‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 13 sur 20 · VL · texte numérisé non relu

VL

Il est certain que la résorption des humeurs spéciales que préparent les organes de la génération , et l'influence directe qu'ils exercent par leur vive sensibilité , sur tout le système sanguin , donnent alors au sang plus d'énergie et de vitalité. Ce fluide devient plus stimulant pour les vaisseaux qui le contiennent. Leur ton , et particulièrement celui des artères , augmente considérablement. Enfin, la circulation prend une activité qu'elle n'avait pas encore. Tout cela se manifeste avec évidence , par l'accroissement des forces et de la chaleur animale , par l'impétuosité des mouvements vitaux, par la flamme nouvelle dont brillent les regards et la physionomie , par les hémorragies, tantôt anomales et tantôt régulières, mais toujours actives et spontanées , qui s'établissent simultanément. Des changements si notables dans l'état et dans le cours du fluide dont toutes les autres humeurs sont formées produisent nécessairement une révolution générale : chacune de ces humeurs acquiert des qualités , et surtout re-

'6lO INFLUENCE DES SEXES

çoit des impulsions analogues; leurs organes sé--] crétoires et leurs vaisseaux redoublent d'action.! Or , la lymphe , les glandes et les vaisseaux blancs4 qui leur appartiennent , doivent sans doute , pan leur, importance et par l'étendue de leurs fonc— • lions , être des premiers à s'en ressentir ; et cette ] révolution entre d'ailleurs si bien dans le système :\ des opérations successives de la vie, elle est si\^ nécessaire à leur enchaînement, que, lorsqu'elle vient à manquer, soit par l'état général de débi--| lité des nerfs et du cerveau, soit par les affections* particulières des organes dont elle dépend, il eni résulte, comme nous l'avons déjà fait observer,, une maladie exclusivement propre à cet âge et ài ces circonstances.

Tout le monde sait que les jeunes filles chezî; qui le caractère distinctif de la nubilité ne se montre pas à l'époque ordinaire, tombent souvent dans ' une langueur cachectique , connue sous le nom i de chlorose , ou pâles couleurs. On attribue com- • munément les pâles couleurs k la suspension du i flux menstruel; et, pour les guérir, on cherche à i le provoquer , ou à le rappeler. Mais c'est ici prendre l'effet pour la cause. Ce flux ne saurait avoir lieu lorsque les organes de la génération , et particulièrement les ovaires, néghgent d'entrer ea> action; car alors, les artères ne reçoivent point ce surcroît de ton, et le sang cette impulsion forte , qui leur viennent de ces organes : double condition dont dépendent les nouveaux mouve;

SUR LE CARACTÈRE DES ID^ES. Sa I

ments hémorragiques. D'un autre côté , l'utérus, restant dans l'inertie par l'effet sympathique de celle des ovaires , n'appelle point une quantité plus considérable de sang dans ses vaisseaux artériels ; et les matériaux de l'hémorragie locale manquent eux-mêmes. Que faut-il faire dans ce cas ? Employer les moyens qui peuvent tout ensemble imprimer plus d'énergie à la sanguification , et stimuler directement les organes dont l'influence, nécessaire à son perfectionnement, peut seule déterminer les directions nouvelles de la circulation. Heureusement, c'est ce que font trèsbien les remèdes dits emménagogues , surtout le fer , qu'on peut regarder ici comme un véritable spécifique : et ce n'est pas , au reste , le seul exemple d'une pratique utile , fondée sur des principes théoriques incomplets, ou même erronés.

Nous avons déjà fait remarquer les rapports établis par la nature entre la poitrine et les organes de la génération; rapports qui rendent raison de plusieurs phénomènes singuliers de physiologie et de pathologie, et qui paraissent tenir évidemment à ce que la sanguification , sur laquelle ces derniers organes exercent l'influence dont nous venons d'essayer de rendre compte, se fait particulièrement dans les poumons. Mais, pour mieux faire sentir l'uniformité des procédés de la nature, même au milieu des différences qu'elle semble avoir voulu marquer le plus fortement , il est nécessaire d'observer que la chlorose ne se montre

pas seulement chez les jeunes filles : je l'ai rencontrée plusieurs fois chez les jeunes garçons,* avec presque tous ses symptômes ; et je l'ai vu gué-l rir par les mêmes moyens qu'on emploie dana l'intention de rétablir le flux menstruel. On reM marque aussi chez les adolescents certaines affec4| lions nerveuses analogues à celles que produit si fréquemment , dans les sujets de l'autre sexe , le travail préparatoire de la imbilité. C'est encore par les mêmes remèdes qu'ils se guérissent chez les filles et chez les garçons : le meilleur de tous ces remèdes est fourni par la nature. On sait de quelle manière Rousseau, dans sa première jeunesse , allant consulter les médecins de Montpellier, se délivra, pendant la route, de ses palpitations; et comment, à son arrivée dans cette ville médicale , il reprit bientôt ses langueurs et ses anxiétés.

Voilà pour l'état physique particulier à cette époque : nous n'ajouterons rien de plus. Les autres phénomènes accessoires , ceux particulière- . ment qui sont relatifs à la distinction des sexes , s'expliquent suffisamment par ce qui a été dit cidessus. 'Jj

Maintenant, si nous voulons porter nos regards sur l'état moral , le tableau qui se présente est infiniment plus vaste ; les objets et les points de vue en sont infiniment plus nombreux et plus variés. Pour procéder avec ordre , et pour pouvoir se re-

connaître au milieu de tant de phénomènes confus, il est indispensable de remonter jusqu'à leur source, et de les classer, en les rapportant à certaines considérations principales.

Les partisans des causes finales (i) ne trouvent nulle part d'aussi forts arguments en faveur de leur manière de considérer la nature, que dans les lois qui président, et dans les circonstances de tout genre qui concourent à la reproduction des races vivantes. Nulle part les moyens employés ne paraissent si clairement relatifs à la fin. Mais ce qu'il y a de sûr , c'est que si les moyens n'avaient ici résulté nécessairement des lois générales, les races n'auraient fait que passer; dès longtemps elles n'existeraient plus.

Dans l'état d'isolement , l'homme est l'être le plus faible, le plus incapable de se défendre contre les intempéries des saisons, contre les attaques des autres animaux, contre la faim et la soif; en un mot, le plus incapable de pourvoir complètement à ses premiers besoins. Il ne peut guère se conserver , et surtout se reproduire , que dans la vie sociale. La longueur de son enfance exige une continuité de soins assidus , qui supposent au moins la société du père et de la mère : ces soins eux seuls

(i) .Te regarde , avec le grand Bacon, la philosophie des causes finales comme stérile ; mais j'ai reconnu ailleurs qu'il était bien difficile à l'homme le plus réservé de n'y avoir jamais recours dans ses explications.

la nécessiteraient sans doute, si, par une impulsion antérieure, par des besoins plus personnels et plus directs , cette société ne se trouvait déjà formée. Mais ici, tout tient à des directions primitives , indépendantes de la raison et de la volonté des individus : tout se lie, se coordonne, et ne tend pas moins à leur plus grand bien-être, qu'à la perpétuation paisible et sûre de l'espèce.

Pour l'accomplissement de ce dernier but, comme l'a très-bien fait voir Rousseau, l'homme doit attaquer, la femme doit se défendre. L'homme doit choisir les moments où le besoin de l'attaque se fait sentir, où ce besoin même en assure le succès : la femme doit choisir ceux où il lui ■ est le plus avantageux de se rendre; elle doit savoir céder à propos à la violence de l'agresseur, après l'avoir adoucie par le caractère même de la résistance, donner le plus de prix possible à sa défaite, se faire un mérite de ce qu'elle même n'a pas désiré moins vivement peut-être d'accorder que lui d'obtenir; elle doit enfin savoir trouver, dans la sage et douce direction de leurs plaisirs mutuels , le moyen de s'assurer un appui , un défenseur.

11 faut que l'homme soit fort, audacieux, entreprenant ; que la femme soit faible , timide , dissimulée. ^-j

Telle est la loi de la nature. > De cette première différence , relative au but particulier de cliacun des deux sexes, et qui se

SUR LE CARACTÈRE DES IDÉES. 3'-i5

trouve déterminée directement par l'organisation, naît celle de leurs penchants et de leurs habitudes.

Par sa force même, l'homme est moins sensible, ou moins attentif aux petites impressions; son attention n'est fixée que par des objets frappants ; ses sensations, moins vives et moins rapides , sont plus profondes et plus durables.

Si le premier besoin de tout animal est celui d'exercer ses facultés, de les développer, de les étendre, de s'en assurer, en quelque sorte, la conscience, il est évident que les phénomènes, ou les produits de leur énergie, qui résultent de cette série de déterminations et de fonctions, ne peuvent être les mêmes pour l'homme et pour la femme, dont les facultés sont si différentes.

L'homme a le besoin d'employer sa force, de s'en confirmer à lui-même tous les jours le sentiment par des actes qui la déploient. La vie sédentaire l'importune ; il s'élance au-dehors ; il brave les injures de l'air. Les travaux pénibles sont ceux qu'il préfère : son courage affronte les périls ; il n'aime à considérer la nature en général , et les êtres qui l'entourent en particulier, que sous les rapports de la puissance qu'il peut exercer sur eux.

La faiblesse de la femme n'entre pas seulement dans le système de son existence, comme élément essentiel de ses relations avec l'homme; mais elle est surtout nécessaire, ou du moins très-utile,

3^6 IJVrLUKiSCE DES SEXES

pour la conception, pour la grossesse, pour l'accouchement, pour la lactation de l'enfant nouveau-né, pour les soins qu'exige son éducation pendant les premières années de la vie (i). On a déjà vu que la faiblesse musculaire est liée , dans l'ordre naturel, avec une plus grande sensibilité nerveuse , avec des impressions plus vives et plus mobiles; et c'est particulièrement sous ce point de vue, ou plutôt dans ce rapport avec d'autres qualités coexistantes avec elle , qu'il faut la considérer en ce moment. , Par une nécessité sévère, attachée au rôle que la nature lui assigne, la femme se trouve assujettie à beaucoup d'accidents et d'incommodités : sa vie est presque toujours une suite d'alternatives de bien-être et de souffrance; et trop souvent la souffrance domine. Il fallait donc que ses fibres fussent assez souples pour se prêter à ces tiraillements continuels ; que leur contractilité , moins forte, fut cependant vive et prompte, afin de pouvoir les ramener sur-le-champ à leur état moyen ; il fallait également , et même à plus forte: raison, que la sensibilité générale eût ce même caractère de promptitude et de vivacité qui la rend susceptible de revenir facilement à son ton.

(i) Il paraît que la conception se fait plus facilement et plus sûrement dans un certain état de faiblesse de la femme. Beaucoup d'observations portent à croire que celte loi est commune à la plupart des animaux.

naturel, après avoir cédé sans résistance à toutes les impressions, après s'être laissé pousser, en quelque sorte, à tous les extrêmes, soit en plus, soit en moins. Pour ajouter à la douce séduction du sexe et de la beauté, la nature ne semble-t-elle pas avoir même pressenti qu'il convenait de mettre la femme dans un état habituel de faiblesse relative ? La principale grâce de l'homme est dans sa vigueur : l'empire de la femme est caché dans des ressorts plus délicats; on n'aime point qu'elle soit si forte. Aussi toutes celles qu'un instinct sûr dirige, évitent -elles de le paraître, même dans les objets qui, n'étant qued u ressort de l'esprit, écartent toute idée d'un effort corporel et mécanique : elles sentent bien que ces objets ne sont plus faits pour elle du moment qu'ils exigent de grandes méditations.

A raison de sa faiblesse , la femme , partout où la tyrannie et les préjugés des hommes ne l'ont pas forcée à sortir de sa nature , a dû rester dans 1 intérieur de la maison ou de la hutte. Des incommodités particulières et le soin des enfants l'y retenaient , ou l'y ramenaient sans cesse : elle a dû se faire une habitude de ce séjour. Incapable de supporter les fatigues, d'affronter les hasards, de résister au choc tumultueux des grandes assemblées d'hommes, elle leur a laissé ces forts travaux, ces dangers qu'ils avaient choisis de préférence : elle ne s'est point mêlée aux discussions d'affaires pubUques, aux-

SaS INFLUENCE DES SEXES

quelles noii-seulemeiit doit toujours présider une raison sévère et forte, mais où l'accent du caractère et de l'énergie ajoute singulièrement à la puissance de la raison. En un mot, la femme a dû laisser aux hommes les soins extérieurs et les emplois politiques ou civils : elle s'est réservé les soins intérieurs de la famille, et ce doux empire domestique , par lequel seul elle devient tout à la fois respectable et touchante.

§ Vlll.

Mais si la faiblesse de la femme fait, pour ainsi dire , partie de ses facultés et de ses moyens , sa sensibilité vive et changeante était encore plus nécessaire à la perfection de l'objet qu'elle doit remplir. Tandis que l'homme agit sur la nature et sur les autres êtres animés, par la force de ses organes, ou par l'ascendant de son intelligence, la femme doit agir sur l'homme par la séduction de ses manières et par l'observation continuelle de tout ce qui peut flatter son cœur, ou captiver son imagination. Il faut pour cela qu'elle sache se plier à ses goûts, céder sans contrainte, même aux caprices du moment, et saisir les intervalles oû quelques observations, jetées comme au hasard, peuvent se faire jour.

Une sensibilité qui retient profondément les impressions des objets, et d'où résultent des déterminations durables, convient donc au rôle de

SUR LE «JARACTKRE DES IDEES. SaÇ)

riioinme; mais imè sensibilité plus légère, qui permet aux impressions de se succéder rapidement, qui laisse presque toujours prédominer la dernière, est la seule qui convienne au rôle de l;i femme. Changez cet ordre, et le monde moral n'est plus le même. En effet, le système des affections dépend presque tout entier des rapports sociaux; et toute société civile quelconque a toujours pour base , et nécessairement aussi pour régulateur , la société primitive de la famille.

Il ne faut pas croire que la vie du fœtus soit uniquement l'ouvrage' de cet instant indivisible où la nature combine les matériaux qui doivent le former, où elle leur imprime un mouvement régulier d'évolution. L'utérus est, sans doute, de tous les organes celui qui jouit constamment de la plus éminente sensibilité. Depuis le moment de la conception jusqu'à celui de l'accouchement, il devient, en outre, le but ou le centre de toutes les sympathies. C'est le point de réunion des impressions diverses les plus vives; c'est le terme commun vers lequel , surtout alors , se dirige l'action de la sensibilité générale : c'est là que vont aboutir les efforts et l'influence des organes particuliers. Pendant tout ce temps, l'utérus se trouve monté au plus haut ton de la sensibilité physique. Le but de tous les mouvements qu'il exécute alors, est, si je puis me servir de ce mot, de fomenter la vie naissante de l'embryon : il faut que, par ime véritable incubation inté-

33o INFLUENCE DES SEXES

Heure, il l'en imprègne chaque jour de plus en; plus. Or, cette action vivifiante, comme la plivpart des autres fonctions animales, s'exerce em 'vertu des impressions que l'organe a reçues luimême préalablement. Ces impressions , il les doitl à l'être nouveau , dont la présence le sollicite ett le fait entrer incessamment en action. Il faut' qu'il en suive et qu'il en partage toutes les affec-tions, tous les mouvements. Sa manière d'agir se: règle donc sur des sensations extrêmement fugi-tives et changeantes.

Cela posé, l'on voit que, d'une part, comme: réservoir et source de sensibilité ou de vie , son influence sur le fœtus est continuelle; de l'autre,, qu'elle résulte d'une suite de déterminations variées à l'infini. Mais ces deux circonstances ne peuvent avoir lieu qu'au moyen d'un système vital, sensible et mobile, pour ainsi dire, à l'excès.

De très-long-temps, l'enfant qui vient de naître n'est en état d'exécuter les mouvements les plus nécessaires à sa conservation. Bien différent en cela des petits de plusieurs autres espèces d'animaux , ses sens ne lui fournissent aucun jugement précis sur les corps extérieurs; ses muscles débiles ne peuvent l'aider à se garantir des chocs dangereux, ni même à chercher la mamelle qui doit l'allaiter.

Dans les premiers temps , il diffère peu du fœtus ; et sa longue enfance, si favorable d'ailleurs à la culture de toutes ses facultés, exige des soins

si continuels et si délicats, qu'ils rendent presque merveilleuse l'existence de l'espèce humaine. Serace le père qui voudra s'assujettir à cette vigilance de tous les moments; qui saura deviner un langage , ou des signes , dont le sens n'est pas encore déterminé pour celui même qui les emploie? Sera-ce lui qui pourra devancer, par la prévision d'un instinct fin et sûr, non-seulement les nécessités premières , sans cesse renaissantes , mais encore tous ces petits besoins de détail dont la vie de l'enfant se compose ? Non , sans doute. Chez l'homme, les impressions ne sont pas, en général, assez vives; les déterminations ont trop de lenteur. Le nourrisson aurait long-temps à souffrir avant que la main paternelle vînt le soulager; les secours arriveraient presque toujours trop tard. Observez, en outre, la maladresse et la lourdeur avec lesquelles un homme remue les êtres faibles et souffrants. Ils courent toujours avec lui quelque risque; il les blesse par la rudesse de ses mouvements, ou les salit par la manière négligée dont il leur distribue la nourriture et la boisson. Et quand il les soulève et les porte , on peut presque toujours craindre que, occupé de quelque autre objet , il ne les laisse échapper de ses bras, ou ne les heurte , par mégarde , dans sa marche brusque, contre les corps environnants. Ajoutez encore que l'homme n'eut jamais, et que jamais il ne saurait avoir ni l'attention minutieuse nécessaire pour pouvoir songer à tout, comme une nourrice et

332 IJVFLUENCE DES SEXES

une garde, ni la patience qui triomphe des dégoûts inséparables de ces deux emplois.

Qu'on mette , au contraire , une femme à sa place : elle paraît sentir avec l'enfant , ou le malade ; elle entend le moindre cri , le moindre geste, le moindre mouvement du visage ou des yeux ; elle accourt, elle vole; elle est partout, elle pense à tout; elle prévient jusqu'à la fantaisie la plus fugitive; et rien ne la rebute, ni le caractère dégoûtant des soins , ni leur multiplicité , ni leur durée.

Or, ces qualités touchantes de la femme dépendent nécessairement du genre de sensibilité que nous avons dit lui être propre ; c'est également à cette cause qu'il faut rapporter, en grande partie, le développement spontané, ou plutôt l'explosion, de l'amour maternel, le plus fort de tous les sentiments de la nature, la plus admirable de toutes les inspirations de l'instinct.

Les observateurs de la nature, qui n'ont pas toujours été des raisonneurs bien sévères, et dont il est d'ailleurs si simple que l'imagination soit frappée et subjuguée par la grandeur du spectacle qu'ils ont sous les yeux, les observateiu-s n'ont pas eu de peine à remarquer cette correspondance parfaite des facultés et des fonctions , ou , selon leur langage, des moyens et du but, coordonnés avec intention dans uu sage dessein -Ah se sont attachés à la montrer dans des tableaux auxquels l'éloqueuce et la poésie venaient si naturellement prêter tout leur charme. Mais une seule réflexion

suffit pour rendre encore ici la cause finale beaucoup moins frappante : c'est que les fonctions et les facultés dépendent également de l'organisation; et, découlant de la même source, il faut Lien absolument qu'elles soient liées par d'étroits rapports. Les finalistes seront donc obligés de remonter plus haut; ils s'en prendront aux merveilles de l'organisation elle-même. Mais, sur ce dernier point, une logique sévère ne peut pas davantage s'accommoder de leurs suppositions. Les merveilles de la nature en général, et celles en particulier qui sont relatives à la structure et aux fonctions des animaux , méritent bien , sans doute , l'admiration des esprits réfléchis ; mais elles sont toutes dans les faits : on peut les y reconnaître, on peut même les célébrer avec toute la magnificence du langage, sans être forcé d'admettre dans les causes rien d'étranger aux conditions nécessaires de chaque existence. Du moins est -on fondé, d'après l'analogie des faits qui s'expliquent maintenant , à penser que tous ceux dont les causes peuvent être constatées s'expliqueront par la suite de la même manière , et que l'empire des causes finales, déjà si resserré par les précédentes découvertes, se resserrera chaque jour davantage, à mesure que les propriétés de la matière et l'enchaînement des phénomènes seront mieux connus.

Nous sommes, au reste, très -éloignés de vouloir réveiller ici des discussions oiseuses; nous

ivavons pas surtout la prétention de résoudre dea problèmes insolubles : mais nous pensons qu'ià serait bien temps de sentir enfin le vide d'un» philosophie qui ne rend véritablement raison da rien, précisément parce que, d'un seul mot, elle s'imagine rendre raison de tout.

Revenons à notre sujet.

Les différences qu'on observe dans la tournureejj des idées , ou dans les passions de l'homme et des la femme , correspondent à celles que nous avonss fait remarquer dans l'organisation des deux sexes,, et dans leur manière de sentir. Il y a sans doutcî dans leur manière de sentir un grand nombre det choses communes; celles-là se rapportent à la nalH ture humaine générale : mais il y en a plusieurs es--| sentiellement différentes, et ce sont ces dernièresîl qui tiennent à la nature particulière des sexesM Le point de vue sous lequel les objets se présen- l tent à nous ne peut manquer d'influer beaucoup il sur le jugement que nous en portons : or, in- ] dépendamment de ce que la femme ne sent pas-i comme l'homme, elle se trouve dans d'autres rapports avec toute la nature; et sa manière d'en juger est relative à d'autres buts et à d'autres plans, aussi-bien qu'elle se fonde sur d'autres considérations.

Jugeant différemment des objets qui n'ont pas

le même genre d'intérêt pour elle, son attention ne fait pas entre eux le même choix; elle ne s'atlache qu'à ceux qui ont cle l'analogie avec ses besoins, avec ses facultés. Ainsi , tandis que , d'une part, elle évite les travaux pénibles et dangereux, tandis qu'elle se borne à ceux qui, plus conformes à sa faiblesse, cultivent en même temps l'adresse délicate de ses doigts, la finesse de son coup-d'œil, la grâce de tous ses mouvements; d'autre part, elle est justement effrayée de ces travaux de l'esprit qui ne peuvent s'exécuter sans des méditations longues et profondes : elle choisit ceux qui demandent plus de tact que de science, plus de vivacité de conception que de force , plus d'imagination que de raisonnement; ceux dans lesquels il suffit qu'un talent facile enlève, pour ainsi dire, légèrement la superficie des objets.

Elle doit se réserver aussi cette partie de la philosophie morale qui porte directement sur l'observation du cœur humain et de la société. Car vainement l'art du monde couvre-t-il et les individus, et leurs passions, de son voile uniforme , la sagacité de la femme y démêle facilement chaque trait et chaque nuance. L'intérêt continuel d'observer les hommes et ses rivales donne à cette espèce d'instinct une promptitude et une sûreté que le jugement du plus sage philosophe ne saurait jamais acquérir. S'il est permis de parler ainsi, son œil entend toutes les paroles, son oreille voit tous les mouvements; et, par le comble de l'art,

elle sait presque toujours faire disparaître cett continuelle observation sous l'apparence de l'étourderie, ou d'un timide embarras.

Que si le mauvais destin des femmes, ou l'admiration funeste de quelques amis sans discerne ment, les pousse dans une route contraire; si, non contentes de plaire par les grâces d'un esprit naturel , par des talents agréables , par cet art de. la société qu'elles possèdent sans doute à un bieni plus haut degré que les hommes, elles veulentt encore étonner par des tours de force, et joindre' le triomphe de la science à des victoires plus douces '■> et plus sûres , alors presque tout leur charme s'é- ■ vanouit : elles cessent d'être ce qu'elles sont, en. faisant de très-vains efforts pour devenir ce qu'elles veulent paraître ; et , perdant les agréments sans lesquels l'empire de la beauté lui même est peu certain, ou peu durable, elles n'acquièrent le plus souvent de la science que la pédanterie et les ridicules. En général , les femmes savantes ne savent rien au fond ; elles brouillent et confondent tous les objets, toutes les idées. Leur conception vive a saisi quelques parties , elles s'imaginent tout entendre. Les difficultés les rebutent, leur impatience les franchit. Incapables de fixer assez long -temps leur attention sur une seule chose , elles ne peuvent éprouver les vives' et profondes jouissances d'une méditation forte; elles en sont même incapables. Elles passent rapidement d'un sujet à l'autre; et il ne leur ou

reste que quelques notions partielles, incomplètes, qui forment presque toujours dans leur tête les plus bizarres combinaisons.

Et pour Je petit nombre de celles qui peuvent obtenir quelques succès véritables dans ces genres tout-à-fait étrangers aux facultés de leur esprit, c'est peut -être pis encore. Dans la jeunesse, dans Tâge miàr, dans la vieillesse, quelle sera la place de ces êtres incertains, qui ne sont, à proprement parler, d'aucun sexe? Par quel attrait peuventelles fixer le jeune homme qui cherche une compagne? Quels secours peuvent en attendre des parents infirmes ou vieux? Quelles douceurs répandront-elles sur la vie d'un mari? Les verrat-on descendre du haut de leur génie pour veiller à leurs enfants, à leur ménage? Tous ces rapports si délicats, qui font le charme et qui assurent le bonheur de la femme, n'existent plus alors : en voulant étendre son empire, elle le détruit. Eu un mot , la nature des choses et l'expérience prouvent également que, si la faiblesse des muscles delà femme lui défend de descendre dans le gymnase et dans l'hippodrome, les qualités de son esprit, et le rôle qu'elle doit jouer dans la vie, lui défendent plus impérieusement encore, peutêtre, de se donner en spectacle dans le lycée ou dans le portique.

On a vu cependant quelques phUosophes qui , ne tenant aucun compte de l'organisation primitive des'^ femmes", ont regardé leur faiblesse phy-

sique elle-même comme le produit du genre de f vie que la société leur impose, et leur infériorité dans les sciences ou dans la philosophie abstraite, comme dépendante uniquement de leur mauvaise éducation. Ces philosophes se sont appuyés sur quelques faits rares, qui prouvent seulement qu'à cet égard, comme à plusieurs autres, la nature peut franchir quelquefois, par hasard, ses propres limites. D'ailleurs, la femme appartenant à celle des espèces vivantes dont les fibres sont touclii ensemble les plus souples et les plus fortes , elle i est assurément très-susceptible d'être puissamment modifiée par des habitudes contraires à ses dispositions originelles. Mais il s'agit de savoir si d'autres habitudes ne lui conviennent pas mieux; si elle ne les prend pas plus naturellement ; si lorsque rien d'accidentel et de prédominant ne violente son instinct, elle ne devient pas telle que nous disons qu'elle doit être. Ce qu'il y a de sûr, du moins , c'est que ces femmes extraordinaires qu'on nous oppose furent, ou sont presque toutes, peu propres au but principal que leur assigne la nature, et aux fonctions dans lesquelles il faut absolument qu'elles se renferment pour le bien remplir : il est sur que l'homme n'entrevoit giière, au milieu de tout ce j ^rand fracas, ce qui seul peut l'attirer et le fixer. Or, le bonheur des femmes dépendra toujours de l'impression qu'elles font sur les hommes ; et je ^ ne pense pas que ceux qui les aiment véritable- ; j ment pussent avoir grand plaisir à les voir por- »

tant le mousquet et marchant au pas de charge, ou régentant du Jiaut d'une chaire , encore moins de la tribune où se discutent les intérêts d'une nation.

De tous les écrivains qui ont parlé des femmes , Jean -Jacques Rousseau me paraît avoir le mieux démêlé leurs penchants naturels, et connu leur véritable destination. Le livre tout entier de ^op/z/e?, dans Émile^ est un chef-d'œuvre de philosophie et de raison, autant que de talent et d'éloquence. Immédiatement après Jean-Jacques, je nommerai l'auteur du Système physique et moral de la Femme^ M. Roussel, membre de l'Institut national (i). On ne peut, je pense, rien ajouter de bien important aux observations qu'ils ont rassemblées l'un et l'autre, pour déterminer la véritable place que la femme doit occuper dans le monde, et l'emploi de ses facultés le plus propre à faire son bonheur et celui de l'homme. Je ne m'arrêterai donc pas davantage sur cet objet ; et je renvoie à leurs écrits.

Mais il est nécessaire de revenir un instant sur 1 époque de la puberté dans les deux sexes, et de

^ (i) M. Roussel a été enlevé, depuis l'époque où je parlais rfinsi de lui , par une mort inopinée. C'est une grande perte pour la pliilosnphic , pour les lettres , et surtout pour ses amis.

jeter encore un regard sur les changements qu'elle y détermine ; car c'est delà que tirent leur source, et c'est là que se rattachent tous les phénomènes sexuels qui se manifestent aux époques subséquentes de la vie.

S'il n'y avait pas une différence originelle dans Torganisation générale de l'homme et de la femme, les impressions que communiquent au système nerveux les parties génitales se ressembleraient au fond parfaitement dans l'un et dans l'autre. Dans l'un et dans l'autre, en effet, la puberté stimule également les glandes et le cerveau; elle imprime au sang des mouvements et des qualités qui paraissent relativement les mêmes ; elle agit d'une manière, au moins analogue, sur les instruments particuliers de la voix. Mais, d'un sexe à l'autre, la contexture générale des organes, et les nouvelles liqueurs stimulantes qui se préparent alors , diffèrent essentiellement. Dans le jeune homme, il faut que la roideur des fibres augmente , que toutes les impressions deviennent plus brusques. Dans la jeune fille, l'extrême facilité des xnouvements les retient à un degré bien plus bas de force; ils prennent seulement un caractère plus vif.

Le nouveau besoin qui se fait sentir à lui , produit dans le jeune homme un mélange d'audace et de timidité : d'audace, parce qu'il sent tous ses organes animés d'une vigueur inconnue; de timidité , parce que la nature des désirs qu'il ose for-

SUR LE CARACTKRK DJiS l UÉr.S. * 34 I

mer l'étonné lui-même, que la défiance de leur succès le déconcerte. Dans la jeune fille, ce même besoin fait naître un sentiment ignoré jusqu'alors , la pudeur^ qu'on peut regarder comme l'expression détournée des désirs, ou le signe involontaire de leurs secrètes impressions : il développe un ressort qui ne s'est fait encore sentir qu'imparfaitement, la coquetterie^ dont les effets sem- Ijleraient d'abord destinés à compenser ceux de la pudeur, mais qui véritablement sait tout ensemble leur prêter et en tirer à son tour une puissance nouvelle. Qui ne connaît enfin l'état de rêverie mélancolique où la puberté plonge également les deux sexes, et le système d'affections ou d'idées qu'elle développe presque subitement? Ces phénomènes suffiraient déjà pour montrer l'influence des organes de la génération sur le moral : d'autres phénomènes la prouvent d'une manière peut-être plus évidente encore.

Indépendamment des affections ou des idées qui se rapportent aux fonctions particulières de ces organes, l'époque qui nous occupe produit souvent une révolution complète dans les habitudes de l'intelligence. Ce n'est pas sans fondement qu'on a dit que l'esprit venait alors aux filles; et les plaisanteries relatives au moyen par lequel ce prétendu miracle s'opère portent sur un fond réel et physique. Les premières années qui succèdent à la nubilité sont quelquefois accompagnées d'une espèce d'explosion de talents de plu-

34^^ IWFLUJiNCt: DES SEXliS

sieurs genres. J'ai vu nombre de fois la plus grande fécondité d'idées, la plus brillante imagination, une aptitude singulière à tous les arts, se déve*; lopper tout à coup chez les filles de cet âge ; mais s'éteindre bientôt par degrés, et faire place, au bout de quelque temps, à la médiocrité d'esprit la plus absolue. La même cause ou la même circonstance n'a souvent pas moins de puissance chez les jeunes garçons : souvent aussi les heureux effets n'en sont pas plus durables. Il paraît cependant qu'on observe plus ordinairement chez les femmes cette exaltation et cette chute climatérique de la sensibilité.

C'est une remarque singulière, et qui revient parfaitement à notre sujet, que la folie ne se montre presque jamais dans la première époque de la vie. On rencontre, avant l'âge de puberté, des imbécilles , des épileptiques; j'ai même ob-^ servé dès lors quelques vaporeux : mais on ne rencontre point encore avant cette époque, du , moins que je sache , de fous proprement dits. Pour rendre le cerveau capable des excitations internes vicieuses qui caractérisent la manie, il semble que les nerfs aient besoin d'avoir reçu l'influence des liqueurs séminales, ou les impressions particulières dont la présence de ces liqueurs est accompagnée. Aussi, quelques médecins ont- ils conseillé la castration , comme un remède extrême, dans le traitement de cette maladie cruelle, où les remèdes ordinaires échouent si fréquem-

SUR LE CA.RACTàilE DUS IDEF.S. 343

meut : et si l'on peut s'en rapjjorter aux observations dont ils appuient ce conseil, il n'a pas été quelquefois sans efficacité. Quoi qu'il en soit, au reste , de leur exactitude , nous sommes bien sûrs que ce moyen n'aurait pas toujours un effet utile; car dans les grandes maisons publiques de fous, on voit assez souvent ces malheureux s'arracher les testicules au milieu de leurs accès de fureur, sans qu'il résulte de là le moindre changement dans l'état du cerveau : et, de plus , l'expérience journalière prouve que la folie peut se prolonger jusque dans la décrépitude (i); c'est-à-dire, bien long -temps après que les organes de la génération ont perdu leur activité. Il est vrai que la nature prépare encore , même dans ces derniers temps, quelques faibles quantités de liqueurs séminales : mais leur action sur le système peut être regardée comme réduite à celle des plus faibles stimulants généraux, puisque les désirs, et les déterminations organiques auxquelles ils sont liés, se, trouvent alors pour l'ordinaire entièrement abolis.

(i) En 1791 , la commission des hôpitaux de Paris, dont j'avais l'honneur d'être membre , trouva à la Salpétrière une folle furieuse, âgée de quatre-vingt-deux ans. On était obligé de la tenir enchaînée, l'usage des corselets n'étant pas encore alors établi dans nos hôpitaux des fous; et l'on nous raconta f|u'elle avait passé l'hiver rigoureux de 1788 à 1789 sous un hangar, sans se ressentir en aucune manière du froid , quoiqu'elle n'eût qu'une simple couverture , cl que même elle la jclat souvent pour se mettre absolument nue.

344 IWFLTJENCJî . DES SEXES

L'orgasme nerveux dont la première éruption des règles est accompagnée se renouvelle en partie aux périodes mensuelles suivantes qui ramènent cette commotion. A chacune de ces époques, la sensibilité devient plus délicate et plus vive. Pendant tout le temps que dure la crise, les observateurs attentifs ont souvent remarqué dans la physionomie des femmes quelque chose de plus animé ; dans leur langage , quelque chose de plus brillant; dans leurs penchants, quelque chose de bizarre et de capricieux.

On peut étendre cette observation au temps de la grossesse, quoique les dispositions qui se montrent durant cette dernière époque diffèrent, à plusieurs égards, de celles qui paraissent inséparables de la menstruation. Durant la grossesse, une^'sorte d'instinct animal régit la femme avec une puissance d'autant plus irrésistible, que les ressorts secrets en sont plus étrangers à la réflexion : et pour peu qu'on sache entendre le langage de la nature, on ne saurait méconnaître, pendant tout ce temps, les signes d'une sensibilité qui s'exerce par redoublements périodiques d'énergie, et qui, susceptible d'être excitée dans les intervalles par les causes les plus légères, peut se laisser entraîner facilement à tous les écarts.

Page 1