‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 18 sur 20 · XI · texte numérisé non relu

XI

En revenant sur l'ensemble des idées que renferme ce Mémoire, il serait facile de déterminer quel est le meilleur tempérament , celui qu'on peut regarder comme le type ou l'exemplaire général de la nature humaine. Il est évident que toutes les forces , tous les organes , toutes les fonctions doivent s'y trouver dans un équilibre parfait. Mais ce tempérament n'est -il point une véritable abstraction, un modèle purement idéal? A-t-il jamais existé réellement dans la nature? Il est vraisemblable que non. Et quand la nature formerait quelquefois des individus sur ce modèle, il est encore plus vraisemblable que les mauvaises habitudes de la vie ne tarderaient pas à dégrader leur constitution primitive. L'observation nous fait voir seulement que le plus parfait tempérament est celui qui se rapproche le plus de ce type. L'homme dont les forces sensitives et motrices sont dans le rapport le plus exact; chez qui nul organe ne prédomine trop considérablement par son volume ou par son activité, dont toutes les fonctions s'exèrcent de la manière la plus régulière et la plus rigoureusement proportionnelle , si l'on peut s'exprimer de la sorte : cet homme a sans doute reçu le tempérament qui promet la santé la plus égale et du corps et de l'ame, le plus de sagesse et de bonheur. Et s'il apprend à

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porter la même proportion ou le même équilibre dans l'emploi de ses facultés , s'il sait balancer ses habitudes les unes par les autres , s'il n'excède les forces d'aucun de ses organes, et s'il n'en laisse aucun dans la langueur et l'inertie ; non -seulement, comme nous l'avons déjà fait observer, il jouira plus pleinement, plus parfaitement de chacun des instants de la vie ; mais encore toutes les vraisemblances qui peuvent garantir la longue durée de cette vie, alors parfaitement heureuse et désirable, se réuniront en sa faveur.

Mais j'ai dit que les habitudes sont quelquefois capables d'altérer le tempérament (i). On peut demander si elles ne sont pas capables aussi de le détruire, ou de le changer; si même ce n'est pas des habitudes seules qu'il dépend ; si ce n'est point uniquement leur action lente et graduelle qui le produit. La réponse est dans les faits; et ces faits viennent s'offrir d'eux-mêmes à l'observation.

L'observation nous apprend que le tempérament peut en effet être modifié, jusqu'à un certain point, par les circonstances de la vie , c'est-à-dire, par le régime, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu : mais elle nous apprend aussi qu'un • tempérament bien caractérisé ne change pas. Les causes accidentelles qui modèrent , ou suspendent

(i) Je reviendrai, dans un Mémoire particulier, sur cette question des tempéramcuils acquis.

SUR LA FORMATION DES IDÉES. 4^ f

ses effets, venant à cesser d'agir, il reprend son cours , et tous ses effets renaissent : souvent même, lorsque l'application de ces causes se prolonge , elles perdent graduellement de leur puissance; et là nature primitive reparaît avec tous ses attributs.

L'observation nous apprend encore que les habitudes de la constitution se transmettent des pères et mères aux enfants ; qu'elles se conservent, comme une marque ineffaçable, au milieu des circonstances les plus diverses de l'éducation, du climat, des travaux, du régime : au milieu des atteintes qu'elles reçoivent incessamment de toutes ces circonstances réunies , on les voit résister au temps lui-même.

Et si les races humaines ne se mêlaient pas continuellement , tout semble prouver que les conditions physiques propres à chacune se perpétueraient par la génération ; en sorte que les hommes de chaque époque représenteraient exactement, à cet égard, les hommes des temps antérieurs.

Voilà ce qui se remarque en effet chez les peuples, les tribus, ou Içs hordes dont les familles vont toujours se chercher pour les mariages; chez ces races qui, mêlées géographiquement et civilement avec les autres nations , ne confondent point leur sang avec ce sang étranger, dont elles reconnaissent à peine la primitive fraternité. C'est parmi elles que se rencontrent les tempéraments dont [l'empreinte est la plus ferme et la pkis nette. C'est [vraisemblablement aussi par la même raison que

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chez les anciens Grecs , qui vivaient plus resserrés dans l'étendue de leurs territoires respectifs , dans l'enceinte de leurs villes, et séparés par les lignes de démarcation de leurs tribus, les tempéraments étaient bien plus marqués et plus distincts qu'ils ne le sont chez les peuples modernes , où les progrès du commerce tendent à confondre toutes les races, toutes les formes, toutes les couleurs.

Ce fait général, et toutes les conséquences qui en découlent, peuvent se confirmer encore par la considération des maladies héréditaires. Ces maladies dépendent certainement des circonstances qui président à la formation de l'embryon : voilà ce que personne ne conteste. Mais, déplus, elles paraissent inhérentes à l'organisation même; car les observations les plus exactes portent à| penser qu'elles sont bien moins soumises à la puis " sance de l'art que le plus grand nombre des maladies accidentelles. On suspend leurs accès , on les pallie elles-mêmes, on les modifie, on leur fait prendre une marche nouvelle ; mais il paraît qu'on ne les guérit presque jamais radicalement. Or, ces maladies peuvent avoir, elles ont même en effet une grande influence sur les habitudes de la constitution. Souvent le tempérament ne se perpétue dans les familles que par un état maladif, transmis des pères et mères aux enfants : car un tempérament dans son extrême est une maladie véritable, et toute maladie rapproche le système de

quelqu'une de ces conditions physiques désignées sous le nom de tempérament.

CONCLUSION

Sans doute il est possible , par un plan de vie combiné sagement et suivi avec constance , d'agir à un assez haut degré sur les habitudes mêmes de la constitution : il est par conséquent possible d'améliorer la nature particulière de chaque individu; et cet objet, si digne de l'attention du moraliste et du philanthrope, appelle toutes les recherches du physiologiste et du médecin observateur. Mais si l'on peut utilement modifier chaque tempérament, pris à part, on peut influer d'une manière bien plus étendue, bien plus profonde, sur l'espèce même , en agissant d'après un système uniforme et sans interruption sur les générations successives. Ce serait peu maintenant que l'hygiène se bornât à tracer des règles apphcables aux différentes circonstances où peut se trouver chaque homme en particulier : elle doit oser beaucoup plus; elle doit considérer l'espèce humaine comme un individu dont l'éducation physique lui est confiée , et que la durée indéfinie de son existence permet de rapprocher sans cesse, de plus en plus, d'un type parfait, dont son état primitif ne donnait même pas l'idée : il faut , en un mot , que l'hygiène aspire à perfectionner la nature humaine générale.

Après nous être occupés si curieusement des moyens de rendre plus belles et meilleures les races des animaux, ou des plantes utiles et agréables ; après avoir remanié cent fois celles des chevaux et des chiens; après avoir transplanté, greffé? travaillé de toutes les manières les fruits et les fleurs, combien n'est-il pas honteux de négliger totalement la race de l'homme ? comme si elle nous touchait de moins près! comme s'il était plus essentiel d'avoir des bœufs grands et forts, que des hommes vigoureux et sains ; des pèches bien odorantes, ou des tulipes bien tachetées, que des citoyens sages et bons!

Il est temps, à cet égard comme à beaucoup d'autres , de suivre un système de vues plus digne d'une époque de régénération : il est temps d'oser faire sur nous-mêmes ce que nous avons fait si heureusement sur plusieurs de nos compagnons d'existence; d'oser revoir et corriger l'œuvre de la nature. Entreprise hardie ! qui mérite véritablement tous nos soins, et que la nature semble nous avoir recommandée particulièrement elle-même. Car n'est-ce pas d'elle, en effet, que nous avons reçu cette vive faculté de sympathie , en vertu de laquelle rien d'humain ne nous demeure étranger, qui nous transporte dans tous les climats où notre semblable peut vivre et sentir, qui nous ramène au milieu des hommes et des actions des temps passés , qui nous fait coexister fortement avec toutes les races à venir? C'est ainsi qu'on pourrait

à la longue, et pour des collections d'hommes prises en masse, produire une espèce d'égalité de moyens, qui n'est point dans l'organisation primitive, et qui, semblable à l'égalité des droits, serait alors une création des lumières et de la raison perfectionnée.

Et dans cet état de choses lui-même, il ne faut pas croire que l'observation ne pût découvrir encore des différences notables, soit par rapport au caractère et à la direction des forces physiques vivantes , soit par rapport aux facultés et aux habitudes de l'entendement et de la volonté. L'égalité ne serait réelle qu'en général : elle serait uniquement approximative, dans les cas particuliers.

Voyez ces haras , où l'on élève , avec des soins égaux et suivant des règles uniformes, une race de chevaux choisis : ils ne les produisent pas tous exactement propres à recevoir la même éducation, à exécuter le même genre de mouvements. Tous, il est vrai , sont bons et généreux; ils ont même tous beaucoup de traits de ressemblance, qui constatent leur fraternité ; mais cependant chacun a sa physionomie particulière , chacun a ses qualités prédominantes. Les uns se font remarquer par plus de force ; les autres, par plus de vivacité, d'agilité, de grâce : les uns sont plus indépendants, plus impétueux, plus difficiles à dompter; les autres sont naturellement plus doux , plus attentifs , plus dociles, etc., etc., etc. De même, dans la

race humaine, perfectionnée par une longue culture physique et morale, des traits particuliers distingueraient encore, sans doute, les individus.

D'ailleurs, il existe sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, une grande différence entre l'homme et le reste des animaux. L'homme , par l'étendue et la délicatesse singulière de sa sensibilité , est soumis à Faction d'un nombre infini de causes : par conséquent, rien ne serait plus chimérique que de vouloir ramener tous les individus de son espèce à un type exactement uniforme et commun. Les hommes, tels que nous les supposons ici, seraient donc également propres à la vie sociale ; ils ne le seraient pas également à tous les emplois de la société : leur plan de vie ne devrait pas être absolument le même ; et le tempérament, comme la disposition personnelle des esprits et des penchants, offrirait encore beaucoup de différence aux observateurs.

Or, ce sont les remarques de ce genre qui peuvent seules servir de base au perfectionnement progressif de l'hygiène particulière et générale. Car, soit qu'on veuille appliquer ses prin«ipes aux cas individuels, soit qu'on la réduise en règles plus sommaires, communes à tout le genre humain, il faut commencer par étudier la structure et les fonctions des parties vivantes : il faut connaître l'homme physique, pour étudier avec fruit l'homme moral ; pour apprendre à gouverner les habitudes de l'esprit et de la volonté, par les ha-

bitudes des organes et du tempérament. Et plus on avancera dans cette route d'amélioration , qui n'a point de terme, plus aussi l'on sentira combien l'étude qui nous occupe est importante : de sorte qu'un des plus grands sujets d'étonnement pour nos neveux sera sans doute d'apprendre que chez des peuples qui passaient pour éclairés , et qui l'étaient réellement à beaucoup d'égards, elle n'entra pour rien dans les systèmes les plus savants et dans les établissements les plus vantés d'éducation.

INFLUlîNCIÏ DES MALADIES

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