‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · LES POÈMES D'HOMÈRE · texte numérisé non relu

LES POÈMES D'HOMÈRE

]\^opr ami, j'obéis à vos invitations et à celles de notre aimable et excellent ami , M. de S*** : voici la première partie de mes essais de traduction d'Homère; la seule qui soit en ordre, qui fasse suite, et qui forme un ensemble assez étendu.

Ce travail était depuis bien long-temps renfermé, et je puis même dire à peu près oublié dans mon portefeuille. Vous m'avez engagé l'un et l'autre à l'en retirer, et à lui consacrer les moments de loisir que me laissent d'autres occupations. Votre amour ardent pour ces belles prodlictions des arts, que les Grecs virent presque tout à coup éclore au milieu d'eux; votre enthousiasme particulier pour ce génie extraordinaire qui créa leur poésie et fixa leur religion; enfin, votre amitié, qui peut seule égarer votre goût.

d'ailleurs si éclairé, si sûr, vous ont fait enteudre ces essais avec indulgence, et désirer leur publication.

Je les remets entre vos mains; décidez de leur sort. Si , après un examen plus attentif, vous persistez à croire qu'ils peuvent intéresser les vrais amateurs de la littérature ancienne, et surtout devenir utiles aux jeunes gens qui entreprennent l'étude de la langue grecque , je ferai céder à votre opinion cette répugnance que j'avais eue jusqu'ici à laisser paraître au jour un travail dont je sens vivement les imperfections, et qui peutêtre, par sa nature même, doit toujours nécessairement laisser beaucoup à désirer au lecteur.

Car, pour peu qu'on soit en état d'apprécier les difficultés de tout genre qui se rencontrent dans une traduction d'Homère en vers français , on voit trop clairement que l'espoir de les lever toutes est absolument chimérique, et que l'idée de l'avoir fait avec succès ne peut appartenir qu'à la plus ignorante présomption.

Le savant et respectable M. Coray a dit, avec raison , que le français est la langue des sages , et le grec celle des dieux : l'une, remarquable par l'élégance, la précision des termes, la clarté des tours et des phrases ; l'autre , par l'abondance , la richesse, l'harmonie, par une majesté simple , et

par ces heureuses compositious de mots qui rassemblent et concentrent les impressions ou les idées , sans jamais y porter d'incohérence et de confusion. Le premier est donc beaucoup moins [)oétique, beaucoup moins propre surtout à ce genre de poésie où le langage doit être d'autant plus hardi, que tous les objets s'y montrent sous des formes et dans des proportions au-dessus de la nature. D'ailleurs, les qualités précieuses qui caractérisent le français sont toujours, dans les ouvrages, le produit du temps, de la patience, de la correction lente et pénible : le génie lui-même ne parvient qu'à force de soins à lui donner cette souplesse facile, sans laquelle l'expression ne s'applique jamais exactement sur la pensée, et cet essor vigoureux, sans lequel elle ne peut la suivre dans son vol; et, d'après le caractère des grandes beautés qui ont été produites dans cette langue , il semble que leur source soit dans la difficulté même qu'on trouve à la manier.

Ce que je dis ici d'une manière générale , et pour toutes les productions de la langue française, est surtout applicable aux ouvrages de poésie. Si les difficultés que présente l'art d'écrire en prose sont très-grandes, celles qu'on rencontre et qui redoublent à chaque pas, lorsqu'on écrit en vers, sont extrêixies. Beaucoup d'hommes, qui avaient

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d'ailleurs de l'esprit, n'ont jamais pu parvenir à faire que de trèâ-mauvais vers; quelques hommes d'un méHle distingué n'en ont jamais fait que de médiocres; et, quant aux chefs-d'œuvre de notre poésie, personne ne peut ignorer qu'ils sont presque tous les fruits du travail opiniâtre, autant peut-être que les miracles du talent.

Je suis assurément bien éloigçié de vouloir comparer le travail et le mérite d'une traduction au travail, et surtout au mérite d'un ouvrage original; mais il est certain que l'une est plus difficile à écrire que l'autre. Quand on expose et développe ses propres idées, on peut en faire le choix, les ranger dans l'ordre , et leur donner l'enchaînement le plus propre, non-seulement à l'effet général qu'on se propose, mais encore aux beautés particulières de style, par lesquelles on trouve convenable de caractériser chaque endroit. On peut considérer chaque idée sous le point de vue qui s'accorde le mieux avec le ton de l'ouvrage, et qui la fait entrer le plus naturellement dans la place qu'elle doit occuper: ce qui dépend toujours du mouvement des phrases précédentes ou subséquentes, et de la couleur que doivent avoir les unes et les autres. Enfin , on modifie les idées qui ne peuvent être mises en œuvre, telles qu'elles avaient été conçues d'abord; on supprime même,

quand cela paraît indispensable , celles qui se refusent trop obstinément à la langue, dans le genre de style qu'on a dû s'imposer.

Aucune, ou presque aucune de ces libertés n'est permise au traducteur. Il doit rendre toutes les idées de l'original; il doit les rendre presque toujours dans leur ordre primitif : il ne peut les présenter sous des faces nouvelles, qu'autant que le sens n'en est nullement altéré; et toutes les petites modifications, additions ou retranchements qu'il hasarde, doivent toujours être d'accord avec l'esprit général de l'auteur, et ne produire que des impressions étroitement liées et conformes à celles qu'on reçoit en le lisant lui-même. Pour cela, il faut que le traducteur connaisse parfaitement toutes les ressources de sa langue; qu'il ait un talent souple et fécond, qui puisse se replier dans tous les sens, choisir entre les différentes manières d'exprimer la même idée, celle qui convient le mieux : il faudrait, en un mot, que, sans rien changer au fond des idées de l'auteur original , et en lui conservant, autant qu'il est possible , l'empreinte du pays et de l'époque qui l'ont vu naître, on lui fît prendre les formes et le langage qu'il n'eût pas manqué d'adopter, s'il eût écrit pour le peuple auquel on veut faire comiaître et goûter ses productions.

ïatrt de difficultés frappent au premier coup d'œil; et il suffirait de les indiquer, pour faire sentir de combien d'épines elles sèment la route des traducteurs.

Mais il en est d'autres encore qui peuvent dépendre du caractère de la langue dans laquelle est écrit l'ouvrage original, du genre de talent de l'auteur, de la méthode de composition qu'il a adoptée, et de la teinte de coloris qui lui est propre. La langue grecque, riche de son harmonie et de ses vives et brillantes associations de mots, admet, sans rien perdre de sa noblesse, la plus grande simplicité d'expression, le ton le plus modeste et le plus naïf. Le poète n'a presque pas besoin de s'occuper de la fabrique des vers ; ils naissent, pour ainsi dire, d'eux -mêmes, élégants, agréables à l'oreille, et sans effort ils réveillent les plus douces impressions. Peut-être est-ce pour cela que les Grecs , et surtout Homère , se sont bien moins attachés à fortifier et à perfectionner les détails de leur style, qu'à lui conserver ce naturel exquis , dont on ne retrouve des exemples que chez un très-petit nombre d'écrivains des autres nations. Homère, dont les écrits offrent d'ailleurs tant d'effets admirables du savant emploi de mots, paraît négliger entièrement les détails de ses vers : il n'est en apparence attentif

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qu'à la marche et au développement de ses idées. Son génie , entraîné par l'abondance de ses conceptions, recueille, comme en passant, les images et les sentiments qui se présentent à lui dans la rapidité de sa course; il parait ne parler ou ne chanter qu'au moment même où il crée, et sa poésie, comme un fleuve abondant, roule d'un cours égal, sans qu'on puisse jamais s'apercevoir qu'il ait voulu arrêter l'attention de l'auditeur sur un endroit plutôt que sur un autre.

De cette élégance facile, qui tient à l'excellente organisation de la langue grecque; de cette harmonie qu'on retrouve dans tous ses éléments , et qui se marque d'une manière encore plus sensible dans leurs terminaisons variables ; de ce charme attaché au mélange heureux de spondées et de dactyles, qui rend des mots grecs, pris et disposés au hasard , agréables à l'oreille , et qui , devenu régulier et savant dans le rhythme noble et simple de l'hexamètre, la captive avec tant de puissance , il est résulté qu'Homère a pu sans risque , non - seulement négliger l'expression , mais encore la distribution et l'ordonnance de certains détails, et se permettre de nombreuses répétitions de mots, d'hémistiches, de vers entiers, et souvent même d'une suite de plusieurs vers disposés dans le même ordre. Je ne parle

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point ici de ces répétitions de discours, quelquefois très-longs, par lesquelles le poète a voulu donner plus de dignité aux messages des rois ou des dieux ; car, bien loin de pouvoir jamais être regardées comme répréhensibles , elles prouvent la justesse de son tact et la finesse de son discernement.

Toutes les facilités dont je parle, et dont Homère a usé si librement, sont interdites à son traducteur. Les lecteurs exigent parmi nous des gradations d'effets; ils veulent que chaque paragraphe et chaque période soient disposés de manière que les impressions aillent en croissant, et que le passage le plus frappant soit réservé pour la fin ; ils veulent que le style soit toujours serré; que les traits les plus fugitifs portent l'empreinte du soin ; ils aiment à s'arrêter, comme pour applaudir, aux derniers vers des endroits qui leur paraissent devoir être marquants. Peut-être même leur goût est -il plus flatté de la perfection des détails, que de la beauté de l'ensemble, et préfèrent-ils, en général, l'agrément de l'exécution et du coloris au charme plus profond de la conception totale et du dessin.

Quant aux répétitions , on sait quelle répugnance et quel dégoût elles leur inspirent : à peine permettent-ils celles que le sens exige impérieu-

sèment; et leur délicatesse, à cet égard, est portée si loin, qu'un mot déjà employé ne doit reparaître qu'à une certaine distance, et que s'il a été répété plusieurs fois, il semble avoir besoin d'être oublié pendant un temps proportionné au nombre de ces répétitions, pour reprendre quelque fraîcheur, et pouvoir se faire supporter en se remontrant.

Je n'examine point si cette manière de sentir suppose le véritable amour des arts, et si le sentier étroit où elle pousse les écrivains ne doit pas plutôt en égarer un grand nombre, qu'en perfectionner quelques-uns; mais il est de fait qu'elle est commune au plus grand nombre des Français qui ont cultivé leur esprit ; et il me paraît également incontestable que cela dépend du genre même des efforts qu'ont faits les grands écrivains pour donner à notre langue un éclat qu'elle n'avait pas naturellement, et de certaines habitudes sociales auxquelles sont particulièrement dues quelques-unes de ses plus précieuses qualités.

A toutes ces considérations, dont aucun homme instruit ne saurait méconnaître la solidité et l'importance, on peut ajouter que les défauts réels ou prétendus d'Homère sont précisément de ceux qui choquent le plus les lecteurs modernes, et sur-

tout les lecteurs français. En général, les anciens^ ne ressemblent pas plus aux modernes par leurs défauts que par leurs beautés. Les beautés des! uns sont exquises; mais elles sont fines, profondes, et ne frappent point au premier coup d'œil: j celles des autres sont éclatantes; elles appellent les regards, et ne permettent pas, s'il est permis de parler ainsi, qu'on passe à côté d'elles sans leur payer un tribut d'attention et d'étonnement. Les défauts des anciens tiennent tantôt à une certaine négligence que le goût et l'habitude constante du naturel et de la simplicité entraînent si facilement , surtout dans une langue toujours belle sans effort; tantôt à des circonstances locales qui leur rendaient certaines peintures, certains personnages, certains faits si intéressants, que les détails les plus minutieux, même placés hors de propos, étaient sûrs encore de captiver sans peine l'attention des lecteurs ou des auditeurs; tantôt à l'état de la société civile, dans ces temps reculés, au caractère des gouvernements et des lois , aux usages publics ou privés qui résultaient de ces trois causes réunies, et d'où naissaient, à leur tour, des idées si différentes des nôtres sur les convenances. Ces défauts ne sont point déguisés chez eux par un éclat factice ; ils frappent à là première vue ; et quoique , à mon

avis, ils ne soient pas à beaucoup près ceux qui dénaturent le plus l'effet des ouvrages de l'art, ils sont toujours ceux que les lecteurs français remarquent les premiers.

Les défauts des modernes sont d'un autre genre : masqués le plus souvent par le clinquant de l'esprit, par ces beautés artificielles, que produit la symétrie ou le choc des mots, par un coloris brillant, par une chaleur et des mouvements faux, enfin, par un entourage qui égare l'attention et le tact du lecteur non exercé , ils ne deviennent sensibles qu'à la suite de mûres réflexions ; peutêtre même, pour ne pas les regarder comme des beautés réelles, faut-il être prémuni par de solides études, ou par un instinct heureux que la contemplation fréquente des véritables chefs-d'œuvres de l'art peut seule développer et cultiver; et, pour le dire en passant , il s'ensuit de cette différence essentielle, que les défauts des anciens sont très-peu dangereux pour les commençants , que ceux des modernes le sont au contraire beaucoup , et que les beautés des premiers ont bien plus besoin d'être expliquées à la jeunesse, par des maîtres habiles et profonds. On sent, au reste, que je ne parle point ici du petit nombre de nos écrivains , qui , s'étant formés uniquement par la lecture et sur le goût de l'antiquité , ont

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porté dans leurs compositions le même esprit, ont suivi la même méthode; et qui, par la raison qu'on retrouve chez eux , dans des genres quelquefois nouveaux , les mêmes qualités précieuses , ont été , peut - être nécessairement , conduits à laisser échapper de temps en temps les mêmes fautes qu'on peut reprocher aux anciens.

Mais, revenant au sujet, c'est-à-dire aux défauts d'Homère ( car, sans doute, ce grand poète n'en est point exempt), on n'aura pas de peine à reconnaître qu'ils sont du genre le plus capable de rebuter- les lecteurs modernes, et que, par conséquent, ils ajoutent beaucoup aux difficultés de sa traduction. Que de ressources de talent ne faudrait-il pas pour jeter de la variété et de l'intérêt sur la peinture de ces combats continuels , qui, dans un si grand nombre d'occasions, nous paraissent manquer d'objet et n'avoir point de résultat! pour déguiser, ou pour faire pardonner la longueur et le hors de propos de ces discours qui les interrompent à chaque instant! pour conserver partout un caractère imposant à des dieux et à des déesses qui agissent et parlent assez souvent sans dignité, et qui même semblent, dans quelques circonstances, avoir livré leur conduite au hasard! pour rendre attachants une fonle de récits, qui, sans doute, avaient beaucoup de

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charme pour les Grecs , en leur retraçant les noms et les faits les plus mémorables de leurs temps héroïques; mais qui, n'ayant point cette excuse à nos yeux, et venant plus d'une fois interrompre une action très-animée , ou des discours entraînants et pleins de passion, font alors éprouver au lecteur, ami des compositions régulières , le sentiment de l'impatience , ou même celui du dégoût.

Je n'ignore pas qu'on peut, sur plusieurs de ces fautes, excuser Homère par des raisons valables; mais, pour sentir combien ces raisons ont de poids, c'est peu d'avoir lu les poètes et les historiens anciens , il faut encore avoir mûrement réfléchi sur le caractère que l'art pouvait et devait avoir à cette époque reculée.

Vous voyez, mon ami, que les difficultés d'une traduction d'Homère en vers français me paraissent bien grandes : elles sont telles à mes yeux , qu'une pareille entreprise ne me semble excusable que de la part d'un jeune homme : j'avais à peine dix-neuf ans, quand j'osai la former. Pendant quelque temps j'y consacrai presque toutes les heures que me laissaient d'autres occupations nécessitées; mais l'ascendant des personnes qui avaient le droit d'influer sur les plans de ma vie entière , m'engagea à faire un choijc parmi les professions

OÙ l'on peut devenir directement utile à la société. Les études préliminaires de celle à qui je donnai la préférence, étant dès lors devenues pour moi des devoirs sacrés, je m'y livrai tout entier et sans relâche ; et non-seulement je renonçai à la poésie , mais je pris la détermination de ne rien lire qui fût étranger à l'objet de mes travaux.

Peu de temps après commencèrent ces événements politiques , qui avaient rempli des plus grandes et de plus nobles espérances tous les amis de l'humanité, et dont, sans doute, les résultats ne seront point entièrement perdus pour elle, mais qui ont enlevé à presque tous les travaux particuliers beaucoup de temps et d'efforts précieux.

Pendant toute cette période, il m'a été bien plus impossible encore de m'occuper de poésie; et, depuis que vous et M. de S*** m'avez déterminé à revenir sur ces premiers essais de ma jeunesse , l'entière confiance que m'inspirent : votre jugement et vos conseils n'a pu m'empê- • cher de regarder ce travail, moins comme un but principal , que comme un délassement d'occupations plus importantes, ou du moins plus sé-rieuses.

Mais en voilà déjà beaucoup trop sur ce qui i

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n'est relatif qu'à moi; malgré toute l'iadulgence de votre amitié, il vaut bien mieux vous entretenir d'Homère. Je n'ai, sans doute, rien à vous apprendre sur lui ; mais il est du petit nombre des poètes dont on reparle toujours avec un nouvel intérêt, même après en avoir parié mille fois , parce qu'on relit toujours leurs vers avec un nouveau plaisir, même quand on les sait dès long -temps par cœur.

11 est assurément très -superflu, et peut-être même serait-il ridicule, de faire l'éloge d'Homère; que ceux qui entreprennent de le critiquer, se donnent la peine de le lire avec attention, et qu'ils le lisent dans sa langue, en se reportant à l'époque de ses héros et à celle où il a vécu lui-même : je ne trouve, je l'avoue, rien à leur dire de plus. J'avoue encore que je regarde comme presque également inutile d'examiner s'il a réellement existé un homme appelé Homère ; si cet homme est l'auteur des ouvrages qui lui sont attribués , ou s'il a puisé dans des sources plus anciennes que lui , et n'a fait que s'emparer des travaux de ses prédécesseurs, écrits , soit dans sa propre langue, soit dans celle de l'antique Asie; ou enfin, si les poèmes qui portent le nom d'Homère sont l'ouvrage, non d'un seul homme, mais de plusieurs générations de rapsodes, qui les ont successivement coordonnés et perfectionnés.

m/ïL A N GES.

J'observerai seulement qu'il importe fort peu que leur ou leurs auteurs aient ou n'aient pas puisé clans des sources antérieures à l'époque qui passe pour être la sienne, ou étrangères à son pays. Ces sources n'étant pas connues, tout ce qu'on peut avancer à cet égard se réduit à des conjectures assez vaines; et l'exactitude des tableaux historiques ou géographiques, la couleur vraie des époques^ la fidélité des récits relatifs à différents héros contemporains, toutes qualités qui caractérisent les deux grands poèmes d'Homere, laissent bien peu de poids à cette hypothèse C)'. Quant à celle qui les attribue à plusieurs auteurs, il me semble qu'une lecture attentive suffit pour la réfuter victorieusement. L'unité dans le dessin total, dans la méthode de composition, dans le système de style et de coloris, me semble prouver, avec le dernier degré d'évidence, que ces ouvrages ont été conçus et exécutés tout entiers dans le même

(*) Il y a grande apparence qu'Homère a profité des travaux de ses prédécesseurs; car on ne peut guère mettre en doute qu'il n'eût été précédé par des poètes habiles : mais Virgile n'a-t-il pas mis à contribution les Grecs et les Latins qui avaient écrit avant lui? Et voit-on que les travaux de Fulvius Ursinus et de Valkenaër, qui ont fait connaître plus en détail ses nombreuses imitations, aient porté quelque atteinte à sa gloire ?

cerveau ; et , quand vous considérez le buste d'Homère, placé au Louvre, dans le salon des Muses , ne retrouvez-vous point , sur ce front vénérable et sillonné, l'empreinte de toutes les méditations dont ïlliade et XOdpsée ont été les produits immortels?

Ces discussions peuvent amuser les érudits, mais elles ne font absolument rien aux gens de goût , et n'intéressent que très-peu les philosophes; seulement les philosophes savent bien qu'on n'a vu jamais, et que jamais on ne peut voir prolem sine matre creatam. Les chefs - d'œuvre dans les arts, ou les grandes découvertes dans les sciences, supposent toujours beaucoup d'essais et d'heureux travaux antérieurs ; et , malgré la rapidité avec laquelle certaines circonstances favorables perfectionnent quelquefois les arts d'imitation, des poèmes tels que ceux d'Homère ne peuvent point éti'e l'ouvrage des premières inspirations du génie dans une carrière encore ignorée. Pour ce qui regarde les gens de goût, quoiqu'ils aiment en général à placer et à reposer, en quelque sorte, leur admiration sur des époques fixes et sur des auteurs connus, l'important pour eux est, avec raison, de posséder les productions de ces différents âges, et d'apprendre à reconnaître, à juger, à sentir toutes leurs beautés.

Mï^LANGES.

Les poèmes d'Homère me paraissent, j'en conviens, porter les traces d'une civilisation antérieure déjà fort avancée. Quelques philosophes ont comparé les Grecs des temps héroïques aux peuplades sauvages du nouveau monde. Volney, dans son Tableau des États-Unis , ouvrage où les vues les plus philosophiques naissent des observations les plus fidèles, et où se trouve ce qui a été écrit de plus exact et de plus sensé sur les sauvages; Volney vient d'appuyer cette comparaison de plusieurs rapprochements ingénieux. Cependant on peut remarquer, entre les hordes américaines et les peuplades grecques des temps dits héroïques, une différence extrêmement importante. Chez les sauvages, les femmes sont dédaignées : soumises aux travaux les plus pénibles , elles n'ont pas plus d'influence sur les affaires intérieures de la hutte que sur celles de la horde; et les maris ne se contentent pas d'en user avec elles comme avec des animaux asservis, ils enseignent encore à leurs enfants à les traiter avec un mépris arrogant et cruel. Chez les Grecs de l'époque dont nous parlons , on ne voit sans doute aucune trace de la galanterie chevaleresque de nos paladins ; mais la femme est ce qu'elle devrait être partout, ou mère de famille, ou destinée à le devenir. Fille, elle cherche, par ses vertus autant

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que par sa beauté, à mériter un époux qui la chérisse et l'honore. Épouse, elle règne dans l'intérieur de sa maison ; c'est sur elle que roulent tous les soins domestiques ; sa douce autorité se fait sentir à tous les serviteurs : elle n'est pas la maîtresse, mais elle est la compagne de son mari. Elle nourrit ses enfants , elle cultive leur intelligence et leur caractère moral ; et , dans ses vieux jours, elle est encore l'objet de leur respect et de leur tendresse.

Les anciens , et surtout les Grecs , s'étaient fait une autre idée de l'amour que la plupart des poètes modernes. Ce qu'on appelle galanterie leur était inconnu, et ils semblent avoir considéré l'amour violent plutôt comme une maladie ou comme une punition des dieux, que comme une passion inhérente au cœur humain, et faite pour se présenter dans le cours ordinaire des choses. Mais quels écrivains l'ont peint avec plus d'attraits, comme plaisir? et l'amour conjugal n'at-il pas, chez eux, un caractère touchant et sacré, que tout l'art des modernes n'a jamais reproduit?

Ne parlons ici que d'Homère : quelle douce et profonde mélancolie ! quels tons purs et rehgieux n'a- 1- il pas répandus sur le récit des derniers adieux d'Hector et d'Andromaque ! quelle vérité d'accent dans l'expression de leur noble tendresse !

Combien cette femme céleste devient touchante , par l'espèce de culte qu'elle rend à son époux ; par la faiblesse d'un cœur souffrant qui réclame un appui , et n'en conçoit pas d'autre que le cœur du grand Hector; par cette douce soumission d'une ame dévouée , qui n'existe , ne sent, ne veut que dans l'objet unique de ses affections ! Avec quel art, ou plutôt avec quel sentiment délicat et juste, se trouvent mêlés et nuancés, dans le discours d'Hector, la gravité, l'élévation, le courage et la sensibilité la plus tendre, la faiblesse même d'un époux et d'un père, qui, serrant dans ses bras ce qu'il a de plus cher au monde, laisse échapper de son sein les noirs pressentiments dont il est agité! Yoyez avec quelle décence, avec quelle retenue, Hélène, la coupable Hélène, paraît sur les remparts , au milieu des vieillards troyens , qui, par un seul mot, caractérisent sa beauté divine , mais fatale ! Avec quelle crainte respectueuse elle approche de Priam ! avec quelle modestie elle répond à ses questions ! avec quelle vérité touchante l'expression de ses remords vient se mêler à tous ses discours ! Voyez ensuite , dans le même chant, comment, voulant marquer par un seul trait son caractère léger et faible , le poète environne ce trait lui - même de tout ce qui peut adoucir l'impression ! Suivez encore Hélène ,

dans l'Odyssée, au palais de Ménélas , où elle n'est rentrée qu'après une si longue et si criminelle absence. Quelle finesse et quelle délicatesse dans la manière dont le poète la peint au sein de cette famille qu'elle avait abandonnée , auprès d'un époux dont tous les souvenirs l'accusent! et quels effets heureux, et toujours pleins de convenance, ne sait- il pas tirer de cette situation équivoque et difficile ! Enfin, que de profondeur, que d'énerr gie, que de majesté dans le caractère de Pénélope, dont la tendresse survit au temps et à l'absence! qui, sans cesse environnée de poursuivants nom^ breux , n'est occupée que d'Ulysse et des chers intérêts qu'il lui a remis dans les mains ! que de grâce, et quel charme particulier dans l'espèce de subordination qu'elle affecte à l'égard de son fils Télémaque, devenu, par le progrès de l'âge et par l'absence prolongée d'Ulysse, le chef de sa maison! Admirables tableaux qui retracent, avec autant de force que de naïveté , ce que peut offrir de plus touchant, de plus attrayant, de plus sublime, le caractère de la compagne de l'homme, développé par des rapports également dignes de tous les deux.

Pour peu qu'on ait réfléchi sur le véritable but et sur l'organisation de la société civile, on ne peut ignorer (et les philosophes dont je viens de

parler ne l'ignorent pas) combien la bonne constitution de la famille, la juste influence des femmes dans son intérieur, et la considération accordée à celles qui remplissent fidèlement les devoirs de fille, d'épouse, de mère, contribuent, non-seulement aux charmes de l'état social, mais encore à ses progrès; et, réciproquement, si l'on trouve dans un pays la famille instituée sur de bons principes, si l'on voit surtout l'esprit national en consacrer les habitudes et les sentiments, on peut être assuré que l'état social y date d'une haute antiquité, ou du moins qu'il y a déjà fait de grands pas.

Il est sans doute fort peu nécessaire que les femmes soient l'objet de cette fausse adoration, fruit d'une galanterie froide et presque dérisoire ; qu'elles brillent et dominent dans les cercles, ou fassent beaucoup de bruit dans le monde ; mais partout où elles sont traitées avec dédain, partout où les hommes les considèrent comme des êtres d'une nature inférieure et dégradée, comme les jouets de leurs passions capricieuses, et les asservissent brutalement à leurs plaisirs, ou les surchargent sans pitié de pénibles travaux, l'espèce humaine reste dans son enfance sauvage et farouche"; aucun des sentiments qui embellissent la vie ne se développe : la dureté des ames semble

même repousser toute culture de l'intelligence , et l'ignorance stupide consacre à jamais l'iniquité des institutions établies par l'abus de la force. Enfin , ne pourrait-on pas dire que l'état social est, en quelque sorte , tout entier dans la famille , et que tout l'artifice de l'organisation politique et des lois a presque uniquement pour but de protéger et de garantir les biens dont elle peut être la source, les vertus qu'elle fait naître et cultive , en un mot , tout le bonheur que l'homme trouve dans son sein ?

Or, on ne peut nier qu'Homère n'ait peint I d'une manière ravissante les sentiments qui se développent et les habitudes qui se forment dans l'état de famille : l'énergie ou la naïveté de ses tableaux ne laisse aucun doute sur le degré de perfection auquel cette partie fondamentale du système social était déjà parvenue de son temps.

Une autre preuve non moins directe, et peutêtre même plus frappante , c'est le progrès de la société civile à ces mêmes époques, l'état trèsavancé des arts, tels qu'ils se trouvent décrits dans ses poèmes. Non -seulement l'agriculture, la fabrication du pain et du vin, le charronnage, la menuiserie; mais l'architecture, l'art de fondre et de forger les métaux, de les couvrir de gravures et de reliefs, celui de les dorer, tie tisser

les étoffes , de les empreindre de brillantes couleurs, d'y broder à l'aiguille de grands tableaux, étaient indubitablement , d'après la manière dont il en parle , portés dès lors à un très - haut degré de perfection ; et si la Minerve , trouvée dans le tombeau, que M. Lechevalier Q regarde avec vraisemblance comme celui d'Achille, était véri- | tablement contemporaine du siège de Troie, il serait démontré que l'art de mouler les figures en cuivre, et par conséquent aussi la sculpture, avaient déjà fait beaucoup de progrès. Les arts des hordes sauvages les plus industrieuses sont i bien loin de ce degré d'avancement.

Ce n'est pas qu'on ne trouve, dans Homère, plusieurs traits de sauvagerie et de cruauté ; mais à quelle époque n'en retrouve -t- on pas dans l'histoire des guerres et des grands mouvements politiques ? Les héros et les chefs qui agitent les | peuples ne sont pas ordinairement les personnages j les plus humains et les plus doux. D'ailleurs, il y j a sur ce point, comme sur celui des arts, une distinction à faire entre les Grecs d'Asie et ceux d'Europe. Dans ces premiers âges , les Grecs

(*) Voyez le Voyage de M. Lechevalier en Troade et en Grèce, ouvrage désormais indispensable pour la lecture d'Homère.

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d'Europe existaient depuis peu de temps en corps de nations régulièrement organisées. Les premiers exploits de leurs demi -dieux furent de les délivrer des brigands, de les instruire dans les arts de première nécessité , de les réunir dans l'enceinte des villes Q. On ne peut douter, au contraire, que les Grecs d'Asie n'eussent été civilisés beaucoup plus anciennement : il paraît même que la civilisation de leurs voisins d'Europe, chez lesquels avaient passé d'abord leur langue , et passèrent ensuite , peu après , tous leurs arts , fut en grande partie l'ouvrage de ces communications continuelles et faciles, que le voisinage des côtes vers les deux détroits, et les îles nombreuses, semées à différentes distances dans les mers qui séparaient l'Europe et l'Asie, avaient établies entre eux. Je dis leur langue; car tout semble prouver que le grec est né en Asie, et non point en Europe ; et je regarde comme infiniment probable,

(*) Cette détermination qu'adoptèrent promptement les Grecs, de bâtir des villes et de s'y réunir, tient à la combinaison de plusieurs circonstances que ce n'est pas ici le lieu de développer; mais on peut observer qu'elle contribua beaucoup à la rapidité de leur civilisation.

(**) La langue des Troyens était le grec ; mais quelques-uns de leurs alliés avaient leurs idiomes particuliers; Homère est formol sur ce dernier point.

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l'opinion de M. Coray, qui pense que la langue d'Homère est le véritable grec primitif, et que sa séparation en différents dialectes ne s'est faite que postérieurement à l'époque où ce poète a fleuri.

On remarque avec étonnement qu'il n'est point question de l'art d'écrire dans les ouvrages d'Homère, et qu'on n'y trouve rien de positif qui puisse faire penser que cet art fût connu de son temps. En effet, les tablettes que Bellérophon se charge de porter au roi de la Lycie, et le signe qu'Ajax jette dans le casque d'Agamemnon, avant son combat singulier contre Hector, sont des espèces de quipos , ou de chiffres^ plutôt qu'une véritable écriture; puisque les tablettes sont inintelligibles pour tout autre que celui à qui elles sont adressées, et le signe, pour tout autre qu'Ajax lui-même : et cette remarque importante a paru fortifier puissamment l'opinion des philosophes qui regardent l'époque du siège de Troie comme un temps de véritable barbarie.

Quand on réfléchit sur la marche de l'esprit humain, et sur celle des langues, qui gardent l'empreinte de tous ses pas, il est sûr qu'on ne peut guère croire que la civilisation fût très -avancée, chez un peuple qui ne connaissait pas encore l'écriture; et peut-être est-il impossible qu'une langue fasse beaucoup de progrès, tant qu'elle se

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trouve réduite à des signes oraux fugitifs. Mais c'est pour cela même qu'il ne me paraît pas moins impossible que l'écriture fut ignorée du temps d'Homère; et, quelque plausible qu'on puisse trouver la présomption qui se tire de son silence à cet égard, je la crois réfutée victorieusement par la beauté , l'élégance noble , et même l'artifice savant de langage, qui brillent presque partout, dans ses poèmes, à l'égal des conceptions et du dessin.

Au reste, l'ancienne écriture des Grecs atteste elle-même l'origine asiatique de leur langue. On sait que , dans la plupart des langues de l'Asie , l'écriture va de droite à gauche; dans celles de l'Europe, au contraire, de gauche à droite. Chez les Grecs des premières époques l'écriture offre le mélange des deux manières : c'est ainsi que sont gravées toutes leurs anciennes inscriptions, dont souvent même les caractères ne paraissent être que la copie ou le renversement de ceux qu'employaient différentes natio,ns de l'Asie, les plus voisines de leurs établissements. On appelait cette manière d'écrire boustrophédoii , mot qui exprime la marche des bœufs , qui , après avoir tracé , en traînant la charrue, un premier sillon , reviennent sur leurs pas, et tracent le suivant à côté, mais dans la direction contraire.

3o4 MÉLANGES.

Il serait assez curieux de rechercher la causé de cette différence dans les deux systèmes d'écriture adoptés , l'uii en Asie , l'autre en Europe. On peut la croire due au renversement des lettres et des signes, opéré dans les copies par empreinte ^ mais, d'après cette idée, il serait encore difficile de retrouver l'origine du boustrophédon (*), qui semble n'avoir pu tenir à aucune raison de commodité pour le copiste , sculpteur ou graveur; et il est bien singulier que la Grèce ait été, relativement à l'écriture, le point de séparation; c'està-dire, qu'elle a formé Ik nuance intermédiaire entre l'Orient et l'OcCident

Mais je suis bien éloigné, mon ami, de vouloir entamer ici des questions de ce genre : ma lettre a pour objet principal de vous offrir un gage d'amitié. Permettez seulement que j'use de la liberté épistolaire , pour vous indiqwer rapidement , et

(*) L'écriture de gauche à droite est plus commode quand on se sert de la main droite jSour écrire : en effét, on voit alors toujours distiiicHement les lettres qu'on vient de tracer; et cet avantage est plus sensible encore lorsqu'on écrit avec des liqueurs colorées sur du papier, sur des feuilles ou sur des écorces d'arbres.

(**) Les Latins ont aussi écrit en boustrophédon ; mais ils avaient emprunte cette pratique des Grecs , auxquels ils devaient tous leurs arts, et même leur langue.

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pour soumettre à vos réflexions quelques vues générales que la lecture d'Homère m'a suggérées , ou m'a rendues plus évidentes et plus sensibles. J'avais d'abord eu le dessein de les développer dans un discours sur Homère, qui devait être joint à ces mêmes essais que je vous envoie : mais , en voulant mettre tout de bon la main à l'œuvre, mon plan s'est étendu, les matériaux se sont multipliés; ce n'était plus une courte dissertation, mais un ouvrage considérable qu'il s'agissait d'entreprendre , et il eût été ridicule de le joindre , comme un appendice , à un travail à peine ébauché. Mais je cède volontiers au plaisir de m'entretenir plus long-temps avec vous , et au besoin de vous communiquer ces idées , qui , si elles paraissaient justes , feraient sentir plus distinctement la nécessité de porter enfin la véritable méthode philosophique dans l'étude et dans l'examen de toutes les productions des arts.

Les poèmes d'Homère ont été , depuis leur apparition, l'objet de beaucoup d'écrits ou d'observations particulières , destinées à rendre leur lecture plus instructive ou plus agréable. Les Grecs et les Latins, qui sans doute étaient bien plus en état d'apprécier les beautés de langage dont ces poèmes étincellent, semblent s'être attachés pkitôt à les faire valoir par des traits choisis, 5. 20

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qu'à suivre le génie d'Homère dans la conception générale et dans le dessin de ses vastes compositions. C'eut été pourtant, je crois, le moyen de donner plus de prix encore à ces mêmes traits, presque toujours admirables par la manière dont ils sortent du fond même du sujet, ou des circonstances que son développement amène sans effort. Chez les modernes, Homère a été considéré sous plusieurs points de vue différents : non-seulement comme poète , comme orateur, comme moraliste, mais aussi comme historien, comme géographe , comme peintre fidèle de l'état où se trouvaient de son temps la société civile , les sciences et les arts. Des recherches curieuses, des vues profondes ou fines, et même des ouvrages précieux, ont été le fruit de ces examens divers et réitérés; et peut-être est-il permis de dire que les écrits dont Homère a été l'objet dans ces derniers temps sont, presque à tous égards, supérieurs à ce qui nous reste sur lui des auteurs grecs et latins. Mais je ne sache pas qu'il existe encore d'analyse complète et raisonnée, où l'on ait bien saisi, bien exposé, bien caractérisé la manière dont Homère considère la nature, dont il l'imite et la reproduit, dont il embrasse son sujet, trace son plan, en distribue et coordonne les détails et les accessoires; où l'artifice admira-

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ble de la partie dramatique de ses poèmes soit développé et mis à nu. En un mot, je ne connais point d'ouvrage qui fasse bien connaître son système entier de composition.

Dans l'étude des anciens , et surtout dans celle d'Homère, on n'a pas besoin seulement d'être guidé par des méthodes sûres, qui la simplifient et la facilitent; il faut encore être prémuni contre les faux jugements qu'une lecture superficielle peut faire porter de leurs ouvrages. Car, en effet , comme on l'a déjà vu , si leurs défauts réels se remarquent plus facilement que leurs beautés , une étude incomplète et l'inattention peuvent nous y faire prendre des beautés véritables pour des défauts.

La manière de considérer la nature tient sans doute, dans chaque individu, à celle dont il reçoit les impressions des objets extérieurs, ou plutôt elle n'est que cette dernière elle-même. Mais , par rapport à l'art, en supposant toujours que l'artiste ait assez de souplesse dans sa manière de sentir, pour pouvoir la diriger à son gré, le point de vue sous lequel la nature doit être considérée et reproduite dépend du caractère du sujet, du but qu'on se propose en le traitant, de l'instrument qu'on emploie pour l'exécution de l'ouvrage , du genre, et quelquefois même du nombre des au-

3o8 M lî L A N G E s.

diteurs ou des spectateurs dans l'aiDe desquels on veut faire passer tout ce qu'on a senti.

Mais, peut-être, avant d'aller plus loin, est-il indispensable de reprendre les choses d'un peu plus haut.

L'homme ne peut avoir pour objet, dans tous ses travaux et dans tous les actes les plus fugitifs de la vie journalière , que d'écarter les impressions pénibles, et d'augmenter la somme des impressions agréables. Celui qui se prive des plaisirs ou des impressions agréables passagères, pour un bonheur ou pour des impressions agréables plus constantes, ne fait qu'obéir à cette même loi , dont un calcul sage lui fait trouver une plus juste application. Hommes vulgaires, hommes sages, enthousiastes, hommes religieux même, tous marchent vers le même but, et tous les moments de la vie sont remplis de pensées et de déterminations qui tendent à les en rapprocher, ou à les confirmer dans la croyance qu'ils pourront y parvenir un jour.

La satisfaction des besoins de première nécessité captive d'abord l'intérêt et l'attention des hommes, et tous leurs travaux lui sont consacrés; mais bientôt il leur reste, du moins à quelquesuns d'entre eux, des temps de loisir qui font prendre un nouvel essor à leurs affections socia-

MÉLANGES. SoQ

les, et qui, développant leur sensibilité, les portent à considérer tout ce qui les environne , et surtout les objets de leurs premiers plaisirs , sous des rapports entièrement nouveaux. Alors paraissent les arts d'imagination , sans doute informes en naissant, mais dont le principe et le but sont déjà les mêmes que dans le dernier état de perfection auquel ils puissent parvenir.

Il est remarquable que ces arts précèdent toujours les sciences, quoique celles-ci paraissent tenir de bien plus près aux premiers besoins , par l'influence plus directe qu'elles peuvent avoir sur les moyens de les satisfaire. Ils précèdent même ordinairement les idées religieuses, qui, plus d'une fois , ont été leur ouvrage , et qui bientôt réagissent sur eux avec beaucoup de puissance , en leur offrant des images d'une nature supérieure , et prêtant aux forces invisibles de l'univers toutes les perfections auxquelles l'homme peut désirer d'atteindre, toutes les idées qui l'occupent, les sentiments qui l'animent, et même les besoins et les passions dont il est agité.

Mais, soit que les arts peignent des objets physiques extérieurs, soit qu'ils pénètrent dans le sein de l'ame humaine, pour y surprendre les idées et les affections morales, soit qu'ils rappellent des actions, des événements et des dis-

3lO MÉLANGES.

cours réels ou supposés, c'est toujours la nature qu'ils imitent; et, lors même qu'ils s'élancent dans les régions de l'inconnu, ils n'imaginent et ne retracent ce que personne n'a jamais pu voir ni sentir, que d'après ce que l'homme voit et sent tous les jours.

Le génie observateur et inventif des Grecs fut guidé d'abord plutôt par cet instinct rapide et par ce tact juste et fin qui saisissent les impressions , que par cette curiosité de recherches et par cette sévérité de jugement qui forcent enfin la nature à dévoiler ses secrets. Leur première philosophie et leur première science furent la science et la philosophie de l'imagination.

Ils avaient adopté de bonne heure le principe qui ramène tous les arts à l'imitation de la nature ; et toutes les règles particulières qui dirigent chaque artiste, dans la conception de ses plans et dans les derniers détails de leur exécution , ne leur paraissaient que des moyens de rendre cette imitation plus parfaite et plus agréable. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que, pour être plus agréable, elle ne doit pas tout retracer indistinctement; ils virent que, s'il faut du choix dans les objets de l'imitation , il en faut encore relativement à leurs diverses parties, et aux traits particuliers propres à chacun d'eux; que l'artiste,

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écartant avec soin tout ce qui pourrait dénaturer ou contrarier les impressions qu'il a pour but de produire, doit souvent, pour le même motif, offrir ou ces objets, ou leurs parties diverses, ou les traits qui les caractérisent, dans un état de rapprochement, ou sous des points de vue que la nature ne présente pas. Le principe général fut donc modifié, et les arts eurent dès lors pour but l'imitation de la belle nature, que l'enthousiasme des Grecs appela le beau par excellence , et que nous nommons le beau idéal.

Il était d'autant plus nécessaire de faire ce nouveau pas dans la théorie des arts , que le premier principe, adopté d'une manière trop absolue, avait sans doute égaré chez eux, comme il l'a fait depuis chez nous , des artistes pleins de mérite et de talent, et qu'en le poussant à l'extrême, on pourrait en venir à préférer ce que nous appelons les abbés de plâtre , à Y Apollon du Belvédère et à la Vénus de Médicis.

Mais il y a plus : quand la ressemblance est portée au point de faire confondre l'objet imité avec l'objet naturel, elle est presque toujours urr défaut , bien loin d'être une beauté ; et , lorsque cette ressemblance est fortifiée par l'addition de quelques objets naturels, elle peut inspirer un profond sentiment de dégoût. Témoins ces capucins

3l2 MÉLANGES.

de bois coloré, qu'on voyait autrefois dans certaines chapelles, vêtus d'une ancienne robe, portant aux pieds de vieilles sandales , une barbe naturelle au menton, et baissant vers la terre des yeux de verre, ou d'émail.

Je ne parle pas même ici de ces figures en cire , que le mélange de la vie et de la mort rend véritablement affreuses ou révoltantes. Mais il est facile de reconnaître que le plaisir causé par les productions des arts suppose toujours, dans celui qui l'éprouve, l'idée que l'objet qui lui est offert n'est point la nature elle-même , mais son imitation. Et, sans nier aucune de ces illusions parfaites, dont l'histoire de la peinture rapporte beaucoup de traits, en admettant, par exemple, celui de la servante de Rembrant , dont le portrait, fait par ce peintre et placé à sa fenêtre, fut pris plusieurs jours de suite pour la servante ellemême par les passants et les voisins, il est évident que le plaisir du spectateur ne peut commencer qu'au moment où cesse ce dernier degré d'illusion , qu'on regarde comme le miracle de l'art C).

Ce nouveau principe explique suffisamment pourquoi Homère, et même les poètes dramati-

(*} Voyez Smith , OEiwtcs posthumes.

MÉLANGES. 3l3

ques grecs purent adopter le langage mesuré de la poésie, sans cesser d'être naturels dans leur imitation, quoique assurément personne ne parle en vers. D'autres raisons autorisent le langage plus ou moins élevé et cadencé de la prose dans les discours oratoires; et, en effet, rien n'est plus facile à concevoir, puisque le ton qu'il convient de prendre dans les diverses circonstances, doit être déterminé par la nature du sujet, du but qu'on se propose, et des auditeurs devant lesquels on est supposé parler.

La grandeur et le sublime dépendent encore plus, en général, de la manière dont un sujet est traité , que de la nature du sujet lui-même ; et peut-être n'en est-il presque aucun sur lequel on ne pût répandre un caractère de grandeur. Cet effet tient presque toujours au genre des rapports que le plan de l'auteur, ou son système de composition nous montre et développe, et au genre de pensées ou de sentiments que son ouvrage fait naître et laisse en nous. Un grand nombre de scènes de Molière et de fables de La Fontaine, sont véritablement sublimes, quoique leurs auteurs semblent n'avoir en vue que de nous faire rire et de nous amuser.

L'aspect des grandes masses et des grands phénomènes de la nature est toujours imposant;

3l4 MÉLANGES.

l'action de ses forces gigantesques nous inspire toujours un sentiment de respect mêlé d'effroi: dans ce cas , l'impression du sublime est directement produite par celle de notre faiblesse et de notre petitesse , comparées à tant de puissance et de grandeur.

Quoique bien plus noble, sans doute, le sublime moral résulte de circonstances tout-à-fait analogues, puisqu'il est produit par la majesté des conceptions , par l'élévation et l'énergie de la volonté ; et que c'est encore au sentiment obscur et non avoué de notre propre faiblesse, ou, en général, de la faiblesse humaine, que sont dus tous ses effets.

Nous voilà , mon ami , ramenés bien naturellement à Homère. En effet , quel poète fut jamais aussi fécond dans l'un et dans l'autre genre de sublime? Qui sut en fondre les traits avec plus d'art et de sobriété dans la suite de ses récits , ou dans les scènes dramatiques dont ils sont entrecoupés? Et qui peut lui être comparé pour l'art plus difficile encore d'associer et de mêler, dans le même tableau, ces deux espèces d'impressions? Les exemples en ont été cités tant de fois par les anciens et par les modernes, ils sont si nombreux, et l'on pourrait en citer encore tant d'autres dont il n'a jamais été fait mention , que je crois tout-

MÉLANGES. ^i-^

à -fait inutile de nous arrêter ici plus long-temps.

Mais ce qu'on n'a pas assez remarqué , c'est la profonde connaissance des effets, qui porte Homère à rechercher presque partout l'alliance du sublime de pathétique avec celui de la grandeur et de la force. Combien, dans tous les arts, cette alliance augmente la puissance et la durée des impressions ! A ce qui peut ébranler le plus vivement l'imagination , se joint alors tout ce qui saisit le cœur par ses endroits les plus sensibles ; et le charme de morahté qui résulte, pour le lecteur vertueux, de ce mélange d'impressions diverses, vient mettre le comble à l'effet de tant de tableaux majestueux et touchants. Car Homère n'ignorait pas que les passions fortes, tempérées et dirigées par la douce sympathie humaine , sont le mobile des grandes actions ; mais il savait aussi que , dépourvues de ce guide et de ce frein , elles n'enfantent que des crimes , et que les grands hommes et les grands scélérats, doués également de cette énergie dans leurs passions, sans laquelle ils n'eussent été que des hommes ordinaires, diffèrent surtout en ce que les uns sont éminemment doués de la faculté de sympathiser, ou de ce qu'on appelle sensibilité morale, et que les autres en sont plus ou moins dépourvus.

Cette vérité devient plus sensible par l'examen

3l6 MÉLANGES. i

des trois grands caractères différents qu'Hamère paraît avoir tracés et dévelopjDés avec une prédilection particulière , tous les trois parfaits , chacun dans son genre : ce sont Achille, Hector et Ulysse.

Le premier de ces caractères est celui de la valeur farouche, de la violence, de la volonté capricieuse qui dédaigne toutes les lois; le second, celui de la valeur calme, de la bonté, de la générosité , du dévouement à tous ses devoirs ; le troisième, celui de la valeur dirigée par la connaissance profonde des hommes et des choses, par l'habitude de tout soumettre à la réflexion; celui de l'éloquence , dont une adresse cachée assure les effets ; de cette sagesse politique , qui souvent se transforme en une véritable fourberie , et ne sort presque jamais du cercle de la dissimulation.

Ces trois héros, si différents entre eux, ont chacun le caractère de sensibilité qui lui est propre : et le plus sensible des trois est peut-être celui qu'on serait le moins porté d'abord à regarder comme tel : je parle d'Achille. Combien son affection pour Briséis est aimable, et comme elle se manifeste avec convenance et dignité dans la manière honorable dont il parle d'elle , tout en refusant de la recevoir des mains d'Agamemnon!

Dans cette même scène du neuvième chant, quelle douce tendresse pour Phœnix, son instituteur, et, s'il est permis de parler ainsi, son père nourricier! Et, quand il a perdu Patrocle, quelle douleur terrible, et que ses fureurs elles-mêmes montrent bien comme il savait aimer! Je n'ai pas besoin de prouver par des exemples la sensibilité d'Hector : presque toutes ses actions , presque tous ses discours respirent les sentiments affectueux dont son ame est remplie ; il est un véritable modèle de cette vertu. Mais l'artificieux Ulysse, cet homme toujours renfermé dans luimême, occupé si souvent à chercher les moyens de tromper les autres , et qui , perdu dans le dédale tortueux de ses projets , semblerait devoir ignorer tous les plus doux penchants de la nature humaine, quelle profonde tendresse ne nourrit-il pas dans son cœur pour sa femme Pénélope, pour son fils Télémaque ! Avec quelle constance ne luttet-il point contre la destinée et contre tous les pièges qui lui sont tendus , pour aller retrouver , dans la pauvre Ithaque , et ses foyers chéris et les objets de ses constantes affections !

Quant au roi Agamemnon , sans l'avoir fait insensible, Homère l'a fait orgueilleux, dominateur ; et ces passions isolantes ont étouffé en lui presque tout ce qu'il avait d'humain. Aussi ne

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joue-t-il, à proprement parler, qu'un rôle secondaire. Il est sans doute le premier dans l'armée des Grecs , mais non dans le poème ; et quoiqu'il soit peint comme un chef vaillant, actif, habile dans la paix et dans la guerre , presque toujours odieux par son insolence et par sa dureté, il l'est doublement par ce trait caractéristique , que le malheur seul est capable de faire fléchir son cœur hautain.

Une autre qualité qui distingue éminemment Homère, est celle (passez -moi cette expression)

individualiser sç.^ tableaux. L'imagination se plaît à ces rapprochements, qui, de traits épars dans la nature , forment un ensemble régulier : mais le sentiment ne s'attache point à ces généralités artificielles ; il lui faut ou tel homme , ou tel être déterminé, ou telle particularité dans les images qui lui sont offertes, pour que son émotion, se joignant à l'admiration de l'esprit, en fixe les souvenirs par des empreintes ineffaçables. Cette qualité seule a suffi plus d'une fois pour rendre intéressante la lecture d'écrivains d'ailleurs trèsmédiocres; et, lorsqu'elle se trouve jointe à ce choix des objets et des traits qui constituent le beau, elle répand sur les travaux du génie un charme sans lequel ils peuvent étonner, mais non plaire dans tous les temps, ni surtout laisser

MÉLANGES. 3lC)

dans les ames ces traces aimables qui ramènent \ ers un livre comme vers un ami.

M. Bonstetten, dans son Voyage au Latium, (Hivrage plein de talent et d'intérêt, observe que les poètes anciens se sont attachés à décrire de la manière la plus exacte les lieux et les événements; qu'ils ne se sont permis aucune modificalion dans la peinture des caractères, et que, bornant leur invention à la partie appelée le merveilleux , c'est-à-dire, à l'intervention des

I causes invisibles, auxquelles ils accordent une influence plus ou moins importante sur la marche (les faits , ou sur les passions humaines , ils embellissent, mais ne dénaturent point la vérité. J'ai ])ensé depuis long- temps, qu'une grande partie (le leurs succès était due à l'habitude de peindre

II ainsi la nature positive. 11 en est résulté pour eux le besoin de particulariser même les peintures imaginaires et générales , et ils l'ont fait presque toujours par des traits qui semblent ne pouvoir appartenir qu'à tel ou tel objet individuel, dont le poète a gardé dans sa mémoire le souvenir circonstancié.

Au reste, ce que dit M. Bonstetten n'est vrai, dans toute son étendue , et surtout dans ses conséquences , que d'un petit nombre de poètes anciens; et nul, sous ce rapport, comme sous

presque tous les autres, n'est comparable à Homère.

Je ne parlerai point maintenant de cette scrupuleuse attention à décrire les lieux tels qu'ils sont dans la réalité , de ce respect pour les traditions établies, pour le caractère qu'elles donnent à ses héros , pour les récits des événements passés; genre de mérite où les anciens et les modernes ont unanimement reconnu qu'il avait surpassé même les géographes et les historiens de profession. Je parle seulement de cet art avec lequel il donne toujours à chaque objet une manière d'être et une couleur propres; et ce n'est point une manière d'être et une couleur convenables à tout autre objet de la même espèce, mais à celui-là particulièrement qu'il veut mettre sous vos yeux. Peint -il un orage, un lion, le cours d'un fleuve, les bois et les rochers d'une montagne ; ce ne sont ni un fleuve , ni un orage , ni un lion , ni des rochers et des bois tels que l'imagination peut les créer au hasard : tous ces objets sont particularisés. Souvent le poète les prend dans la réalité des choses ; il les a vus, et il les caractérise avec une vérité parfaite. Mais, lors même qu'ils ne sont que des fictions de son esprit, il lui suffit, pour les faire confondre avec la nature elle-même, de quelques-uns de ces traits fins qui semblent

n'avoir aucun rapport avec le but dont il est occupé dans le moment, et qui, sans ajouter beaucoup au tableau, comme tableau, ne permettent pas à l'esprit de rester en doute sur l'existence réelle de l'original.

Je le sens trop, mon ami, ces idées demanderaient à être développées avec plus de détail ; et il serait convenable de les confirmer par des exemples de cette méthode de particularisation, mis en contraste avec d'autres exemples de celle de généralisation, qui ne me paraît bonne qu'à certains égards, et jusqu'à un certain point. Mais je serais peut-être forcé d'attaquer un assez grand nombre de décisions particulières , et même aussi quelques principes regardés comme articles de foi en matière de goût; il ne m'est pas possible d'entrer ici dans cette longue discussion.

Je me contenterai d'observer que, parmi les modernes , La Fontaine et Fénélon me semblent les seuls comparables à Homère, sous le point de vue dont je parle ; et La Fontaine à un degré bien supérieur. Plusieurs poètes allemands ont voulu imiter cette manière; ils l'ont même fait quelquefois avec succès: mais presque tous en ont abusé, et les plus habiles, eux-mêmes , paraissent avoir méconnu les règles qui doivent diriger son emploi pour en assurer les effets. Il est résulté de là

tantôt qu'ils sont toml)és ckns des détails minutieux et puérils, quoique ditecteraenl dépendants de leur sujet; tantôt qu'ils ont voulu l'embellir par des détails d'un genre absolument contraire à celui dans lequel, en pareil cas, le goût si sûr des écrivains qu'ils ont cru prendre pour modèles eût cherché ses ornements. Voilà , du moins , ce que m'a fait éprouver la lecture de plusieurs de leurs poèmes, qui jouissent chez eux d'une grande réputation, et qui la méritent à beaucoup d'égards.

Mais deux points essentiels , auxquels les grands poètes de l'antiquité donnèrent tous la plus scrupuleuse attention, ce sont le choix du sujet et l'organisation du plan. Leurs sujets sont toujours d'un intérêt général pour l'espèce humaine, ou du moins du plus vif intérêt particulier pour le peuple auquel leurs ouvrages étaient destinés ; et,, par la manière dont ils étaient considérés dans» leur ensemble, ou traités dans leurs subdivisions,, ces deux moyens de plaire s'y trouvaient presque» toujours réunis.

Leurs plans sont très-simples: l'intérêt y est un,, aucun sujet nouveau ne vient s'y mêler et distraire? le lecteur: seulement la catastrophe définitive estt retardée par des obstacles qui occupent une place? plus ou moins importante ; et de ces obstacles* i naissent toutes les beautés de détail. Ainsi, biefti i

MÉLANGES. 3a3

loin de nuire à l'intérêt de l'ensemble, ellesmêmes ne font, à leur tour, que le prolonger, le soutenir, et en rendre tous les effets plus énergiques et plus profonds. Les poèmes d'Homère sont incontestablement ceux où brillent le plus ces éminentes qualités.

Dans \ Iliade et dans V Odyssée, les Grecs voyaient retracée de la manière la plus brillante, cette époque qui formait pour eux les confins des temps fabuleux et des temps historiques. Les événements dont le récit flattait le plus leur orgueil et leur imagination , les hommes dont ils aimaient le plus à s'entretenir, en un mot, leur première grandeur et leur première gloire y étaient célébrées avec une sorte d'enthousiasme religieux. D'un autre côté, toutes les passions du cœur humain mises en mouvement, toutes ces fluctuations auxquelles il semble éternellement livré , et dont nous aimons à contempler la peinture, même lorsqu'elle nous déchire, parce qu'en nous associant à ce qu'ont senti d'autres mortels comme nous, son aspect nous reporte vers nousmême, et que nous aimons à nous trouver capables des impressions qui forment le véritable lien de l'humanité : tous ces tableaux agréables, naïfs, et sublimes ou touchants de notre destinée commune, y brillaient partout du plus vif éclat, et

le coloris en était aussi juste , que les traits savants et bien choisis.

Quant au plan et à l'organisation de ces deux poèmes , rien de plus facile à saisir au premier coup d'œil. L'artifice consiste , non dans la multitude et dans la complication des événements, mais dans leur progression et dans leur enchaînement naturels; non dans l'introduction de beaucoup de caractères principaux, mais dans l'heureux emploi des traits qui les distinguent , dans le développement, en quelque sorte spontané, des passions qui leur sont propres, et des actions qu'elles déterminent. Tout marche au but sans effort; les circonstances même qui semblent en éloigner, naissent de celles qui doivent y conduire; enfin, si quelques longueurs rendent parfois l'action traînante, elles n'y jettent jamais d'embarras; et l'on voit facilement, en général, que les unes ne sont véritablement des longueurs, que par la place qu'elles occupent , et que peut-être toutes les autres ne nous semblent telles, que parce que nous ne pouvons porter dans la lecture d'Homère les souvenirs dont les Grecs étaient remplis, et les sentiments dont ils étaient animés en écoutant ses vers.

Mais Homère me paraît avoir surtout excellé dans le dramatique : c'est là qu'il montre à la fois

la [)lus profonde connaissance du cœur humain , la souplesse d'esprit la plus étonnante, la plus grande fécondité, le tact le plus sûr, et le goût le plus fin. Que peut-on trouver de supérieur, ou même de comparable , dans les tragiques les plus parfaits, à cette admirable scène d'Achille et d'Agaraemnon , par laquelle s'ouvre le poème ; à cèlle d'Hélène sur les remparts de Troie , aux adieux d'Hector et d'Andromaque, à la scène de la députation , à celle de Priam venant demander le corps d'Hector au vainqueur le plus inexorable? Eschyle, Sophocle et Euripide n'ont point créé ce qu'il y a de plus important dans la tragédie, puisqne ces admirables morceaux existaient avant eux; et les orateurs n'inventèrent point leur art, puisqu'ils avaient sous les yeux ces modèles de tous les genres d'éloquence, dont on peut même dire qu'ils n'ont jamais atteint la perfection. Quel est, en effet, celui d'entre eux chez qui l'on retrouve la même variété dans le langage propre à chaque circonstance, et dans le ton convenable à chaque individu; le même naturel dans l'emploi des moyens les plus adroits, la même vérité dans les mouvements les plus véhéments et les plus passionnés, la même naïveté dans les accents les plus pathétiques et les plus sublimes; enfin, la même convenance par rapport aux temps, aux heux , aux

caractères des interlocuteurs et des sjDectateurs ? Voilà ce que les anciens avaient reconnu dans ses ouvrages; voilà ce qui fait dire à Quintilien qu'Homère avait reçu de la nature un génie audessus de r humanité ; qu'il n'y avait pas de beauté dont on ne retrouvât chez lui le modèle; qu'il suffirait, en quelque sorte, d'étudier profondément la seule scène de la députation , pour devenir orateur, pour se former à tous les genres et à tous les tours de l'éloquence. C'est encore ce qui faisait dire au fils de Philippe , à cet Alexandre surnommé le Grand, et qui avait sans doute une véritable élévation dans les idées, que les ouvrages d'Homère étaient la production la plus précieuse de l'esprit humain , pretiosissimum humani ingenii opus.

Quelques modernes ont accusé ce poète de bavardasse et de désordre dans ses discours. Sans doute il fait beaucoup parler Nestor, Phœnix, et quelquefois Priam ; sans doute Achille furieux ne met pas un ordre bien didactique dans ses emportements ; mais, de bonne foi, sont-cè là des défauts? Ulysse, Diomède, Ajax, qu'Homère a si bien caractérisés par leurs discours, sont-ils des bavards? Ulysse prend ordinairement, je l'avoue, certains détours pour arriver à son but ; mais ces détours ne sont-ils pas dans son caractère? et ce héros n'est-il pas l'homme qui sait le mieux que le che-

min le plus court est celui qui mène au but le plus rapidement; mais que ce chemin n'est pas toujours le plus direct? Dioraède, jeune, impétueux, mais grave et sévère, mais formé par la sagesse d'Ulysse, dont il est, en quelque sorte, le disciple, reçoit une injure d'Agamemnon , dans un moment où le combat commence; non-seulement il ne s'arrête point à la repousser, mais il impose silence à son compagnon Sthénélus , qui déjà répondait avec colère, moins pour lui-même que pour son ami. Cependant le moment ne tarde pas d'arriver où Je jeune homme reparaît tout à coup ; et c'est là que se trouve ce beau passage , imité par Racine , où Diomède dit à ce même Agamemnon qui, dans le désordre de l'action, l'avait accusé de manquer de courage : «Partez, « si vous voidez : la mer est libre, et même vos « vaisseaux en sont voisins : mais quand tous « les Grecs vous suivraient , ne laissant ici que « Sthénélus et moi, seuls nous saurons venger « l'hynïen outragé, et terminer les destins d'Ilion. » Partout son langage n'est-il pas aussi précis que ferme et imposant ? Quand Ajax se trouve désigné par le sort, pour combattre contre Hector, qui a provoqué tous les chefs de la Grèce, quelle rapidité, et en même temps quelle perfection dans son discours! car son langage ne doit être ni celui

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d'un homme sage , ni même celui d'un homme d'esprit , ce sont les accents naïfs d'un soldat confiant dans sa force, et tout à la fois religieux et généreux. Il demande aux Grecs de prier les dieux pour le succès du combat, mais de prier en secret, afin que les ïroyens n'imputent point à la crainte ces humbles supplications. Et ce sourire terrible avec lequel il s'avance, pareil à une immense tour, comme il achève bien de le caractériser! On voit déjà pourquoi, lorsqu'il s'agira de fléchir la colère d'Achille , après Ulysse , le plus sage , le plus éloquent et le plus adroit des Grecs , après Phœnix , dont les soins, pour ainsi dire maternels, ont cultivé l'enfance du héros, Nestor désignera Ajax pour être un des envoyés, bien sûr que de la bouche de ce brave s'échapperont quelques-uns de ces mots qui, par leur rudesse même, ne peuvent manquer de retentir dans l'ame d'Achille. Et, en effet, quoi de plus beau que son discours, qui, succédant à celui d'Ulysse, plein d'éloquence et d'adresse , à celui de Phœnix, plein de tendresse et d'abandon, à ceux même d'Achille, que caractérise une violence indomptée et une invincible détermination, les efface presque tous! quel trait admirable de simplicité le termine! «Achille, respecte tes foyers: c'est dans « leur sein que tes amis te réclament; tes amis qui

«n'ont jamais cessé de t'honorer parmi les Grecs. »

On a cité comme des modèles de précision, la prière que Chrysès adresse aux chef de l'armée , le discours ou plutôt le cri d' Antiloque annonçant à Achille la mort de Patrocle, etc. On pourrait en citer beaucoup d'autres non moins remarquables; mais je me borne à rappeler ici les premiers mots qui échappent au vieux Laèrte en revoyant son fils Ulysse, après une absence de vingt ans. Le vieillard est retiré à la campagne , pour fuir l'aspect du désordre que les poursuivants de Pénélope ont introduit dans sa maison. Le poète le représente cultivant son jardin , avec des gants qui garantissent ses mains des meurtrissures que pourrait lui causer un travail pénible. Ulysse paraît devant lui : le vieillard , quand il ne peut plus douter que c'est véritablement son fils qu'il revoit, est près de succomber à l'excès de sa joie; enfin, il s'écrie: O Jupiter', et vous Dieux, oui^ vous êtes encore sur le vaste Olympe! Y a-t-il rien de plus sublime et de plus touchant que ces simples paroles !

Mais ce n'est point en rappelant des traits déjà cités avec éloge, ou d'autres dont la beauté est incontestable, que je voudrais faire sentir le caractère simple , profond et savant du dramatique d'Homère : je choisirai pour cela des passages cri-

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tiques par divers écrivains célèbres, ou que j'ai entendu blâmer par des hommes d'esprit et de goût. Ne pouvant encore examiner ce sujet qu'eu passant, je prends au hasard quelques-uns de ces traits qui me paraissent avoir été censurés sans un juste motif.

On a regardé comme pleins d'inconvenance plusieurs endroits de la querelle élevée, dans le premier chant de V Iliade, entre Achille et Agamepiuoii; on cite en preuve certaines injures qu'Acjhille adresse à son rival, et on les traduit par ces mots : lurognel cœur de cerf! face de chien!... jje ne m'arrêterai pas à faire observer que, même en isolant le passage, le français ne rend point ici le sens du grec; mais, si le lecteur veut bien se transporter au moment de la scène, et se faire ime idée juste des personnages, il sentira facilement qu'Achille ne peut voir dans quiconque lui résiste, qu'un homme échauffé par le vin, et qui, saisi de crainte au fond du cœur, cherche à montrer une vaine audace dans sa contenance extérieure. Tel est le véritable sens de ce trait défiguré, qu'il me soit permis de le dire, d'une manière si grossière et même si ridicule ; et c'est ainsi que l'a entjendu rexcellent M. Bitaubé, dont la traduction élégante et fidèle a mérité de devenir classique parmi nous.

Dans le second chant, un songe trompeur vient engager Agamemnon à rassembier ses soldats et à combattre vaillamment. Ce roi convoque le conseil particulier des chefs , il leur rend compte de sa vision ; mais , comme l'armée entière est fatiguée et découragée par la longueur du siège , il veut, en proposant aux peuples réunis d'abandonner une entreprise que Jupiter paraît ne plus favoriser, tâcher de réveiller leur attention; et, quand il les aura tous excités et ranimés par ce doux espoir, les autres chefs viendront s'emparer de ce moment d'émotion pour leur faire sentir combien serait infâme et honteuse leur fuite, à la veille même du succès. Rien n'est plus habilement conçu que cette conduite ; elle prouve la plus grande connaissance du cœur humain , et surtout des passions populaires : cependant rien n'a été plus vivement et plus amèrement censuré.

Le discours de Diomède, et la réponse que lui fait Nestor, au commencement du neuvième chant, sont l'un et l'autre des modèles d'éloquence et d'habileté ; mais il faut les étudier pour les bien entendre. D'abord, pour sentir, et même pour bien suivre celui de Diomède , il faut se souvenir de ce qui s'est passé entre ce héros et Agamemnon, dans ie quatrième chant; mais alors on trouvera ce discours tel qu'il est, c'pst-à-dire su-

blinie. Quant à la réponse de Nestor, la circonstance en rend l'effet si délicat et si difficile , les traits en sont si fins et si détournés, l'orateur doit y ménager, pour l'intérêt public, tant de passions différentes, qu'il faut être, pour ainsi dire , dans son ame , et se représenter jusqu'aux plus petits détails de la situation , pour bien comprendre ce qu'il adresse tour à tour à Diomède et à Agamemnon, sans oser l'exprimer positivement ni à l'un ni à l'autre; tout ce qu'il veut faire entendre et qu'il ne dit pas. Voici , en peu de mots, le motif de ce discours si profond et si savant. «Cher Diomède, tu es aussi éloquent dans « les conseils que vaillant dans les combats. » Ce début est pour Diomède ; ce qui suit est pour Agamemnon : « mais tes paroles n'ont pas entièrement atteint le but proposé. » Nestor craint que Diomède n'ait encore blessé l'orgueil du roi; c'est comme s'il disait : « Il t'est permis , sans doute , « de repousser un outrage avec fermeté ; mais , « après cela, tu devais adoucir l'impression trop «vive de tes plaintes; et il ne faut pas attaquer « ton chef, surtout dans une circonstance aussi « difficile que celle où nous sommes maintenant; » et il ajoiite : «Mais comment pourrais-tu être déjà « consommé dans l'art de parler aux passions hu- « maines ? tu n'as pas encore atteint l'âge du der- « nier de mes fils. »

Ce trait est pour les deux guerriers, dont il ménage également l'amour -propre. Usant alors de toute la liberté que lui donne son âge , le vieillard dit , que c'est lui qui va parler, et que dans ses paroles on trouvera tout ce qu'il faut, et il termine par deux vers, dont le sens est que « celui qui peut aimer les débats des siens est un « homme sans foyers , sans tribu , sans parents. » Son but est d'effacer dans l'ame des deux héros jusqu'aux dernières traces de leurs querelles et des reproches mutuels qui leur sont échappés. Il veut aussi par là prévenir, autant qu'il est possible , tout débat ultérieur entre les chefs. Des hommes de beaucoup d'esprit n'ont paru rien comprendre à tout cela. Quant à la fin de ce même discours, je ne la cite pas, quoiqu'elle soit trèsbelle; mais le sens en est direct, et, pour être saisi par le lecteur, il n'a besoin d'aucune explication.

Dans le même chant , Phœnix , dont le but est de fléchir la sombre et furieuse colère d'Achille, lui conte l'histoire de sa propre enfance; il lui rappelle comment il est venu dans les états de Pelée, comment il s'est chargé de l'éducation du fils de son bienfaiteur, de celui qui est maintenant un héros, mais qu'il a tenu enfant dans ses bras et sur ses genoux, auquel la mère ou la nour-

rice la plus tendre n'eût pas donné plus de soins.

Les malédictions de son père Amyntor ayant excité sa colère, il forma, dit-il, le projet de le tuer; mais un dieu protecteur retint son bras, poussé par cette passion fatale. Quelle terrible leçon pour Achille! et Phœnix pouvait-il rien imaginer de plus propre à l'effrayer sur l'état de son cœur? Plutarque nous a conservé ce passage, qui ne se trouve pas dans les anciens manuscrits d'Homère, et il dit qu'Aristarque en ayant été épouvanté, avait cru devoir le supprimer; mais il ajoute , avec raison , que rien n'était cependant plus approprié à la circonstance , et ne pouvait montrer d'une manière plus vive les funestes conséquences de la colère.

Parmi les répétitions que les Français blâment presque indistinctement dans Homère, on a trouvé particulièrement répréhensible celle du trait sublime, par lequel débute Priam en se jetant aux pieds d'Achille; et l'on dit que sa beauté même rend le poète inexcusable de l'avoir employé deux fois dans le même discours : je déclare franchement que je suis encore d'un avis tout contraire. Avant qu'Achille ait pu revenir de son étonnement à l'aspect de Priam prosterné devant lui, le vieillard s'écrie : « Homme semblable aux dieux, souve- « nez-vous de votre père, vieux, faible comme

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« moi, comme moi gémissant et délaissé dans son « palais. » Il voit que ce peu de mots ont touché le cœur de son ennemi; ce qu'il ajouterait ne produirait plus aucun effet. Le tact du vieillard , avidement attentif à tout ce qui se passe sur le visage du héros, ne peut s'abuser sur ce point. Que doit-il faire? précisément ce qu'il fait. Il reviendra sur des images chères à celui qu'il veut attendrir, sur la comparaison et sur les différences qui peuvent rendre sa pitié plus vive; il reproduira la même pensée, il en détaillera les circonstances; et, par quelque dernier trait capable de caractériser l'excès de son propre malheur, il cherchera à rendre leur impression plus forte et plus durable. Priam termine en effet par un vers , où il se montre lui-même contraint d'implorer le meurtrier de ses fils, et de porter à sa bouche des mains teintes encore de leur sang.

Plus loin, et dans la même scène , se trouve un passage qu'on a censuré plus vivement encore, comme donnant à Achille un caractère odieux de férocité : c'est celui où l'empressement réitéré ■que Priam lui témoigne de recevoir le corps de son fils, cause au héros une soudaine impatience, rallume presque toute sa colère, et le porte à foudroyer, par quelques paroles menaçantes, l'infortuné vieillard. Je ne nie point qu'Achille ne

soit féroce; il l'est presque toujours, il doit l'être, surtout dans ce moment : mais odieux, il ne l'est pas. Quelle est la cause de sa fureur? n'est-ce pas la mort de son ami ? cet ami n'a-t-il pas été tué par le fils de l'homme dont les bras pressent ses genoux? qui ne voit que l'ombre de Patrocle s'est replacée un instant entre Priam et lui , et qu'il semble craindre lui-même de voir à cette image toute pitié sortir de son cœur ? Y a-t-il rien de plus admirable et de plus vrai ?

Personne ne refuse aux anciens, et surtout à Homère , le talent ou le don précieux du pathétique; mais, comme on reproche à leurs héros de parler avec trop de vanité d'eux-mêmes, on reproche également à leurs personnages affligés ou malheureux, de laisser exhaler leurs plaintes avec trop de faiblesse, de montrer le fond de leur cœur avec trop de naïveté. On accuse aussi les anciens de faire parler trop longuement toutes les passions, surto-ut la douleur, et d'en attacher l'expression à des objets ou à des circonstances qui ne paraissent pas toujours se rapporter directement à la situation présente du personnage. Il est certain que leur manière de juger des convenances était très -différente de la nôtre. Formés au sein de petits cercles ou de petites coteries, ce qu'on appelle la politesse est pour nous un véritable

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devoir. Or, la politesse ordonne d'avoir l'air de se compter pour rien, et les autres pour tout (ce qui ne fait pas, au reste, que parmi les gens polis il y ait moins d'égoïsme qu'ailleurs); mais il est de mauvais ton d'exprimer avec véhémence les sentiments dont on est le plus agité ; il faut glisser rapidement sur le récit de ses peines : les sentir trop vivement paraît une faiblesse , ou du moins une inconvenance : en laisser voir toute l'étendue, sans ménagement, est un manque de respect pour soi-même et pour les autres. Telle est notre manière de voir sur ce point.

Mais les anciens, qui nourrissaient dans leurs ames, près de tout ce ce qui leur était cher, des sentiments énergiques et profonds , et qui ne sortaient du sein de leurs familles que pour paraître dans les assemblées et dans les cérémonies publiques , où le tumulte des affaires et la nature des intérêts leur faisaient contracter toutes les habitudes fortes', les anciens n'auraient absolument rien compris aux idées que nous nous sommes faites , de la convenance. Iphigénie, que son père envoie à l'autel pour être égorgée , ne craint pas , chez eux , de témoigner combien elle regrette la vie. Croit-on qu'elle ne fût pas aussi touchante qu'elle l'est dans Racine, quand elle montrerait un peu moins de résignation? Andromaque, en

apprenant la mortrrHector, ou plutôt en le voyant traîné sur la poussière , derrière le char de son vainqueur furieux , ne se borne pas à pousser des cris, à répandre des larmes, à déplorer son malheur en termes généraux : revenue à elle-même , elle se rappelle le temps de son enfance qui a précédé celui de son bonheur ; la maison paternelle , qu'elle a quittée pour venir chercher cet époux chéri qui n'est plus ; elle se peint dans l'abandon et le délaissement du plus fatal veuvage ; elle prévoit la destinée future de son fils, et, par des détails simples et circonstanciés, elle s'effraie elle-même à l'image du dernier degré de malheur qui les menace l'un et l'autre, et que les souvenirs d'une grande prospérité passée rendront encore plus amer (*). Enfin , que deviendront ces vêtements qu'elle-même a tissus et brodés pour son époux? Hélas! il ne lui reste qu'à les jeter dans les flammes, puisqu'ils ne doivent plus couvrir Hector! Tout cela, j'ose l'avouer, quoique critiqué par des hommes de goiit, me paraît trèsbeau.

(*) Ici, elle met en opposition la manière délicate dont son enfant a été nourri, les soins et les caresses de son père et de sa mère, avec les privations et les outrages qui lui sont réservés dans l'avenir.

Mais on a blâmé, surtout, la méthode générale tles anciens dans le développement de certaines passions ; on les trouve également repréhensibles sous le rapport de l'intensité des émotions reproduites , sous celui de leur durée , et par la nature des détails qui font souvent partie de leur expression. Mon dessein n'est pas d'examiner en eux-mêmes ces différents reproches , qui portent tous pourtant sur le fond même de la théorie des arts, et qui, je ne fais pas difficulté de l'avouer encore, me semblent à peu près aussi mal fondés les uns que les autres. Mais pour excuser Homère et tous les anciens avec lui, il suffit de savoir que les circonstances où ils vivaient ne ressemblaient en rien aux temps modernes ; et que , par conséquent, les habitudes et les idées de convenance qui en résultaient pour eux, étaient, à plusieurs égards, tout-à-fait étrangères à celles dont on se glorifie dans l'état actuel de la société.

J'aurais aussi voulu essayer de développer l'artifice du style d'Homère, d'autant plas admirable et plus savant que la marche en paraît plus facile, le mouvement plus naturel, la structure plus simple, la couleur plus exactement adaptée à celle de chaque objet. Poiir cela , il eût fallu donner au moins une idée générale de la langue d'Homère et du système dé vers qu'il emploie :

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et pour exposer ce système, pour faire entrevoir quels effets d'harmonie le poète a pu lui devoir, combien la liberté même de sa prosodie contribue à donner de charme à son langage et de force à certaines hn pressions sur lesquelles il veut appuyer particulièrement , il eût encore fallu , non pas faire un traité de prosodie, mais tâcher du moins de bien démêler ce qui distingue essentiellement les langues où elle est très - marquée , de celles où l'oreille a beaucoup de peine à la sentir : les premières , formées dans les grandes assemblées publiques ; les dernières , dans les cercles particuliers et par la conversation : les unes , où l'on avait d'autant plus besoin de trouver bien prononcée la différence des longues et des brèves , et toutes leurs nuances intermédiaires, que cette différence était du plus grand secours aux orateurs, pour se faire entendre à des multitudes d'hommes réunis dans des lieux souvent découverts; les autres, où, par la raison contraire, ce moyen n'ajoute que faiblement à la clarté d'une articulation bien distincte, et où, par la rapidité toujours croissante de la parole, la quantité des brèves augmente sans cesse, et celle des spondées, ou même des iambes , par lesquels les Grecs et les Latins marquaient si bien les divisions ou la fin de leurs périodes, diminue dans la même proportion.

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11 m'eût été facile, je pense, de conclure de là, que les vers métriques appartiennent peut-être exclusivement , mais , à coup sûr , particulièrement aux langues formées dans les grandes assemblées; que celles qui sont nées ou qui se sont perfectionnées dans la conversation (*) doivent chercher pour leur poévSie d'autres ressources de mesure et de chute régulière des vers; et que, par conséquent, elles ont, à l'égard des autres, un désavantage d'autant plus grave, qu'il se fait sentir à chaque instant. Et, pour revenir à Homère, il ne m'eût pas été moins facile de prouver, par des exemples sensibles, que son style est celui qui s'approprie le mieux à tous les sujets et à toutes les circonstances ; que même, pour le genre d'effets auxquels ce poète semble n'avoir, pour ainsi dire, pas songé (je veux parler de ceux qui tiennent au iiimple arrangement et à la combinaison, en quelque sorte mécanique, des mots), il égale, et peut-être surpasse les écriveins dont le style passe pour être le plus savant; et que, par exemple, il n'est peut-être aucun de ces effets,

{*) M. de Tracy observe, avec raison, que l'usage des livres imprimés, devenu depuis long-temps général, a dû affaiblir lo sentiment de la mesure des sons, et que si l'on pouvait imputer, avec fondement, un crime à l'imprimerie, ce serait 'l'avoir altéré la prosodie des langues de l'Occident.

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qu'on admire avec raison dans Virgile, dont Homère n'offre le modèle. Enfin, j'ajouterai que peut-être même l'impression de ces beautés estelle d'autant plus pure, chez le père de la poésie, qu'elles y paraissent la production inattendue et spontanée d'un génie heureux, plutôt que le résultat lentement préparé de l'art et de la réflexion.

Telles sont, mon ami, les vues générales et sommaires que j'aurais voulu exposer et développer; et vous voyez que j'eusse été bien moins embarrassé de rassembler sur chaque question beaucoup de matériaux et d'idées, que de réduire les uns et les autres par un bon choix.

Mais, ce dont j'aurais voulu particulièrement m'occuper, dans cette analyse d'Homère, eût été de le faire connaître comme philosophe; de montrer, d'après ces mêmes vues, dont je me borne à faire entrevoir les conséquences , que la beauté de ses ouvrages tient surtout à l'étude profonde qu'il avait faite de la nature humaine intellectuelle et sensible. Son exemple , celui des grands poètes de tous les pays et de toutes les époques, et l'examen attentif des chefs-d'œuvre d'imitation dans les différents genres , auraient facilement prouvé que la connaissance des procédés de l'esprit humain, et celle du développement des affections morales, ou plus brièvement, que la véritable

ihéorie des impressions directes, et des impressions sympathiques , peut setUe nous conduire à celle de tous les arts; et j'aurais pu faire sentir, je crois, avec le dernier degré d'évidence, la vérité de cette assertion de Condillac, que l'analyse est la muse qu'invoque le poète , qu'elle est le génie inspirateur qui guide en secret le sculpteur, le peintre et le musicien.

D'abord , l'histoire des lettres €t des arts nous eût appris que la faible partie de leur théorie générale sur laquelle on a jeté quelques lumières, les doit uniquement à des philosophes occupés de l'étude de l'homme, c'est-à-dire de l'étude de son entendement et de celle de ses passions , qui ne peut en être séparée. Depuis Aristote jusqu'à Beccaria, Diderot, Helvétius, Burke, Smith, etc., tout ce qu'on a dit de sensé sur les véritables principes des arts d'imitation, est le fruit de cette même philosophie dont l'ignorance méconnaît les bienfaits , et que l'irréflexion regarde presque comme étrangère à la conduite de la vie , à la direction des besoins, au perfectionnement des plaisirs. En partant des faits, et en saisissant leurs conséquences les plus incontestables , nous aurions vu peut-être aussi pourquoi les principes de l'art du raisonnement doivent être éclairçis avant ceux tles arts d'imitation , quoique les uns et les autres

découlent de Ja même source; et pourquoi le génie de Pascal, faute d'avoir reconnu les véritables causes de la certitude, n'avait jamais pu tracer, comme il le déclare lui-même, les règles de la persuasion, lui qui se croyait en état d'assujettir la démonstration à des procédés siirs, et qui, en traitant les sujets les plus obscurs et les plus épineux, avait fait preuve de la plus grande sagacité, et de la plus grande force de raisonnement.

Aristote avait dit au sujet des figures : Nous aimons à voir une chose dans une autre: principe fécond, d'où sortent immédiatement presque tous les moyens de rendre l'imitation de la nature plus frappante , et de laisser les plus durables souvenirs des impressions qu'on a voulu produire par elle. La philosophie moderne dit qyia , juger, c'est reconnaître quune idée est dans une autre Q; que raisonner est porter une suite de jugements, dans chacun desquels la condition cidessus se trouve remplie, et qui nous conduisent à une conclusion résultante des termes même de la question , mais inaperçue auparavant.

Si Aristote et la philosophie moderne ont également raison, comme je le crois, voilà deux

(*) Voy. en particulier sur ce sujet les ouvrages de M. de Tracy.

principes importants : l'un, dans la recherche et la démonstration de la vérité; l'autre, dans la poésie, dans l'éloquence, et, par analogie, dans tous arts d'imitation qui se trouvent ramenés à la même origine. Leur seule différence est que le raisonneur, ou celui qui porte un jugement, doit trouver qu'une idée est véritablement et complètement contenue dans celle d'où il la fait sortir, tandis qu'il suffit au poète et à l'orateur, que le rapport établi entre deux objets par son expression ait assez de réalité et d'importance dans la nature des choses, pour qu'il ne paraisse pas puéril ou forcé. De sorte que la différence, mieux déterminée encore , se réduit à nous faire voir que la raison et l'imagination n'ont pas le même but. L'une veut porter la conviction dans tous les esprits justes; l'autre veut produire beaucoup d'impressions sur tous les hommes bien organisés. D'où il résulterait peut-être enfin que, dans l'état de perfection où peuvent atteindre toutes les faicultés intellectuelles et morales, la persuasion serait toujours unie à la conviction , qu'on ne pourrait émouvoir que par la vérité, qu'elle se prêterait sans peine à tous les ornements de la plus riche imagination, et qu'une fois reconnue et sentie , elle passionnerait aussi profondément les hommes , que de brillantes erreurs les enflamment et les agitent encore tous les jours.

En partant d'idées établies par quelques-uns des philosophes modernes, on peut remonter, je crois, plus haut qu'on n'a fait jusqu'à présent, pour reconnaître et assigner la cause du plaisir que nous font éprouver les chefs-d'œuvre de l'art.

La nature des sujets que chaque art peut traiter avec avantage est déterminée par les moyens qu'il emploie; ceux-ci dépendent, à leur tour, du caractère de l'organe auquel chaque art doit s'adresser pour produire les impressions qui lui sont propres, et, pour l'ordinaire, ces deux genres de circonstances réunis lui tracent sa route et hii marquent son but.

Tout art ne peut pas traiter toute espèce de sujets, ou, lorsqu'un même sujet peut être traité par différents arts, ce n'est qu'autant que chacun d'eux se l'approprie , en le considérant sous un point de vue particulier. Or, ce point de vue est toujours déterminé par le caractère des impressions que cet art a pour objet d^e produire, et conséquemment par celui des moyens qu'il met en usage pour y parvenir. Il faut donc étudier d'abortl le caractère des impressions propres à chaque organe , c'est-à-dire, non-seulement la manière dont elles sont produites, mais aussi leur degré de force, la durée de leur persistance, leur nature vague ou précise, les associations et les mo-

difications dont elles sont susceptibles; enfin, le genre de traces qu'elles laissent ou dans la mémoire de l'orsane lui-même, ou dans la mémoire commune destinée à conserver et à rappeler tous les genres de sensations.

Un organe peut, en outre, recevoir des impressions très-différentes , à raison des causes diverses qui les produisent. Ainsi, par exemple, les corps solides, qu'on peut observer de près et soumettre au jugement du tact comme à l'examen de l'œil , n'agissent pas de la même manière sur ce dernier organe, que lorsqu'ils sont vus dans le lointain. Aussi le sculpteur, dont les ouvrages tirent toute leur beauté de l'harmonie des formes extérieures , produit sur l'oeil d'autres impressions que le peintre , qui met en usage , pour arriver au même but, la magie de la perspective et l'heureux emploi de la lumière et des couleurs. Les vers de Virgile ou de Racine , dont l'admirable harmonie «e fait que rendre plus vives et plus frappantes Jes idées qu'ils expriment, nous causent des impressions très-différentes sans doute de celles que nous éprouvons en écoutant la musique de Pergolèse, de Sacchini, de Haydn ou de Mozart, etc. La musique est presque toute eii accents; elle n'exprime guère que des sentiments directs, et ne fait fMilrevoir que les idées qui en naissent immédia-

temeiit : ses combinaisons les plus savantes ont toujours une série plus ou moins étendue d'accents pour motif et pour point d'appui : son langage est donc plus vague ; mais il parle plus immédiatement à la faculté sentante. L'harmonie des plus beaux vers a des effets moins directs et moins enivrants; mais le caractère précis et détaillé des idées , des images ou des sentiments que la poésie retrace et développe, ajoute beaucoup au plaisir de l'oreille , par celui de l'esprit , et laisse dans la mémoire des traces plus durables, parce qu'elles sont plus distinctes.

Enfin les arts, comme la peinture et la sculpture, qui ne peuvent sai-sir dans les objets et dans leurs expressions qu'un seul moment indivisible, forcés d'y mettre tout le passé et tout l'avenir, ont un grand désavantage, comparés à d'autres arts qui peuvent disposer une série de faits, d'images ou de sentiments , les déveloper dans un ordre successif, et préparer ou fortifier l'impression de chaque trait , par l'impression de tous ceux qui le précèdent , et dont il peut , en quelque sorte , être regardé comme le résultat.

De ces considérations et de plusieurs autres analogues, qu'il serait trop long de détailler dans ce moment, découlent plusieurs importantes conclusions sans la connaissance desquelles on n'a ja-

mais que des idées très -incertaines , ou même très-faiisses, des arts. Par exemple il est aisé de voir pourquoi , malgré l'axiome d'Horace , ut piclura poesis erit, la poésie et la peinture diffèrent essentiellement, et par le caractère des impressions, et par la manière de les produire, et par le choix des sujets , ou du moins par le point de vue particulier sous lequel chacune d'elles doit considérer un sujet qui paraîtrait absolument le même à l'observateur inattentif Q. On voit pourquoi la poésie , dont les images et les expressions ne peuvent jamais être aussi directes, aussi précises, aussi fixes que celles de la peinture et de la sculpture, produit cepenciant des effets auxquels ces dernières ne doivent pas prétendre ; et pourquoi la musique, qui, sous certains rapports, ne peut produire presque aucun des effets propres à la sculpture et à la peinture , lutte avec avantage , sous quelques autres , avec la poésie elle-même. On voit aussi pourquoi le caractère très -vague des impressions qu'elle retrace et

(*) Dans un écrit sur le Laocoon , que M. Vanderbourg a traduit avec beaucoup d'élégance et de soin, Lessing propose l\ cet égard quelques vues très-justes, mais qui demanderaient à être exposées dans un meilleur ordre , et modifiées , expliquées, ou quelquefois rendues plus générales, par l'indication de leurs rapports avec la véritable théorie des sensations.

qu'elle fait naître, la rend plus propre aux temples qu'au théâtre. Au théâtre, le développement des passions se fait nécessairement par celui des idées ; dans les temples , au contraire , le chant doit émouvoir par une suite d'impressions directes, très -bornées dans leur nombre, et très -vagues dans leur objet ; de sorte que le vague même des idées et du sentiment que les auditeurs portent dans ces réunions , ouvre d'avance leur ame aux effets d'une harmonie majestueuse, tendre, imposante, qui n'a pour but que de leur inspirer l'admiration, le respect, l'amour, le recueillement, ou la terreur. Alors, si les vapeurs de doux parfums joignent leurs effets à ceux de la musique; si leurs impressions , dont le caractère est beaucoup plus vague encore, portent une ivresse nouvelle dans les sens; enfin, si, éclairé d'une lumière ménagée et indécise, l'œil, au milieu d'un appareil imposant , parcourt un grand nombre de jeunes personnes des deux sexes, confondues, dans tout l'éclat de la parure et de la beauté , n'aurat-on pas quelques raisons de craindre que ce genre de spectacle ne fasse éclore et ne développe plus d'une fois des idées et des sentiments un peu différents de ceux qu'on a pour but d'exciter?

Et, revenant à notre sujet, ne verrons-nous pas, mon ami, que, s'il naissait deux arts d'imitation ,

MÉLA.NGES. 35 i

uniquement fondés sur les impressions du tact et sur celles de l'odorat, les jouissances qu'ils pourraient nous procurer se trouveraient, si l'on peut parler ainsi, aux deux extrémités de la chaîne des sensations, les unes étant ce que nous pouvons percevoir de plus déterminé, de plus précis, de plus fixe, les autres ce que nous pouvons sentir de plus vague , de plus léger , de plus fugitif ?

La théorie de la formation des idées et de leur développement peut seule nous dévoiler les mo- ^ tifs de beaucoup de règles , devinées en quelque sorte par le génie, plutôt que découvertes par l'analyse, ou démontrées par une suite de raisonnements incontestables ; elle seule surtout peut nous mettre en état de les coordonner entre elles, , et avec d'autres dont elles sont des conséquences , jet auxquelles on n'a peut-être pas même songé qu'elles pussent être rapportées un jour. Ainsi , par exemple, si la règle de l'unité d'intérêt est vraie, cette théorie nous apprend pourquoi et jusqu'à quel point elle l'est. Il en est de même du principe étabh par Locke, touchant la nécessité de la liaison des idées et le rappel naturel des unes par les autres, principe duquel dérivent toutes les règles accessoires, relatives à l'exposition des faits, aux transitions, à l'ordre et à la distribution des raisonnements, au choc et à la

fluctuation des sentiments passionnés. Il en esl de même encore de cet autre principe, développé par Beccaria, qui réduit tout l'artifice du style à celui des combinaisons capables de réveiller la plus grande quantité possible d'impressions simultanées. Enfin, qu'on y joigne l'idée de Burke et d'Helvétius, qui voient dans l'effet du sublime une espèce de terreur (idée incontestable en ellemême, mais qui n'a pas encore été ram.enée aux termes de l'exacte vérité ), et l'on verra clairement que, sans la connaissance approfondie des procédés de l'intelligence , nous ne pouvons bien concevoir tous ces principes, règles ou axiomes, en apparence si incohérents; qu'il nous est même impossible d'imaginer à quelle théorie générale ils se rattachent; et, quoique nous sentions vaguement qu'ils peuvent être vrais à certains égards, ou jusqu'à un certain point, il nous est presque également difficile d'assigner les circonstances et les limites hors desquelles ils sont ou deviennent faux.

Mais si, pour établir enfin quelque chose de solide dans la théorie des arts|, la connaissance des impressions directes et de la formation des idées ou des sentiments qu'elles produisent, est absolument nécessaire, l'étude et l'observation délicate des impressions sympathiques sont peut-

être plus indispensables encore. Smith Ta bien fait sentir dans sa Théorie des sentiments moraux, qui renferme les remarques les plus fines et les plus justes sur les arts , et dont la lecture n'est pas moins instructive pour le poète, le peintre ou le musicien, que pour le philosophe qui étudie la nature humaine. Mais, jusqu'à ces derniers temps, le mécanisme de la sympathie, qui n'est qu'une des circonstances de la sensibilité, n'a pu être développé d'une manière satisfaisante. La théorie adoptée sur cette matière, par plusieurs des philosophes écossais, et notamment par Smith,. offre quelques lacunes importantes , et même quelques inexactitudes; de sorte quen avançant avec eux dans la même route, on se trouve bientôt environné d'une espèce de nuage mystérieux, qui obscurcit ou dénature beaucoup d'idées trèssimples, et l'on n'a presque plus aucun moyen de reconnaître si cette route est celle de la vérité ou celle de l'erreur.

Mais vous le savez bien, mon ami, je ne puis avoir le dessein d'entamer encore une nouvelle discussion sur cet objet. Je ne prétends même pas faire voir dans ce moment , quel genre de secours le poète , l'orateur, le musicien peuvent tirer des impressions sympathiques , et quels sont les moyens de l'entreprendre avec succès ; mais 5. .3

quelques courtes réflexions peuvent faire sentit* combien il est essentiel d'étudier profondément cette partie des affections humaines, et combien la beauté des compositions de tout genre dépend i de l'habileté de l'auteur à manier ce puissant ressort, et de la justesse avec laquelle il en pressent et en calcule les effets.

Un homme n'agit sur les autres , ou ne leur i fait partager ses idées et ses sentiments , qu'en se mettant avec eux dans un état de sympathie qui : fasse sentir et penser ceux qui écoutent ou regardent, en commun avec celui qui parle ou qui se sert de tout autre langage, soit naturel, soit arti- i ficiel. Ce qui se passe à cet égard dans la plus insignifiante conversation, a lieu de la même manière dans les discours les plus étudiés. C'est ainsi que les chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie produisent tous leurs effets ; et c'est encore ainsi que le peintre, le sculpteur, le musicien s'emparent de l'attention du spectateur ou '• de l'auditeur, et font passer dans son ame l'idée ou les sentiments qu'ils ont en vue de lui communiquer. S'emparer de la faculté sympathique est une condition indispensable à tous les arts; mais ce talent lui-même tient toujours au sentiment de la convenance. L'artiste doit choisir un sujet convenable, c'est-à-dire capable d'intéresser les

personnes auxquelles il destine son ouvrage ; les développements et les détails en doivent convenir au sujet ; la manière de le traiter doit convenir et aux détails ou développements, et au sujet, et à ces mêmes personnes dont l'artiste veut captiver l'attention et l'intérêt. Ces trois convenances doivent se retrouver dans toutes les productions des arts , pour que l'auditeur ou le spectateur charmé s'associe aux idées et aux sentiments de l'auteur ; mais la délicate observation de chacune d'elles a plus ^u moins d'importance , suivant certaines circonstances, dans l'explication desquelles je dois éviter d'entrer maintenant.

C'est d'après cette vue générale de convenance qu'Horace dit :

Si 'Vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi (*).

MaiS) ne lui en. déplaise, la leçon est un peu trop

(*) Dolere ne signifie pas la même chose que flere ; et Boileau, en disant,

Pour m'arracher des pleurs, il faut que vous pleuriez,

n'a pas rendu exactement la pensée d'Horace, qu'il paraît évidement avoir eu en vue. Il faut donc , pour la bien comprendre , se faire une idée de la condition que ce grand poète a voulu exprimer par le mot dolendum, « avoir ou ressentir « une douleur véritable. »

vague. Sans doute, il faut sentir sa^propie douleur, pour la faire partager aux autres; mais la manière de l'exprimer n'est pas toujours la même; il ne suffit pas toujours de pleurer pour rendre sa douleur touchante : souvent elle touche d'autant plus qu'on a moins pleuré; et même certaines douleurs ne sont partagées par les spectateurs , que lorsque celui qui les éprouve , sans les dédaigner entièrement, n'a pas l'air de vouloir les rendre l'objet de l'attention, et surtout celui d'une attention long-temps soutenue.

Vous voyez bien encore , mon ami , que tout cela, pour être suffisamment développé et prouvé, demanderait de plus longs détails.

Mais ici je trouve quelque chose de plus particulier, qui peut fournir à la doctrine de la sympathie quelques vues nouvelles, et à l'usage qu'on peut en faire dans les arts , quelques moyens de plus, ou une explication moins vague et moins incomplète de certains effets produits.

Quand un homme est seul, il ne sympathise qu'avec lui-même, ou plutôt il est en relation avec tout l'univers; tout se rapporte à lui, il est le centre de tout. Survient-il une seconde persoqne , ces deux individus sentent dès lors en commun : les relations qui s'établissent aussitôt entre eux les identifient (soit pour ^'approuver mu-

tuellement, soit pour se combattre) avec l'ensemble des idées et des sentiments qui forment l'existence morale de l'un et de l'autre. Une troisième , une quatrième , une cinquième personne arrivent successivement : les rapports changent encore, à chaque addition de nombre, jusqu'à ce que, l'arrivée d'un seul individu ne pouvant plus être aperçue par les autres , il faut que le nombre ajouté devienne plus considérable, ou que certaines circonstances rendent une seule personne capable de produire l'effet de plusieurs, pour que le changement de rapports continue dans la même progression.

Dans l'espèce d'évaluation des effets que beaucoup d'hommes réunis produisent les uns sur les autres, et dans le choix des moyens par lesquels on peut agir sur eux tous, le nombre de ces hommes est un élément qui doit être pris en grande considération. Les lumières et l'existence personnelle des individus ne doivent pas, sans doute, être néghgées dans cette espèce de calcul; mais l'expérience nous apprend que les règles qu'on serait tenté de tirer de ces circonstances ne sont presque aucunement applicables aux grandes assemblées, qui ont toutes le même caractère général.

Ce principe du nombre des auditeurs (et, par

analogie peut-être, de celui des lecteurs) semble pouvoir suffire, à quelques égards, pour nous rendre compte des différences de style, de ton, de couleur, que la convenance impose dans les différents genres. Nous verrions pourquoi l'homme qui cause téte à téte ne doit point avoir le ton de celui qui prend part à la conversation dans un cercle ; ni l'homme de la société , le ton de l'orateur écouté par beaucoup d'hommes réunis : et, lorsque Cicéron parlait autrement au sénat qu'en présence du peuple , c'était bien moins à raison de la différence de lumières reconnue dans ses auditeurs, qu'à raison du nombre très-différent d'individus qu'il avait devant les yeux.

De là découleraient peut-être encore les règles des grands poèmes, comme l'épopée et la tragédie. La cause qui fait que nous y trouvons naturel un langage qui, dans le vrai, ne l'est pas, deviendrait sensible. Et, quant à l'épopée en particulier, dont les sujets doivent tenir à tout ce qu'il y a de plus intéressant pour le cœur humain, dont les peintures doivent retracer l'homme et l'univers, sous les points de vue les plus propres à élever et à toucher les ames , et dont le récit ou les développements doivent offrir le tableau fidèle et complet des mœurs, des lumières, d^s passions de l'époque dont elle retrace les évé-

MÉLANGES. d5C)>

nemeiits, ou de celle dans laquelle a vécu leurauteur, nous verrions plus évidemment encore pourquoi la composition doit en être majestueuse et simple, les idées profondes et non scientifiques, le style riche, harmonieux, imposant, mais toujours facile et naturel.

Toutes ces vues, ainsi que plusieurs autres qui en dépendent , ou qui s'y trouvent liées immédiatement, se seraient développées, pour ainsi dire d'elles-mêmes, par la simple analyse des ouvrages d'Homère , par leur comparaison avec ceux des plus grands poètes. Les choses qu'on doit admirer, comme celles qu'on peut blâmer, dans les uns et dans les autres, eussent également servi à prouver que la théorie des arts doit se fonder sur la connaissance méthodique de la nature intelligente et sensible, ou sur la théorie des impressions directes et des impressions sympathiques. Sans cela, je le répète, il est absolument impossible de remonter à la source des effets; on ne peut même pas donner de base solide aux principes les plus simples, et dont l'expérience a le mieux démontré la justesse.

Au reste , je n'ai point ici la prétention d'exposer dans leur ordre naturel les considérations fondamentales d'où naissent les principes des arts; encore moins ai-je celle de rapporter ces consi-

36o M É L A JV G E s.

dérations aux phénomènes observables de la sensibilité, et ces derniers aux lois de l'organisation humaine : mais j'ai voulu essayer de faire sentir quelle est la véritable source où l'on doit puiser ces principes , et de montrer par quelques exemples quel esprit me semble devoir diriger celui qui se livre à ce genre de recherches.

Je ne crains pas , en effet , de l'assurer : tant que ces idées premières n'auront point été éclaircies, la poétique des arts se trouvera réduite à quelques axiomes vagues, à quelques règles empiriques, dont on ne voit point la liaison réciproque; et l'on tournera toujours dans ce cercle étroit, sans pouvoir faire un seul pas en avant. Voilà pourquoi les seuls hommes qui aient jeté des lumières véritables sur ce sujet, ont tous été, comme vous le savez , mon ami , des observateurs profonds de la nature humaine : tous s'étaient occupés de l'étude de l'entendement, en même temps que de l'analyse des passions ; et voilà peut-être aussi pourquoi nous avons pu voir paraître dans ces derniers temps un cours de littérature en beaucoup de volumes, qui ne contiennent pas, que je sache, une seule idée propre à l'auteur, quoiqu'il eût sans doute étudié la littérature avec soin, qu'il sût bien rendre compte des ouvrages sur lesquels sa partialité ne l'aveuglait pas, et que

même il parlât avec élégance le langage de la raison (*).

Vainement dirait-on que toutes ces recherches de théorie sont inutiles aux progrès des arts ;'que leurs chefs-d'œuvre sont les fruits du génie, et non le produit des règles; que les règles sont tracées d'après les chefs-d'œuvre, et ne font le plus souvent qu'embarrasser le génie dans sa marche. D'abord, je commence par nier le fait: mais fût-il aussi certain que je le crois faux, il faudrait se garder de conclure des effets d'une théorie obscure , incertaine , incomplète , à ceux d'une théorie véritablement générale , qui pourrait devenir rapidement complète et non moins lumineuse en elle-même, que sûre et simple dans son application. Un homme de génie a dit que l'important , en toutes choses , est de remonter

(*) Cet écrivain me paraît, je l'avoue, avoir été vanté outre mesure par les deux partis contraires auxquels il a successivement appartenu. Assurément, à l'époque de toute sa force, il était fort inférieur à plusieurs autres littérateurs, et notamment à Marmontel , dont les Eléments de Littérature contiennent, parmi quelques erreurs, bien plus d'aperçus nouveaux et de développements ingénieux; enfin ses leçons ne peuvent être comparées , sous le rapport de l'importance et de l'originalité, à celles que M. Ginguené a fait entendre de la même chaire que lui, sur une littérature, jusqu'alors très-peu et très-mal connue parmi nous. '

>j02 mélanges.

jusqu'aux origines. Cette idée s'applique en eflet à tout. Tant qu'on n'a pas éclairci les commencements ou les pomts de départ , il est impossible de reconnaître sa route ; et , quand on parviendrait à découvrir qu'on s'est égaré, ce qui devient alors de plus en plus difficile , on ne saurait comment s'y prendre pour revenir sur ses pas.

En matière de goût, si tout était ramené à des principes bien coordonnés entre eux , on ne resterait pas éternellement dans le cercle étroit et servile des imitations, et pourtant on ne se jetterait point dans des genres faux. Tout ce que nos prédécesseurs nous ont transmis de plus utile, serait mis en usage, même par le génie créateur, et tous les sentiers nouveaux que la nature peut offrir à l'esprit d'invention seraient ouverts et parcourus avec autant de sûreté que de hardiesse.

J'aurais encore, en même temps, voulu parler des traducteurs en vers et des imitateurs d'Homère. Parmi les premiers (*), j'aurais remarqué

(*) M. Lebrun, membre de la seconde classe de l'Institut national, a traduit d'une manière très-distinguée le commencement du premier chant de V Iliade; j'ai balancé long-temps si je ne devais pas substituer cette traduction à celle que j'ai faite moi-même; le lecteur y eût gagné beaucoup sans doute :

MliLANGES. Jba

particulièrement Pope, dont la traduction brillante ne reproduit pas toujours le caractère et la couleur de l'original ; qui, surtout dans la partie dramatique , substitue trop souvent les combinaisons de l'esprit, quelquefois même l'artifice et le jeu des mots, aux traits vifs, simples et naturels du sentiment; mais qui, dans les narrations et les descriptions, déploie le talent le plus riche, et, dans la peinture de ces éternels combats , les ressources inépuisables de la plus grande variété.

Mais c'est vous parler trop long-temps, mon ami, de ce que j'ai voulu faire, et que je n'ai point fait: je m'arrête enfin. Il ne me reste plus qu'à dire un mot de l'essai de traduction que je vous soumets.

Quand je formai la téméraire entreprise de traduire Homère en vers français, j'étais peu en état de me tracer une route sûre : l'ami (*) qui me servait de guide ne savait pas le grec- Un autre

mais qui pourrait impunément mettre ses vers à côté de ceux d'un si grand maître ?

(*) L'infortuné Roucher, auteur du poème des Mois, homme de grand talent, moissonné par la faux révolutionnaire, au moment où il exécutait le plan de deux belles épopées dont rpielqucs gens de lettres avaient entendu et admiré plusieurs chants.

ami Q, qui connaissait très-bien celte langue, et qui était également le confident de mes travaux , avait sur moi tous les droits d'un compagnon chéri, mais non ceux d'un censeur formé par l'expérience. Du reste, nous n'avions en français de traductions en vers qui pussent m'offrir un objet de comparaison que celles de Y Essai sur l'Homme et de Y Essai sur la critique de Pope, par l'abbé Duresnel, et la traduction des Géorgiquesy par l'abbé Delille. La dernière est sans doute très -supérieure aux deux précédentes; mais aucune des trois n'était propre à me servir de mo-^ dèle ou de point d'appui. La nouvelle version de Y Essai sur V Homme , par M. de Fontanes , plus

(*) Hennebert, devenu depuis professeur de rhétorique au collège des Quatre -Nations , et mort en l'an XI ( 1802), secrétaire du conseil des arts. Il avait fait, en français, une traduction très-élégante et très-fidèle du poème de Lucrèce. Par négligence , il n'en avait jamais tiré de copie , et sa timidité naturelle l'avait empêché de publier cet ouvrage, qui, surtout dans les derniers temps, lui paraissait trop hardi. Son manuscrit lui fut enlevé quelques mois avant sa mort , comme presque tous ceux de Champfort le furent , il y a dix ans, au moment même qu'il eut rendu le dernier soupir. Les auteurs de ces deux larcins n'ont peut-être voulu que détruire des ouvrages : s'il en est autrement, ils doivent sentir que pour faire de ces manuscrits un usage public, il est nécessaire d'attendre que tous ceux qui ont connu Champfort et Hennebert ne soient déjà plus.

précise et plus ferme que celle de l'abbé Duresnel , et celle des Métamorphoses d'Ovide, par M. de Saint- Ange, où l'élégance et la souplesse du style sont réunies à la plus grande fidélité, n'existaient pas encore; et j'avouerai franchement que j'étais loin d'avoir fait une étude assez approfondie des anciens, et particulièrement d'Homère, pour ne pas m'égarer, en me traçant à moi-même un système de traduction.

Aussi, ne ferai-je pas difficulté d'ajouter, avec la même franchise , que celui que j'adoptai d'abord était vicieux par son excès de liberté. Il m'a paru tel depuis, et je me suis efforcé de me rapprocher de plus en plus de l'esprit et du ton de l'original. Mais le commencement de mon travail se ressent vraisemblablement encore beaucoup trop du premier parti que j'avais pris, et peut-être aussi cette même circonstance m'a- 1- elle empêché, dans la suite, de faire quelquefois, à cet égard, tout ce. que j'aurais voulu.

Ce n'est pas que je croie possible , ni même convenable de traduire Homère d'une manière littérale et servile : je pense, au contraire, que la différence des langues doit engager le traducteur à chercher , dans l'esprit de la sienne , et dans les tours variés qu'elle peut lui fournir, des ressources contre la monotonie, et quelquefois même contre

la trivialité où ne manquerait pas de l'entraîner l'asservissement puéril au sens direct et à la marche de l'original: mais ce qu'il faut nécessairement traduire toujours , ce sont les impressions ; ce qu'il faut marquer distinctement, c'est la liaison et le développement des idées ; ce qu'il faut précieusement conserver, c'est tout ce qui caractérise les mœurs et les habitudes du temps. Enfin il faudrait s'efforcer surtout de reproduire, autant que cela est possible, le mouvement et la couleur de l'écrivain qu'on traduit.

Je me suis permis quelquefois de petits changements dans l'ordre des idées, mais uniquement lorsqu'ils m'ont paru nécessaires pour rendre cet ordre plus conforme à l'esprit de notre langue. Je me suis aussi permis quelques additions : mais, ordinairement , elles touchent plutôt à l'expression qu'au fond même des choses , et j'ai tâché de ne sortir jamais du caractère de l'original. Dans le sixième chant, j'ai hasardé deux additions un peu plus importantes ; mais elles m'ont paru naître du fond de la situation, avoir tout -à -fait la couleur de ce qui précède et de ce qui suit, et fortifier l'effet total f ).

(*) Je me suis sei'vi des mots étendard, drapeau, enseigne, quoique je n'en trouve point de trace dans Homère : je n'y

MÉLANGES. SGy

Des hommes, dont j'estime infiniment le goût, paraissent attacher beaucoup d'importance à ce que les vers français ne présentent ni consonîiances d'hémistiches, ni répétitions de rimes; ils ne permettent ces dernières qu'à de longues distances, et ils seraient tentés de défendre, même dans un long poème, que des mots nécessaires et sonores reparaissent plusieurs fois avec la même rime. Mais d'abord , pour ce qui regarde les consonnances des hémistiches, elles sont quelquefois si légères, que l'oreille ne les aperçoit pas; et, quoiqu'il faille sans doute les éviter, ce soin n'est pas toujours également indispensable, comme on peut aisément s'en assurer par la lecture attentive des poètes les plus exacts , tels que Racine

vois qu'un trait qui puisse autoriser l'usage que j'en fais librement; il est dans le chant onzième. Eris descend au milieu des Grecs, tenant en main le signe de la guerre, IloXefxoio Te'pa;. Au reste, le mot étendard est employé par Racine, dans Tphigénie. Ces mots me semblent nécessaires dans toute description de combats. Je me suis permis aussi d'ajouter quelques épithètes et quelques détails géographiques aux noms des lieux indiqués dans le dénombrement des troupes et des vaisseaux ; mais ces détails et ces épithètes sont tous autorisés par les descriptions que les anciens nous ont transmises de ces mêmes lieux. J'ai suivi en cela l'exemple de Pope, qui, moyennant ce faible secours, est venu à bout de rendre le morceau le plus sec presque riche et brillant.

et Boileau. Il est, je crois, moins nécessaire d'éviter avec un soin minutieux les répétitions de rimes: aussi les rencontre -t- on assez souvent, chez l'un et chez l'autre. Quand certains mots, auxquels on ne trouve dans toute la langue qu'un petit nombre de rimes, arrivent à la fin d'un vers, il faut bien s'attendre à voir terminer le suivant par l'un de ces mots peu nombreux qui riment avec lui.

Je dirai naïvement, que je me suis peu embarrassé de ces répétitions. Il me semble qu'elles doivent toujours être permises dans un grand ouvrage ; et quand ce grand ouvrage est une traduction d'Homère, qui lui-même est rempli de répétitions de tout genre, ne vous semble-t-il pas, mon ami, qu'elles doivent être permises doublement ? La véritable règle est , je crois , d'éviter tout ce qui choque l'oreille, ou rebute l'esprit, ou trouble la pureté et diminue le charme de l'impression. Du reste, il est certaines perfections de détails, plutôt convenues que motivées, qui n'ajoutent presque rien à l'effet de l'ensemble, et dont la recherche trop minutieuse lui enlève ce caractère libre, facile et naturel, qui prête un si grand charme à tous les ouvrages des arts.

On a encore établi en règle générale la nécessité de traduire les poètes par un nombre de vers

MÉLANGES.. iOQ

très-peu supérieur à celui des vers de l'original ; et Ton a paru attacher une grande importance à €6 genre de mérite. Il n'est pas douteux que la précision du style ne soit une de ses premières qualités, et que souvent l'effet produit par une pensée ne tieime à la brièveté de l'espace occupé par les signes qui la représentent, quelquefois même à une certaine forme de phrase, qui fixe plus invariablement encore ce même espace et le rapport de symétrie des mots qui doivent être employés. Cela suit immédiatement de la nature même des impressions , ou de la manière dont elles sont produites naturellement ; car c'est de cette dernière considération que l'art de les répéter, et d'en reproduire les effets par l'imitation, tire toutes ses règles et tous ses moyens.

Mais j'observe d'abord ^ qu'en général il y a impossibilité mritérielle de traduire par un alexandrin français l'hexamètre ancijen,.et surtout l'hexamètre grec. La moitié des alexandrins français n'ont que douze syllabes ; la treizième des féminins n'est, pour l'ordijiaire , qu'une terminaison , aussi féminine, de substantifs ou d'adjectifs; et, dans les verbes même , son addition n'augmente guère ses moyens absolus d'exprimer la pensée. Les hexamètres grecs peuvent avoir, et ont sour vent, jusqu'à dix-sept syllabes. En second lieu,»

MIÎLANGES.

l'examen le plus superficiel de la poésie des deux langues nous montre que ses constructions sont bien loin d'être aussi variées dans les vers français , et surtout aussi importantes par la diminution du nombre des syllabes, que dans les vers grecs : ce qui rend encore plus grande cette inégalité du nombre des signes véritablement efficaces. Troisièmement, la faculté de fondre deux et même souvent trois mots, pour n'en former qu'un seul, donne au grec pour la vraie précision, pour la seule désirable (c'est-à-dire pour celle qui exprime par un seul trait plusieurs idées, avec les nouvelles nuances qui résultent de leur association ) , la plus grande supériorité sur les langues qui ne jouissent pas du même avantage, ou qui n'en jouissent qu'à un très -faible degré, et n'admettent pas la création de nouveaux mots. Enfin , toutes choses fussent - elles égales d'ailleurs , il suffit qu'un ouvrage ait été pensé dans la langue dans laquelle il est écrit, pour que sa traduction dans une langue étrangère exige un nombre de signes plus grand et occupe plus d'espace matériel. Je sais bien que si l'on veut se borner à saisir le squelette des idées de l'original , on peut être à peu près aussi court qu'on le veut: les écrivains grecs, et Homère plus que tous les autres, fournissent de grandes faci-

M !• LANGES. '5'J'i

lités pour cela. Mais, de bonne foi, est-ce bien ainsi que doit être faite la traduction du poète le plus fécond en images variées et en traits délicats et fugitifs , qui viennent se mêler sans cesse à ses grands tableaux? et ne s'agit-il pas surtout de rendre ces impressions si nombreuses , si agréables, si habilement nuancées, qui jettent tant de charme sur la simplicité et la correction du plus savant dessin?

Ces observations , qui pourraient être fortifiées encore par la compartiison du caractère des langues grecque et française, par celle des moyens que possède chacune d'elles pour produire les mêmes effets ou des effets analogues, enfin par la considération des objets qu'Homère choisit de préférence pour les décrire, ou plutôt du point de vue sous lequel il se plaît à les considérer : ces observations (dis-je) m'ont toujours fait penser qu'il fallait, dans une traduction en vers de ses ouvrages, consentir de bonne grâce à occuper bien plus d'espace que lui, et que cet inconvénient étail infiniment moindre que celui d'étrangler, si je puis m'exprimer ainsi, les plus vastes tableaux qui aient encore été tracés, et de leur faire perdre entièrement ce naturel, cette vivacité naïve et cette abondante facilité qui forment leur caractère distinctif.

MKL\NGr.S.

Ne croyez pas, mon ami, que je veuille faire une poétique pour justifier mes fautes; à coup sûr je le tenterais vainement : il en est plusieurs qui sont trop réelles, mais je les vois sans pouvoir les faire disparaître Q, et je ne doute point qu'on n'en découvre beaucoup d'autres, qui m'ont échappé.

Peut-être aussi trouvera-t-on rude et sauvage un style qui ne me semble que sévère ; hasardées , certaines expressions qui ne me paraissent que hardies. Les personnes qui lisent Homère, dans le grec , ne doivent point s'attendre à recevoir ici toutes les impressions qu'elles ont éprouvées en le lisant, ni précisément les mêmes; celles qui ne peuvent le lire dans sa langue n'en prendront point une idée complète : mais on reconnaîtra, je l'espère, que j'ai lu ses poèmes avec enthousiasme; on verra que j'ai étudié avec quelque attention sa manière d'observer et de reproduire la nature. Enfin, si je ne rends pas ses beautés, on pourra penser du moins que j'en avais le sentiment.

Ce qu'il y a de très -sûr, c'est que cette étude

(*) On n'améliore pas toujours les ouvrages, en les corrigeant avec excès : ce n'est pas tout de faire disparaître un défaut, il ne faut pas y substituer un défaut plus graml , ni gâter tout un morceau pour en effarer une taclie légère.

attentive m'a procuré les jouissances les plus vives : ainsi mon travail a déjà reçu la meilleure et la plus solide récompense ; et quand il n'obtiendrait aucun succès, je n'aurais point à me plaindre. Je me coniolerais en songeant qu'après avoir relu plusieurs fois \ Iliade et VOdjssée, on peut y revenir bien des fois encore, avec la certitude d'y découvrir sans cesse de nouvelles beautés , et d'éprouver, en les lisant, de nouveaux transports.

Tel sera toujours, pour les esprits éclaires, et pour les imaginations sensibles, le plus noble et le plus doux emploi des loisirs que nous laissent les devoirs de la vie sociale. Après le bonheur qu'assurent la vertu, l'amitié, la philosophie, est-il des plaisirs plus vifs et plus purs que ceux qui sont attachés à la culture des lettres et des arts? Quand on se bornerait à jouir des fruits du génie, sans, essayer de rien produire soi-même, la contemplation studieuse de ces modèles immortels du beau, peut répandre un charme inexprimable sur tous nos instants. Indépendantes du caprice des hommes et de la fortune, les jouissances que ces innocentes occupations nous assurent, embellissent des jours tranquilles, consolent dans les jours d'orages : elles nous apprennent à mieux sentir la nature, à mieux jouir de toutes les af-

fecliolis heureuses; elles nourrissent, elles épurent cette sensibilité délicate qui, dirigée par la sagesse , développe et perfectionne également toutes les facultés de l'esprit, tous les nobles sentiments, toutes les habitudes morales les plus utiles à la société ; et , lors même que les plus chères espérances de la vie s'évanouissent à nos yeux, les lettres et les arts nous gardent encore des ressources et des douceurs, qui ne pourront nous échapper que lorsque nous cesserons nousmêmes de sentir.

Et vous, mon ami, dont la vie entière est consacrée à l'utilité publique, jouissez long -temps du bonheur de faire le bien , et du plaisir de trouver dans l'accomplissement même de vos devoirs, toutes ces jouissances qui, pour beaucoup d'autres , ne peuvent être que des distractions permises ; enrichissez les lettres du fruit de vos travaux, et conservez votre amitié à un homme qui vous est dévoué du fond du cœur.

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