‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 4)Chapitre 8 sur 40 · DES PREMIÈRES DÉTERMINATIONS · texte numérisé non relu

DES PREMIÈRES DÉTERMINATIONS

éprouver, pendant plusieurs heures consécutives des degrés très -forts de chaleur sans en paraître aucunement affectés (i).Les rotateurs de l'eau des toits peuvent rester pendant long- temps desséchés et réduits en une sorte de poussière. Dans cet état , ils bravent également le froid et le chaud : mais, quoique assimilés à la matière la plus merte, ils n'en conservent pas moins encore la faculté de reprendre la vie et le mouvement ; pour , les ressusciter, il suffit de les arroser d'une certaine quantité d'eau.

J'ajouterai que les animaux tout à lafois lesplus vivaces et les plus imparfaits par leur organisation sont ceux chez qui la vie est, pour ainsi dire, vaguement répandue dans tout le corps; dont toutes les fonctions semblent pouvoir être indifféremment exercées dans toutes les parties; qui sentent, se meuvent, respirent, digèrent, etc. par les mêmes organes. Lorsque le systèiiie nerveux et le système musculaire sont bien distincts, l'animal a des facultés supérieures, mais moins de ténacité de vie. Si les facultés se multiplient et se perfectionnent, la vie est exposée à plus de dangers encore. Les causes de destruction deviennent plus nombreuses ou plus menaçantes à mesure que le système digestif, le système vasculaire , l'appareil respiratoire, etc., deviennent plus distincts ,

(r) Ils supportent plus facilement encore la chaleur que le froid.

qu'ils exercent un empire plus étendu les uns' sur les autres, que tous sont unis par un lien commun plus étroit.

Ainsi donc, si l'intelligence plus grande des animaux plus parfaits ne leur fournissait des moyens de conservation croissants à peu près dans le même rapport, et à mesure que le mécanisme de leur organisation se complique, ces espèces auraient les premières disparu de la surface du globe : au lieu d'exercer l'empire que la supériorité de leur existence leur assignait, elles auraient été les jouets et les victimes de tous les corps environnants, de tous les phénomènes de la nature. Aussi l'homme, quand il se trouve réduit aux ressources bornées et précaires de la vie sauvage , quoiqu'il ait, dans cet état, tiré déjà de son cerveau beaucoup de moyens de conservation et de bien-être qui seront éternellement refusés aux autres animaux les plus intelligents, l'homme, dans cette vie incertaine, est toujours accablé de maux de toute espèce , et tourmenté de sentiments cruels et dangereux , résultat nécessaire d'un malheur habituel : et la population reste presque nulle dans ces pays infortunés où la civilisation n'a point encore porté ses arts protecteurs et consolateurs.

DES PREMIÈRES DETERMINATIONS

§ IV

Nous reconnaissons que dans les animaux les plus parfaits, les organes auxquels sont confiés les différentes fonctions principales se divisent et se groupent en systèmes distincts; mais que ces divers systèmes , unis par de nombreux rapports , et destinés à remplir un but commun, restent subordonnés les uns aux autres suivant' certaines lois particulières; et que leurs opérations se coordonnent, ou qu'ils sont tous entraînés par un mouvement général. Telle paraît être la perfection de l'organisation vivante.

Nous avons aussi vu plus haut que les parties du fœtus ne se forment point toutes au même moment ; elles viennent successivement, et dans l'ordre de leur importance respective , s'arranger et s'organiser autour d'un centre de gravité. A chaque addition ou combinaison nouvelle, les affinités changent ou s'étendent; et chaque combinaison, ou mouvement ultérieur, se conforme et s'enchaîne au précédent. Voilà donc encore une donnée de plus touchant l'état primitif des corps animés.

Ajoutons que si les organes ne sont pas tous formés en même temps, les diverses époques où leur action commence sont encore bien plus distmctes. Il ne suffit pas qu'une partie existe pour que les fonctions qui lui sont assignées s'exécu-

tent : loutes, à peu près, sauf celles qui sont exclusivement propres à l'enfance, et qui doivent disparaître dans un âge plus avancé , ont besoin de croître et de se développer pour atteindre au terme de leur perfection relative : quelques-unes même doivent rester engourdies dans une espèce de sommeil qui les empêche de croître proportionnellement aux autres parties du corps ; cellesci n'acquièrent leur volume naturel qu'à l'approche de la première époque où leurs fonctions commencent, et souvent même elles l'acquièrent beaucoup plus tard.

Enfin, nous n'aurons pas de peine à conce oir que ces affinités particulières , qui déterminent la foi-raation et le développement primitif de l'animal , ne peuvent manquer de présider à ses développements ultérieurs : et nous avons entrevu , d'un côté, que ses appétits, et par conséquent ses besoins et ses passions, qui ne sont que ses appétits considérés sous un certain point de vue ; de l'autre, que ses facultés, cpii ne sont, à leur tour, que l'aptitude à recevoir certaines impressions et à exécuter certains mouvements; en un mot, que tous les penchants et tous les actes qui constituent sa vie propre , demeurent constamment soumis à ces mêmes affinités, modifiées suivant les divers états par lesquels peut passer la combinaison sentante, ou l'animal.

Ces premières considérations nous font déjà voir sous un jour plus vrai les opérations de l'é-

DES PEEMràRES DÉTERMINATIONS

coiiomie vivante. Nous allons encore, pour écarter, autant du moins qu'il est possible, les nuages qui couvrent les fonctions sensitives , revenir un moment sur les propriétés du système nerveux.

Les recherches les plus attentives de l'anatomie moderne n'ont pu faire découvrir de nerfs ni d'appareil cérébral dans quelques animaux imparfaits, tels que les polypes et les insectes inhisoires : cependant ces animaux sentent et vivent; ils reçoivent des impressions qui déterminent en eux une suite analogue et régidière de mouvements. Les adversaires de Haller, parmi lesquels on distingue l'illustre école de Montpellier, ont fait voir que, même dans les animaux dont le système nerveux est très-distinct, plusieurs parties qui n'en reçoivent aucun rameau manifestent habituellement, ou peuvent, dans quelques circonstances particulières, acquérir une vive sensibilité : et comme ces mêmes parties auxquelles se rapportent leurs expériences ou leurs observations avaient été reconnues par Haller et par ses disciples pour être dépourvues de nerfs, et qu'ils les avaient déclarées en conséquence absolument insensibles, ils ont été contraints de recourir à beaucoup de vaines subtilités, en voulant repousser un argument si pressant et si direct.

Cependant il n'en est pas moins certain, comme nous l'avons dit ailleurs, que chez les animaux vertébrés, dont le système nerveux exerce une influence étendue et circonstanciée sur tous les

organes , les opérations de la sensibilité lui restent constamment soumises, qu'elles ne s'exécutent régulièrement que moyennant l'intégrité de cette influence : enfin , leur cause ne peut se reproduire qu'autant que le centre cérébral conserve son action propre et la liberté de ses relations avec quelques autres systèmes particuliers. Ainsi donc, pour bien connaître les lois de la vie dans ces animaux, il faut surtout étudier celles qui régissent l'organe nerveux; car c'est de là que la sensibilité rayonne, en quelque sorte, et va se répandre sur toutes les parties. Or, la supériorité de l'organisation des nerfs et du cerveau dans l'homme, et l'empire qu'ils acquièrent journellement par l'exercice même de leurs plus nobles facultés, ou par la production des idées et des sentiments , font que chez lui la vie semble tenir moins que chez tout autre animal à l'état mécanique et matériel des organes ; que chez lui on peut observer, plus distinctement que chez tout autre, les empreintes tiixes ou variables de ce moule interne auquel se rapportent toutes les formes et tous les actes extérieurs.

Plusieurs philosophes , et même plusieurs physiologistes, ne reconnaissent de sensibilité que là où se manifeste nettement la conscience des impressions; cette conscience est à leurs yeux le caractère exclusif et distinctif de la sensibilité. Cependant on peut l'affirmer sans hésitation, rien n'est plus contraire aux faits physiologiques bien 4. ^8

2 74 DES PREMIÈRES D^TEHMINaYiONS

appréciés, rien n'est plus insuffisant pour l'explication des phénomènes idéologiques.

Quoiqu'il soit très-avéré, sans doute, que la conscience des impressions suppose toujours l'existence et l'action de la sensibilité , la sensibilité n'en est pas moins vivante dans plusieurs parties où le moi n'aperçoit nullement sa présence; elle n'en détermine pas moins un grand uombre de fonctions importantes et régulières, sans que le moi reçoive aucun avertissement de son action. Les mêmes nerfs qui portent le sentiment dans les organes, y portent aussi ou y reçoivent les impressions d'où résultent toutes ces fonctions inaperçues; les causes par lesquelles ils sont privés de leur faculté de sentir, paralysent en même temps les mouvements qui se passent sans le concours, quelquefois même contre l'expresse volonté de l'individu. Quoique la ligature ou l'amputation des nerfs ait isolé totalement un membre du reste du système, on peut encore, au moyen de divers stimulants appliqués au-dessous du point de séparation , ranimer l'action des muscles auxquels ces nerfs portent la vie. Lors même que la mort a détruit le lien qui tenait unies toutes les parties du système animal, et qui, par le concert de leurs fonctions, en reproduisait incessamment le principe, les restes de puissance sensitive qui subsistent encore dans les nerfs peuvent être artificiellement réveillés pendant un temps plus ou moins long; et l'on voit renaître

à la fois et indistinctement les déterminations soit involontaires, soit volontaires , par l'irritation des mêmes nerfs qui les excitent et les dirigent chez l'individu vivant. Mais ces efforts ne produisent guère que des mouvements anomals. De tels mouvements n'ont aucun point d'appui ni dans l'ensemble du système, ni dans les organes correspondants; et leur cause, faute d'être renouvelée par le jeu de toute l'économie animale, s'épuise bientôt , et livre des parties devenues cadavéreuses aux nouvelles affinités de la putréfaction.

D'autre part, si l'on ne néglige aucune des circonstances d'où résultent les opérations de l'intelligence et la formation des penchants , il n'est pas difficile de reconnaître que parmi les fonctions des organes qui se dérobent le plus absolument à la connaissance, comme à la direction du moi^ il en est plusieurs dont l'influence concourt immédiatement et puissamment à ces opérations plus relevées. La manière dont la circulation marche, dont la digestion se fait, dont la bile se filtre, dont les muscles agissent, dont l'absorption des petits vaisseaux se conduit; tous ces mouvements, auxquels la conscience et la volonté de l'individu ne prennent aucune part, et qui s'exécutent sans qu'il en soit informé , modifient cependant d'une manière très - sensible et très-prompte tout son être moral, ou l'ensemble de ses idées et de ses affections. Nous en avons

Page 1