IX
Parmi les moyens généraux proposés par plusieurs écrivains qui traitent des secours publics, il en est un qui mérite une attention particulière : je veux parler du projet d'emprunts à tontine, où les manouvriers pourraient porter chaque semaine, chaque mois ou chaque année , le fruit de leurs petites économies, et parla, s'assurer un asyle et dès ressources pour leur vieillesse. Aucun établissement de bienfaisance ne semble plus conforme aux principes d'ordre social. Car s'il faut aider le faible, c'est surtout en l'encourageant à se servir de ses moyens personnels; en prévenant
'■^4^ SUU LES SECOlIllS
la dissipation des petites épargnes qu'il peut faire chaque jour ; en transformant un nécessiteux en petit propriétaire, ou en petit rentier ( ce qui revient au même); en ranimant ainsi, dans toutes les classes, l'esprit d'indépendance, d'activité, de parcimonie, unique source de l'aisance particulière et publique.
Cependant, en y réfléchissant davantage, on trouvera que ce moyen n'est bon que parce qu'il est, en quelque sorte, inévitable. Il faut partir de l'état présent des choses. Or, dans cet état, l'industrie de la classe indigente s'élève à peine audessus des plus informes essais. Les petits gains sont presque nuls entre les mains du menu peuple. L'art de faire fructifier un petit pécule lui est entièrement inconnu; et ses épargnes, lorsqu'elles ne vont pas au cabaret , restent oisives au fond du coffre. Mais quand le pauvre saura faire, pour son compte, de petites entreprises, ou s'associer à celles d'un voisin industrieux , on ne tardera pas, à s'apercevoir qu'il est beaucoup plus utile de laisser, même les plus modiques fonds, suivre cette route. Alors les emprunts tontiniers se trouveront avoir, pour la classe pauvre, les mêmes inconvénients qu'ont aujourd'hui les emprunts viagers pour les classes plus riches. On a beau faire, en effet, ce genre de ressource isole toujours l'homme, engourdit l'industrie, et fait prendre une fausse roule aux capitaux.
Pleins d'égards pour le malheur , et de respect pour la liberté individuelle , quelques philosophes ont mis en question si la société pouvait forcer au travail le pauvre qui mendie. Supposons un homme qui ne trouve point à tirer parti de ses bras dans le pays qu'il habite : sa profession n'y peut être exercée; les matériaux qu'elle exige ne s'y recueillent pas, ou ses productions n'y sont recherchées de personne. Cet homme veut aller dans un autre endroit où son travail pourra devenir une ressource véritable. IN'est-il pas juste de le laisser passer librement et de l'assister? N'est-ce point ici l'un de ces cas rares où le rôle de mendiant tient à l'exercice même de la liberté naturelle , et par conséquent où la loi ne peut lui refuser son autorisation?
Un étranger demande l'aumône et refuse de l'ouvrage : il préfère de retourner dans son pays natal. D'après ces mêmes principes, ne doit-on pas lui fournir des secours , ou du moins le laisser mendier sans trouble jusqu'à la frontière ? ]je législateur, descendant jusqu'aux soins les plus délicats envers le pauvre , et se prêtant avec indulgence à toutes les misères de l'humanité , ne se présenterait -il pas ainsi sous l'image la plus louchante ?
Quoi qu'il en soit, au reste , de la justesse et de l'équité de ces vues , ce sont des cas bien
SUR LliS S j; COL US
rares, que ceux où l'on peut s'écarter du principe général qui proscrit absolument la nriendicité. La faculté de mendier semblerait du moins devoir être presque toujours bornée à l'arrondissement du territoire dans lequel l'individu a reçu la naissance , ou fixé depuis long-temps son domicile. Il y a plus : celui qui sort d'un pays , en refusant d'y gagner le pain qu'il demande, ne doit certainement avoir la faculté d'y rentrer que sous certaines conditions qui répondent de sa conduite à venir.
Quant aux permissions expresses de mendier, leur effet ne doit jamais s'étendre au-delà d'un espace de temps très-court : et pour rendre les permissions moins abusives, il conviendrait peutêtre que, dans chaque département, les administrations municipales et centrales tinssent des notes fidèles de tous les mendiants tolérés sur leur territoire , ainsi que de ceux qui passent avec la recommandation de quelque autre département : car, encore une fois, le mendiant ne cesse pas sans doute de mériter les égards dus au caractère d'homme malheureux; mais il mérite en même temps la surveillance soupçonneuse du magistrat , et même, on peut le dire , la sévérité particulière du législateur.
PII r. L I es.