‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 5 sur 20 · TROISIÈME MÉMOIRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME MÉMOIRE

Suite de l'histoire physiologique des sensations.

J'avais cru pouvoir, citoyens, renfermer dans un seul Mémoire le tableau général des phénomènes qui constituent l'exercice ou l'action de la sensibilité. Mais, après avoir passé les bornes ordinaires d'une lecture, je me suis encore vu forcé de renvoyer à un Mémoire supplémentaire quelques idées qui sont ou le développement naturel, ou le complément indispensable de celles dont vous avez entendu l'exposition. C'est pour vous rendre compte de ces idées que je demande » aujourd'hui la parole. Mon soin principal, après celui de n'en négliger aucune qui soit essentielle, sera de les resserrer dans le plus court espace.

Nous avons vu que les êtres animés ne reçoivent pas seulement des impressions relatives aux objets externes dont les sens éprouvent l'action; mais que, par l'exercice régulier de la vie, par celui des fonctions qui la réparent et la maintiennent , par le développement progressif des

organes , enfin par toute espèce de cause capable d'agir sur la sensibilité des parties internes, ces êtres reçoivent aussi d'autres impressions auxquelles l'univers extérieur n'a point de part directe. Nous avons vu que ces deux genres de modifications organiques influent sur la formation des idées et sur les déterminations ; et nous avons cru pouvoir rapporter à chacun d'eux le système d'opérations intellectuelles, ou de penchants et d'actes , qui paraissent en dépendre plus particulièrement.

Mais si nous voulons avoir une idée complète de cette action générale du système nerveux, nous devons encore faire un pas de plus.

La distinction des organes sensibles en internes et externes , et celle des impressions qu'ils peuvent recevoir, ne présentent plus, je pense, aucune difficulté. Mais l'analyse ne doit point en rester là.

Nous avons dit que le système nerveux réagit sur lui-même pour produire le sentiment, et sur les muscles pour produire le mouvement. Mais il peut encore recevoir des impressions directes par l'effet de certains changements qui se passent dans son intérieur, et qui ne dépendent d'aucune action exercée, soit sur les extrémités sentantes extérieures , soit sur celles des autres organes internes. Dans la circonstance dont je parle, la cause des impressions s'applique uniquement à la pulpe cérébrale ou nerveuse. L'organe sensitif

réagit sur lui-même pour les accroître, comme il réagit sur ses propres extrémités dans les cas ordinaires : il entre en action pour les combiner, comme si elles lui venaient du dehors. Souvent ces impressions et l'activité du centre cérébral qu'elles sollicitent sont d'une grande énergie : et communément il en résulte des mouvements et des déterminations qui frappent d'autant plus l'observateur, que leur source échappe entièrement à sa curiosité, et qu'ils n'ont aucun rapport avec les causes régulières et sensibles.

De même que les opérations de la sensibilité, quand elles se rapportent aux impressions reçues par les viscères, ou par les organes externes, peuvent intéresser l'ensemble, ou seulement certaines parties du système nerveux ; de même celles qui se passent uniquement dans le sein de ce système peuvent aussi tantôt résulter de son excitation générale, tantôt se renfermer dans l'une de ses dépendances, où la cause réside spécialement et borne son action.

Enfin, l'action générale du système peut, dans plusieurs circonstances, se diriger vers certains organes particuliers, et s'y concentrer exclusivement : comme aussi les excitations partielles de l'une, ou de plusieurs de ses divisions, peuvent également se faire ressentir d'une manière spéciale à d'autres divisions, avec lesquelles leur sympathie est plus étroite ou plus vive, et finir quelquefois par entraîner le système tout entier.

Ces différentes propositions se déduisent de quelques faits également simples et concluants.

L'on observe tous les jours, dans la pratique de la médecine, des folies, des épilepsies, des affections extatiques, en un mot, différents dérangements des fonctions du système cérébral, qui ne se rapportent aux lésions d'aucun autre organe, soit interne, soit externe. L'observation clinique prouve que leur cause réside dans l'organe nerveux luimême; et les dissections l'ont souvent démontré de la manière la plus invincible : car la consistance, la couleur et l'organisation même de la j)ulpe cérébrale se sont trouvées alors dans un ( tat contre nature; quelquefois même on y a découvert des corps étrangers, tels que des matières lymphatiques épanchées, des amas gélatineux, des échardes osseuses, des squirrhes, ou des pétrifications, dont la présence occasionait tous les accidents.

Dans ces cas , où l'observation peut lier les phénomènes avec leurs causes, nous voyons clairement que les impressions reçues dans le sein de 1 organe sensitif s'y comportent de la même manière que celles qui lui viennent des objets externes; qu'elles se renforcent et deviennent plus distinctes par leur durée; que l'organe les com- Inne et les compare; qu'il en tire des jugements el des déterminations; qu'il imprime aux parties musculaires, en vertu de ces mêmes impressions , (les mouvements qui, n'étant dans aucun rapport

avec celles reçues par les autres organes externes ou internes, ont été long-temjDS attribués à des causes surnaturelles. Ici, l'économie animale se présente à nous dans une de ces circonstances ex trémes, qui servent à faire connaître sa manière d'agir dans celles qui sont plus régulières. Entrecet état, où toutes les opérations sont interverties , et l'état naturel , où leurs phénomènes suivent dos lois plus connues, il y a beaucoup de nuances intermédiaires dans lesquelles l'ordre et le désordre sont comme combinés en différentes proportions, mais qui laissent toujours également échapper les signes certains de l'énergie et de l'action propre de l'organe sensitif.

Dans l'état le plus naturel, avec un peu d'at- , tention, nous le voyons encore entrer de lui- j même en activité : nous voyons qu'il peut pour cela se passer d'impressions étrangères; qu'il peut j mémcj à certains égards, les écarter, et se sous- jj traire à leur influence. C'est ainsi qu'une attentiomij forte, une méditation profonde, peut suspendre:^ l'action des organes sentants externes; c'est ainsi,, pour prendre un exemple encore plus ordinaire , i que s'exécutent les opérations de l'imagination et ! de la mémoire. Les notions des objets qu'on se • rappelle et qu'on se représente ont bien été fournies le plus communément, il est vrai, par les impressions reçues dans les divers organes; mais l'acte qui réveille leur trace, qui les offre au cei- . veau sous leurs images propres, qui met cet or-

DES SENSATIONS. l'j'd

i?ane en état d'en former une foule de combinaisons nouvelles , ne dépend souvent (i) en aucune manière de causes situées hors de l'organe sensitif.

Je n'insisterai pas davantage sur ce point de doctrine , qui me semble suffisamment éclairci par le simple énoncé des phénomènes. Mais il est nécessaire de ne point en perdre vue de les résultats : ils s'appliquent aux questions les plus importantes de la physiologie et de l'analyse philosophique, et sans eux on n'a qu'une idée trèsfausse des opérations directes de la sensibilité. Nous verrons ailleurs qu'ils peuvent aussi jeter beaucoup de jour sur les phénomènes du sommeil, dont nous avons laissé pressentir que la théorie se lie naturellement à celle de la folie et des différents délires.

D'autres faits aussi simples prouvent également que cette action , en quelque sorte , spontanée de l'organe sensitif, est quelquefois bornée à l'une de ses divisions. Dans plusieurs maladies, dont tous les médecins rencontrent chaque jour des exemples, l'on remarque certaines erreurs singulières, mais partielles, de la sensibilité; erreurs qui sont

(i) Je dis souvent et non pas toujours. Dans beaucoup de cas, les opérations de l'imagination ou de la mémoire sont directement excitées , et déterminées à notie insu , par des impressions qu'il faut rapporter aux extrémités sentantes, externe ou internes.

fréquemment rectifiées par les impressions plus justes des autres organes , mais qui, fréquemment aussi , deviennent dominantes , et déterminent au moins de faux jugements particuliers. J'ai vu des vaporeux qui se trouvaient si légers, qu'ils craignaient d'être emportés par le moindre vent; j'en 1 ai vu qui croyaient avoir le nez d'une grandeur 1 excessive, et qui certifiaient qu'ils le sentaient ; grossir d'une manière distincte. Quelques-uns re- rj cevaient l'impression de certaines odeurs extraor- j dinaires; d'autres entendaient ou des bruits in- *l commodes, ou des sons agréables.

Un homme qui avait un abcès dans le corps calleux m'a dit plusieurs fois, pendant le cours de sa maladie , qu'il sentait son lit se dérober sous lui, et qu'une odeur cadavéreuse le poursuivait sans cesse depuis plus de six mois. Il prenait beaucoup de tabac pour la dissiper : mais c'était inutilement; les deux odeurs, ou leurs impressions, se confondaient d'une manière insupportable, et il les rapportait également l'une et l'autre à l'organe même de l'odorat.

On pourrait citer encore ici ces sensations étranges que Boerhaave observa sur lui-même, dans une maladie où le système nerveux se trouvait singulièrement intéressé. Le même cas à peu près s'est offert à moi, chez un homme d'ailleurs plein d'esprit et d'une raison très -sûre. Il se sentait tour à tour étendre et rapetisser, pour ainsi dire, à l'infini: cependant la vue, l'ouïe, le goût, etc. ,

restaient à peu près dans leur état naturel, et le jugement conservait toujours en général la même fermeté.

Les autres malades indiqués ci-dessus étaient également en état de rectifier leur premier jugement.

Mais on sait que la raison des hypocondriaques n'échappe pas toujours à la puissance de ces illusions. Tout le monde connaît, du moins par ouï dire, les histoires de plusieurs d'entre eux, qui croyaient fermement avoir des jambes de verre ou de paille, ou n'avoir point de tête, ou qui soutenaient que leur corps renfermait d'immenses amas d'eaux, capables d'inonder tout un pays, s'ils se permettaient d'uriner, etc. A des visions siridi- • cules , sur lesquelles ils ne formaient pas plus de doute que sur les vérités les plus constantes, ils joignaient souvent un sens droit et des opinions justes sur différents autres objets : quelques - uns même étaient capables, pendant ce temps, d'exécuter des travaux fort ingénieux. C'est au milieu des accès de la plus terrible hypocondriasie, que Swammerdam faisait ses plus brillantes recherches. Mais s'étant mis dans la tête que Dieu pouvait s'offenser d'un examen si curieux de ses œuvres, il commença par renoncer à poursuivre de très-belles expériences sur les injections, dont il avait eu l'idée long-temps avant Ruisch, et dont il avait même déjà perfectionné beaucoup la méthode; et, dans un paroxysme plus violent, il finit

par livrer aux flammes une grande partie de ses manuscrits.

Les faits que je rapporte sont, dis-je, assez connus; et l'on sait aussi par quels moyens ingénieux la médecine est quelquefois parvenue à dissiper les illusions de cette espèce de malades.

§ II-

Mais ce n'est pas seulement pour les sensations, c'est aussi pour les mouvements, que l'action spontanée du système nerveux se borne souvent à certains points isolés.

Tout mouvement des parties vivantes suppose dans le sein du centre cérébral , ou dans le centre particulier des nerfs qui les animent, un mouvement analogue, dont il est, en quelque sorte, la représentation. Quand nous voyons des organes musculaires se mouvoir, nous sommes assurés que les points ou les divisions, soit du cerveau, ' soit de ses dépendances, qui s'y rapportent, sont mus aussi dans un ordre correspondant. Les mouvements partiels apparents dépendent d'autres mouvements cachés qui sont également partiels, comme dans les spasmes cloniques généraux, où toutes les parties musculaires s'agitent à la fois, les divisions cérébrales et nerveuses qui régissent les différentes parties sont très -certainement, soit par excitation directe, soit par sympathie,

dans une convulsion générale (i). L'anatomie nous a fait voir que certaines lésions du cerveau , de la moelle épinière, ou des ganglions, dont l'effet est de déterminer des mouvements irréguliers dans les organes extérieurs, les impriment de préférence à l'un plutôt qu'à l'autre, et que ces mouvements se trouvent circonscrits dans des limites plus ou moins étroites. Les expériences faites sur les animaux vivants confirment cette même vérité. Si l'on pique, ou si l'on irrite d'une manière quelconque différents points de l'organe cérébral , on voit les convulsions, qui sont ordinairement produites par ce moyen, passer tour à tour d'un muscle à l'autre , et souvent ne pas s'étendre audelà de ceux qui se rapportent aux points irrités.

(i) Ceci nous force à revenir encore sur la question de la non-conlracdlité des nerfs. Nous avons dit qu'elle était absolue; et les nerfs sont, en effet, immobiles l'elativement aux parties qui les avoisinent : mais , comme nous l'avons observé dans le précédent Mémoire, ils n'en éprouvent pas moins certainement beauco^up de mouvements in^ernes. La pulpe du cerveau, de la moelle allongée et de la moelle épinière, susceptible de dilatation et de resserrement, paraît l'être aussi de palpitations intérieures très-mai^quées. Schllitting, ayant fait avec le scalpel une blessui'e profonde au cervelet d'un chien vivant, y plongea le doigt; il sentit, à plusieurs reprises, la pulpe cérébrale palpiter autour de son doigt, et le serrer par secousses oscillatoires : et ce mouvement se ranimait, il devenait même plus fort toutes les fois que, de l'autre main, l'observateur irritait la moelle épinière, mise nu le long de plusieurs vertèbres.

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