‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · TO · texte numérisé non relu

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culer beaucoup les bornes de celte faculté, mais que c'est toujours aux dépens des autres organes; l'être sensitif n'étant capable que d'une certaine somme d'attention, qui cesse de se diriger d'un côté, quand elle est absorbée de l'autre. Vous sentez aussi, sans que je le dise, que dans l'état le plus ordinaire de la nature humaine, les résultats de l'instinct se mêlent avec ceux du raisonnement, pour produire le système moral de l'homme. Quand tous ses organes jouissent d'une activité moyenne, et en quelque sorte proportionnelle , aucun ordre d'impressions ne domine ; toutes se compensent et se confondent. Ces circonstances, les plus conformes d'ailleurs, je crois, à sa véritable destination, sont par conséquent celles où l'analyse que nous venons d'esquisser est le plus difficile. Mais de même que certains phénomènes de la santé ne se connaissent bien que par la considération des maladies; de même ce qui parait confus et indiscernable dans l'état moral le plus naturel, se distingue et se classe avec évidence sitôt cpie l'équilibre entre les organes sentants est rompu , et que, par suite, certaines opérations ou certaines qualités deviennent dominantes.

Je me sers ici du mot instinct, non que je regarde comme suffisamment déterminée l'idée qu'on y attache dans le langage vulgaire ; je crois même indispensable de traiter ce sujet plus à fond , et je me propose d'y revenir dans un Mémoire

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particulier : mais le mot existe; il est, ou son équivalent, usité dans toutes lés langues; et les observations précédentes combattant une opinion qui tend à le faire regarder comme vide de sens, ou comme représentatif d'une idée vague et fausse, il était impossible de lui substituer un autre mot , qui nécessairement aurait eu l'air de dénaturer la question. J'observe d'ailleurs qu'il semble avoir été fait exactement dans l'esprit du sens rigoureux que je lui donne : en effet, il est formé des deux radicaux in ou èv, dans^ dedans^ et cxt^eiv, verbe grec, qui veut dire piquer, aiguillonner. Uinstinct est donc , suivant la signification étymologique, le produit des excitations dont les stimulus s'appliquent à l'intérieur; c'est-à-dire justement suivant la signification que nous lui donnons ici , le résultat des impressions reçues par les organes internes.

Ainsi, dans les animaux en général, et dans l'homme en particulier , il y a deux genres bien distincts d'impressions, qui sont la source de leurs idées et de leurs déterminations morales; et ces deux genres se retrouvent, mais dans des rapports différents, chez toutes les espèces. Car l'homme, placé par quelques circonstances de son organisation à la tête des animaux, participe de leurs facultés instinctives; comme à leur tour, quoique privés en grande partie de l'art des signes, qui sont le vrai moyen de comparer les sensations, et de les transformer en pensées, ils participent

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jusqu'à certain point de ses facultés intellectuelles. Et peut-être, en y regardant bien attentivement, trouverait -on que la distance qui le sépare, sous ce dernier point de vue, de certaines espèces, est bien petite relativement à celle qui sépare plusieurs de ces mêmes espèces les unes des autres; et que la supériorité d'instinct que la plupart ont sur lui, jointe surtout à leur absence presque absolue d'imagination , compense , pour leur bonheur réel , les avantages qui lui ont été prodigués , et dont elles ne jouissent pas.

C'est beaucoup d'avoir bien établi que toutes les idées et toutes les déterminations morales sont le résultat des impressions reçues par les différents organes : c'est avoir fait, je crois, un pas de plus , d'avoir montré que ces impressions offrent des différences générales bien évidentes , et qu'on peut les distinguer par leur siège et par le caractère de leurs produits; quoique cependant, encore une fois , elles agissent sans cesse les unes sur les autres , à cause des communications rapides et continuelles entre les diverses parties de l'organe sensitif. Car, suivant l'expression d'Hippocrate, tout j concourt, tout j conspire , tout j consent. C'est encore quelque chose peut-être d'avoir rattaché les observations embarrassantes qui regardent l'instinct à l'analyse philosophique, qui, ne leur trouvant pas d'origine dans les sensations proprement dites, les avait écartées comme

erronées ou dangereuses dans leurs conséquences , et capables de tout brouiller de nouveau.

Mais il reste encore une grande lacune entre les impressions internes ou externes, d'une part, et les déterminations morales, ou les idées, de l'autre. La philosophie rationnelle a désespéré de la remplir : l'anatomie et la physiologie ne se sont pas encore dirigées vers ce but. Voyons s'il est en effet impossible d'y marcher par des routes sûres.

Mais je crois nécessaire de nous arrêter un moment sur quelques circonstances qui peuvent faire mieux connaître la manière dont s'exécutent les opérations de la sensibilité.

§ VI

Les psychologues et les physiologistes ont rangé , comme de concert, les impressions, par rapport à leurs effets généraux dans l'organe sensitif, sous deux chefs qui les embrassent effectivement toutes : le plaisir^ et la douleur. Je ne m'attacherai pas à prouver que l'un et l'autre concourent également à la conservation de l'animal ; qu'ils dépendent de la même cause, et se correspondent toujours entre eux dans certains balancements nécessaires. Il suffit de remarquer qu'on ne peut concevoir sans plaisir et douleur la nature animale ; leurs phénomènes étant essentiels à la sensibilité, comme

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ceux de la gravitation et de l'équilibre aux mouvements des grandes masses de l'univers. Mais ils sont accompagnés de circonstances particulières q,iii méritent quelque attention.

Les extrémités sentantes des nerfs, ou plutôt les gaines qui les recouvrent, peuvent être dans deux états très- différents. Tantôt les bouts extérieurs du tube éprouvent une constrictiou forte et vive , qui repousse en quelque sorte le nerf en lui-même; tantôt ils se relâchent, et lui permettent de s'épanouir en liberté. Ces deux états, à raison soit de leur degré, soit de l'importance ou de l'étendue des organes qui en sont le siège primitif, se communiquent plus ou moins à tout le système nerveux, et se répètent, suivant les mêmes lois, dans toutes les parties de la machine vivante. Comme ils apportent une gène considérable dans les fonctions, ou leur donnent au contraire une grande aisance, on voit facilement pourquoi il en résulte des perceptions si diverses. Quand ils sont faibles. et peu marqués, ils ne produisent qu'un sentiment de malaise, ou de bienêtre : quand ils sont prononcés plus fortement, c'est la douleur^ ou le plaisir (ii). Dans le premier

(i) Ces deux états des exti'émités sentantes ne sont pas toujours la cause du plaisir, ou de la douleur; mais chacun d'eux accompagne la sensation qui lui est spécialement propre, donne immédiatement naissance à quelques-uns de ses effets, et les augmente tous.

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cas, l'animal se retire tout entier sur lui-même, comme pour présenter le moins de surface possible : clans le second, tous ses organes semblent aller au-devant des impressions; ils s'épanouissent pour les recevoir par plus de points. On sait assez, sans qu'il soit nécessaire de lè dire, que ces deux circonstances dépendent ou de la nature des causes qui agissent sur les nerfs, ou de la manière dout ces causes exercent leur action. Mais l'on ne doit pas négliger d'observer que les impressions agréables peuvent , par leur durée ou leur intensité , produire le malaise ou même la douleur; et que les impressions douloureuses, en déterminant un afflux plus considérable de liqueurs dans les parties qu'elles occupent, y produisent souvent quelques-uns des effets, pour ainsi dire, mécaniques et locaux, du plaisir : ce qui du reste n'apporte aucun changement à la distinction établie.

Quoique la sensibilité veille partout et sans cesse à la conservation de l'animal , soit en l'avertissant des dangers qui le menacent , ou des avantages qu'il peut recevoir de la part des objets extérieurs, soit en entretenant dans l'intérieur la suite non interrompue des fonctions vitales , cependant les impressions ne paraissent pas avoir lieu d:une manière instantanée ; elles ne se font point sentir dans tous les cas avec la même force, et, pour qu'elles aient leur plein effet, il y faut toujours un certain degré d'attention de l'or-

gaiie sensitif"; attention dont la mesure peut donner, sous plusieurs rapports, celle de leur différence.

L'observation réfléchie de soi-même suffit pour faire voir que les extrémités sentantes des nerfs reçoivent d'abord, pour ainsi dire, un premier avertissement ; mais que les résultats en sont incomplets, si l'attention de l'organe sensitif ne met ces extrémités en état de recevoir et de lui transmettre l'impression tout entière. Nous savons , avec certitude , que l'attention modifie directement l'état local des organes, puisque, sans elle, les lésions les plus graves ne produisent souvent ni la douleur, ni l'inflammation qui leur sont propres , et qu'au contraire une observation minutieuse des impressions les plus fugitives peut leur donner un caractère important, ou même occasioner quelquefois des impressions véritables, sans cause réelle extérieure , ou sans objet qui les détermine.

L'on peut donc considérer les opérations de la sensibilité comme se faisant en deux temps. D'abord, les extrémités des nerfs reçoivent et transmettent le premier avertissement à tout l'organe sensitif, ou seulement, comme on le verra ciaprès, à l'un de ses systèmes isolés ; ensuite l'organe sensitif réagit sur elles , pour les mettre en état de recevoir toute l'impression : de sorte que la sensibilité qui, dans le premier temps, semble avoir reflué de la circonférence au centre , revient,

dans le second , du centre à la circonférence ; et que, pour tout dire en un mot, les nerfs exercent sur eux-mêmes une véritable réaction pour le sentiment, comme ils en exercent une autre sur les parties musculaires pour le mouvement. L'observation journalière montre que cela se passe évidemment ainsi par rapport aux impressions extérieures : elle peut prouver que cela ne se passe pas d'une manière différente par rapport à celles des organes internes; car les unes et les autres s'accroissent également par leur propre durée , qui ne fait que fixer l'attention sensitive : elles sont indistinctement et tour à tour absorbées , les plus faibles par les plus fortes , celles qui deviennent dominantes détruisant quelquefois tout l'effet de celles qui ne se fortifient pas dans la même proportion. Enfin, chez les sujets éminemment sensibles, les impressions intérieures, et même, dans certains cas , les opérations des viscères qui s'y rapportent, deviennent percevables au moyen de l'extrême attention que ces sujets y donnent; et l'on ne peut pas douter que la même chose n'arrivât plus fréquemment, si les objets extérieurs n'occasionaient de continuelles diversions.

Remarquons donc ici que la sensibilité se comporte à la manière d'un fluide dont la quantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu'il se jette en plus grande abondance dans un de ses canaux , diminue proportionnellement dans les autres. Cela devient très- sensible dans toutes

les affections violentes , mais surtout clans les extases , où le cerveau et quelques autres organes sympathiques jouissent du dernier degré d'éner-; gie et d'action, tandis que la faculté de sentir et de se mouvoir, tandis q^e la vie, en un mot, semble avoir entièrement abandonné tout le reste. Dans cet état violent, des fanatiques ont reçu quelquefois impunément de fortes blessures qui , dans l'état naturel, eussent été mortelles ou trèsdangereuses : car la gravité des accidents qui s'ensuivent de l'action des corps sur nos organes dépend principalement de la sensibilité de ces derniers ; et nous voyons tous les jours que ce qui serait un poison violent pour l'homme sain , n'a presque plus d'effet sur l'homme malade. C'est en mettant à profit cette disposition physique, que les charlatans, de tous les genres et de tous les pays , ont opéré la plupart de leurs miracles : c'est par là que les convulsionnaires de Saint- Médard ont pu souvent étonner les imaginations faibles de leurs coups d'épée et de bûche, qu'ils appelaient ascétiquement des consolations : c'est la véritable verge magique au moyen de laquelle Mesmer faisait- quelquefois cesser les douleurs habituelles, et, donnant une direction nouvelle à l'attention , établissait tout à coup , dans les constitutions mobiles, des séries de mouvements inaccoutumés, presque toujours funestes, ou du moins dangereux : c'est ainsi que les illuminés dé France et d'Allemagne anéantissent, pour leurs

adeptes , l'effet des sensations extérieures , et qu'ils les font exister dans un monde qui ne s'y rapporte en rien (i).

Mais revenons à notre analyse.

Cette réaction de l'organe sensitif sur lui-même, pour produire le sentiment , et sur les autres parties , pour produire le mouvement, a lieu dans toutes les opérations de la vie : elle succède aux impressions, d'une part, pour les compléter , de Kàutre pour amener toutes les déterminations qui s'y coordonnent.

. Nous avons laissé pressentir que la réaction ne s'exécute pas dans une étendue toujours la même de l'organe sensitif. Souvent elle l'embrasse tout entier; quelquefois elle est renfermée dans l'un de ses principaux départements; il y a même des cas où elle est entièrement isolée du système général, et ne dépasse pas les limites d'un organe particulier. Le point d'où elle part est toujours un centre nerveux, soit des gros troncs, comme Vè sont la moelle épinière et le cerveau ; soit des ft^oncs inférieurs, comme les gros troncs et les ganglions; soit enfin des ramifications les plus

(j:) Les visions des illuminés tiennent encore à une autre propriété vitale, dont ce n'est pas ici le lieu de parler, mais que je développerai dans un Mémoire supplémentaire : je veux dire, à la faculté qu'a l'organe sensitif d'entrer en action par lui-même, ou de recevoir des impressions dont les causes agissent immédiatement dans son sein.

i56 iiisToniE déliées, comme les troncs inférieurs: et l'importance de ce centre est toujours proportionnée à celle des fonctions vitales que la réaction détermine, où à l'étendue des organes qui les exécutent.

Tout cela résulte directement des faits.

Je passe sous silence une foule d'observations relatives aux sympathies , qui , pour être bien expliquées , m'entraîneraient beaucoup au-delà des bornes que je me suis prescrites. Il nous suffira de considérer la matière animée dans quelques états , où tantôt les lois fixes de la nature , et tantôt ses jeux bizarres, nous la présentent. Nous ne sortirons même pas des faits qu'on observe dans l'espèce humaine.

§ VII

Pour qu'il y ait intégrité dans toutes les fonctions, il faut qu'elle existe dans tous les organes; il faut notamment que le système cérébral et toutes ses dépendances n'aient éprouvé aucune lésion , ni dans leur formation primitive ellemême, ni postérieurement et par l'effet des maladies. Par exemple , pour penser , il faut que le cerveau soit sain. Les hydrocéphales, chez lesquels sa substance se détruit et s'efface par degrés, deviennent stupides. Cependant l'influence de la moelle épinière suffit encore alors pour faire vivre les viscères de la poitrine et de l'abdomen ,

et même, quand cette moelle a subi le sort du cerveau , les gros troncs nerveux entretiennent assez long-temps un reste de vie. Quelques enfants naissent sans tête (i) : ceux-là meurent aussitôt après leur naissance, parce que la nutrition qui se faisait par le cordon ombilical ne peut plus avoir lieu de cette manière , ni d'aucune autre qui suffise au maintien de la vie. Mais ils sont d'ailleurs souvent gros et gras : leurs membres sont bien conformés; ils ont tous les signes de la force.

Chez d'autres enfants, l'état du cerveau empêche entièrement la pensée. Ils n'en vivent pas moins sains et vigoureux : ils digèrent bien ; tous leurs autres organes se développent, et les déterminations instinctives qui tiennent à la nature humaine générale se manifestent chez eux, à peu près aux époques et suivant les lois ordinaires. Il n'y a pas long-temps que j'eus l'occasion d'observer un de ces automates. Sa stupidité tenait à la petitesse extrême et à la mauvaise conformation de la tête, qui n'avait jamais eu de sutures. 11 était sourd de naissance. Quoiqu'il eût les yeux en assez bon état , et qu'il parût recevoir quelques impressions de la lumière , il n'avait aucune idée des distances. Cependant il était d'ailleurs très-sain et très -fort; il mangeait avec avidité.

(i) C'est-à-dire, sans cerveau: et très -souvent alors la bouche n'existe point , ou son ouverture est oblitérée.

Quand on ne lui donnait pas bien vite un morceau après l'autre , il entrait dans de violentes agitations. Il aimait à empoigner ce qui lui tombait sous la main, particulièrement les corps animés, dont la douce chaleur, et, je crois, aussi les émanations, paraissaient lui être agréables. Les organes de la génération étaient chez lui dans une activité précoce, et l'on avait des preuves fréquentes qu'ils excitaient fortement son attention.

Enfin, l'on voit se former dans la matrice et dans les ovaires des masses charnues ou des parties osseuses , telles par exemple que des mâchoires garnies de leurs dents , qui se développent etjouis'sent d'une vie véritable ; car elles sont animées par des nerfs dont l'influence y détermine les •mêmes mouvements que dans celles qui font partie d'un corps complet et régulier. Il en est de ces productions anomales comme des monstres sans téte dont nous avons parlé plus haut : la vie ne s'y conserve qu'autant qu'elles restent attachées aux organes qui leur ont donné naissance; la nature les y forme et les y nourrit par un artifice particulier. Celles qui peuvent être rejetées dans un espèce d'enfantement , se flétrissent et meurent aussitôt qu'elles sont livrées à ellesmêmes , parce qu'elles ne pompent plus alors de sucs nourriciers analogues à leur nature. Mais on voit qu'elles avaient une vie propre, plus ou moins étendue, suivant celle de leurs nerfs qui forment évidemment un système, comme le fait

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tout l'organe sensitif dans un enfant bien conl'ornié (i).

Ainsi donc, je le répète, l'action et la réaction du système nerveux qui constituent les différentes fonctions vitales peuvent s'exercer sur des parties isolées de ce système. A mesure que le cercle ou l'influence de ces parties s'étend, les fonctions se multiplient ou se compliquent. Le développement des viscères du thorax et du bas-ventre peut avoir lieu par la seule influence de la moelle épinière. Mais la pensée , qui se produit dans le cerveau , ne saurait exister quand cet organe manque : elle s'altère plus ou moins quand il est mal conformé, ou malade; et l'on n'en sera pas surpris, puisque les nerfs de la vue, de l'ouïe, du goût et de l'odorat, en partent directement, et que les nerfs brachiaux, dont dépendent les opérations les plus délicates du tact , y tiennent de très-près, étant formés , en grande partie , des paires cervicales.

Pour se faire une idée juste des opérations dont résulte la pensée , il faut considérer le cerveau

(i) Les observateurs de physique végétale ont souvent remarqué dans les parties tronquées des plantes certains développements qui ne s'étendaient point à la plante entière. Un bourgeon peut végéter et fleurir, tandis que la branche et l'arbre auxquels il tient ne jouissent plus de la vie; il peut devenir le siège d'une végétation régulière , quoique partielle. Mais le phénomène est bien plus frappant, quand on le retrouve dans le système animal.

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comme un organe particulier destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion , le foie à filtrer la bile , les parotides et les glandes maxillaires et sublinguales à préparer les sucs salivaires. Les . impressions, en arrivant au cerveau, le font en-' trer en activité, comme les aliments, en tombant: dans l'estomac, l'excitent à la sécrétion plus abon-dante du suc gastrique et aux mouvements qui. favorisent leur propre dissolution. La fonction propre de l'un est de percevoir chaque impression particulière , d'y attacher des signes , de combiner les différentes impressions, de les comparer entre elles, d'en tirer des jugements et des déterminations ; comme la fonction de l'autre est d'agir sur les substances imtritives, dont la présence le stimule , de les dissoudre , d'en assimiler les sucs à notre nature.

Dira-t-oii que les mouvements organiques par" lesquels s'exécutent les fonctions du cerveau nous sont inconnus? Mais l'action par laquelle les nerfs de l'estomac déterminent les opérations différentes qui constituent la digestion , mais la manière dont ils impreignent le suc gastrique de la puissance dissolvante la plus active, ne se dérobent pas moins à nos recherches. Nous voyons les aliments tomber dans ce viscère avec les qualités qui leur sont propres; nous les en voyons sortir, avec des qualités nouvelles, et nous concluons qu'il levir a véritablement fait subir cette altéra-

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tion. Nous voyons également les impressions arriver au cerveau par l'entremise des nerfs : elles sont alors isolées et sans cohérence. I^e viscère entre en action; il agit sur elles, et bientôt il les renvoie métamorphosées en idées, que le langage de la physionomie et du geste , ou les signes de la parole et de l'écriture , manifestent au-dehors. Nous concluons, avec la même certitude, que le cerveau digère en quelque sorte les impressions; qu'il fait organiquement la sécrétion de la pensée.

Ceci résout pleinement la difficulté élevée par ceux qui , considérant la sensibilité comme une faculté passive, ne conçoivent pas comment juger, raisonner, imaginer, ne peut jamais être autre chose que sentir. La difficulté n'existe plus, quand on reconnaît dans ces diverses opérations l'action du cerveau sur les impressions qui lui sont transmises.

Mais si, de plus, l'on fait attention que le mouvement, dont toute action des organes suppose l'existence , n'est dans l'économie animale qu'une modification , qu'une transformation du sentiment, on verra que nous sommes bien véritablement dispensés de faire aucun changement dans la doctrine des analystes modernes, et que tous les phénomènes physiologiques ou moraux se rapportent toujours uniquement, en dernier résultat, à la sensibilité.

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§ VIII

CONCLUSION

En revenant sur la série des idées que nous venons de parcourir , on peut en résumer les conséquences dans ce petit nombre de propositions :

La faculté de sentir et de se mouvoir forme le caractère de la nature animale.

La faculté de sentir consiste dans celle qu'a le système nerveux d'être averti des impressions produites sur ses différentes parties, et notamment sur ses extrémités.

Les impressions sont internes ou externes.

Les impressions externes , lorsque la perception en est distincte , portent particulièrement le nom de sensations.

Les impressions internes sont très - souvent confuses et vagues; et l'animal n'en est alors averti que par des effets dont il ne démêle, ou ne sent pas directement la liaison avec leur cause.

Les unes résultent de l'application des objets extérieurs aux organes des sens ;

Les autres , du développement des fonctions régulières, ou des maladies propres aux différents organes.

Des premières, dépendent.plus particulièrement les idées;

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Des secondes, les déterminations qui portent le nom d'instinct.

Le sentiment et le mouvement sont liés l'un à l'autre.

Tout mouvement est déterminé par une impression; et les nerfs, organes du sentiment, animent et dirigent les organes moteurs.

Pour sentir, l'organe nerveux réagit sur luimême.

Pour mouvoir , il réagit sur d'autres parties , auxquelles il communique la faculté contractile , principe simple et fécond de tout mouvement animal.

Enfin, les fonctions vitales peuvent s'exercer par l'influence de quelques ramifications nerveuses, isolées du système : les facultés instinctives peuvent se développer, quoique le cerveau soit à peu près entièrement détruit, et qu'il paraisse dans une entière inaction.

Mais pour la formation de la pensée , il faut que ce viscère existe, et qu'il soit dans un état sain : il en est l'organe spécial.

En tirant ces conclusions, nous nous sommes toujours appuyés sur les faits, à la manière des physiciens ; nous avons marché de proposition en proposition, à la manière des géomètres; et, je le répète, nous avons trouvé partout, pour unique principe des phénomènes de l'existence animale, \^ faculté de. sentir.

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Mais quelle est la cause de cette faculté? quelle est sa nature , ou son essence ?

Ce ne seront pas des philosophes qui feront ces questions.

Nous n'avons d'idée des objets que par les phénomènes observables qu'ils nous présentent : leur nature ou leur essence ne peut être pour nous que l'ensemble de ces phénomènes.

Nous n'expliquons les phénomènes que par leurs rapports de ressemblance, ou de succession, avec d'autres phénomènes connus. Quand l'un ressemble à l'autre, nous l'y rattachons d'une manière plus ou moins étroite, suivant que la ressemblance est plus ou moins parfaite. Quand l'un succède constamment à l'autre, nous supposons qu'il est engendré par lui; et nous établissons entre eux les relations exprimées par les deux termes ^effet et de cause. C'est là ce que nous appelons expliquer.

Par conséquent, les faits généraux (i) ne s'ex-

(i) La sensibilité est le fait général de la nature vivante: il est évident que sa cause rentre dans les causes premières. En supposant, ce quin'estpas impossible en effet, qu'on puisse découvrir un jour la liaison que la sensibilité peut avoir avec certaines propriétés bien reconnues de la matière , il resterait toujours encore à découvrir d'où viennent ces mêmes propriétés, et ainsi de suite. Mais il est vrai qu'en suivant celte route , et pour arriver à ce terme , on aurait résolu beaucoup de problèmes importants.

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pliqueiit point, et l'on ne saurait en assigner la cause.

Puisqu'ils sont généraux, ils ne se rapportent point par ressemblance à un autre; attendu que, dans cette dernière supposition, ils cesseraient d'être généraux soit en se subordonnant à lui, soit en s'y confondant d'une manière absolue. Encore moins peut-on y chercher les rapports d'un effet à sa cause ; puisque ces rapports ne peuvent s'établir qu'entre des phénomènes également connus, qui sont offerts par la nature dans un ordre constant de succession, et puisque le dernier, ou le fait général, perdrait évidemment son caractère , du moment qu'il serait possible de le subordonner à un autre qui dès ce même moment, en effet, viendrait le remplacer.

En un mot, les faits généraux sont , parce qu'ils sont : et l'on ne doit pas plus aujourd'hui vouloir expliquer la sensibilité dans la physique animale et dans la philosophie rationnelle , que l'attraction dans la physique des masses.

Au reste , l'on sent que ces diverses questions tiennent directement à celle des causes premières^ qui ne peuvent être connues, par cela même qu'elles sont premières , et pour beaucoup d'autres raisons que ce n'est pas ici le lieu de développer.

L'inscription de l'un des temples anciens , où la sagesse paraît s'être réfugiée avant que le charlatanisme y eût élevé son trône, faisait parler

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d'une manière véritablement grande et philosophique la cause première de l'univers : Je suis ce qui est, ce qui a été , ce qui sera; et nul n'a connu ma nature.

Une autre inscription disait : Connais -toi toimême.

La première est l'aveu d'une ignorance inévitable.

La seconde est l'indication formelle et précise du but que doivent se tracer la philosophie rationnelle et la philosophie morale : elle est, en quelque sorte, l'abrégé de toutes les leçons de la sagesse sur ces deux grands sujets de nos méditations.

Car si nous considérons les opérations de notre intelligence, nous voyons qu'elles dépendent des facultés attachées à nos organes.

Et si nous recherchons les principes de la morale , nous trouvons que les règles doivent en être fondées sur les rapports mutuels des hommes; que ces rapports découlent de leurs besoins et de leurs facultés ; que leurs facultés et leurs besoins dépendent de leur organisation.

Ainsi, ce mot si célèbre dans l'antiquité, yvwOt crsauTov , est très -digne de servir d'inscription à cette salle (i), aussi -bien qu'au temple de Delphes.

Tel est en particulier, citoyens, l'objet des tra-

(i) Celle de l'Institut national.

vaux de notre classe. Elle s'y attachera constamment ; elle l'embrassera tout entier : mais elle poursuivra l'examen de chaque partie avec autant de circonspection dans la méthode que de hardiesse et d'indépendance dans les vues , sans jamais sortir de la route qu'une saine philosophie lui trace ; sans laisser égarer ses recherches dans des questions oiseuses , où , l'observation et l'expérience ne pouvant nous servir de guides , il est impossible aux esprits les plus fermes de faire autre chose que des faux pas.

Tel est, dis -je, notre but; telle est la route par laquelle nous pouvons y parvenir. Aucun de vous n'ignore que si le bonheur individuel et social ne peut se fonder que sur la vertu, la vertu ne se fonde à son tour que sur la connaissance de la nature , sur la raison , sur la vérité.

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