XI
Lorsque la crise de la puberté se fait d'une manière régulière et conforme au plan général de la vie , elle occasione un grand nombre de changements utiles dans le système animal. C'est le moment où se terminent plusieurs maladies propres à l'enfance. L'on peut même espérer alors, avec beaucoup de fondement, la guérison de plusieurs affections chroniques, communes à tous les âges. Mais pour peu que les opérations de la nature soient contrariées , comme elles mettent ici en action des organes d'une sensibilité singulière, l'impuissance ou la mauvaise direction des efforts produit une foule de désordres nerveux généraux. De là résultent des dispositions extraordinaires de l'esprit, des affections, ou des penchants singuliers. On connaît toutes les bizarreries dont les pâles couleurs sont accompagnées chez les jeunes filles; et j'ai déjà remarqué que cette maladie n'était pas tout-à-fait étrangère aux jeunes garçons mobiles et délicats. Dans l'un et dans l'autre sexe, presque indifféremment, il se présente, à cette même époque, beaucoup d'autres maladies nerveuses, qui peuvent changer directement tout l'ensemble des habitudes. Or, on ne peut mettre en doute que ces maladies dépendent de l'état des organes de la génération , puisqu'elles s'affaiblissent à mesure que l'activité de ceux-ci diminue,
et qu'on peut même ordinairement Jes guérir tout : à coup en exerçant les facultés nouvelles qui vien- • nent de se développer, ou laissant du moins uni libre cours à des appétits dont la satisfaction entre • dans l'ordre des mouvements naturels.
Les livres de médecine et l'observation journalière fournissent beaucoup d'exemples de ces maladies, regardée^ souvent par l'ignorance comme l'ouvrage de quelque puissance surnaturelle. Rien n'est moins rare que de voir des femmes ( car , , par plusieurs raisons faciles à trouver, elles sont les plus sujettes à ces désordres nerveux), rien i n'est moins rare que de les voir acquérir, dans i leurs accès de vapeurs, une pénétration, un es- i prit, une élévation d'idées, une éloquence qu'elles .1 n'avaient pas naturellement : et ces avantages, J| qui ne sont alors que maladifs , disparaissent ; quand la santé revient. Robert Whyt , Lorry , Sauvages, Pomme, Tissot , Zimmermann , en un mot, i tous les médecins qui traitent des maladies des ' nerfs, citent beaucoup de faits de ce genre. J'ai . souvent eu l'occasion d'en observer de très-sin- j guliers; j'en ai même rencontré des exemples» | quoique plus rarement sans doute , chez certains j hommes sensibles et forts , mais trop continents, i Dans un de ses derniers volumes, Buffon a rap- i pelé l'histoire célèbre d'un curé de l'ancienne Guienne, qui, par l'effet d'une chasteté rigoureuse , dont son tempérament ne s'accomnjodait | pas, était tombé dans un délire vaporeux voisin
SUR LE CARACTiîRK DES IDÉES.
de la manie. Pendant tout le temps que dura ce délire, le malade déploya divers talents qui n'avaient pas été cultivés en lui : il faisait des vers et de la musique; et, ce qui est encore bien plus remarquable, sans avoir jamais touché de crayon, il dessinait, avec beaucoup de correction et de vérité, les objets qui se présentaient à ses yeux. La nature le guérit par des moyens très -simples. Il paraît même qu'il sut parfaitement bien , dans la suite, se garantir de toute rechute. Mais, quoi- ([Li'il restât toujours homme d'esprit, il avait vu s évanonir , avec sa maladie , une grande partie (les facultés merveilleuses qu'elle avait fait éclore.
Je crois devoir observer à ce sujet que la continence absolue a des effets très-différents, suivant le sexe , le tempérament et les dispositions particulières de l'individu. Chez les femmes , ces effets ne sont pas les mêmes que chez les hommes. En général, elles supportent dans ce genre plus facilement les excès et plus difficilement les privations : du moins ces privations , lorsqu'elles ne sont pas absolument volontaires, ont-elles ordinairement pour les femmes , surtout dans l'état de solitude et d'oisiveté, des inconvénients qu'elles n'ont que plus rarement pour les hommes.
Les sujets bilieux et mélancoliques, à fibres tout à la fois sensibles et fortes, éprouvent généralement, par suite d'une continence hors de saison , des inquiétudes qui dénaturent quelquefois entièrement leur humeur, et changent toutes
leurs dispositions habituelles. Ce régime les ex-pose à des maladies inflammatoires ou convul— sives; il imprime à leur imagination une activité funeste , et leur caractère en devient âpre , incommode et malheureux.
Au contraire, pour les sujets à fibres molles, qui sont en même temps faibles et peu sensibles (i), une continence presque absolue paraît quelquefois nécessaire. Dans les tempéraments moyens , lorsqu'elle n'est pas poussée à l'excès , elle augmente l'activité des mouvements vitaux , élève le degré de la chaleur animale , donne à l'esprit plus de pénétration, de force, de hardiesse; elle nourrit particulièrement dans l'ame toutes les dispositions tendres, bienveillantes et généreuses ; comme, au contraire, rien n'affaiblit plus l'intelligence, ne dégrade plus le cœur, que l'abus des plaisirs de l'amour, surtout lorsque, après qu'ils ont cessé d'être un besoin , l'on a recours à des excitations factices pour en rappeler les désirs.