NEUVIÈME MÉMOIRE
De l'inQuence des climats sur les habitudes morales.
INTRODUCTION
Plus nous avançons dans les recherches dont j'ai osé, citoyens, tracer le plan sous vos auspices, plus nous voyons avec évidence que les questions qu'elles ont pour but d'éclaircir, étroitement liées entre elles, rentrent les unes dans les autres; qu'il n'en est aucune qu'on puisse traiter complètement , sans toucher plus ou moins à toutes; et que toutes empruntent de chacune des lumières , des matériaux , et même des solutions.
La question de l'influence morale des climats paraît être celle qui prouve le mieux ces rapports intimes : c'est ce que je me propose de faire voir dans ce Mémoire, ou plutôt tel est le résultat de l'examen dont je vous demande de vouloir bien parcourir avec moi les principaux objets.
Mais il faut commencer par se faire une idée juste de cette question elle-même, et tâcher de la poser avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour.
Après avoir suivi pas à pas les voyageurs et les
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naturalistes dans les descriptions qu'ils nous ont données des différentes régions de la terre, si l'on veut embrasser ce vaste tableau , comme d'un coup d'œil, pour en rapprocher et comparer les parties les plus remarquables, on ne peut s'empêcher d'être également frappé et des dissemblances, et des analogies qui s'y rencontrent. Chaque latitude a son empreinte, chaque climat a sa couleur. Mais les différents êtres que la nature y a placés, ou qu'elle y reproduit chaque jour, ne sont pas seulement appropriés aux circonstances physiques de chaque latitude et de chaque chmat, ils ont encore une empreinte et, pour ainsi dire, une couleur commune. La nature des eaux se rapporte à celle de la terre ; celle de l'air dépend de l'exposition du sol , de la manière dont il est arrosé, de la direction des fleuves et des montagnes, de la combinaison des gaz et des autres exhalaisons qui s'élèvent dans l'atmosphère. Dans les productions végétales on retrouve les qualités de la terre et des eaux; elles se plient aux différents états de l'air. Enfin, les animaux, dont la nature est encore plus souple, modifiés et façonnés sans relâche par le genre des impressions qu'ils reçoivent de la part des objets extérieurs, et par le caractère des substances que le local fournit à leurs besoins, sont, en quelque sorte, l'image vivante du local, de ses productions végétales, des aspects qu'il présente, du ciel sous lequel il se trouve placé; et l'homme, le plus souple
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de tous les animaux , le plus spécialement doué de toute espèce de faculté d'imitation, le plus susceptible de recevoir toutes les empreintes imaginables, diffère si sensiblement de lui-même dans les divers climats, que plusieurs naturalistes croient pouvoir regarder la race humaine comme subdivisée en plusieurs espèces distinctes. D'autre part , l'analogie physique de l'homme avec les objets qui l'entourent, et qu'il se trouve forcé d'approprier à ses besoins , est en même temps si frappante , qu'à la simple insp'ection l'on peut presque toujours assigner la nature et la zone du climat auquel appartient chaque individu. « Il est en ef- « fet parmi les hommes, dit Hippocrate, des races, « ou des individus, qui ressemblent aux terrains « montueux et couverts de forêts; il en est qui « rappellent ces sols légers qu'arrosent des source ces abondantes : on peut en comparer quel- « ques-uns aux prairies et aux marécages; d'au- « très à des plaines sèches et dépouillées (i). »
Ce grand homme ajoute : « Les saisons déter- « minent les formes : or les saisons diffèrent en- « tre elles; la même saison diffère d'elle-même dans « les divers pays; et les formes des êtres vivants <f retracent toutes ces diversités. »
(i) Si je ne me suis pas servi de la traduction du citoyen Coray, c'est que j'avais écrit ce Mémoire avant qu'elle parût. Personne, au reste, ne rend plus de justice que moi aux travaux de ce savant célèbre, dont j'honore autant la personne que j'admire la sagacité de sa critique et sa vaste érudition.
En parlant de certains peuples situés aux confins de l'Asie et de l'Europe, vers les Palus Méotides, et comparant leurs habitudes extérieures avec celles des Asiatiques et des Égyptiens , il dit encore : « La nature sauvage du pays qu'ils occu- « peut, et les brusques mutations des saisons aux- « quelles ils sont exposés , établissent entre les « individus, qui composent ces peuplades, des dif- « férences qui n'existent pas chez les nations dont « nous venons de parler ».
Ailleurs , après avoir décrit un canton particulier de la Scythie, il termine en ces mots : « Vous « voyez que les saisons n'y subissent aucun grand « et soudfiin changement; qu'elles y gardent, au « contraire , une marche uniforme , et se rappro- « chent beaucoup les unes des autres : voilà pource quoi les formes des habitants y sont peu va- « riées. C'est des mêmes aliments qu'ils se nour- « rissent , c'est des mêmes vêtements qu'ils se « couvrent l'hiver et l'été : ils respirent, dans tous « les temps , le même air humide et aqueux ; ils « boivent les mêmes eaux, qui ne sont que de la « neige, ou de la glace fondue.... En conséquence, « ils sont gras et charnus ; ils ont les articulations « grosses mais faibles , et toutes les cavités hu- « mides, surtout le bas-ventre.... L'embonpoint « et le poU des chairs font que les divers indivi- « dus s'y ressemblent beaucoup ; les hommes aux « hommes, et les femmes aux femmes. »
Voulant comparer le sol de l'Asie et celui de
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l'Europe , il s'exprime ainsi dans un premier passage : « Si les Asiatiques , énervés de mollesse , «sans activité, sans courage, sont moins belli- « queux que les Européens, et s'ils ont des mœurs « plus douces, c'est encore dans l'influence du « climat et dans la marche des saisons qu'il faut « en chercher la cause. En Asie, les mutations « alternatives du froid et du chaud ne sont ja- « mais grandes, ni brusques : par là jamais les « forces vitales ne sont comme frappées de stu- « peur, jamais le corps n'y sort tout à coup de « son assiette naturelle. Or, ces puissantes com- « motions augmentent la chaleur animale, fomen- « tent les dispositions colériques , aiguisent la « prudence ; toutes qualités qu'un état monotone « et permanent ne développe pas au même point. « Car ce sont les changements qui excitent l'es- « prit de l'homme, et qui ne lui laissent aucun « repos. »
Dans un autre endroit, il reprend la comparaison de ces deux parties du monde : « En Europe, « les hommes diffèrent beaucoup et pour la taille ce et pour les formes, à cause des grandes et frète quentes mutations de temps qui ont lieu dans « le courant de l'année. De fortes chaleurs, des « hivers rigoureux, d'abondantes pluies, des sé- « cheresses opiniâtres, des vents impétueux; en « un mot , toutes les températures y régnent tour « à tour et s'y remplacent sans cesse.,.. Voilà « poiu-quoi toute l'apparence extérieure des Eu-
« ropéens diffère d'une ville à l'autre.... Les effets « du climat se font observer également dans leurs « mœurs. Ces circonstances produisent des carac- « tères plus énergiques, plus indisciplinés. Les « perpétuelles commotions amènent une rudesse « moins sociable; elles permettent difficilement à « la douceur et à l'urbanité de passer dans les ha- « bitudes. Par la même raison, les Européens doi- « vent être plus courageux que les Asiatiques. Je « le répète, un état de choses toujours le même « engendre l'inertie : la variété, au contraire, ex- « cite le corps et l'esprit au travail. »
C'est d'après ces observations et d'autres analogues, dans le détail desquelles je crois inutile d'entrer, qu'Hippocrate avait déjà, de son temps, établi la doctrine de l'influence des climats sur les habitudes morales des peuples.
Quelques philosophes modernes, en empruntant ses opinions, leur ont donné de nouveaux développements : peut-être aussi leur ont-ils donné trop d'extension ; du moins il est certain qu'ils ont franchi les hmites dans lesquelles ce grand observateur avait cru devoir se renfermer.
D'autres philosophes, également recommandables par les vérités utiles qu'ils ont répandues, ont pris occasion de là d'attaquer le fond même de la doctrine; ils ont traité cette influence de chimère, et rejeté, sans modification, les conséquences qu'Hippocrate, et surtout ses derniers partisans, en avaient tirées.
Ces deux opinions contraires, plus particulièrement débattues depuis le milieu du dix-huitième siècle, ont eu leurs apôtres et leurs adversaires: l'une et l'autre sont encore un objet de litige entre des hommes d'ailleurs très- éclairés.
Il semble donc qu'on peut regarder la question comme indécise. Elle ne le serait point sans doute si l'on recueillait les voix : le plus grand nombre des observateurs partage l'opinion d'Hippocrate et de Montesquieu. Mais celle d'Helvétius a pour elle encore des penseurs distingués. Ainsi, quand cette question n'entrerait pas nécessairement dans le plan de mon travail , elle mériterait d'être discutée de nouveau : et parmi celles qui intéressent immédiatement l'état social lui-même, et que la plus haute philosophie a pu seule élever, peutêtre n'en est-il aucune qui soit plus digne de votre attention et de votre examen.
Quand on manque des faits nécessaires pour résoudre une question, rien n'est plus naturel que de la voir rester indécise : il faut même réprimer obstinément cette impatience et cette précipitation que l'homme n'éprouve que trop souvent au milieu des plus importantes recherches, et qui le poussent à conclure avant d'avoir rassemblé tous les motifs de la conclusion: il le faut absolument, supposé toutefois qu'on mette quelque importance
à la vérité. Mais quand les faits relatifs à une question ont été rassemblés, quand ils ont été déjà considérés sous différents points de vue par des hommes capables de les bien circonscrire et d'en tirer toutes les conséquences, si cette question n'est pas éclaircie, c'est qu'on ne l'a pas bien saisie elle-même ; elle serait résolue si elle était bien posée. Or, personne n'a prétendu nier que les faits qui se rapportent à la question de l'influence morale des climats n'aient été recueillis, et même soigneusement discutés. Les penseurs qui, dans ce débat, se décident pour la négative, comme ceux qui soutiennent l'aflirmative, établissent également qu'on a tous les moyens de conclure , et qu'on le peut en toute sûreté. Il faut donc que les termes de la question présentent encore du vague , qu'elle ne soit pas énoncée avec la précision convenable ; il faut , en un mot, qu'elle soit mal posée; et certes rien n'est plus nécessaire, dans toute discussion, que d'écarter ce nuage des termes, et d'éclaircir cette confusion de langage dans laquelle se perd toujours le fil du raisonnement.
Si, par exemple, certains écrivains n'ont entendu par le mot climat que le degré de latitude, ou celui de froid et de chaud propre à chaque pays, il est évident qu'ils ne pouvaient jamais tomber d'accord dans leurs conclusions avec ceux qui donnent à ce mot un sens plus étendu : et peut-être, en effet, quelques philosophes ont -ils
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attaché une trop grande importance à la simple action du froid et du chaud. Mais ce n'est plus maintenant de cela qu'il s'agit : en les combattant, on ne s'est point borné à montrer qu'ils avaient poussé jusqu'à l'extrême des vues justes au fond, on a prétendu renverser tout le système qui résulte de ces vues; et l'on a cru pouvoir nier formellement que les différences de l'homme moral dans les divers pays pussent dépendre en rien de l'influence des causes physiques propres au local.
Revenons donc à la définition d'Hippocrate ; ou plutôt, car il ne s'amuse point à faire des définitions scolastiques, cherchons, dans la manière dont il a considéré ce sujet, quel sens il attache au mot climat.
Le titre même de son ouvrage pourrait, en quelque sorte, lui seul, nous faire connaître l'esprit dans lequel il se propose d'écrire; son ouvrage est intitulé : Des Jirs, des Eaux et des Lieux. Hippocrate entend donc attribuer les effets dont il va rendre compte non -seulement à la température de l'air, mais à toutes ses autres qualités réunies; non-seulement au degré de latitude du sol, mais à sa nature, à celle de ses productions, à celle des eaux dont il est arrosé. Dans le corps de l'ouvrage, l'auteur s'attache à décrire exactement toutes les particularités qui peuvent frapper l'observateur dans la distinction des différents pays, et qui tiennent essentiellement à cha-
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cun d'eux. Il considère comme éléments nécessaires de la question tous les objets importants propres à chaque sol , à chaque situation , toutes les qualités constantes et majeures par lesquelles ces objets peuvent affecter les sens et modifier la nature humaine; et l'on n'aura pas de peine à sentir que cette signification du mot climat est la seule complète. Le chmat n'est donc point resserré dans les circonstances particulières des latitudes, ou du froid et du chaud; il embrasse, d'une manière absolument générale, l'ensemble des circonstances physiques attachées à chaque local, il est cet ensemble lui-même ; et tous les traits caractéristiques par lesquels la nature a distingué les différents pays entrent dans l'idée que nous devons nous former du climat.
Maintenant, que faut-il entendre par habitudes morales? et comment ces habitudes peuvent-elles naître et se développer? Car, pour bien démêler les circonstances susceptibles d'influer sur leur production, il faut connaître les lois ou l'ordre suivant lequel elle peut et doit avoir lieu.
Si l'on considère les habitudes morales dans un peuple tout entier, comme l'ont fait Hippocrate et Montesquieu, l'on trouvera sans peine qu'elles ne sont autre chose que la série ordinaire de ses affections, ou de ses penchants, de ses idées, ou de ses opinions, de ses déterminations, ou des actes qui résultent et de ses opinions et de ses penchants. L'on voit encore avec la même évi-
dence que ces habitudes ne peuvent se former autrement que celles des individus; c'est-à-dire, qu'elles sont le produit nécessaire des impressions que ce peuple reçoit chaque jour , des idées ou des jugements que ces impressions fout naître, des volontés instinctives ou raisonnées que ces mêmes impressions et ces jugements développent de concert.
C'est donc en résultat dans le genre et le caractère des impressions qu'il faut chercher la véritable cause déterminante du genre et du caractère des habitudes. Mais les impressions se rapportant aux objets qui les produisent et aux dispositions des organes sensibles sur lesquels s'exerce l'action de ces objets, l'on voit évidemment qu'elles doivent différer et suivant la nature de ces derniers, et suivant l'état des parties sensibles qui en reçoivent les impressions.
Ainsi l'on peut poser la question d'une seconde manière : i° la nature des objets est-elle la même dans les différents climats? 2° S'il est constant que les objets n'y sont pas les mêmes , la sensibilité ne doit-elle point subir des modifications en présence et par l'action continuelle de ces objets différents?
Nous voilà, ce me semble, plus avant dans le sujet.
Il s'agit donc de déterminer d'abord si le caractère des objets et les objets eux-mêmes sont véritablement identiques dans les différents climats.
Mais cela pourrait- il faire une question? Tous les faits n'ont -ils pas prononcé dès long- temps, et ne prononcent-ils pas encore chaque jour sur ce point? et personne s'est-il jamais avisé de soutenir que les objets fussent les mêmes aux bords du Sénégal, ou de l'Amazone, que dans le Groenland, ou sur les côtes désolées du Spitzberg?
Il s'agit de déterminer , en second lieu , si l'influence des objets extérieurs et des substances qui s'appliquent journellement au corps de l'homme, peuvent, ou ne peuvent point, en modifier la sensibilité; si, dans le fait, la sensibilité reste toujours et partout la même; si toujours et partout non- seulement elle est susceptible des mêmes impressions, mais s'il est de sa nature de ramener les impressions diverses à un certain caractère commun, que les adversaires d'Hippocrate, pour être entièrement conséquents, doivent regarder comme inséparable de la nature humaine, ou comme essentiel à son développement, nonobstant la variété des circonstances extérieures (i).
D'après cette énonciation , plus détaillée et plus exacte , le second membre de la question paraît aussi peu susceptible de débat que le premier. Car s'il était vrai que les choses se passassent comme nous venons de l'établir par supposition, les hommes seraient absolument incapables de
(i) C'est ici véritablement le point le plus délicat et le plus décisif de la question.
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recevoir aucune éducation quelconque. Mais il faut cependant convenir qu'ici la discussion , pour être complète, exige l'examen de plusieurs questions subsidiaires, et que l'on n'y peut obtenir une solution qui ôte toute prise aux subtilités, qu'en considérant l'homme vivant et sensible sous tous ses points de vue principaux , et en pénétrant dans les causes intimes dont les lois même de l'existence demandent qu'il éprouve l'action.
Mais il suffit de jeter un coup d'oeil sur les différents objets que cette discussion doit embrasser, pour se convaincre qu'elle nous ferait revenir sur plusieurs points éclaircis dans les précédents Mémoires. Il faudrait nous arrêter encore sur les Hiêmes faits, et reprendre les mêmes chaînes de raisonnements.
§ ni-
Nous avons prouvé ( du moins telle est ma conviction ) que les tempéraments, le régime, la nature des travaux , celle des instruments qui leur sont propres, le genre et le caractère des différentes maladies , influent puissamment sur les opérations de la pensée, de la volonté, de l'instinct, puisqu'ils sont capables de changer l'état de la sensibilité des différents organes, état dont ces opérations dépendent toutes également. Si maintenant nous pouvons démontrer, de plus, que la détermination des tempéraments , celle du régime
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la nature des travaux et, par conséquent, celle des instruments qu'ils exigent, enfin, que le genre, le caractère et la marche des maladies, sont soumis à l'action des diverses circonstances physiques propres à chcique local, il s'ensuivra clairement que le cHmat, d'après l'exacte définition du mot, influe en effet sur la formation des habitudes morales. Car celles-ci ne sont à leur tour, comme i on vient de le voir tout à l'heure, que l'ensemble j des idées et des opinions , des volontéis instinctives ' ou raisotmées, et des actes qui résultent des unes et des autres dans la vie de chaque individu.
Personne ne peut ignorer que la nature animale est singulièrement disposée à l'imitation. Tous les êtres sensibles imitent les mouvements sur lesquels kur observation a pu se fixer : ils s'imitent surtout eux-mêmes , c'est-à-dire qu'ils ont un penchant remarquable à répéter les actes qu'ils ont exécutés une fois; ils les répètent d'autant plus facilement et d'autant mieux, qu'ils les ont exécutés plus souvent ; enfin , ils les répètent aux mêmes heures, et dans le même ordre de succession, par rapport à d'autres mouvements que certaines analogies ou la simple habitude ont coordonnés, avec ces actes, dans leur souvenir. Cette tendance se montre plus évidemment encore dans ) les déterminations automatiques des animaux, que I dans celles où le raisonnement a quelque part. Les fonctions purement physiques, et dont la conservation de la vie dépend plus spécialement, com-
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niencent et finissent toutes à des époques et dans des intervalles de temps déterminés : et si les périodes ne sont pas les mêmes pour tous les individus , l'exactitude des retours , toujours conforme dans chaque cas particulier aux rapports établis entre le premier et le second acte qui constituent la fonction, entre le second et chacun des suivants, n'en démontre qu'avec plus d'évidence la généralité de la loi. Ainsi , quoique la faim , le besoin du sommeil , celui des différentes évacuations , etc. , ne reviennent pas pour tous les individus, aux mêmes heures, il est constant que, dans un genre de vie fixe et régulier, chacun d'eux les éprouve périodiquement. Cela se voit encore avec la même évidence dans le rhythme des fièvres d'accès, et dans la marche des maladies aiguës, où les forces qui restent à la nature sont suffisantes pour en assujettir le cours à de constantes lois. Et c'est , comme nous l'avons dit si souvent, sur ce penchant physique à l'imitation, sur cette puissance de l'habitude , qu'est fondée toute celle de l'éducation, par conséquent la perfectibilité, commune à toute nature sensible, et dont l'homme surtout, placé sur le globe à la tête de la classe entière des animaux, paraît éminemment doué.
Mais l'empire des habitudes ne se borne pas à -ces profondes et ineffaçables empreintes qu'elles laissent chez chaque individu, elles sont encore, du moins en partie, susceptibles d'être transmises
par la voie de la génération. Une plus grande aptitude à mettre en jeu certains organes, à leur faire produire certains mouvements, à exécuter certaines fonctions; en un mot, des facultés particulières, développées à un plus haut degré, peuvent se propager de race en race (i) : et si les causes déterminantes de l'habitude première ne discontinuent point d'agir pendant la durée de plusieurs générations successives , il se forme une nouvelle nature acquise, laquelle ne peut, à son tour , être changée qu'autant que ces mêmes causes cessent d'agir pendant long -temps, et surtout que des causes différentes viennent imprimer à l'économie animale une autre suite de déterminations.
Des impressions particulières , mais constantes, et toujours les mêmes , sont donc capables de modifier les dispositions organiques , et de rendre leurs modifications fixes dans les races. Or les impressions les plus constantes et les plus invariables sont incontestablement celles qui tiennent à la nature même des lieux, que toute l'industrie de l'homme ne peut changer, que ses caprices ne peuvent altérer : et nous avons vu , dans un autre Mémoire, que c'est incontestablement encore
(i) George Le Roi, dans ses Lettres sur les animaux, observe que, quoique le chien n'arrête point naturellement, les excellentes chiennes d'arrct font des petits qui, très-souvent, arrêtent, sans leçon préalable, la première fois qu'on les met en présence du gibier.
ro.
JNFLUJJNCIi DES CLIMATS
dans certaines dispositions organiques qu'il faut chercher la cause des divers tempéraments. Si donc les impressions sont assez différentes dans les différents climats pour agir sur l'état même des organes, les tempéraments présenteront nécessairement de notables variétés.
Sans sortir d'un climat donné , l'on observe que les saisons ont une grande influence sur l'état de l'économie animale. Douée de son caractère propre, chaque saison détermine dans les corps un ordre de mouvements particuliers ; elle y laisse , en fuyant, des empreintes d'autant plus marquées et plus durables, que son action s'est exercée sans mélange, plus fortement, ou plus long-temps: et, si la saison qui la remplace ne venait à son tour imprimer d'autres mouvements, ces empreintes deviendraient de plus en plus ineffaçables , les déterminations qui s'y rapportent se transformeraient en habitudes, une nature nouvelle prendrait la place de la nature primitive; ou, pour parler plus exactement, les dispositions organiques seraient modifiées proportionnellement à la cause agissante, et dans les limites entre lesquelles il leur est permis de flotter en différents sens.
Les anciens médecins, qui voulaient trouver partout des analogies, s'étaient efforcés de rattacher leur système des humeurs à celui des éléments, et celui des tempéraments à l'un et à l'autre. Les faits semblent prouver qu'ils avaient été plus heureux en étabhssant certains rapports entre
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les saisons, les climats, les âges et les tempéraments , ou dispositions organiques propres à ces diverses circonstances générales et à chacune de leurs nuances particulières. Ils avaient observé que les humeurs ou les fluides qui, suivant leur opinion, s'agitent dans le corps d'après les lois d'une espèce de flux et de reflux, étaient susceptibles de divers mouvements extraordinaires. Elles se gonflent, disaient-ils, et se soulèvent; elles se portent avec une sorte de fureur d'un lieu vers un autre. Dans certains climats, dans certaines saisons, à certaines époques de la vie, ces mouvements naissent, en quelque sorte, d'eux-mêmes; ils s'exécutent avec plus de force. Il existe entre les humeurs et ces circonstances des rapports sensibles, dont la connaissance est indispensable à l'étude de l'homme et à la pratique de la médecine. Le sang et les maladies inflammatoires sont propres à l'adolescence, au printemps, aux pays où cette saison prédomine. La jeunesse, l'été, lés pays chauds et secs, engendrent la bile et les maladies bilieuses. Dans l'âge mûr et pendant l'époque qui va se confondre avec la vieillesse , dans l'automne , dans les lieux dont 4'air est humide et grossier, dont la température est variable , régnent l'atrabile et les affections qui en dépendent. Enfin , la pituite froide et les maladies catarrhales sont propres à la vieillesse, aux pays humides et froids , à l'hiver.
INFLUENCE JJES CLIMATS
§ IV
Quoique les anciens, en rapportant les tempéraments aux humeurs, ne fussent point remontés jusqu'aux dispositions organiques, dont l'état des humeurs tire lui-même sa source, ils ne pouvaient errer en tirant des conclusions qui n'étaient que le résumé le plus exact des faits. Aussi ces fidèles observateurs ne faisaient -ils point difficulté d'établir des analogies directes entre les tempéraments, les climats et les âges, mais surtout entre les saisons et les tempéraments.
Au printemps, disaient-ils encore, on se trouve, en quelque sorte, plus jeune et plus près du tempérament sanguin. Dans l'été , l'on est plus bilieux, l'on a plus de disposition aux maladies où la bile joue le principal rôle. En automne, la mélancolie prédomine; les maladies atrabilaires, et les affections qui les accompagnent, se développent alors particulièrement. En hiver enfin, les hommes faibles et les vieillards se trouvent encore plus vieux ; c'est le temps des maladies rhumatiques, pituiteuses, catarrhales, jusqu'à ce que l'action du froid, s'associant aux impressions qu'amène le retour du soleil vers notre tropique, ait fait reparaître les dispositions inflammatoires, compliquées avec les dégénérations muqueuses qu'elles traînent quelque temps à leur suite.
Je ne me sers ici des mots propres d'aucun des médecins anciens; mais c'est bien leur véritable
SUll LES HABITUDES MORALES. 131
(ïoctrine, particulièrement celle d'Hippocrate, que je résume sous le point de vue qui convient à notre sujet.
Mais l'influence des saisons n'est pas la même dans tous les climats : les saisons ne sont pas partout également distinctes les unes des autres. Dans quelques pays on ne connaît que l'hiver et l'été ; dans d'autres, les temps variables de l'automne régnent depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin. La zone équatoriale éprouve à peine quelque diminution passagère dans les chaleurs; les zones polaires sont à peu près éternellement engourdies par le froid ; enfin , quelques heureux Coins du globe jouissent d'un printemps presque continuel.
Mais, en sortant de ces généralités relatives aux causes locales qui peuvent influer sur l'économie vivante , ou sur certaines dispositions organiques , on trouve que les détails , c'est-à-dire les faits particuliers eux-mêmes , offrent un ensemble bien plus concluant, ainsi que plus positif
Il suffit de jeter un coup d'œil sur le tableau <des différents climats, pour voir sous combien de formes variées , dépendantes des circonstances qui leur sont propres, la puissance de la vie semble prendre plaisir à s'y développer. Dans chaque importante division de notre globe, dans chaque grande variété d'une de ces divisions, prise au hasard, combien d'animaux qui ne se rencontrent pas ailleurs! quelles diversités de structure, d'in-
IlYfLUEJVCE DES CLIMATS
stinct, d'habitudes! que de traits nouveaux ils offrent à l'observation , soit dans la manière de pourvoir à leurs besoins, soit dans le genre et dans le caractère de leurs facultés primitives, soit enfin dans la natm^e et dans la direction que prennent et ces facultés et ces besoins ! Or, ces habitudes particuhères, ces familles nouvelles, ces formes mêmes, variables dans les familles, dépendent souvent de la nature du sol , de celle de ses productions; et, s'il est des végétaux qu'on ne peut enlever à leur terre natale sans les faire périr, il est aussi quelques races vivantes qui ne peuvent supporter aucune transplantation, qu'il est impossible de dépayser sans tarir la source qui les renouvelle et même, quelquefois, sans frapper directement de mort les individus.
Ces faits , trop généralement connus pour être contestés, montrent déjà, sans équivoque, quel est l'empire du climat sur les êtres animés et sensibles. Mais cet empire se marque plus fortement, et surtout d'une manière plus relative à la question qui nous occupe, dans les changements que le climat fait subir aux mêmes races ; puisque non -seulement il modifie à l'infini leurs qualités, ou leurs dispositions intimes, mais qu'il peut encore quelquefois effacer de leur structure extérieure et de leurs inclinations, ou de leur naturel, les traits qu'on avait cru les plus distinctifs. Le cheval , le chien , le bœuf, sont , en quelque sorte , d'autres espèces dans les différentes régions du
globe : dans l'une, audacieux, sauvages, farouches; dans l'autre, doux, timides, sociables : ici, l'on admire leur adresse , leur intelligence , la facilité avec laquelle ils se prêtent à l'éducation que l'homme veut leur donner; là, malgré les soins les plus assidus, ils restent stupides, lourds, grossiers, comme le pays lui-même, insensibles aux
i caresses , et rebelles à toutes les leçons.
La taille de ces animaux, la forme de leurs membres, leur physionomie, en un mot, toute leur apparence extérieure dépend bien évidem-
( ment du sol qui les a produits, des impressions journalières qu'ils y reçoivent, du genre de vie qu'ils y mènent, et surtout des aliments que la nature leur y fournit.
Dans certains pays, le bœuf naît sans cornes;
I dans d'autres endroits, il les a monstrueuses. Sa taille et le volume total de son corps prennent
I un accroissement considérable dans les terrains humides et médiocrement froids; il se rapetisse sous les zones glaciales et dans les lieux très-secs. Sous certaines latitudes , son poil se transforme en une laine longue et fine ; ou son dos est chargé d'une , et même quelquefois de deux bosses charnues. Enfin , pour ne pas multiplier les exemples, on peut distinguer les races de chevaux par une grande diversité de caractères propres aux diffé-
j rents pays qui leur ont donné naissance ; et depuis le chien d'Islande ou de Sibérie jusqu'à celui des régions équatoriales , on peut observer
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line suite de formes et de naturels différents, dont les nuances les plus voisines semblent s'effacer l'une l'autre, en se confondant par des gradations insensibles.
Je n'ajouterai plus ici qu'une seule remarque , c'est que dans certains pays les chiens n'aboient point du tout: dans quelques autres, ils sont exempts de la rage. Ceux qu'on y transporte des pays étrangers, dans le premier cas, perdent la voix au bout de quelque temps; ils deviennent, dans le second , du moins autant qu'on peut en juger d'après une assez longue expérience , incapables de contracter l'hydrophobie. Nous sommes donc en droit de conclure de là que ces .changements dans la nature du chien dépendent uniquement du climat, ou des circonstances physiques propres aux différents pays qui ont fourni ces observations.
Ainsi , l'on voit évidemment pourquoi les différentes races d'animaux dégénèrent pour l'ordinaire, mais quelquefois aussi se perfectionnent , quand elles sont transplan tées d'un pays dans un autre ; et comment leur nouvelle partie finit à la longue par les assimiler aux espèces analogues qui naissent et s'élèvent dans son sein , à moins qiie l'homme ne puisse les tenir constamment rapprochées de leur nature primitive par des soins particuliers de régime et d'éducation (i).
(i) Voyez rexccllcnt écrit do Huzarcl sur les haras, et
Nous l'avons déjà dit bien des fois, la sensibilité de l'homme est , par rapport à celle de toutes les espèces animales connues, la plus souple et la plus mobile, en sorte que tout ce qui peut agir sur les autres créatures vivantes agit , en général, d'une manière encore plus forte sur lui. Mais une grande multitude de faits relatifs à différents ordres de phénomènes nous ont prouvé de plus que si la nature humaine est susceptible de se plier à toutes les circonstances , c'est que toutefe la modifient rapidement , et l'approprient aux nouvelles impressions qu'elle reçoit. Il est donc peutêtre inutile de vouloir faire sentir que, puisque le climat exerce un empire étendu sur les animaux, l'homme ne peut, en aucune manière, être le seul qui résiste à toute influence de sa part; car c'est évidemment aux qualités mêmes qui caractérisent et constituent la supériorité de son organisation que tient cette dépendance de tant de causes diverses dont il semble être quelquefois le jouet.
Mais, à quelque sévérité de déduction qu'on se soit efforcé d'assujettir l'analogie, ses conclusions peuvent laisser encore de l'incertitude ou des nuages dans les esprits. Revenons donc aux preu-
ceux de Daubcnton, de Gilbert, de Tessier, etc., sur l'éduration des l)êtes à laine.
ves plus directes, c'est-à-dire, revenons aux faits; et , quoiqu'il fût assurément aussi fastidieux que superflu de les tous recueillir, jetons au moins un coup d'oeil rapide sur ceux qui sont , à l'égard du reste, des espèces de résultats généraux.
On sait que les formes extérieures de l'homme ne sont pas les mêmes dans les différentes régions de la terre. La couleur de la peau , celle des poils qui végètent dans son tissu, leur nature, ou leur intime disposition, les rapports des solides et des fluides, le volume des muscles, la structure même et la direction de certains os, ou de quelques-unes de leurs faces , toutes ces circonstances présentent des variétés chez les habitants des divers climats ; elles peuvent servir à faire reconnaître la latitude ou la nature du sol auquel ils appartiennent. Chaque nation a ses caractères extérieurs, qui ne la distinguent pas moins peutêtre que son langage. Un Anglais , un Hollandais, un Italien, n'ont point la même physionomie qu'un Français; ils n'ont point les mêmes habitudes de corps. Sur le territoire habité par chaque nation , s'il se rencontre de grandes variétés de sol , on en retrouve toujours la copie, si je puis m'exprimer ainsi, dans certaines variétés analogues, ou dans certaines nuances de structure, de couleur, de physionomie, propres aux habitants respectifs des divers cantons. Les hommes de la montagne ne ressemblent pas à ceux de la plaine ; il y a même des différences notables entre ceux de
telle et de telle plaine , de telle et de telle montagne. Les habitants des Pyrénées ont une autre apparence que ceux des Alpes. Les riants et fertiles rivages de la Garonne ne produisent point la même nature de peuple que les plaines , non moins fertiles et non moins riantes, de la Loire et de la Seine; et souvent dans le même canton l'on remarque d'un village à l'autre des variétés qu'une langue, des lois et des habitudes d'ailleurs communes, ne permettent d'attribuer qu'à des causes inhérentes au local.
En considérant les grandes différences que présentent les formes du corps humain , et même la structure ou la direction des os qui leur servent de base, quelques écrivains ont pensé que des êtres si divers, quoique appartenant au même genre, ne pouvaient appartenir à la même espèce; et, pour expliquer le phénomène , ils ont cru nécessaire d'admettre plusieurs espèces primitives, distinctes les unes des autres, et dont les traits caractéristiques restent toujours fixes et indélébiles, comme ceux de la nature elle-même. J'avoue que je ne partage point leur opinion. Celle de Buffon, qui regardait les variétés que l'homme présente dans les différents climats comme accidentelles , et comme l'ouvrage de ces chmats euxmêmes, me paraît beaucoup plus vraisemblable , i" parce que d'un climat à l'autre, on voit les races qui leur sont propres s'unir par une chaîne d'intermédiaires dont les nuances ou les dégrada-
lions insensibles se confondent toujours au point de contact ; 2° parce que la même latitude présente souvent divers climats, c'est-à-dire, de grandes variétés dans l'ensemble des circonstances physiques propres à chaque canton, et qu'alors non-seulement chaque nature de sol produit sa race particulière, mais que si, par hasard, quelques cantons ressera'blent exactement à des régions éloignées, les hommes des uns paraissent formés sur le modèle de ceux des autres, et que l'analogie de climat triomphe de l'influence même du voisinage, et de cette confusion du sang et des habitudes qu'amène inévitablement la fréquence des communications; 3*" parce qu'on observe chaque jour, dans les pays dont le climat a des caractères prononcés, qu'au bout d'un petit nombre de générations, les étrangers reçoivent, plus ou moins, son empreinte (i); 4° enfin, parce que les défenseurs de cette théorie sont obligés, pour la soutenir, de se livrer à une foule de conjectures. J'ajoute que presque tous leurs arguments sont négatifs, et que la ténacité de
(i) Je citerai ici le fait attesté par plusieurs voyageurs, touchant ces familles portugaises établies dans les îles du Cap- Verd depuis la fin du quinzième siècle tout au plus , lesquelles, dans cet espace de temps , que nous devons regarder comme très-court, sont devenues presque entièrement semblables aux nègres indigènes du pays et à ceux du continent voisin. Ce fait semble fournir une preuve directe contre la théorie de la diversité des espèces.
SUR LES HABITllDKS MORALES. 1 69
quelques caractères propres à certaines races , qui paraissent résister à leur transplantation et à leur dissémination parmi les autres peuples, ne prouve absolument rien. En effet, les observations et les expériences nécessaires pour rendre cette remarque solide et concluante n'ont point été faites : la courte durée des individus permet trop rarement d'apprécier au juste la part que peut avoir le temps dans toutes les opérations de la nature; et rien cependant ne serait plus nécessaire , car , disposant à son gré , de cet élément comme de tous les autres moyens, la nature l'emploie, aussi-bien qu'eux tous , avec une étonnante prodigalité.
Mais, au reste, la question de la variété des espèces dans le genre humain est presque entièrement étrangère à celle de l'influence du climat sur le tempérament : l'une pourrait demeurer indécise, sans qu'il en rejaillît le moindre doute sur les preuves dont la réalité de cette influence est appuyée ; et quoique les deux effets paraissent devoir être regardés comme dépendants des mêmes causes, ils sont loin d'être tellement inséparables qu'ils ne puissent avoir lieu que simultanément.
L'influence du climat sur le tempérament, ou l'analogie générale des tempéraments avec les climats respectifs , est une pure question de fait extrêmement simple. Il s'agit donc de voir, dans l'histoire physiologique et médicale des divers peuples , si tous les pays présentent absolument
l6o INFLUENCE DES CLIMATS
les mêmes habitudes physiques chez les hommes sams et malades; si, lorsque [es circonstances qui constituent le climat diffèrent assez pour avoir des caractères distincts, ces habitudes ne diffèrent pas dans un ordre correspondant ; enfin si , lorsque les dernières se ressemblent, les premières ne se rapportent pas à celles-ci, suivant des règles faciles à saisir par l'observation.
§ VI
En examinant l'influence du régime sur les idées et sur les penchants , nous avons passé successivement en revue toutes les causes partielles , mais principales , qui concourent aux effets de ce qu'on doit entendre par ce mot de régime. Nous avons vu que l'air, suivant son degré de température, et suivant le caractère des substances dont il est chargé; les aliments et les boissons, suivant leur nature ; les travaux , suivant les facultés qu'ils exercent; en un mot, que tous les corps, ou tous les objets qui peuvent agir sur l'homme et lui donner des impressions particulières, ont en même temps la puissance de modifier son état moral. Mais nous avons vu aussi que c'est en changeant les dispositions et les habitudes des organes que ces impressions influent sur les actes de la pensée et de la volonté, dont l'état moral se compose ; et quand les habitudes et les dispositions des organes deviennent fixes, elles forment, de leur côté , ce qu'on désigne par le mot tempérament.
SUR LES HABITUDES MORALES. ]6l
Cependant nous avons dit ailleurs qu'il y a dans les tempéraments un fond dépendant de l'organisation primitive, dont le genre de vie peut bien déiîuiser momentanément Faction, mais qui résiste avec force à toute cause contraire , et qui ne semble pas pouvoir être entièrement effacé. Ceci demande quelque explication.
Nous avons dit, en effet, et l'expérience journalière prouve, que la base des tempéraments originels bien prononcés est intimement itlentifiée avec l'organisation elle-même; mais en même temps nous n'avons point oublié d'observer qu'il y a des tempéraments acquis. Les circonstances de la vie peuvent faire éprouver des modifications ' à tout ce qui n'est pas cette base, et changer entièrement les tempéraments plus indéterminés ; et nous avons senti la nécessité de nous en occuper à part. Il n'y a donc point ici de contradiction véritable. Dans tous les tempéraments, les caractères accessoires peuvent, en général, être altérés : dans un assez grand nombre, tout, jusqu'à leur base, peut subir d'importantes modifications. Enfin, quelquefois le tempérament lui-même est susceptible de changer complètement de nature; il peut même arriver alors que, indécis originairement, il se place, par l'effet de certaines causes extérieures accidentelles, au nombre de ceux dont les caractères ont la plus forte empreinte. Observons, en outre, que lorsque ces causes sont insuffisantes pour opérer d'une manière décisive sur 4. J I
les individus, elles n'en exercent pas moins une puissante influence sur les races : car des causes fixes et constantes, comme l'est en particulier le climat, agissent sans relâche sur les générations successives, et toujours dans le même sens; et les enfants recevant de leurs pères les dispositions acquises, aussi-bien que les dispositions originelles, il est impossible que les races échappent à cette influence de causes qui s'exercent durant des espaces de temps illimités , quelque faible qu'on suppose leur action à chaque instant.
Mais, je le répète, les faits prononcent bien plus directement sur toutes les questions de ce genre; et les faits sont ici très-positifs et très-nombreux.
ISous avons vu qu'Hippocrate, en peignant les habitudes morales d'une peuplade répandue dans le voisinage des Palus-Mœotides et d'une horde de Scythes fixée dans un canton dont le climat offre des caractères particuliers , fait découler ces habitudes de celles du tempérament; et celles du tempérament , de l'ensemble des circonstances physiques locales, à l'action desquelles les corps se trouvent constamment soumis. Les observations de ce grand homme frappent toujours par leur grande exactitude : on peut vérifier encore de nos jours, dans tous les climats analogues, celles dont nous parlons en ce moment; et les règles qu'il en a tirées , sur les modifications que les mêmes natures de terrain ne manquent point de faire subir à l'homme , sont parfaitement identiques avec
SUR LES HABITUDES MORALES. l63
les résultats des faits que nous pouvons nousmêmes observer et recueillir.
Voici comment il peint les rives du Phase, et le naturel de leurs habitants : l'Europe offre encore des régions entières dont Hippocrate semble avoir emprunté les traits principaux de sa description.
« Passons, dit-il, aux habitants du Phase. Leur « pays est humide, marécageux, chaud, couvert « de bois. Des pluies abondantes l'arrosent sans « cesse, ou plutôt l'inondent avec violence. Les « demeures des hommes sont étabUes au sein « même des marais ; ils s'y construisent , avec des « roseaux et du bois , des cabanes dont les frêles « fondements plongent dans les eaux. Rarement « vont-ils dans les villes et dans les marchés voi- « sins. Des troncs d'arbres , grossièrement creusés, « leur servent de barques ; ce sont leurs seuls « moyens de communication : c'est avec ce secours « qu'ils naviguent çà et là sur les nombreux ca- « naux qui coupent leur territoire. Des eaux sta- « gnantes, putréfiées par le soleil, et que les seules « pluies renouvellent, sont leur unique boisson.
« Ajoutez que le Phase est lui-même le fleuve « le plus inerte et le plus lent dans son cours. « Les fruits et les plantes c[ue ses bords nourris- « sent ne reçoivent jamais un entier et convenable « développement: ils ont peu de ces qualités pro- « près qui doivent caractériser chaque espèce en « particulier, et qui lui donnent son genre spé-
« cifique de salubrité. L'humidité qui règne par- « tout retient ces plantes et ces fruits dans un état « d'imperfection ; ils ne sauraient parvenir à la « maturité requise. L'air, enfin, se charge de « brouillards infects, exhalés des marais, et l'ho- « rizon se trouve comme investi de malfaisantes '( vapeurs.
« Par l'action de tontes ces causes réunies , les « habitants du Phase forment un peuple parties culier : ils ont des traits distinctifs qui les ca- « ractérisent. Leur taille est haute , surchargée 'c d'embonpoint : leurs articulations et leurs vais- « seaux semblent perdus dans une mauvaise graisse. « Tout leur corps est pâle , ou plutôt ils appro- « client, quant à la couleur de la peau, des perce sonnes qui ont la jaunisse; et, comme l'air qu'ils « respirent est impur, nébuleux et très-humide, « ils ont la voix la plus rauque qui puisse sortir « d'une bouche himiaine. Ils sont d'ailleurs re- « marquables par une extrême lenteur dans tous « leurs mouvements, et par un défaut presque « absolu d'activité. »
Pour ne rien oublier dans la peinture du climat, auquel il attribue ces habitudes physiques et morales, habitudes qui sont évidemment celles que nous avons dit, dans un autre Mémoire, appartenir au tempérament où les fluides, en général, et particulièrement les fluides muqueux, prédominent, Hippocrate revient bientôt après sur ses pas , pour ajouter ce qui suit :
SUR LES HABITUDES MORALES, l65
« Le climat du Phase n'éprouve que peu de va- « riations , par rapport à la température de Tair. « Les saisons de l'année, les retours périodiques « du froid et du chaud, y marchent régulièrement « et sans transitions subites. Les vents du sud y « soufflent presque continuellement. Il en est un « qui semble particulier au pays ; on l'appelle « Cenchron. Ce vent est quelquefois très-violent ; « la chaleur qu'il répand dans l'air accable et ré- « sont les forces. Le vent du nord s'y fait rarece ment sentir, et lorsqu'il souffle par hasard, il « est faible, peu vif, peu pénétrant. »
Hippocrate a donc déterminé le genre de climat qui produit le tempérament appelé pituiteux. Mais, comme il parle d'un pays presque sauvage, où la culture et l'industrie n'avaient fait encore presque aucun progrès , on peut demander si les causes regardées par lui comme essentiellement inhérentes au local, ne sont pas du nombre de celles que l'industrie de l'homme peut combattre avec succès , et réduire à l'impuissance. Les faits répondent encore à cette difficulté.
L'art exerce sans doute un empire très-étendu sur le sol; il peut quelquefois transformer des marécages en fécondes prairies, des coteaux arides en vignobles riants , des forêts ténébreuses et malsaines en plaines salubres, couvertes de riches moissons. Cependant il est impossible de citer un climat bien caractérisé qui n'ait pas résisté constamment à tous les progrès de la société civile et
l'JO INFLUENCE DES CLIMATS
à tous les travaux d'amélioration qu'elle fait entreprendre. Les traits qui distinguent un pareil climat sont tellement identifiés avec ceux qui en ca ractérisent les terres et avec la disposition du sol, ils ont été si fortement imprimés par la puissante main de la nature, que les efforts de l'homme s'épuisent en vain pour les effacer. Quelque changement qui puisse s'opérer à la surface de la terre, ses quahtés intimes, sa latitude, l'abondance ou la rareté des eaux , le voisinage ou l'éloignement des mers et des montagnes , le caractère et la direction des fleuves lui conservent toujours ses principales propriétés originelles, et soit immédiatement et par lui-même, soit médiatement et par le genre ou par les qualités particulières de ses productions, le climat exerce toujours son influence sur le tempérament. On peut facilement s'en convaincre par l'exemple des habitants de la ci-devant Belgique et de ceux de la Batavie ; les derniers surtout se rapprochent par plusieurs traits essentiels de ces peuples du Phase qu'Hippocrate a peints avec tant de vérité , et qui vivaient, comme eux, dans des lieux humides et sous un ciel souvent enveloppé de brouillards.
§ VIL
Dans le Mémoire sur l'influence du régime , nous avons vu que les climats froids et âpres augmentent la force musculaire ; qu'ils émoussent.
au contraire, et cela dans le même rapport, les forces nutritives. Leur effet direct est donc de développer cette espèce de tempérament qui se manifeste par la grande prédominance de la faculté de mouvement sur celle de sensation. Et l'on voit sans peine que les choses doivent être nécessairement ainsi ; sans quoi l'homme aurait dans ces clhnats, ou trop de sensibilité pour pouvoir résister aux impressions extérieures , ou trop peu de puissance d'action pour fournir à ses besoins. Car, d'un côté, toutes les impressions y sont fortes,'et presque toutes seraient pénibles pour des corps mal aguerris; de l'autre, la subsistance de chaque personne y demande un grand volume ' d'aliments , et, tous les besoins directs y sont, en général, plus multipliés et plus impérieux.
Suivant Hippocrate , les habitants de certains pays montueux , et de quelques autres terrains dont l'âpreté forme le caractère principal , ont à peu près les mêmes habitudes de tempérament et les mêmes mœurs que ceux des pays trèsfroids.
« 11 y a, dit-il, des pays montueux et des ter- « rains hérissés, dépourvus d'eaux, où les saisons « ont une marche et où leurs changements sui- « vent des lois toutes particulières. Une nature « sévère y communique ses dures empreintes aux ic habitants. Les hommes y sont grands et vigou- « reux; ils naissent tels, et toutes les circonstances « semblent avoir pour objet de les préparer aux
^"'^ INFLUKJNCE DES CLIMATS
« plus rudes travaux. Mais de pareils tempéra- « menls enfantent des mœurs agrestes et noums- « sent des penchants farouches. «
Dans le même Mémoire, nous avons encore vu que les climats très-chauds produisent, au contraire, en général, ces habitudes de tempérament où la sensibilité prédomine sur les forces motrices ; et non -seulement nous sommes sûrs que cet effet est réel et constant, nous savons, en outre, à quelles causes il doit être rapporté. Car nous avons reconnu que , dans les climats brûlants , i ° les forces, sans cesse appelées à l'extérieur, n'ont point occasiond'acquérir ce surcroît d'énergie qu'elles reçoivent de leur concentration, ou plutôt de leur balancement alternatif et continuel entre le centre et la circonférence ; 2° les extrémités nerveuses y sont plus épanouies , et par conséquent plus susceptibles de vives impressions ; 3° l'extrême chaleur, rendant pénible toute action forte, invite à chercher constamment le repos ; 4° les hommes y recherchent d'autant plus avidement les sensations , qu'ils sont plus sensibles , que leur activité n'est point consommée en tmouvements musculaires, que la nature a véritablement placé près d'eux les objets d'un plus grand nombre de sensations agréables ; S'' enfin, tous leurs besoins sont infiniment plus bornés ; et, se sentant riches de la libéralité du sol et du climat, ces mortels, favorisés par le sort, ont moins de motifs de secouer la douce paresse qui suffit à leur bonheur.
SUR Ll^S HABITUDES MORALES. 169
A ces raisons principales et directes , il faut ioindre encore l'énervation musculaire , qui résulte de l'abus des sensations, et surtout celle qui tient à l^prématurité ( s'il est permis de s'exprimer ainsi) des organes de la génération. En effet , dans 1 un et dans l'autre cas, qui se confondent pour l ordinaire, la mobilité nerveuse devient excessive : et l'on sait que les désirs de l'amour, les caprices d'imagination qui s'y rapportent, les erreurs de sensibilité qui les entretiennent, survivent trop souvent à la faculté de satisfaire ces désirs ; état de désordre physique et moral funeste par luimême, mais capable d'ailleurs de produire secondairement une foule de désordres nouveaux plus graves et plus funestes encore.
Hippocrate , que je ne me lasserai point de citer dans ce Mémoire , avait observé chez les Scythes une espèce porticulière d'impuissance , commune surtout parmi les gens riches. Il crut pouvoir en chercher la cause, i° dans l'exercice du cheval, auquel les chefs de ces peuplades se hvraient habituellement; dans certaines saignées abondantes, faites à la veine qui rampe derrière l'oreille : car ils abusaient, selon lui, de ce remède, pour le traitement d'un genre particulier de fluxion articulaire dépendant du même exercice, du moins encore suivant l'opinion de cet illustre médecin. 3'avoue que, malgré toute mon admiration pour lui, je ne vois là qu'une suite d'explications hypothétiques. L'exercice du cheval ne rend point
impuissant : l'expérience de tous les siècles et de tous les pays l'a suffisamment démontré. La situation pendante des jambes ne rend point les hommes de cheval plus sujets que d'autres aux fluxions articulaires (i) : c'est encore ce qui demeure bien prouvé par les faits. Enfin, les saignées abondantes peuvent affaiblir beaucoup la constitution : mais elles n'agissent point d'une manière spéciale sur tel ou tel organe ; et toutes les saignées , de quelque veine qu'on tire le sang, produisent, à peu de chose près , les mêmes effets généraux.
Ici, contre son ordinaire, Hippocrate va chercher bien loin ce qui venait s'offrir naturellement à lui. Il n'avait pas manqué d'observer qu'en général les Scythes étaient une race peu sensible aux plaisirs de l'amour. « Les désirs de l'amour se « font, dit-il, sentir chez eux assez rarement, et « n'ont que peu d'énergie : aussi ce peuple tout « entier est -il peu propre à la génération. » On voit qu'il en était des Scythes, comme de toutes les hordes errantes, dont la vie est précaire, qui supportent de grandes fatigues, et qui vivent exposées à toutes les intempéries d'un ciel rigoureux, sans qu'une nourriture animale abondante renouvelle constamment leurs corps épuisés. Parmi
(i) L'exercice du cheval, lorsqu'il est continuel et violent, dispose aux varices ; il cause souvent des anévrismes ; mais ce double effet tient à d'autres causes que celles dont Hippocrate fait mention.
eux les gens riches pouvaient se procurer plus facilement de belles esclaves pour leurs plaisirs; ils ne laissaient pas le temps à leurs languissants désirs de se former; ils devaient donc être plutôt énervés que les autres : rien encore de plus naturel Les circonstances sociales qui fournissent aux hommes trop de moyens de satisfaire leurs passions, ne nuisent pas moins, en effet, a leur véritable bonheur, que les climats ou la nature semble aller au-devant de tous les besoins n altèrent et n'affaibUssent leur énergie et leur activité.
§ VIII
Le tempérament, caractérisé par l'aisance et la lib^té de toutes les fonctions, par la tournure heureuse de tous les penchants et de toutes les idées, se développe rarement et mal dans les pays très-froids et dans les pays très-chauds. Dans les uns , les résistances extérieures sont trop puissantes, et les impressions trop souvent pénibles: dans les autres , la bile contracte des qualités trop stimulantes, l'affaiblissement des organes de la génération est trop précoce , les forces centrales sont trop constamment débilitées par leur distraction et leur dispersion continuelles; enfin, trop souvent un estomac faible produit des affections nerveuses qui font naître à leur tour les habitudes de la crainte et de l'abattement.
Les chmats tempérés, les terrains coupés de
coteaux, arrosés d'eaux vives, couverts de vignobles ou d'arbres à fruits, et dont le sol, tout à la fois fertile et léger , est naturellement revêtu de verdure et de doux ombrages, sont les plus propres à développer dans les individus et à fixer dans les races le tempéramsnt heureux dont nous parlons. Il est encore sûr que l'usage modéré du vin peut imprimer, à la longue, une partie des 'habitudes physiques et morales dont ce tempérament se compose. Un air serein, une heureuse température , la présence continuelle d'objets riants, des aliments succulents et doux, mais stimulants et fins, en secondant ce premier effet, ne sauraient manquer de faire prendre au système toutes ces favorables habitudes; et, pour,peu que les institutions sociales laissent le climat exercer en paix son influence pendant quelques générations, un pays tel que celui qui vient d'être décrit est toujours habité par une race d'hommes dont la tournure d'esprit, les passions ou les goûts, ont ordinairement le même caractère, et se manifestent par des traits analogues ou correspondants.
Sans doute le passage suivant d'Hippocrate ne doit pas être regardé comme entièrement relatif à ces pays et à ces hommes; mais on voit que le caractère du terrain dont il parle, et celui qu'il attribue à ses habitants, sont parfaitement conformes l'un à l'autre, et qu'ils confirment les vues qui viennent d'être exposées. « Les habitants des
SUR LES HABITUDES MOllALES. 17?
« lieux élevés , et qui ne sont point trop inégaux « et montueux, d'où les vents balayent incessam- « ment toutes les vapeurs malfaisantes , et que de « belles et vives eaux arrosent sur tous les points , « sont, dit-il, en général, d'une haute taille; ils « diffèrent peu les uns des autres. Leur esprit est « calme; leurs sentiments sont doux. »
On vient de voir que la chaleur exalte la bile ; jointe à la sécheresse, elle produit cet effet bien plus promptement et bien plus fortement. Ainsi donc, les climats chauds et secs doivent être féconds en tempéraments bilieux, c'est-à-dire, en hommes chez lesquels le système hépathique , et l'humeur qu'il a pour fonction d'élaborer , prédominent particulièrement (i). Mais ces climats ne sont pas les seuls qui les enfantent; Hippocrate détermine, avec son exactitude ordinaire, les caractères principaux du pays le plus propre à produire cette même espèce de tempérament.
Voici comment il s'exprime:
« Dans un pays nu, ouvert de toutes parts, « hérissé de rocs arides, et brûlé par des étés ar- « dents, que suivent des hivers rigoureux, les « hommes sont secs, rausculeux , robustes, velus; « ils ont les articulations fermes et bien pronon-
(i) Ce tempérament est encore caractérisé par la prédominance du système sanguin, dont le volume de la poitrine, joint à la production d'une plus grande quantité de chaleur animale, favorisent beaucoup le développement.
« cées. Ardents à former des entreprises, ils sont « industrieux à les mettre en exécution. Quant à « leurs mœurs , elles sont dures et presque sau- « vages ; leur cœur s'ouvre rarement aux senti- « ments doux. Ils sont présomptueux , colères , « opiniâtres. Ils cultivent les arts avec intelligence, « et paraissent apporter , en naissant , toutes les « qualités militaires. »
Les anciens avaient observé que les hommes du tempérament mélancolique, dont les caractères principaux sont le resserrement de la poitrine, l'extrême rigidité des solides, l'embarras dans la circulation des humeurs, la sensibilité particulière des organes de la génération , etc. , sont en même temps les plus sujets aux maladies atrabilaires , c'est-à-dire , à ces maladies dont le symptôme dominant est une bile épaisse, poisseuse , noirâtre , ou profondément verte , qui farcit les intestins, s'attache à leurs parois villeuses, se porte quelquefois sur certains organes, dont elle dénature les fonctions et les humeurs , quelquefois aussi se répand dans toutes les parties du corps, et les teint d'une couleur obscure, ou les couvre de tumeurs hideuses et d'ulcères rongeants extrêmement malins. Ils avaient, en outre, observé que ces maladies sont plus communes dans les pays chauds , mais où la température de l'air est variable, que dans les régions glacées, ou dans celles qui n'éprouvent ni des chaleurs brûlantes, ni des froids rigoureux. Enfin, ils avaient
SUR LES HABITUDES MORALES. l'jS
VU que, si les tempéraments mélancoliques semblent primitivement disposés aux maladies atrabilaires, ces maladies, de leur côté, ne tardent pas d'imprimer à l'économie animale les habitudes de ce même tempérament : et l'on peut regarder comme une règle générale que les effets moraux, directement résultants , pour l'ordinaire , de certaines dispositious organiques, ont la propriété de déterminer ces dispositions lors même qu'ils > sont produits par des causes qui n'ont primitivement avec elles aucune espèce de rapport.
En lisant avec attention les écrivains anciens de médecine, l'on voit que les maladies atrabilaires , et surtout les altérations qu'elles peuvent occasioner dans l'état des deux systèmes , lymphatique et cutané, étaient autrefois bien plus communes qu'aujourd'hui. Les raisons de cette différence ne sont pas, à beaucoup près, toutes immédiatement physiques. Le perfectionnement de la police (i), et la destruction de quelques erreurs de régime , qui l'un et l'autre sont dus aux lumières et à l'augmentation de l'aisance générale chez les peuples modernes , doivent être regardés comme les principales de ces raisons (2).
(1) Ainsi que nous l'avons observé déjà plusieurs fois.
(2) Peut-être faudrait- il ici mettre on première ligne l'assainissement des terres, résultat des progrès de l'agriculture et de l'hydrographie, appliquée à la direction des fleuves et à la construction des canaux.
17^ INFLUEIYCE DES CLIMATS
Mais il est encore vrai que l'état du sol et de quelques unes de ses productions , la direction et même l'emploi d'une certaine partie de ses eaux, leur caractère en tant qu'il dépend de leur direction , la nature des exhalaisons qui s'élèvent de la terre ou des eaux , et par conséquent aussi l'état de l'air ; en un mot , que le climat lui-même peut, du moins à quelques égards, et jusqu'au point indiqué ci-dessus, être modifié parla main de l'homme. Voilà ce qu'une active et savante industrie a réellement opéré dans quelques pays, dont la nature inhospitalière semblait rejeter également la race humaine , et celle des animaux dociles dont nous avons fait les instruments de nos besoins ; mais où le courage , la constance , et cette énergie qui n'est propre qu'à la liberté , se sont créé des sources artificielles de richesses et de bonheur. Voilà même encore ce qui rend si importante l'étude des effets de tout genre qui peuvent être produits par les diverses circonstances locales purement physiques, afin que, ces causes une fois bien connues et bien déterminées, on puisse ou trouver, ou perfectionner les moyens d'améliorer les circonstances favorables , et de remédier , autant qu'il est possible , à celles dont les résultats sont pernicieux.
Nous avons dit que les anciens rapportaient le tempérament mélancolique à l'automne, saison pendant laquelle les maladies atrabilaires sont en effet plus fréquentes, et qui, d'ailleurs, semble
particulièrement propre à faire naître les affections (le l'ame essentielles à ce tempérament. Ils avaient aussi très -bien vu que des nourritures orossières peuvent produire, ou du moins agrgraver considérablement quelques-uns de ses phénomènes principaux. Ils n'ignoraient pas enfin qu'un climat sombrç^ 3t sévère fait contracter à l'arae des habitudes tristes ; que ces habitudes occasionent souvent des engorgements de la rate et du foie , d'où naissent, à leur tour, de profondes affections hypocondriaques, qui, transmises pendant quelques générations, amènent graduellement toutes les dispositions propres au tempérament mélancolique, et le fixent enfin dans les races par des empreintes qui ne s'effacent plus.
D'après les observateurs modernes, et surtout d'après les médecins praticiens qui nous ont donné des recueils d'histoire de maladies, sans dessein d'établir aucune théorie particulière , nous avons deux remarques à faire sur les vues des anciens. D'abord , l'automne est d'autant plus fertile en maladies atrabilaires , et il laisse des traces d'autant plus funestes de ses ravages, qu'il succède à des chaleurs plus sèches et plus ardentes, et qu'il est lui - même plus humide , ou plus froid et plus variable. En second lieu, les climats nébuleux et sombres ne produisent des effets complètement analogues à ceux de l'automne, qu'autant que leur influence se trouve secondée par des vices de régime, notamment par l'abus des nour- 4. 12
ritures grossières et difficiles à digérer; comme, à leur tom^, ces nourritures causent rarement les mêmes désordres dans la constitution, à moins que les circonstances locales n'agissent dans le même sens.
Ainsi donc, en se renfermant dans les faits le mieux constatés, l'on doit réduire l'action du climat sur la production du tempérament mélancolique à ces points simples :
1° Dans les pays chauds, mais où la chaleur est fréquemment et brusquement interrompue par des froids humides, ou par des vents aigus et glacés, ce tempérament sera très-commun.
0.° Il le sera moins, mais il le sera cependant encore dans les pays où la nature est comme couverte d'un voile de brouillards, et qui ne présentent que des objets sombres , monotones et décolorés; il le sera surtout, si le caractère des aliments , secondant l'influence de ces impressions , en fortifie les résultats. Mais on remarque alors que le tempérament , quoique bien caractérisé par les dispositions constantes qui le constituent, ne l'est que rarement par les formes extérieures ; et , par conséquent , on pourrait ne le croire qu'accidentel et passager.
3° Certaines erreurs de régime en général, et l'abus de quelques mauvais aliments en particulier , peuvent aussi contribuer à produire le tempérament mélancolique; mais l'action de ce genre de causes est insuffisante , si le climat ne lui prête
une force nouvelle, et n'achève de caractériser des effets qui restent quelquefois assez longtemps incertains , l'énervation de l'estomac et l'altération des humeurs qu'elle occasione pouvant porter plusieurs désordres très - différents dans la constitution.
§ IX
Comme l'influence du climat sur la production des maladies tient, par plusieurs côtés, à son influence sur la formation des tempéraments, je crois que le petit nombre de considérations qui suffisent pour fixer les idées sur ce point trouve ici naturellement sa place. En effet, d'une part, il est peu de maladies très -marquées dont les caractères ne se rapportent, plus ou moins, à ceux de quelque tempérament ; de l'autre , l'extrême de tout tempérament quelconque est un état maladif: de sorte que Ton voit souvent, tour à tour, naître l'un de l'autre la maladie et le tempérament. Mais, de plus, l'influence du climat sur les dérangements de l'économie animale est trop notoire pour avoir besoin d'être prouvée en ellemême. Il est peu de personnes qui puissent ignorer que certaines maladies sont endémiques dans différents pays, et qui ne soient même convaincues que ces maladies y dépendent uniquement des circonstances locales : et, dans tous ces cas particuliers, soit que la cause ait été déter-
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minée, soit qu'elle reste encore incertaine , on l'attribue toujours à Ja nature du sol et au caractère des lieux. Ainsi donc, sans négliger entièrement le fond de la question, ce qui paraît ici le plus essentiel est d'examiner si les maladies dont l'infl uence sur l'état moral est incontestable et direct ne sont pas du nombre de celles qui se trouvent, à leur tour, le plus soumises à l'influence du climat; et si les meilleurs observateurs de tous les siècles ne les ont pas, en effet, attribuées unanimement à certains pays particuliers.
D'abord, il est bien reconnu que le scorbut, et toutes les dégénérations d'humeurs qui s'y rapportent, sont plus communs dans les régions humides et froides, sur les côtes des mers polaires, au sein des bois entrecoupés d'étangs et de marais, que dans les pays chauds ou tempérés, secs, découverts, arrosés d'eaux vives. Il est également reconnu que les bas-fonds, les terrains où l'argile retient les eaux près de la surface du sol, les lieux voisins des marais, ou dans les environs desquels pourrissent des matières végétales, amoncelées et mêlées avec quelques substances animales , fourmillent de fièvres intermittentes et rémittentes, qui se rapprochent les unes des autres par différentes particularités de leur type, et qui sont plus ou moins graves suivant le caractère de l'année, la saison, et les diverses circonstances relatives à l'individu.
SUR LES HABITUDES MORALES. l8l
Dans d'autres pays, au contraire, les lièvres intermittentes sont extrêmement rares : il en est même où quelques-uns des types de ces fièvres sont absolument ignorés; par exemple, suivant l'assertion des médecins d'Édimbourg, et notamment de Cullen, l'on n'a jamais observé la fièvre quarte en Ecosse.
On sait encore que certains engorgements glanduleux, certaines coliques, certaines affections rhumatismales, certaines éruptions psoriques , régnent exclusivement dans quelques endroits particuliers : et, quoiqu'on ne puisse pas toujours en assigner la raison précise, comme cependant on les rencontre ailleurs beaucoup plus rarement, ou qu'elles y sont moins prononcées, on est suffisamment en droit de les imputer à la nature, ou à l'état du sol, des eaux, de l'air, en un mot, au climat. Enfin, d'autres maladies, telles que le trismus ou tétanos des enfants nouveaux -nés, le dragonneau ou vena medinensis , le malis furialis ou furie infernale de Linné, les crinons décrits par EtmuUer et Horstius, les bêles rouges des savanes de la Martinique, l'yaw ou pian, la plique polonaise, etc., etc., paraissent tellement affectés à certaines régions de la terre , qu'on ne les observe dans d'autres pays, que lorsqu'elles y sont transportées par les malades eux-mêmes, ou lorsqu'elles sont, comme le pian, de nature contagieuse : et alors il arrive, presque toujours, qu'elles dégénèrent en peu de temps dans ce
nouveau climat qui ne leur est pas propre; quelquefois même l'expatriation du malade suffit pour les dissiper entièrement (i).
(i) Hippocrate, en comparant les diverses expositions où peut être située une ville , trouve qu'il doit en résulter des différences notables dans les dispositions physiques et morales de ses habitants, quand même d'ailleurs la latitude et la nature du sol seraient h peu près semblables. « Si, dit-il , « cette ville est garantie des vents du nord par des hauteurs, " et battue, au contraire, des vents chauds qui soufflent entre « l'occident et l'orient, ces hauteurs qu'elle a derrière elle et « qui la couvrent lui versent des eaux abondantes, presque '( toujours chargées de sels. Ces eaux sont nécessairement n froides l'hiver et chaudes l'été : d'où s'ensuivent des incon- « vénients que n'éprouvent pas les villes plus heureusement « situées à l'égard des vents et du soleil. Mais ces inconvé- « nients seront plus graves encore pour celles qui boivent des « eaux de marais ou de lacs , que le soleil ni les vents ne peu- « vent corriger. »
Après avoir fait une longue énumération des maladies qui se développent dans ces deux circonstances , et noté les modifications que le caractère et la marche des saisons peuvent leur faire subir, Hippocrate ajoute: « Ces maladies doivent « être regardées comme dépendantes du sol. S'il survient « quelque épidémie , elles auront assez d'influence sur elle « pour lui communiquer leur caractère.
« Mais les choses se passent autrement dans les villes situées « à l'exposition contraire, c'est-à-dire, dans celles qui sont « tournées au nord et battues par les vents glacés, surtout « par ceux qui soufflent entre le levant et le couchant d'été. « Ces vents aigus et secs sont les seuls qui s'y fassent sentir. « Ceux qui sont plus chauds et plus mous, tels que l'Austcr, « y sont entièrement inconnus. »
Parmi les maladies qui troublent immédiatement les opérations de l'intelligence et de la vo-
Voici, suivant Hippocrate, ce qui résulte dé là.
„ Les eaux dont on fait usage dans ces villes sont froides et „ dures, souvent douceâtres. Les hommes sont secs et robustes ; „ ils ont le bas-ventre resserré , indocile ; chez eux, la bile « domine sur la pituite : ils ont la tête saine et forte. «
Ici l'auteur entre encore dans le détail des maladies qui leur sont familières, et qui toutes se trouvent parfaitement analogues à leur tempérament , lequel, à son tour, est con-.
forme au climat.
Il parle ensuite d'une ville tournée à l'orient. « Son séjour, dit-il, est plus sain que celui des villes tour- « nées vers le nord ou vers le midi. Eu effet, le froid et le « chaud y sont tempérés. Les eaux que frappent les premiers ■„ rayons du soleil sont Hmpides , agréables à l'odorat , molles « et bienfaisantes; car l'action de cet astre, surtout à l'heure « de son lever, les épure et les corrige; et l'air, sur lequel la « lumière matinale agit avec plus de force , s'y trouve, en quel- « que sorte , pénétré des principes vivifiants qu'elle verse <( en abondance dans l'atmosphère.
« Les habitants d'une ville placée dans cette exposition sont, « en général, plus vifs et plus alertes; ils ont un teint mieux « coloré, plus animé; tout, jusqu'au son de leur voix, se res- « sent de l'influence qu'exerce sur eux un local favorable. « Sensibles et prompts , ils sont susceptibles de sentiments « passionnés; mais un instinct heureux les dirige et les ramène « au sang-froid de la sagesse. Ces alternatives, ou ce passage « continuel et rapide d'un état à un état tout différent, mais '< également naturel , rend chez eux toutes les fonctions de la
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lonté, on doit placer les inflammations du centn^ cérébral, surtout ses inflammations lentes, dont i effet , moins marqué d'abord , devient par la smte plus fixe et plus tenace. Il ne s'agit point ICI d'expliquer comment agissent ces inflammations, qui, pour l'ordinaire, portent uniquement sur quelques points isolés de ce centre, ou même sur quelque portion particulière des membranes
« vie plus complètes et plus parfaites. Je ne doute pas que « leur supériorité sur la plupart des autres hommes ne soit due « en grande partie à ce que, dans un terrain si bien situé, « toutes les productions sont plus nourrissantes ou plus sa- « voureuses; qu'elles y contractent, par la culture, des qua- « htés inconnues partout ailleurs. Comme dans la ville dont « je parle, le froid et le chaud se balancent et se tempèrent « mutuellement, il ne naît dans son sein que peu de maladies; " et, quoique leur caractère se rapproche de celui des maladies « qu'on observe dans les villes exposées aux vents chauds, « elles sont en général assez douces, et présentent rarement « des symptômes funestes et malins. »
Enfin , passant à la dernière des principales expositions qu'il a voulu décrire, Hippocrate établit qu'une ville tournée à l'ouest, et que les vents d'orient ne sauraient atteindre , mais qui se trouve ouverte de toutes parts aux vents chauds , et qui peut en même temps être effleurée de côté par les vents froids du nord , est dans une situation très-malsaine et trèsdéfavorable à tous égards.
Il en donne ensuite les raisons : i° les eaux n'y peuvent être bonnes et limpides, leur transparence et leurs autres qualités premières étant altérées par les brouillards du matin, qui régnent tous les jours, se dissipent avec peine, et ne permettent au soleil de se montrer que lorsqu'il est au haut de
qui l'enveloppent; mais il est pronvé par nne multitude de faits incontestables, qu'elles peuvent produire des dérangements d'esprit, soit aifTus, soit chroniques, et plus ou moins complets suivant le siège, le caractère et le degré d'intensité qu'elles ont elles-mêmes. Or, ces faits prouvent également que les maladies dont nous parlons sont comme propres à certains pays , et que si des causes morales peuvent les développer quel-
l'hori/on. 2° Les chaleurs y deviennent insupportables en été par la longue présence du soleil, dont l'action, continuant depuis le matin jusqu'au soir, ne laisse , en quelque sorte, aucune prise à la fraîcheur des nuits. 3° Les vents d'ouest ont toujours une tendance marquée à prendre le caractère de ceux d'automne; et, dans l'exposition donnée, tous les changements que peut subir la température de l'air, depuis le degré du matin jusqu'à celui du soir, se font sentir tour à tour et se remplacent brusquement.
On voit quelle importance Hippocrate attachait non -seulement au climat pris dans son ensemble, mais à chacune des circonstances qu'il en regarde comme les parties constitutives. J'ai voulu citer ici ces passages, par la raison même que les observations qu'ils renferment portent, pour la plupart, sur des nuances fines et délicates. On verrait encore mieux avec quel scrupule il examine toutes les circonstances, si nous le suivions dans le détail des effets qu'il attribue aux différentes eaux; mais ses vues sur ce point, quoique curieuses et piquantes, ne fournissent que peu de lumières véritables pour l'examen du fond de la question. Des preuves trop minutieuses, ou dont l'application peut paraître fondée sur des aperçus trop subtils, ne doivent pas être employées à soutenir une opinion surabondamment établie d'ailleurs.
quefois clans d'autres pays très - différents des premiers, les causes physiques dont elles dépendent le plus souvent se rapportent toutes, ou presque toutes, au climat, ou au genre de régime qu'il détermine. Il faut en dire autant de l'inflammation de la matrice et des ovaires, ou de la njmphomanie , et de celle des organes correspondants chez les hommes, ou du satjriasis. Ces dernières maladies, qui changent si profondément tout l'état moral des individus, qui même peuvent effacer entièrement des habitudes que la pudeur semblait avoir identifiées avec l'instinct; ces maladies, d'après les plus exacts et les plus sages observateurs, appartiennent, pour ainsi dire, exclusivement à certains climats : elles sont trèscommunes dans les pays chauds et secs ; elles ne se montrent presque jamais dans les pays humides et froids.
En Italie et dans quelques-uns de nos départements méridionaux, les phthisies pulmonaires dépendent ordinairement de l'inflammation lente des organes de la respiration. Mais quand la maladie est avancée, elle devient ordinairement contagieuse; ce qui fait qu'on ne peut plus alors la rapporter au genre des phlogoses : et même elle est si souvent héréditaire, que les enfants d'un père ou d'une mère qu'elle a fait périr vivent dans des transes continuelles jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'époque où les dispositions inflammatoires
se calment, et où le poumon se trouve raffermi par la durée même de ses fonctions.
Dans les pays humides et froids , l'inflammation lente du poumon ne se présente que rarement ; et même sa véritable inflammation aiguë est loin d'être aussi commune que les théoriciens paraissent l'avoir imaginé. La phthisie y tient, pour l'ordinaire, à d'autres causes, telles que les engorgements du foie ou du mésentère, certaines affections stomacales consomptives, des tubercules, des dégénérations muqueuses du poumon. Dans tous ces cas, elle ne paraît point contagieuse (i) : il est même rare qu'elle fasse des impressions assez profondes sur tout le système pour devenir héréditaire, si ce n'est dans le cas de tubercules, dont les causes prédisposantes , pour parler le langage des médecins, peuvent, en effet, se transmettre des pères aux enfants.
Or, ces maladies produisent des changements notables dans l'état moral; et ces chagements sont très -différents, selon qu'elles prennent tel ou tel caractère, qu'elles suivent telle ou telle marche, qu'elles ont telle ou telle terminaison.
Dans les phthisies purement inflammatoires,
(i) Il n'est cependant pas démontré que dans son dernier période la phthisie tuberculeuse ne puisse se communiquer par une véritable contagion. Plusieurs observations me font même pencher fortement pour l'opinion contraire.
ï88 INFLUENCE DES CLIMATS
Sitôt que la fièvre lente est bien établie, le malade paraît éprouver une heureuse agitation de tout le système nerveux ; il se berce d'idées riantes et se repaît d'espérances chimériques. L'état de paix, et même quelquefois de bonheur, dans lequel il se trouve, se joignant aux impressions inséparables de la défaillance progressive qu'il ne peut s'empêcher d'apercevoir en lui-même, lui inspire tous les sentiments bienveillants et doux, plus particulièrement propres à la faiblesse heureuse. Presque toujours, en effet, le méchant est devenu tel ou par la conscience pénible d'un état habituel de mal -être, ou par celle d'une force, en quelque sorte, trop considérable; car une telle force, lorsqu'elle n'est pas soumise à la réflexion, devient facilement malfaisante, en se laissant emporter au hasard par une aveugle activité. •
Dans les phthisies causées par des engorgements hypocondriaques , ou par des affections stomacales qu'accompagne presque toujours une disposition vaporeuse et spasmodique, les malades ne nourrissent, au contraire, que des idées sombres et désolantes. Bien loin de porter des regards d'espérance dans l'avenir, ils n'éprouvent que craintes, découragement, désespoir; ils sont moroses, chagrins, mécontents de tout; et ils répandent sur les personnes qui les soignent tous ces sentiments pénibles dont ils sont habituellement tourmentés.
C'est dans les pays où les eaux sont dures et crues, l'air âpre, les aliments grossiers, que tantôt le système lymphatique, tantôt le tissu cellulaire s'engorge et s'endurcit profondément, de manière à produire une suffocation graduelle de la vie, ou de plusieurs de ses plus importantes fonctions. Nous avons vu, dans un des Mémoires précédents, un exemple de la suffocation générale de la vie, causée par l'endurcissement du tissu cellulaire : je l'ai cité comme l'extrême d'un état qui s'offre souvent à l'observation dans certains pays , mais que le célèbre Lorry note comme rare parmi nous. Or, les altérations qu'éprouvent alors les fonctions du cerveau sont ordinairement proportionnées au degré de la maladie; et même elles peuvent à peine être distinctement aperçues tant que la maladie est encore dans son premier période, ou qu'elle reste à son premier degré. L'imbécillité des crétins ne dépend pas d'une autre cause; elle est évidemment l'effet d'un engorgement général du système lymphatique, et de l'altération des sympathies qui lient les fonctions de certains viscères du bas -ventre à celles de tout le système cérébral. Mais quand les engorgements lymphatiques se trouvent joints à des vices dans les matériaux mêmes ou dans le travail de l'ossification, quelquefois la compression que le volume augmenté des viscères du bas-ventre et de la poitrine exerce sur les gros vaisseaux, faisant porter une plus grande quantité de sang
vers la téte, les os qui forment sa cavité cèdent à cette nouvelle impulsion, le cerveau prend plus de volume et d'activité, et toutes les facultés morales se développent de la manière la plus étonnante. Ce phénomène doit alors être regardé comme un symptôme, ou plutôt comme un résultat de la maladie. Cependant il faut convenir qu'il n'a pas toujours lieu : assez souvent, comme je l'ai dit ailleurs, les enfants rachitiques sont, ou deviennent imbécilies par l'effet même de l'état où se trouvent chez eux la lymphe et tous les principes que la nature emploie à la formation des os ; et , pour avoir de l'esprit, il ne suffit pas toujours que les membres soient contournés et l'épine du dos de travers.
Nous avons également vu que les affections scorbutiques, tout en altérant profondément les forces musculaires et le travail de la sauguification, ne portent cependant presque aucune atteinte aux fonctions du cerveau. Les malades conservent toute leur connaissance jusqu'au dernier moment : tout l'organe nerveux paraît s'isoler du reste du système; et, sauf cette aversion pour tout mouvement qui caractérise le dernier période de la maladie, on dirait que le cerveau et les autres parties du corps n'y conservent d'autre communication entre eux que ce qu'il en faut précisément pour que la vie ne cesse pas. Mais ces affections n'ont point partout le même caractère. Quoique plus communes dans les pays humides
et froids, on les observe aussi dans les climats tempérés : elles s'y compliquent même avec beaucoup d'autres maladies chroniques, dont tantôt elles prennent le caractère , et auxquelles tantôt elles impriment leurs traits les plus distinctifs. Dans ces derniers climats, elles ne dépendent point des mêmes causes que dans les premiers ; elles n'ont ni la même marche , ni le même genre d'influence sur le moral ; elles ne guérissent point par le même traitement. C'est, pour l'ordinaire, dans l'affaiblissement primitif du système nerveux, ou dans l'imperfection de la digestion stomachique , qu'il faut alors en chercher la cause. Leurs progrès sont lents , et n'ont rien de réguUer. En s'associant aux maladies spasmodiques et vaporeuses, elles en empruntent la tournure inquiète et les désordres d'imagination. Enfin, les remèdes qui guérissent le scorbut presque aigu des pays froids , aggravent souvent le scorbut plus chronique des pays chauds ou tempérés.
§ XL
Le tempérament caractérisé par la prédominance des fluides sur les solides, et par la surabondance des matières muqueuses incomplètement animalisées, paraît être celui sur lequel l'action du climat est le plus remarquable. Il y a des pays entiers où ce tempérament est comme endémique. Leurs anciens habitants en offrent les
profondes empreintes; les habitants nouveaux le contractent au bout de peu de générations : quelquefois même il se développe et se marque chez les individus qui semblaient en être le plus éloignés; et celte première impression se transmet et devient plus distincte de père en fils.
La nature du terrain, celle des eaux, l'état habituel de l'atmosphère, le caractère que ces circonstances réunies impriment à toutes les productions, telles sont les causes qui rendent le tempérament muqueux si commun dans certains pays. Ces mêmes circonstances, c'est-à-dire un sol humide et marécageux, mais gras et fertile, des eaux stagnantes et. chargées de matières étrangères, une atmosphère brumeuse et sombre , des aliments aqueux, mais abondants et nourrissants, peuvent agir de concert sur des corps débiles, ou mal disposés; et leurs effets sont, dans ce cas, plus remarquables et plus constants. Mais quand elles agissent avec un certain degré de force, sur des corps d'ailleurs très-sains, elles déterminent en eux encore des altérations d'humeurs, ou de fonctions, qui se rapportent au tempérament muqueux, et qui n'en sont que l'extrême ou l'excès. En effet, c'est alors qu'on voit paraître en foule les affections rhumatismales lentes, les catarrhes de toute espèce, les dégénérations pituiteuses, les œdématies, et les épanchements lymphatiques qui les terminent, etc., etc.; et nous savons que ces maladies impriment à
SUR LES HABITUDES MOHALES. IqS
toutes les idées, à tous les sentiments, leur caractère froid, inerte et sans détermination.
Les observations recueillies par les médecins des pays chauds prouvent également qu'il s'y développe des maladies qui sont exclusivement propres à ces pays : elles prouvent, en outre, que les maladies qui leur sont communes avec les autres régions de la terre présentent, sous les climats brûlants, des phénomènes entièrement nouveaux/
Toutes les fois qu'à la chaleur du sol se joint son humidité , et que , en même temps , l'atmosphère est habituellement chargée de brouillards, les maladies aiguës penchent toutes vers le caractère des lentes malignes ; les maladies chroniques se rapprochent de celles dont le scorbut et les œdématies putrides forment la base : elles tiennent, ou du moins elles tendent toutes à l'énervation de tous les mouvements vitaux, à la dissolution de toutes les humeurs. Quand, au contraire, la sécheresse de la terre et de l'air n'oppose aucun obstacle à l'action d'un soleil embrasé, les maladies aiguës tantôt prennent le véritable caractère inflammatoire ; tantôt , et plus souvent, elles paraissent se couvrir de ce caractère extérieur, coinme d'un symptôme superficiel , pour voiler le fond bilieux dont elles dépendent alors pour l'ordinaire; tantôt, enfin, des vomissements noirâtres y font reconnaître ou la vraie atrabile des anciens, c'est-à-dire la bile altérée par
line excessive concentration , ou d'abondantes hémorragies internes, car le sang dégénéré dans les intestins prend toujours cette couleur obscure. Les maladies chroniques dépendent presque toutes, dans les pays chauds et secs, d'inflammations lentes, d'engorgements hypocondriaques, ou de dégénérations atrabilaires introduites dans toutes les humeurs. Or, les changements que ces divers états physiques impriment à l'état moral ont été déjà déterminés soit dans ce Mémoire, soit dans les précédents.
En général, les maladies des climats brûlants paraissent intéresser particulièrement le système nerveux. C'est dans ces climats qu'on observe le plus fréquemment des affections spasmodiques profondes qui troublent tout l'ordre des fonctions, et même celui des sensations. C'est là, et l'on peut même dire là presque uniquement , que les extases et les catalepsies se montrent dans toute leur intensité; enfin, c'est encore là que toutes les maladies, sans exception, tendent à devenir convulsives, et qu'on peut suivre, dans tous ses degrés, cette prédominance de la faculté de sentir sur la puissance du mouvement.
Mais nous savons d'avance quels sont les effets moraux de ce défaut d'harmonie entre les principales forces, ou les principales fonctions, et de ces dispositions habituelles du système qui le rendent susceptible de toutes les bizarreries et de tous les écarts.
SUR LES HABITUDES MORALES. ig5
Je termine donc ici ce que j'avais à dire touchant l'influence du climat sur la production des maladies. Non -seulement la réalité de cette influence, considérée en général, reste prouvée pour tout homme de honne foi; mais il est encore évident qu'elle s'exerce d'une manière particulière sur les maladies elles-mêmes, capables d'influer à leur tour le plus directement sur les fonctions qui constituent le système moral.
Cependant il me paraît indispensable d'ajouter quelques remarques relatives aux modifications qu'exige le traitement des mêmes maladies dans les différents climats ; rien n'étant plus propre à faire reconnaître , en quelque sorte au doigt et à l'œil , les changements que leur action prolongée peut introduire da-ns l'état de l'économie animale. Mais, pour éviter de nous perdre dans des détails minutieux, nous ne sortirons point des généralités les plus sommaires.