‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 7 sur 20 · VL · texte numérisé non relu

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Tels sont, en peu de mots , les instruments immédiats des sensations, c'est-à-dire, telle est la disposition des extrémités nerveuses dans les divers organes des sens. Depuis celui du tact, qui reçoit les sensations les plus générales et les plus simples, jusqu'à celui de la vue, qui reçoit les plus circonstanciées, les plus délicates et les plus complexes, les nerfs s'y débarrassent de plus en plus de tous les intermédiaires placés entre eux et les objets extérieurs; ils se dépouillent de plus en plus de leurs enveloppes, et leurs impressions se rapprochent par degrés de celles dont la cause est appliquée immédiatement à la pulpe sentante dans le sein même de l'organe cérébral.

Il nous reste maintenant à voir comment ont lieu les différentes sensations, ou quelles sont les circonstances les plus évidentes et les plus générales qu'on peut regarder comme propres aux fonctions de chacun des organes des sens.

C'est une loi constante de la nature animée, que le retour fréquent des impressions les rende plus distinctes , que la répétition des mouvements les rende plus faciles et plus précis. Les sens se cultivent par l'exercice, et l'empire de l'habitude s'y fait sentir d'abord , avant de se manifester dans

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Jes organes moteurs. Mais c'est une loi non moins constante et non moins générale, que des impressions trop vives, trop souvent répétées, ou trop nombreuses , s'affaiblissent par l'effet direct de ces dernières circonstances. La faculté de sentir a des bornes qui ne peuvent être franchies. I Les sucs du tissu cellulaire affluent dans tous les endroits où elle est vicieusement excitée ; il s'y forme des gonflements momentanés, ou de nouvelles enveloppes, en quelque sorte artificielles, qui masquent de plus en plus les extrémités des nerfs ; et souvent la sensibilité même s'altère et s'use alors immédiatement. Ainsi la conservation de la finesse des sens et leur perfectionnement progressif exigent que les impressions n'aillent pas au-delà des limites naturelles de la faculté de sentir , comme il faut, en même temps, qu'elles l'exercent tout entière pour qu'ils ne s'engourdissent pas.

Par la nature même de leurs fonctions , les extrémités sentantes des nerfs du tact sont exposées à l'action, trop souvent mal graduée, des corps extérieurs. C'est le sens qui reçoit d'ordinaire le plus d'impressions capables de le rendre obtus et calleux. Souvent l'intérieur des mains et le bout des doigts, ses organes plus particuliers, se recouvrent, dans les différents travaux, d'un cuir épais et dur, qui forme des espèces de gants naturels. Il en est de même des pieds , où la distribution des nerfs et leurs épanouissements en ex-

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trémités mamelonnées sont exactement semblables à ceux des mains ; ce qui, pour le dire en passant, contrarie un peu la philosophie des causes finales; car on ne voit pas trop à quoi bon cet appareil si sensible dans une partie destinée aux plus fortes pressions , et qui doit porter tout le poids du corps.

D'après cela, on ne sera point étonné que le tact, qui d'ailleurs est le sens le plus sûr, parce qu'il juge des conditions les plus simples ou les plus saillantes des objets, et qu'il s'applique sur eux immédiatement et par toutes leurs faces , ne soit pas cependant celui qui a le plus de mémoire, ou dont les impressions laissent les traces les plus nettes, et se rappellent le plus facilement. Je parle ici de l'état ordinaire : car l'on sait, d'après beaucoup d'exemples , qu'une culture particulière peut donner au tact autant de mémoire et d'imagination qu'à la vue elle-même. Quelques amateurs de sculpture jugent mieux de la beauté des formes par la main que par l'œil. Le sculpteur Ganibasius , ayant perdu la vue, ne renonça point à son art : en touchant des statues ou des corps vivants , il savait en saisir les formes , il les reproduisait fidèlement ; et l'on voit tous les jours des aveugles qui se rappellent et se peignent vivement tous les objets par des circonstances uniquement relatives aux impressions du tact.

Le tact est le premier sens qui se développe ; c'est le dernier qui s'éteint. Cela doit être, puisqu'il

est la base des autres, puisqu'il est, en quelque sorte , la sensibilité même , et que son entière et générale abolition suppose celle de la vie.

Mais il peut paraître étonnant que le goût , dont les opérations sont liées à l'un de nos premiers besoins , et qui s'exerce par des actes si répétés , n'acquière pas plus proraptement le degré de culture ou de finesse dont il est susceptible; qu'il ne conserve pas mieux la trace de ce qu'il a senti. L'on doit s'en étonner d'autant plus, que ses impressions se confondent, à quelques égards, avec celles qui accompagnent la digestion stomachique. Les unes et les autres concourent à renforcer le sentiment impérieux de la faim, dont elles dirigent les déterminations. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans la première enfance, le goût est avide sans être éclairé , ou délicat ; que , dans la jeunesse, ses plaisirs bornés font place à d'autres sensations qui sont d'un tout autre prix , et dont l'influence sur le système est d'ailleurs bien plus étendue. J. J. Rousseau, qui, si souvent, a peint la nature avec une inimitable vérité, dit que la gourmandise appartient à l'époque qui précède l'adolescence. Mais ce n'est que dans l'âge mûr, lorsque d'autres appétits commencent à n'avoir plus le même empire, que l'on devient exigeant et recherché dans ses repas ; et le véritable âge des Apicius est peut-être encore plus voisin de la vieillesse. Il est également certain que rien n'est plus difficile que de se rappeler ou d'imaginer un

goût particulier dont on n'éprouve pas actuellement la sensation.

Quelques courtes réflexions suffisent pour faire disparaître ce que ces observations présentent de singulier.

1° Les impressions qui dépendent du manger et du boire sont souvent accompagnées d'un désir vif, qui les rend emportées et tumultueuses : on est plus enclin à les précipiter et à les renouveler, qu'à les goûter et à les étudier. i° Le sentiment de bien-être de l'estomac, qui s'y mêle immédiatement , empêche l'attention de peser beaucoup sur elles. 3° Elles sont courtes de leur nature; du moins, chacune a peu de persistance. 4° Il est rare qu'elles soient simples; elles s'associent, se confondent, et changent à tout instant. 5"* La chute des aliments dans l'estomac excite ordinairement l'activité du cerveau. Quand on mange en compagnie, la conversation, sans troubler le plaisir direct du goût, empêche de s'arrêter sur chaque sensation particulière, et de s'en former des images distinctes ; et, lorsqu'on mange seul, on est généralement entraîné dans une suite souvent confuse de pensées. 6° Enfin , il faut aussi, je crois, compter pour quelque chose la disposition spongieuse des nerfs du goût , qui leur permet, à la vérité, de recevoir des sensations vives, mais qui les soustrait à des impressions durables, par les flots de mucosités dont ils sont abreuvés

aussitôt, et qui délayent ou dénaturent les principes sapides.

Cependant on a vu des hommes qui mangeaient avec une attention particulière, dont même quelques-uns mangeaient seuls pour n'être pas distraits du recueillement qu'ils portaient dans leurs repas ; ils semblaient s'être fait une mémoire vive, nette et sûre de tous les goûts des aliments ou des boissons. J'en ai rencontré qui disaient se rappeler très-bien celui d'un vin dont ils avaient bu trente ans auparavant.

Des rapports intimes et multipliés unissent le goût et l'odorat. On flaire les aliments et les boissons avant de manger et de boire , et leur odeur ajoute beaucoup aux sensations qu'on éprouve en buvant et mangeant. Il y a même entre le nez et le canal intestinal certaines sympathies singulières qui ne sont peut-être que le produit de l'habitude; mais comme on les retrouve dans tous les pays et chez tous les hommes , quoiqu'à différents degrés, et se rapportant à divers objets, on peut les ranger parmi les habitudes nécessaires qui ne peuvent guère être distinguées des phénomènes naturels. Tout le monde sait que certaines mauvaises odeurs soulèvent l'estomac, et sont quelquefois capables d'occasioner des vomissements terribles.

Mais il est un autre système d'organes avec lequel l'odorat paraît avoir des rapports encore plus

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étendus; je veux parler des organes de la génération. Les médecins avaient remarqué , dès l'origine même de l'art , que les affections qui leur sont propres peuvent être facilement excitées , ou calmées par différentes odeurs (i). La saison des fleurs est en même temps celle des plaisirs de l'amour; les idées voluptueuses se lient à celles des jardins ou des ombrages odorants ; et les poètes attribuent, avec raison, aux parfums la propriété de porter dans l'ame une douce ivresse. Quel est l'homme , même le plus sage , a moins qu'il ne soit mal organisé, dont les émanations d'un bosquet fleuri n'émeuvent pas l'imagination, à qui elles ne rappellent pas quelques souvenirs ? Mais je ne veux point considérer les odeurs dans leurs effets éloignés et moraux, c'està-dire, comme réveillant, par le seul effet de la liaison des idées , une foule d'impressions qui ne dépendent pas directement de leur propre influence. Les odeurs agissent fortement par ellesmêmes sur tout le système nerveux : elles le disposent à toutes les sensations de plaisir ; elles lui communiquent ce léger degré de trouble qui semble en être inséparable; et tout cela, parce qu'elles exercent une action spéciale sur les organes où prennent leur source les plaisirs les plus

(i) Par exemple, la plupart des remèdes employés avec succès dans les affections hystériques , sont des substances douées d'une odeur forte.

! vifs accordés à la nature sensible. Dans l'enfance, i l'influence de l'odorat est presque nulle; dans la i vieillesse, elle est faible : son époque véritable est celle de la jeunesse, celle de l'amour.

On a remarqué que l'odorat avait peu de mémoire : la raison en est simple. En général , ses impressions ne sont pas fortes, et elles ont peu de constance. Lorsqu'elles sont fortes, elles émoussent promptement la sensibilité de l'organe ; lorsqu'elles ont quelque constance , elles cessent bientôt d'être aperçues. Leur cause, qui nage dans l'air, s'applique aux extrémités nerveuses d'une manière fugitive et diffuse. Elles laissent donc peu de traces , si ce n'est lorsque certaines particules odorantes, plus énergiques , restent embarrassées dans les mucosités de la membrane pituitaire. Mais alors, comme je viens de le dire, on ne les remarque pas long -temps. Enfin, sans parler des périodes de temps, ou des intervalles pendant lesquels l'odorat est dans une espèce d'engourdissement , il est aisé de voir que , par la nature même de ses impressions, il ébranle plutôt le système nerveux qu'il ne le rend attentif : qu'on doit par conséquent plutôt savourer ces mêmes impressions, que les distinguer; en être affecté, que s'en faire des images bien distinctes.

C'est par la vue et par l'ouïe que nous viennent les connaissances les plus étendues; et la mémoire de ces deux sens est la plus durable, comme la plus précise. Une circonstance parti-

culière donne à l'ouïe beaucoup d'exactitude; c'est la propriété de recevoir et d'analyser les impressions du langage parlé. Les sons que produit le larynx de l'homme tiennent à son organisation : les cris qu'il pousse pour exprimer sa joie, ses peines et ses différents appétits, sont spontanés, comme les premiers mouvements de ses muscles; c'est un instinct vague qui les détermine. Il n'en est pas ainsi de la parole : parler est un art qu'on apprend lentement, en attachant à chaque articulation un sens convenu. Or, l'on apprend à parler par le moyen de l'oreille : sans son secours , nous j ne pourrions tenter cet apprentissage; nous n'au- \ rions même aucune idée des sons articulés qu'il i a pour but de nous accoutumer à reproduire , en i y attachant les idées ou les sentiments dont ils | sont les signes convenus. L'oreille est donc obligée ici de peser sur chaque impression particulière , d'y revenir cent et cent fois , de la résoudre dans ses éléments, de la recomposer, de la comparer avec les autres impressions du même genre; en un mot, d'analyser avec la plus grande circonspection.

C'est là ce qui donne à l'ouïe cette justesse , et à ses souvenirs cette persistance et cette netteté qui leur sont particulières. Mais l'on voit que, du moins sous ce rapport, l'artifice de ses sensations et de sa mémoire est fondé sur une lente culture: leurs plus simples résultats supposent le long exercice d'une attention commandée.

IUne autre circonstance , qui tient de plus près I aux lois directes de la nature, paraît influer, non pas au même degré, mais cependant beaucoup, I sur les qualités de l'ouïe : c'est le caractère rliyth- 1 mique et mesuré que peuvent avoir , et qu'ont fré-

I quemment en effet ses impressions. Par cette puissance de l'habitude dont il a déjà été question ci-dessus, la nature se plaît aux retours pério-

II diques ; elle aime à trouver et à saisir des rapports réguliers, non-seulement entre les impressions, mais surtout entre les divers espaces de temps qui les séparent : et les accords harmoniques de tous les genres fixent son attention , facilitent son analyse, et lui laissent des traces plus durables.

Il est inutile de dire que je veux ici parler du chant. Les rapports réguliers , quant au nombre , entre diverses vibrations sonores ne forment pas seulement une agréable symétrie ; les sons déterminés par ces vibrations ont chacun, pour ainsi dire, une ame; et leurs combinaisons produisent une langue bien plus passionnée , quoique moins précise et moins circonstanciée que la précédente. Cette langue, qui, dans l'état de perfection des sociétés, devient l'objet d'un art savant, semble pourtant fournie assez immédiatement par la na- I ture. Les enfants aiment le chant; ils l'écoutent avec l'attention du plaisir, long -temps avant de pouvoir articuler et comprendre un seul mot, long-tempe même avant d'avoir des notions distinctes relatives aux autres sens : et, dans l'état

de la plus grossière culture, la voix humaine sait: déjà produire des sons pleins d'expression et de* charme.

Le rhythme de la poésie n'est qu'une imitation de celui de la musique. Comme rhythme proprement dit, les impressions qu'il occasione sont moins vives et moins fortes ; mais , par des images plus détaillées, mieux circonscrites, ou par des sentiments développés avec plus d'ordre , et d'une manière qui suit de plus près leurs mouvements ou leurs nuances, la poésie obtient souvent aussi de grands effets immédiats. Ces effets sont même en général plus durables, parce que les objets qu'elle retrace , étant plus complets et mieux déterminés, fournissent plus d'aliment à la réflexion. Au reste , le rhythme du chant , et celui des vers, soit lorsque ce dernier dépend de la mesure des syllabes, soit lorsqu'il n'est fondé que sur leur nombre, soit enfin lorsqu'il tient au retour périodique des mêmes sons articulés, rendent l'un et l'autre les perceptions de l'ouïe plus distinctes, et leur rappel plus facile.

L'audition se fait par l'intermède d'un fluide lymphatique contenu dans l'oreille interne, lequel transmet les vibrations de l'air aux extrémités nerveuses. Il en est de même de la vue. La rétine embrasse le corps vitré qui la soutient; elle ne reçoit l'impression des rayons lumineux, qu'à travers cette gelée transparente : et l'utilité des différentes humeurs de l'œil n'est pas seulement

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de les réfracter et de les diriger; il paraît aussi qu'elles en approprient les impressions à la sensibilité de la pulpe du nerf optique.

On observe dans les opérations de l'œil deux circonstances principales qui doivent beaucoup influer sur leur caractère. i°La lumière agit presque constamment sur cet organe pendant tout le temps de la veille : elle excite fortement son attention par des impressions vives et variées; et les jugements qui s'y rapportent se mêlent à l'emploi de toutes nos facultés, à la satisfaction de tous nos besoins. i° L'œil peut prolonger, renouveler, ou varier à son gré les impressions ; il peut s'appliquer cent et cent fois aux mêmes objets, les considérer à loisir sous toutes leurs faces et dans tous leurs rapports , en un mot , quitter et reprendre à volonté les impressions. Ce ne sont pas elles qui viennent l'affecter fortuitement; c'est lui qui va les chercher et les choisir. Il résulte de là, qu'elles réunissent toutes les qualités qui peuvent en rendre les résultats bien distincts , et donner à leurs souvenirs un grand caractère de persistance. L'on ne s'étonnera donc- pas que la vue soit le sens doué de la plus grande force de mémoire et d'imagination.

Ne passons point sous silence , au sujet de l'oreille et de l'œil, une remarque qui peut mener à des vues nouvelles, peut-être même à des notions plus exactes sur les sensations en elles-mêmes , et sur les traces qu'elles laissent dans l'organe

sensitif. Nous avons dit que la perception des objets extérieurs ne paraît pas proprement se faire dans les organes des sens : les circonstances dans lesquelles on rapporte des douleurs à certaines parties qui n'existent plus semblent le prouver.. Il est d'ailleurs vraisemblable que la perception se fait au même lieu que la comparaison : or, le siège de la comparaison est bien évidemment le centre commun des nerfs, auquel se rapportent les sensations comparées (i). Cependant je ne serais pas éloigné de penser que les sens, pris chacun à part, ont leur mémoire propre; quelques faits de physiologie paraissent l'indiquer relativement au tact, au goût et à l'odorat. Mais une observation que tout le monde a faite, ou peut faire facilement sur soi-même, en fournit la preuve, ou l'induction plus directe pour l'ouïe et pour la vue. Quand on a long -temps entendu les mêmes sons , ce n'est pas dans la mémoire proprement dite, c'est dans l'oreille qu'ils restent, ou se renouvellent , et souvent d'une manière fort importune. Quand on a fixé les regards pendant quelques minutes sur des corps lumineux, si l'on ferme l'œil, leur image ne s'en efface pas tout de suite; elle y reste même quelquefois un temps plus long que la durée de l'impression réelle. Mais ses couleurs vont s'affaiblissant de moment en moment.

(i) Ces sensations appartiennent souvent à différents organes à la fois.

jusqu à ce que l'image se perde entièrement dans l'obscurité. J'ai souvent fait cette expérience sur une fenêtre vivement éclairée par le soleil : je fixais les compartiments de ses carreaux pendant quelques minutes, et je fermais ensuite les yeux. La trace des impressions durait ordinairement à peu près le double du temps qu'avaient duré les impressions elles-mêmes. Ce n'est point ici le lieu de tirer de ce fait toutes ses conséquences; mais il est aisé de sentir qu'elles peuvent avoir beaucoup d'importance et d'étendue (i).

D'après la distinction entre les impressions reçues par les sens externes, celles qui sont propres aux organes intérieurs, et celles dont la cause agit directement dans le sein de l'organe sensitif, on pourrait se demander avec quelque raison si la division actuelle des sens est complète, et s'il n'y en a véritablement pas plus de cinq. Assurément les impressions qui se rapportent aux organes de la génération, par exemple, diffèrent autant de celles du goût, et celles qui tiennent aux opérations de l'estomac diffèrent autant de celles de l'ouïe . que celles qui sont propres à

(i) Ces souvenirs de l'oreille peuvent se renouveler plusieurs fois, racme aprèsles interruptions du sommeil; ce qui semble prouver que ce n'est j^as une simple continuation d'ébranlements nerveux locaux. Ceux de l'œil se réveillent aussi très-facilement dans certains états d'excitation générale de l'organe sensitif, surtout pendant le silence et l'obscurité de la nuit.

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l'ouïe et au goût diffèrent de celles de la vue et de l'odorat : rien n'est plus certain. Les déterminations produites par l'action directe de différentes causes sur les centres nerveux eux-mêmes ont

^ aussi des caractères bien particuliers; et les idées

► ou les penchants qui résultent de ces différents

ordres d'impressions se ressentent nécessairement de leur origine. Cependant, comme il pa-

' l'ait impossible encore de les circonscrire avec assez

de précision, c'est-à-dire^ de ramener chaque produit à son instrument , chaque résultat à ses'

; données, une analyse sévère rejette comme pré-

maturées les nouvelles divisions qui viennent s'offrir d'elles-mêmes; et le sens du toucher étant un sens général qui répond à tout, peut-être serontelles toujours regardées comme inutiles. L'on voit, au reste, bien clairement ici, quelle est la seulè^ signification raisonnable qui puisse être attachée au mot sens interne, dont quelques philosophes se sont servis avec assez peu de précaution. Pour la déterminer avec plus d'exactitude, il faudrait y rapporter toutes les opérations qui n'appartiennent point aux organes des sens proprement dits : et dès lors, ce mot ne serait plus, je pense, un sujet de débats et de nouvelles incertitudes.

CONCLUSION

Je terminerai ce long Mémoire en observan que les sensations nécessaires pour acquérir des

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idées, pour éprouver des sentiments, pour avoir des volontés, en un mot, pour être, le sont à différents degrés, suivant les dispositions primitives, ou les habitudes propres à chaque individu: je veux dire que l'un a besoin d'en recevoir beaucoup, ou de les recevoir très -fortes, très- vives; que l'autre n'en peut , en quelque manière , digérer qu un petit nombre , ou ne les supporte que plus lentes et moins prononcées. Cela dépend de l'état des organes, de la force ou de la faiblesse du système nerveux, mais surtout de la manière dont il sent.

Les sensations de plaisir sont celles que la nature nous invite à chercher : elle nous invite également à fuir celles de îa douleur. Il ne faut cependant pas croire que les premières soient toujours utiles , et les secondes toujours nuisibles. L'habitude du plaisir, même lorsqu'il ne va point jusqu'à dégrader directement les forces, nous rend incapables de supporter les changements brusques que les hasards de la vie peuvent amener. De son côté, la douleur ne donne pas seulement d'utiles leçons : elle contribue aussi plus d'une fois à fortifier tout le corps ; elle imprime plus de stabilité , M'équilibre et d'aplomb aux systèmes nerveux et musculaire. Mais il faut toujours pour cela qu'elle soit suivie d'une réaction proportionnelle ; il faut que la nature se relève avec énergie sous le coup. C'est ainsi que le malheur moral augmente la force de l'ame, quand

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