XIV
On peut vouloir rechercher s'il se. passe quelque chose d'analogue chez les hommes. Ceux à qui la nature a refusé la force virile , et ceux qui la perdent avec l'âge, n'éprouvent-ils point des
modifications dépendantes de l'absence de ces facultés, qu'ils n'ont pas reçues, ou qui leur ont été ravies? Cette question nous force à dire un mot des effets de la mutilation.
Les observateurs de tous les siècles ont remarqué dans les animaux mutilés un ensemble d'habitudes particulières, qui n'ont pas toutes des rapports bien directs avec les fonctions des organes de la génération. Non -seulement les désirs de l'amour ou disparaissent entièrement et sans retour pour ces individus dégradés, ou changent bizarrement de nature, et produisent en eux de nouvelles déterminations; mais, déplus, le fond même de l'organisation générale se trouve alors singulièrement affecté. Le tissu cellulaire devient plus abondant et plus lâche, les muscles s'affaiblissent , les courbures de certains os changent de direction, les articulations se gonflent, la voix devient plus aiguë; enfin, les causes de quelques maladies pai-aissent détruites , d'autres maladies les remplacent, et leurs mouvements critiques suivent un ordre différent. ' '
Le changement qui se fait aa^. dispositions morales est peut-être plus remarquable ... .^^ Les anciens croyaient que la mutilation dégrade vi.<.mme, et perfectionne, au contraire, l'animal. Le fait est qu'elle les dégrade également l'un et l'autre, puisqu'elle altère leur nature. Mais en rendant l'animal plus faible, elle le rend plus docile et plus propre aux vues de l'homme : en
brisant le lien qui l'unit le plus fortement à son espèce, elle développe en lui des sentiments plus vifs d'attention et de reconnaissance pour la main qui le nourrit.
L'effet est le même dans Thomnie. La mutilation le sépare, pour ainsi dire, de son espèce, et la flamme divine de l'humanité s'éteint presque entièrement dans son cœur, k la suite de l'événement fatal qui le prive des plus doux rapports établis par la nature entre les êtres semblables.
On sait que les eunuques sont, en général, la classe la plus vile de l'espèce humaine : lâches et fourbes, parce qu'ils sont faibles; envieux et méchants , parce qu'ils sont malheureux. Leur intelligence ne se ressent pas moins de l'absence de ces impressions qui donnent au cerveau tant d'activité , qui l'animent d'une vie extraordinaire, qui, nourrissant dans l'ame tous les sentiments expansifs et généreux, élèvent et dirigent toutes les pensées. Narsès est peut-être la seule exception très- imposante qu'on puisse opposer à cette règle, d'ailleurs véritablement générale : c'est du moins le seul gyanJ J -'^^"^^ parmi les eunuques dont j*crrrr vive encore dans l'histoire (i). Combien n'est -il donc pas immoral, combien n'est-il pas
(i) On pourrait citer encore Salomon, l'un ries lieutenants de Bélisaire : cet eunuque déploya, en effet, dans la guerre contre les Vandales d'Afrique, un grand courage et de rares talents.
SUR LE CARACTÈKE DES IDÉES. SSy
cruel et funeste à la société, cet usage qui fait iiinsi, comme à plaisir, des hommes dégradés et corrompus!.... Mais enfin les réclamations des sages seront écoutées : secondées par l'opinion [)ublique, elles n'auront point été élevées sans Iruit dans un siècle de lumières et d'humanité.
Les différences relatives au mode et à l'époque (le cette opération en mettent beaucoup dans ses effets. L'amputation complète de tous les organes externes de la génération détruit d'une manière l)ien plus entière et plus générale les penchants qui leur appartiennent , que l'amputation par- 'ielle, ou le froissement de quelques-uns de ces irganes , ou la ligature comprimante des cordons spermatiques. Quand on mutile l'homme ou les animaux dans leur première enfance , on les dénature bien plus que lorsque l'opération se fait après la puberté. J'ai vu même assez souvent chez des adultes, dont certaines maladies avaient obligé d'extirper ceux de ces organes qu'on ampute ou froisse dans la seconde méthode de castration , les désirs vénériens subsister avec une grande force, et les signes extérieurs de la puissance virile se reproduire encore long -temps après par les excitations ordinaires. Mais on voit quelquefois aussi ces sujets tomber dans l'apathie la plus profonde, ou dans une mélancolie sombre et funeste, dont ric^^ — r'^^-^^i:^'^'' ^^c^ tirer. Ce dernier état du système cérébral a été observé mt« ^j^ez; •K.,^ hnmmes que l'âge ou leurs opinions avaient
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fait déjà renoncer entièrement aux plaisirs de l'amour.
Chez les jeunes gens à qui la nature a refusé soit en tout, soit en partielles facultés viriles, la puberté ne produit point ses effets accoutumés; et cela doit être. Mais en outre, à cette époque, toutes les parties osseuses et musculaires vont se rapprochant tous les jours davantage des formes extérieures et des dispositions propres à la femme. J'ai rencontré de ces personnages équivoques, chez qui non -seulement la voix était plus grêle, les muscles plus débiles, et la contexture générale du corps plus molle et plus lâche, mais qui présentaient encore cette plus grande largeur proportionnelle du bassin, que nous avons dit caractériser la charpente osseuse du corps des femmes; et par conséquent ils marchaient comme elles , en décrivant un plus grand arc autour du centre de gravité. Dans ces cas , l'état physique m'a toujours paru accompagné d'un état moral parfaitement correspondant.
Mais, quand la destruction des facultés génératrices est le produit tardif des maladies , ou de l'âge, elle n'a pas, à beaucoup près, la même influence. La disposition des fibres et la sensibilité de l'individu sont déjà profondément modifiées par les habitudes naturelles de son sexe particulier. Et dans l'extinction on'amèno la vieillesse , les <^hoses x-^ssant d'une manière lente, graduelle, et suivant les lois ordinaires de la nature, rïp^
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ne devient remarquable à cet égard, parce que tout est comme il doit être, parce que la nécessité de l'affaiblissement progressif de la vie dans tous les organes se lie à celle de son irrévocable abolition.
Dans les cas d'impuissance précoce, ainsi que dans certaines maladies qui, sans produire directement cet état, dégradent d'ime manière spéciale les organes de la génération, on remarque cependant encore que toute l'existence en est singulièrement affectée. J'ai connu trois hommes qui, dans la force de l'âge, étaient devenus tout à coup impuissants. Quoiqu'ils se portassent bien d'ailleurs, qu'ils fussent très - occupés , et que l'habitude de la continence, ou du moins d'une grande modératon , ne leur rendît pas les désirs qu'ils avaient perdus très -regrettables, leur humeur devint sombre et chagrine , et leur esprit |3arut bientôt s'affaiblir de jour en jour. D'un autre côté, le célèbre Ribeiro Sanchès, élève de Boerhaave, observe, dans son Traité des maladies vénériennes chroniques, que ces maladies disposent particulièrement aux terreurs superstitieuses. J'ai recueilli moi-même un assez grand nombre de faits qui confirment son assertion. Cet effet singulier m'a toujours paru dépendre d'une dégratlation très- marquée des organes génitaux (i).
(t) Celte dcgraclatiori rend en général timide et pusillanime.
CONCLUSION
Telles sont, citoyens, les considérations générales qui me semblent démontrer invinciblement la grande influence des sexes sur la formation des affections morales et des idées. Vous sentez qu'il serait facile de pousser beaucoup plus loin leurs applications aux phénomènes que présente journellement l'homme physique et moral : mais il suffit, pour notre objet, de bien noter les points principaux auxquels tous les détails peuvent être rapportés facilement.
Je ne parierai même pas des effets prodigieux de l'amour sur les habitudes de l'esprit , et sur les penchants ou les affections de l'ame : premièrement , parce que l'histoire de cette passion est trop généralement connue pour qu'il puisse être utile ici de la tracer de nouveau; secondement, parce que, tel qu'on l'a dépeint, et que la société le présente en effet quelquefois , l'amour est sans doute fort étranger au plan primitif de la nature.
Deux circonstances ont principalement contribué, dans les sociétés modernes, à le dénaturer par une exaltation factice : je veux dire d'abord , ces barrières maladroites que les parents ou les institutions civiles prétendent lui opposer, et tous les autres obstacles qu'il rencontre dans les préjugés relatifs à la naissance, au rang, à la fortune; car, sans barrières et sans obstacles, il peut y
avoir beaucoup de bonheur dans l'amour, mais non du délire et de la fureur : je veux dire en second lieu, le défaut d'objets d'un intérêt vérita- !)lement grand, et le désœuvrement général des classes aisées dans les gouvernements monarchiques ; à quoi l'on peut ajouter encore les restes lie l'esprit de chevalerie, fruit ridicule de l'odieuse téodalité, et cette espèce de conspiration de la plu- |)art des gens à talents pour diriger toute l'énergie humaine vers des dissipations qui tendaient de plus en plus à river pour toujours les fers des nations.
Non, l'amour, tel que le développe la nature, n'est pas ce torrent effréné qui renverse tout : ce n'est point ce fantôme théâtral qui se nourrit de ses propres éclats , se complaît dans une vaine représentation, et s'enivre lui-même des effets qu'il produit sur les spectateurs. C'est encore moins cette froide galanterie qui se joue d'ellemême et de son objet, dénature , par une expression recherchée, les sentiments tendres et délicats, et n'a pas même la prétention de tromper la personne à laquelle ils s'adressent ; ou cette métaphysique subtile qui, née de l'impuissance du cœur et de l'imagination , a trouvé le moyen de rendre fastidieux les intérêts les plus chers aux ames véritablement sensibles. Non, ce n'est rien de tout cela. Les anciens, sortis à peine de l'enfance sociale, avaient, ce semble, bien mieux senti ce que doit être, ce qu'est véritablement
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cette passion, ou ce penchant impérieux, dans un état de choses naturel : ils l'avaient peint dans " des tableaux , à la vérité défigurés encore par les travers et les désordres que toléraient les mœurs > du temps, mais cependant plus simples et plus vrais. . c
Sous le régime bienfaisant de l'égalité, sous l'in- ^ fluence toute- puissante de la raison publique, c libre enfin de, toutes les chaînes dont l'avaient t chargé îles absurdités politiques, civiles, ou superstitieuses , étranger à toute exagération , à tout enthousiasme ridicule , l'amour sera le consolateur, mais non l'arbitre de la vie; il l'embellira, mais il ne la remplira point. Lorsqu'il la remplit, il la dégrade; et bientôt il s'éteint lui-même dans les dégoûts. Bacon disait de son temps que cette pas- « sion est plus dramatique qu'usuelle : Plus scenœ \ quàm mtœ prodest. Il faut espérer que dans la suite on dira le contraire. Quand on en jouira moins rarement et mieux dans la vie commune, on l'admirera bien peu telle que la représentent , en général, nos pièces de théâtre et nos romans. Bacon prétend aussi , dans le même endroit , qu'aucun des grands hommes de l'antiquité ne fut amoureux. A.moureux, dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot? Non, assurément. Mais il en est peu qui n'aient cherché dans le sentiment le plus doux de la nature, dans un sentiment qui devient la base de tout ce que l'état social offre
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(\v plus excellent, les véritables biens qu'elle-même nous y a préparés.
Le cœur humain est ïm' champ vaste, inépuisable dans sa fécondité , mais que de fausses cultures semblent avoir rendu stérile; ou plutôt ce champ est, en quelque sorte, encore tout neuf. On ignore encore quelle foule de fruits heureux on le verrait bientôt produire, si l'on revenait tout de bon à la raison, c'est-à-dire à la nature. En interrogeant avec réflexion et docilité cet oracle, le seuf véridique, en réformant, d'après ses leçons fidèles , les institutions politiques et morales , on verrait bientôt éclore un nouvel univers. Et qu'on se garde bien de craindre, avec quelques esprits bornés, qu'ennemie des illusions et de leurs vaines jouissances , la saine morale puisse jamais , en les dissipant, nuire au véritable bonheur. Non , non ; c'est , au contraire , à la raison seule qu'il appartient non -seulement de le fixer, mais encore d'en multiplier pour nous les moyens; de l'étendre, aussi-bien que de l'épurer et de le perfectionner chaque jour davantage. Sans doute, à mesure que l'art d'exister avec soi-même et avec les autres , cet art si nécessaire à la vie, mais cependant presque entièrement étranger parmi nous , du moins presque entièremeut uiLonnu dans notre système d'éducation (i),
JL . . .
(i) Il ne paraît avoir été cultivé systématiquement que dans la courte époque de la philosopliie grecque.
à mesure que cet art fera des progrès , on verra s'évanouir tous ces fantômes imposants , soit des fausses vertus , soit des faux biens, qui, trop longtemps, ont composé presque toute l'existence morale de l'homme en société. En fouillant dans les trésors cachés de l'ame humaine , on verra s'ouvrir de nouvelles sources de bonheur, on verra s'agrandir journellement le cercle de ses destinées ; et la raison n'a pas moins de découvertes utiles à faire dans le monde moral, que n'en font dans le monde physique ses plus heureux scrutateurs.
C'est encore ainsi qu'en même temps que l'art social marchera de plus en plus vers la perfection , presque toutes ces grandes merveilles politiques, l'objet de l'admiration de l'histoire, dépouillées l'une après l'autre du vain éclat dont on les a revêtues, ne paraîtront plus que des jeux frivoles , et trop souvent funestes , de l'enfance du genre humain. Les événements, les institutions, les opinions que l'ignorant enthousiasme a le plus déifiés , exciteront bientôt à peine quelque sourirç d'étonnement. Les forces de l'homme, presque toujours employées à lui créer des malheurs dans la poursuite de pitoyables chimères, seront enfin tournées vers des objets plus utiles et plus réels ; des ressorts extrêmement snnples en dirigeront l'emploi ; et le génie ne s'occupera plus que des moyens d'accroître les jouissances solides et le bonheur véritable, je veux dire, les
SUR LE caractî;rk des idées. 365 I puissances et le bonheur qui découlent directement, et sans mélange, de notre nature. Tel est, c 11 effet, le seul but auquel le génie puisse aspirer ; telles sont les recherches qui méritent seules (l'exercer et de déployer toute sa puissance; tels sont enfin les succès qu'il doit considérer comme réellement dignes de couronner et de consacrer SOS efforts.
366 INFLUENCE DES TEMPIîR AMENTS
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