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CHAPITRE II

Ija mendicité et les grandes richesses ont la même source : elles ne sont, à proprement parler, relativement an corps social, qu'un seul et même fait. Le nombre des misérables, dans chaque pays, dépend du nombre des fortunes colossales, surtout de celles qui ne sont pas le fruit d'une utile industrie (i) : car ces fortunes ne peuvent se former sans réduire à l'indigence une quantité proportionnelle d'individus. En un mot, ce sont les richesses, ou trop immenses, ou ramassées par de faux moyens, qui produisent et qui aggravent la mendicité.

La nature , en nous donnant des facultés inégales, a rejeté d'avance, comme une chimère, l'égalité parfaite des fortunes. Il paraît même que

(i) Les richesses accumulées par le moyen des grandes entreprises industrielles et commerciales, bien loin d'augmenter, en se formant, la misère du pauvre, la soulagent au contraire de la manière la plus convenable et la plus efficace. Celles qui servent d'aliment à des entreprises nouvelles ressemblent à ces canaux où l'art a rassemblé des eaux (jui seraient perdues sans leur secours , et qui répandent autour d'eux la vie et l'abondance.

leur inégalité qui, lorsqu'elle passe certaines limites, produit (le grands désordres, est le mobile le plus puissant, le ressort le plus utile de l'état social.

Il suffit que les lois contiennent dans de justes bornes l'action de ce ressort , ou plutôt qu'elles l'abandonnent à lui-même, en n'ajoutant point à l'ouvrage de la nature. Rien de plus juste que de laisser et d'assurer à l'homme plus fort, plus adroit, plus laborieux, plus économe que les autres, la jouissance paisible de tous les biens que l'exercice de ses facaltés lui procure : il est même très -utile, à tous égards , que cela; soit ainsi. Sans l'espoir d'améliorer son sort, qui voudrait foriner les entreprises et exécuter les travaux dont la société recueille le plus d'avantages? Et l'aspect de l'abondance d'un homme devenu riche par l'emploi légitime de ses moyens naturels, n'est-il pas le plus utile encouragement qui puisse être offert à l'industrie ? car il n'est personne autour de lui qui ne sente qu'avec le même courage il peut accroître aussi lui-même considérablement son aisance.

C'est sous cè point de vue que les lois de la propriété peuvent être regardées comme également bienfaisantes pour celui qui possède beaucoup, pour celui qui possède peu, pour celui même qui ne possède rien ; comme également protectrices et de la tranquillité du riche et des esjvérances du pauvre. Si elles veillent aux

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jouissances actuelles de l'un, elles assurent à l'autre, dans l'avenir, le juste fruit de ses efforts. En l'encourageant au travail , elles le rendent heureux dès aujourd'hui, de ce travail même , de la considération attachée à la probité industrieuse , de l'aisance future qu'elle lui promet.

La nature n'a donc véritablement rien, ou presque rien fait qui puisse mettre obstacle au bonheur social. Ses erreurs se corrigent d'ellesmêmes; leurs effets ne sont jamais ni généraux, ni durables ; et pourvu que les mauvaises institutio'ns ne les aggravent point, tout reprend bientôt l'espèce d'équilibre qui convient au véritable but de la société, au plus grand bonheur des individus. Mais les mauvaises organisations politiques , les mauvaises lois de détail , la manière non moins vicieuse tie les mettre en action et de les interpréter, ont défiguré chez tous les peuples , et dans tous les siècles , l'ouvrage de la nature. Ce sont partout les plus forts, les plus habiles et les plus riches, qui ont institué les gouvernements, promulgué les lois. Le plus fort a voulu augmenter sa force ; le plus riche , sa richesse ; le plus habile , l'influence de son habileté : et comme l'ignorance du peuple ne lui permettait pas de voir son intérêt où il était véritablement, et d'employer ses cent mille bras à se défendre convenablement lui-même, l'intérêt du petit nombre a prévalu ; les petites inégalités de la

nature, les seules équitables , les seules exemptes lie grands inconvénients, ont été remplacées par d'autres inégalités factices, injustes, monstrueuses : toutes les forces, toutes les richesses de la société se sont concentrées dans un petit nombre de mains ; tous les avantages politiques et toute l'influence morale ont suivi la même pente. C'est là ce qui peut excuser quelques imaginations ardentes et mélancoliques d'avoir mis en question , si la société n'est pas, au fond, plus nuisible qu'utile.; si elle n'aggrave pas plutôt qu'elle n'adoucit les maux des individus qui la composent.

Mais, il faut le dire, on n'a vu presque nulle part encore ni l'homme , ni la société ; j'entends l'homme et la société tels qu'ils peuvent et doivent être : on n'a guère vu que l'homme dépravé par les mauvaises législations ; on n'a vu que des sociétés sacrifiées à l'intérêt des gouvernements , à l'avidité de leurs agents , de leurs flatteurs, ou d'un petit nombre d'hommes favorisés, chez qui l'habitude d'une supériorité consacrée par les lois elles - mêmes égare toutes les pensées et tous les sentiments.

Ainsi la misère profonde de celui qui ne peut fournir à ses premiers besoins, et l'opulence insultante du. riche, dont il faut que la faim et le désespoir respectent les moindres jouissances, ne

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sont point l'ouvrage de la nature : elles sont uniquement l'ouvrage de l'homme, le résultat des mauvaises institutions. Le mal est produit par art : il suffirait d'écarter les causes accidentelles qui l'enfantent. L'abolition de tous les privilèges de naissance, l'établissement d'un bon mode de répartition et de perception de l'impôt, l'influence de ces lois fraternelles qui appellent également tous les hommes à tous, les emplois ; celle de ces autres lois qui nous touchent de plus près encore, et qui règlent , d'après les mêmes principes d'égalité, la forme des testaments, des donations, des partages : toutes ces lois, dis-je, rendraient trèsdifficile l'accumulation durable des grandes richesses : les moyens par lesquelles elles s'accumulent devraient diminuer chacpie jour : les causes qui les dispersent devraient acquérir tous les jours, et dans le même rapport, plus d'influence; et, généralement parlant, il deviendrait à peu près impossible que les mêmes familles restassent longtemps, ou très-riches, ou très -pauvres.

Une bonne constitution , de bonnes lois , un bon gouvernement, voilà donc le véritable partage des terres ; voilà le seul qu'avouent la justice , la raison et même la nature. N'est-ce pas elle-même en effet qui , dans l'inégale distribution des forces , donne à chacun le droit d'user librement des siennes, de jouir en paix des biens qu'elles peuvent lui procurer? C'est donc ici ce qu'on pourrait appeler la première aumône du législateur; puisque tels

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sont les moyens de prévenir les désordres qui, dans la suite, rendent la mendicité si redoutable.

Quand les circonstances auront permis de porter la règle dans toutes les parties de la législation, il n'est pas douteux que l'heureuse influence de la liberté ne puisse finir par délivrer presque entièrement le légi.slateur du soin de pourvoir à la subsistance de ce grand nombre d'indigenls. A mesure que ce nombre diminue par l'action lente d'une sage administration , l'économie , l'activité, le juste sentiment de l'indépendance naturelle , la pudeur du besoin , ou plutôt celle du rôle de mendiant, agissent de leur côté d'une manière plus intime sur toutes les ames : elles leur font prendre des habitudes plus conformes à la dignité originelle de l'homme. D'autre part, la valeur plus réelle des bras, une plus grande facilité de vivre, moyennant un travail modéré, l'esprit de famille qui répand l'aisance de chaque individu sur tout ce qui l'entoure , enfin la bienfaisance particulière qui s'accroît des bons sentiments que-l'ordre développe: toutes ces dispositions morales, et toutes ces circonstances réunies, exercent un tel empire, que le gouvernement semble alors n'avoir presque rien à faire pour la mendicité. A peine même a-t-il à craindre, de la part des individus , les erreurs d'une aveugle compassion. Les lumières, fruit de la liberté, de l'aisance et du bonheur, apprennent à l'homme sensible à régler les élans de l'humanité : chacun

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sait alors qu'il ne doit de secours gratuits qu'à celui qui est absolument hors d'état de gagner sa vie par le travail; et que le travail ou les encouragements , et les avances nécessaires pour l'entreprendre , sont les seuls secours qui puissent être légitimement offerts.

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