SUR LES AFFECTIONS CA.TARIIHALES. 1 Ô
tant plus rapidement ses périodes, que le malade est plus avancé en âge. En général, cependant , elle s'annonce long-temps d'avance, et sa marche est tardive ; quelques - uns même de ses symptômes, tel que l'altération de la voix et les aphtes, qui ne se montrent que dans les derniers temps des autres phthisies, la précèdent d'un intervalle de temps assez long pour qu'on puisse la prévenir, ou du moins la combattre avec succès. Mais elle est sujette à des rechutes; et il est assez rare qu'on la guérisse radicalement. J'ai connu un vieillard de quatre- vingt -dix ans , qui, dans le cours de sa vie , en avait eu plusieurs attaques menaçantes, et qui toujours en avait arrêté les progrès par le seul emploi de la fleur de soufre. Il usait souvent de ce remède dans sa dernière vieillesse, par une sorte de reconnaissance; et, pour combattre la disposition catarrhale qui lui en était restée, il alternait ce remède, tantôt avec l'opium , et tantôt avec le quinquina. L'opium, à dose faible, prévenait les assoupissements profonds auxquels il était sujet, et qu'il regardait comme dangereux. J'ai fait depuis la même remarque sur d'autres vieillards : la transpiration se répercute facilement chez eux; et leurs habitudes catarrhales empêchent que l'organe extérieur ne conserve , dans ce déclin des forces internes , son énergie et son activité. Or, le dérangement des fonctions de cet organe porte en général au sommeil, comme si la nature, par un calcul
I 58 COIIRTIiS OliSF.RVATIONS
" sage, provoquait alors à dessein celle de ses
* fonctions qui ramollit directement la peau et ramène au - dehors les mouvements concentrés vers l'intérieur. Les assoupissements des vieillards tiennent donc fréquemment à des répercussions subites ou -à des vices de la transpiration; et l'opium réveille alors l'individu en le ranimant : çe qui du reste n'a point de rapport avec le trait souvent cité de Rivière; car ce médecin ne réveilla son malade, au moyen de l'opium, que parce que le remède opéra comme fébrifuge, et coupa l'accès d'une fièvre pernicieuse qui causait l'assoupissement.
Morgagni conseillait , dans les menaces de phthisie trachéale ou laryngée , de garder la chambre, d'y respirer constamment des vapeurs balsamiques, et d'user à l'intérieur de pastilles composées avec les baumes qu'il faisait dissoudre et empâter dans quelque matière mucilagineuse. Les fumigations et l'usage interne des baumes sont très - utiles alors : mais il n'en est pas de même de la privation d'exercice et d'air frais ; elle y est au contraire fort nuisible. Ce qui m'a con-
* stamment réussi le mieux dans le traitement de cette maladie , c'est ( outre l'emploi des balsami-
,v ques sous différentes formes) l'application d'un
vésicatoire volant à la partie antérieure du cou,
* les sucs des plantes crucifères ou tétradynames , les eaux sulfureuses et l'exercice du cheval.
Les aphtes sont une maladie propre aux raem-
SUR LES AFEUCTIONS CATAURHALES. ^ 1
branes muqueuses (i);ils accompagnent plusieurs (le celles dont nous venons de parler, mais ils n'exigent de soins particuliers que lorsqu'ils sont ou menacent de devenir gangréneux. En général, ils suivent le sort de la maladie principale dont ils dépendent : ils sont quelquefois le symptôme dominant d'une fièvre très-dangereuse. (Voyez les dissertations de Rettelaér et de M. Auvity sur ce sujet. )
On s'attend peut-être à trouver ici quelques remarques sur l'asthme et sur le catarrhe suffoquant ou férin , mais ni l'un ni l'autre n'appartient aux affections catarrhales : l'un par son caractère périodique, et tous deux par leur nature consulsive, doivent être rapportés aux maladies de l'organe nçrveux. Pour dire des choses un peu satisfaisantes sur cette matière , il faudrait entrer dans un nouveau système d'idées ; il faudrait surtout pouvoir le faire avec quelque étendue : et
(i) Les aphtes paraissent être une dégénéralion particulière du tissu de ces membranes : ils ne sont dangereux par eux-mêmes que lorsqu'ils sont nombreux et serrés. Alors ils interrompent quelquefois toutes les fonctions digestives , et dégénèrent par l'affaiblissement de l'individu. On les traitait autrefois, ainsi que les maux de gorge, dont ils sont si souvent une complication , par la méthode astringente et répercussive. Cette méthode est en général suspecte , et plus d'une fois elle a produit les effets les plus fâcheux. Sebastianus Nasius , cité par Barthez , en rapporte nn exemple frappant.
f6o COURTES ORSEHVATIONS , CtC.
j'ai déjà passé les bornes que je m'étais imposées en commençant cet écrit.
Je le termine donc , en faisant de sincères vœux pour que sa lecture puisse être de quelque utilité. Au milieu de tant de livres qui glacent d'efiroi les plus intrépides lecteurs , ce but est le seul qui puisse faire prendre encore la plume à un homme sensé : et quand on n'a, comme moi, que peu à dire , on doit le faire en peu de mots.
FIN
NOTE
SUR L OPINION DE MM. OELSNEK ET SOEMMERING , ET DU CITOYEN SUE, TOUCHANT LE SUPPLICE DE LA GUILLOTINE.
NOTE
SUR LE SUPPLICE
Depuis que le ro thermidor (i) nous a rendu la liberté de la parole et de la presse , tout ce qui porte dans le cœur quelque sentiment d'humanité s'est élevé avec force contre les assassinats juridiques dont la tyrannie décemvirale avait couvert la France. Dans ces derniers temps , quelques écrivains ont voulu diriger l'indignation publique contre le genre même du supplice : ils le regardent comme fort douloureux ; et c'est sous ce point de vue qu'ils en demandent la suppression.
Je la demande aussi , quoique par d'autres -motifs. Je pense qu'on pourrait en effet substituer à ce supplice un autre genre de mort , du moins tant que les législations modernes ne sauront pas employer de meilleurs moyens pour
(i) Cette note a été écrite dans les premiers mois de l'an IV.
l64 SUR LE SUPPLICE
arrêter le crime. Je joins donc mes vœux aux réclamations de MM. OElsner et Sœmmering, et du citoyen Sue ; et j'honore beaucoup le sentiment qui les a dictées. Mais , je l'avoue franchement, je ne puis partager l'opinion sur laquelle ils se fondent; et puisque aucun des grands maîtres de nos écoles n'élève la voix pour la combattre, je crois devoir réunir ici quelques observations propres, ce me semble, à la tirer du vague dont on l'enveloppe. Je crois le devoir, car je suis fortement convaincu qu'il n'y a rien d'utile que la vérité : les bons sentiments y trouvent toujours des appuis solides; ils ne doivent jamais se fonder sur des chimères; et la morale n'a pas moins besoin que la science de repousser sévèrement les erreurs. Je crois le devoir surtout, parce que c'est un acte de sensibilité bien mal entendue que d'effrayer l'imagination de ceux qui ont perdu des personnes qui leur étaient chères sur ces horribles échafauds.
Pour prouver que les têtes séparées de leurs troncs par la guillotine peuvent ressentir des douleurs aiguës , MM. OElsner et Sœmmering citent les mouvements convulsifs des muscles raasseters et crotaphites, au moyen desquels elles font encore de profondes morsures, et des muscles de la face , ou des moteurs de l'œil , qui rendent souvent leur aspect affreux. Ils rapportent quelques faits analogues puisés dans les livres de physiologie; et ils concluent que ces têtes,
où lame se trouve alors , selon eux , concentrée tout entière,! n'ayant pas d'autre manière de produire au dehors leurs affections, expriment ainsi les angoisses et les vives souffrances qu'elles éprouvent : état cruel dont la véritable durée doit se mesurer sur sa violence , et non sur le cours du temps. Parmi les faits qu'ils jugent favorables à cette conclusion, ils s'attachent surtout à celui de Charlotte Corday , qu'ils supposent avoir rougi d'indignation ou de pudeur dans le moment que le bourreau, par la plus lâche atrocité , lui donna un soufflet en montrant sa téte sanglante au peuple : et ils voient dans cette rougeur un mouvement moral qui ne peut avoir eu lieu qu'avec une pleine et entière connaissance.
Le citoyen Sue énonce à peu près la même opinion , cite les mêmes faits , ou des faits semblables , et répète avec beaucoup de persuasion le trait de Charlotte Corday : mais il soutient , en opposition avec les deux écrivains allemands, que l'on souffre dans le tronc comme dans la tête; et qu'un homme coupé en plusieurs morceaux peut sentir douloureusement dans tous.
Le citoyen Sue a cru que , pour établir sa proposition , il fallait écarter la nécessité d'un centre commun, d'un sensorium commune; et il donne en preuve les monstres , qui ont vécu quelque temps sans tête , et même sans moelle épinière. 11 a cru aussi que les douleurs qu'on rapporte à des membres amputés appuyaient
I ^><> SUR Lli SUPPLICE
SOU hypothèse : il ne hii était pas difficile d'en trouver beaucoup d'exemples , soit dans les livres des praticiens, soit dans ses propres observations. Enfin , il élève plusieurs questions de physiologie, sur lesquelles il paraît adopter des opinions émanées du stalhianisme ; opinions qui ne sont pas dépourvues de tout fondement, mais que, ni les disciples de Stalh , ni les célèbres professeurs d'Edimbourg et de Montpellier, qui les ont soutenues , n'ont jamais peut-être circonscrites avec assez de sévérité. La manière dont le citoyen Sue les jette en avant, prouve que son esprit actif fouille dans toutes les sources et dans ses pro- ' près réflexions. Lorsqu'il les aura méditées plus profondément encore , lorsqu'il aura analysé , avec l'attention qu'il est capable d'y mettre, la doctrine de ces écrivains , il sera sans doute plus près de la vérité que les copistes trop dociles de Haller : mais cette doctrine et celle renouvelée des Grecs, qui reconnaît dans l'homme trois ames distinctes, la première animale, la deuxième morale, et la troisième intelligente, sont absolument étrangères à l'objet de la question ; elles ne peuvent d'ailleurs être discutées dans une simple note.
Revenons donc aux douleurs qu'on suppose causées par le supplice de la guillotine.
Je fais observer d'abord à MM. OElsner ët Soemmering , qu'ils auraient pu citer lui grand nombre de faits bien plus concluants pour leur opinion. Ceux qu'ils rapportent d'ai)rès Hallei'
DK LA GUILLOTINE. I 67
sont tirés de VHistoria vitœ et mortis de Bacon , qui ne fait qu'indiquer, à sa manière, un nouveau point de vue à considérer dans l'économie animale. Déjà G^lien avait noté l'histoire de ces autruches à qui l'empereur Commode coupait la tète dans le cirque, avec une flèche armée d'un croissant, et qui n'en continuaient pas moins leur course jusqu'au bout de la carrière. Depuis Galien , Bacon , Perrault , Charas , Caldesi , Raw- Boerhaave et plusieurs autres, ont recueilli (i) une grande quantité d'observations parfaitement semblables. Perrault a vu le corps d'une vipère à qui il venait de couper la téte , continuer à ramper vers le tas de pierres où elle avait coutume de se retirer. Dans le laboratoire de Charas , une tête de vipère fit , plusieurs jours après avoir été coupée , des morsures dangereuses. Enfin, Raw- Boerhaave répéta , sur un coq , l'expérience des autruches : il lui coupa le cou dans le moment où l'animal s'élançait vers du grain qui lui était présenté à plus de vingt pas de distance; et le tronc continua son élan jusqu'à l'endroit où était le grain.
Mais , sans chercher bien loin les exemples d'un phénomène de physiologie si général , ne
(i) Fontana a fait beaucoup de recherches curieuses sur les affections propres aux différentes parties, isolées du reste du corps par l'amputaMon , ou privées du principe vital commun par la mort.
l68 SUR LE SUPPLICE
voyons-nous pas dans les boucheries et dans les cuisines les chairs, surtout celles des jeunes animaux , et plus encore celles des animaux à sang froid, palpiter long-temps après la mort? Les carrés et les longes de veau palpitent encore au bout de plusieurs- heures. Les anguilles et les lamproies éventrées et décapitées s'agitent quelquefois encore au bout de plusieurs jours.
Il est évident que MM. OElsner et Sœmmering n'ont pas insisté sur ces faits, parce que, suivant leur manière de voir, l'ame n'existe et ne doit souffrir que dans la tête : et cependant s'il est vrai que les mouvements réguliers prouvent sensatioiiy et les mouvements convulsifs douleur, la sensation et la douleur doivent nécessairement se trouver dans toutes les portions du corps morcelé qui palpitent. A cet égarJ le citoyen Sue me paraît plus conséquent.
Mais un peu de réflexion sur les lois de l'économie animale suffit pour faire voir qu'il est parti d'un faux principe. Les mouvements d'une partie ne supposent point des sensations, ni la faculté de produire ces mouvements , celle de sentir (i). Dans certaines maladies paralytiques, les forces motrices sont encore entières, quoique
(i) Nous parlons ici des sensations relatives au moi de l'individu: ce sont les seules qui nous occupent; or elles n'existent que lorsqu'il est averti des impressions reçues par, Ifjs organes.
UE LA GUII-LOTINE. 1 69
les forces seiisitives se trouvent abolies; c'est-àdire qu'un organe peut être insensible , et cependant se mouvoir. Ce cas se présente tous les jours aux praticiens. J'ai vu un homme qui marchait à merveille , remuait avec facilité toutes les articulations de la jambe, du pied et de ses phalanges , et qui n'éprouvait pas la moindre douleur lorsqu'on lui plongeait dans les chairs de longues épingles de téte. Dans les maladies convulsives , au contraire, dans celles même où il n'y a pas la moindre lésion de la sensibilité, souvent un membre, ou tout le corps, éprouve l'agitation la plus violente , sans que le malade reçoive la plus légère sensation qui s'y rapporte ; ou , s'il ressent des douleurs, elles résultent de la violence même, des mouvements ou des coups qu'il se donne , lesquelles sont alors la cause , mais non l'effet et le signe des douleurs. Ces maladies privent souvent , par intervalles , de toute connaissance ; et c'est pour l'ordinaire dans ce cas que les convulsions sont le plus affreuses. Mais on peut alors pincer , piquer , tirailler , cautériser le malade , sans qu'il donne le moindre signe de sensibilité. Lorsqu'il revient à lui, il ne se souvient de rien de ce qui s'est passé pendant son accès, où la conscience du moi était entièrement suspendue : et c'est au moment de la perte de connaissance qu'il se reporte pour renouer le fil de ses sensations et de son existence. Enfin, dans les expériences analomiques faites sur les animaux vi-
'7^^ SUR T. i: su PPL ICI'.
vants, si l'on suspend la correspondance d'une partie avec le tout, en la coupant ou en faisant des ligatures aux nerfs qui s'y distribuent , l'animal cesse d'avoir le moindre sentiment de ce qui s'y passe : on peut le torturer de toutes les manières , sans qu'il en reçoive aucune impression ; quoique cependant cette partie reste souvent capable d'exécuter encore beaucoup de mouvements, dont quelques-uns même paraissent tenir aux habitudes régulières de la vie. En un mot , sans adopter dans toute sa rigueur la doctrine de Haller sur la sensibilité et l'irritabilité, on ne saurait nier qu'il a fort bien prouvé que dans certaines circonstances les organes des animaux peuvent entrer dans de vives agitations , quoique l'individu n'ait point la conscience des causes qui les y déterminent : comme , d'autre part , le mouvement musculaire peut être tout-à-fait suspendu , quoique l'individu reçoive les impressions les plus douloureuses ou les plus fortes. Différentes maladies nerveuses fournissent la preuve de l'une et de l'autre de ces assertions.
M. Sœmmering paraît attacher beaucoup d'importance à la manière dont la décapitation se fait , pour déterminer le degré de douleur qui en résulte. Les instruments qui coupent en tranchant nettement doivent causer moins de douleur ; ceux qui coupent en contondant doivent en causer davantage: et, selon lui, la guillotine est de ces derniers. Mais dans une opération prompte
DE LA. GUILLOTINE. l'Jl
comme l'cclair, cette différence est absolument nulle. D'ailleurs , quoique la maladresse ou l'atro. cité des bourreaux ait aggravé le supplice de quelques malheureux patients en y revenant à plusieurs reprises, il s'en manque beaucoup qu'il faille attribuer à sa nature ce surcroît de souffrance. Lorsque l'Assemblée constituante eut adopté, pour la peine de mort, l'instrument appelé guillotine, qui lui fut proposé par un de ses membres , véritable philanthrope et médecin très-éclairé , le département de Paris en fit construire un pour modèle , par un ouvrier trèshabile. La hache était d'abord façonnée en croissant : mais , d'après les idées du célèbre chirurgien Louis , on se contenta de lui donner une disposition oblique , afin qu'elle tranchât , en tombant , à la manière de la scie ; ce qui rend , comme tout le monde sait , la section plus facile et plus prompte. Le département ordonna à l'administration des hôpitaux , dont j'étais membre alors, de faire faire l'essai du nouvel instrument sur un certain nombre de cadavres. Cet essai fut fait à Bicêtre. Le poids seul de la hache , sans le secours du mouton de trente livres qui s'y adapte , tranchait les têtes avec la vitesse du regard ; et les os étaient coupés net.
M. Sœmmering se trompe donc relativement aux souffrances qu'il attribue à la nature de la section : il se trompe également en supposant que la guillotine confond et ne coupe pas.
«7^ SUR LE SUPPLICE
Quand au trait qu'on raconte de Charlotte Corday, je déclare nettement que je nen crois rien. Je sais trop avec quelle facilité l'on voit des merveilles dans les temps d'agitation et de malheur. Quand les lumières publiques ne permettent plus de voir des miracles, on veut du moins trouver de nouveaux phénomènes dans la nature. Je n'ai point assisté à l'exécution de Charlotte Corday , ni à aucune autre ; mes regards ne peuvent soutenir ce spectacle : mais plusieurs personnes de ma connaissance ont suivi , depuis la Conciergerie jusqu'à l'échafaud, la charrette qui conduisait cette femme si intéressante , malgré les maux affreux dont elle a été la cause, ou du moins dont elle a donné le signal ; elles ont été témoins de son calme admirable pendant la route , et de la majesté de son dernier moment. Un médecin de mes amis ne l'a pas perdue de vue une minute. Il m'a dit que sa sérénité grave et simple avait toujours été la même; qu'au pied de l'échafaud, elle avait légèrement pâli ; mais que bientôt son beau visage avait repris encore plus d'éclat. Pour cette rougeur nouvelle qu'on prétend avoir cou-, vert ses joues après sa décapitation , il n'en a rien vu, quoiqu'il soit observateur clairvoyant, et qu'il fût alors observateur très - attentif. Les. autres personnes dont je viens de parler n'en ont pas vu davantage.
Je n'entrerai point dans de plus grandes discussions sur le fait en lui-même. Il serait facile
de démontrer physiologiqiiement que rien n'est plus ridicule. Mais je crois que cela résultera suffisamment de ce qui me reste à dire touchant l'opinion du citoyen Sue.
La plus grande partie de cette opinion est employée à prouver que la sensibilité peut exister dans un organe , indépendamment de toute communication avec les grands centres nerveux ; "qu'elle est disséminée et s'exerce partout; que le plus léger mouvement vital en suppose la présence dans la partie par laquelle il est exécuté; et que, par conséquent, la cause de la douleur peut agir avec force sur les membres séparés du corps, et sur le^ lambeaux séparés des membres, tant qu'ils conservent la faculté de se mouvoir. On voit, je le répète , que le citoyen Sue ramène l'irritabilité à la sensibilité, comme l'ont fait plusieurs hommes de génie. Mais cette idée, que ce -n'est pas ici le lieu d'examiner et de réduire à des -termes précis , ne fait rien à la question. Il ne s'agit pas de savoir si , lorsqu'une jambe est coupée et qu'on la cautérise , il y a douleur dans cette jambe ; si , lorsqu'on irrite une patte de grenouille séparée du corps , il y a douleur dans cette patte ( i ) :
(i) Les découvertes microscopiques ont appris que la vie est partout; que, par conséquent, il y a partout plaisir et douleur : et, dans l'organisation même de nos fibres, il peut exister des causes innombrables de vies particulières, dont la correspondance et l'iiaimouie avec le systànic (entier, par le
SUR LE SUPPLICE
mais si l'homme à qui appartenait cette jambe , et si la grenouille à qui appartenait celte patte , ont le sentiment et la conscience de la douleur. Or il
. est certain qu'ils ne l'ont pas. Aucun malade ne
ressent les irritations qu'on fait éprouver à son
f bras coupé; aucun animal soumis vivant à la cu-
rieuse observation de l'anatomie ne donne des signes de sensibilité , quand on déchire les parties qui ne font plus un tout avec lui. Du moment où leurs communications avec les centres nerveux cessent, soit par leur amputation, soit par la paralysie, soit par la ligature de leurs nerfs, les changements dont elles sont encore susceptibles deviennent étrangers au système ; l'individu n'en est plus averti.
Le citoyen Sue a beau prendre à témoin les douleurs que les malades s'imaginent éprouver dans la main ou dans le pied qu'ils ont perdu : il ne peut pas croire sérieusement qu'etles résident dans ces organes. Trente ans après l'amputation , quand il ne reste plus de vestiges ni des chairs, ni des nerfs, ni des tendons, ni peut-être même des os, ces doulems durent encore quel-
moyen des nerfs, constitue le moi. Il ne résulterait de là rien de ce que prétend le ciloyen Sue; car le moi n'existe que dans la vie générale : et la sensibilité des fibres , lorsqu'elles en sont isolées , ne correspond pas plus avec lui , que celle des animaux qui peuvent se développer dans différentes parties du corps.
quefois. Le citoyen Sue ne peut pas ignorer qu'on a prouvé , par des expériences directes , que leur siège est dans l'un des centres nerveux : il ne peut non plus ignorer que quelques malades rapportent également à la partie coupée , les irritations faites sur le trajet du nerf qui lui donnait la vie , et surtout à son extrémité nouvelle ; enfin, il sait que les sympathies nerveuses ellesmêmes exigent la libre communication des différentes parties du système entre elles : et Robert Whytt a prouvé , sans réplique , qu'elles n'ont lieu que par l'intermède du cerveau, de la moelle épinière, ou de quelque autre grand rendez-vous des nerfs. J'ai vu, comme le citoyen Sue, des paralytiques qui faisaient de violents efforts pour se servir de leurs jambes ou de leurs mains immobiles ; j'en ai vu qui disaient y ressentir de vives douleurs ; mais je n'ai point tiré de ces observations les mêmes conclusions que lui : j'avoue que j'en ai tiré qui sont toutes contraires; et j'ai même remarqué plusieurs fois que ces parties , si douloureuses au dire des malades, étaient insensibles à toutes les irritations directes , et que les efforts pour les mouvoir produisaient un sentiment de fatigue et d'angoisse , étranger aux muscles qui devaient exécuter les mouvements, mais que le malade rapportait au diaphragme , au cerveau , à différents points de la moelle épinière.
Ce qui précède me paraît renverser les principes théoriques de MM. OElsner et Sœmmering,
SUR LE SUPPLICE
et du citoyen Sue : ce qui suit frappe plus directement sur les conséquences qu'ils en ont déduites. Je ne m'attache qu'aux faits.
Les anciens savaient déjà que , pour tuer tout à coup et comme par la foudre l'animal le plus furieux, il suffit de lui enfoncer un stylet entre la première et la seconde vertèbre du cou. Cette expérience répétée sur des taureaux, sur des mulets, sur des chevaux rétifs et furieux, a constamment réussi. L'animal tombe immobile, et ne donne plus aucun signe de vie.
Les personnes qui reçoivent des blessures ou des contusions à la moelle épinière deviennent sur - le - champ paralytiques de toutes les parties situées au-dessous de la lésion : ces parties, avec la faculté de se mouvoir, perdent aussi celle de sentir; et les malades n'y éprouvent pas la moindre douleur. Quand la lésion* est très -près du cou, elle ne tarde pas d'être suivie de la mort , parce que plusieurs organes vitaux n'éprouvent plus alors l'influence nerveuse que d'une manière partielle; mais les douleurs partent encore ici des points situés au - dessus du siège du mal, ou animés par des nerfs qui sortent de la portion supérieure de la moelle épinière ou du cerveau.
Un simple ébranlement du cervelet ou de la moelle allongée, un coup violent à l'occiput ou sur les vertèbres cervicales, suffisent pour donner la mort. Si le coup ne fait qu'enlever momen-
DE LA GUILLOTINE. 1 "J'y
lanément la connaissance, le malade, en revenant à lui, n'en garde aucun souvenir: il ne l'a pas senti (i).
C'est ce que tous les praticiens peuvent vérifier chaque jour; c'est ce qu'éprouva le célèbre Franklin, en recevant le coup d'une batterie électrique , dont il connaissait mal encore les effets. Il t omba par terre comme une masse ; et lorsqu'il reprit ses sens, on fut obligé de lui apprendre ce qui s'était passé. La même aventure arriva au docteur Ingenhouse : il en reçut les mêmes impressions , c'est-à-dire qu'il ne sentit rien.
J'observe, à ce sujet, que les coups violents
(i) Pour sentir il faut de l'attention; il faut aussi du temps. Les blessures reçues dans une bataille , ou dans une vive agitation, ne font éprouver de douleur que lorsque les sens sont rassis. On a remarqué que , non-seulement un soldat blessé ne sent rien au moment du coup, mais qu'il supporte, sans presque souffrir, les plus douloureuses opérations; et que les officiers, plus distraits par les combinaisons qu'ils sont obligés de faire, et par l'intérêt plus pressant du succès, montrent encore plus de constance, ou d'insensibilité. Dans ma première jeunesse, je fis une chute de cheval, et fje me fracturai les têtes des trois os du coude gauche, dont je suis resté estropié. La contusion et le déchirement furent énormes : cependant je ne sentis rien d'abord; la douleur ne vint qu'au bout d'un gros quart d'heure : ce fut, en quelque sorte, la pensée qui l'appela. Montaigne ne souffrit point à l'instant de sa chute : il fallut plus de vingt- quatre heures pour que la fièvre et la douleur s'établissent. La nature avait eu besoin de cet intervalle pour reprendre l'équilibre.
178 Sun LE SUPPLICE
d'électricité se font sentir à la nuque, ou plutôt à la moelle allongée, centre de réunion de presque tous les grands nerfs; ce qui prouve qu'elle est, non le siège du principe vital, qui n'a pas de siège particulier exclusif, mais du moins le rendez -vous de la plupart des sensations vives : et la pratique nous apprend d'ailleurs que les plus faibles lésions , soit de cette partie même , soit de la moelle cervicale qui lui tient de si près, sont toujours mortelles, et le sont sans douleur.
Je passe sous silence Thémorragie violente qui suit la décapitation, et qui prive le cerveau du sang nécessaire pour soutenir sa fonction propre , la formation de la pensée. Je ne m'attache pas non plus à faire voir que , dans l'état naturel , il éprouve, par le mouvement alternatif du poumon, des oscillations, alternatives comme ce mouvement, desquelles dépendent, en grande partie, et la circulation des humeurs, et la transformation que ces dernières subissent dans l'organe cérébral; oscillations, par conséquent nécessaires au maintien de son énergie, et qui cessent au même moment que la respiration. Enfin, je ne mets point en ligne compte l'influence de l'estomac, du diaphragme , et sans doute aussi de plusieurs viscères du bas-ventre , sur la perception des sensations et la production de la pensée, qui ne peuvent avoir lieu l'une et l'autre sans leur concours.
DE LA GIT IL LOT IIVE. I yt)
Chacune de ces circonstances suffirait seule pour produire une véritable syncope ou perte de connaissance.
On voit que les observations précédentes répondent tour à tour à M. Sœmmering et au citoyen Sue. Il en résulte qu'un homme guillotiné ne souffre ni dans les membres, ni dans la tête; que sa mort est rapide comme le coup qui le frappe : et si l'on remarque dans les muscles des bras, des jambes et de la face, certains mouvements ou réguliers ou convulsifs, ils ne prouvent ni douleur ni sensibilité; ils dépendent seulement d'un reste de faculté vitale , que la mort de l'individu, la destruction du moi^ n'anéantit pas surle-champ dans ces muscles et dans leurs nerfs.
Mon amour pour la vérité ne me permet cependant pas de dissimuler que nous n'avons, à cet égard , qu'une certitude d'analogie et de raisonnement, et non point une certitude d'expérience. Ici , l'expérience n'est pas du moins entièrement directe. Entre la décapitation et la pendaison, l'asphyxie ou l'emploi de certaines plantes stupéfiantes, il y a sous ce rapport une différence que je ne prétends point nier; elle est en faveur de ces derniers genres de mort. Beaucoup de personnes empoisonnées avec des narcotiques (i), asjîhyxiécs ou pendues, ont été rappelées à la
(i) Aluxaudei-, méclociu d'Édimboiug , ;i fait à ce sujet i>iir lui-mcine des expériences infiniment curieuses.
l8o SUR LE SUPPLICE
vie; et nous savons, par leur rapport unanime, qu'on n'éprouve, clans ces cas, aucune douleur. Quelques-unes même prétendent avoir éprouvé des sensations agréables. Il est trop évident qu'aucun homme décapité n'a pu venir rendre ainsi compte de ce qu'il a senti. Mais les faits déjà rapportés sont si près de celui que nous voudrions mieux connaître , que les motifs de croire que cet homme n'a pas pu sentir la moindre douleur équivalent à des démonstrations ; et les raisons qu'on allègue pour soutenir le contraire sont dépourvues de toute vraisemblance.
Néanmoins je vote de grand cœur pour l'abolition du supplice de la guillotine: mais je me fonde sur -des motifs plus réels. Tant que la peine de mort sera conservée , il faudrait du moins en rendre l'appareil imposant. La mort d'un homme, ordonnée pour l'intérêt public, est sans doute le plus grand acte de la puissance sociale : il faudrait que cet appareil même rendît le supplice plus rare et plus difficile; il faudrait aussi ne pas habituer le peuple à l'aspect du sang.
Quand on guillotine un homme , c'est l'affaire d'une minute. La tête disparaît , et le corps est serré sur-le-champ dans un panier. Les spectateurs ne voient rien; il n'y a pas de tragédie pour eux; ils n'ont pas le temps d'êlre émus. Ils ne voient que du sang couler. S'ils tirent quelque leçon de cette vue, ce n'est que pour s'endurcir a le verser eux-mêmes avec moins de répugnance.
DE LA GUILLOTINE. iSl
dans l'ivresse de leurs passions furieuses : tandis que le sentiment le plus précieux du cœur huraain , celui qui le fait compatir aux angoisses et à la destruction de ses semblables, devrait être si soigneusement cultivé par toutes les institutions et par tous les actes publics.
D'ailleurs , ce fatal instrument rappelle trop des temps affreux, dont on doit vouloir effacer jusqu'aux dernières traces. La république, le gouvernement le plus humain de tous, parce qu'il se fonde sur le respect dû à la dignité de l'homme, et qu'il n'est pas environné des terreurs qui assiègent les despotes; la république, objet sacré de tous nos vœux , de toutes nos espérances , doit faire disparaître , avec les signes de la royauté , ceux d'une tyrannie plus sombre et plus farouche , mais heureusement , par sa nature même , plus chancelante et plus précaire, qui semblait avoir pris la guillotine pour étendard.
Une circonstance , dont l'histoire se servira pour caractériser avec plus de force l'atrocité de tant de massacres, a contribué cependant à l'indifférence avec laquelle le peuple avait fini par les contempler : c'est le courage tranquille de presque tous ceux qui marchaient à la mort. Les cris aigus, les supplications, les sanglots de madame Dubarry , touchèrent profondément ceux qui l'accompagnaient dans les rues ; et sur la place de la Révolution, presque tout le monde s'enfuit les larmes aux yeux. Mais les hommes de cœur ne
SURLESUPPLICE
peuvent j3as s'abaisser à ce lâche désespoir, pour rendre des entrailles au peuple : la vertu ne va point jusque-là.
Je ne parlerai pas de ce qu'avance le citoyen §ue touchant la nature, l'origine, et la fin du principe vital. Je n'ai absolument aucune idée à cet égard : et je ne vois pas que , depuis quatre mille ans, les plus grands génies en aient eu une seule qui puisse soutenir l'examen de la raison. Je ne crois point, je ne nie point, je n'examine même pas; car ici, la nature nous a refusé les moyens d'examiner : j'ignore absolument; mais j'ignore, je l'avoue , en homme qui n'a pas un grand respect pour les conjectures , encore moins pour les assertions ou pour les négations positives , dans les matières auxquelles nous ne pouvons absolument point appliquer les véritables instruments de nos connaissances.
Je termine ici cette note. Si elle peut donner quelques consolations aux personnes dont on avait troublé l'imagination et le cœur, sur les derniers moments de leurs proches et de leurs amis assassinés, j'aurai rempli mon but principal. Si les physiologistes que je combats parviennent à faire substituer à la guillotine un genre de mort aussi doux, mais plus imposant, plus capable de frapper les spectateurs , et qui conserve mieux le respect qu'on doit toujours à l'homme, dans le condamné, je bénirai leurs efforts; quoique, sous tout autre point de vue, je les regarde
DE LA GUILLOTINE. l83
comme dirigés à faux. Mais je bénirai surtout nos législateurs, quand ils croiront pouvoir abolir une peine que j'ai toujours considérée comme un grand crime social, et qui, suivant moi, n'en prévient jamais aucun.
FIN