‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 37 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des Enfants-trouvés.

Le nombre des enfants trouvés est toujours dans un pays en raison directe des mauvaises mœurs et de la misère. Or , la misère et les mauvaises mœurs tiennent en grande partie à la même cause , à cette grande disproportion des forces sociales, que nous avons dit être le ver rongeiu" des états. Ainsi donc, à mesure que, par l'effet de meilleures lois , et par celui d'un bon système de finances , que la paix seule peut amener , ces forces reprendraient doucement leur équilibre naturel , l'on pourra voir , avec les fortunes excessives , disparaître l'excessive pauvreté. C'est alors que les hommes se trouveraient enfin placés dans cet état d'indépendance mutuelle, qui les rendant également nécessaires les uns aux autres, n'établit entre eux que des rapports de bienveillance , ou du moins d'égards réciproques , et qui, cependant, faisant sentir à chacun sa propre dignité, ne laisse aucune prise à l'insolence et à la domination. Dans cet état, tous les sentiments de la nature , toutes les vertus privées et pubhques, prendraient luie élévation et une énergie

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qui nous sont encore peut-être entièrement inconnues. Et pense -t- on qu'alors les pères et les mères , qu'un penchant si doux attache à leurs enfants , ne rejetassent pas avec horreur l'idée de s'en séparer. D'un côté, la subsistance serait si facile pour tout individu laborieux , pour toute famille bien réglée! de l'autre, l'influence des habitudes nationales et celle de l'opinion qui devient à la longue toute-puissante sur des hommes égaux entre eux , auraient tant de moyens de ramener, d'abord les actes extérieurs, et, par degrés, les sentiments eux-mêmes à la règle bienfaisante du devoir ! Et tout ce qu'il y a de bon dans le cœur humain ne pourrait manquer de se développer également dans toutes les classes de la société.

Ajoutez encore que la flétrissure , beaucoup trop sévère , attachée à l'erreur d'un moment , ferait bientôt place à des opinions plus justes , c'est - à - dire , plus humaines et plus utiles au bonheur de la société ; et qu'en rendant le mariage dissoluble , le législateur a rendu ce lien beaucoup moins redoutable. Ainsi, non -seulement aucun prétexte plausible ne pourrait excuser une mère qui délaisserait son enfant né hors du mariage; mais, en outre, le mariage n'étant plus un joug tyrannique , les commerces secrets deviendraient de jour en jour plus rares , et toutes les ames apprendraient à mieux goûter un bonheur avoué par les lois, et couvert du res-

pect public. Dès lors, la subsistance et l'éducation d'une foule de créatures humaines ne sont plus abandonnées, soit aux rigueurs presque inévitables de la charité nationale , soit au hasard des secours particuliers.

§ II

Ces causes devraient, dis -je, nécessairement diminuer bientôt le nombre des enfants trouvés. Une bonne législation des secours publics peut concourir efficacement à cet heureux résultat, amener l'époque où ce désordre , qui ne pourra de long-temps encore être radicalement détruit, ne sera plus du moins que l'ouvrage immédiat et nécessaire de la nature même des choses. Il ne faut pas d'ailleurs regarder comme si difficile de faire des changements avantageux dans les habitudes les plus intimes de la classe pauvre. Les hommes simples sont énergiques dans leurs vertus comme dans leurs vices; ils peuvent se pénétrer aussi fortement que les classes plus cultivées du sentiment de la dignité humaine : plus heureux et mieux élevés , ils se familiariseraient bientôt avec les vraies idées de la liberté. Or, assurément ils ne deviendront pas meilleurs citoyens sans devenir parents plus tendres ; et si leurs enfants étaient encore alors délaissés quelquefois , ce serait seulement par la plus dure nécessité que des cœurs paternels pourraient être poussés à ce sacrifice douloureux.

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Au reste, en attendant ces jours prospères, la société doit principalement ses secours à dfs êtres faibles et délaissés, dont tous les moyens d'exis- •tence sont dans la pitié qu'ils inspirent. Mais, avant tout, s'il se présente quelque mesure d'administration propre à diminuer leur nombre, on doit la saisir avec empressement : car, quoi qu'on fasse, l'éducation de la charité laissera toujours des traces fatales dans leurs araes; et les soins les moins vigilants d'un père ou d'une mère seront difficilement remplacés.

C'est uniquement pour cet objet particulier qu'il paraît convenable de tirer les secours du local où l'enfant a été délaissé , et de les considérer comme une dépense spécialement imposée à ses habitants. Quoique persuadé que ce système d'aumône est en général vicieux, il me paraît néanmoins avantageux de laisser directement à la charge des cantons l'éducation de tous les enfants exposés sur leur territoire. L'intérêt commun ^ plus directement senti , produirait une surveillance qu'on n'obtient pas aisément d'une administration lointaine : l'opinion de déshonneur qui poursuit les parents dénaturés , tirant une force nouvelle du surcroît de dépenses et de soins imposés à la commune , ferait redouter ses flétrissures jusque dans les chaumières les plus indigentes ; et vraisemblablement cette seule précaution réduirait de beaucoup , et dans assez peu de temps, le nombre des enfants trouvés.

PLIBLICS.

Quant à ceux qui sont déjà dans les hôpitaux , on ne peut se dissimuler combien il est urgent de réformer , à tous égards , l'administration des secours et l'éducation qu'ils reçoivent. Les secours ne sont ni économiques ni bien entendus; l'éducation est très -mauvaise, surtout très -impropre à former des citoyens.

Il est inutile d'entrer dans le détail des abus dont ces établissements fourmillent : ces abus ont été déjà retracés dans plusieurs écrits pleins d'un zèle éclairé pour les vrais intérêts du pauvre. On sait que, malgré des dépenses énormes, sur quinze, ou même dix- huit enfants exposés dans les deux premières années de la vie, à peine en reste-t-il un^ dix ans après, c'est-à-dire, à l'âge de dix , onze ou douze ans. Et pour peu qu'on observe le langage et les manières de ces malheureuses victimes, on s'aperçoit bientôt que ce sont des êtres tout-à-fait à part, pour qui les idées les plus simples du bon sens, les sentiments les plus directs de la morale , n'existent véritablement point. Étrangers aux doux rapports qui les font naître et qui les développent , est-il étonnant que ces sentiments et ces idées, qui caractérisent la supériorité de notre nature , n'aient point germé dans leur cœur ? s ^ - .

Ainsi donc, sans nous arrêter aux motifs des réformes qu'exige cette partie de la bienfaisance

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publique fi), voyons, en peu de mots, quels seraient les moyens de remédier promptement aux plus graves abus (2).

(i) Les maisons des Enfants - trouvés , que nous devons à Vincent de Paul , ont été , jusqu'à ces derniers temps , desservies par les ci - devant sœurs de la Charité , dont cet homme respectable fut également le fondateur et le père. Le régime intérieur de ces maisons ressemblait beaucoup à celui d'une grande famille : c'était une gestion de confiance. L'n système d'administration régulière ne saurait tolérer des formes dont je crois qu'en général la probité de ces filles n'abusait pas, mais qui peuvent couvrir des dilapidations sans nombre et des désordres de tout genre. Aujourd'hui l'esprit de la République doit pénétrer partout : il faut que celui de réforme et d'ordre y marche à sa suite ; il faut que tout cède et se conforme aux vues l'égénératrices , dont les circonstances actuelles rendent l'exécution si facile. Replacées dans la vie commune et sociale, les ci-devant sœurs de la Charité doivent, suivant mon opinion, être employées de préférence pour soigner les malades et les enfants; une longue habitude et leur zèle charitable, que je regarde comme vrai, les en ont rendues dignes : mais elles doivent songer qu'avant tout, elles appartiennent à la chose publique , et que la bienfaisance est leur première religion. '

(a) Par la manière dont les registres se tiennent, et dont on place les enfants au loin dans les campagnes , leur nombre véritable est difficile à constater; il y a nécessairement, à cet égard, de graves erreurs. La rectification de ces erreurs, qui peut-être serait impossible aujourd'hui sans beaucoup de dépenses, est cependant le préliminaire indispensable de tout plan d'économie et de comptabilité régulière. Quand Montlinot fut chargé de vérifier, sous l'ancien régime, le nombre des enfants trouvés répandus dans la généralité de Soissons,

Et d'abord , est-il bon de conserver de grands hôpitaux d'Enfants-trouvés? >

Tous les grands hôpitaux , sans exception , sont vicieux; ils le sont tous par le seul effet de leur otendue : mais les plus vicieux doivent nécessairement être ceux où l'on élève des enfants. La raison en est très -simple. Si des hommes faits, sains ou malades , qui peuvent se plaindre et souvent s'aider eux-mêmes, sont pourtant si mal soignés lorsqu'ils se trouvent réunis en grand nombre, qu'espérer pour des enfants, dont les premières années exigent les soins de la propreté la plus attentive ; qui sont incapables de se passer un seul moment de la vigilance de leur nourrice ou de leur garde, et qui n'expriment leurs hesoins que par des larmes et des cris, dont la tendresse apprend seule à deviner le sens?

En second lieu, des asyles destinés exclusivement aux enfants trouvés sont-ils nécessaires?

J'avoue que je penche encore pour la négative. Tant que l'on croira devoir conserver des hôpitaux de pauvres valides, il serait bien facile d'y placer un dépôt pour recevoir ces enfants : mais

SOS recherches lui découvrirent des fraudes qu'il était impossible de soupçonner. Les résultats d'un semblable relevé, fait t n grand et pour toutes les parties de la République , seraient fort utiles sous plusieurs points de vue : mais peut-être faut-il <les temps plus calmes et plus de fonds disponibles pour If 'aire exécuter.

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peut -être est -il encore J3liis convenable de les faire transporter {lirecteinent clans un Iwpitalinfirmerie , où les officiers de santé seraient tenus de les recevoir, de les examiner avec attention, et de les garder tout le temps qu'ils jugeraient convenable, soit ponr ce premier examen, soit pour les traitements dont ils auraient pu reconnaître la nécessité. L'état de ces enfants étant constaté , l'on en ferait la séparation et le choix. Ils seraient divisés en trois classes. La première comprendrait les enfants évidemment infectés de vices vénériens, de gales, dartres, teignes, etc.; toutes maladies qui sont plus ou moins contagieuses. Dans la seconde seraient placés tous ceux qui présenteraient seulement quelques apparences suspectes. Enfin, les enfants parfaitement sains composeraient la troisième. La première classe serait, sans aucun retard, soumise à un traitement approprié. On nourrirait ces enfants avec du lait de vache , de chèvre, de brebis, ou bien on les confierait à des nourrices infectées elles-mêmes, et qui , traitées méthodiquement au moyen des frictions ou des sels mercuriels , se guériraient à la fois, et guériraient encore leurs nourrissons. ' Après le temps nécessaire pour constater la cure , ceux-ci seraient mis dans la troisième classe, c'est-à-dire, qu'il n'en resterait plus alors que deux, sur lesquelles on prendrait les arrangements suivants.

Les enfants sains et les enfants suspects seraient

p un Lies. uGS les uns et les autres confiés à des particuliers, et de préférence à tles habitants de la campagne, pour être élevés sous leurs yeux jusqu'à l'âge de sept ans. Mais on ue négligerait pas de prévenir ces bonnes gens du danger qu'il pourrait y avoir à faire nourrir par leurs femmes ceux de ces enfants sur lesquels il resterait des doutes. On les engagerait à les nourrir avec le lait de leurs animaux, en y joignant les autres aliments simples appropriés à cet âge tendre ; et s'il venait à paraître quelques symptômes plus caractéristiques, on se hâterait de mettre eu usage le traitement requis. Quant aux autres, on se contenterait d'exiger qu'il en fût rendu compte au magistrat deux ou trois fois par an. La pension qu'on paierait pour eux serait proportionnée au prix des denrées dans le pays. Il paraîtrait juste qu'elle fut un peu plus forte pour les enfants dont la santé serait mauvaise; car, indépendamment des risques, à la vérité bien légers, que peut courir une famille en vivant tous les jours avec des personnes attaquées ou menacées de certaines maladies, les enfants mal portants demandent plus de soins, et leur éducation devient plus dispendieuse.

A sept ans révolus, on retirerait les enfants des mains qui auraient veillé sur leur premier âge; on les transporterait dans un hôpital de pauvres valides, pour y recevoir l'éducation analogue à leur situation uialheureuse ; et dès ce moment,

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