CHAPITRE HT
Des ateliers de charité, ou des secours en travail.
Le travail des individus est nécessaire à la société. L'avantage de la réunion des hommes tient à l'emploi simultané de leurs efforts. L'oisiveté du sauvage ne peut nuire qu'à lui seul : celle de l'homme social nuit à tous les citoyens. Quand il y a , dans un pays , des gens tout - à - fait oisifs , nécessairement il y en a d'autres surchargés de travail; et le principe du bonheur pubhc se trouve plus ou moins altéré , suivant le nombre plus ou moins grand de ces deux classes de citoyens également à plaindre.
Mais le travail n'est pas moins nécessaire à l'individu pour son propre bonheur , que pour la conservation de tous les sentiments qui le lui font goûter. En n'offrant à l'indigent des secours qu'à ce prix , on lui conserve toute sa dignité d'homme, toute son indépendance. Cette manière d'exercer la bienfaisance publique suffirait peutêtre pour ranimer , chez le pauvre peuple , la honte salutaire de la mendicité. Car on doit bien se garder de croire qu'en étant aux dons de la
charité publique le caractère avilissant que l'aumône avait dans nos mœurs, il faille en faire une ressource désirable : il faut , au contraire , faire sentir toujours à l'homme ses propres forces ; l'exciter à se créer lui-même son existence; le pénétrer peu à peu des douceurs de la propriété conquise sans secours étrangers ; le ramener enfin, par ceux même qu'on lui fournit , au désir de s'en passer , et à des habitudes qui les lui rendent superflus. Combien ne sera-t-il pas plus heureux et meilleur en travaillant pour son compte et d'un mouvement spontané !
L'intérêt personnel , ses libres calculs , ses entreprises livrées à la plus entière indépendance , sont ce qu'il y a de plus propre à développer les talents, à perfectionner les moyens, à mettre en action toute l'énergie humaine : non -seulement ils centuplent l'existence ; ils augmentent encore dans la même proportion les avantages que la société doit recueillir de tous les travaux.
Celui donc qui est en état de travailler , et qui ne manque pas de travail , ne doit point obtenir de secours : celui qui manque de pain , et qui demande du travail , doit trouver l'un et l'autre : celui qui refuse de travailler, quoique en état de le faire, non -seulement ne mérite aucun secours public , mais il doit encore être sévèrement surveillé par les magistrats.
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en déterminant dans quel cas et comment on pourra mendier : il peut sans doute , ou retenir dans des maisons de travail , ou rejeter du sein tie la nation tous les pauvres évidemment en état de travailler, et qui, demandant des secours, refuseraieut en échange l'usage de leurs bras : le séjour de certains cantons, ou de certains endroits , peut être interdit à ces mendiants , si leur présence y devient un sujet de trouble , ou même simplement, s'ils ont la prétention coupable d'y vivre sans rien faire. Il n'est pas injuste alors de les regarder comme des êtres malfaisants qu'on écarte ou qu'on enchaîne pour les empêcher de nuire : et rien n'est plus légitime , rien même n'est plus véritablement humain que d'employer la force pour les ramener à la vraie condition de l'homme ; c'est-à-dire, de les contraindre au travail , soit dans des ateliers sévèrement contenus , soit même dans des maisons de réclusion et de correction.
Quand on recherche les moyens de secourir la classe nécessiteuse qui demande de l'ouvrage , la première idée qui vient s'offrir à l'esprit , est de former de grands ateliers où tout individu puisse être admis, et trouver, à chaque instant, un travail facile. On sent que ce travail doit être de nature à ne demander que des bras : c'est, par exemple, un canal à creuser, une montagne à
couper, des terres à transporter, un sol à niveler, toutes choses qui n'exigent aucun exercice préliminaire, (lu moins de la part des ouvriers inférieurs. Pour les sujets faibles , on sent encore que l'ouvrage doit , tout à la fois , être facile , et n'avoir pas besoin de grands efforts. De ce dernier genre, sont des laines à carder, des cotons à filer , au moyen de machines dont il suffit d'entretenir le mouvement ; ou des denrées et des marchandises à trier, à mettre en paquets, etc. Mais l'humanité des administrateurs est quelquefois allée plus loin , et trop loin , il faut bien le dire : elle les a portés à recevoir des hommes faibles pour des ouvrages qui demandaient de la force; ils ont fait plus, ils ont haussé le prix des journées; ils les ont portées beaucoup au-dessus des journées ordinaires du lieu : enfin , dans certains endroits , on a construit de grands bâtiments pour des travaux sédentaires ; et l'on a fait d'énormes dépenses inutiles , en voulant et croyant ne faire que des aumônes.
Avouons-le donc sans détour , tous ces établissements sont vicieux : ils produisent toujours des effets directement contraires à leur but. i° Toute grande réunion d'hommes est une chose mauvaise en soi , surtout lorsque ces hommes ne sont point soumis à la surveillance active de l'intérêt personnel ; car sans doute l'autorité que donne à des chefs d'ateliers un marché conclu librement , dans lequel ils se sont engagés à
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fournir telle somme d'argent , moyennant telle somme de travail , est bien plus efficace pour y maintenir l'ordre , que tout l'appareil de la force publique. 2° Dans les ateliers de bienfaisance, la vigilance des inspecteurs est sans activité , leur ascendant sur les ouvriers presque nul. Ils remplissent presque tous leur devoir lâchement et mal ; ils n'y mettent qu'un faible intérêt , leur tâche étant tout à la fois dégoûtante et pénible. 3° Les ouvriers n'ont aucun intérêt à presser l'ouvrage; ils en ont même dans certains cas, ou ils pensent en avoir un tout contraire. Bien loin de tenir compte des secours qu'ils reçoivent, ils regardent en général ce bienfait comme une dette; et ceux même d'entre eux qui ne sont pas sans quelque morale , ne balancent point à se croire tout-à-fait dispensés du travail dont ils reçoivent le salaire. 4° Enfin , plus les ouvriers sont réunis en grand nombre , moins ils font de besogne. Les plus mauvais gâtent les bons; et souvent, afin de cacher leur paresse dans l'inaction générale , ils les empêchent avec menaces de travailler.
Il résulte de là plusieurs inconvénients. Les ouvrages projetés ne se font pas : le patrimoine des pauvres se dissipe sans fruit : des hommes , auparavant utiles, prennent toutes, les habitudes de la fainéantise; ils peuvent même devenir dangereux pour la société. D'ailleurs, ces grands ateliers , où l'on gagne sa vie à ne rien faire , enlèvent à la culture des bras que les propriétaires
auraient utilement employés. Celui qui gagne vingt sous en dormant, ou jouant toute la journée , en refuse trente pour remplir une tâche véritable. Ainsi, la main-d'œuvre renchérit, et les travaux nourriciers languissent.
§ IV
Ces inconvénients sont bieji plus graves si l'humanité malentendue des administrateurs élève le prix des journées de charité. Alors , les ouvriers accourent de toutes parts , souvent de très-loin ; ils abandonnent les pays auxquels ils étaient nécessaires, où le prix plus bas des denrées permettait de donner à moins de frais des secours aussi réels, et où, par conséquent, il serait le plus avantageux de fixer les hommes , et de former des manufactures , ou d'autres entreprises industrielles. Il arrive enfin que les lieux dans lesquels on établit ces ateliers , pour l'emploi des ouvriers surabondants , s'en surchargent encore davantage ; que les vagabonds des départements les plus lointains et des pays étrangers venant s'y réunir en foule, la police a besoin, pour maintenir la sûreté publique, de prendre une activité extraordinaire , toujours dangereuse , et quelquefois funeste à la liberté.
J'ai dit ailleurs (i) que les travaux fournis par
(i) Observations sur les Hôpilaux.
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le public pourraient servir , s'ils étaient bien dirigés, à maintenir sur un pied convenable le prix de la main-d'œuvre. Cela est vrai, surtout pour les pays où les bras abondent , et où l'industrie est dans la langu eur. Mais il ne s'ensuit pas que les administrateurs d'ateliers de bienfaisance doivent élever ce prix au-dessus du taux commun , dans la vue de favoriser les manouvriers. Il est évident que les propriétaires, par lesquels doit passer presque toujours le bien qu'on veut faire à ceux qui ne le sont pas , en éprouveraient de grands dommages; et la reproduction y ferait de grandes pertes. Des travaux qui sont toujours ouverts , et qui présentent , dans les saisons les moins favorables , un sûr moyen de subsistance à tous les nécessiteux , ne doivent pas être salariés comme ceux que fournissent les particuliers dans le temps où l'agriculture emploie beaucoup de bras. En donnant un peu moins , le public donne effectivement davantage. En effet, nous avons vu que le public ne peut jamais faire surveiller les travaux commandés en son nom , comme le font des particuliers actifs : il ne choisit pas comme eux les saisons ; il ne choisit pas non plus les ouvriers , puisqu'il les reçoit tous indistinctement, qu'il les reçoit inégaux en force , en industrie , en bonne volonté.
Tant que les ateliers publics resteront dans l'état où les présente encore presque toute l'Eu-
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rope , il ne sera donc ni juste, ni convenabje , que le prix des journées y soit le même que celui lies travaux particuliers.
Mais les désordres qu'on a vu résulter d'une conduite contraire ne sont point les seuls; ils ne sont pas même les plus funestes.
Presque tous les établissements piiblics, formés en grand , sont vicieux par leur grandeur même. Beaucoup d'hommes ne s'entassent pas impunément dans un même lieu. La multitude des détails lasse le zèle des supérieurs, même de ceux qui ont de la probité : elle fournit de dangereuses occasions à ceux qui se respectent moins.
Les grands bâtiments destinés à des travaux de charité sont peut-être ce qu'il y a de plus mauvais en administration publique. Les dépenses qu'ils exigent , la facilité avec laquelle les hommes qu'on y réunit s'y corrompent ; l'impossibilité de rendre cette multitude , prise au hasard , propre au même genre de travaux , et par conséquent la perte considérable de temps et de travail; l'inconvénient dont j'ai parlé plus haut, d'attirer un trop grand nombre d'ouvriers, par le double appât du gain et de la paresse; l'insalubrité de ces lieux clos où l'on rassemble beaucoup d'êtres vivants; les contagions dont ces mêmes lieux deviennent le foyer, et qui se ré-
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pandent avec plus ou moins de fureur clans les environs: toutes ces considérations, dis -je, et plusieurs autres qui s'offrent d'elles-mêmes, semblent proscrire de si dangereux établissements.
Il n'est cependant peut-être pas absolument impossible d'en prévenir ou d'en diminuer les abus: mais, pour cela, le législateur et l'administrateur ont besoin de se dépouiller de certains préjugés que nourrit et propage, comme nous l'avons remarqué plusieurs fois , l'instinct même de la commisération. Le temps et l'expérience nous feront connaître des pratiques de détail auxquelles on ne songe même pas aujourd'hui. En attendant , on peut indiquer certains moyens généraux, et surtout le genre d'esprit qui doit en diriger l'emploi.