SIXIÈME MÉMOIRE
De l'influence des tempéraments sur la formation des idées et des affections morales.
INTRODUCTION
A. chaque pas nouveau que nous faisons dans l'étude de l'univers, les rapports des objets s'élendent, se multiplient, se compliquent à nos yeux ; et, dans chaque genre, leur connaissance et leur exposition systématique constituent ce qu'on appelle la science.
Sous quelque point de vue que l'on considèr les objets, on est sûr d'avance d'y trouver des rapports. Mais tous les rapports ne sont ni éga lement faciles , ni également importants à saisir. Il en est dont la connaissance ne peut être que le résultat de beaucoup d'observations ou d'expériences, et qui se cachent, pour ainsi dire, dans l'intime composition des corps, ou dans \p^"-^ propriétés les pi"-' suDtiles. Il en est aussi qui , portant sur des objets ou fort éloignés de nous, ou dont nous n'avons encore appris à faire aucun usage , semblent étrangers au but principal de nos recherofees, et du moins n'excitent qu'un simple intérêt de curiosité. Quelques-uns dépen-
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>lent de considérations si bizarresou si minutieuses, vju'ils doivent être regardés comme absolument irivoles. D'autres enfin, dont l'imagination fait tous les frais, forment le vaste domaine des visions.
Sans doute les rapports les plus importants à observer sont ceux qui se remarquent entre les ( >bjets que la nature a placés le plus près de nous , entre les objets dont nous faisons plus particulièrement usage. Il n'est pas moins évident que si nous devons soupçonner des rapports certains, immédiats, étendus, c'est surtout entre les opérations que nous présente chaque jour l'ordre constant de la nature et les instruments immédiats qui les exécutent, entre des opérations diverses exécutées par les mêmes instruments.
A ce double titre, rien n'était, plus utile, rien n'était plus naturel que de chercher des rapports entre les facultés physiques de l'homme et ses facultés qu'on appelle morales. En effet , d'une part, l'objet le plus voisin de nous , c'est l'homme sans doute, c'est nous-mêmes: et tout notre bienêtre ne peut être fondé que sur le bon usage des focultés attachées à notre existence: d'autre part, ce mot facultés de Vhomme n'est assurément que l'énoncé plus ou moins général dés opérations produites par le jeu de ses organes; c'est leur abstraction, que les esprits les plus exacts ont souvent bien de la peine à ne pas personnifier. A proprement parler, les facultés physiques, d'où naissent les facultés morales, constituent l'ensemble de ces
mêmes opérations; car la langue philosophique:ne distingue ces deux modifications du physique? et du moral que parce que les observateurs , pourr ne pas tout confondre dans leurs premières analyses, ont été forcés de considérer les phénomènes de la vie sous deux points de vue différents..
Ces motifs, ou d'autres parfaitement analogues,, engagèrent les anciens à rechercher les lois c^e; cette correspondance, établie entre les dispositions organiques et le caractère ou la tournure.^ des idées; entre les affections directes qui résultent de l'action des objets inanimés sur les diverses parties de notre corps, et les affections pluss réfléchies que produisent la coexistence et la sympathie avec des êtres sensibles comme nous. L'oni dut même penser que cette recherche , non-seulement était essentielle, non-seulement devait conduire à des résultats certains , mais qu'elle étaitt encore facile , et que , le besoin journalier nous ramenant sans cesse à l'observation des phénomèness physiques et moraux, la liaison des circonstancess qui les détermine ne devait pas tarder à se faire' sentir.
En voyant combien les anciens s'étaient hâté^N d'associer la médecine à la philosophie , avec qu^H soin ils avaient fait entrer les connaissances phjPI siologiques dans leurs institutions civiles et dans« leurs plans d'éducation, nous pouvons juger deJ l'importance qu'ils attachaient à cette manière 'i générale de considérer l'homme. i
Leur doctrine des tempéraments en fut peutêtre le fruit principal. Ces grands observateurs ne tardèrent pas à s'apercevoir que l'action des corps extérieurs ne modifie que jusqu'à un certain point les dispositions organiques , et que , soit dans la structure intime des parties, soit dans leur manière de recevoir les impressions , il y a des dispositions fixes qui semblent essentielles à l'existence même des individus, et que nulle habitude ne peut changer.
Ce que j'ai dit dans le premier Mémoire sur cette doctrine, et sur les objections dont elle paraît susceptible, est plus que suffisant; je n'y reviendrai pas. D'ailleurs , s'il y a quelques matières où les opinions de nos prédécesseurs peuvent être d'un grand poids à nos yeux, il y en a beaucoup d'autres touchant lesquelles peu nous importe ce qu'ils ont pensé. On consulte avec fruit les anciens sur les faits particuliers dont ils ont été les témoins, ou même sur certains faits généraux qui ne peuvent se présenter de nouveau qu'après de longs intervalles de temps , et qu'ils ont eu l'avantage d'observer; mais quand il s'agit d'objets qui sont habituellement sous nos yeux , de phénomènes que le cours ordinaire des choses reproduit et ramène à chaque instant , interrogeons la nature, et non les livres ; voyons ce qu'il y a dans ces objets et dans ces phénomènes, sans trop nous embarrasser de ce que les autres ont cru y voir. Si quelquefois leurs observations nous ser- 3. a4
vent cle guides et nous aident à mieux observernous-mêmes , trop souvent aussi la paresse , sous . le nom de respect, se repose sur l'autorité : om ne se sert, pour ainsi dire, plus de ses propres; yeux; on ne voit que par ceux d'autrui ; et bientôt la vérité même , en passant de livre en livre , , prend tous les caractères de l'imposture et de l'erreur.
On peut, dans le sujet qui nous occupe, plus peut-être que dans tout autre , s'adresser avec confiance directement à la nature. Tous les éléments de la question sont sous nos yeux , et les lois que nous cherchons à déterminer sont éternelles. Cherchons donc à reconnaître ce qu'il y a de plus évident et de plus simple dans les faits qui s'y rapportent.
Quand on compare l'homme avec les autres animaux, on voit qu'il en est distingué par des traits caractéristiques qui ne permettent pas de le confondre avec eux. Quand on compare l'homme avec 'l'homme, on voit que la nature a mis entre les individus des différences anàlogues et correspondantes, en quelque sorte, à celles qui se remarquent entre les espèces. Les individus n'ont pas tous la même taille, les mêmes formes extérieures ; les fonctions de la vie ne s'exécutent pas chez tous avec le même degré de force ou de
SUR LA FORMATION DES IDÉES. 3'] l
promptitude; leurs penchants n'ont pas la même intensité, ne prennent pas toujours la même direction.
Les différences qui frappent les premières se tirent de la taille et de l'enbompoint. Il y a des hommes d'une stature élevée; il y en a dont la stature est courte. Tantôt ils sont ou doués de muscles puissants, ou chargés de graisse; tantôt ils sont maigres ou même décharnés. I^a couleur des cheveux , des yeux, de la peau , fournit encore quelques autres distinctions qui doivent également être rapportées aux formes extérieures.
Si nous observons ces corps en mouvement, si nous les voyons déployer les facultés et remplir les fonctions qui leur sont propres , nous trouverons que les uns sont vifs, alertes, quelquefois impétueux; que les autres sont lents, engourdis , inertes. Leurs maladies présentent , à plusieurs égards , les mêmes caractères que leur constitution physique; leurs penchants, leurs goûts, leurs habitudes obéissent à la même impulsion, et subissent des modifications analogues à celles de leurs maladies; et l'on voit assez souvent cet état primitif des organes étouffer certauicd passions , faire éclore des passions nouvelles à certaines époques déterminées de la vie, et changer, en un mot, tout le système moral.
En établissant ainsi , presque dès le premier pas , la correspondance des formes extérieures du corps avec le caractère des mouvements, et du
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caractère des mouvements avec la tournure et la marche des maladies, avec la direction des penchants et la formation des habitudes , sans doute nous franchissons beaucoup d'intermédiaires, qui n'ont été parcourus que lentement par les observateurs. Il a fallu de l'attention et du temps pour • découvrir dans les ouvrages de la nature ces rap- , ports directs de toutes les parties qui les composent, et de tous les mouvements dont ils sont; animés; il a fallu beaucoup d'observations pourconcevoir l'idée que ces parties sont faites l'une* pour l'autre, ou plutôt que leur réunion systé-raatique en un tout, que leurs propriétés, ou leurs; fonctions, dépendent de certaines lois communes; qui les embrassent toutes également. Mais cette* vue générale porte avec elle un si grand caractère d'évidence et de certitude, elle naît si di-rectement de la nature des choses et de notre* manière de les concevoir , qu'il serait très - su- perflu, surtout d'après ce que j'ai dit dans le Mé-moire déjà cité, de vouloir revenir sur la suite de? ses preuves. On peut dnnc l'admettre avec con-fiance , comn^c le résultat le plus immédiat des?
faits. ^
Ces premières remarques commencent à déter^-miner l'état de la question. ^
Mais, en étudiant l'homme, on s'aperçoit bientôti que la connaissance des formes extérieures e.stl peu de chose. T.es mouvements les plus importants, les opérations les plus délicates ont liem
dans son intérieur. Pour s'en faire des notions exactes , il est donc nécessaire d'étudier les instruments internes qui les exécutent. C'est ainsi qu'on remonte, du moins quand cela se peut, jusqu'aux circonstances qui déterminent le caractère de leur action.
Les progrès véritables de l'anatomie ont été fort lents, ils ont dû l'être; mais on n'a pas eu besoin d'y faire de grandes découvertes pour distinguer dans le volume relatif des organes, dans la proportion ou la densité de leurs parties constitutives , certaines différences qui se rapportent à celles des formes extérieures, et, par conséquent, aux propriétés dont on avait déjà reconnu la liaison avec ces dernières. Certainement la proportion des solides et des fluides n'est pas toujours la même; la densité des uns et des autres peut varier aussi beaucoup dans les différents individus que l'on compare. Certains corps sont, en quelque sorte, desséchés; d'autres, au contraire , sont abreuvés et comme inondés de sucs lymphatiques et muqueux. Il en est dont les chairs et les membranes compactes et tenaces résistent aux compressions, aux tiraillements les plus forts, et même au tranchant du scalpel; il en est chez lesquels elles paraissent tantôt muqueuses , tantôt comme cotonneuses , et n'ont aucune fermeté. Ces circonstances frappent les yeux les moins attentifs. Enfin, l'on ii'a pas eu de peine à remarquer que le cerveau, le poumon,
INFLUENCE DES TEMPERAMENTS
l'estomac, le foie, etc., peuvent être plus ou moins volumineux , sans que cette différence dépende toujours du volume total du corps. a
Si ces dernières observations se lient constamment et par des rapports exacts avec les observations précédentes, nous aurons déjà fait quelques pas dans le sujet de nos recherches.
Mais il n'est pas toujours , à beaucoup près , nécessaire de suivre péniblement la marche tardive des inventeurs. Ici l'on peut, sans danger, partir des derniers résultats auxquels la science est parvenue : car les connaissances descriptives d'anatomie portant sur des objets palpables et directement soumis à l'examen des sens, elles sont du nombre des plus certaines , du moins relativement à ces points, les plus matériels et les plus grossiers ; et pourvu que nos raisonnements physiologiques se renferment sévèrement dans les faits, nous procéderons avec une entière certitude.
Nous avons dit ailleurs que , sous le point de vue purement anatomique, le corps vivant peut se réduire à des éléments très-simples ; savoir : i** le tissu cellulaire, où flottent les sucs rauqueux que l'influence vitale organise, et qui, recevant d'elle différents degrés d'auimalisation , fournissent à leur tour les matériaux immédiats des membranes et des os; a° le système nerveux, où réside le prin^^ipc de la sensibilité; 3" la fibre charnue, instrument général des mouvements : encore
SUn LA FORMATION DES IDÉES.
même, comme nous l'avons fait observer, est -il assez vraisemblable que la fibre charnue n'est que le produit d'une combinaison de la pulpe nerveuse avec le tissu cellulaire, on avec les sucs dont il est le réservoir; combinaison dans laquelle, ainsi que dans plusieurs de celles dont la chimie nous offre les exemples, le caractère des parties constitutives disparaît entièrement pour faire place à de nouvelles propriétés.
C'est par des expériences directes qu'on a fait voir que, chez les animaux les plus parfaits, le mouvement et la vie sont imprimés à toutes les parties du corps par les nerfs, ou plutôt par le système nerveux : rien ne paraît plus complètement démontré dans la physique des corps vivants (i). C'est donc aussi de la manière dont le système nerveux exerce son action, et dont cette action est éprouvée ou ressentie par les organes , qu'il faut déduire les différences observées dans les fonctions, ou dans les facultés qui ne sont, à leur tour, que les fonctions elles-mêmes, ou leurs résultats généraux.
Pour se faire une idée complète de l'action du système nerveux, il est nécessaire de le considérer sous deux points de vue un peu différents :
(i) Ce qui n'empèchc pas que la vie ne s'exerce dans les parties dépourvues de nerfs, et même que ces parties ne manifestent, dans certaines circonstances, une assez vive sensibilité.
INFLUENCE DES TEMP]i;RAMENTS
je veux dire, 1° comme agissant par son énergie propre sur tous les organes qu'il anime; 2° comme recevant par ses extrémités sentantes les impressions en vertu desquelles il réagit ensuite sur les organes moteurs pour leur faire produire les mouvements et exécuter les fonctions.
Nous avons indiqué, dans un des précédents Mémoires, les principales observations qui démontrent la première manière d'agir des centres nerveux : l'évidence de cette action résulte d'ailleurs du fait même de la vie, ou de la sensibilité physique, dont ces centres sont la source. C'est eii effet delà qu'elle découle, et vase distribuer dans toutes les parties dès le moment même de la formation du fœtus ; et vraisemblablement c'est encore son énergie qui organise graduellement les matériaux inertes dont il est formé, en leur faisant ressentir l'impulsion vitale. Quant à la faculté qu'a le système nerveux, de recevoir les impressions par ses extrémités sentantes, et de déterminer les mouvements qui s'y rapportent, c'est encore un fait incontestable, et d'ailleurs si facile à saisir dans l'observation journalière , qu'il porte en lui-même sa preuve , et n'a besoin proprement que d'être énoncé.
Il est possible que les circonstances particulières qui président à la formation de chaque individu de la même espèce déterminent irrévocablement le degré d'énergie et le caractère de. sa sensibilité : par exemple, il est possible qu'il y ait d'homme
à homme des différences primordiales dans ce qu'on peut appeler le principe sensitif lui-même ; il est du moins très-sûr que ces différences ont lieu d'espèce à espèce. Mais, comme nous ne savons point de quelle combinaison dépend le phénomène de la sensibilité , tout ce que nous pouvons est de rechercher la cause de ses modifications dans celles des parties où celte faculté s'exerce , sans qu'une saine logique puisse jamais nous permettre de personnifier réellement la sensibilité elle-même en lui prêtant des qualités antérieures à l'existence de ces parties , ou indépendantes des circonstances de leur organisation.
§ II
Quoique le système nerveux ait une organisation très - particulière , il partage cependant, à beaucoup d'égards , les conditions générales des autres parties vivantes. Le tissu cellulaire qui forme ses enveloppes extérieures, qui se glisse entre les divisions de ses stries médullaires, est tantôt plus spongieux, plus lâche, plus noyé de sucs; tantôt il est plus dense, plus ferme, plus sec. D'ailleurs la moelle elle-même reçoit une quantité considérable de vaisseaux qui lui portent son aUment; et de la manière dont elle s'en empare , dont ses fonctions s'exécutent , dont les résorptions s'opèrent dans son sein, il résulte de grandes différences dans la proportion, et par
conséquent aussi dans la qualité des humeurs qui s'y préparent, ou qui s'y fixent.
Ces différences de proportion ont frappé dès long -temps les anatomistes les moins réfléchis : il ne faut que des yeux pour les reconnaître. Les différences de qualité ne se manifestent guère que dans un état extrême , c'est-à-dire , lorsquelles ont produit des altérations notables, comme dans les cas d'endurcissement squirrheux, d'altération de la couleur, ou d'érosion de la substance du cerveau. Mais nous savons que son état humide ou muqueux, sa mollesse, sa flaccidité, se lient* à des sensations lentes ou faibles; que sa ténacité, sa fermeté, sa sécheresse, se lient au contraire à des sensations vives, impétueuses ou durables. Nous savons, en outre, que les humeurs animales ont une tendance continuelle à s'exalter progressivement, à mesure qu'elles se rapprochent et se concentrent ; surtout lorsque cette concentration tient , comme elle le fait ici presque toujours, à l'augmentation de mouvement, ou d'action dans l'organe. Et de là nous tirons quelques conséquences qui jettent du jour sur la question. Car, quoiqu'on ait fait encore assez peu de progrès dans la connaissance des altérations que les diverses humeurs peuvent subir, et principalement dans celle des effets physiologiques qui en résultent , les observations les plus certaines nous ont appris qu'un surcroît d'action de la part des organes produit un surcroît d'énergie dans les sucs
r vivants ; et qu'à son tour l'extrême vitalité de ces sucs , ou l'excès des qualités qui leur sont propres, augmente la sensibilité des organes, toujours proportionnelle à l'activité de leurs stimulants naturels.
Jusqu'à présent , nous devons en convenir , l'application des idées chimiques à la physique animale n'a pas été fort heureuse. Cependant, sans le secours de la chimie , nous n'aurions , sans doute , jamais bien connu plusieurs substances qui se produisent dans les corps animés, ou qui se développent lors de leur décomposition ; et les dernières expériences des chimistes français semblent offrir de nouveaux points de vue et de nouvelles espérances à la médecine. Ce sont eux , en particulier, qui nous ont fait mieux connaître le phosphore , dont la découverte date du commencement du siècle (i), mais dont la doctrine de Lavoisier, touchant la combustion, a pu seule assigner la place parmi les corps non encore décomposés de la nature.
On sait que le phosphore se retire des matières animales. Il se retrouve aussi dans le règne minéral. Mais on pourrait mettre en doute s'il n'y est pas produit, comme les terres calcaires, par la décomposition des débris d'animaux ; on peut du moins regarder celui qui se retire directement de ces débris , comme une production immédiate
(i) C'est-à-dire, du siècle dix-huitième.
38o INFLUENCK DES TEMPÉRAMENTS '
de la vie sensitive, comme un résultat des changements que les solides et les fluides animaux sont susceptibles d'éprouver ; ou , si l'on veut , , comme une des substances simples qu'ils ont particulièrement la propriété de s'assimiler. Dans les., corps des animaux qui se décomposent , le phosphore paraît éprouver une combustion lente : sans produire de flamme véritable, sans être, du moins pour l'ordinaire , capable de faire entrer en ignition les corps combustibles qui l'avoisinent, . il devient lumineux, et répand dans les ténèbres, de vives clartés qui, plus d'une fois, ont pu don-ner beaucoup de consistance à ces visions qu'on i redoute et qu'on cherche tout ensemble près des i tombeaux. Les parties qui semblent être le réser- • voir spécial du phosphore sont le cerveau et ses . appendices, ou plutôt le système nerveux tout: entier : car c'est à la décomposition commençante ■ de la pulpe cérébrale que sont dues ces lumières ; phosphoriques qu'on observe si souvent la nuit: dans les amphithéâtres; et c'est principalement autour des cerveaux mis à nu , ou de leurs débris ; épars sur les tables de dissection , qu'elles se font remarquer. Or, un assez grand nombre d'observations me font présumer que la quantité de phosphore qui se développe après la mort est proportionnelle à l'activité du système nerveux pendant la vie (i). Il m'a paru que les cerveaux des per-
(i) La vivacité de la lumière (ine répamlcnt les animaux
sonnes mortes de maladies caractérisées par l'excès de cette activité, répandaient une lumière plus vive et plus éclatante. Ceux des maniaques sont très -lumineux : ceux des hydropiques et des leuco-flegmatiques le sont beaucoup moins.
§ ni.
Depuis que les belles expériences de Franklin ont fixé l'attention des savants sur les phénomènes de l'électricité, on n'a pas eu de peine à s'apercevoir que les corps vivants ont la faculté de produire ces condensations du fluide électrique , par lesquelles son existence se manifeste. Les animaux à fourrures épaisses , particulièrement ceux qui se tiennent propres et qui se garantissent soigneusement de l'humidité, comme les chats et toutes les espèces analogues, sont fort électriques. La propriété des pointes aide, sans doute, à mieux expliquer le fait : mais les hommes, ceux même qui sont le moins velus, condensent une quantité considérable d'électricité ; et les procédés ordinaires , employés par les physiciens, peuvent la rendre sensi-
phosphoriques se rapporte à celle de leur énergie vitale, ou au degré de leur excitation. Cette lumière est, par exemple, plus brillante dans le temps de leurs amours : il paraît même qu'elle est destinée, dans plusieurs espèces, à sei'vir de guide et de fanal au mâle quand il cherche sa femelle; elle est alors à la lettre le flambeau de l'amour.
ble. C'est un résultat direct et naturel des fonctions vitales : seulement l'exercice et les frictions artifi-cielles augmentent beaucoup cette quantité d'élec-- ^ Iricité, que les corps vivants sont susceptibles d'ac-cumuler et de retenir à la manière des substances > idioélectriques. Ces moyens la rendent quelquefois \ si considérable, que le rétablissement de l'équi-libre se fait avec de vives étincelles et des crépita- • lions dont certaines personnes sont effrayées. II! paraît même que l'organe nerveux est une espèce • de condensateur , ou plutôt un véritable réservoir • d'électricité, comme de phosphore : mais il diffère certainement des autres substances idioélectriques en ce qu'il est en même temps un excellent conducteur de l'électricité extérieure; tandis que ces. substances interceptent, à la vérité, le cours du fluide , le reçoivent et l'accumulent par frottement, mais ne le transmettent pas quand il est accumulé sur d'autres corps qui leur sont contigus. Peut-être, au reste, le système nerveux n'est-il si bon conducteur que par ses enveloppes cellulaires externes , et non par sa pulpe cérébrale interne, à laquelle seule sont attachées toutes les facultés qui le caractérisent partiruHèremciit.
Ces condensations d'électricité , qui se produisent pendant la vie dans le système nerveux , paraissent ne pas se détruire tout à coup au moment même de la mort. Nous sommes fondés à croire qu'elles subsistent quelque temps encore après : et '
peut-être l'équilibre n'est-il entièrement rétabli que lorsque la pulpe cérébrale a subi un certain degré de décomposition. Peut-être aussi trouvera-t-on que ce changement s'opère par cette combustion lente du phosphore dont il a été question ci-dessus ; ce qui nous indiquerait peut-être encore des rapports entre le fluide électrique et le phosphore , et pourrait jeter plus de lumière sur la nature de ces deux êtres singuliers.
Quoi qu'il en soit, la quantité de fluide électrique que les corps vivants accumulent par le simple effet des fonctions , ou par celui de l'exercice et du frottement , n'est pas , à beaucoup près , la même chez les divers individus; la différence est même très-grande , à cet égard , de l'un à l'autre : et l'on observe que les circonstances propres à condenser une quantité plus considérable d'électricité sont celles qui déterminent ou qui annoncent une plus grande activité du système nerveux, c'est-à-dire, celles-là précisément dont nous a semblé dépendre la production d'une quantité plus considérable de phosphore.
Il paraît difficile de ne pas admettre que les phénomènes du galvanisme , et par conséquent ceux de l'irritabilité des parties musculaires, soit pendant la vie, soit après la mort, sont dus à la portion d'électricité retenue dans les nerfs , laquelle s'en dégage plus ou moins lentement , à raison de l'espèce, de l'âge et des dispositions organiques
384 INFLUENCE DES J EMPÉllAMENTS
particulières de l'animal (i). Suivant cette manière i de voir, les fibres charnues irritées opéreraient l successivement, par leurs contractions, le déga-gement de l'électricité condensée dans les nerfs» qui les animent; et ces contractions pourraient seî renouveler jusqu'au moment où le dégagemeiM serait entièrement terminé. Chaque irritation pro- duirait donc une secousse électrique; et lorsque' la partie aurait perdu la faculté de se contracterpar les irritations mécaniques ou chimiques, oni pourrait la lui rendre assez long -temps encore; en lui faisant subir des sections réitérées, attendu i qu'à chaque section le scalpel irait chercher ett provoquer les plus petits filets nerveux qui se per-dent dans les muscles (2).
L'expérience de Galvani porte à croire que le* système nerveux est une espèce de bouteille de ' Leyde; et que la différence du métal qui touche* le nerf et de celui qui touche le muscle, repré- • sente la différence de la surface interne et de ; la surface extérieure de la bouteille. C'est ici, ,
(1) Les piles galvaniques produisent sur les substances minérales des effets conformes à ceux des machines électriques • ordinaires : mais il ne s'ensuit pas que les fibres musculaires • ne fournissent point une portion d'électricité accumulée , lorsri'i qu'elles font partie du cercle ou de l'arc conducteur; et îl '■ reste toujours à expliquer pourquoi elles restent contractiles • quelque temps encore après la mort , et perdent peu à peu i cette propriété par la simple répétition des chocs.
(2) C'est ce qui arrive en effet.
par le moyen de métaux différents , qu'on fait communiquer les deux surfaces, et qu'on produit l'explosion électrique , ou la contraction musculaire qui en est l'effet. Dans cette même expérience , faite, dit-on, sans l'intermédiaire des métaux, et par l'application immédiate du nerf dénudé sur les fibres musculaires (i), on voit un corps électrique, mais d'un caractère particulier, qui se décharge sur son conducteur, ou dans son récipient propre : et peut-être le nerf conserve-t-il encore ici le caractère de bouteille de Leyde; l'une de ses extrémités , celle qui va se ramifier et se perdre dans le muscle, représentant la surface interne; l'autre, c'est-à-dire, celle qui est flottante, et qu'on met artificiellement en contact
(i) C'est ainsi que l'a faite Vacca-Berlinghieri ; c'est du moins ainsi que les journaux l'ont annoncée. Il paraît cependant que cet exposé n'est pas parfaitement exact ; ou du moins que dans les cas particuliers où l'expérience a l'éussi , l'effet pouvait être rapporté aux lois connues de l'irritabilité, ou du galvanisme lui-même, quand l'excitation est produite par les piles , ou par les métaux différents.
Au reste, toutes ces questions, de quelque manière qu'elles soient résolues, ne touchent point au fond de la doctrine que nous exposons dans ce moment. Je ne change donc rien au texte, quoique je n'ignore pas que les énoncés n'en paraîtront point peut-être entièrement conformes aux dernières expériences. Mais les questions relatives à l'électricité animale ne me semblent pas assez complètement éclaircies, pour me permettre d'adopter un avis définilif ;\ cet égard. (An VI.)
HT
avec les fibres , représentant la surface externe ( i ). l'-
Dans l'une et dans l'autre expérience , tous les faits observés sur le mort et sur le vivant parais- f sent établir sans difficulté la doctrine que nous n exposons ; et les plus savants physiciens donnent ï unanimement à ces phénomènes l'électricité pour i cause. Il ne faut cependant pas, quand on parle f de l'électricité animale , attacher à ce mot le même n sens qu'un faiseur d'expériences , opérant sur les' t machines inanimées, attache aux phénomènes dé- [ pendants de l'accumulation du fluide électrique universel. La vie fait subir à toutes les substances qu'elle combine des modifications remarquables ; et supposé, comme je suis porté à le penser, que la sensibilité n'existe point sans une accumulation de fluide électrique, ou du moins que cette ac- 1 cumulation soit le résultat immédiat et nécessaire \ des fonctions vitales, il faut toujours admettre que ce fluide ne se comporte pas dans les corps vivants, et dans leurs débris après la mort, comme dans les instruments de nos cabinets et de nos laboratoires , ni comme dans les nuages et dans les brouillards, où la température et l'humidité très-inégales des différentes couches de l'atmosphère le distribuent inégalement. En éprouvant l'action de la nature sensible, il entre, sans doute,
(i) Quoi qu'on en eût dit d'abord en France, cette cxpé- I ricnce réussit très-bien; et l'explication que j'en donne peut être regardée comme probable. (An XIII. )
dans des combinaisons qui changent son caractère primitif; et les phénomènes particuUers qui dépendent de cet état nouveau ne cessent entièrement que lorsque le fluide est tout rentré , jusqu'à la dernière molécule, dans le réservoir commun (i).
Si les faits du galvanisme, qui se rapprochent par plusieurs points de ceux de l'électricité purement physique , s'en éloignent par quelques autres , nous ne devons donc pas pour cela rejeter précipitamment l'identité de la cause qui les dé-
* (i) ïl y il plus de deux ans que j'ai hasardé ces conjectures sur le phénomène appelé galvanisme. Plnsieurs savants ont aussi cherché à prouver l'identité de sa cause avec le fluide électrique. Les dernières expériences faites par les commissaires de l'Institut, et surtout celles de M. Humbolt, paraissent ébranler fortement cette doctrine. J'attends un ensemble de faits plus concluants pour fixer mon opinion; jusque là j'ai cru devoir ne rien changer à ce que j'avais écrit sur cet objet. Au reste, le lecteur verra bien, à la réserve avec laquelle je m'exprime, et, j'ose le dire, à la manière générale dont je procède dans mes conclusions des faits particuliers aux principes, que je suis toujours prêt à revenir sur mes pas, si l'expérience et l'observation prononcent contre mes premiers aperçus. (An VI.)
Les expériences de l'illustre et savant Volta paraissent ne plus laisser aucun doute sur l'identité du fluide galvanltjMo , ou de la cause excitante à laquelle on a donné ce nom, et de l'électricité. Celles qui ont été faites dernièrement en Angleterre ont donné le même résultat. Malgré cela, je laisse encore ici, et dans le texte et dans la note ci -dessus, ce que j'avais écrit en l'an iv et en l'an vi, jusqu'à ce que les physiciens .soient entièrement d'accord. ( An X. )
termine. Les considérations précédentes peuvent! rendre raison de cette apparente irrégularité. EtI quand nous ferons attention à la différence sinrgulière des produits chimiques fournis par lesi matières qui ont eu vie, et de ceux qui se retirentt des minéraux, ou même des végétaux, nous ne serons plus étonnés que l'électricité, devenue^ partie constituante des premières, ne se manifeste point parles mêmes signes que celle qui se trouve' accumulée dans les autres corps par l'action de différentes causes, et que ce fluide, ainsi décom-posé , présente une suite de phénomènes qui pa missent, à quelques égards, tout-à-fait nouveaux. .
§ IV. 4
Je ne suis point encore en état, je l'avoue, de? tirer de conclusions directes des faits que je viens i d'indiquer; je suis surtout bien éloigné de vou-i!' loir rien établir de dogmatique d'après les sim- pies conjectures qu'ils me suggèrent, quelque vrai- ■ semblables qu'elles puissent paraître d'ailleurs. . Mais, par l'exemple de la production du phosphore, . et des différences que peut y apporter l'état par- • tlouHer du système nerveux, ou le degré d'éner- gie de ses fonctions, j'ai vo.ulu faire voir, combien i il serait utile, combien même il est maintenant! nécessaire d'étudier la combinaison des corps ani- • més sous .un point de vue moins général et plus • relatif aux dispositions organiques de chaque es-
|)ece et de chaque individu. C'est de cette manière que les expériences chimiques, dont l'objet spécial est de déterminer les principes constitu- [ifs de diverses parties animales, pourront jeter 1 me grande lumière sur l'économie vivante ; qu'elles fourniront des vues directement applicables à la médecine , à l'hygiène , à l'éducation physique de l'homme, et lèveront peut-être encore quelquesuns des voiles qui couvrent le mystère de la sensibilité. Il ne suffit pas, en effet, d'avoir spécifié les caractères distinctifs des matières animalisées < u général, ni même d'avoir décomposé et résous dans leurs parties constitutives différents organes , ou différents systèmes d'organes en particuher (i) : je voudrais que ces génies heureux , à qui nous devons déjà de si belles tentatives, fissent entrer les circonstances physiologiques (2) et médicales, (jui se rapportent à l'individu dont ils font le sujet de leurs expériences , comme élément essentiel des problèmes à résoudre. Je voudrais, s'il m'est permis de peser sur l'objet dont il vient d'être
(1) .Te ne citerai ici que mes respectables confrères Bcrtliollet et Déyeux, à qui la science doit tant de belles découvertes et de précieux travaux; mais je n'oublie pas que plusieurs autres (comme, par exemple, le citoyen Dupuytren ) mériteraient d'être mentionnés honorablement, si je traitais ce sujet avec quelque détail.
(2) M. Humbolt a commencé quelques expériences dans cet esprit, relativement au galvanisme; mais il ne considère que
3gO IJVFLUENCE DliS Tl-MPÉK AMENTS
question , que tout ce qui peut concerner cette singulière production du phosphore, la combinaison de l'azote , l'absorption et l'assimilation de l'oxigène dans les corps qui vivent et sentent , fût examiné suivant les nouvelles méthodes d'analyse, soit en comparant espèce à espèce, et partie à par*! tie; soit en rapprochant l'individu de l'individu j| chez les deux sexes, à toutes les époques de la ^ vie, et dans tous les états qui constituent des différences majeures et constantes. Il est plus que vraisemblable qu'à ces différences dans la constitution primitive , ou dans les dispositions accidentelles des corps vivants, on verrait correspondre certaines variétés sensibles dans l'intime combinaison des solides et des humeurs : quand les matériaux se trouveraient toujours exactement les mêmes , le genre , ou le degré de leur combinaison , différerait sans doute considérablement : en un mot , il est vraisemblable que ce ne seraient plus les mêmes êtres; et l'on sent combien l'étude de l'homme gagnerait à ces éclaircissements.
les différences d'excitabilité des parties, et non point celles qu' peuvent avoir lieu dans la combinaison elle-même des éléments dont ces parties sont composées. (An VI.)
Plusieurs des résultats de M. Humbolt sont formellement combattus par des expériences postérieui'es j et les faits con- 1 stants qui se ttouvent consignés dans son livre ont été ramenés aux lois communes de l'électricité animale. (An X.)
Mais, revenant au second point de vue sous lequel l'action de l'organe nerveux doit être considérée (c'est-à-dire, à la faculté de recevoir des impressions par ses extrémités sentantes), nous trouverons que les circonstances purement anatomiques qui peuvent modifier cette faculté sont parfaitement analogues à celles qu'on observe dans la structure de l'organe lui-même. En effet, ses extrémités sont tantôt plongées dans les sucs cellulaires ou graisseux; tantôt leur pulpe épanouie et mise presque à nu s'offre, en quelque sorte, sans intermédiaire , aux impressions : tantôt ces extrémités sont molles et comme flottantes; tantôt elles sont sèches et tendues (i). Or, l'observation nous apprend, d'une part, que l'action des corps extérieurs et des stimulants internes est singulièrement engourdie par la surabondance de la graisse et des mucosités ; que , d'autre part , au contraire, les papilles nerveuses sont d'autant plus sensibles que ces stimulants et ces corps agissent plus immédiatement sur elles. C'est encore un fait ^général, constaté par l'observation, que la sensiî bilité des parties est en raison directe de la tension des membranes. Tout ce qui peut resserrer et des-
(i) Ou du moins elles s'épanouisseut à la surface de parties solides qui ont elles-mêmes ces qualités.
3cyi INFLUENCE 13ES TEMPÉKAMENTS '
sécher une partie sans durcir trop considérable-ment ses enveloppes, la rend plus sensible; tout> ce qui la relâche et la détend la rend en méme r temps aussi moins susceptible d'impressions (i). .
Pour suivre l'ordre le plus naturel des matières, , il faudrait maintenant peut-être examiner l'étatv'i des organes du mouvement soumis à l'action du\ système nerveux, pour reconnaître ainsi ce qui,, dans leur structure, est capable de changer direc- • tement leur manière d'agir, et, par conséquent,, de modifier l'influence du sentiment ou des nerfs > qui le transmettent. Mais, comme nous trouverions encore ici les mêmes circonstances anato-. miques générales; comme d'ailleurs elles ne suf-^ fisent pas , à beaucoup près , pour rendre raison i de tous les phénomènes, nous allons passer à d'autres considérations, d'autant plus capables d'éclaircir notre sujet, même relativement aux points sur lesquels nous n'avons encore osé prendre aucun parti définitif, qu'elles se tirent de la contemplation de l'homme vivant, c'est-à-dire, de ce sujet lui-même, et qu'elles ne se fondent plus uniquement sur l'examen des humeurs et des parties mortes, où le scalpel et l'analyse chi-
(i) Quand le relâchement va jnsqu'à débiliter le système ou un de ses centres jiartiels, il le rend en même temps, il est vrai, plus sensible : mais c'est par un effet indirect ou secondaire; l'effet direct ou primitif est toujours d'émousser la sensibilité.
Tïiique lie retrouvent que des empreintes infidèles de la vie.
L'inconstance des rapports entre les parties, quant à leur grandeur , ou la différence de leur volume relatif, est un de ces faits anatomiques qui semblent devoir frapper au premier coup d'oeil : cependant il paraît n'avoir été bien observé que par les anatomistes modernes. On avait déjà soupçonné Tinfluence de ces variétés sur les divers mouvements vitaux , avant de les déterminer elles-mêmes avec quelque exactitude. Celles qui se rapportent aux âges sont peut-être les premières qu'on ait remarquées : mais nous devons convenir que leur liaison avec les phénomènes physiologiques ne peut s'expliquer encore d'une manière bien complète. Ces dernières variétés sont d'ailleurs étrangères à la question qui nous occupe maintenant ; nous n'en parlerons pas. Celles qu'on observe entre des individus de même âge n'ont été considérées avec le soin convenable que depuis qu'on s'occupe sérieusement de l'anatomie médicale ou pathologique; de cette anatoraie qui recherche dans les cadavres le siège et la cause des maladies ; et véritablement, l'étude de l'homme sain et celle de l'homme malade sont également indispensables pour bien comprendre l'influence de ces dernières variétés sur les habitudes du tempérament;
A raison du volume du corps, aussi-bien qu'à raison des différentes opérations vitales propres
IJNFLUENCE DJiS TEMPÉRAMENTS
à la nature de l'homme , nos organes doivent avoir certaines proportions déterminées : ils doivent être doués d'une certaine force; ils doivent exercer une certaine somme d'action. Sans cela , le système ne conserverait point son équilibre; et: les fonctions seraient souvent interverties, altérées, quelquefois même totalement suspendues.. Ce juste rapport entre le volume des organes et leur énergie respective constitue l'excellence de l'organisation; il produit le sentiment du plus' grand bien-être, maintient l'intégrité de la vie,; et garantit sa durée. Ce qui tient à la nature, dans cet heureux état d'exacte proportion , est sans doute un don précieux : ce qui dépend de nous (je veux dire, toutes les vues qui peuvent tendre à le produire artificiellement par des méthodes particulières de régime) doit être le but de nos observations les plus attentives, de nos expériences les plus assidues. Gardons-nous cependant, sur ce point comme sur tout autre , de croire qu'il y ait dans la nature des termes précis auxquels elle reste invariablement fixée : elle flotte , pour l'ordinaire , entre certaines limites qu'il lui est interdit de franchir; et le terme moyen, que suivant notre manière de voir nous considérons comme lui étant le plus convenable, ou le plus familier, est peut-être celui, dans le fait, auquel elle s'arrête le plus rarement.
Cette règle , qu'on peut dire générale , est spécialement applicable à l'objet particulier de la dis-
SUR LA FORMATION DES IDÉES. SqS
cussioli actuelle. Dans chaque homme , il y a des parties d'un volume proportionnel plus ou moins grand : chacun de nous a son organe fort et son organe faible ; certaines fonctions prédominent toujours sur les autres; enfin, les irrégularités de la vie, les erreurs du régime et des passions, augmentent encore ces écarts de la nature, en dirigeant presque toute la sensibilité vers certains points , en rendant ces points particuliers le centre de presque tous les mouvements.
Les variétés relatives au volume, qui sont ici proprement la circonstance matérielle , peuvent tenir à des causes très-différentes. Une partie est plus grande ou plus renflée, tantôt parce qu'elle est plus énergique ou plus active, et que, par conséquent, elle attire à elle une quantité plus considérable de sucs nourriciers; tantôt, au contraire, parce qu'elle est plus faible, que les extrémités de ses vaisseaux n'ont pas assez de ton pour résister à l'impulsion des humeurs , que ces humeurs s'y amassent en plus grande quantité, ou, pour parler le langage de l'école ancienne, qu'il s'y forme des fluxions. Car, en vertu des lois de l'équilibre, les fluides contenus dans des canaux dont les parois élastiques les pressent de toutes parts se portent vers les endroits où ils rencontrent le moins de résistance; et, à mesure que la résistance diminue dans un point du système, ses effets doivent devenir proportionnellement plus sensibles dans les autres: ce qui, par d'autres lois propres
INfLUENCE DES TEMPEK AMENTS
à l'économie vivante , augmente bientôt la cause même de cette direction particulière des liumeurs.
Dans ces deux cas bien distincts, le plus grand volume des parties a sans doute une influence trèsdifférente sur les habitudes du tempérament; mais Tinfluence est également marquée dans tous les deux.
§ VI
Ne nous arrêtons point aux petits détails; ils sont toujours trop incertains ou trop insignifiants: attachons-nous seulement aux traits principaux, aux circonstances dont la liaison avec les phénomènes est évidente , et dont les effets peuvent être reconnus et constatés (i).
Je prends d'abord pour ^exemple le poumon.
(1) Avant d'entrer dans le détail des circonstances d'organisation et des signes extérieui's qui sont le plus oi'dinairement liés avec les phénomènes propres à chaque tempérament, je crois devoir l'appeler ce que j'ai déjà dit dans le premier Mémoire; c'est que ces signes, et même ces circonstances, ne peuvent pas être regardés comme des indices toujours certains. Avec la physionomie et les formes organiques ou physiognoraoniques d'un tempérament, on peut avoir un tempérament tout contraire, et souvent le médecin a besoin d'un coup-d'œil très-exercé pour ne pas s'y laisser tromper complètement. Mais ces irrégularités elles-mêmes sont soumises à certaines règles que je n'expose point ici, parce qu'elles sont moins propres à éclaircir notre sujet qu'à diriger le praticien dans certains cas difficiles.
SUR LA. FORMATION DES IDliES. 897
Les médecins observateurs , et les artistes qui s'occupent à reproduire les formes de la nature , ont remarqué depuis long-temps de grandes variétés dans les dimensions de la poitrine : ils ont \ u que la structure générale du corps se ressent toujours, plus ou moins, de ces différences; que l'extrême de chaque différence constitue une difformité dans l'organisation, et un état maladif dans les fonctions. Mais nous ne parlons ici que de l'état sain.
La capacité plus grande de la poitrine est toujours, ou presque toujours, accompagnée du volume plus considérable du poumon ; il est même vraisemblable qu'elle en dépend pour l'ordinaire. Le volume du poumon paraît aussi déterminer communément celui du cœur, ou du moins l'énergie des fibres de celui-ci se proportionne au volume de celui-là, et tous les deux déterminent de concert les dispositions générales du système sanguin.
Tout le monde sait que la fonction propre du poumon est de respirer l'air atmosphérique, c'està-dire, d'attirer et de rejeter alternativement des portions de ce fluide dans lequel nous sommes toujours plongés. Mais la respiration n'est pas, comme l'avaient prétendu quelques physiologistes, un simple mouvement mécanique, destiné seulement à faire marcher les liqueurs dans les vaisseaux pulmonaires par cette pression alternative d'un fhiide qui s'applique à leur surface : ce n'est
pas uniquement un moyen direct de stimuler le cœur, et par lui les artères, pour mettre en jeu tout l'appareil hydraulique de la vie. Le poumon décompose l'air ; il détermine par là dans le sang plusieurs changements remarquables ; il transforme le chyle en sang : enfin, quoiqu'il y ait encore quelques doutes ou quelques obscurités touchant la production de la chaleur animale , et la ressemblance de ses phénomènes avec ceux de la combustion proprement dite, on peut admettre, sans erreur, que cette production dépend, en grande partie, de la respiration, puisque, dans les diverses espèces d'animaux et dans les divers individus de chaque espèce, elle paraît assez généralement proportionnelle à la capacité de la poitrine.
Ainsi donc, un poumon plus volumineux produit, toutes choses égales d'ailleurs, une sanguification plus active ou plus complète; il fournit inie plus grande quantité de chaleur animale ; il imprime un mouvement plus rapide au sang. Pour sentir l'évidence de ce dernier effet , il suffit de se rappeler l'observation faite ci-dessus , que le cœur, soit pour le volume, soit pour la force, est toujours en rapport avec le poumon. D'ailleurs, une chaleur plus considérable entraîne ou suppose une circulation plus rapide et plus forte. Souvent aussi, dans ce cas, tout le corps est couvert de poils épais : la poitrine en est surtout hérissée; ce
qui paraît concourir très -sensiblement à produire une plus grande chaleur (i).
Supposons maintenant que toutes les circonstances ci -dessus se trouvent réunies à des fibres médiocrement souples , à un tissu cellulaire médiocrement abreuvé de sucs; et je dis que cela doit arriver ordinairement (2) , parce qu'une plus grande énergie dans la circulation tient tous les vaisseaux libres , porte partout une quantité suffisante d'humeurs, et que cette même énergie, jointe à la chaleur vitale plus grande , empêche qu il ne s'y fasse des congestions lentes , et donne aux solides plus de vie et de ton : supposons donc cette réunion, si naturelle d'après les vues de la théorie , et si commune dans le fait, nous aurons un tempérament caractérisé par la vivacité et la facilité des fonctions. Nous verrons surtout que la chose doit être ainsi, en considérant l'état organique du système nerveux, qui est toujours, dans ce cas , analogue à l'état des autres parties : quelquefois même , par des raisons qui seront exposées
(1) L'abondance des poils semble, pour l'ordinaire, tenir à l'influence plus marquée des organes de la génération; mais l'activité de ces organes dépend singulièrement, à son tour, de l'état oiîi se trouvent ceux de la poitrine; et rien ne la réveille aussi efficacement qu'une chaleur plus considérable, qu'une circulation plus animée.
(a) Dans le casque j'exposerai ci-après, la souj)lessc, ou plutôt la mollesse, devient extrême.
4oO INFLUENCE DES TEMPÉRAMENTS
ci -après, ce système exerce alors une action, en quelque sorte, surabondante, qui peut contribuer à rendre les mêmes résultats encore plus complets.
En effet, qu'arriverait- il dans le cas physiologique que nous venons de caractériser dans notre supposition? Des extrémités nerveuses, épanouies au milieu d'un tissu cellulaire qui n'est ni dépourvu de sucs muqueux, ni surchargé d'humeurs inertes, et sur des membranes médiocrement tendues, doivent recevoir des impressions vives, rapides, faciles. Puisqu'elles sont faciles, elles doivent être variées; puisqu'elles sont rapides, elles doivent se succéder sans cesse ; enfin , puisqu'elles sont vives , elles doivent aussi s'effacer sans cesse mutuellement. Exécutés par des muscles souples , par des fibres dociles, et qu'en même temps imprègne une vitalité considérable , une vitalité partout égale et constante, les mouvements acquerront la même facilité, la même promptitude qui se manifeste dans les impressions. L'aisance des fonctions donnera un grand sentiment de bienêtre; les idées seront agréables et brillantes, les affections bienveillantes et douces. Mais les habitudes auront peu de fixité : il y aura quelque chose de léger et de mobile dans les affections de l'ame; l'esprit manquera de profondeur et de force; en un mot, ce sera le tempérament sanguin des anciens , avec toiis les caractères qu'ils lui prêtent dans leurs descriptions.
Mais comment peut -il donc se faire que cette
plus grande largeur de la poitrine, ou ce plus grand volume du poumon , que nous considérons ici comme la circonstance principale du tempérament sanguin, se retrouve pourtant encore chez les individus les plus inertes, chez ces hommes chargés de tissu cellulaire et de graisse, qu'on désigne par le nom générique de flegmatiques , ou pituiteux? Pour répondre à cette question , il faut quitter la poitrine, et passer aux viscères abdominaux.
Considérons d'abord le foie, ou plutôt le système entier de la veine-porte, c[ui sert de lien commun k tous les organes contenus dans la cavité du bas- ventre.
§ VII
Dans le fœtus , le foie est d'un volume proportionnel très - considérable ; et pendant toute la durée de l'enfance , il ne se rapproche qu'insensiblement de celui qu'il doit avoir à un âge plus avancé. Mais dans les premiers temps, quoique le foie filtre beaucoup de bile, cette bile est muqueuse, inerte, sans activité : conséquemment le viscère n'exerce que très-incomplètement encore la grande influence qu'il doit acquérir plus tard sur l'ensemble de l'économie animale; influence qui, du reste, comme je viens de l'indiquer, tient à ce que, étant le rendez-vous de tous les vaisseaux veineux qui rapportent le sang des 3. a6
4oa INFLUENCE DES TEMPERAMENTS
diverses parties flottantes du bas -ventre, il correspond avec elles par les sympathies les plus directes et les plus étendues, et leur fait toujours ressentir vivement, et partager jusqu'à un certain point, la manière dont s'exécutent ses fonctions.
Quand cette prédominance de volume du foie survit dans l'adulte aux révolutions de l'âge; quand ce viscère, après que la bile a pris toute son activité, continue à la fournir dans la même abondance proportionnelle, les phénomènes de la vie présentent de nouveaux caractères : il se prépare un genre particulier de tempérament.
Parmi les humeurs animales qui peuvent être facilement soumises à l'examen, la bile est certainement une des plus dignes d'attention. Formée d'un sang qui s'est dépouillé de plus en plus, dans son cours , de ses parties purement lymphatiques et muqueuses ( 1 ), elle est surchargée de matières huileuses et grasses : et cependant ce sang rapporte, si l'on peut s'exprimer ainsi , des impressions de vie multipliées de chacun des organes qu'il a parcourus. Aux yeux du chimiste, la bile est une substance inflammable, albumineuse, savonneuse, etc., d'un' genre particulier; aux yeux du physiologiste, c'est une humeur très -active, très -stimulante , agissant comme menstrue énergique sur les sucs alimentaires et sur les autres humeurs , imprimant aux
(i) Ou pliitùl , les parties ninquenscs sp sont transformées pn albumen.
SUR LA FORMATION DES IDÉES. llO?»
solides des mouvements plus vifs et plus forts, augmentant d'une manière directe leur ton naturel. Ses usages pour la nutrition sont extrêmement importants; ses effets, relativement aux habitudes générales , sont extrêmement étendus : il est même certain qu'elle agit directement sur le système nerveux, et, par lui, sur les causes immédiates de la sensibilité.
Ordinairement, les effets stimulants de la bile coïncident avec ceux de l'humeur séminale. Ces deux produits d'organes et de fonctions si différents acquièrent toute leur énergie à peu près aux mêmes époques, et le plus souvent ils ont des degrés correspondants d'exaltation.
Nous avons parlé ailleurs de l'influence de l'humeur séminale, ou de celle des organes de la génération qui préparent cette humeur : il suffit ici de rappeler que tout le système des idées et des affections éprouve tout à coup une commotion singulière au moment où ces organes entrent décidément en action , et que la production des poils, la fermeté des ligaments articulaires, quelques circonstances de l'ossification elle-même, paraissent dépendre de cette même cause d'une manière particulière et directe.
Reprenons ici nos suppositions. Je choisis pour exemple un individu chez qui le foie produit une plus grande quantité de bile, ou une bile plus active que dans l'état ordinaire. Il est très -vraisemblable, il est presque certain que l'inspection
4o4 INFLUENCE DES TEMPÉRAMENTS
anatomiqiie nous fera découvrir chez lui un foie plus volumineux, soit que cet organe se trouve tel dès l'origine, soit qu'une plus grande énergie, une plus grande somme d'action l'ait fait croître au-delà des proportions communes.
Mais nous venons de dire que l'énergie de la liqueur séminale est presque toujours en rapport avec celle de la bile, ou que l'influence du foie et celle des organes de la génération se correspondent et s'exercent de concert.
Admettons que les choses se passent effectivement ainsi dans le cas supposé : admettons, de plus , qu'il y ait un certain état général de tension et de roideur dans tout le système, dans tous les points où s'épanouissent les extrémités sensibles, dans toutes les fibres musculaires.
Si nous recherchons ce que doivent produire ces diverses circonstances physiologiques réunies, il est facile de voir que les sensations auront quelque chose de violent , les mouvements quelque chose de brusque et d'impétueux.
Supposons encore , pour compléter les données , que la poitrine ait une capacité , et le poumon, aussi-bien que le cœur, un volume considérable : alors, à des sensations exaltées, à des déterminations véhémentes, se joindront une grande énergie dans les mouvements circulatoires et beaucoup de chaleur vitale.
Or, presque toutes ces mêmes circonstances réagissent les unes sur les autres, et se prêtent
SUR LA FORMASrON DKS IDlîES. ^oS
une force nouvelle. L'activité des organes de la génération augmente celle du foie ou de la bile; l'activité de la bile accroît celle de tous les mouvements, et en particulier de la circulation; la production plus considérable de la chaleur se rapporte à une circulation plus forte ou plus accélérée; l'état de la respiration tient à celui de la circulation : enfin , chacune des fonctions ci-dessus agit sur le système nerveux , qui réagit , à son tour, sur toutes à la fois.
Puisque les membranes sont sèches et tendues, et que l'activité des liqueurs bilieuses et séminales augmente la sensibilité des extrémités nerveuses, les sensations, je le répète, seront donc extrêmement vives. Leur transmission de la circonférence au centre, la réaction du système nerveux, la détermination et l'exécution des mouvements rencontreront partout des résistances dans la roideur des parties ; mais toutes les résistances seront énergiquement vaincues par cette force plus grande de la circulation dont nous venons de parler. Ainsi, les impressions seront aussi rapides , aussi changeantes que dans le tempérament sanguin. Comme chacune aura un degré plus considérable de force, elle deviendra momentanément plus dominante encore. De là résultent des idées et des affections plus absolues, plus exclusives, et en même temps aussi plus inconstantes.
Cependant les résistances qui se font sentir dans toutes les fonctions, le caractère âçre et ardent
4o6 INFLUENCIi DUS TEMPÉRAMENTS
que les dispositions ou la quantité de la bile impriment à la chaleur du corps, l'extrême sensibilité de toutes les parties du système, donnent à l'individu un sentiment presque habituel d'inquiétude. Le bien-être facile du sanguin lui est entièrement inconnu. Ce n'est que dans les grands mouvements, dans les occasions qui emploient et captivent toutes ses forces, dans les actions qui lui en donnent la conscience pleine et entière, qu'il jouit agréablement et facilement de l'existence : il n'a, pour ainsi dire, de repos que dans l'excessive activité. Or, encore une fois, les causes de cette activité s'entretiennent et se renouvellent sans cesse par l'énergie directe du système nerveux, et par celles des organes de la génération, dont l'action est si puissante sur ce système, considéré dans son ensemble, et sur les autres organes principaux pris séparément.
Nous venons donc de peindre, trait pour trait, le tempérament bilieux des anciens. Parvenus au même résultat par des routes différentes, cette conformité devient pour nous une nouvelle preuve de leur génie observateur : elle garantit l'exactitude de nos communes observations.
Je n'ajoute ici qu'une remarque. Dans ce tempérament, les vaisseaux artériels et veineux ont un plus grand calibre, et la quantité du sang paraît beaucoup plus considérable que dans le sanguin proprement dit. C'est Staahl qui , le premier, a fait cette remarque ; mais il n'en a pas donné la
raison. Dans notre manière de voir, cette circonstance s'explique très -naturellement, ainsi que la plus grande chaleur propre au bilieux : l'une et l'autre, en effet, semblent bien véritablement dues à l'influence prédominante du poumon et du cœur, combinée avec celle du foie. Mais Staalh n'avait pas encore des idées bien nettes touchant l'action du poumon dans la sanguification ; il ne soupçonnait même pas les rapports de la respiration avec la production delà chaleur animale. Au reste, il est assez étomiant que les anciens , qui regardaient le foie comme le centre et le rendez-vous de tout le système sanguin, n'aient pas rapporté leur tempérament bilieux à cette hypothèse, plutôt qu'à la considération des qualités, ou de la quantité de la bile. Mais ces fidèles contemplateurs de la nature s'en sont tenus à l'énonciation de faits physiologiques et médicaux : ils ont eu grandement raison.
§ VIII
Nous sommes maintenant en état de faire connaître dans son principe le tempérament inerte , désigné sous le nom de pituiteux , ou flegmatique; tempérament dans lequel, malgré la capacité plus grande de la poitrine et le volume du poumon (i) ,
(j) Dans ce terapéramenl, le poumon est souvent engorge pt comprimé ])ar une graisse surabondanlc : il a donc en effet
4o8 INFLUENCE DES TEMPÉRAMENTS
la production de la chaleur et la force de la circulation sont peu considérables.
Il suffira d'observer que chez certains individus , 1° les fibres sont originairement plus molles; 2° que, chez ces mêmes individus , les organes de la génération et le foie manquent souvent d'énergie : deux dispositions organiques générales qui résultent très -certainement d'un concours de circonstances particulières, relatives aux éléments dont les différentes parties sont composées, ou à l'état de la sensibilité qui les anime.
Nous pourrions établir aussi que , dans ce cas , le système nerveux n'a reçu lui-même originairement qu'une somme plus faible d'activité; c'est-à-dire, que les sources de la vie y sont réellement moins abondantes. Mais comme cette dernière considération, quoique infiniment probable, ne peut être appuyée sur des observations ou sur des expériences directes, nous croyons devoir la laisser de côté ; ce qui , du reste , ne change rien aux résultats.
Le fœtus n'est, pour ainsi dire, qu'un mucus organisé. Dans Tenfant nouveau-né, les cartilages, et même plusieurs os, ne sont encore que des substances mucilagineuses , condensées et raffermies par la force croissante des fonctions. Jus-
moins do capacité-, comme orjjanc ilc la respiration, c'est-àdire, qu'il reçoit dans son sein, et surtout qu'il décompose line moindre quantité d'air.
SUR LA FORMATION DES IDEES. l\0^
qu'à l'âge de puberté, l'enfant est sujet aux dégénérations glaireuses ; ses intestins en sont farcis, ses vaisseaux lymphatiques et ses glandes en sont baignés , embarrassés ; enfin , chez lui , le tissu cellulaire est plus lâche et plus abreuvé de sucs. Pendant toute cette première époque , l'état contraire est toujours, en quelque sorte, un état de maladie; il suppose dans les humeurs une exaltation contre nature , ou certains développements précoces de la sensibilité. Mais les dispositions propres à l'enfant changent du moment où l'action du sytème génital se fait sentir; elles s'effacent par dégrès à mesure que la bile s'exalte; elles disparaissent enfin d'autant plus entièrement que cette humeur acquiert une plus grande activité.
Si donc l'humeur séminale et la bile sont filtrées en quantité plus faible, ou ne se trouvent pas douées de toute l'énergie convenable , la puberté, la jeunesse et les premières années de l'âge mûr n'amèneront pas les changements dont nous venons de parler. Nous savons , par des observations très-sûres , que la présence de ces deux humeurs, non -seulement aiguise la sensibilité, donne plus de ton aux fibres, mais, en outre, qu'elle favorise la production de la chaleur , soit directement et par elle-même, soit indirectement, en stimulant toutes les fonctions, notamment la circulation des différents fluides vitaux. Ainsi, dans le cas donné, la circulation sera plus lente, et la chaleur plus faible. Il s'ensuit que les résorptions se feront mal,
4lO IJVFLUEWCIi DES TEMPÉRAMENTS
et par conséquent les sucs muqueux s'accumuleront ; que les coctions assimilatoires seront incomplètes , et par conséquent l'abondance des sucs muqueux ira toujours en croissant. Ces sucs, épan- | chés de toutes parts, gêneront et affaibliront de plus en plus les vaisseaux ; ils engorgeront les poumons; ils dégraderont immédiatement dans leur source la sanguification et la production de la chaleur.
Mais leurs effets ne s'arrêtent pas là. Bientôt ils émoussent la sensibilité des extrémités nerveuses; ils assoupissent le système cérébral luimême : enfin, les fibres charnues que ces mucosités inondent, et qui ne se trouvent sollicitées que par de faibles excitations , perdent graduellement leur ton naturel , et la force totale des muscles s'énerve et s'engourdit.
Que chez les sujets flegmatiques, ou pituiteux, - le foie et les organes de la génération aient moins d'activité, c'est un fait constant que l'observation démontre. On ne remarque point ici l'appétit vif et les digestions rapides propres au bilieux. Les résultats de digestions incomplètes s'y rapprochent beaucoup de ce qu'on observe dans les enfants. Elles produisent, comme dans ces derniers, des mucosités intestinales très-abondantes, des déjections d'une couleur moins foncée. On remarque aussi que les pituiteux n'éprouvent qu'à des degrés plus faibles les changements occasionés dans la physionomie et dans le son de la voix
par l'action de l'humeur séminale; ils sont moins velus , et la couleur de leurs poils est moins foncée ; leurs différentes humeurs ont une odeur moins forte : enfin, ce qui est plus frappant et plus direct , ils sont moins ardents pour les plaisirs de l'amour.
D'après tout ce qui vient d'être dit, l'état des sensations, l'ordre des mouvements, le caractère des habitudes , seront ici très-faciles à prévoir.
Les sensations ont peu de vivacité : de là résultent des mouvements faibles et lents ; de là résulte encore une tendance générale de toutes les habitudes vers le repos. Comme les foncticeis vitales n'éprouvent pas de grandes résistances à cause de la souplesse et de la flexibilité des parties, le flegmatique ne connaît point cette inquiétude particulière au biUeux; son état habituel est un bien-être doux et tranquille. Comme les organes n'éprouvent chez lui que de faibles irritations, et comme les impressions reçues par les extrémités nerveuses se propagent avec lenteur, il n'a ni la vivacité, ni la gaieté brillante, ni le caractère changeant du sanguin. Les fonctions et tous les mouvements quelconques se font, pour lui, d'une manière traînante : sa vie a quelque chose de médiocre et de borné. En im mot, le pituiteux sent, pense, agit lentement et peu.
§ IX
Les caractères distinctifs du bilieux sont extrêmement prononcés : cette empreinte est même la plus forte qui s'observe dans la nature humaine vivante. Cependant quelques changements assez légers dans les conditions essentielles à ce tempérament vont produire un ordre de phénomènes tout nouveau. Au lieu de ces poumons et de ce foie volumineux qui lui sont propres , supposons une poitrine étroite et serrée , jointe à la constriction habituelle du système épigastrique ; et tout change de face. Les causes de résistance sont portées à peu près à leur dernier terme ; cependant les moyens de les vaincre n'existent pas. La roideur originelle des solides est très -grande; et la langueur de la circulation fait que cette roideur s'accroît de plus en plus. Les extrémités nerveuses sont douées d'une sensibilité vive, les muscles sont très - vigoureux , la vie s'exerce avec une énergie constante ; mais elle s'exerce avec embarras, avec une sorte d'hésitation. Une chaleur active et pénétrante n'épanouit pas ces extrémités, d'ailleurs si sensibles; elle n'assouplit pas ces fibres desséchées; elle ne donne point au cerveau ce mouvement et cette conscience de force, dont l'effet moral semble lui-même si nécessaire pour venir à bout de tant d'obstacles.
Je ne chercherai pas à déterminer si la gêne
avec laquelle se filtre la bile , si la stagnation du sang clans les rameaux de la veine -porte, si ses congestions dans le tissu spongieux de la rate , dépendent uniquement ici du resserrement de la région épigastrique, et par conséquent de celui du foie, organe important situé dans cette région; ou si l'état particulier de la sensibilité dans tous les viscères abdominaux influe en même temps sur la production de tous ces phénomènes. Dans l'économie animale , les faits qui paraissent pouvoir se rapporter à des causés très -simples appartiennent souvent à des causes très-compliquées. Au reste , ceux que j'expose sont palpables et certains : cela nous suffit. L'embarras de la circulation dans tout le système de la veine-porte, accru par les spasmes diaphragmatiques et hypocondriaques, rend suffisamment raison <ies lenteurs qu'éprouve la circulation générale, de la difficulté de tous les mouvements , du sentiment de gêne et de malaise qui les accompagne , de ce défaut de confiance dans les forces (qui sont pourtant alors très-considérales ) ; enfin, des singularités dans la nature même des sensations , qui caractérisent le tempérament mélancolique. C'est en effet ce tempérament que nous venons d'observer et de peindre encore trait pour trait.
Mais nous devons noter une autre circonstance, sans la connaissance de laquelle il serait peut-être assez difficile de concevoir la grande énergie et l'activité constante du cerveau chez le mélanco-
4l4 INFLUENCE DES ÏEMPliRAMEjyTS
lique; je veux parler de l'influence particulière des organes de la génératiou.
Chez le bilieux, toutes les impulsions sont promptes, toutes les déterminations directes. Chez le mélancolique, des mouvements gênés produisent des déterminations pleines d'hésitation et de reserve : les sentiments sont réfléchis , les volontés ne semblent aller à leur but que par des détours. Ainsi , les appétits , ou les désirs du mélancolique , prendront plutôt le caractère de la passion que celui du besoin; souvent même le but véritable semblera totalement perdu de vue : l'impulsion sera donnée avec force pour un objet ; elle se dirigera vers un objet tout différent. C'est ainsi, par exemple , que l'amour, qui est toujours une affaire sérieuse pour le mélancolique, peut prendre chez lui mille formes diverses qui le dénaturent, et devenir entièrement méconnaissable pour des yeux qui ne sont pas familiarisés à le suivre dans ses métamorphoses. Cependant le regard observateur sait le reconnaître partout : il le reconnaît dans l'austérité d'une morale excessive , dans les extases de la superstition , dans ces maladies extraordinaires qui jadis constituaient certains individus de l'un et de l'autre sexe prophètes, augures, ou pythonisses, et qui n'ont pas encore entièrement cessé d'attirer autour de leurs tréteaux le peuple ignorant de toutes les classes : il le retrouve dans les idées et les penchants qui paraissent le plus étrangers à ses impulsions pri-
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mitives; il le signale jusque dans les privations superstitieuses ou sentimentales qu'il s'impose lui-même. Chez le mélancolique , c'est l'humeur séminale elle seule qui communique une ame nouvelle aux impressions, aux déterminations, aux mouvements : c'est elle qui crée, dans le sein de l'organe cérébral , ces forces étonnantes , trop souvent employées à poursuivre des fantômes, à systématiser des visions.
Jusqu'ici, ne dirait-on point que nous n'avons fait que suivre, pas à pas, la doctrine des médecins grecs, la raccorder avec les faits anatomiques, l'exposer sous un nouveau point de vue (i)? Et véritablement, plus on observe avec attention la nature vivante, et plus on voit qu'ils l'avaient bien observée eux-mêmes; quoique d'ailleurs, relativement à l'objet particulier qui nous occupe maintenant, nous ne puissions admettre ni leurs explications, ni par conséquent les dénominations dont elles les ont portés à se servir.
(i) Les anciens établissent que la prédominance du sang ou de la bile, ou de la pituite, ou de l'atrabile, constitue chacun des quatre tempéraments. Or, i" dans le bilieux, les vaisseaux sont d'un plus gros calibre; ils sont plus distendus que dans le sanguin. 2° Il est fort douteux que l'influence de la bile soit la principale circonstance qui constitue et caractérise le bilieux. 3° L'on peut croire que la surabondance des mucosités dans le pituiteux n'est que l'effet de l'action plus débile des solides ; que par conséquent elle est un des principaux symptômes de ce tempérament, mais sans constituer son ca-
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Mais il nous reste à considérer quelques circonstances auxquelles n'avaient pu penser les anciens, et dont la détermination est pourtant nécessaire au complément de l'esquisse que nous essayons de tracer.
L'étude plus attentive de l'économie animale a fait reconnaître que les forces vivantes , quoique toutes émanées d'un principe unique, subissent, en produisant les fonctions particulières , des modifications qui les différencient et les distin- £[uent. La distinction devient surtout évidente quand on remarque que ces forces peuvent être dans des rapports fort différents entre elles. On a vu que la faculté de mouvement n'est pas toujours en raison directe de la sensibilité. Une partie, ou même le corps tout entier, peut être médiocre-
ractère primitif ; et que c'est dans le défaut de ton des fibres , et dans le défaut d'énergie du système sensitif lui-même , qu'il faut chercher la condition, dont l'état apparent des organes et le cai'actère des fonctions, ou de leurs produits, ne sont que les conséquences. 4° L'on observe quelquefois certaines dégénérations de la bile qui lui donnent une couleur trèsfoncée et des qualités corrosives; l'on observe plus souvent encore des vomissements et des déjections de matières noires, ou noirâtres, qui ne sont que du sang dégénéré; mais l'atrabile, telle que les anciens la décrivent, c'est-à-diro, formant une humour naturelle du corps, n'existe véritablement pas.
ment, OU même très-peu sensible, et cependant capable de se mouvoir avec vigueur ; ou peu capable de se mouvoir, quoique fort sensible. De là cette distinction , si connue , des forces sensitives et des forces motrices, ou plutôt de l'énergie sensitive du système nerveux, et de la manière dont elle s'exerce dans les organes du mouvement.
'Sans entrer dans l'examen des conclusions qu'on a tirées de ce fait général, et mettant surtout de côté les preuves qui le constatent, nous l'énonçons lui-même en d'autres termes , et nous en formons les propositions suivantes.
Il y a des sujets chez lesquels le système cérébral et nerveux prédomine sur le système musculaire.
Il en est d'autres chez lesquels, au contraire, ce sont les organes du mouvement qui prédominent sur ceux de la sensibilité.
La prédominance du système nerveux peut se rencontrer avec des muscles forts , ou des muscles faibles.
Avec des muscles forts , elle produit des sensations vives et durables ; avec des muscles faibles elle produit des sensations vives, mais superficielles, et communique aux différentes fonctions une excessive mobilité.
Quand le système musculaire prédomine, cela dépend tantôt de la force originelle des fibres, tantôt de l'influence extraordinaire qu'exerce sur lui le système nerveux.
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Ainsi donc, après avoir reconnu la prédominance alternative de certains organes particuliers les uns sur les autres, nous ne faisons qu'étendre cette observation; et nous sommes conduits, par les faits, à l'appliquer aux deux systèmes d'organes les plus généraux.
La prédominance du système nerveux paraît dépendre quelquefois de la plus grande quantité de pulpe cérébrale ; mais il est très - certain que souvent elle ne dépend pas de cette circonstance. Un cerveau plus volumineux, une moelle épinière plus renflée , des troncs de nerfs d'un plus gros calibre, se rencontrent en effet dans certains sujets , chez lesquels la vivacité des sensations est supérieure à la force des mouvements. Mais cet empire de la sensibilité est fréquemment caché dans les secrets de l'organisation cérébrale : il peut tenir à la nature , ou à la quantité des fluides qui s'y rendent ou qui s'y produisent; à des rapports encore ignorés de l'organe sensitif avec les autres parties du corps.
Quelle que soit, au reste, sa source, ou sa cause, cet état se manifeste par des signes évidents , par des effets certains. L'action musculaire est plus faible ; les fonctions qui demandent un grand concours de mouvements languissent. En même temps, on observe que les impressions se multiplient, que l'attention devient plus soutenue, que toutes les opérations qui dépendent directement du cerveau, ou qui supposent une vive
sympathie de quelque autre organe avec lui , acquièrent une énergie singulière. Cependant les fonctions particulièrement débilitées en altèrent d'autres , de proche en proche. La vie ne se balance plus d'une manière convenable dans les diverses parties ; elle ne s'y répand plus avec égalité ; elle se concentre dans quelques points plus sensibles : et lorsque ce défaut d'équilibre passe certaines limites, il entraîne à sa suite des maladies qui, non - seulement achèvent d'altérer les organes affaiblis , mais qui troublent et dénaturent la sensibilité elle-ménie.
Cet état se remarque particulièrement dans les individus qui montrent une aptitude précoce aux travaux de l'esprit, aux sciences et aux arts.
Nous avons dit que l'influence prédominante du cerveau peut s'exercer sur des fibres fortes , ou sur des fibres faibles. Dans le premier cas , il résulte de cette prédominance des déterminations profondes et persistantes ; dans le second , des déterminations légères et fugitives. Or, il est aisé de sentir combien cette seule différence doit en apporter dans la nature , ou dans le caractère des idées, des affections, ou des penchants. Là, je vois des élans durables, un enthousiasme habituel, des volontés passionnées : ici, des impulsions multipliées qui se succèdent sans relâche, et se détruisent mutuellement; des idées et des affections passagères qui se poussent et s'effacent, en quelque sorte, comme les rides d'une eau mobile.
Si maintenant nous voulons individualiser ces deux modifications de la nature humaine générale , nous verrons encore bien mieux qu'elles se présentent en effet sous la forme de deux êtres tout différents. Et si nous voulons les considérer sous le rapport de leur classification physiologique , nous trouverons que l'une appartient plus spécialement à la nature particulière de l'homme, l'autre à la nature particulière de la femme : non que la femme, par une roideur accidentelle des fibres , ne puisse quelquefois se rapprocher de rhomm,e , et ce dernier se rapprocher d'elle par sa faiblesse musculaire et sa mobilité; mais la sensibilité changeante de la matrice établit toujours entre les deux sexes une distinction dont on aperçoit encore la trace , même dans les cas qui semblent en offrir les signes le plus intimement confondus.
Nous avons dit également que la grande force musculaire , accompagnée de la faiblesse et de la lenteur des impressions , peut dépendre ou d'une disposition primitive inhérente à l'organisation même, ou de certains changements accidentels survenus dans l'action et dans l'influence nerveuse. Le dernier cas semble être entièrement étranger à notre objet ; il sort de l'ordre régulier de la nature, et constitue, pour l'ordinaire, un véritable état de maladie. Cependant ses phénomènes peuvent servir à faire mieux concevoir ceux qui caractérisent le preinier : peut-être même
dépend-il toujours, comme lui, d'une disposition originelle du système, mais d'une disposition qui reste cachée , et ne développe ses effets que lorsque certaines causes occasionelles la mettent en jeu. Il mérite donc au moins d'être noté. '
Depuis long-temps , on a remarqué que les individus les plus robustes, ceux dont les muscles ont le plus de volume et de force , sont communément les moins sensibles aux impressions. Les athlètes, chez les anciens, passaient pour des hommes qui ne regardaient pas de si près aux choses. Leur prototype , Hercule , malgré son caractère divin , était lui-même plus fameux par son courage que par son esprit; et les poètes comiques s'étaient permis , plus d'une fois , de lui prêter ce qu'on appelle vulgairement des balourdises , et de faire rire le peuple à ses dépens.
Hippocrate observe que le dernier degré de force athlétique touche de près à la maladie : il en donne une bonne raison. L'état du corps change , dit-il , à chaque instant ; et lorsqu'il est parvenu au dernier terme du bien , il ne peut plus changer qu'en mal. Mais cette raison n'est pas la seule f elle n'est même peut-être pas la meilleure. Les hommes dont la sensibilité physique est émoussée par une grande force s'aperçoivent plus tard des dérangements de leur santé ; avant qu'ils y donnent quelque attention , la maladie a déjà fait des progrès considérables. D'ailleurs , ces corps, si vigoureux pour l'exécution des mou-
vements, paraissent n'avoir, en quelque sorte, qu'une force mécanique : la véritable énergie , l'énergie radicale du système nerveux, se rencontre bien plutôt dans des corps grêles et faibles en apparence. La plus légère indisposition suffit souvent pour abattre les portefaix et les hommes de peine. Ils ne sont pas seulement plus sujets aux fièvres inflammatoires et violentes ; mais leurs forces ont encore besoin d'être plus ménagées dans le traitement de toutes leurs maladies. Des saignées abondantes, ou des purgatifs inconsidérément employés, les énervent et les accablent rapidement. C'est Baillou,je crois, qui le premier a fait cette observation relativement aux purgatifs. J'ai plusieurs fois eu l'occasion de la répéter dans les infirmeries publiques ; et j'ai remarqué que l'abus des saignées , qu'on y multiplie souvent avec une sorte de fureur, était bien plus désastreux encore.
A.U reste, je n'indique en passant ces considérations médicales , que parce qu'elles peuvent jeter quelque jour sur notre sujet.
On voit donc maintenant ce qu'il faut entendre par le mot, tempérament musculaire (^musculosum - torosum comme s'exprime Haller) : car celui dont nous parlons est absolument le même ; nous n'avons fait que le détermmer et le circonscrire avec plus d'exactitude et de précision.
La plus légère attention suffit pour faire voir que la circonstance qui distingue ce tempérameul
doit nécessairement donner nne empreinte particulière à toutes les habitudes ; qu'entre l'homme qui sent vivement, ou profondément, et celui qui ne vit que par l'exercice , ou la conscience de sa force extérieure , il y a des différences fondamentales ; que leurs mœurs doivent sembler quelquefois appartenir à peine au même système d'existence; qu'enfin le temps et la pratique de la vie, en développant , en fortifiant leurs caractères divers, ne font que rendre plus sensible cette ligne de démarcation.
Il en est de la force physique comme de la force morale : moins l'une et l'autre éprouvent de résistance de la part des objets, moins elles nous apprennent à les connaître. Nous avons presque toujours des idées incomplètes, ou fausses, de ceux sur lesquels nous agissons avec une puissance non contestée : nous ne sentons pas le besoin de les considérer sous tous leurs points de vue. L'habitude de produire de grands mouvements, de tout emporter de haute lutte , et le besoin grossier d'exercer sans relâche des facultés mécaniques, nous rend plus capables d'attaquer que d'observer; de bouleverser et de détruire, que d'asservir doucement par l'application des lois de la nature, ou d'organiser et de vivifier par de nouvelles combinaisons. Entraînés dans une action violente et continuelle , qui presque toujours devance la réflexion, et qui souvent la rend impossible, nous obéissons alors à des impulsions dépourvues quel-
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quefois même des lumières de l'instinct (i). Enfin, ce mouvepient excessif et continuel qui, dans le cas supposé , peut seul faire sentir l'existence , devient alors de plus en plus nécessaire , comme l'abus des liqueurs fortes, quand on a pris l'habitude de ces sensations vives et factices qu'elles procurent (2).
Car la vie individuelle est dans les sensations : il faut absolument, en général, que l'homme sente pour vivre. Sentir est donc son premier besoin. Or, cet homme, en particulier, dont il est question maintenant, ne sent, pour ainsi dire, que lorsqu'il se meut. Sa sensibilité , hors de là , est extrêmement obscure, incertaine, languissante. Privé, en grande partie, de cette source féconde des idées et des affections, il n'existe nécessairement que dans quelques vues bornées et dans ses volontés brutales.
Je n'insisterai pas plus long - temps sur ce qui doit résulter de ces impressions vives, multipliées, ou profondes, d'une part; et de ces impressions rares, engourdies, languissantes, de l'autre : de cette disposition qui, faisant éprouver le sentiment habituel d'une certaine faiblesse musculaire
(1) Il est vrai que ces impulsions se rapportent à des objets qui ne sont pas du domaine de l'instinct.
(2) Observez que les plus désordonnés buveurs appartiennent, pour l'ordinaire, au tempérament dont nous peignons ici les traits principaux.
relative, porte nécessairement à réfléchir sur les moyens de compenser ce qui manque en force motrice par l'emploi mieux dirigé de celle qu'on a ; d'où il suit alors qu'on pense plus qu'on n'agit, et qu avant d'agir, on a presque toujours beaucoup pensé : et de cette autre disposition toute contraire qui , par la conscience d'une grande vigueur, nous pousse sans cesse au mouvement, le rend indispensable au sentiment de la vie, et produit l'habitude de tout considérer, de tout évaluer sous le rapport des opérations de la force, et de son ascendant trop souvent victorieux (i).
Mais il nous reste encore un mot à dire touchant les altérations accidentelles d'équilibre, qui font passer tout à coup dans les muscles les forces employées primitivement dans les nerfs; et touchant les altérations contraires où l'on voit quelquefois la sensibilité s'accroître passagèrement par l'effet de la diminution des facultés motrices.
(i) Ces inégalités d'énergie ou d'aptitude aux diverses fonctions peuvent se rencontrer dans le même système d'organes , ou dans le même organe, comme dans des systèmes ou dans des organes différents. Le cerveau, par exemple, est souvent plus propre à certaines fonctions ; les muscles , en général , et même tel muscle en particulier, exécutent certains mouvements avec plus de force, plus de facilité, plus d'adresse. Mais ces différences , qui peuvent être originelles ou acquises, ne constituent pas des tempéraments nouveaux : elles sont donc étrangères à notre objet. Au reste , j'aurai occasion d'en parler ailleurs.
Pour éclaircir complètement ces nouveaux phénomènes, il serait nécessaire d'entrer dans des explications particulières, et même de considérer d'une manière générale l'influence des maladies sur les habitudes morales qui en dépendent. , C'est ce que je me propose de faire dans un des Mémoires suivants. Ici, je me borne à l'indication de quelques vues, ou plutôt de quelques faits bien observés.
La prépondérance accidentelle des forces musculaires peut survenir dans deux circonstances trèsdifférentes : ou les fibres avaient déjà d'avance une certaine énergie ; ou les muscles étaient, au contraire, dans un état de faiblesse très-marqué. Le premier cas est celui des maniaques et de quelques épileptiques; le second est celui des femmes vaporeuses et délicates , qui , dans leurs accès convulsifs, acquièrent souvent une force que plusieurs hommes robustes ont peine à contenir. Dans l'un et dans l'autretcas, à mesure que cette énergie extraordinaire des organes moteurs se montre ou se développe, la sensibilité diminue en même propor- ' tion ; et le changement survenu dans les muscles i dépend toujours d'un changement antérieur survenu dans le système nerveux. Voilà ce qui prouve évidemment que, dans les cas ordinaires de cette | même prépondérance, l'état des fibres motrices tient à la manière dont les nerfs exercent leur action ; que le mouvement augmenté n'est ici qu'une modification du sentiment, au ton duquel il pa-
; ait se monter pour le balancer et lui servir de contrepoids. Cela prouve enfin que lorsque le sentiment s'émousse pour laisser prédominer le mouvement, c'est encore par une opération du système sensitif.
Ainsi donc, j'augmente le nombre des tempéraments principaux ou simples. Au lieu de quatre j'en admets six. i*^ Celui qui est caractérisé par la grande capacité de la poitrine , l'énergie des organes de la génération, la souplesse des solides, l'exacte proportion des humeurs ; il représente le sanguin des anciens. i° Celui qui joint aux deux premières conditions (c'est-à-dire, à la grande capacité du thorax et à l'influence énergique des organes de la génération ) le volume plus considérable, ou l'activité plus grande du foie, et la rigidité des parties solides de tout le corps : ce second tempérament représente le bilieux. 3*^ Celui dans lequel les organes de la génération conservent beaucoup d'énergie , où la poitrine est serrée , où tous les solides sont d'une rigidité extrême, le foie et tout le système épigastrique dans un état de constriction : ce tempérament remplit ici la place du mélancolique. 4° Celui chez lequel le système génital et le foie sont inertes , les solides lâches, la quantité des fluides trop considérable, et, par suite, malgré le grand volume des poumons, la circulation se fait lentement et faibleent, la chaleur reproduite est moins abondante, es dégénérations muqueuses sont habituelles et
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communes à tous les organes : c'est le flegmatique, ou pituiteux. 5° Celui qui est caractérisé par la prédominance du système nerveux ou sensitif sur le système musculaire ou moteur. 6° Enfin , celui qui se distingue, au contraire, par la prédominance du système moteur sur le système sensitif.
Ces six tempéraments se mélangent et se compliquent les uns avec les autres. Les proportions de ces mélanges sont aussi diverses que les combinaisons et les complications elles-mêmes ; et celles-ci peuvent être aussi multipliées que les divers degrés d'intensité et les nuances dont chaque tempérament est susceptible, ou, pour ainsi dire , à l'infini. Mais on ramènera facilement à ces chefs généraux tous les cas physiologiques que l'observation présente. Chacun de ces cas pourra être considéré par deux côtés qui se correspondront avec exactitude; je veux dire par le côté physique, et par ce qu'on appelle le côté moral. Et j'ajoute que la connaissance et la juste évaluation de leurs rapports mutuels ne demandent que. l'application méthodique des règles générales directement résultantes de tout ce qui précède.
Mais ici, pour descendre aux exemples, et surtout pour le faire utilement, il faudrait se perdre dans les détails. Ces exemples, au reste, s'offriront en foule aux esprits observateurs et réfléchis.