DES PREMIÈRES Dl^TERMIlVATrONS
VU des preuves nombreuses dans les Mémoires précédents; il peut s'en présenter encore une foule de nouvelles à l'esprit de chaque lecteur. Et quoique une longue habitude puisse (rendre les fonctions du système nerveux et du cerveau presqne indépendantes de quelques organes d'un ordre inférieur, peut-être dans l'état le plus naturel et le plus régulier n'est-il aucun de ces organes qui ne concoure plus ou moins à toutes; il est même de fait que ceux qui tiennent le premier rang, ceux précisément dont les déterminalions paraissent avoir été soigneusement soustraites à l'empire du moi, sont encore ceux-là mêmes qui ne cessent pas un seul instant d'agir avec force sur le centre cérébral (i).
(i) Après avoir lu cet article, un ami très-versé daûs les matières philosophiques, m'a dit : Vous établissez donc qu'il peut y avoir sensibilité sans sensation, c'est-à-dire, sans impressions perçues ?~Ovû, sans doute : c'est même un point
fondamental dans l'histoire de la sensibilité physique. Mais
ce que vous croyez pouvoir appeler dans ce cas sensibilité n'est-il pas ce que les physiologistes désignent sous le nom d'irritabilité? — Non; et voici la différence. L'irritabilité est la faculté de contraction qui paraît inhérente à laTRbre musculaire, et que le muscle conserve même après la mort, ou après qu'il a été séparé des centres nerveux de réaction. La fibre, excitée par divers stimulants, se fronce et s'allonge alternativement, et voilà tout. Mais, dans les mouvements organiques coordonnés, il y a plus que cela; tout le monde en convient. Or, outre ceux de ces mouvements qui sont déterminés par des impressions perçues , il en est plusieurs qui sont
Ainsi, beaucoup de mouvements s'opèrent dans l'économie animale à l'insu du moi, mais cependant par l'influence de l'organe sensitif. Il faut donc considérer les nerfs comme pouvant recevoir les impressions qui déterminent certains mouvements, sans que le point du centre cérébral où se forment les idées et les déterminations volontaires aperçoive ces mouvements et ces impressions. Il y a plus : quelques animaux non vertébrés survivent à la destruction de leur cerveau : dans toutes les espèces , les parties musculaires isolées du centre sensitif exécutent encore, pendant un temps plus ou moins long , d^s mouvements que la sensibilité seule maintient par son influence, en quelque sorte , posthume : on observe enfin, comme nous l'avons dit ailleurs, certaines
déterminés par des impressions dont l'individu n'a nullement la conscience, et qui, le plus souvent, se dérobent eux-mêmes à son observation ; et cependant, comme les premiers, ils cessent avec la vie, ils cessent quand l'organe n'a plus de communication avec les centres sensibles, ils cessent, en un mot, avec la sensibilité ; ils sont suspendus et renaissent avec elle. La sensibilité est donc la condition fondamentale sans laquelle les impressions dont ils dépendent ne produisent aucun effet, sans laquelle même elles n'ont point d'existence, puisqu'elles ne nous sont connues que par eux. Ainsi, comme nous n'apsensation (\\xcV impression perçue, il y a bien véritablement sensibilité sans sensation. Cette mcme question doit se reproduire encore ci-après.
DES PREMIÈHÏS DÉTERMINATIONS
organisations informes qui sont produites, se développent et vivent d'une véritable vie animale , sans éprouver \ irradiation (1) du cerveau, ni même celle de la moelle épinière, et sans que le jeu concordant des autres organes, qui n'existent pas alors, puisse y renouveler les causes de la vie.
Il faut donc encore considérer le système nerveux comme susceptible de se diviser en plusieurs systèmes partiels inférieurs, qui tous ont leur centre de gravité, leur point de réaction particulière où les impressions vont aboutir, et d'où partent des déterminations de mouvements. Or, ces systèmes sont plus ou moins nombreux, suivant la nature des espèces, l'organisation propre des individus, et diverses autres circonstances qui ne paraissent pas pouvoir être assignées avec assez d'exactitude. Peut-être, comme l'imaginait Vanhelmont au sujet des divers organes, se forme-t-il dans chaque système et dans chaque centre une' espèce de moi partiel, relatif aux impressions dont ce centre est le rendez-vous , et aux mouvements que son système détermine et dirige. Les analogies paraissent indiquer qu'il se passe en effet quelque chose de semblable. Mais nous ne , pouvons nous faire aucune idée nette et précise de ces volontés partielles , puisque toutes nos sensations de moi se rapportent exclusivement au
(i) Je me sers ici d'un mol consacré par l'école de Montpellier.
centre général, et que nos moyens d'acquérir des notions exactes touchant les phénomènes qui se passent en nous] se bornent, comme pour tous les autres phénomènes de l'univers, à saisir leurs circonstances apparentes, et à les suivre euxmêmes dans leur enchaînement.
Quoi qu'il en soit de cette manière de voir, qui, pour le dire en passant, pourrait nous conduire à considérer tout centre de réaction quelconque comme une sorte de moi véritable, il est certain que dans l'organisation animale, le moi, tel que nous le concevons, réside au centre commun; que là se rendent en foule, de toutes les parties du corps , notamment des extrémités sentantes externes, les sensations dont résultent ses jugements; que de là partent, pour les organes soumis à la volonté , les réactions motrices que ces mêmes jugements déterminent. Mais si le moi n'existe que dans le centre commun , et par des impressions qui y sont transmises , il s'en faut beaucoup que toutes celles qui arrivent à cette destination lui deviennent percevables ; il en est , au contraire, un grand nombre qui lui restent toujours entièrement étrangères. Le centre commun partage en cela le sort de tous les autres organes : parmi ses affections et ses opérations , les unes sont aperçues de l'individu, les autres ne le sont pas ; et même plusieurs physiologistes font émaner des points ks plus intimes de ce centre l'impulsion qui anime les parties les plus indé-
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pendantes de la conscience et de la volonté (r) A ces différentes propriétés que l'observation tait reconnaître dans le système nerveux, il faut en ajouter encore une dernière qui peut être regardée comme fondamentale. Toutes les parties de ce système communiquent entre elles par l'entremise de la moelle épinière et du cerveau : toutes agissent et réagissent les unes sur les auîres; et le centre commun, les centres partiels et les extrémités sont liés entre eux par de constantes et mutuelles relations.
Il peut même s'établir, à chaque instant, des relations nouvelles, aussi-bien que de nouveaux centres. Or, de là dépendent les sympathies accidentelles, plus ou moins passagères, par lesquelles des organes étrangers l'un à l'autre peuvent quelquefois modifier réciproquement avec tant de puissance leurs fonctions respectives, et même leur manière de sentir; et ces actions et réactions, variables à l'infini , donnent naissance, en se compliquant, à tous ces phénomènes bizarres qu'on observe particulièrement chez les individus doués d'une vive sensibilité.
Ainsi, l'organe nerveux, susceptible de sentir par tous les points de sa substance et par toutes ses ramifications , est dans une activité continuelle que le sommeil lui-même ne peut interrompre :
(i) Comme, par exemple , celle qui met en jeu les organes tic la génération.
DE LA SENSIBILITÉ. ii8l
les impressions et les déterminations flottent et se croisent en tout sens dans son sein , comme les rayons de la lumière dans l'espace. Tantôt les extrémités gouvernent le centre , tantôt le centre domine les extrémités. Ajoutons encore que ta moelle épinière et le cerveau reçoivent un nombre, considérable de vaisseaux de toute espèce et d'expansions de l'organe cellulaire. Ainsi, les mouvements toniques qui peuvent se propager de chaque point à tous les autres points de ce dernier organe, et les divers changements qui peuvent survenir dans le cours des fluides , sont une source féconde d'impressions auxquelles les extrémités sentantes n'ont, au moins directement, aucune part. C'est même là vraisemblablement qu'il faut chercher la cause de la plupart de ces rapports vagues qui associent le cerveau et les nerfs à l'état de certains organes ( dans lesquels l'attention la plus minutieuse de l'individu ne peut cependant alors saisir aucune sensation) , et celle de ces déterminations sans motif et sans but aperçus , qu'on a si souvent occasion d'observer dans les maladies organiques indolentes, particulièrement dans celles des viscères abdominaux.
§ VI
Quant à la manière dont les diverses parties du système nerveux communiquent entre elles, agissent sur les organes , et déterminent leurs fonc-