CHAPITRE PREMIER
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L'existence de l'homme n'est pas isolée et solitaire. La nature l'a fait être sociable : elle a rendu la société nécessaire au complément de sa vie; elle ne le fait naître et vivre qu'en société. La longueur de son enfance, ses besoins, si souvent hors de toute proportion avec ses forces , et, plus que tout le reste , les avantages sans nombre qu'une expérience de tous les jours lui montre et lui fait sentir dans cette coexistence avec des èlres de son espèce, écartent loin de lui toute idée de s'en séparer : ils l'attachent invincible-
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ment à l'état social qui fait son bonheur, ou du moins sans lequel il ne peut y avoir pour lui que souffrances et privations.
Mais ces besoins , qui rendent les individus si nécessaires les uns aux autres, ne sont pas les seuls; ce ne sont pas même peut-être les plus puissants.
L'homme est un être sensible : sa sensibilité est l'instrument des impressions que font sur lui les objets extérieurs; elle est le principe de ses besoins, la cause déterminante de ses volontés, de ses appétits : en un mot, il ne vit que parce qu'il sent. ^
A la faculté de sentir se joint en lui la faculté de partager les affections des autres êtres sensibles, particulièrement celles des êtres ses semblables; ou plutôt ces deux facultés sont identifiées et confondues dans son organisation : et leur réunion forme le caractère de sa sensibilité (i).
A l'aspect de la souffrance ou de la misère, les entrailles humaines s'émeuvent : un prompt retour sur nous-mêmes nous avertit, par les maux dont nous sommes témoins, de ceux que nous pou-
(i) Ce caractère n'est pas exclusivement propre ;\ l'homme; il lui est commun avec plusieurs espèces d'animaux, peut-être même avec toutes : mais il prédomine dans sa nature; il constitue, ce semble, sa véritable supériorité, ou du moins il forme mi des principaux traits qui le ])laccnt au premier rang.
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vons éprouver. Un sentiment vif nous associe à ces angoisses, en quelque sorte, comme si elles nous étaient personnelles. Nous avons le besoin de les partager par notre compassion, de les adoucir par nos secours.
Voilà le principe de la bienfaisance : voilà ce qui fait que les moralistes , religieux ou philosophes, ont toujours et partout pu montrer dans les vertus compatissantes la source des jouissances les plus douces , et trouver dans le fond des cœurs un moyen de compenser les erreurs du sort et des lois.
A ce sentiment simple et direct, qu'on pourrait appeler d'instinct, il s'en joint un autre qui ne peut être que le fruit de la réflexion. Tout homme qui se rend compte de soi-même s'aperçoit facilement que les hasards de la fortune ne sauraient anéantir l'égalité primitive ; que l'élévation des individus qu'ils favorisent, et l'abaissement de ceux qu'ils oppriment, sont le plus souvent iniques et capricieux ; qu'un mauvais régime social accumule ou disperse les richesses d'une manière tout-à-fait arbitraire et immorale ; qu'enfin il est du devoir du riche de soulager des maux qu'il a plus d'une fois pu concourir à produire, par la manière dont il l'est devenu. Le riche , dont la raison n'est pas obscurcie par les fumées de la fortune, dont le cœur ne s'est pas éteint par l'abus des jouissances , pourrait-il méconnaître cette espèce de justice, imposée, non
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par les lois , mais par un sentiment intérieur qui parle , avec une grande puissance , même aux hommes corrompus ?
Il est certain que celui qui secourt l'indigence , ou console la douleur, cède à l'un des plus impérieux comme des plus nobles penchants du coeur humain. Celui qui étouffe ce penchant, ou qui le brave , malheureux par la violence qu'il est souvent obligé de se faire, et par les jouissances que la nature lui montre , mais dont son cœur égaré le prive, est encore réellement coupable aux yeux de l'humanité. L'humanité lui prescrit encore des devoirs, quand la justice rigoureuse paraît satisfaite , quand les lois positives n'exigent plus rien de lui.
Ajoutons que lorsque l'inégalité des fortunes est poussée jusqu'à un certain degré, lorsque le ver rongeur de la mendicité a fait de certains progrès dans un pays , le riche , pour assurer ses jouissances, n'a d'autre parti à prendre que de secourir le pauvre. Ce n'est pas seulement un devoir ; c'est encore un véritable calcul d'intérêt.
Voilà pour les individus.
Si nous passons aux corps politiques , aux nations, à leurs gouvernements, nous trouverons dans les motifs de leur bienfaisance, et dans les règles d'apçès lesquelles doivent se répartir leurs ^
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secours, des points de vue nouveaux qui ne perjnettent pas de ranger sur la même ligne la charité publique et la charité particulière. '
Ce n'est pas que la morale et la politique soient contraires l'une à l'autre; ce n'est pas même qu'elles soient fondées sur des principes différents, comme ont voulu le persuader des hommes d'affaires corrompus, et comme l'ont en effet pensé quelques écrivains peu réfléchis. Mais les rapports de l'individu s'étendent à tous les autres individus qui l'entourent : ils le font correspondre, non-seulement avec la nation dont il fait partie, mais encore, en quelque sorte, avec le genre humain tout entier. Le corps social , au contraire , du moins dans l'état d'imperfection où se trouve encore la société civile , n'existe que pour lui T même, ne reconnaît pour loi que son utilité propre: et, dans ses relations, soit avec les individus qui le composent, soit avec les autres corps de nation, dont les intérêts se trouvent mêlés avec les siens, il tire toujours de cette utilité bien ou mal vue les principes de sa morale , et les règles ou le but de sa conduite.
La voix de l'humanité ne sera pas moins puissante auprès des gouvernements établis sur des bases équitables, qu'auprès des particuliers sensibles et bons : mais la manière de l'entendre et de lui obéir n'est pas la même pour les uns et pour les autres. Les particuliers n'existent que dans des relations purement isolées et locales ;
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ils peHvent se livrer à des affections privées, se permettre du choix, et certain arbitraire de cœiudans leurs vertus bienfaisantes. Les gouvernements, c'est-à-dire, les rédacteurs et les exécuteurs quelconques des lois, agissant au nom et pour l'intérêt du peuple qu'ils représentent, doivent avoir sans cesse ce peuple tout entier devant les yeux , s'interdire toute acception, toute préférence entre ses membres : ils doivent substituer, même dans les actes compatissants et charitables , la justice qui se répand sur tous, à la pitié qui se nourrit d'impressions particulières. L'humanité politique embrasse toute la société : l'aumône nationale a surtout en vue l'utilité publique qui la prescrit. Enfin , sans écarter le motif des maux individuels, dont elle doit bien sans doute vouloir adoucir l'amertume, son principal objet est le maintien de la paix, du bien-être et du bon ordre en général.
Mais si, d'une part, les sentiments qui portent l'homme à voler au secours du malheur tiennent avtx traits primitifs et caractéristiques de sa nature; s'ils se fortifient encore et des idées de justice que toutes ses réflexions y joignent, et de la connaissance plus éclairée et plus parfaite de son propre intérêt : d'autre part, les plus pressantes considérations n'engagent pas avec moins de force les gouvernements à combattre par des mesures efficaces les causes qui reproduisent l;t misère; à procurer du travail au pauvre valide; à
recueillir dans des asyles le pauvre, enfant, vieillard ou malade; à faire disparaître graduellement les traces hideuses de la mendicité, en attendant qu'ils aient pu la tarir dans sa source. Leur sûreté, leur tranquillité, l'exigent impérieusement. S'ils négligent ce devoir, des alarmes continuelles peuvent arrêter les développements de la prospérité particulière et publique ; elles peuvent troubler les spéculations de l'industrie. La morale , altérée déjà par le contraste du luxe extravagant et de la misère extrême, se dégrade de plus en plus chaque jour : et l'explosion de tous ■les crimes est le résultat inévitable de toutes les passions contraires que cet état de choses fait fermenter.
• Une autre considération non moins directe engage encore la puissance publique à mettre le soin des pauvt'es délaissés au nombre de ses premiers devoirs. Sous un bon régime, tout homme en état de travailler ne manque jamais d'ouvrage : les mœurs générales flétrissent la fainéantise et sollicitent l'industrie; elles établissent dans les familles un esprit et des sentiments qui repoussent toute idée d'abandon d'un père, ou d'une mère infirme, ou d'un enfant au berceau; elles inspirent à la fois l'horreur du métier de mendiant , et la touchante compassion qui s'empresse de secourir la misère. Quand ces sentiments et ces habitudes n'existent point, c'est toujours la faute des lois: ce sont elles seules qui, par leur influence
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vicieuse, peuvent porter clans la répartition (ks fortunes et des jouissances de tout "genre ces inégalités profondes et durables, également funestes à la morale d'un peuple et à son bonheur. Les maux qu'elles n'ont pas prévenus dans leur source , et ceux qu'elles ont maladroitement produits, elles doivent du moins chercher à les réparer : et, jusqu'au moment où, dirigées par des principes plus sages , plus équitables , plus prévoyants , elles auront ramené dans l'organisation sociale la véritable égalité de la nature , le devoir "est plus pressant encore pour les gouvernements, de pourvoir au soulagement de tant de calamités, puisqu'elles sont en grande partie leur ouvrage.
Mais la charité, soit particulière, soit publique, est une vertu qu'il faut raisonner; c'est un art qu'il faut étudier. En secourant le pauvre, on n'est pas toujours bienfaisant. L'aumone mal dispensée devient une nouvelle cause de désordre; son premier effet est d'aggraver toutes celles de la mendicité. Un particulier , dans le cercle étroit qui l'environne, a besoin de lumières pour régler ses secours sur les vrais besoins , pour ne pas encourager l'oisiveté dans celui qu'il soulage , pour ne pas flétrir en lui la pudeur délicate et la fierté d'ame conservatrices de la vertu. Ces sentiments peuvent bien, sans doute, se rencontrer au sein de la plus sévère infontune, mais non s'allier avec la dégradation des habitudes mendiantes, avec le
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dégoût du travail, avec le mépris de riieureuse indépendance dont lui seul est le sûr garant.
Les lois, dans le cercle plus étendu qu'elles embrassent, ont des écueils plus dangereux encore à éviter: il s'agit, pour elles ^ moins d'adoucir le sort de quelques pauvres , que de secourir la pauvreté générale; et leur bienfaisance serait corruptrice et meurtrière, si des vues politiques et des calculs sages n'en réglaient l'exercice. Les gouvernements, les exécuteurs quelconques des lois, ne sauraient donc employer, dans la dispensation des secours publics , une trop grande circonspection. Comme leurs vues sur cet objet s'appliquent à la classe de la société la moins éclairée et la plus mécontente, ils doivent moins aspirer aux bénédictions des personnes secourues , qu'à la diminution réelle et durable de la misère elle-même: et comme cette administration porte en même temps sur la source véritable de l'industrie et des productions sociales ; comme elle influe sur les mœurs du peuple de la manière la plus puissante et la plus directe , tout ce qui s'y rapporte ne peut être manié que par des mains habiles. Les inconvénients les plus graves y résultent souvent de l'excès même du zèle, ou de ce qu'on serait tenté de prendre pour de légères erreurs.
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Des écrivains qui ont porté l'esprit philosophique dans l'examen de la plupart des questions relatives à la mendicité, nous ont présenté quelques résultats généraux de faits bien propres à mettre en garde contre les mouvements d'une sensibilité peu réfléchie. A mesure que les secours augmentent dans un arrondissement , le nombre des pauvres y augmente dans la même proportion. Ce n'est pas à l'affluence seule des pauvres étrangers qu'il faut attribuer cet effet nuisible f cette cause y contribue sans doute): mais il est prouvé , par des observations trèsexactes faites en différents temps , qu'une ville , un hameau , dont tous les habitants sont connus , voit , par les secours de l'aumône , s'accroître constamment parmi eux le nombre des mendiants. Les habitudes viles du vagabondage et de l'oisiveté s'établissent peu à peu ; elles deviennent bientôt , pour ainsi dire , les mœurs générales ; et la leproduction propre aux différents travaux diminue dans le même rapport. Ainsi donc , toutes les vraies sources de la richesse publique se trouvent taries par un moyen qui semblait devoir la mieux distribuer , et la morale se dégrade encore par le remède qu'on voulait opposer aux principes mêmes de la corruption.
Nous avons dit que les observations faites sur ce sujet, en différents pays, donnent des résul-