‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 4)Chapitre 4 sur 40 · XII · texte numérisé non relu

XII

Si l'histoire naturelle a besoin d'une bonne géographie phj^sique, la science de l'homme a besoin d'une bonne géographie médicale. Quoique ce dernier travail soit plus incomplet encore que le premier, les faits rassemblés par les médecins observateurs peuvent cependant fournir déjà plusieurs résultats précieux.

Baglivi, rendant compte du succès de ses trai-

tements, et cherchant à tirer de son expérience (les règles phis sûres de pratique , croyait devoir ajouter par restriction : Fù'O et scribo in aere Romano. Bien loin de penser, comme beaucoup de théoriciens audacieux, qui, non contents d'avoir établi les préceptes les plus généraux sur quelques observations isolées, veulent encore appliquer à tous les pays ce qu'ils ont à peine expérimenté dans un seul, Baglivi reconnaissait que, d'une ville à l'autre , on est forcé souvent de varier ses moyens de curation, et qu'il n'y a pas plus de médecine imiverselle pour tous les climats, que pour toutes les maladies. Mais il faisait entrer dans les motifs de cette opinion , confirmée par de nombreuses observations, mieux faites encore peut-être depuis lui , plusieurs considérations délicates trop éloignées de notre objet. Or, nor;s voulons nous renfermer dans ce que la question présente de plus général.

La sensibiUté subit des dégradations continues, depuis son extrême en excès dans les régions équatoriales , jusqu'à son extrême en défaut sous les zones polaires. L'homme des climats brûlants est affecté des plus légères irritations : l'homme des pays glacés ne peut être excité que par les stimulants les plus vifs et les plus forts.

Le premier passe rapidement de sensations en sensations; il parcourt dans le même instant toute l'échelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, de la sensibilité humaine. Chez lui, du spasme à l'atonie

il n'y a qu'un pas. Il faut sans cesse , et tour à tour, le calmer par des tempérants , ou le ranimer par des aromatiques , par des spiritueux ; et , pour peu que ses incommodités deviennent graves, il faut à chaque instant consolider et maintenir les forces de la vie par des toniques, dont un des effets directs est en même temps de prévenir leurs écarts, soit en plus, soit en moins. Les partisans des causes finales remarqueront avec plaisir que les remèdes dont on a besoin de se servir le plus fréquemment dans les pays chauds, y semblent répandus par la nature avec une singuhère profusion ; mais ils regretteront avec nous de trouver cette règle si souvent en défaut relativement aux remèdes qu'exigent plusieurs maladies communes à tous les climats, ou particulières à quelques-uns.

L'habitant des pays glacés n'est pas susceptible de recevoir autant d'impressions à la fois ; il les reçoit plus isolées, plus lentes, plus faibles. Mais les déterminations de ses organes sont plus durables; de nouveaux objets, c'est-à-dire de nouvelles impressions, les changent ou les mtervertissentplus difficilement : elles se maintiennent avec constance , parce qu'elles ont commencé sans précipitation; elles s'exécutent avec régularité, parce qu'elles ne sont pas troublées par de nouvelles déterminations survenues tout à coup.

Ici, loin d'exiger qu'on les modère ou qu'on les fixe, les mouvements veulent être sans cesse

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provoqués, ranimés, soutenus. Or, voilà ce que produisent très-bien les vives sensations du froid, lexercice violent qu'il rend nécessaire, et l'usage des nourritures animales et des liqueurs spiritueuses, dont le climat lui-même fait un besoin pour l'homme du Nord.

Si les maladies s'y forment plus lentement, si elles ne s'y manifestent qu'après avoir long-temps miné les forces, elles sont aussi plus rebelles, elles exigent des secours plus actifs et plus constants. Leur nature catarrhale et tenace ne cède qu'aux fondants héroïques : les dissolutions putrides générales qu'elles entraînent après elles , ne peuvent être corrigées que par les autiscorbutiques les plus acres; les purgatifs et les vomitifs doivent être violents et donnés à haute dose; les sudorifiques doivent se rapprocher de la nature des poisons. Aussi, quand on veut les transporter dans nos contrées plus méridionales, les remèdes des pays froids ont -ils besoin d'être employés avec une extrême circonspection. Avant que Sanchez indiquât à Van-Swieten le sublimé-corrosif (i j, comme un moyen très -efficace dans le traitement des maladies vénériennes, cette préparation mercurielle était employée dans celui des obstructions et des maladies de la peau par les Russes d'Asie et les Sibériens. Les médecins allemands ont essayé les solanum, les ciguës, la laitue vireuse;

(i) Ou muriate suroxygéné de mercure.

l'aconit même est assez familièrement employé dans le Nord; on y a tenté jusqu'à l'arsenic (i), mitigé par les alkalis fixes, dans le traitement des fièvres intermittentes; et, quoique les essais de ce dernier poison paraissent avoir été partout malheureux, ces expériences, que quelques médecins français n'ont pas craint de répéter dans nos climats^, y ont été bien plus funestes encore , et bien plus promptement mortelles.

Enfin, si l'on veut chercher des faits analogues chez un peuple grossier , où les pratiques vulgaires ne peuvent être dues aux théories, souvent si vaines, des hommes de l'art, qu'on jette les yeux sur le Voyage de Linné en Laponie; on y trouvera que cet immortel naturaUste vit les habitants du pays manger dans la soupe les jeunes pousses d'aconit, comme nous mangeons ici les pointes d'asperges ou les choux; et les personnes auxquelles il voulut faire quelques observations sur cette prétendue imprudence, ne répondirent qu'en riant à ses graves conseils. On verra de plus , dans le même ouvrage , que les Lapons se purgent famihèrement avec l'huile de tabac, et qu'ils emploient à large dose ce terrible remède

(i) Russel, médecin de la compagnie anglaise des Indes, affirme, dans une bonne histoire qu'il a donnée des serpents du Bengale, que les naturels du pays emploient avec succès, contre la morsure des espèces les plus dangereuses, l'arsenic combiné avec l'opium et avec divers aromates stimulants.

dans le traitement de certaines coliques auxquelles ils sont très -sujets. Enfin, l'on trouvera dans le Voyage de Pallas, que les paysans russes mangent impunément en beaucoup d'endroits les espèces de champignons vénéneux les plus dangereuses pour les hommes des pays chauds ou tempérés.

§ XIII

Si nous n'avons pas perdu de vue la signification du mot régime, qui se trouve à la téte du Mémoire précédent, et celle du mot climat, qui se trouve à la téte de celui-ci, nous n'aurons pas de peine à comprendre que le climat doit influer sur le régime; et que si, dans l'ensemble des pratiques de la vie dont le régime se compose, il en est quelques-unes que l'art peut rendre presque indépendantes des localités, le plus grand nombre sont déterminées par des causes qui tiennent au sol, à sa latitude, à la nature des eaux, à l'état de l'air.

Le climat influe de deux manières différentes sur le régime, i° par la nature, ou le caractère des aliments qu'il fournit; 2° par le genre des habitudes qu'il fait naître, habitudes dont on ne peut méconnaître la source, lorsqu'elles sont, comme il arrive assez souvent, nécessaires à la conservation des races et au bien-être des individus dans un local donné.

Nous n'avons pas sans doute besoin de prouver

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lonouement que la nature et le caractère des aliments fournis par le sol diffèrent suivant les climats Parmi les végétaux et les animaux employés à la nourriture de l'homme, il en est qui sont spécialement propres à certains pays; on ne les trouve point ailleurs. Quant à ceux qui sont communs à presque tous les pays habités, l'aliment qu'ils tirent eux-mêmes, soit du sol et de ses productions, soit de l'air et des eaux, les différencie souvent de la manière la plus remarquable d'une vallée ou d'un coteau à l'autre , dans le même canton. Enfin, la nature des eaux et l'état de l'air varient essentiellement par rapport aux divers terrains. Or , ces dernières causes agis- . sent plus puissamment encore sur l'organisation souple de l'homme que sur celle des autres animaux; et, quand les circonstances locales quelconques sont assez puissantes pour modifier le caractère des végétaux et des fruits, on est tressûr qu'aucune nature vivante n'échappe à leur action. Ainsi, les aliments (i), dont nous connaissons l'influence sur les plus importantes fonctions de l'économie animale, sont très -différents dans les différents pays ; et le climat leur imprime des

(i) Sous cette dénomination générique il faut comprendre, avec toutes les substances qui peuvent servir à la nourriture de l'homme, l'air, toujours indispensable au soutien de la vie, et l'eau, sans laquelle aucun pays ne peut conserver d'habitants.

caractères que nous avons aussi reconnus capables de modifier profondément cette influence; caractères qui les rendent eux-mêmes plus ou moins favorables à l'action de tout le système en général , ou seulement à certaines fonctions en particulier.

Depuis que les relations commerciales des peuples policés ont pris une activité constante , les productions de chaque pays sont devenues plus ou moins communes à tous les autres. Par conséquent, peut- on nous dire, l'influence que le chmat est capable d'exercer sur le régime est loin d'être analogue ou proportionnelle à celle qu'il exerce en effet sur la nature et sur les qualités des productions de la terre. Je ne nie point les importants résultats de cette communication , tous les jours croissante, entre les différentes régions du globe, de cet heureux échange des biens que la nature leur accorde , ou que l'industrie y crée par de savants efforts. Mais le plus grand nombre des productions naturelles d'un pays ne sont point susceptibles d'être transportées au loin ; il faut nécessairement les consommer sur les lieux qui les ont vu croître. Celles même qui peuvent être plus facilement déplacées, et qui se conservent assez long-temps pour que le commerce puisse entreprendre d'aller les répartir dans d'autres climats, sont, en général, consommées en bien plus grande abondance par les peuples qui les récoltent directement, que par ceux qui les

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achètent à grands frais clans des marchés lointains; car la classe pauvre, qui malheureusement est partout la plus nombreuse , ne peut faire un usage habituel des objets de consommation venus de l'étranger, ou , si quelquefois elle s'en procure la jouissance, ce ne peut être qu'un extraordinaire pour elle; le fonds de sa nourriture se compose toujours de productions qui naissent à ses côtés.

Ainsi, par exemple, le vin qui se transporte assez facilement, et dont on fait un usage journalier dans plusieurs pays qui n'en produisent pas , agit pourtant d'une manière moins générale et moins uniforme sur leurs habitants, que sur ceux des pays de vignobles , particulièrement des cantons qui produisent plutôt une grande abondance de vin, que des vins précieux et recherchés.

Quoique l'opium puisse se retirer des différentes espèces de pavots, répandues presque en tous lieux par la nature , les espèces qui croissent dans les régions brûlantes de l'Asie et du nord de l'Afrique le fournissent en plus grande quantité et plus actif. Ainsi donc son usage, dont l'abstinence du vin (i) fait d'ailleurs un besoin plus vif pour tous les Musulmans , n'est vérita-

(i) Suivant le témoignage de Lechevalier , depuis que l usage du vin devient plus commun en Turquie , la consommalion de l'opium diminue journellement.

INFLUEJVClî DES CLIMATS

blement populaire que dans les pays où ces récoltes ont pu devenir facilement une des richesses du sol , et dans ceux qui en sont très-rapprochés par le voisinage ou par des communications continuelles. On peut, par conséquent, à juste titre, regarder l'influence de l'opium comme locale et dépendante du climat. Or, les observateurs les plus réservés ne balancent pas à croire que cet abus continuel d'une substance qui met le cerveau et tout le système dans un état si particulier, entre pour une part considérable, comme cause déterminante , dans les habitudes physiques et dans les mœurs des Orientaux.

Ainsi encore , le café que les deux Indes nous envoient, et dont l'usage est si général parmi nous , se consomme bien plus largement et plus généralement dans les pays qui le produisent, ou dans ceux qui en sont très-voisins. Quoique sans doute on ne puisse plus resserrer ses effets dans l'enceinte d'un ou de plusieurs pays, distincts de tous les autres, quoique même en transportant en Europe son usage journaher on y ait aussi transporté, pour ainsi dire, une partie du climat nécessaire à l'arbrisseau qui le produit, le café n'en demeure pas moins encore lui-même une preuve que la puissance des localités résiste à tous ces rapprochements artificiels, et qu'il est toujours très-différent pour un objet de consommation quelconque, fût-il devenu de première né-

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cessité, d'être produit sur les lieux, ou de venir d'un pays lointain.

Hippocrate, comme nous l'avons deja vu,sest occupe^ très en détail, des eaux et de leurs effets sur l'économie animale. Après avoir parle des eaux qui croupissent dans les endroits marécageux, et de celles que versent les rochers e eves, il établit, en répétant ce qu'il avait dit ailleurs, que les sources tournées vers le soleil levant, surtout vers celui d'été, sont les meilleures; que leurs eaux sont plus limpides, plus légères, et leur odeur plus agréable. Il ajoute que les plus luauvaises sont les eaux salines et dures, qui cuisent difficilement les légumes et les viandes. Enfin je crois devoir noter particulièrement ici, qu'il rapporte la fréquence de quelques affections maniaques, dans certains pays, à l'usage mconsidéré des mauvaises eaux dont ces mêmes pays

sont arrosés.

Voici, du reste, en peu de mots, à quoi se réduisent les considérations qui semblent résulter, sur ce point, des faits les plus directs.

Les eaux qui sortent du sein de la terre, ou qui roulent long-temps à sa surface , s'imprègnent des substances qu'elle contient. Ainsi tantôt elles sont salines, tantôt sulfureuses, tantôt chargées deier, de cuivre, ou de différentes espèces dair. Les eaux vraiment minérales , c'est-à-dire celles qui contiennent une quantité notable de substances métalliques, ou salines, celles même de

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source, de puits, de fontaine, de rivière, qui ne sont jamais entièrement dégagées de ces substances, ont les unes et les autres, sur l'économie animale, une action qui favorise, ou dérange plus ou moins, les fonctions de la vie et l'équilibre de la santé.

D'après les observations les plus constantes, nous savons que les eaux dures et crues peuvent causer des engorgements lymphatiques; que les eaux stagnantes et vapides émoussent la sensibilité, énervent les forces musculaires, disposent à toutes les maladies froides et lentes. Il est également notoire que dans plusieurs pays, d'ailleurs fertiles et riches, les habitants sont forcés à s'abreuver de ces mauvaises eaux. Les incommodités qu'elles produisent, ne tardent pas à faire sentir leur action dans tous les points du système : la langueur passe bientôt des organes aux idées, aux penchants, en un mot, au moral. Cette influence est donc évidemment soumise aux localités.

Je prends un autre exemple. Parmi les substances minérales dont les eaux et les productions de la terre peuvent être chargées, il n'en est aucune peut-être qui soit plus commune, et qui cependant agisse avec plus d'efficacité sur les corps vivants, que le fer : aucune n'est plus capable d'augmenter la vigueur générale des organes, de communiquera l'ame ce degré d'énergie qui peut en être regardé presque toujours comme

l'effet inirnédiat. Une grande quantité de sources contiennent le fer, tantôt plus ou moins oxydé , tantôt en état salin plus ou moins complet. Ce métal existe en nature dans les liqueurs des animaux et de plusieurs végétaux. Enfin, dissous par l'oxygène de l'air, et peut-être par l'air lui-même, il flotte quelquefois dans son seiq, soutenu par sa combinaison, ou par son extrême ténuité. Ainsi , dans tous les pays dont le sol est très-ferrugineux, on le mange, on le boit, on le respire. Ici, l'influence du climat sur le régime se retrouve et s'observe avec la dernière évidence dans toutes les fonctions les plus importantes de la vie : elle est, en quelque sorte, l'ouvrage de tous les éléments.

§ XIV

11 est difficile de séparer les habitudes d'un peuple de ses travaux. Dans plusieurs pays, quelques travaux ont été déterminés par les habitudes. Plus souvent encore les habitudes sont le produit nécessaire et direct des travaux auxquels se livre ou la partie la plus nombreuse du peuple, ou celle qui exerce le plus d'influence dans la société.

Ainsi, les mœurs, dans quelques pays, ont repoussé certains genres particuhers d'occupations : elles en ont, au contraire, encouragé d'autres; elles ont pu même quelquefois transformer ces dernières occupations en goûts passionnés, en

besoins. Les Spartiates et les Romains avaient flétri, par de barbares institutions et par d'absurdes préjugés, tous les travaux de l'industrie et du commerce. Leurs arts grossiers, abandonnés aux mains les plus viles, ne pouvaient faire aucun progrès : ils étaient une espèce de désordre dans l'état. Plusieurs travaux des Égyptiens semblent avoir demandé, pour leur exécution, des mains esclaves ; tous ceux des Grecs voulaient des mains libres : ceux des Phéniciens et des Carthaginois ne pouvaient convenir qu'à des négociants ingénieux, qui mettent avant tout la richesse et les entreprises hardies ou les efforts des arts par lesquels on peut l'acquérir ; à des esprits calculateurs qui, sûrs de rendre tributaires de leur industrie toutes les nations un peu civilisées, en y portant de nouvelles jouissances et de nouveaux besoins, n'emploient la force des armes que comme un voyageur en caravane qui veut rendre sa route paisible. Les travaux des Romains, si l'on peut se servir de ce mot pour désigner les entrepriscE d'un peuple conquérant et pillard , étaient encore , au fond , les mêmes dans le temps de leur plus haute fortune que dans celui où, pour vivre, ils étaient réduits à dérober les troupeaux et les gerbes de leurs voisins : leurs habitudes étaient celles d'un voleur qui rôde, toujours prêt à détrousser les passants : etmême, en admirant l'énergie que Rome déploya dans beaucoup de circonstances, et les grands

caractères qui se formèrent dans son sein, on est forcé de convenir qu'elle ne fut jamais en effet qu'un grand repaire de voleurs publics , jusqu'au moment où l'oppression qu'elle avait^ fait peser sur l'univers vint retomber sur elle-même, et la rendit le théâtre et la victime de tous les désordres, de tous les excès et de toutes les fureurs.

L'union plus fraternelle introduite par l'esprit de secte a souvent fait exécuter certains travaux que n'eussent point tentés les mêmes hommes dans des circonstances , d'ailleurs heureuses , mais différentes. C'est aux habitudes sédentaires de quelques peuples que sont dus la création et le perfectionnement de certains arts tout-à-fait inconnus, ou beaucoup moins cultivés chez les nations qui mènent une vie active. Enfin, les sauvages rejettent généralement les occupations paisibles et plus fructueuses des nations civilisées pour continuer à vivre au milieu des fatigues et des hasards : rien n'est plus vrai. Mais , s'ils semblent préférer leur existence pénible et précaire à tous les biens qu'un meilleur état social peut seul garantir, c'est uniquement à la puissance des habitudes; et non point assurément, comme l'ont avancé quelques déçlamateurs, à k comparaison raisonnée des deux genres de vie, qu'il faut l'attribuer.

D'un autre côté, il est évident que les habitudes des nations, comme celles des individus,

-ilO INFLUENCE DES CLIMATS

dépendent le plus souvent de la nature de leurs travaux. La grande différence qui se remarque entre les peuples chasseurs et les peuples pasteurs, entre ceux qui vivent de pèche et ceux qui cultivent la terre , entre des hordes errantes et des sociétés régulières, attachées au sol qui les nourrit, cette grande différence ne tient-elle pas essentiellement à celle de l'objet et du genre de leurs occupations? Les mœurs des nations guerrières ne peuvent être celles des nations agricoles; les navigateurs entreprenants ne ressemblent point à des artisans timides , fixés dans leurs atehers. Quelle en est la cause? N'est-il pas sensible qu'il faut la chercher particuHèrement , et l'on pourrait dire presque uniquement, dans la nature des travaux qui remplissent la vie des uns et des autres? De là dépend donc aussi la nature de leurs sentiments et de leurs idées: certaines impressions particulières, liées à ces mêmes travaux, doivent nécessairement ramener pour eux chaque jour et ces idées et ces sentiments. Le caractère pillard des peuples nomades, le caractère perfide et cruel des peuples chasseurs, enfin, le caractère plus doux des agriculteurs, des commerçants, des artisans industrieux, dont l'aisance et le bien-être sont plus assurés, se rapportent entièrement à la nature des soins respectifs auxquels ils se livrent , au genre de mouvement que ces soins exigent. S'ils se fussent

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adonnés aux mêmes occupations que les Spartiates , les Athéniens seraient devenus hautains et cruels; les entreprises de l'industrie et du commerce, la culture de la philosophie et des arts auraient rendu les Spartiates aimables et polis comme les Athéniens. La férocité romaine ne s'adoucit jamais qu'imparfaitement par le commerce des Grecs plus éclairés, et même par la culture des lettres, dans lesquelles les Romains furent presque leurs rivaux ; et cela parce c|u'elle rejeta toujours avec dédain les travaux de l'industrie manufacturière et du commerce , travaux les plus propres peut-être à civiliser rapidement une nation tout entière; qu'elle méprisa les arts où la main doit être employée, même ceux où cet organe ne fait qu'exécuter et rendre sensibles les créations du génie : aussi Rome na-t-elle jamais pu compter parmi ses citoyens un seul sculpteur, un seul peintre, un seul architecte digne d'être encore nommé avec éloge par la postérité.

Maintenant il ne s'agit plus que de savoir si les habitudes et les travaux, qui dépendent à différents degrés les uns des autres, sont eux-mêmes soumis à l'influence du climat; telle est, en effet, la dernière question. Mais cette question n'estelle pas résolue d'avance ? Du moins , pour écarter le petit nombre de difficultés subtiles dont on pourrait peut-être encore l'embarrasser, ne

suffit-il pas de se rappeler quelques considérations sommaires, ou quelques faits généralement connus?

Les habitudes d'oisiveté, d'indolence appartiennent aux pays chauds; le climat les détermine presque impérieusement. Les habitudes d'activité, de constance dans le travail appartiennent aux pays froids ou tempérés. Dans les terrains fertiles, dont la température est douce, les sens épanouis par une nature riante, et par la facilité de satisfaire les premiers besoins , sont toujours ouverts aux impressions agréables. Les travaux assidus, les habitudes régulières, les réflexions que ces travaux exigent, semblent étrangers à leurs habitants : le goût du plaisir, les affections vives, mais peu durables, forment le fond de leur caractère; et leur légèreté même rend leur amabilité plus générale et plus habituelle. Sur un sol, au contraire, où la nature offre peu de moyens de subsistance, dont le séjour ne peut devenir habitable qu'à grands frais, les hommes sont forcés à la constance dans leurs entreprises; il faut qu'ils deviennent sobres, réfléchis, industrieux; l'art et le labeur peuvent seuls triompher des localités : les habitants ont besoin de subjuguer le climat, s'ils ne veulent pas que le climat les dévore. Les fugitifs qu'on vit aller chercher dans les lagunes du fond de l'Adriatique un asile contre les dévastations et contre la tyrannie qui, sous différents noms, désolèrent si long -temps

toute l'Italie (i), devaient absolument changer la face de ces marais infects , ou périr moissonnés par les maladies pestilentielles et par la misère. Le sol de la Batavie devait imprimer à ses habitants un esprit laborieux, attentif, patient, soigneux jusqu'à l'excès ; il devait faire naître en eux des habitudes d'ordre et de parcimonie, les forcer à se créer des genres d'industrie nouveaux, à s'emparer d'un grand commerce; en un mot, il fallait que la Batavie couvrît son territoire de manufactures, et les mers les plus lointaines de vaisseaux, ou qu'elle rendît à l'Océan ce même territoire que la liberté et les soins les plus attentifs et les plus laborieux ont pu seuls arracher à ses envahissements.

Mais, pour descendre à quelques faits un peu moins généraux, le caractère du sol, la nature de ses productions, la température des lieux, et leurs rapports particuliers avec tout le voisinage , n'invitent-ils pas de préférence à la culture de certains arts? ne la commandent-ils pas même en quelque sorte? n'interdisent-ils point en même temps celle de certains autres arts dont on ne peut s'y procurer qu'avec peine et à grands frais les matériaux ou les instruments? Sur les hautes montagnes, où croissent spontanément des herbages féconds, mais où la culture ne pourrait

(i) Ce fut lors de l'invasion de l'Italie par Attila que com mença cette émigration.

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obtenir aucune autre récolte aussi profitable, les hommes doivent se borner à l'éducation des troupeaux; ils deviennent pasteurs; ils préparent le beurre, ils fabriquent le fromage; et le commerce de ces produits de leur industrie, ou celui de leurs animaux eux-mêmes, est souvent le seul nœud qui les unisse aux habitants des vallons les plus voisins. Dans les plaines, où le labourage est plus facile, où les récoltes en grains, en légumes, en fruits sont plus riches et plus variées, les hommes deviennent agriculteurs. Sur le penchant des heureux coteaux, où la vigne prospère, ils deviennent vignerons. Au fond des bois ils mènent une vie grossière; et, pour ainsi dire, compagnons des bêtes farouches, ils deviennent comme elles sauvages et cruels. Les bords de la mer invitant à des pêches plus hasardeuses, en même temps que plus lucratives, exercent le courage de leurs habitants, leur fournissent plus de réflexions sur l'art de braver les flots et les orages , développent en eux le goût des voyages lointains et des aventures romanesques ; enfin , et cette circonstance seule suffit pour créer un genre particulier et très-étendu de travaux, ces mêmes bords offrent de nombreux entrepôts au commerce , et des asiles aux navigateurs. «

Et pour ce qui regarde spécialement le commerce, nous pouvons observer que la nature de celui dont chaque peuple s'empare est, pour l'ordinaire, déterminée par la situation géogra-

phique du territoire, par le genre de ses productions : conséquemment les effets moraux du commerce en général peuvent être souvent rapportés au climat.

Les pays qui fournissent à l'homme une nourriture facile , surtout quand la chaleur y vient encore augmenter le penchant à l'oisiveté qu'inspire l'abondance, ces pays énervent les forces corporelles. Mais, comme on y a plus de temps pour la réflexion , l'esprit se développe plus complètement , les mœurs sont plus douces et plus cultivées. Dans les pays froids, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois ailleurs , il faut des aliments plus abondants, et la terre est souvent plus avare; mais aussi de plus grandes forces musculaires y mettent en état de supporter les pénibles et longs travaux; ces travaux, ou de violents exercices destinés à les suppléer, y sont même nécessaires au maintien d'une santé vigoureuse. Ainsi donc, l'homme de ces pays sera supérieur à celui des pays chauds dans tous les travaux qui demandent un corps robuste; il lui sera souvent inférieur (et il le serait toujours, si les autres circonstances étaient toujours égales) dans les travaux qui tiennent à la culture de l'esprit, particulièrement dans les arts d'imagination.

La seule exploitation des mines pourrait facilement nous fournir un article étendu. Les idées , les goûts, les habitudes des mineurs, leur vie tout entière, en un mot, diffère essentiellement de

celle des autres hommes. Or, il est bien évident que cette différence dépend de la nature de leurs travaux, et que ces travaux eux-mêmes ne peuvent avoir lieu que dans un sol riche en matières minérales; c'est-à-dire, qu'à leur tour, ils sont presque nécessairement déterminés par une circonstance qui fait partie du climat.

§ XV

Mon intention n'est point de revenir ici sur l'influ*ence morale des travaux, quoiqu'il fût très-facile d'appuyer de beaucoup de nouvelles preuves ce que j'en ai dit dans le Mémoire précédent. Mais je crois convenable d'observer encore que tous les arts ne cultivent pas également tous les organes. Cette seule différence en met déjà nécessairement beaucoup dans leurs effets sur les habitudes. Il y a très-peu de travaux manuels, par exemple, qui distribuent le mouvement d'ime manière égale dans toutes les parties du corps. Pour l'ordinaire, ils exercent outre mesure celle qu'ils emploient particulièrement; ils laissent les autres dans l'inaction. Tantôt ce sont les bras , tantôt ce sont les jambes qui se fortifient : c'est tour à tour l'oreille, l'œil ou le tact qui se perfectionne. De là, dis-je, ces différences observées de tous temps dans le cours des idées, dans les goûts habituels des artistes et des artisans divers. Lorsqu'un sens devient plus juste, ou lorsqu'il recueille plus de

sensations, l'esprit porte des jugements plus sûrs, ou les idées se multiplient sur les objets auxquels ce sens s'applique spécialement. Il est d'ailleurs bien certain que la plupart de nos penchants tiennent au développement de certains organes particuliers. La force des bras est loin de supposer toujours celle des jambes. Les correspondances du système font que les changements opérés dans une partie tantôt se communiquent à tout le système, tantôt uniquement à la partie la plus sympathique, soit pour augmenter, soit pour diminuer, soit enfin pour intervertir les fonctions. Si donc, par exemple, certains travaux éveillaient souvent l'attention des organes de la génération , ces travaux augmenteraient le penchant à l'amour ou le goût de ses plaisirs; ils feraient naître en foule et prématurément les idées et les habitudes qui se rapportent à cette passion. S'il y avait , au contraire, des travaux dont l'effet constant fût de prolonger l'enfance de ces mêmes organes , ds , empêcheraient long -temps de naître, et dans la suite ils pourraient affaiblir beaucoup les dispositions morales fondées sur le développement physique qu'ils auraient suspendu.

Mais ceci nous ramène plus directement encore à l'influence des climats.

En effet, certains pays hâtent évidemment, et d'autres retardent l'explosion de la puberté. Dans les pays chauds, elle prévient la terminaison de ■ l'enfance ; dans les pays froids elle se manifeste à

2l8 INFLUENCE DES CLIMATS

peine au commencement de la jeunesse; et, pour l'ordinaire, la force des organes du mouvement est alors déjà consolidée avant que les premiers désirs de l'amour se fassent sentir.

Nous avons fait observer ailleurs que cette circonstance influe singulièrement sur toutes les habitudes des peuples des pays chauds. Comme les "jeunes gens y sont très-souvent énervés avant que le corps ait pris tout son accroissement , les hommes languissent dans un état d'impuissance précoce; et cet état leur est d'autant plus importun, qu'autour d'eux tout respire la volupté , tout leur en retrace sans cesse les images , et va réveiller dans leur cœur éteint les dernières étincelles du désir. Mais les sens ne se raniment pas toujours au gré de l'imagination. Voilà pourquoi l'usage, et par conséquent l'abus des drogues stimulantes, est presque général dans les pays chauds. Or, cet abus achève d'user des corps radicalement affaibHs ; il les Uvre à tous les dégoûts et à toutes les incommodités d'une vieillesse hâtive. Les maladies hypocondriaques les plus sombres , les penchants les plus bizarres et les plus égarés, l'immoralité la plus profonde , la cruauté la plus froide, en sont fréquemment la suite fatale; et l'homme tout entier se trouve dénaturé par un enchaînement d'effets successifs , qui se rapportent tous à ce simple changement introduit dans l'ordre du développement de certaines forces et de certains besoins.

Mais les résultats d'une puberté précoce sont peut-être encore plus remarquables et plus étendus chez les femmes que chez les hommes; et, par l'influence immédiate ou médiate des femmes sur la vie domestique et civile, ils prennent un nouveau degré d'importance, relativement aux hommes eux-mêmes. On peut en suivre la trace jusque dans les plus intimes éléments de l'ordre social.

Et d'abord, ces femmes qui deviennent pubères au sein de l'enfance, avant que leur éducation soit même commencée, peuvent-elles obtenir des hommes un autre genre d'affection que celui qui se fonde sur l'attrait direct et momentané du plaisir? Leur sort n'est-il pas d'être sacrifiées à des maîtres impérieux? de devenir tour à tour les esclaves de leurs caprices, et les victimes de leurs dégoûts? Pour que la femme soit la vraie compagne de l'homme, pour qu'elle puisse s'assurer ce doux empire de la famille dont la nature a voulu qu'elle régît l'intérieur, il faut que toutes ses facultés aient eu le temps de se mûrir par l'observation , par l'expérience , par la réflexion ; il faut que la nature lui ait fait parcourir toute la chaîne des impressions , dont l'ensemble forme , si je puis m'exprimer ainsi, les provisions véritables du voyage de la vie. Sans cela, passant d'une adolescence prématurée à une vieillesse plus prématurée encore, il n'y a presque point d'intervalle pour elle «ntre l'enfance du premier âge et celle du dernier;

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et, dans toutes les deux, elle reste également étrangère aux vrais biens de la vie humaine; elle n'en connaît que les longues amertumes et les douleurs : heureuse encore lorsque l'irréflexion et l'ignorance sont assez complètes chez elle pour la dérober au sentiment de ses maux, ou pour l'aider à s'y résigner stupidement, en ne lui laissant pas même soupçonner que sa destinée puisse être plus douce dans d'autres pays.

Le retard de la puberté, lorsqu'il se prolonge trop avant dans la jeunesse, peut nuire sous quelques rapports au développement des facultés intellectuelles. Mais il développe des corps vigoureux; il conserve aux sentiments une énergie et, pour ainsi dire, une fraîcheur particulière : or, ces avantages paraissent compenser amplement quelques inconvénients partiels et passagers.

Je ne pèserai point sur ce double fait; il suffit de l'indiquer aux réflexions des penseurs. Ils n'auront pas de peine à voir quelle puissante influence le climat, par son action, sans doute très-incontestable à cet égard, peut indirectement exercer sur toutes les habitudes des individus et sur les principes même de l'ordre social.

§ XVI

Si l'opinion de ceux qui rapportent la différence des langues à celle des climats était solidement établie, elle fortifierait beaucoup encore

le résultat général des recherches et de l'examen auxquels nous venons de nous livrer. Depuis Locke, on avait soupçonné l'influence des langues sur les idées; depuis Condillac, on sait que les progrès de l'esprit humain dépendent, en grande partie, de la perfection du langage propre à chaque science, et surtout de celui qui est commun à toute une grande nation. Ce philosophe et quelques-uns de ses disciples ont même voulu ramener uniquement à des langues bien faites chaque science en particulier, et la raison humaine en général. Il est certain que ks langues , plus ou moins bien faites , à raison des circonstance qui président à leur formation, et du caractère des hommes qui les créent, paraissent gouverner bientôt les hommes, et, par eux, faire naître ou subjuguer les circonstances elles-mêmes. Ce fut le langage , comme le disent des fables ingénieuses , qui jadis réunit les hommes sauvages , adoucit leur férocité , leur bâtit des villes et des remparts, les fixa dans l'enceinte de ces villes et dans l'état de société; en un mot, ce fut lui qui leur donna des lois. Le sage ne découvre des vérités nouvelles qu'en épurant son langage, en lui donnant plus de précision. Le sophiste ne déguise ses erreurs qu'en laissant ou donnant avec art aux mots qu'il emploie des sens indéterminés. Un peuple dont la langue est bien faite doit nécessairement, à la longue, se débarrasser de tous ses préjugés, porter le flambeau

de la raison clans toutes les questions qui l'intéressent, compléter les sciences , agrandir les arts; il doit donner des bases solides à sa liberté, accroître journellement ses jouissances et son bonheur. Un peuple dont la langue est mal faite ne paraît guère pouvoir franchir certaines bornes dans les sciences et les arts; il reste surtout nécessairement très en arrière par rapport au perfectionnement de la société. S'il veut avancer, c'est à tâtons qu'il le fait, et presque au hasard. En s'agitant pour secouer l'erreur, il ne fait souvent que s'éloigner encore plus de la vérité. Il faut que la lumière lui vienne de ses voisins, ou que des esprits éminents la fassent luire tout à coup à ses yeux comme par une espèce de révélation ; et ce n'est jamais alors sans que sa langue s'améliore considérablement , qu'il fait des progrès réels.

Voilà surtout ce qui fit des Grecs un peuple si supérieur, presque dès sa naissance, à tous les autres peuples connus de son temps. Voilà pourquoi si les Romains, en détruisant sa liberté, n'eussent bientôt fait dégénérer sa belle langue, ce même génie, qui avait inspiré tant de chefsd'œuvre de poésie et d'éloquence, qui déjà posait les véritables bases de la philosophie rationnelle et de la morale , ce même génie allait marcher rapidement à tous les résultats utiles, à toutes les vérités : il allait transformer en science, en art pratique, les sentiments profonds de ces ames, les plus hbres dont puisse s'honorer l'espèce hu-

Èé

maine ; et ses efforts auraient sans cloute hâté de plusieurs siècles les progrès de la véritable liberté.

Voilà aussi pourquoi les Chinois, qui, malgré cette éminente sagesse que quelques personnes leur attribuent, sont, à plusieurs égards, une nation tout-à-fait barbare , resteront éternellement soumis aux préjugés qui les gouvernent, ne feront aucune grande découverte , n'ajouteront rien peut-être à celles qui leur ont été transmises par quelque autre peuple inventeur. Car c'est surtout l'écriture qui fait prendre une forme régulière aux langues : c'est elle qui les perfectionne, en rendant plus sensibles leurs beautés et leurs défauts, en conservant à jamais leurs formes les plus heureuses et les plus belles; en élaguant par degrés tout ce qu'elles ont de défectueux. Pour apprécier une langue, il suffit donc de connaître le mécanisme des signes qui la représentent à l'œil. Nos langues d'Occident et les plus belles de l'Orient reproduisent tous les mots avec un petit nombre de lettres diversement combinées. Dans la langue chinoise , presque chaque mot a son signe propre : l'étude de l'écriture exige donc un temps infini. Le vague et l'indétermination du sens des mots, passant tour à tour du langage oral à l'écriture et de l'écriture au langage oral, produisent une confusion dont les plus savants ont toutes les peines du monde à se tirer (i). Il

(i) Les relations des derniers voyageui^s nous apprennent

'^^4 IJMFLUENCE DES CLIMATS

est évident qu'une pareille langue n'est bonne qu'à perpétuer l'enfance d'un peuple, en usant sans fruit les forces des esprits les plus distingués, et en obscurcissant dans leur source même les lumières de la raison.^ ( Mais la différence des langues, qui sans doute ne saurait être rapportée à un seul ordre de causes, dépend-elle véritablement,' à plusieurs égards, de l'influence des climats ? J'ai du penchant à le croire; mais j'avoue cependant que cela ne me paraît pas suffisamment prouvé. Quoique dans ces derniers temps on ait fait d'heureuses recherches sur les antiquités et sur l'origine des peuples, quoique même on soit parvenu à déterminer avec assez d'exactitude les points du globe d'où plusieurs d'entre eux sont partis lors des émigrations qui les ont amenés sur leur territoire actuel , il est impossible d'affirmer positivement que la langue grecque, par exemple, appartient au Midi plutôt qu'au Nord; l'anglo-saxonne , mère de l'allemande et de l'anglaise, à l'Europe plutôt qu'à l'Asie. Ainsi , dans un travail d'où les hypothèses doivent être bannies d'autant plus sévèrement , qu'il a pour objet d'établir des vérités d'une

que les lois mêmes, c'est-à-dh-e les ordres du gouvernement, sont sujets, dans l'exécution, à être interprétés de plusieurs manières par les différents mandarins ; et cela arriA^e presque toujours, sans la moindre intention, de la part de ceux-ci, de dénaturer l'ordre, ou de violer la loi.

SUR LES HABITUDES MORALES. 2l5

orande importance pour la science de l'homme, je ne me permettrai point d'appuyer ces vérités d'arguments encore douteux.

Cependant il est difficile de ne pas penser que la nature des impressions habituelles a dû modifier l'instrument qui sert à les combiner et à les reproduire ; que leur caractère sombre ou riant , âpre ou doux, profond ou passager, doit se retrouver, à certain degré, dans leurs signes représentatifs. En un mot, l'homme qui vit sous un ciel heureux , sous des ombrages frais , au milieu des émanations des fleurs; qui n'entend habituellement que le chant des oiseaux et le murmure des sources vives et limpides , ne doit ni s'exprimer par les mêmes sons, ni les appuyer du même accent et des mêmes inflexions de voix que l'homme qui vit entouré des horreurs d'une nature sauvage, qui se perd chaque jour dans de noires et profondes forêts, dans les gorges de montagnes inaccessibles, hérissées de rocs et de neiges éternelles ; qui n'entend que les mugissements d'une mer irritée, ou les torrents qui tombent dans des abîmes sans fond. Des circonstances, des images, des sensations si différentes, ne peuvent manquer d'agir sur tous les organes humains , éminemment imitateurs : et le phénomène inexplicable serait que le langage , c'est-à-dire le tableau fidèle des impressions reçues, ne s'en ressentît pas. Il est bien certain que le chmat influe sur l'état habituel et sur les dispositions des organes de la 4. ' 5

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voix : or, ces dispositions et cet état pourraientils ne pas influer à leur tour sur le choix des sons , et le choix des sons sur le caractère général du langage?

Aussi n'a-t-on pas manqué d'observer des traits d'analogie entre les langues et le climat des nations qui les parlent : on a vu, ou l'on a cru voir que certains sons, certains accents, certaines aspirations, et les proportions différentes entre le nombre des consonnes et celui des voyelles , peuvent servir à distinguer les langues propres aux différentes latitudes, ou plutôt aux différentes circonstances physiques, prises toutes dans leur ensemble , et considérées dans les cas où leur influence doit avoir le plus d'intensité. Madame de Staël a même essayé de tracer, dans un ouvrage plein d'idées profondes et de vues neuves, la ligne de démarcation entre la littérature du Nord et celle du Midi , qu'elle regarde comme formant les deux grandes divisions de toute littérature connue; et, quoiqu'on puisse ne pas être de son avis dans la préférence qu'elle donne à celle du Nord, il est impossible de nier qu'elle ne les ait caractérisées l'une et l'autre avec autant d'exactitude que de talent.

Mais, je le répèle, nous laisserons ici de côté les preuves qui pourraient se tirer de la différence des langues sous les diverses latitudes, et de leur analogie dans les circonstances locales identiques ou ressemblantes. L'influence du climat

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sur les habitudes morales de l'homme est, en quelque sorte, surabondamment prouvée d'ailleurs; et l'examen que nous venons de faire, j'ose le dire, avec une entière impartialité , ne me parait pas pouvoir laisser sur ce point le moindre doute dans les esprits (i).

On se demandera peut-être comment une vérité si simple et si frappante a pu, dans un siècle de lumières, être méconnue par des hommes qui ont eux-mêmes contribué si puissamment aux progrès de la raison. Cela ne viendrait -il pas de ce que d'autres philosophes avaient étabh d'une manière trop absolue , et comme fait général, la correspondance du caractère du climat avec celui du gouvernement? Car, véritablement, aussitôt qu'on en vient aux applications particulières, de nombreux exemples prouvent qu'il n'y a rien de moins général que cette correspondance : par conséquent , la doctrine sur laquelle son auteur prétend la fonder pèche en quelque point , puis-

(i) Un ami très-éclairé me fait observer que l'effet du climat n'est pas le même pour le riche que pour le pauvre. Rien n'est plus vrai. Le climat agit encore très-inégalement sur les différentes classes d'artisans et d'ouvriers; son influence est même plus ou moins puissante , suivant les divers degrés de l'état social. Sur un sujet si fécond , il est impossible de dire tout. J'y reviendrai dans un autre ouvrage, dont le sujet sera le Perfectionnement de l'homme physique ; et je traiterai ces nouvelles questions plus en détail que je n'eusse pu le faire dans le Mémoire sur le Régime, ou dans celui-ci.

qu'un de ses principaux résultats est contredit par les faits. Mais aussi ce n'est point là la vraie doctrine d'Hippocrate. Ce médecin philosophe reconnaît que les habitudes morales d'un peuple sont le produit d'une foule de causes très -distinctes les unes des autres : il attache dans leur évaluation comparative autant d'importance aux institutions sociales que l'a pu faire Helvétius luimême ; et nous allons en voir la preuve dans une dernière citation de son Traité des Airs , des Eaux et des Lieux. Mais Hippocrate pensait que l'action du climat doit être comptée pour beaucoup : il la regardait comme une de ces forces constantes de la nature dont les effets sont toujours assurés à la longue, parce que l'homme ne peut guère leur opposer que des résistances partielles et transitoires comme lui-même; et les moyens employés pour la combattre venant à cesser d'agir, cette action reprend toute sa force, et reproduit bientôt des phénomènes qui n'étaient, pour ainsi dire, que suspendus. Cette considération , nécessaire aux médecins et aux moralistes, ne l'est pas moins aux idéologistes et aux législateurs. Ces derniers la négligeront sans doute quand il s'agira de coordonner ces lois éternelles et générales, dont les motifs, communs à tous les temps et à tous les lieux, sont placés par la nature dans l'organisation même de l'homme et dans les dispositions constante de la sensibilité : mais elle pourra leur

fournir des lumières pour le choix de certaines institutions qui ne sauraient être les mêmes, ni produire les mêmes effets dans tous les pays.

Voici le passage d'Hippocrate dont je viens de parler. L'auteur, après avoir décrit le climat de l'Asie et déterminé les effets moraux qui , selon lui, ne peuvent manquer d'en résulter, poursuit en ces mots :

«Mais ici, les institutions politiques ont sert condé puissamment l'action des circonstances lo- « cales ; elles en ont singulièrement aggravé les « mauvais effets.

«La plus grande partie de l'Asie vit sous la « domination des rois. Or, des hommes qui n'ont « point contribué aux lois par lesquelles ils sont « régis, qui ne s'appartiennent point à eux-mêmes, « dont la tête est courbée sous un joug despotique, « n'ont aucun motif de cultiver les arts militaires : « ils ont au contraire de trop bonnes raisons de « ne point paraître belliqueux. Rien de commun « entre eux et leurs chefs : ni les travaux et les « dangers que les premiers supportent seuls , ni les « avantages et la gloire qui devraient en revenir aux « uns comme aux autres, mais auxquels le simple . « soldat n'a presque aucune part. Lorsque ces mal- « heureux esclaves , forcés de quitter leurs foyers , « leurs femmes, leurs enfants et leurs amis , vont « chercher dans les camps les fatigues et le car- « nage, toutes les victoires obtenues par leurs ef-

« forts ne servent qu'à grossirl es richesses de leurs « maîtres avides: et pour eux, les périls, les bles- « sures , la mort , sont les seuls fruits qu'ils en re- « cueillent. Ainsi donc, indifférents sur les succès « de la guerre, ils sont incapables de la soutenir; « ils sont même absolument inhabiles à cultiver « un sol où nulle jouissance certaine, nulle espèce rance vraisemblable n'excite leur activité. De « tels hommes laissent tomber en friche et se dé- (f peupler à la longue la terre ingrate qu'ils habi- « tent; ou s'il se trouve parmi eux des ames douées « par la nature de quelque courage et de quelque « énergie, elles maudissent et rejettent des lois qui « ne méritent que leur haine.

« Un autre grand fait vient à l'appui de ce que «j'avance. Les peuples les plus belliqueux de « l'Asie sont des Grecs ou des Barbares qui , fou- « lant aux pieds toute espèce de pouvoir despote tique, conservent encore leur indépendance « naturelle. Comme ils ne forment que des entre- « prises de leur choix, ils en recueillent tous les (f fruits. S'ils affrontent les dangers , c'est pour eux- « mêmes, c'est pour eux seuls. Ils reçoivent donc « toujours la récompense de leur courage , et « toujours ils portent la peine de leur lâcheté. »

Hippocrate compare encore sous ce point de vue les Européens aux Asiatiques. « Si les prête miers, dit-il , ont une supériorité si marquée sur « ks derniers, c'est qu'ils ne vivent point comme

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«eux SOUS des rois. Les peuples soumis aux voce lontés arbitraires d'un seul sont nécessairement « lâches. Des ames foulées et dégradées par la ser- « vitude perdent bientôt tout ressort et toute « vertu. »

CONSIDÉK ATIONS

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