‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 27 sur 65 · IX · texte numérisé non relu

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Indépendamment de ces causes générales , pour ainsi dire identifiées avec la législation même , et qui agissent uniformément et sans interruption , il en est d'autres qui dépendent du cours des événements politiques. Celles-ci prennent une énergie particulière au milieu des changements imprévus que les grandes révolutions entraînent. La patience des peuples va presque toujours jusqu'au point de fatiguer la tji'annie ; la patience de la classe pauvre , en particulier , est encore plus grande : et voilà ce qui rend ses malheurs plus sacrés.

Mais , tôt ou tard , le moment de son réveil arrive ; et ce réveil est terrible. Ignorante et passionnée , comment pourra-t-elle se servir convenablement de sa force ? En l'exerçant aveuglément contre tout ce qui l'entoure , elle la tourne nécessairement contre elle-même. Ses chefs, quelque sages et éclairés qu'on les suppose, sont

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presque toujours forcés de se plier à ses passions.

* S;i précipitation à faire valoir des droits nouvellement reconquis change tout à coup la distribution des emplois publics et des salaires qui leur sont attachés. Les propriétés passent brus-

/• quement de main en main ; elles sont quelquefois

enlevées par des violences à leurs anciens possesseurs ; l'ordre des consommations est interverti ; les consommateurs effrayés cachent et resserrent leurs jouissances : l'industrie languit ; ou si par hasard elle cherche et se fraie de nouvelles routes, ses efforts, découragés à chaque pas , restent long-temps faibles et incomplets.

De toutes ces circonstances , il résulte un changement nécessaire dans la nature et dans l'ordre des travaux ; changement dont les effets se font

• sentir partout à la fois. Il en résulte encore une diminution considérable et subite de toutes les

* reproductions, et même un anéantissement total de quelques-unes. Car, non-seulement le travail diminue , ou se porte ailleurs , mais il cesse totalement à certains égards : et cette perte, la plus grande et la plus véritable de toutes, pèse principalement sur ceux dont le travail est le seul

• héritage.

Ainsi, les désordres, pour la réparation desquels se fait toute révolution , sont presque tou- • 1^ jours passagèrement aggravés par elle : ainsi , plus

' on se hâte de faire disparaître tous les vestiges

des anciennes inégalités, et phis la classe indi--

gente sentira, durant le choc, redoubler sa misère. Enfin , si d'insensés démagogues épouvantent les propriétaires par des menaces et par des doctrines subversives de tout ordre , alors les causes de la mendicité s'accroissent d'une manière encore plus effrayante ; et les moyens même par lesquels on pourrait la combattre échappent des mains du gouvernement.

Pour remédier aux maux que produit l'accumulation des richesses , il ne faut donc pas bouleverser violemment toutes les propriétés : il ne faut pas surtout que le maintien et la sécurité de la propriété même soient menacés ou mis en péril. Les moyens de subsistance en deviennent toujours plus difficiles pour le pauvre ; sa misère, plus cruelle et plus profonde. Les lois qui peuvent prévenir ces inconvénients, les mesures qui peuvent réprimer ces tentatives, sans être des secours publics, les rendent d'avance moins nécessaires.

Si les révolutions se bornaient à donner de nouvelles directions à l'industrie , à créer d'autres genres de travaux , en même temps qu'elles anéantissent et déprécient ceux dont le produit semblait le plus assuré , elles feraient ce que tout changement doit faire; et les pertes seraient appréciables et bornées. Mais la cTiose n'en reste jamais

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là. Toute révolution marque son passage par beaucoup de ruines : à plus forte raison une révolution qui s'opère dans un pays vaste et populeux, déjà respectable par ses rapports commerciaux et par l'activité de ses arts ; une révolution dont le premier effet doit être inévitablement d'anéantir tant de fortunes particulières, identifiées avec les abus ; qui rencontre à chaque pas des résistances multipliées, et dont la durée se prolonge dans de violentes et continuelles secousses. Une pareille révolution pourrait- elle se terminer sans laisser après elle des vestiges trèsdouloureux? Quelle quantité de forces et de richesses n'a-t-elle pas besoin d'employer pour son accomplissement? ni ces richesses, ni ces forces, ne peuvent alors s'appliquer à des objets directement reproductifs. Aucun sacrifice ne peut sans doute coûter à des ames énergiques qui veulent conquérir la liberté : mais il est nécessaire de prévoir et d'évaluer les effets des diverses circonstances nouvelles où se trouve placée la nation. Or , n'est-ce pas à la classe qui vit au jour le jour, et du fruit d'un travail souvent précaire , que les pertes générales se font d'abord sentir? n'est-ce pas sur elle que les maux publics , durables ou passagers, tombent avec le plus de poids?

D'ailleurs, les temps d'orages et de boulever-sements appellent, de tous les pays voisins, les» hommes actifs , entreprenants, sans ressources; industrielles. Ces hommes qui ne peuvent exister

dans un état civilisé que par la tolérance d'une police peu sévère; qui, marqués souvent des empreintes du crime, ne trouvent de sécurité qu au milieu du trouble , viendront bientôt fondre comme des bandes de corbeaux affamés sur un champ de bataille. Ils viennent vivre de rapines , et mettre à l'encan leur audace , leurs brigandages, leurs poignards.

Ce concours dangereux , mais inévitable , suffit pour aggraver alors la mendicité par la seule auermentation du nombre des individus oisifs et dépourvus de ressources honnêtes. Il l'aggraverait encore beaucoup , quand même on viendrait à bout de contenir tous ces hôtes malfaisants et furieux. Mais il est évident qu'on ne le peut pas. Toute révolution ne se fait qu'en brisant les ressorts de la police ; et pour créer une force publique nouvelle , il faut du temps. Ordinairement, on ne peut le tenter avec quelque apparence de succès, que lorsqu'il ne reste plus de traces de l'ordre de choses ancien.

Que sera-ce donc si à l'anéantjssement des travaux, à la multiplication des besoins, à la destruction ou à la dilapidation des richesses existantes , se joignent certaines mesures fausses et désastreuses , telles , par exemple , que la création d'un papier-monnaie , des lois de maximum , des réquisitions forcées , et toute autre espèce de lois bursales arbitraires? Quel terme peut-on assigner alors aux progrès de la mendicité ?

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C'est donc dans le temps des grandes révolutions, que les secours publics sont le plus indispensables; c'est alors qu'ils doivent être le plus abondants ; c'est alors , surtout , qu'ils doivent être organisés avec le plus de sagesse. Il est impossible de se reposer sur la bienfaisance individuelle du soin de pourvoir à des besoins extraordinaires , et croissants de jour en jour ; il est également impossible de compter sur l'industrie abandonnée à elle-même , pour l'emploi de tant de bras désœuvrés et menaçants.

Cette impossibilité devient peut - être encore plus grande quand l'agitation commence à diminuer ; quand tout le monde commence à sentir le besoin du repos; quand chacun revient par degrés à ses anciennes occupations , et que de coupables largesses , cessant d'alimenter des bandits à gages , ceux-ci se trouvent comme forcés de reprendre, pour vivre , leur ancien métier de fdous et de voleurs de grands chemins. Le seul moyen de les en détourner , est de leur assurer des secours abondants, de leur offrir des travaux faciles , et de les contenir en même temps avec vigilance et sévérité.

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