‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 36 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des Prisons (i).

En parlant des ateliers publics et des hôpitaux de pauvres valides, on ne peut se dispenser de jeter un coup-d'œil sur les travaux qui pourraient s'exécuter dans les prisons. D'ailleurs, les prisons renferment , pour l'ordinaire , des individus qui ne sont devenus malfaiteurs qu'après avoir été mendiants. Les considérations d'après lesquelles elles doivent être organisées et surveillées; le but que doit se proposer le législateur dans leur organisation , je veux dire celui d'en faire des hospices de correction^ et, si l'on peut s'exprimer ainsi, des maisons de traitement pour le vice ; enfin , l'état de dénuement et de misère où sont plongés presque toujours les prisonniers : tous ces motifs, dis-je, et plusieurs autres qu'il est inutile de rappeler maintenant, lient de la

(i) Thouret, mon ancien collègue à la commission des liô])itaux, maintenant trilMin et directeur de l'École de Médecine de Paris , a fait sur le régime des prisons un travail très-beau et très-complet.

a5c) Sun lj:s secours

manière la plus étroite ces élablissenieiiLs à ceux des secours publics.

On connaît les essais faits dejiuis quelque temps en Angleterre et dans les États - Unis de l'Amérique, pour opérer la cure du crime y comme on opère, dans certains hospices, celle des autres espèces de folie. Le moyen le plus efficace paraît être d'isoler les prisonniers ; de leur imposer un travail fixe; de ne les rendre à la société de leurs camarades convalescents , qu'autant qu'ils donnent des preuves d'un amendement notable. 11 serait sans doute superflu d'ajouter que tout cela doit se pratiquer, en traitant toujours avec l'humanité la plus attentive, des êtres infortunés qui , le plus souvent , n'ont été corrompus que par les vices mêmes des lois. Les succès déjà obtenus en font espérer de plus grands ; et l'utilité de cette vie solitaire et laborieuse, pour ramener les hommes à des habitudes d'ordre , de bon sens et de vertu , se trouve constatée par beaucoup de faits curieux.

Ainsi donc, les avantages d'économie qui résultent directemeut de cette pratique se joignent à d'autres avantages moraux bien plus importants. Pourrions-nous dédaigner plus long-temps un si bel exemple? Nos prisons infectes font reculer d'effroi : trop souvent les malheureux prisonniers ont à peine pour lit un peu de paille malpropre , répandue stu^ ini soi humide ; leurs vêtements tombent en lambeaux; mie nourriture

PUBLfr. s. 25 I

insuffisante ou malsaine , un air que l'homme le plus robuste ne supporte pas sans danger durant le court intervalle d'une simple visite , viennent bientôt mettre le comble à tant de calamités en développant d'affreuses maladies inconnues partout ailleurs : enfin, ces maladies sont traitées dans des infirmeries, presque toujours plus malsaines encore , et qui augmentent l'activité de toutes les contagions.

Le génie bienfaisant du législateur supprimera ces peines inutiles; car la prison ne doit être un châtiment que par la réclusion qui forme , en quelque sorte , son essence. Les aliments qu'on y distribue seront suffisants et sains. Les maladies pestilentielles et contagieuses qui désolent ces funestes asyles , prévenues par le bon air , par la propreté , par des soins bien entendus , n'existeront plus chez nous que dans les ouvrages des observateurs. Et cette réforme se complétera par l'usage du remède moral que nous venons d'indiquer. Nos prisonniers travaillant , le produit de leur travail entretiendra leurs gardiens et euxmêmes ; il fournira peut-être, quelquefois, de quoi réparer les dommages dont ils auront été la cause : et sans doute les prisons pourront aussi en France rendre à la société des citoyens redevenus bons et dignes de la servir utilement.

De cette manière, elles seront transformées, sous les rapports économiques , en de véritables alcliers , en espèces de manufactures; et, sous le

s un LFS S K COURS

point de vue moral , en maisons publiques d'amendement, dont l'aspect pourra faire oublier enfin au philosophe ami de l'humanité la barbarie des anciens usages et des anciennes lois (i).

§ II

Le public connaît, et les penseurs ont apprécié, l'excellent écrit de Montlinot sur la déportation. Je ne dirai rien ici de l'utilité dont pourrait devenir ce genre de peine , plus régulièrement et plus légalement organisé : ces avantages paraissent aujourd'hui généralement reconnus. Nos

(i) Les lois nauvelles exigent différents genres de prisons, qui ne sont point encore organisées : il faut espérer qu'on pourra s'occuper enfin de tout ce qui tient à cette intéressante partie du système social. Mais dans l'état même où sont les choses, il est possible de commencer beaucoup de bien.

Une grande difficulté qui se présente quand on veut fournir du travail aux prisonniers, est la nature des outils que ce travail exige. Les travaux las plus communs et les plus simples s'exécutent avec des instruments de fer ou de bois, presque toujours assez forts pour servir d'armes. Il cst absolument nécessaire de pi'oscrire ces instruments. On doit donc préférer les travaux qui ne demandent que de faibles outils, ou du moins que des outils peu propres à être ti'ansformés en armes dangereuses. Il faut cependant faire en sorte que le travail puisse contribuer, par un exercice convenable , à la conservation de la santé; et il ne faut occuper les hommes ii des métiers de feuuue, que lorsqu'on ne peut faire mieux.

nialf^iiteurs , transportés sur un sol lointain, environnés (le forces suffisantes pour les contenir, pourvus d'instruments aratoires pour établir une culture , de vivres pour exister tranquillement durant un espace de temps déterminé , pourraient devenir bientôt des citoyens honnêtes et laborieux ; apprendre à se gouverner eux-mêmes ; en un mot , former une véritable colonie : et leur patrie-mère, après avoir été forcée de les bannir de son sein , ne tarderait peut-être pas à lier avec eux des relations profitables de commerce et d'amitié.

C'est une vue également humaine et sage que de chercher à régénérer ainsi les malfaiteurs par une nouvelle vie sociale , surtout par un régime dont ils soient eux-mêmes les surveillants. Le projet de créer une colonie de vagabonds , de bandits , de criminels même , n'est point aussi absurde qu'il pourrait le paraître au premier coup-d'œil; et l'espoir d'en faire des citoyens, en les contenant les uns par les autres , en les mettant dans une situation qui leur fasse sentir à tous la nécessité de la morale, nécessité non moins pressante pour des êtres réunis , que celle des premiers objets de subsistance; cet espoir, dis-je, n'est pas moins fondé sur la connaissance du cœur humain, que digne des vues paternelles qui doivent toujours animer le législateur.

On ne peut nier cependant qu'il se présente ici , dans l'exécution , des difficultés et des incon-

SUR LES SECOURS

véiiients sans nombre (i). Jusqu'à ce que les idées soient bien mûries à cet égard , peut - être vaut-il mieux, et dans l'intérêt de la société, et dans celui des coupables eux-mêmes, se borner à des établissements tels que ceux que présentent certaines maisons de force d'Angleterre et des États-Unis (2).

(1) Quand on crée des colonies de déportation, le premier soin doit être de les éloigner de toute peuplade civilisée. Ce serait un bien mauvais voisinage pour des hommes paisibles. « Si vous nous envoyez des voleurs et des brigands dans « notre Amérique, disait Franklin au ministère anglais, nous « vous enverrons des cargaisons de serpents à sonnette. »

(2) La relation de GoUin , ou l'histoire de l'établissement de Botany-Bay, depiiis le moment de sa formation en 1787 , jusqu'au retour de l'auteur dans son pays en 1796, donne une idée complète des obstacles ou des inconvénients que les établissements de ce genre rencontrent , et des moyens de les surmonter.

PII Tî Lies.

Page 1