a qu'un devoir à remplir, empêcher les violences : du reste, elle doit se borner à laisser faire. L'idée de limiter la liberté du commerce en général, ou celle d'une marchandise en particulier, lui paraissait une de ces absurdités auxquelles on n'arrive qu'avec beaucoup d'art et de raisonnement. // vous a fallu bien de l'esprit, en Europe, disait-il , jyoM/* imaginer que le commerce des grains a besoin d'être réglé par les lois: la nature et le bon sens tout seuls ne vous auraient pas appris cela.

Il se moquait beaucoup des constitutions à balance de pouvoirs : il ne partageait pas surtout l'admiration de plusieurs de nos écrivains , et de quelques-uns même de ses amis, pour celle de

l'Angleterre, qui n'était, à ses yeux, qu'un ouvrage informe des circonstances, maintenu par la corruption; mais dont l'esprit public et la liberté de la presse corrige, il est vrai, plusieurs inconvénients. Dans sa manière de voir, tout ce qui se fait de bon en Angleterre est le produit de l'opinion, que le gouvernement n'a pas toujours trouvé, dans la constitution, le moyen de corrompre ou d'étouffer. Nous lui avons entendu dire souvent qu'avant l'insurrection d'Amérique, il avait écrit bien des fois de Londres à ses concitoyens : « Vous voulez secouer le joug ; il vous « faut une guerre pour cela. Faites le calcul de « ce qu'elle doit vous coûter : envoyez -moi le « quart ; et je vous promets de vous acheter le « parlement, le ministère et le roi lui-même. » Il ajoutait : « J'aurais tenu facilement parole. »

Mais ce qui caractérise principalement Franklin , ce qui l'eût distingué dans tous les siècles , c'est cet art d'exister le mieux possible avec soi-même et avec les autres , d'employer de la manière la plus avantageuse tous les instruments que la nature a mis à la disposition de l'homme ; en un mot, l'art de la vie. Le mérite réel de tous les êtres quelconques se mesurait, pour lui, sur leur aptitude à tirer le meilleur parti possible de leurs dispositions originelles, et à les coordonner aux cir-

constances : l'esprit ne lui paraissait utile qu'autant qu'il était dirigé vers ce grand but, et il ne regardait la vertu elle-même que comme une condition nécessaire à la bonne ordonnance et au bien-être de la vie.

Il avait reçu de la nature la plus vigoureuse constitution : les travaux de sa jeunesse , aussi-bien que les jeu3ç de son enfance, l'avaient fortifiée de plus en plus ; il n'eut donc rien à faire que pour la conserver. Mais il comprit de bonne heure que sans une santé ferme, il était impossible de faire de grandes choses, et bien difficile de ne pas en gâter beaucoup de petites. Il se fit dès lors des règles de régime, qu'il a toujours suivies avec exactitude. Ce n'est pas qu'il eût le besoin ou la volonté de peser minutieusement sur de légères impressions , comme les gens qu'on appelle à régime ; mais de temps en temps il donnait, comme il le disait, /ete à son estomac: il le laissait chômer , en se dérobant un ou plusieurs repas. De temps en temps aussi il prenait soit du sel d'absinthe, pour fondre les glaires et les matières graisseuses qu'il supposait gêner souvent l'action des premières voies, soit du quinquina, à doses plus ou moins fortes et plus ou moins rérpétées, pour renouveler la vigueur des solides. La crainte que certaines personnes ont de l'air lui

semblait fort ridicule. Il couchait d'ordinaire laissant ses fenêtres ouvertes; il se levait même souvent pour prendre ce qu'il appelait un bain d'aij\ et quelquefois il passait pendant la nuit plusieurs heures presque nu à son bureau. On ne peut nier que tout cela ne lui réussît à merveille ; mais il paraît que sa forte nature faisait tous les frais des sueurs : quelques personnes moins vigoureuses ayant voulu tenter la même pratique, s'en sont ti'ouvées fort mal.

Cette santé toujours égale mettait Franklin en état de disposer de son temps comme il le jugeait convenable; il mangeait, dormait, travaillait à toute heure , suivant le besoin : de sorte que jamais homme ne fut moins affairé, quoique assurément il conduisît les plus grandes affaires. A quelque moment qu'on le prît, il était toujours libre. Sa maison de Passy, où le goût de la campagne et le choix d'un bon air l'avaient déterminé à fixer son séjour, était toujours ouverte à tout le monde : il avait toujours une heure à vous donner; et l'on ne dira pas qu'il s'en reposait pour le travail sur des secrétaires ; car il n'en avait qu'un seul, son petit-fils (à qui il laissait autant de temps pour s'amuser, qu'il en prenait lui-même pour converser), et un simple copiste qui les aidait Tun et l'autre quelquefois. Tels étaient

les bureaux du ministre plénipotentiaire des Étals- Unis. Ils lui suffisaient, de reste, pour correspondre avec son gouvernement, avec tous les autres agents américains répandus en Europe, dont il était chargé de diriger les opérations, et avec le gouvernement français , à l'égard duquel on ne supposera pas qu'il se permît de la négligence. A la vérité, son travail se réduisait toujours au nécessaire. Cette multiplication d'écritures insignifiantes , dont nous avons la mauvaise habitude d'accabler nos bureaux, lui paraissait le meilleur moyen de ne rien terminer. « On emploie chez «vous, disait-il, beaucoup de temps, de travail « et d'esprit à ne point finir les affaires. Quand « on veut les faire tout de bon, on a bien moins « besoin de tout cela. »

L'égalité constante de son humeur tenait sans doute encore beaucoup à celle de sa santé ; mais ce travail continuel sur lui-même, dont il s'occupait encore dans sa vieillesse, avait singulièrement fortifié les dispositions de la plus heureuse nature. Sans la tranquillité de l'ame et sans la présence d'esprit , un homme lui paraissait devoir rester toujours beaucoup au-dessous de lui-même. Il y avait peu de points sur lesquels il se fût autant exercé. Aussi est- il difficile d'être plus patient et plus doux , de laisser moins échapper au-dehors

MIÏLANGES. 171

les émotions qu'il pouvait éj3rouver ou les sentiments qu'il devait taire, d'avoir plus à chaque instant à sa disposition toutes les facultés de son esprit.

Puisque l'homme est fait pour la société , puisque ses plus douces jouissances lui viennent du commerce de ses semblables , son objet principal doit être, sans doute, de perfectionner tous ses rapports avec eux. Il ne suffit pas de ne blesser en rien l'équité, ni même de faire des actions utiles , pour exister convenablement avec les hommes ; il faut encore qu'ils trouvent en vous l'expressi-on de cette aimable bienveillance qui fait également le charme et de celui qui la témoigne et de celui qui en est l'objet. C'est là le principe et le véritable but de la politesse.* Franklin en faisait grand cas ; mais il n'entendait , par ce mot , ni des inclinations de téte ou de corps, ni des gestes de déférence, ni ces froids égards qui, d'ordinaire, sont seulement un moyen de tenir les gens à distance , et qui ne supposent même pas toujours l'absence du mépris. Celle qu'il estimait, c'était la politesse du cœur, le témoignage d'une obligeance habituelle ; il en faisait une vertu : il pensait qu'on est obligé d'être aimable , presque comme de payer ses dettes , et qu'un intérêt supérieur peut seul excuser un homme bon d'en

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affliger un autre, même clans les objets indifférents. « Les brouilleries les plus irréconciliables , • ic les haines les plus violentes tiennent souvent, a disait -il, à de petites piqûres, semblables à (c celles qui déchaînent les vents renfermés dans « les outres d'Ulysse. On évite facilement beauce coup de chagrins et de malheurs avec un peu « d'attention sur soi-même et d'égards pour les (c autres; et, lors même qu'il n'en résulte point « de rupture ouverte , si l'on n'a pas rendu les « personnes avec qui l'on vit aussi heureuses « qu'on le peut, on a tort. Keep the chain bright: « Tenez la chaîne brillante,

Nul philosophe n'a mieux pratiqué ses propres maximes que Franklin. Il était plein de bienveillance pour tous les hommes , il était plein de soins et d'attentions pour ses amis ; et , quoique par la nature même de son caractère et par les habitudes posées qu'il s'était faites, il n'eût jamais avec les hommes beaucoup d'empressement, il portait dans l'amitié une sorte de coquetterie qui semblait en rajeunir, de sa part, chaque jour les témoignages.

Mais je sens que je me laisse aller au plaisir de parler de ce grand homme : son souvenir^ qui me sera toujours cher , est accompagné d'im-

pressions trop vives et trop durables, pour que j'aie pu rester fidèlement dans les bornes que je m'étais prescrites. Cette Notice ne devait avoir que quelques courtes pages ; je n'aurais même pas osé l'écrire, si la famille de Franklin avait publié la suite de ses Mémoires. En effet , il n'appartient qu'à Kii-méme de le peindre, et qu'à sa vie de le louer dignement.

Au reste, ce n'est pas uniquement l'intérêt de sa gloire qui doit justifier cette publication : l'iitilité publique l'autorise également. Aucun écrit ne peut être plus avantageux à la cause de la liberté: aucune lecture ne saurait être plus profitable au jeune homme qui entre sur la scène du monde. Il y verra ce que peuvent l'activité, l'économie , le bon emploi du temps; il y verra qu'^n vivant du travail de ses mains, on peut encore cultiver son esprit; que, sans être un savant de profession, avec de l'analyse et de la sagacité , l'on peut rendre de grands services aux sciences , et s'y faire même un grand nom; que les bonnes habitudes du caractère et les vertus peuvent être réduites à un art dont l'utilité se démontre par le calcul , et dont la pratique s'apprend par un exercice méthodique; enfin, il y contemplera le modèle d'une vie dont tous les actes se trouvent combinés, en quelque 5. i8

2^4 MÉLANCKS.

sorte , comme les mouvements d'une savante partie d'échecs , et l'exemple , presque inouï , d'une grande carrière politique sans tache.

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