PREMIÈRE SECTION
INTRODUCTION
IliW commençant ce Mémoire, je crois devoir rendre compte de quelques changements que l'exécution des premières et principales parties de mon travail m'a paru nécessiter dans celles qui restent encore à terminer. La première exposition du plan annonçait que l'instinct , la sympathie , le sommeil et le délire, seraient l'objet d'autant de Mémoires séparés , où mon intention était effectivement de développer la théorie de ces divers phénomènes. Liés par des relations nombreuses avec ceux qui constituent l'action de la pensée et la formation des penchants , ils m'avaient semblé ne pouvoir être expliqués avec trop de soin dans un ouvrage qui a pour but de rattacher ces derniers phénomènes aux lois de l'organisation et
aux opérations immédiates de la vie. Mais en rassemblant les idées relatives à ces différentes questions, je n'ai pas été long-temps à m'apercevoir que pour les rendre complètes, pour en faire un corps de doctrine, il faudrait entrer dans des détails beaucoup trop étendus; que peut-être même elles exigeraient un appareil de preuves capable de faire , en quelque sorte , perdre de vue notre objet principal. C'eût été presqu'un autre ouvrage , suite naturelle, il est vrai, mais non partie nécessaire du premier. J'ai donc cru devoir resserrer ce plan, trop vaguement circonscrit, et me borner à réunir dans un seul cadre toutes les considérations par lesquelles ces différentes questions particulières se trouvent liées avec notre véritable sujet. Ce sujet n'est déjà que trop vaste par luimême. Voulant n'y laisser, s'il est possible, rien d'obscur et de vague, je me vois même forcé de revenir encore sur les premières déterminations de la sensibilité ; car il faut se faire des idées complètement justes de ces opérations fondamentales, pour bien entendre une foule d'actes inaperçus et délicats dont la cause se confond avec l'organisation elle-même.
Ainsi je traiterai sommairement dans ce Mémoire de la vie animale et des premières déterminations sensitives ; je reviendrai sur l'instinct et sur les sympathies ; enfin, je hasarderai touchant la théorie du sommeil et du délire un petit nombre d'idées dont on trouve le premier germe dans les
doctrines enseignées par les deux célèbres écoles de Montpellier et d'Edimbourg , mais dont la justesse ne me semble pouvoir être vérifiée et reconnue que dans notre manière de concevoir l'ac- ^ tion des extrémités sentantes et du centre nerveux. Je crois devoir aussi rappeler que dans le Mémoire qui traite de l'influence morale des tempéraments , j'avais annoncé quelques réflexions sur celle des tempéraments acquis; et je me proposais de mettre ces réflexions à la suite du Mémoire sur l'influence du régime : mais , comme les tempéraments acquis dépendent en grande partie des habitudes intellectuelles et des passions, il m'a paru plus convenable de déterminer d'abord en quoi consiste la réaction du moral sur le physique, et de fixer la véritable étendue de son influence (i), avant de parler d'une forme accidendentelle de l'économie animale, qui dépend du concours de plusieurs causes réunies , parmi lesquelles il faut compter pour beaucoup l'énergie .1 de cette même réaction.
Tel est donc l'ordre définitif des dernières parties de ce travail.
(i) Ce sera l'objet du Mémoire onzième.
§ IL , De la vie animale.
Les circonstances qui déterminent l'organisation de la matière sont couvertes pour nous d'épaisses ténèbres : vraisemblablement il nous est à jamais interdit de les pénétrer. Quand même nous parviendrions à lever quelques coins du voile , c'est-à-dire, à faire dépendre une partie des phénomènes propres aux corps organisés d'autres phénomènes plus généraux déjà connus, nous nous retrouverions toujours dans le même embarras relativement au fait principal , qui ne peut reconnaître pour cause que les forces iictives et premières de la nature , desquelles nous n'avons ni ne pouvons avoir aucune idée exacte. Cette considération ne doit cependant pas nous empêcher de multiplier les observations et les expériences : efforçons -nous au contraire d'éclaircir, dans les mystères de l'organisation, tous les points qui peuvent être du domaine des unes et des autres. Car une science a des fondements inébranlables lorsque toutes les déductions en peuvent être rapportées à des principes simples , fixes et clairs : elle est complète, lorsque les recherches et l'analyse ont invariablement déterminé dans ces mêmes principes tout ce qui peut être soumis à nos moyens de connaître. Et même on peut être
bien sûr que l'homme n'a jamais un besoin véritable de franchir les bornes prescrites à ses facultés; ce qu'il ne peut apprendre lui est inutile: une vaine curiosité peut entraîner ses vœux audelà de la sphère assignée à sa nature; mais il ne lui importe sérieusement de savoir que ce que peuvent saisir ses sens et sa raison. A
Quelques difficultés que présentent les recherches relatives à ces opérations secrètes par lesquelles la nature transforme les corps les uns dans les autres, il n'en est pas moins certain que le génie observateur et l'art expérimental ont déjà résolu sur ce point plusieurs questions importantes ; ils put porté leur flambeau dans des obscurités qu'on pouvait regarder comme impénétrables. Pourquoi les principes élémentaires dont se forment les corps organisés ne seraient -ils pas un jour reconnus avec la même exactitude que ceux qui, par exemple, entrent dans la composition de l'air atmosphérique et de l'eau ? Pourquoi les conditions nécessaires pour que la vie se manifeste dans les animaux ne seraient-elles pas susceptibles d'être reconnues et déterminées, aussi-bien que celles d'où résultent la foudre, la grêle, la neige, etc. ; ou que celles , plus éloignées encore peut-être de la simple observation , qui poussent différentes substances à former de rapides combinaisons chimiques, et leiir font contracter, sous ces formes nouvelles, une foule de propriétés que dans
leur état d'isolement ces substances ne possèdent pas(i)?
J avoue que dans le moment actuel nous avons encore peu de lumières sur cet important objet. Cependant les considérations suivantes prouveront, je crois , que plusieurs des données du problème appartiennent à un ordre de phénomènes dont on a déjà dérobé les causes à l'obscurité qui les enveloppait; et les autres paraissent, d'après toutes les vraisemblances, devoir céder aux mêmes moyens méthodiques d'investigation.
Et d'abord nous sommes dès aujourd'hui suffisamment fondés à regarder comme chimérique cette distinction que Buffon s'est efforcé d'établir, de la matière morte et de la matière vivante, ou des corpuscules inorganiques et des corpuscules organisés. Les végétaux peuvent vivre et croître par le seul secours de l'air et de l'eau , qui ne renferment dans leur état naturel que de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote. En décomposant le gaz acide carbonique qui , dans certaines circonstances, flotte à la surface de la terre , emporté par le mouvement de l'air, les végétaux s'en
(i) Encore une fois, la cause générale des propriétés de la matière , en vertu desquelles certaines circonstances données déterminent toujours certaines- combinaisons, n'en resterait pas moins inconnue; mais éçlaircir les circonstances des phénomènes, est presque toujours ce que nous appelons les expli([uer.
ûOO CONSIDÉRATIONS
approprient le carbone, et laissent l'oxygène libre, comme des expériences directes l'ont montré clairement. Il paraît même qu'ils peuvent décomposer le gaz hydrogène sulfuré, quoique sa présence, surtout lorsqu'il est très - abondant , soit vraisemblablement plutôt nuisible qu'utile à plusieurs espèces de plantes : ils décomposent aussi l'hydrogène carboné, dont les funestes effets sur l'économie aniniale semblent particulièrement mitigés par la végétation dans les endroits où de grands et beaux arbres environnent les marais qui l'exhalent : enfin, les végétaux absorbent la lumière, ou du moins ils y puisent un élément qui doit entrer dans leur combinaison , et dont l'absence produit toujours directement une débihtation sensible de leur vie particulière et de leurs propriétés.
Ces principes constitutifs, qu'on retrouve, en quelque sorte, à découvert dans les diverses parties des végétaux, suffisent souvent pour leur donner un développement complet , et pour produire dans leurs différentes parties ces substances nouvelles qui non-seulement fournissent un aliment immédiat aux animaux, mais qui tendent encore directement elles-mêmes à s'aniraaliser. Car l'expérience nous apprend qu'il n'est aucune substance végétale connue qui, placée dans des circonstances convenables, ne donne naissance à des animalcules particuliers dans lesquels la simple humidité suffit pour la transformer, et
presque toujours à l'instant. Ici nous voyons avec évidence la nature qu'on appelle morte liée par une chaîne non interrompue avec la nature vivante ; nous voyons les éléments inorganiques se combiner pour produire différents corps organisés ; et des produits de la végétation sortent la vie et le sentiment avec leurs principaux attributs. Ainsi donc, à moins qu'on ne suppose que la vie est répandue partout, et seulement déguisée par les circonstances extérieures des corps ou de leurs éléments (ce qui serait également contraire à l'hypothèse), il faut nécessairement avouer que, moyennant certaines conditions , la matière inanimée est capable de s'organiser, de vivre, de sentir.
Or, maintenant , quelles sont ces conditions ? Sans doute nous les connaissons encore très-mal. Mais sont-elles en effet de nature à rester toujours inconnues? H est difficile de le penser, lorsqu'on voit que l'art peut non-seulement reproduire les végétaux à l'aide de plusieurs de leurs parties , qui dans l'ordre naturel ne sont pas destinées à cette fonction, mais encore reconnaître les circonstances capables de seconder ou de troubler le succès; lorsqu'on voit qu'il peut dénaturer leurs espèces, en faire éclore de nouvelles, et créer des races particulières d'animaux, c'est-à-dire, par des altérations déterminées qu'il fait subir à certains corps , y développer de nouveaux principes de vitalité, et faire naître, en
CONSIDIÉR ATIOJV S
quelque sorte à plaisir, des êtres (i) qui n'ont point dans la nature d'analogue connu.
Mais ce que l'art produit par certains procédés, la nature le produit plus souvent encore par ses écarts. Sur les arbres malades se forment de nouvelles végétations , qu'on n'y découvre point dans l'état de santé parfaite; il s'y développe différentes espèces de petits insectes dont elles sont la demeure, et dont la formation dépend uniquement de la présence et même du caractère de la maladie. On trouve sur les quadrupèdes, sur les oiseaux, et dans différentes parties de leurs corps des peuplades d'animalcules très-variés, que l'on peut, à juste titre, regarder comme des dégénérations de la substance même de l'individu. Chaque classe d'êtres vivants, et chaque genre d'altération dont leurs fonctions vitales sont susceptibles, amènent au jour des races inconnues, et qui semblaient ne devoir jamais exister. Plusieurs parties du corps de l'homme présentent journellement de ces générations fortuites , dues soit directement à la faiblesse des fonctions, soit indirectement à la mixtion irrégulière des humeurs. Il se forme souvent des vers dans les intestins des enfants, parce que leurs organes encore dé-
(i) Par exemple, les anguilles du vinaigre, les vers qui rongent les cartons et les reliures des livres, etc., etc. : toutes espèces qui se forment exclusivement -dans des matières produites elles-mêmes par les seules combinaisons des arts.
SUR LA VIE ANIMALE. lliï
biles sont ordinairement incapables de compléter les digestions, et que, chez evix, le canal alimentaire est habituellement tapissé de matières muqueuses auxquelles l'influence de la vie a déjà fait subir un commencement d'animahsation. La même chose arrive aux adultes dont l'estomac est faible, et qui digèrent mal.
On peut suivre, en quelque sorte, à l'œil, les différents degrés de cette organisation , puisqu'on voit .assez fréquemment, surtout après l'usage des purgatifs drastiques, sortir des lambeaux de ces vers, à peine ébauchés, traînant avec eux des portions plus ou moins considérables de glaires, dans lesquelles les parties organisées vont s'évanouir et se fondre par d'insensibles dégradations. Dans une maladie particulière, qui vraisemblablement exerce sa principale influence sur les reins et sur la vessie, les urines charrient de petits insectes noirs et cornus, visibles à l'œil non armé, lesquels sont très-certainement le produit accidentel de la maladie; car ils disparaissent bientôt , lorsque ses vrais remèdes, les balsamiques et les toniques, ont été mis en usage dans un traitement régulier. La maladie pédiculaire , qui s'observe assez souvent chez les vieillards, et même chez quelques hommes de l'âge consistant, quand les humeurs et le tissu cellulaire viennent à se décomposer, est absolument du même genre. Tous ces insectes sont évidemment le produit de certaines circonstances /|. 16
propres au corps humain ; puisqu'ils ont (du moins pour la plupart) des caractères distinctifs qui ne se retrouvent point dans des espèces formées ailleurs, et que ceux même qu'on rencontre dans les intestins de différents poissons, comme les fascia lata, existent quelquefois déjà tout formés dans le corps de l'enfant, avant son expulsion de la matrice. Je n'entreprendrai point, au reste, de déterminer si ces générations ont lieu spontanément , ou par le moyen des germes. On peut observer seulement que les personnes qui veulent que, sans germe, il ne puisse y avoir de génération , doivent , en même temps , établir que ceux de toutes les espèces possibles sont répandus partout dans la nature , attendant les circonstances propres à les développer : ce qui n'est , au fond , qu'une autre manière de dire que toutes les parties de la matière sont susceptibles de tous les modes d'organisation.
Mais pourquoi jugerions-nous nécessaire d'admettre l'existence de prétendus corpuscules qu'on ne peut ni saisir , ni rendre sensilDles ? Pourquoi regarderions-nous comme l'explication du phénomène le plus important de la nature ce mot si vague de germe, que les dernières expériences sur la végétation, et même ?ur la génération proprement dite des animaux, rendent bien plus vague encore? En effet, d'après les résultais de ces expériences, il paraît déjà beaucoup moins difficile de recoimaître la nature des malériaux
SUR LA Vlli ANIMALE. '24^
dont se forment immédiatement les embryons : il est même probable que les circonstances qui président à leur premier développement, dans l'ordre le plus naturel, ne sont pas toujours indispensables pour les faire éclore ; et les physiciens semblent être dans ce moment à la veille de déterminer au moins une partie des changements qu'éprouve la matière en passant de l'état inorganique à celui d'organisation végétale, et de la vie incomplète d'un arbre, ou d'une plante, à celle des animaux les plus parfaits (i). Enfin, nous n'éprouverions plus aujourd'hui peut-être, aucun étonnement, si les expériences finissaient par prouver qu'il suffit que des portions de matière, dans un certain état déterminé, se rencontrent et se pénètrent , pour produire des êtres vivants, doués de certaines propriétés particulières : comme il suffit qu'un acide et une base alkaline ou terreuse soient mis en contact dans un état favorable à leur combinaison , pour qu'il en résulte un nouveau produit chimique dont la cristallisation suit des lois constantes, et dont les
(i) Je crois devoir observer que les matières végétales ne paraissent produire immédiatement que des animalcules dépourvus de nerfs et de cerveau, et que c'est dans les substances animales qu'on voit se former des corps vivants, doués d'un appareil d'organes particuliers, où les fines recherches de l'anatomie moderne ont reconnu un véritable système nerveux et cérébral.
qualités n'ont plus aucun rapport avec celles de ses éléments.
Les anciens disaient que si la vie est la mère de la mort, la mort, à son tour, enfante et éternise la vie; c'est-à-dire, en écartant les métaphores, que la matière est sans cesse en mouvement, qu'elle subit des changements continuels. Il n'y a point de mort pour la nature ; sa jeunesse est éternelle , comme son activité et sa fécondité : la mort est une idée relative aux êtres périssables, à ces formes fugitives sur lesquelles luit successivement le rayon de la vie ; et ce sont ces transmutations non interrompues qui constituent l'ordre et la marche de l'univers.
Dans le passage de la mort à la vie, comme dans celui de la vie à la mort, il n'est pas toujours absolument impossible de suivre les opérations de la nature, ou les changements que subit la matière. Sur l'ardoise et la tuile de nos toits, nous voyons l'action de l'air et de la pluie faire éclore des moisissures, des mousses, des lichens; et de leur substance, naissent bientôt des animalcules particuliers. Les laves rejetées du sein de la terre en convulsion, ces matières minérales si diverses, mais toutes plus ou moins incomplètement réduites à l'état vitreux par la puissance des feux souterrains , se décomposent à l'air, avec le temps ; leur surface se ternit, devient friable, se couvre de végétations, d'abord informes, et sans utilité directe pour les grands animaux : mais déjà dans
leur sein se forment et vivent des myriades d'espèces inaperçues, dont les débris, joints à ceux de ces premières végétations , augmentent chaque jour les couches de l'humus; les générations succèdent aux générations , les races aux races ; et leurs restes , entassés et décomposés par l'action de l'air atmosphérique et de l'eau, préparent le moment où la riche verdure des plantes et des arbres appellera bientôt les espèces plus développées qni nous semblent plus dignes de couvrir et d'animer le sein de la terre. C'est ainsi que la plupart des îles du grand Océan, que nous appelons improprement mer du Sud (i), reposent sur des noyaux ou sur des roches qui sont l'ouvrage d'autres espèces, non moins imperceptibles, d'insectes marins : et c'est encore ainsi que , sorties par degrés du sein des eaux, où ces travailleurs infatigables font incessamment végéter de si puissantes masses, elles montent, viennent éprouver à la surface les alternatives de la sécheresse et de l'humidité , l'action des gaz élémentaires dont l'air et l'eau se composent, l'influence des météores, celle du soleil et des diverses saisons; et, par des altérations graduelles, analogues à celles des laves, on les voit se couvrir successivement de toutes les races végétales et animales que la nature des matérianx
(i) Voyez la nouvelle division et la nouvelle nomenclature (les mers, par mon confrère le citoyen Fleurieu, l'un des plus habiles géographes et navigateurs de l'Europe.
primitifs de cette terre nouvelle est capable de faire naître, et que le climat adopte sans troi) d'effort (]). '
Demanderait-on si l'homme et les grands animaux, que nous ne voyons plus aujourd'hui se reproduire que par voie de génération , ont pu , dans l'origine, être formés de la même manière que des plantes à peine organisées et des ébauches grossières d'animalcules ? Nous l'ignorons absolument, et nous l'ignorerons toujours. Le genre humain n'a pu se procurer aucun renseignement exact touchant l'époque primitive de son
(i) M. Fray, commissaire des guerres à Limoges , a bien voulu me communiquer une suite d'observations et d'expériences curieuses sur les productions microscopiques. Il paraît en résulter, i° que toutes les matières végétales et animales , même celles qui datent de la plus grande antiquité , comme les momies et les bois retirés des anciennes constructions, se résolvent dans l'eau distillée en globules doués d'un mouvement continuel; que ces globules ne sont point des animaux (comme l'a cru Muller , qui leur a donné le nom de monades), puisque M, Fray les a vus se réunir en nombre plus ou moins considérable pour former des animaux plus distincts; 2" que les matières végétales et animales, plongées dans l'eau distillée, ou dans un air formé de toutes pièces, et soustraites à l'influence de l'air atmosphérique, produisent constamment différents insectes, dont on a supposé jusqu'ici que les germes sont déposés sur ces matières par des insectes de la même espèce ou qu'ils y sont apportés par les oscillations continuelles de l'atmosphère , dans laquelle on imagine que, à raison de leur grande lénuilé, ils peuvent flotter facile-
existence : il ne lui est pas plus donné d'avoir des notions précises relativement aux circonstances de sa formation, qu'à chaque individu en particulier de conserver le souvenir de celles de sa propre naissance; et il a bien fallu invoquer le secours d'une lumière surnaturelle pour) persuader aux hommes ce qu'on devait croire à cet égard.
Il est certain que les individus de la race humaine, les autres animaux les plus parfaits, et même les végétaux d'un ordre supérieur, ne se forment plus maintenant sous nos yeux que par
ment-, 3° que l'eau distillée la plus pure (et qu'on a même pris la précaution de faire bouillir au plus grand feu pendant plusieurs heures, avant de la placer dans la chaudière distillatoire) peut, avec la seule addition de différents gaz, tels que l'oxygène, l'azote, le carbonique, et par le concours de la lumière et de la chaleur, produire des matières minérales, des végétations et des animaux visibles à l'œd.
Les observations et les expériences d'où sont tirés de si précieux résultats ont sans doute besoin d'être revues avec soin et répétées de cent manières différentes; mais l'auteur a mis tant de persévérance et de zèle à les suivre , et il les ra conte avec une naïveté si persuasive , que je n'ai pu me refuser au plaisir d'annoncer un travail qui paraît nous donner de si belles espérances. Au reste, M. Fray se propose de prendre l'Institut national pour arbitre et pour juge entre Im et les personnes qui pourraient inlirmer la vérité de ses assertions; et bientôt, quel que soit le jugement définitif que cet estimable observateur provoque avec une entière confiance , il ne restera plus de doute sur cet important objet.
C^ONSIDIÎRATIONS
des moyens qui n'ont aucun rapport avec cette organisation directe de la matière inerte; mais il ne s'ensuit point qu'ils ne puissent en effet être produits par d'autres voies, et qu'ils n'aient pu 1 être originairement d'une manière analogue à celle qui, maintenant encore, amène au jour toutes ces espèces nouvelles d'animalcules ignorés. Car, une fois doués de la puissance vitale, ces derniers, du moins plusieurs d'entre eux, se reproduisent aussi par voie de génération. Dès lors la perpétuation de leurs espèces respectives est assujettie tantôt à l'un des deux modes propres aux races plus parfaites, tantôt à un troisième, qui se compose en quelque sorte des deux. Si donc on voulait leur appliquer le même raisonnement, puisqu'on les voit naître les uns des autres , ils n'auraient pu , dans l'origine , éclore du sein d'aucune matière inanimée ; or cette conclusion, démentie par le fait, porterait entièrement à faux. Et peut-être, à cet égard, des idées plus justes que nous ne le pensons étaient -elles présentes aux auteurs des Genèses que l'antique Asie nous a transmises, lorsqu'ils donnaient la terre pour mère commune à toutes les natures animées qui s'agitent et vivent sur son sein.
Enfin, il n'est point du tout prouvé que les espèces soient encore aujourd'hui telles qu'au moment de leur formation primitive. Beaucoup de faits attestent, au contraire, qu'un grand nombre des plus parfaites, c'est-à-dire de celles qui
sont le plus voisines de l'homme par lenr organisation, portent l'empreinte du climat qu'elles habitent, des aliments dont elles font usage, des habitudes auxquelles la domination de l'homme ou leurs rapports avec d'autres êtres vivants les assujettissent. Les faits attestent encore qu'elles peuvent éprouver certains changements fortuits dont on ne saurait assigner la cause avec une entière exactitude ; et que tous ces caractères accidentels qu'elles doivent tantôt au hasard des circonstances, tantôt à l'art et aux tentatives expérimentales de l'homme, sont susceptibles de rester fixes dans les races , et de s'y perpétuer jusqu'aux dernières générations. Les débris des animaux que la terre recèle dans ses entrailles, et dont les analogues vivants n'existent plus, doivent faire penser que plusieurs espèces se sont éteintes soit par l'effet des bouleversements dont le globe offre partout des traces, soit par les imperfections relatives d'une organisation qui ne garantissait que faiblement leur durée, soit enfin par les usurpations lentes de la race humaine; car toutes les autres doivent, à la longue, céder à cette dernière tous les espaces qu'elle est en état de cultiver; et bientôt sa présence en bannit presque entièrement celles dont elle ne peut attendre que des dommages.
Mais cette belle découverte , particulièrement due aux recherches de notre savant confrère Cuvier, pourrait aussi faire soupçonner que plusieurs
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des races existantes ont pu, lors de leur première apparition, être fort différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. L'homme, comme les autres animaux, peut avoir subi de nombreuses modifications^ peut-être même des transformations importantes, durant le long cours des siècles dont le passage est marqué sur le sein de la terre par d'irrécusables souvenirs. Et si l'on ne voulait accorder, pour la durée totale du genre humain , que l'espace de temps écoulé depuis la dernière grande révolution du globe, laquelle semble, en effet, ne pas remonter très-hant dans l'antiquité, il serait encore possible de noter, pour ce court intervalle, plusieurs changements essentiels survenus dans l'organisation primitive de l'homme; changements dont l'empreinte, rendue ineffaçable chez les différentes races, caractérise toutes leurs variétés. Mais cette hypothèse , qui tend à établir la nouveauté de l'espèce humaine, paraît entièrement inadmissible; on ne peut du moins l'appuyer de preuves valables, et il s'élève contre elle de grandes difficultés.
D'abord , non-seulement cette vaste convulsion du globe, mais encore plusieurs autres plus anciennes restent gravées par des traditions générales dans le souvenir des hommes : les histoires et les antiquités de presque toutes les nations en conservent des vestiges durables ; les imaginations en ont été long-temps saisies d'effroi; et plusieurs religions semblent avoir eu pour but
SUR LA VIE ANIMA.LE. VaSi
principal de consacrer les circonstances de ces terribles événements. Or, comment toutes ces notions seraient - elles généralement répandues , si l'existence des hommes en société ne se reportait à des époques fort antérieures? car, voulût-on rejeter indistinctement tous les récits relatifs à ces mêmes époques, on nen est pas moins forcé de reconnaître que des hommes ignorants , imbécilles, grossiers, tels qu'ils sortent des mains de la nature , n'auraient pu se faire d'idée ni d'un état de la terre différent de celui qu'elle offrait à leurs yeux, ni surtout de la catastrophe à laquelle ce changement était dû; puisque, suivant l'hypothèse, il aurait précédé leur naissance. Mais, en outre, la difficulté de concevoir la première formation de l'homme et des autres animaux les plus parfaits est d'autant plus grande qu'on la place dans des temps plus voisins de nous, qu'on suppose l'état de la terre plus semblable alors à celui qu'elle présente de nos jours, et qu'enfin l'on ne veut tenir aucun compte des variations que peuvent avoir subies les races qui paraissent maintenant les plus fixes. Mais n'est-on pas forcé d'admettre la grande antiquité des animaux, attestée par leurs débris fossiles qui se rencontrent à des profondeurs considérables de la terre? pourrait-on nier la possibilité des variations que le cours des âges et les violentes convulsions de la nature ont pu leur faire éprouver? variations dont nous avons encore de frappants exemples
C0]VSIDÉR ATIONS ^
SOUS nos yeux, malgré l'état du globe, bien pluf stable de nos jours, et malgré le jeu paisible des éléments? Ces bouleversements réitérés, dont l'aspect géologique de la terre démontre l'antiquité, l'étendue et l'importance, peuvent-ils maintenant être révoqués en doute ? et ne faut-il pas enfin tenir compte des changements plus étendus, et plus importants encore peut-être, qu'ils ont nécessairement produits à sa surface? Or, si l'on se fait une juste idée de cette suite de circonstances auxquelles les races vivantes, échappées à la destruction, ont dû successivement se plier et se conformer, et d'où vraisemblablement , dans chaque circonstance particulière, sont nées d'autres races toutes nouvelles, mieux appropriées à l'ordre nouveau des choses; si l'on part de ces données, les unes certaines, les autres infiniment probables, il ne paraît plus si rigoureusement impossible de rapprocher la première production des grands animaux de celle des animalcules microscopiques. Ces derniers êtres, productions ultérieures et singuhères, qui n'appartiennent pas moins, en quelque sorte, à l'art qu'à la nature, ne semblent-ils pas en effet destinés à nos expériences et à notre instruction , puisqu'on peut les tirer à volonté du sein du néant, en changeant les simples dispositions physiques ou chimiques des matières qui doivent les former? et sans lever entièrement par là le voile de la nature, ne peuton pas du moins porter un commencement de
clarté dans ces ténèbres, que les préjugés et le charlatanisme peuvent seuls vouloir s'efforcer d'épaissir (i)?
§ III
Si nous voyons la matière passer successivement par tous les degrés d'organisation et d'animalisation, nous pouvons la voir aussi parcourir,, en redescendant vers l'état de mort le plus absolu, la chaîne qu'elle a parcourue en s'élevaiit à l'état de vie le plus parfait. Les matières animales , dans leur décomposition , laissent échapper des gaz dont les végétaux s'emparent avec avidité, et qui leur procurent un développement plus rapide, une fructification plus abondante; car ces gaz sont les mêmes que nous avons dit entrer directement dans leur organisation , et ils n'ont, en quelque sorte, besoin que d'une circonstance favorable pour devenir arbres ou plantes, fleurs et fruits (2}.
(1) Tous les phénomènes de l'univers ont été, sont, et seront toujours la conséquence des propriétés de la matière, ou des lois qui réj^'issent tous les êtres ; c'est par ces propriétés et par ces lois que la cause première se manifeste à nous : aussi Vanhelmont les appelait -il, dans son style poétique , V ordre de Dieu.
(2) Nous avons plusieurs fois entendu raconter à Franklin qu'il avait observé dans les forêts de l'Amérique septentrionale une espèce d'oiseau qui, de même que le kamiclii , 011 les vanneaux armés, porte deux tubercules cornus aux coudes
CO JVSIDIJR ATIOJVS
Les charpentes osseuses de tous les quadrupèdes, de tous les oiseaux, et surtout celles des différentes espèces de poissons et de coquillages entassées par épaisses et vastes couches dans le sein de la terre, y forment des bancs de diverses terres calcaires ; et leur accumulation finirait peutêtre par dessécher le globe à cause de la grande quantité d'eau qui entre dans cette nouvelle combinaison, si la nature ne savait l'en retirer par l'action des feux souterrains , ou par tl'autres procédés plus lents. Or, sans aucune élaboration préparatoire, ces mêmes terres sont pour la plupart très -propres à hâter et à perfectionner la végétation; et cet effet, elles le produisent soit en hvrant les gaz de leur eau décomposée, soit en laissant échapper plus immédiatement des quantités considérables de gaz acide carbonique, soit encore en favorisant , dans les terres auxquelles on les associe, une plus prompte ou plus abondante absorption de l'oxygène de l'air (i).
des ailes. Ces deux tubercules deviennent, disait-il , à la mort de l'oiseau, les germes de deux tiges végétales, qui croissent d'abord en pompant les sucs de son cadavre, et qui s'atlacbenî ensuite à la terre, pour y vivre à la manière des plantes et des arbres. Plusieurs autres savants natnralistes, et entre autres mon illustre collègue Lacépède , à qui j'ai parlé de ce fait , l'ignorent absolument; ainsi, malgré la grande véracité de Franklin , je ne le cite qu'avec beaucoup de réserve, et je n'en tire aucune conclusion.
(i) M. Humbolt a reconnu, par des expériences qui pa-
SUR LA VIE AWIMA.LE. a55
Si Ion réduit en poudre grossière, et qu'on abandonne à leur décomposition spontanée des matières végétales riches en mucilage , comme , par exemple, des amandes, dans lesquelles cette substance sert d'intermède à la mixtion de l'huile, au bout d'un temps plus ou moins long on s'aperçoit que ces matières se réduisent d'elles-mêmes en poudre plus fine, et que leur volume diminue graduellement d'abord : l'œil nu n'y remarque du reste aucun autre changement, si ce n'est celui de la couleur qui paraît un peu plus sombre et plus foncée. Mais, à l'aide d'un bon microscope, on trouve dès lors presque toute la substance oléo-muqueuse transformée en des myriades d'animalcules d'une ou de deux espèces différentes qui s'agitent avec vivacité, s'emparent des débris d'amandes altérées, se dévorent mutuellement, pullulent tant qu'ils trouvent quelque chose à dévorer, périssent lorsque les moyens de subsistance leur manquent, et dont les cadavres paraissent produire d'autres animalcules plus petits , lesquels en laissent eux-mêmes à leur tour d'autres encore après eux ; et, vraisemblablement, ces destructions et reproductions se succèdent ainsi pendant beaucoup plus de temps que je n'ai pu l'observer. Mais le moment vient où les plus fortes lentilles des microscopes ne découvrent plus au-
raisscnt concluantes, que cette dernière circonstance influe efficacement sur la végétation.
cune trace de mouvement, où tout semble rentré dans l'état de repos et d'insensibilité le plus absolu. Alors la poudre des amandes est d'une extrême ténuité; elle a perdu les cinq sixièmes au moins de son volume ; et l'on n'y reconnaît que quelques restes d'écorces préservées par leur amertume et par leur qualité résineuse de la décomposition et de la dent vorace des animalcules. Ici, vous voyez encore la matière passer de l'état végétal à la vie , et de la vie à la mort.
Ainsi, quand d'ailleurs les découvertes des naturalistes ne diminueraient point chaque jour, par degrés, ks intervalles qui séparent les différents règnes; quand, de l'animal au végétal, et du végétal au minéral, ils n'auraient pas déjà reconnu cette multitude d'échelons intermédiaires qui rapprochent les existences les plus éloignées, la simple observation des phénomènes journahers produits par le mouvement éternel de la matière nous la ferait voir subissant toutes sortes de transformations ; elle suffirait à prouver que les lois qui y président se rapportent immédiatement aux circonstances physiques ou chimiques dans lesquelles ses particules se rencontrent et sont mises en contact immédiat. Les sels cristallisables ne se comportent point dans le rapprochement de leurs molécules élémentaires comme les corps bruts soumis aux seules lois de l'attraction, ni comme les fluides, dont les lois de l'équilibre, qui
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ne sont que l'attraction elle - même considérée sous un point de vue particulier , règlent tous les mouvemeuts. La végétation successive de quelques filons minéraux et leurs digitations rameuses sembleraient, d'autre part, les rapprocher, en quelque sorte, des plantes les plus imparfaites, du moins par le mode de leur accroissement, et par leur tendance à prendre certaines directions conformes à la nature des terres qui les environnent. Entre le système végétal et le système animal sont placés les zoophytes proprement dits, et peut-être aussi quelques plantes irritables dont les mouvements, à l'exemple de ceux des organes musculaires vivants, correspondent à des excitations particulières; et, comme pour rendre l'analogie plus complète, ces excitations ne s'appliquent pas toujours directement aux parties elles-mêmes qu'elles font contracter. Enfin, dans l'immense variété des animaux, l'organisation et les facultés présentent , suivant les races , tous les degrés possibles de développement, depuis les plus stupides mollusques, qui semblent n'exister que pour la conservation de leurs espèces respectives, jusqu'à l'être éminent dont la sensibilité s'applique à tous les objets de l'univers, qui, par la supériorité de sa nature , et non par le hasard des circonstances, comme ont semblé le soupçonner quelques philosophes, a fait son domaine de la terre ; dont le génie a su se créer des forces 4. '7
25b DES PRRMIKRKS DÉTERMINATIONS
nouvelles, capables d'augmenter chaque jour de plus en plus son pouvoir, et de multiplier ses jouissances et son bonheur.