III
Revenons à notre expérience. J'ai dit qu'il en résulte plusieurs vérités essentielles. Elle prouve en effet, i** que les nerfs sont les organes de la sensibilité ; 2° que de la sensibilité seule dépend la perception qui se produit en nous de l'existence de nos propres organes et de celle des objets extérieurs ; 3*^ que tous les mouvements volontaires ne s'exécutent pas seulement en vertu de ces perceptions qu'elle nous procure et des jugements que nous en tirons, mais encore que les organes moteurs , soumis aux organes sensitifs , sont animés et dirigés par eux ; 4° tous les mouvements indépendants de la volonté, ceux dont nous n'avons point la conscience , ceux dont nous n'avons même aucune notion , en un mot , que tous les mouvements quelconques qui font partie des fonctions de l'économie animale, dépendent d'impressions reçues par les diverses parties dont les organes sont composés ; et ces impressions , de leur faculté de sentir.
Nous avons déjà fait quelques pas importants :
Il8 HISÏOIKE
certains points assez obscurs sont éclaircis, et nous entrevoyons les seuls moyens véritables de répandre la même lumière sur tous les autres, ou du moins sur la plupart.
Mais quand on veut pousser l'analyse jusqu'à ses derniers termes , on peut se faire une nouvelle question : Le sentiment est-il en effet ici totalement distinct du mouvement? est- il possible de concevoir l'un sans l'autre? et n'ont-ils d'autre rapport que celui de la cause à l'effet ?
Toute sensation , ou toute impression reçue par nos organes , ne saurait sans doute avoir lieu sans que leurs parties éprouvent des modifications nouvelles. Or , nous ne pouvons concevoir de modification nouvelle sans mouvement. Quand nous sentons , il se passe donc en nous des mouvements plus ou moins sensibles , suivant la nature des parties solides ou des liqueurs auxquelles ils sont imprimés, mais néanmoins toujours réels et incontestables. Cependant il faut observer que les sensations , ou les impressions , dépendant de causes situées hors des nerfs qui les reçoivent (i), il y a toujours un instant rapide comme l'éclair où leur cause agit sur le nerf qui jouit de la faculté d'en ressentir la présence , sans qu'aucune espèce
(i) Elles en dépendent exclusivement, pour l'ordinaire, mais pas toujours, comme on le verra dans la suite j ce qui du reste n'altère en rien ici la vérité de l'assertion généfale , et surtout de l'obsei valion qui s'y trouve liée.
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de mouvement s'y passe encore; que c'est, en quelque sorte, pour le seul complément de cette opération , que le mouvement devient nécessaire, et qu'on peut toujours le distinguer du sentiment, et surtout la faculté de sentir, de celle de se mouvoir. Nous ne devons pourtant pas dissimuler que cette distinction pourrait bien disparaître encore dans une analyse plus sévère, et qu'ainsi la sensibilité se rattache peut-être par quelques points essentiels aux causes et aux lois du mouvement, source générale et féconde de tous les phénomènes de l'univers.
Nous observerons aussi qu'en disant que les nerfs sont incapables de se mouvoir , nous avons entendu de se mouvoir d'une manière sensible, ou de faire éprouver à leurs parties des déplacements reconnaissables par rapport à celles des autres organes qui les entourent. Tous leurs mouvements sont intérieurs; ils se passent dans leur intime contexture, et les parties qui les éprouvent ou qui les exécutent sont si déliées, que l'action s'en est jusqu'à présent dérobée aux observations les plus attentives faites avec les instruments les plus parfaits.
Au reste, cette distinction du sentiment et du mouvement, mais surtout des facultés qui s'y rapportent , nécessaire en physiologie , et sans inconvénients pour la philosophie rationnelle, se déduit de tous les faits évidents , sensibles , les seuls sur lesquels doivent porter nos recherches
et s'appuyer nos raisonnements; car, les vérités subtiles, infécondes de leur nature, sont principalement inapplicables à nos besoins les plus directs , et l'on peut dédaigner hardiment celles qui n'offrent pas une certaine prise à l'intelligence.
Tous les points ci-dessus étant bien convenus et bien éclaircis , reprenons la suite de nos propositions.
On voit donc clairement, et cela résulte des observations les plus simples, que les impressions n'ont pas lieu d'une manière uniforme; qu'elles ont au contraire , relativement à l'individu qui les reçoit, des effets très-différents. Les unes lui viennentdes objets extérieurs, les autres , reçues dans les organes internes, sont le produit des diverses fonctions vitales. L'individu a presque toujours la conscience des unes ; il peut du moins s'en rendre compte : il ignore les autres ; il n'en a du moins aucun sentiment distinct: enfin, les dernières déterminent des mouvements dont la liaison avec leurs causes échappe à ses observations.
Les philosophes analystes n'ont guère considéré jusqu'ici que les impressions qui viennent des objets extérieurs, et que l'organe de la pensée distingue, se représente et combine: ce sont elles seulement qu'ils ont désignées sous le nom
sensations ; les autres restent pour eux dans le vague. Quelques-uns d'entre eux semblent avoir voulu rapporter au titre générique à' impressions tontes les opérations inaperçues de la sensibilité;
ils renvoient même ces dernières parmi celles qui , pouvant être aperçues et distinguées , ne le sont pas actuellement , faute d'une attention convenable (i).
C'est ici , je le répète, que l'on peut suivre deux routes différentes. Comme elles mènent à des résultats en quelque sorte opposés, on ne saurait choisir au hasard.
§ IV
La question nouvelle qui se présente est de savoir s'il est vrai, comme l'ont établi Condillac et quelques autres, que les idées et les déterminations morales se forment toutes et dépendent uniquement de ce qu'ils appellent sensations ; si, par conséquent, suivant la phrase reçue, toutes nos idées nous viennent des sens ^ et par les objets extérieurs : ou si les impressions internes contribuent également à la production des déterminations morales et des idées, suivant certaines lois dont l'étude de l'homme sain et malade peut nous faire remarquer la constance; et, dans le cas de l'affirmative , si des observations , particulièrement dirigées vers ce point de vue nouveau, pourraient nous mettre facilement en état de reconnaître
(i) J'adopte, comme on le verra ci -après, cette manière rie distinguer les deux genres, très - différents en effet, des modifications principales éprouvées par la matière vivante.
encore ici les lois de la nature, et de les exposer avec exactitude et évidence.
Quelques faits généraux me paraissent résoudre la question. ^
Il est notoire que dans certaines dispositions des organes internes, et notamment des viscères du bas-ventre, on est plus ou moins capable de sentir ou de penser. Les maladies qui s'y forment changent, troublent, et quelquefois intervertissent entièrement l'ordre habituel des sentiments et des idées. Des appétits extraordinaires et bizarres se développent, des images inconnues assiègent l'esprit , des affections nouvelles s'emparent de notre volonté; et ce qu'il y a peut-être de plus remarquable, c'est que souvent alors l'esprit peut acquérir plus d'élévation, d'énergie, d'éclat, et l'arae se nourrir d'affections plus touchante, sou mieux dirigées. Ainsi donc, les idées riantes ou sombres, les sentiments doux ou funestes, tiennent alors directement à la manière dont certains viscères abdominaux exercent leurs fonctions respectives, c'est-à-dire, à la manière dont ils reçoivent les impressions ; car nous avons vu que les unes dépendent toujours des autres, et que tout mouvement suppose une impression qui le détermine.
Puisque l'état des viscères du bas-ventre peut intervertir entièrement l'ordre des sentiments et des idées, il peut donc occasioner la folie, qui n'est autre chose que le désordre ou le défaut d'accord des impressions ordinaires : c'est en effet
ce qu'on voit arriver fréquemment. Mais on observe aussi des délires qui tiennent aux altéralions survenues dans la sensibilité de plusieurs ;iutres parties internes. Il en est qui sont aigus ou passagers; il en est qui sont chroniques, dans lesquels les extrémités sentantes extérieures des nerfs , qui composent ce qu'on appelle les sens, ne se trouvent point du tout affectées, ou ne le sont du moins que secondairement : et ces délires se i;uérissent par des changements directs opérés dans l'état des parties internes malades. Les organes de la génération, par exemple, sont trèssouvent le siège véritable de la folie. Leur sensibilité vive est susceptible des plus grands désordres : l'étendue de leur influence sur tout le système lait que ces désordres deviennent presque toujours généraux , et sont principalement ressentis par le centre cérébral. La folie se guérit alors par tout moyen capable de remettre dans son état naturel, ou de ramener à l'ordre primitif la sensibilité de ces organes : quelques accidents ont même fait voir que leur destruction pouvait, dans certains cas, produire le même effet.
L'époque de la puberté nous présente des phénomènes encore plus frappants et plus décisifs. Ils méritent d'autant plus d'attention, que tout s'y passe suivant des lois constantes et d'après le vœu même de la nature. Dans les animaux qui vivent séparés de tous ceux de la même espèce, la maturité des organes de la génération arrive un peu
ia4 iiiSToiuji; plus tard; loin des objets dont la présence pourrait la hâter par l'excitation de l'exemple, ou par certaines images qui réveillent la nature assoupie, l'enfance se prolonge : mais elle cesse enfin, même dans la solitude la plus absolue; et le moment des premières impressions de l'amour n'en est souvent que plus orageux. Les choses se passent de la même manière dans l'homme , avec cette seule différence, que ses organes étant plus parfaits , sa sensibilité plus exquise, et les objets auxquels elle s'applique plus étendus et plus variés, les changements qui s'opèrent alors en lui présentent des caractères plus remarquables, modifient plus profondément toute son existence. Comme l'imagination est sa faculté dominante, comme elle exerce une puissante réaction sur les organes qui lui fournissent ses tableaux , l'homme est celui de tous les êtres vivants connus dont la puberté peut être le plus accélérée par des excitations vicieuses, et son cours ordinaire le plus interverti par toutes les circonstances extérieures qui font prendre de fausses routes à l'imagination. Ainsi, dans les mauvaises mœurs des villes, on ne donne pas à la puberté le temps de paraître ; on la devance, et ses effets se confondent d'ordinaire avec l'habitude précoce du libertinage. Dans le sein des familles pieuses et sévères, où l'on dirige l'imagination des enfants vers les idées religieuses, on voit souvent chez eux la mélancolie amoureuse de la puberté se confondre avec
DES SENSATIONS. Il5
la mélancolie ascétique : et, pour l'ordinaire aussi, elles acquièrent l'une et l'autre dans ce mélange un degré considérable de force; quelquefois même elles produisent les plus funestes explosions, et laissent après elles des traces ineffaçables.
Mais lorsqu'on permet à la nature de suivre paisiblement sa marche ; lorsqu'on ne la hâte ni en l'excitant, ni en la réprimant (car cette dernière méthode est encore un genre d'excitation), l'homme, ainsi que les animaux moins parfaits, prend tout à coup à cette époque d'autres penchants, d'autres idées, d'autres habitudes. L'éloignement des objets qui peuvent satisfaire ces penchants , et vers lesquels ces idées se dirigent alors d'une manière tout-à-fait innocente et vague, n'empêche point un nouvel état moral de naître , de se développer, de prendre un ascendant rapide. L'adolescent cherche ce qu'il ne connaît pas : mais il le cherche avec l'inquiétude du besoin. Il est plongé dans de profondes rêveries. Son imagination se nourrit de peintures indécises, source inépuisable de ses contemplations : son cœur se perd dans les affections les plus douces, dont il ignore encore le but; il les porte, en attendant, sur tous les êtres qui l'environnent.
Chez les jeunes filles le passage est encore plus brusque et le changement plus général , quoique marqué par des traits plus délicats. C'est alors que l'univers commence véritablement à exister, que tout prend une ame et une signification pour
elles : c'est alors que le rideau semble se lever tout à coup aux yeux de ces êtres incertains et étonnés ; que leur ame reçoit en foule tous les sentiments et toutes les pensées relatives à une passion l'affaire principale dé leur vie , l'arbitre de leur destinée, et dont elles répandent quelquefois sur la nôtre le charme ou les douleurs.
Quelle est la cause de tous ces grands changements? S'est -il fait des changements analogues i ou proportionnels dans les extrémités sentantes | des nerfs ? ces extrémités , où sont reçues les j impressions des objets externes , ont-elles éprouvé ! par eux de profondes modifications? Non, sans ; doute. Il ne s'est rien passé que dans l'intérieur. Un système d'organes , uni par de nombreux rapports à tous ceux de l'abdomen, et qui s'est . fait remarquer à peine depuis la naissance , sort, pour ainsi dire, tout à coup de son engourdissement .Déjà sa sensibilité particulière , obscure jusqu'alors , se montre toute développée : les opérations cachées dans sa structure délicate ont retenti de toutes parts : son influence s'est fait I sentir aux parties qui lui paraissent le plus étrangères : en un mot, par lui seul tout a changé de face ; et si les sensations proprement dites ne sont plus les mêmes, si elles donnent à tous les objets de la nature un nouvel aspect et de nouvelles couleurs, c'est encore à lui, c'est à sa puissante influence qu'il faut l'attribuer.
En voilà sans doute assez sur cet article. Je ne
crois même pas nécessaire de parler des songes où l'esprit est assiégé d'images, et l'ame agitée d'affections, évidemment produites les unes et les I autres sans la participation actuelle des sens ex- \ térieurs y et sans le concours de ces actes de la volonté par lesquels la mémoire est mise en action. Observons seulement que ce phénomène singulier n'est pas toujours, comme on le dit, le tableau fidèle des pensées ou des sentiments habituels ; qu'il tient souvent d'une manière sensible 1 au travail des organes de la digestion, ou à la gêne du cœur et des gros vaisseaux; et qu'alors les idées pénibles, ou les sentiments funestes qui l'accompagnent, peuvent n'avoir pss le moindre rapport avec ce qui pendant la veille nous a le plus occupés. Je passe également sous silence les rêveries, ou les états particuliers du cerveau, qui suivent l'emploi des liqueurs enivrantes, ou des narcotiques, et dont la cause n'existe et n'agit que dans l'estomac ou dans les intestins. Je ne parlerai pas surtout de ces dispositions vagues de bien-être ou de mal-être que chacun éprouve j journellement, et presque toujours sans en pouvoir assigner la source , mais qui dépendent de dérangements plus ou moins graves dans les viscères et dans les parties internes du système nerveux : dispositions très -remarquables, qui, I pour n'avoir aucun rapport avec l'état des organes des sens , n'en déterminent pas moins d'importantes modifications dans la nature des pen-
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chants, ou des idées, et très-certainement agissent d'une manière immédiate sur la faculté de penser, sur celle même de sentir. A des faits convaincants et directs il est sans doute inutile d'en ajouter qui, pour avoir toute leur force, demanderaient de plus longues explications.
Les observations précédentes prouvent donc, que les idées et les déterminations morales ne dépendent pas uniquement de ce qu'on nomme les sensations , c'est-à-dire, des impressions distinctes reçues par les organes des sens proprement dits; mais que les impressions résultantes des fonctions de plusieurs organes internes y contribuent plus ou moins, et, dans certains cas, paraissent les produire uniquement. Cela doit nous suffire pour le moment actuel : la question que nous nous sommes proposée est résolue.
Peut-être penserez -vous, citoyens, que nous employons une marche bien lente et une circonspection bien minutieuse, pour établir des vérités qui doivent en résultat vous paraître si simples: mais je vous prie d'observer que c'est ici l'un des points les plus importants de la psychologie, et que le plus sage peut-être de tous les analystes, Condillac, s'est évidemment déclaré pour l'opinion contraire. Quand nous croyons devoir nous écarter des vues de ce grand maître , il est bien nécessaire d'étudier soigneusement et d'assurer tous nos pas.
11 resterait maintenant à déterminer quelles sont les affections morales et les idées qui dépendent
particulièrement de ces impressions internes, et dont les organes des sens ne sont tout au plus que les instruments subsidiaires : il resterait ensuite à les classer et à les décomposer, comme l'a fait Condillac pour toutes celles qui tiennent directement aux opérations des sens, afin d'assigner à chaque organe celles qui lui sont propres, ou la part qu'il a dans celles qu'il concourt seulement à produire; car il semble que l'analyse ne sera complète que lorsqu'elle aura résolu ces deux nouvelles difficultés.
Mais la dernière est évidemment insoluble , du moins dans l'état actuel de nos lumières : nous ne connaissons pas assez les changements qui peuvent survenir dans la sensibilité des viscères ou des organes internes; et nous serions dans l'impossibilité d'assigner en quoi consistent ces changements. On répliquera peut-être que nous ne connaissons pas mieux ceux qui surviennent dans les organes des se/is. Rien n'est plus vrai : mais la nature des impressions propres à chacun de ces derniers organes est déterminée, et par conséquent celle des objets dont il transmet l'image au cerveau ne peut être équivoque; tandis que nous ignorons absolument si, par exemple, les organes de la digestion, ou ceux de la génération, ne transmettent constamment, ou ne contribuent à réveiller que le même genre d'images , quoique nous sachions bien qu'ils sont évidemment la source de certaines déterminations.
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En observant que ces dernières impressions, bien que démontrées, ont cependant un caractère vague, que l'individu n'en a point la conscience, ou ne peut l'avoir que d'une manière confuse; en convenant que les rapports du sentiment au mouvement, quoiqu'ils soient aussi directs, et peutêtre même plus invariables dans ces impressions, s'y dérobent pourtant à l'observation de Tindividu : comme ils sont indépendants de sa volonté, nous avons dû renoncer à l'espoir de ranger toutes ces opérations particulières en classes bien distinctes, à chacune desquelles viendraient correspondre les différents états moraux qui sont leur ouvrage. Au reste, s'il est possible d'obtenir un jour sur cet objet des lumières plus étendues , ce n'est que dans la physiologie et dans la médecine qu'on pourra les trouver : car il appartient exclusivement à ces deux sciences de faire connaître, d'une part, les modifications régulières qui surviennent dans les organes par les fonctions mêmes de la vie; de l'autre, les changements accidentels qu'y produisent les affections morbifiques, notamment celles qui sont accompagnées de phénomènes particuliers relatifs aux opérations du cerveau , seul moyen d'y rapporter avec exactitude chaque effet à sa cause.
Je n'ajouterai qu'uné dernière observation : c'est que l'ordre établi sur ce point par la nature, est extrêmement favorable à la conservation et au bien-être des animaux. La nature s'est exclusive-
DES SENS ATIO NS. l'5l
ment réservé les opérations les plus compliquées, les plus délicates, les plus nécessaires. Celles qu'elle a laissées au choix de l'individu sont les plus simples, les plus faciles, et peuvent souffrir des suspensions ou des retards. Elle semble ne s'être fiée qu'à elle-même de tout ce qui devait se passer dans l'intérieur , où les impressions , par leur multiplicité , par leur complication , par la variété des effets qu'elles doivent produire, sont nécessairement confondues , embarrassées les unes dans les autres : elle abandonne seulement à chaque être l'étude de ses relations avec les corps extérieurs , relations déterminées par des impressions moins confuses ou plus uniformes , qu'elle semble avoir rangées d'avance elle-même sous cinq chefs principaux, comme pour en diminuer encore la confusion.
Quant à la première difficulté (savoir quelles sont les idées et les affections morales qui tiennent à chacim de ces deux genres d'impressions), peut-être n'est-il pas tout-à-fait impossible de l'éclaircir.
Dans le ventre de la mère , les animaux n'éprouvent, à proprement parler, presque aucune sensation (i). Environnés des eaux de l'amnios, l'ha-
(i) C'est-à-dire, comme on le verra ci-après, aucune sensation distinguée , comparée, et d'où jjuisse résulter un premier jugement.
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bitiulc émoiisse et rend nulle pour eux l'impression de ce fluide; et s'ils rencontrent dans leurs mouvements les parois de la matrice, si même il leur arrive quelquefois d'en être pressés étroilement, il ne résulte de là pour eux vraisemblablement aucune notion, aucune conscience précise et distincte des corps extérieurs; du moins tant que leurs mouvements ne sont pas l'ouvrage d'une volonté distincte, qui, seule, peut les conduire à placer hors d'eux la cause des résistances qu'elle rencontre. En effet, tant que les impressions reçues par un sens quelconque ne sont pas accompagnées, ou n'ont pas été précédées de celle de la résistance perçue, leur effet se réduit à des modifications intérieures, mais sans jugement formel, nettement senti par l'animal , qui le porte à penser qu'il existe autre chose que lui-même (i). Pendant toute cette première époque, son existence propre, plus ou moins distinctement perçue, semble presque uniquement concentrée dans les impressions produites par le développement et l'action des organes : ces impressions peuvent toutes être regai-dées comme internes. La vue, l'ouïe, l'odorat et le goût, ne sont pas encore sortis de leur engour-
(i) Au reste, ■'nous reviendrons sur ce sujet dans le dixième Mémoire; et nous serons plus en état de nous faire des idées précises de ce qui se passe ici dans le système cérébral et nerveux. N'anticipons pas sur des idées qui paraîtront fort simples alors.
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disseraent; et les effets du tact extérieur ne paraissent pas différer de ceux du tact des parties internes , exercé dans les divers mouvements qui sont propres à leurs fonctions. Dès lors cependant il existe déjà des penchants dans l'animal; il s'y forme des déterminations. Si l'enfant trépigne dans les derniers temps de la grossesse , s'il s'agite avec une inquiétude d'autant plus impétueuse et plus continuelle, qu'il est plus vivace et plus fort , ce n'est pas , comme l'ont dit presque tous les physiologistes, parce qu'il se trouve à l'étroit et mal à l'aise dans la matrice ; il y nage au contraire au milieu des eaux. Mais ses membres ont acquis un certain degré de force; il sent le besoin de les exercer : son poumon a pris un certain développement; la quantité à'oxigène qui lui vient de la mère, avec le sang de la veine ombilicale, ne lui suffit plus; il lui faut de l'air, il le cherche avec l'avidité du besoin. Ces circonstances, jointes à la distention de la matrice dont les fibres commencent à ne pouvoir prêter davantage, et à l'état particulier où se trouvent alors les extrémités de ses vaisseaux abouchés avec les radicules du placenta, sont la véritable cause déterminante de l'accouchement.
Jusque alors il est difficile de saisir par l'observation ce qui se passe dans le fœtus. Cependant quelques faits nous apprennent que celte existence intérieure, étrangère aux impressions des corps extérieurs environnanls, est nécessaire
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au travail fécond qui développe les organes, et qui les empreint d'une sensibilité toujours croissante. On a conservé des entants nés avant terme, en imitant le procédé de la nature : c'est-à-dire, en les tenant sur des couches mollettes, au milieu d'une température égale à celle du corps humain ; en les environnant d'une vapeur humide, et leur faisant sucer de temps en temps quelques gouttes d'un fluide gélatineux. Ceux qu'on a conservés de cette manière sont restés dans une sorte d'assoupissement jusqu'au neuvième mois, et ce n'est pas sans admiration , qu'on les a vus alors s'agiter avec force, comme s'il eût été véritablement question pour eux de naître. Leur respiration, pendant tout le temps de cette gestation artificielle , avait été presque insensible : ce n'est qu'à l'époque de leur réveil ou de leur nouvelle naissance qu'ils ont commencé de respirer pleinement, à la manière des animaux à sang chaud. Nous en avons un exemple célèbre dans Fortunio Liceti, savant recommandable du seizième siècle, qui vint au monde à l'âge de cinq mois , et que son père , médecin de réputation , conserva par les soins les plus minutieux (i). Brouzet, dans son Éducation physique des enfants, cite deux ou trois faits à peu près semblables, et non moins étonnants.
Quand l'enfant a vu le jour, quand il respire,
(i) Liceri vécut ensiiilc plus de quatre-vingts ans.
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quaiui l'action de l'air extérieur imprime à ses organes plus d'énergie , plus d'activité , plus de régularité dans les mouvements , ce n'est pas un simple changement de quelques habitudes qu'il éprouve, c'est une véritable vie nouvelle qu'il commence. Dès ce moment, les appétits qui dépendent de sa nature particulière, c'est-à-dire de son organisation et du caractère de sa sensibilité , se montrent avec évidence. Produits par une série de mouvements et d'impressions qui, par leur répétition continuelle, ont acquis une grande force, et dont aucune distraction n'est venue affaiblir ou troubler les effets , ils mettent au jour le résultat sensible de ces opérations singulières, que les lois ordonnatrices ont conduites avec tant de lenteur et de silence ; et, bien avant qu'il ait pu combiner les nouvelles impressions qui l'assaillent en foule, l'enfant a déjà des goûts, des penchants, des désirs, il emploie tous ses faibles moyens pour les manifester et les satisfaire. Il cherche le sein de sa nourrice ; il le presse de ses mains débiles , pour en exprimer le fluide nourricier ; il saisit et suce le mamelon.
Sans doute , citoyens , la succion ne doit pas être regardée comme un grand phénomène dans l'économie animale : mais son mécanisme est trèssavant aux yeux du physicien; et c'est toujours une chose bien digne de remarque qu'un être exécutant des mouvements aussi compliqués, sans les avoir appris , sans les avoir essayés encore.
Hippocrate en était singulièrernent frappé : il concluait de là que le fœtus a déjà sucé l'eau de l'amnios dans le ventre de la mère. Mais ce grand homme ne faisait ainsi que reculer la difficulté. D'ailleurs, comme la respiration est nécessaire à la succion, et que certainement, malgré les contes populaires, répétés par quelques accoucheurs et anatomistes , le foetus , enveloppé de ses membranes, et plongé dans un liquide lymphatique, ne respire pas; cette explication, ou toute autre du même genre, est entièrement inadmissible.
Une chose plus digne encore d'être remarquée , quoique peut-être on la remarque moins , ce sont toutes ces passions qui se succèdent d'une manière si rapide, et se peignent avec tant de naïveté sur le visage mobile des enfants. Tandis que les faibles muscles de leurs bras et de leurs jambes savent encore à peine former quelques mouvements indécis, les muscles de la face expriment déjà, par des mouvements distincts, quoique les éléments en soient bien plus compliqués, presque toute la suite des affections générales propres à la nature humaine; et l'observateur attentif reconnaît facilement dans ce tableau les traits caractéristiques de l'homme futur. Où chercher les causes de cet apprentissage si compliqué, de ces habitudes qui se composent de tant de déterminations diverses? Où trouver même les principes de ces passions qui n'ont pu se former tout à
coup, car elles supposent l'action simultanée et régulière de tout l'organe sensitif? Sans doute ce n'est pas dans les impressions , encore si nouvelles, si confuses, si peu concordantes des objets extérieurs. On sait que l'odorat n'existe point , à proprement parler , chez les enfants qui viennent de naître ; que leur goût , quoique un peu développé, distingue à peine les saveurs; que leur oreille n'entend presque rien; que leur vue est incertaine , et sans la moindre justesse. 11 est prouvé par des faits certains qu'ils sont plusieurs mois sans avoir d'idée précise des distances. Le tact est le seul de leurs sens qui leur fournisse des perceptions distinctes , vraisemblablement parce que c'est le seul qui, dans le ventre de la mère, ait reçu déjà quelque exercice. Mais les notions formelles qui résultent de ces opérations incertaines d'un sens unique sont très-bornées et trèsvagues ; il ne peut guère surtout en résulter instantanément une suite de déterminations si variées et si complexes. C'est donc, on peut l'affirmer, dans les impressions intérieures, dans leur concours simultané , dans leurs combinaisons sympathiques, dans leur répétition continuelle pendant tout le temps de la gestation , qu'il faut chercher à la fois et la source de ces penchants qui se montrent au moment même de la naissance, et celle de ce langage de la physionomie par lequel l'enfant sait déjà les exprimer, et celle
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enfin des déterminations qu'ils produisent. Il ne saurait, je pense, y avoir de doute sur ce point fondamental.
Nous avons déjà vu, nous allons voir encore dans un moment que cette conclusion se trouve confirmée par les déterminations analogues qui se forment à d'autres époques de la vie.
L'enfant nous présente en outre ici quelques faits qui sont relatifs à sa nature et à l'état actuel de ses organes. Les petits des animaux nous en fournissent d'autres qui se rapportent également à leur structure particulière, aux progrès qu'ils ont faits dans la vie, au rôle qu'ils doivent y remplir. Les oiseaux de la grande famille des gallinacés marchent en sortant de la coque. On les voit courir diligemment après le grain , et le becqueter sans commettre aucune erreur d'optique : ce qui prouve que non-seulement ils savent se servir des muscles de leurs cuisses, mais qu'ils ont un sentiment juste de chacun de leurs mouvements ; qu'ils savent également se bien servir de leurs yeux, et qu'ils jugent avec exactitude des distances. Ce phénomène singulier, et que pourtant on peut observer journellement dans les basses-cours , est bien capable de faire rêver beaucoup les véritables penseurs.
Plusieurs quadrupèdes naissent avec les yeux fermés : ceux-là ne peuvent chercher leur nourriture, c'est-à-dire la mamelle de leur mère, que par le moyen du tact ou de l'odorat. Mais il pa-
raît que chez eux l'un et l'autre de ces deux, sens sont d'une sagacité remarquable. Les petits chiens et les petits chats sentent de loin l'approche de leur mère ; ils ne la confondent point avec un autre animal de leur espèce et du même sexe : ils savent ramper entre ses jambes pour aller chercher le mamelon ; ils ne se trompent ni sur sa forme, ni sur la nature du service qu'ils en attendent , ni sur les moyens d'en exprimer le lait. >)Ouvent les petits chats allongent leur cou pour chercher la mamelle, tandis que leurs reins et leurs cuisses sont encore engagés dans le vagin et dans la matrice de la mère (i). Assurément, |e le répète, rien n'est plus digne d'attention. Haller a vu plusieurs espèces d'animaux , tels que les petits des brebis et des chèvres, à l'instant même qu'ils sortaient de la matrice , aller cher- < her leur mère à des distances considérables , ivant qu'aucune expérience eût pu leur apprendre à se servir de leurs jambes , ni leur donner l'idée que leurs mères seules pouvaient fournir au premier de leurs besoins. Enfin , pour ne pas nous arrêter sur beaucoup d'autres faits dont la conséquence générale est la même , Galien ayant tiré par l'incision un petit chevreau du ventre de sa mère, lui présenta différentes herbes : du cytise s'y trouva mêlé par hasard; le chevreau le choisit de préférence , après avoir flairé
(i) J'ai mui-niénie été témoin de ce fait.
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dédaigneusement les autres plantes , et se mit surle-champ à le retourner entre ses mâchoires débiles fi).
Ces résultats des impressions intérieures, reçues par les petits des animaux pendant le temps de la gestation, et relatives, dans chaque espèce, à l'ordre du développement de ses organes et à la nature de sa sensibilité, paraissent si convaincants et si décisifs , ils se lient d'ailleurs si bien aux phénomènes analogues , qui se présentent aux époques subséquentes de la vie, qu'on ne peut trop engager les philosophes à les méditer , à les comparer, à peser toutes leurs conséquences.
Nous ne reviendrons pas sur ceux de ces phénomènes qui tiennent à la maturité des organes de la génération ; ce que nous en avons déjà dit fait voir assez nettement qu'ils ont lieu par le mécanisme dont dépendent les premières déterminations de l'animal naissant. Les uns et les autres
(i) Le fait rappoi'té par Galien peut avoii' été embelli par son jmagination ; mais que ce fait soit exact, ou qu'il ne le soit pas , peu importe à la solution de la question présente. La quantité de ceux dont le résultat est le même, et qui sont incontestables , est presque aussi grande que celle des espèces inférieures d'animaux. Un grand nombre de ces espèces, surtout dans la classe des insectes , exécutent beaucoup de mouvements combinés, dont ils n'ont jamais vu les exemples, ni reçu les leçons: ils manifestent très -souvent la tendance à certaines déterminations, avant que les besoins dont ces déterminations dépendent existent chez eux.
ne sont le fruit d'aucune expérience, d'aucun raisonnement , d'aucun choix fondé sur le système connu des sensations.
Mais la nature vivante nous présente encore, sur cette matière , quelques faits généraux qui méritent de n'être pas passés sous silence.
A mesure que les animaux se développent, la nature leur apprend à se servir de nouveaux organes , et c'est même en cela surtout que consiste leur développement. Ce progrès de la vie se mon- I tre , dans certaines circonstances particulières, sous un jour qui le rend encore plus digne de remarque. Souvent l'animal essaie de se servir I d'une partie, avant qu'elle ait atteint le degré de croissance nécessaire , quelquefois même avant qu'elle existe. Les petits oiseaux agitent leurs ailes privées de plumes , et couvertes à peine d'un léger duvet : et l'on ne peut pas dire qu'ils ne font en cela que suivre les leçons et l'exemple de leurs mères; car ceux qu'on fait éclore par des moyens artificiels manifestent le même instinct. Les chevreaux et les agneaux cherchent à frapper, en se jouant, des cornes qu'ils n'ont pas encore : c'est ce que les anciens, grands observateurs de la nature, avaient remarqué soigneusement, et ce qu'ils ont retracé dans des tableaux pleins de grâce.
Mais de tous ces penchants, qu'on ne peut rapporter aux leçons du jugement et de l'habitude, l'instinct maternel n'est-il pas le plus fort , le plus dominant? A quelle puissance faut-il attribuer ces
mouvements d'une nature sublime dans son but et dans ses moyens , mouvements qui ne sont pas moins irrésistibles, qui le sont peut-être même encore plus dans les animaux que dans l'homme? N'est-ce pas évidemment aux impressions déjà reçues dans la matrice , à l'état des mamelles , à la disposition sympathique où se trouve tout le système nerveux , par rapport à ces organes éminemment sensibles? Ne voit-on pas constamment l'amour maternel d'autant plus énergique et plus profond, que cette sympathie est plus intime et plus vive , pourvu toutefois que l'abus ou l'abstinence déplacée des plaisirs amoureux n'ait pas dénaturé son caractère ? — Il est sûr qu'en général les femmes froides sont rarement des mères passionnées (i).
Je crois inutile d'insister davantage sur ce point.
Mais le temps qui précède la maternité nous montre dans les animaux une suite d'actions qui sont bien plus inexplicables encore suivant la théorie de Condillac. Dans ce temps, toutes les
(i) Dans mon département et dans plusieurs de ceux qui l'avoisinent, quand on manque de poules couveuses, on emploie vine pratique singulière qui mérite d'être remarquée. On prend im chapon , on lui plume l'abdomen , on le frotte avec des orties et du vinaigre; et, dans l'état d'irritation locale où cette opération l'a mis, on le place sur des œufs. Il y reste d'abord machinalement pour soulager la douleur qu'il éprouve : bientôt il s'établit dans ses entrailles une suite d'impressions inaccoutumées, mais agréables, qui l'attachent à
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espèces sont occupées des sentiments et des plaisirs de l'amour : elles y paraissent livrées tout entières. Cependant les oiseaux au milieu de leurs chants d'allégresse, et plusieurs quadrupèdes au milieu de leurs jeux, préparent déjà le berceau de leurs petits. Quel rapport y a- f-il entre les impressions qui les captivent, et les soins de leur maternité future? J'insiste particulièrement
I encore ici sur l'instinct maternel , parce que la lendresse des pères, dans toutes les espèces, paraît fondée d'abord presque uniquement sur l'amour qu'ils ont pour leur compagne, dont ce sentiment toujours impérieux, souvent profond
I et délicat, leur fait partager les intérêts et les soins. Alors on voit les oiseaux construire d'euxmêmes les édifices les plus ingénieux, sans qu'au- ( un modèle leur en ait fait connaître le plan, sans qu'aucune leçon leur en ait indiqué les matériaux : car les petits élevés à la brochette et dans nos cages font aussi des nids dans la saison de leurs amours; l'exécution seulement en paraît j)kis imparfaite, parce que la nature particulière
I (^s œufs pendant tout le temps nécessaire à rincubation, et dont l'effet est de produire en lui une espèce d'amour maternel factice, qui dure, comme celui de la poule, aussi long- N mps que les petits poulets ont besoin d'une vigilance et de soins étrangers. Les coqs ne se pi'êtent pas à ce manège : ils niit un instinct qui les porte ailleurs; et cet instinct tient à 'les circonstances évidentes, dont ce que nous avons d(5ja dit ' xpliquc suffisamment l'action.
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de tous les êtres vivants se détériore dans l'esclavage, et que l'homme n'est pas le seul dont il enchaîne et dégrade les facultés. Dans tous les temps et dans tous les pays la forme de ces édifices est toujours la même pour chaque espèce : elle est la mieux appropriée à la conservation et au bien-être des petits; et chez les espèces que les lois de leur organisation et le caractère de leurs besoins fixent dans un pays particulier, elle se trouve également appropriée au climat et aux divers dangers qui Iqs y menacent. Bonnet a rassemblé sur cet objet beaucoup de détails curieux dans sa Contemplation de la JSature. Il est vrai que c'est pour en élayer la philosophie des causes finales, à la réalité desquelles il croyait fortement, quoique Bacon, dans un siècle moins éclairé, les ■eût déjà comparées avec raison à des vierges qui se consacrent au Seigneur et qui n'enfantent rien : mais la prévention de Bonnet à cet égard ne serait pas un motif suffisant pour faire rejeter d'intéressantes observations. La philosophie rationnelle analytique doit commencer à marcher d'après les faits, à l'exemple de toutes les parties de la science humaine qui ont acquis une véritable, certitude. v Nous pourrions rapporter encore ici quelques autres observations générales qui se confondent avec les précédentes. Nous pourrions citer, par exemple, les effets produits par la mutilation sur les penchants de l'homme et des animaux, et les
appétits singuliers qui se mauifestent clans certaines maladies, notamment à l'approche des crises : mais la multiplicité des preuves identiques n'ajouterait rien ici à la vérité des conclusions.
Vous voyez donc, citoyens, que les déterminations dont l'ensemble est désigné sous le nom cV instinct, ainsi que les idées qui en dépendent, doivent être rapportées à ces impressions intérieures, suite nécessaire des diverses fonctions vitales. Et puisque Locke et ses disciples ont prouvé que les jugements raisonnés se forment sur les impressions distinctes qui nous viennent des objets extérieurs par l'entremise des sens ; comme ils ont même , suivant la méthode des chimistes, décomposé les idées, et les ont ramenées à leurs éléments primitifs; qu'ils les ont ensuite recomposées de toutes pièces , de manière à ne laisser aucun doute sur l'évidence de leurs résultats , il semble que le partage entre ces deux espèces de causes se trouve fait de lui-même. A l'une appartiendra l'instinct ; à l'autre , le raisonnement. Et ceci nous explique fort bien pourquoi l'instinct est plus étendu, plus puissant, plus éclairé même, si l'on peut se servir de cette expression, dans les animaux que dans l'homme ; pourquoi dans ce dernier il l'est d'autant moins, que les forces intellectuelles s'exercent davantage. Car vous savez que chaque organe a, dans l'ordre naturel, une faculté de sentir limitée et circonscrite; que cependant des excitations habituelles peuvent re-