‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 43 sur 65 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En rassemblant ces idées, je n'ai point, encore une fois , la prétention de faire un traité complet des secours publics. Il faudrait pour cela remonter à toutes les causes qui peuvent produire, aggraver et perpétuer la mendicité; il faudrait exposer en détail, et discuter tous les moyens propres à l'empêcher de naître, ou qui peuvent arrêter ses progrès, et réparer ses funestes suites.

Or, la mendicité, comme les autres grands désordres politiques, a des rapports nécessaires avec toutes les parties de l'institution sociale : elle naît, croît et se développe sous l'influence, non d'une seule mauvaise loi, mais d'un ensemble d'erreurs législatives; non par l'effet d'une ou de quelques mauvaises pratiques d'administration, mais par une suite de fautes qui se rapportent à tous les vices du système administratif, considéré dans son ensemble : elle est subordonnée à l'état de l'opinion, et à toutes les habitudes publiques ^ lesquelles résultent à leur tour de l'action des lois et du gouvernement. On ne peut détruire la men-

•^oo s u 11 L j: s s L C O U 11 s

dicité que par des remèdes qui frappent à la fois et sur les causes qui la produisent , et sur les circonstances qui l'accompagnent, c'est-à-dire qu'il faut, pour atteindre ce but, une entière régénération du système législatif. L'histoire de la mendicité n'est en effet que l'histoire de ï inégalité, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu.

L'égalité politique et civile, fondée sur des bases solides, et maintenue par tous les actes législatifs et administratifs, amène bientôt par degrés l'égalité des jouissances, autant du moins que la nature le comporte , et que l'intérêt social l'exige. Etablie et protégée par les lois , bientôt cette dernière égalité peut concourir efficacement avec elles à la régénération des mœurs.

S'il est d'autres causes de la mendicité que celles qui tiennent aux vices des lois et aux erreurs des gouvernements, ces dernières seules exercent une action étendue et puissante. Celles qui sont liées aux fléaux de la nature sont ordinairement passagères , et ne laissent pas de profondes traces. Indépendantes de la volonté des hommes, leurs effets se réparent presque sans secours étrangers; et les remèdes qu'elles exigent ne doivent être que passagers comme elles-mêmes. Quant aux calamités qui dépendent des erreurs et des vices des individus , le législateur ne pouvant les prévenir que par des moyens généraux , il ne doit s'en occuper qu'autant que ces vices et ces erreurs seraient lui effet immédiat de cer-

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taines mauvaises lois. Enfin , tout ce qui change brusquement l'ordre, la distribution et la valeur des travaux ; tout ce qui établit des proportions nouvelles et soudaines entre les valeurs représentatives et les différents objets de consommation ; tout ce qui fait tomber inopinément le prix de certaines marchandises, et par conséquent aussi celui des travaux qui concourent à leur fabrication ; tout ce qui peut entraver les communications du commerce et l'échange des denrées les plus nécessaires à la vie : tous ces circonstances, dis-je, aggravent le sort des pauvres manouvriers , et leur enlèvent souvent tout moyen de subsistance.

Parmi ce dernier genre de causes, quelques écrivains ont cru pouvoir compter certaines découvertes, qui cependant sont presque toujours elles-mêmes le fruit et le signe de la prospérité publique, puisqu'elles ne peuvent naître que du progrès de l'industrie et des connaissances humaines. Il y a des machines qui simplifient tellement le travail, que le nombre des mains qu'il exige en est extrêmement diminué. Aussi donc, disent- ils, si, par exemple, dans un pays de petite culture, où la terre occupe presque tous les habitants , quelques propriétaires trouvaient une machine qui fit exécuter à peu d'hommes l'ouvrage de plusieurs, il en résulterait dans le prix des journées une réduction funeste aux manouvriers cultivateurs; et les suites de cette ré-

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cliiction seraient d'autant plus graves, que la quantité des bras, rendus tout à coup oisifs, serait plus considérable, ou leur emploi plus difficile par la diminution de la quantité proportionnelle des travaux, relativement à la masse de la population.

Mais d'abord de telles découvertes sont rares ; et elles doivent être considérées comme un de ces cas fortuits, dont les calculs politiques ne peuvent point tenir compte d'avance. En second lieu, c'est ordinairement lorsque les journées ont une grande valeur, lorsque le prix des bras employés absorbe les profits des différentes entreprises, lorsque l'industrie prospère et se signale dans tous les genres, que le génie, cherchant à remplacer des instruments ruineux par des agents purement mécaniques, devient capable de bien diriger ses efforts pour cet objet , et de s'assurer d'avance qu'ils ne seront pas infructueux. Enfin, tout nouveau moyen de richesse établit bientôt à côté de lui de nouveaux courants de consommations et de besoin : des routes nouvelles s'ouvrent à l'industrie; et les bras qui sollicitent du travail ne restent pas long-temps dans l'inaction.

Il est donc encore inutile de s'occuper des inconvénients passagers que ces découvertes pourraient produire dans un canton.

Au reste , comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, les causes générales et fixes de la mendicité doivent être combattues par la légis-

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lation même : les causes particulières, locales et fugitives, doivent l'être par une administration active , vigilante et sage.

Mais il ne suffirait pas que le législateur tarît les sources de la mendicité, s'il ne remédiait en même temps aux désordres qu'elle peut avoir occasionés , s'il ne réparait les maux qui en sont la suite , et qui deviennent à leur tour un nouveau ■ferment corrupteur. L'humanité le demande , une sage politique l'ordonne. Ce devoir, sacré pour tout gouvernement, l'est encore plus, je le répète , pour celui de la France libre et républicaine. Le négliger, ce serait compromettre la ■sûreté publique ; ce serait abandonner au hasard l'un des résultats les plus précieux qu'on puisse attendre de notre liberté , le perfectionnement et le bonheur domestique de la classe indigente.

Dans l'état où se trouvait l'Amérique du Nord , lors de sa révolution, les secousses intérieures n'étaient pas beaucoup à craindre. Les contrerévolutionnaires et les démagogues manquaient également du grand levier avec lequel tantôt on renverse violemment et tumultueusement, mais tantôt aussi l'on crée , ou l'on relève le despotisme : j'entends que là n'existait point une grande masse d'hommes sans propriété, sans instruction, prêts à se livrer au premier acheteur ou au premier charlatan. Chez ce peuple encore neuf, la terre avait moins de valeur que les bras ; chacun était ou devenait facilement propriétaire; des

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liras étaient une propriété. Les hommes qui vivaient de leur travail pouvaient tous vivre datis l'aisance; par conséquent ils pouvaient s'instruire ; ils en avaient le temps et les moyens : un intérêt direct et senti les liait au maintien de l'ordre , au respect des lois.

La France ne s'est pas trouvée dans des circonstances aussi favorables. Les rapports de la population au territoire , et du nombre des nonpropriétaires aux propriétaires , étaient bien différents. La population de la France, sans être portée à son dernier terme, était proportionnellement très - considérable ; ce qui donnait plus de prix aux propriétés foncières, et beaucoup moins aux différents moyens industriels, surtout à ceux de la classe indigente. D'autre part, les privilèges de toute espèce avaient amené de grandes inégalités dans la répartition du territoire , c'està-dire qu'il y avait beaucoup d'habitants et peu de vrais propriétaires. De là, l'invincible nécessité d'un changement dans l'état des choses : car , les droits convenus se trouvant en opposition avec les forces réelles, ou, pour mieux dire, les forces ne voyant dans les droits convenus que des ennemis cruels, bien loin de s'exercer pour les maintenir, elles devaient, par une suite inévitable de toutes les passions humaines, s'irriter profondément contre ces iniquités légales, et se réunir enfin pour opérer leur anéantissement. De là résultaient aussi des dangers particuliers

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qui iravaient point existé pour l'Amérique. Les premiers, et les plus respectables partisans de ia révolution n'en ont pas assez tenu compte. Il est trop tard maintenant pom' énoncer les considérations politiques que ces circonstances devaient faire naître dans leur esprit, et les mesures préservatrices qu'elles eussent dû suggérer.

Les erreurs de la révolution ont aggravé passagèrement quelques-uns des maux produits par l'ineptie et les excès du despotisme : de ce nombre est la mendicité ; mais ce mal peut s'effacer rapidement; et l'on ne saurait nier que l'aisance du peuple manouvrier ne soit déjà plus i^rande. Je dis plus : si les besoins se sont accrus instantanément à différentes époques, c'est autant peut-être par la mauvaise application des secours que par les malheurs et les pertes véritables. Mais la nécessité d'organiser un bon système d'aumône nationale n'en est pas moins pressante : le législateur doit se hâter de remplir un si grand devoir.

Je termine en revenant encore sur une réflexion que j'ai déjà indiquée ci-dessus.

Les pauvres de la République appartiennent à la République entière; les secours que les lois leur assurent sont votés en son nom: ils doivent être fournis par l'universalité de ses contribuables. Il y aurait, je pense, de grands inconvénients pour la liberté individuelle à charger chaque canton de ses pauvres respectifs : ce serait en- 2- 20

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chaîner un grand nombre de manouvriers dans des lieux qui souvent ne leur promettraient aucune ressource; ce serait étouffer plusieurs genres d'industrie , qui ne peuvent se développer que dans certains endroits particuliers , et dont les travaux , plus ou moins productifs et faciles , appellent souvent de très -loin les bras qui s'y livrent; ce serait enfin rétablir la taxe des pauvres, dont les vices ne peuvent plus maintenant être méconnus, puisque les lois qui chargent exclusivement les communes.de l'entretien de leurs indigents, amènent inévitablement cet impôt désastreux.

Le système des secours pubUcs doit être un, les règles de leur distribution doivent être uniformes dans tous les départements. Il faut donc une administration centrale dont l'autorité se fasse sentir partout , ou plutôt qui dirige et surveille, sous l'inspection du. ministre de l'mtérieur, toutes les administrations inférieures chargées de cet objet important.

FTN.

SUR

AVERTISSEMENT

Ce petit écrit (i) n'est que l'exposé rapide des principaux motifs qui doivent faire préférer les hospices aux grands hôpitaux , et des vues les plus importantes qu'il me paraît convenable de porter dans leur réforme. Pour tout développer, il faudrait des volumes. Si l'on veut connaître plus en détail les vices des grands hôpitaux de Paris, on peut lire l'ouvrage de M. Tenon, dont le zèle et l'attention scrupuleuse sont connus , et qui joint à ces deux précieuses qualités toutes les lumières propres à les rendre utiles. D'un .autre côté , M. Lachèze , mon confrère et mon ami, se propose de publier un mémoire dans lequel il discute plusieurs questions dont je •n'ai fait qu'énoncer les résultats, entre autres i celle des écoles - pratiques. Si quelque chose pouvait me faire mettre du prix à mes idées , ce serait la conformité qu'elles se trouvent avoir presque toujours avec les siennes.

Dans ce moment où la nation réunie s'occupe

(i) Il a été publié dans l'hiver de 1789 à 1790.

3lO AVERTISSEMENT.

avec ardeur de tout ce qui peut assurer le bonheur public, il est impossible qu'elle ne porte pas ses regards sur des désordres qui trompent les vues charitables de la société , et qui viennent aggraver les maux du pauvre jusque dans le sanctuaire de la bienfaisance. Quelques bailliages ordonnent à leurs représentants d'examiner avec attention l'état des hôpitaux, et d'y faire exécuter les réformes convenables. Cet objet intéresse les ames sensibles, puisque le sort de la classe la plus malheureuse, en dépend : mais il n'intéresse pas moins le puissant et le riche,' puisqoe la sûreté de leurs jouissances -est toujôurs en raison inverse des souffrances et des mauvaises mœurs du peuple.

Quoique les observations suivantes paraissent n'avoir en vue que. les hôpitaux de Paris , elles sont applicables à ceux de toute la J?rance. Je ne parle point de leur régime économique : cela n'était pas de mon objet. Je dirai seulement qu'il me paraît absolument nécessaire d'en confier le soin, aux assemblées administratives des provinces (r).

(i) La chose vient d'être déterminée par rAssemhléc nationale.

AVERTISSEMENT. 3j 1

Ce premier point réglé, l'on examinera sans, doute s'il ne serait pas plus avantageux d'employer à la régie de chaque hôpital un homme d'affaires gagé , dont les comptes seraient révisés avec exactitude , que des administrateurs , qui peuvent cacher, sous l'apparence du désintéressement, et soustraire aux justes réprimandes du pouvoir public, la négligence la moins pardonnable, ou l'improbité la plus odieuse. On examinera s'il n'est pas indispensable de changer la forme des dotations faites en argent, lesquelles deviennent tous les jours, par l'augmentation naturelle du prix des denrées, plus insuffisantes à remplir les intentions des fondateurs. Enfin, l'on examinera si l'on doit laisser la gestion des biens-fonds des hôpitaux entre les mains des supérieurs qui maintiennent leur police intérieure, ou de gens d'affaires chargés d'en surveiller et d'en calculer les dépenses; si la culture de ces biens , susceptible d'amélioration comme celle de toutes les autres terres , ne devrait pas être confiée de préférence à des intérêts plus éclairés , plus constamment actifs; et s'il ne serait pas utile de remplacer toutes les fondations de ce genre par des rentes en grains, dont la valeur

3l2 AVERTISSEMENT.

réelle est toujours la même, quelle que soit la dépréciation des monnaies.

Touchée du sort des pauvres malades , TAssemblc-e nationale, ou, d'après ses ordres, les assemblées provinciales et municipales chercheront aussi tous les moyens d'adoucir celui des malfaiteurs et des infortunés qui gémissent dans les prisons; en attendant que des lois sages, l'influence d'un meilleur gouvernement et de meilleures formes judiciaires , tant pour le civil que pour le criminel , diminuent , autant qu'il est possible, le nombre de ces malheureuses victimes de la société (i).

(i) On vient de faire dans cet esprit une belle expérience en Angleterre. D'après la conviction que les prisonniers achèvent de se dépraver dans la société les uns des autres ; que non-seulement leur oisiveté tarit une source de productions, mais empêche qu'ils ne reviennent à la vertu quand ils sont vraiment coupables, et les corrompt par degrés quand ils sont innocents, ou n'ont commis que des fautes légères, le comté d'Oxford a fait construire des chambres isolées et sans communication entre elles , où les prisonniers sont traités humainement, bien vêtus, bien couchés, respirent un air pur, ont des aliments sains. Là, ils exercent un métier quelconque; et garantis, par ce moyen, de l'ennui de la solitude el des mauvais effets de l'oisiveté, ils fournissent encore uu

AVERTISSEMENT. 3l3 Ix-iiéficc supérieur aux frais de l'établissement. Ce bénéfice a l'té l'année dernière de cent guinées; et, ce qui sans doute est l)ien plus précieux, quelques prisonniers ont mérité par leur bonne conduite qu'on abrégeât le temps de leur captivité. Ce sont aujourd'hui d'honnêtes gens, des artisans utiles, qu'on a rendus à la chose publique.

Ainsi, en remplissant des vues d'humanité, de raison, de politique parcimonieuse, l'on est, d'un autre côté, parvenu à créer de vraies infirmeries du crime ; et l'on a découvert la méthode curative, au moyen de laquelle on pourra le traiter désormais comme les autres espèces de folie (178g). 1

La même expérience a depuis été répétée plus en grand, et avec plus de succès encore, dans les États-Unis d'Amérique : l'on a tenté quelques essais du même genre dans nos maisons de détention (an II).

-r-iSlcS»

SUR

L'aumôue mal faite est uu fléau de plus pour le pauvre : l'aumône faite avec discernement cl charité , est la sauve-garde du riche.

Les hôpitaux sont peut-être, par leur nature, des établissements vicieux : mais dans l'état présent des sociétés, ils sont absolument nécessaires. On objecte contre eux , qu'ils ne remplissent point leur destination de secourir les malades , ou qu'ils la remplissent d'une manière barbare; qu'ils aggravent toutes les maladies ; qu'ils en produisent plusieurs nouvelles; qu'ils sont des magasins d'air empesté , toujours prêt à répandre ■ les contagions dans les grandes villes ; enfin , qu'ils détruisent l'esprit d'économie dans la dernière classe, qu'ils encouragent sa paresse, et qu'on les a vus constamment augmenter le nombre des indigents par une influence funeste et inévitable. Presque tout cela est vrai. On pourrait même

-^1^ OBSEIIVATIOJN s

ajouter plusieurs autres choses contre les hôpitaux : par exemple , qu'ils relâchent les liens des familles , et qu'en dégradant les mœurs du peuple, ils portent à la société les plus cruelles atteintes.

Mais il y a des pauvres; et la pauvreté est, en général , l'ouvrage des institutions sociales ( i j : c'est donc aux exécuteurs de la volonté publique, aux personnes armées de la puissance nationale, à veiller sur des besoins qui sont la censure la plus amère des lois et de l'administration.

Mais le pauvre est souvent malade; il l'est même , quoi qu'on en dise , plus souvent ou plus que le riche. Or, celui qui est déjà nécessiteux en santé, l'est doublement en maladie. Il est donc de l'humanité, il est de la justice de le faire soigner, de le faire guérir.

(i) Les grandes richesses sont le produit des mauvaises lois, ou de leur administration vicieuse; la pauvreté l'est aussi , par conséquent. L'égalité parfaite n'est pas dans la nature. Tous les hommes ne naissent pas également forts, également adroits , également intelligents ; rien n'est plus vrai. Mais si les législateurs et les gouvernants n'avaient pas favorisé de tout leur pouvoir la mauvaise distribution des fortunes, s'en serait-il formé de si monstrueuses? la terre eût-elle jamais été couverte de cette foule d'indigents , dont les plaintes accusent la nature qui les a fait naître, et les puissants qui les avaient dépouillés avant leur naissance? Il serait injuste, autant qu'impolitique , de vouloir prévenir ou faire cesser toute inégalité: mais il est encore plus inipolilique , il est encore plus injuste de la produire par art, et de la pousser jusqu'à des proportions qui ne sont pas de la nature.

SUR LES HÔPITAUX. Siy

Mais la plupart du temps le pauvre est sans isyle : il faut donc pouvoir lui en offrir qui soient convenables , et employer la voie la plus t oonomique, afin de répandre les secours sur j)lus de têtes.

Il est donc nécessaire d'avoir des maisons de charité : il est dojtic avantageux qu'elles soient assez considérables pour que tout s'y fasse à moins de frais.

i. D'ailleurs, plusieurs maladies exigent un certain appareil pour être traitées; plusieurs opérations ne peuvent être faites par tous ceux qui se mêlent d'exercer la chirurgie. Il est impossible ; de faire traiter ces maladies dans des maisons f particulières ; il est impossible d'y faire faire ces f opérations par les maîtres de l'art, dont le nombre est toujours borné , et qu'on ne pourrait enlever à une pratique plus lucrative , qu'en I l-eur offrant des dédommagements auxquels la ( harité publique ne saurait suffire.

Ainsi, quelque forme qu'on adopte d'ailleurs, pour la, distribution des aumônes et des secours , une administration bienfaisante ne peut se passer il'hôpitaux.

Mais tous les abus qu'on reproche à ces établissements, en sont-ils réellement inséparables? lîst-il impossible de les réformer ou de les prévenir? Les uns ne tiennent-ils pas à la grandeur excessive des hôpitaux, à la mauvaise distribution 'les bâtiments, à l'entassement des malades, à

3l8 OBSERVATIONS

(les règles générales de régime, ou d'administration des remèdes, qu'on est forcé d'adopter ( mais qui sont loin de convenir dans tous les cas et chez tous les individus), à la manière dont on y pratique la médecine : les autres , aux vices de l'administration intérieure, à la multiplicité des objets que les chefs ne sauraient toujours surveiller, aux occasions continuelles de gaspillage , dont les sous-ordres profitent avec d'autant plus d'activité, qu'ils en mettent moins à remplir leurs devoirs ? Je dis plus : les vices qui paraissent tenir davantage à, la nature même des hôpitaux, ne dépendent- ils pas de causes qui agissent sur la société entière, et qui ne dépravent les établissements particuliers qu'après avoir fait sentir leur influence à toute la masse des hommes réunis par les mêmes lois ? Ces derniers vices ne peuvent- ils pas être corrigés par les réformes générales qu'amèneront, sans doute, les progrès de la raison et les justes réclamations de l'humanité ?

Les autres, tenant à des circonstances que l'autorité peut changer promptement, disparaîtront bientôt quand des ministres éclairés, humains et fermes, le voudront tout de bon. Le seul but qu'on doive se proposer dans une pareille entreprise, c'est le plus grand avantage des malades : l'économie elle-même ne doit être considérée que comme un moyen de mieux remplir ce but.

Depuis que l'on fait des expériences sur les

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lirs, et qu'on observe avec attention les changements que celui de l'atmosphère éprouve en passant par les poumons des animaux les plus sains, on a jugé de quelle importance il était de ne point entasser les hommes dans des lieux Fermés. Depuis qu'on a mieux étudié la marche effrayante que suivent dans les prisons et dans les grands hôpitaux des maladies qui partout ailleurs sont généralement les plus simples et les plus douces ; enfin , depuis que personne n'ignore les effets que produit sur l'économie animale un air respiré par un grand nombre de malades, et chargé de leurs exhalaisons putrides, on demande unanimement que les hôpitaux soient relégués hors des villes, et transportés, ainsi que les cimetières, dans des lieux où les. vents soufflent sans obstacle et de toutes parts.

Ce vœu public est dicté par la raison; il mérite d'être écouté : et Ton doit des actions de grâces aux commissaires de l'Académie des Sciences, qui l'ont exprimé et motivé avec une éloquence si persuasive.

Tout le monde commence à sentir également que la grandeur des hôpitaux est la principale source des abus qui y régnent; qu'elle y rend l'ordre très- difficile à établir; et qu'on pourrait, en les divisant, se mettre à l'abri des effets du mauvais air. En conséquence, les commissaires de l'Académie ont proposé de diviser l'IIôtel- Dieu de Paris en quatre hôpitaux, qui fous en-

semble ne recevraient qu'une quantité de malades très- peu au-dessus de celle qu'il reçoit lui seul maintenant.

On gagnerait sans doute quelque chose à ce changement : mais, j'ose le dire, on y gagnerait peu. Les quatre nouveaux hôpitaux seront trop considérables, pour que, dès leur création même, ils n'aient pas une partie des inconvénients de l'Hôtel-Dieu, et pour qu'on ne doive pas craindre d'y voir reparaître presque tous les autres, par le laps du temps. Il n'y a de grands établissements qui réussissent que ceux qui sont confiés à l'intérêt personnel. Tous ceux qui exigent dans les supérieurs un grand zèle et des soins attentifs, dépérissent promptement. Les hommes passent, ou le zèle s'use; et les soins diminuent. Il faudrait que les choses allassent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, et qu'elles n'eussent pas besoin du concours d'une créature aussi passagère et aussi sujette à s'attiédir sur ses devoirs les plus sacrés. On doit du moins faire en sorte que les abus ne puissent se cacher dans la multitude des détails, et qu'ils soient aisés à corriger; c'est-àdire, en d'autres termes, ne former que des établissements d'une étendue bornée, comme le sont toujours les moyens de ceux qui doivent y maintenir le bon ordre.

Dans les grands hôpitaux, on est obligé d'adopter certaines règles générales, sans lesquelles le service sera impossible : par exemple, les ali-

ments et les remèdes se distribuent aux mêmes heures pour tout le monde. A l'Hôtel -Dieu , il y a des jours où l'on purge ; il y a des jours où l'on ne purge pas. Qui ne voit au premier coup d'oeil combien une pareille pratique entraîne d'inconvénients? L'heure de l'administration des remèdes ne doit sûrement pas être la même dans toutes les maladies; et si la règle rencontre juste pour quelques malades , c'est un pur effet du hasard. Dans les fièvres avec redoublements , c'est-à-dire , dans les neuf dixièmes des maladies fébriles, le moment de donner du bouillon est déterminé par la marche même de la fièvre : ce moment ne peut être changé sans nuire beaucoup au malade , et souvent sans rendre son état ^mortel. Le temps de donner des remèdes est également déterminé : c'est violenter la nature que de vouloir la soumettre à un ordre qui n'est pas le sien; c'est troubler tout le traitement, et tromper les efforts de l'art , auquel il est bien injuste alors d'imputer ses mauvais succès.

Les maladies sont infiniment plus variées que ne le croit le commun des hommes, et même le commun des médecins. Celles qui se ressemblent le plus en apparence, offrent à l'observateur attentif des phénomènes particuliers qui les distinguent : et si la manière de les traiter n'est pas aussi variée que les maladies mêmes, c'est-à-dire , si, à telle nuance de maladie , on n'applique point la nuance correspondante de remèdes, la méde-

322 OBSKRVATIONS

ciiie fait infailliblement plus de mal que de bien. Or, comment pourrait-on, dans des hôpitaux de mille et de douze cents malades , comme on les propose, se promettre de donner à chacun tel genre d'aliments, tel genre de remèdes, dans telle combinaison, à telles heures précises? Comment pourrait-on avoir pour chacun d'eux ces attentions délicates qui font presque tout le succès des traitements ?

Je ne parlerai pas du mauvais air, dont il serait toujours difficile, ni du bruit, dont il serait impossible de se garantir. On sait que l'un et l'autre empêchent ou troublent la guérison de toutes les plaies d'un genre grave, et de presque toutes les maladies fébriles (i).

Il me semble que les considérations morales doivent entrer pour beaucoup dans le choix de la forme des hôpitaux. Ce n'est qu'à des gouvernements en délire, qu'il peut sembler indifférent de se jouer des mœurs du peuple. Les hommes ne se réunissent et ne cherchent à augmenter ainsi leurs forces, que pour accroître leur bonheur. C'est le but de toutes leurs démarches; c'est celui de la société. Mais s'il est vrai que chaque individu perd de son bonheur, toutes les

(i) Le bruit peut, dans quelques cas, être employé comme moyen curatif, même lorsqu'il y a fièvre : mais ces cas élaut très-rares, on ne doit point y avoir égard dans la l'éformc des infirmeries pidiliques.

SUR LES HÔPITAUX. 3l3

fois qu'il sort de l'ordre, et qu'il dénature ses rapports avec ses semblables; il est encore plus vrai que la somme des vertus d'une nation, prise en masse , est la mesure de la félicité publique : il est également vrai que chaque vice est une menace, et chaque crime un attentat contre elle. Joignez à cela que les classes supérieures sont celles qui se ressentent le plus en bien ou en mal des bonnes ou des mauvaises mœurs de la dernière classe. Si ces mœurs sont mauvaises, elles pèsent sans doute sur toute la société : mais comme le riche, l'homme puissant, l'homme considéré, ont une existence plus étendue, et qu'ils donnent plus de prise sur eux, ils ont beaucoup plus à redouter de l'improbité du pauvre; et les gouvernements dont elle est l'ouvrage, y trouvent souvent des obstacles insurmontables aux intentions les plus bienfaisantes et aux plus utiles projets.

Si les grands hôpitaux ont une influence si funeste sur les individus qui vont y chercher des secours, c'est par les désordres qui y régnent; c'est par les gaspillages dont ces individus y sont témoins; c'est parce que les gros travaux y sont confiés à des gens perdus , pour la plupart , de débauches et de dettes, à des fripons dont l'exemple ne peut rester long-temps sans effet. On ne croira pas sans doute que je parle ici de ces filles respectables que la religion et l'humanité dévouent au service des malades, sous les regards de ce

3a4 OBSERVATIONS

Dieu auquel elles ont fait le sacrifice le plus sublime : la vénération publique leur est due sans doute à tous égards. Mais il est de fait que l'IIôtel- Dieu (i), Bicêtre et la Salpétrière, sont le refuge d'une foule de bandits qui vont y faire le métier de domestiques, pour se dérober aux poursuites de la police. Ce métier est si dégoûtant dans des maisons aussi nombreuses, qu'il est impossible de mettre aucune sévérité dans le choix de ceux qui doivent le remplir, et qu'on est forcé de tolérer ou d'ignorer le désordre de leur conduite, lequel est d'autant plus grand que les chefs se trouvent, comme je l'ai déjà dit, trop loin des abus pour pouvoir les surveiller et les réprimer. Je me suis demandé quelquefois s'il y avait un spectacle plus affligeant , et qui dégradât plus à nos yeux la nature humaine, que celui de la dépravation portée au milieu des actes de bienfaisance. A coup sûr, il n'en est pas de plus propre à corrompre la morale mobile de la plupart des hommes , surtout de ceux qui , n'ayant point cultivé leur raison , sont plus susceptibles de la contagion de l'exemple.

Les commissaires de l'Académie, en proposant les quatre hôpitaux , se fondent sur deux raisons

(i) Je ne prétends pas non plus dire que tous les domestiques de ces hôpitaux sont des hommes sans probité : il y en a de fort honnêtes, sans doute; mais ceux-ci se trouvent souvent en mauvaise compagnie.

SUR LES HÔPITAUX. 3a5

principales qu'ils paraissent regarder comme décisives.

La première est la nécessité d'avoir , dans une ville telle que Paris , des asyles pour tous les malades indigents de quelque pays , de quelque religion, de quelque état qu'ils puissent être, de quelque maladie qu'ils soient attaqués ; asyles dans lesquels ils trouvent une libre entrée en tout temps, et sans aucune recommandation.

La seconde est l'impossibilité de soigner les plaies graves, et de faire les grandes opérations ailleurs que dans de vastes infirmeries , confiées à des mains habiles, où la multiplicité des cas recule chaque jour les limites de l'art , et tourne au profit de ceux mêmes qui sont le sujet des expériences.

On ajoute encore que toute bienfaisance doit être fondée sur l'économie, et que de petits hospices coûteraient beaucoup plus, tant pour les premières avances des bâtiments, que pour l'entretien journalier des malades. On dit enfin qu'il serait impossible d'y recevoir les maladies contagieuses ; difficile d'y traiter les affections maniaques (i) furieuses, ou toutes autres qui exigent

(i) Les maniaques incurables doivent être gardés dans des maisons toujours soumises à l'inspection publique; et l'on doit en confier le soin à des personnes humaines , qui n'emploient envers ces infortunés que le degré do- sévérité uéccs^saire pour les empêcher de se nuire à eux-nièines ou aux

326 OESEKVATIOWS

des soins particuliers; enfin , peu convenable d'en faire le refuge de cette multitude de femmes enceintes dont l'Hôtel-Dieu cache tous les jours les faiblesses, et souvent prévient les crimes. Il est facile de répondre à tout cela.

Je ne vois pas d'abord comment la quantité des lits étant déterminée , il peut être plus avantageux de les réunir dans une grande maison , que de les disperser dans plusieurs petites. S'il } avait à cet égard quelque différence importante, elle serait en faveur de la dernière méthode, où les secours se trouveraient plus à portée des nécessiteux. Objectera- 1- on qu'alors quelques-unes de ces maisons pourront être toujours pleines , et forcées de refuser beaucoup de malades, tandis que d'autres seront souvent presque vides? Mais il faut les placer de manière que cette inégalité n'ait point lieu, ou du moins qu'elle ne soit que

autres. Les maniaques, susceptibles encore de guérison, seraient mieux traités dans de petits hôpitaux, que dans ceux où la complication du service interdit les sotns particuliers , et force le médecin de se réduire à deux ou trois foi'mules di traitement, bonnes sans doute dans quelques cas, mais souvent insuffisantes , ou même nuisibles, lorsqu'elles sont indistinctement appliquées à tous. Peut-être , cependant, trouverat-on convenable de construire un ou plusieurs hôpitaux destinés pour ces malades seuls. En prenant ce parti , qui uk paraît en effet le meilleur, on fera bien de consulter ce que M. Tenon dit là- dessus, et le plan qu'il propose dans sou ouvrage.

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passagère. D'ailleurs, il serait aisé de remédier à ce faible inconvénient, en instruisant chaque jour le public du nombre des lits vacants dans chaque maison de charité de Paris.

Dans les grands hôpitaux , les plaies les plus simples deviennent graves, les plaies graves deviennent mortelles , et les grandes opérations ne réussissent presque jamais. Voilà des faits reconnus de tous ceux qui ont vu avec leurs yeux, et qui parlent avec leur conscience. Pendant près de cinquante ans que M. Moreau a rempli la place de chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu , l'opération du trépan n'a réussi qu'un trèspetit nombre de fois. Aujourd'hui l'on n'y trépane plus; et si l'issue, le plus souvent funeste, des autres opérations suffit pour les proscrire, il ne s'en fera bientôt aucune importante dans cet hôpital.

Sans doute il est digne de la charité publique de ne confier le soin des pauvres qu'à des chirurgiens habiles : mais c'est avec une pratique modérément étendue, qu'ils deviennent et demeurent tels, et non dans le tumulte d'une pratique immense, où l'observateur n'a pas le temps de voir, et où les choses s'effacant les unes les autres de sa mémoire n'y laissent que des images confuses. Qui ne sent d'ailleurs que, pour augmenter le nombre des grands artistes, il n'y a qu'à multiplier les objets de leurs espérances et les théâtres de leurs talents?

i^aB OBSERVA TlOWS

Les maladies contagieuses sont infiniment plus rares qu'on ne pense. On impute souvent à la contagion les effets de l'air souillé d'émanations putrides , et ceux des altérations épidémiques de l'atmosphère. Au reste , les véritables contagions ne déploient toute leur fureur que dans des lieux où les hommes sont entassés. Comme elles exigent une communication assez immédiate pour se propager, elles ne sauraient acquérir un certain degré d'énergie, quand on peut isoler convenablement les maladies; quand ceux qui servent les malades n'en ont pas un trop grand nombre à soigner, et ne sont point forcés d'approcher trop souvent des lits suspects; surtout s'ils ont le temps de mettre dans leur service toutes les attentions de la propreté ; enfin , si l'air peut être tenu ou rendu aussi pur que celui des infirmeries ordinaires. Dans les hôpitaux tels que l'Hôtel -Dieu, les maladies contagieuses aiguës font des ravages effrayants, et les chroniques sont indestructibles. Ces maisons deviennent des foyers où les unes et les autres développent une activité inconnue partout ailleurs : de là , elles se répandent sans cesse, ou menacent de se répandre dans le public. Il sera donc encore avantageux de traiter les maladies contagieuses dans de petits hôpitaux.

11 est vrai que l'Hôtel - Dieu recèle et cache ime grande quantité de grossesses illégitimes , et ((ue peut-être il épargne par là beaucoup dat-

tentais au désespoir. Mais la multitude de femmes en couche qu'il dévore pour ainsi dire chaque jour , efface aux yeux de l'humanité un avantage qui peut se trouver également partout ailleurs. On peut sans doute les recevoir , les dérober aux regards du public, les accoucher, les guérir dans des maisons de charité moins vastes : et c'est là seulement que ces femmes , malheureuses de leur indigence ou de leur faute , doivent compter sur des soins attentifs et silr un air respirable (i).

Les raisons d'économie qu'on allègue en faveur des quatre grands hôpitaux ne me paraissent pas mieux fondées. Ils coûteront, à ce qu'on dit, en frais de construction ou d'établissement, de six à huit millions ; et le nombre total des lits qu'ils doivent contenir ne passera pas quatre mille huit cents. Je suis autorisé à penser qu'on peut se procurer , avec cinquante mille écus , un petit hôpital propre à contenir cent cinquante lits , et tout ce qui est nécessaire au service d'un nombre égal de malades. Or, avec six millions, on aurait quarante hôpitaux de lamérae grandeur, lesquels, pris ensemble, renfermeraient six mille lits. On imagine bien qu'il faudrait pour cela bannir toute espèce de décoration , et ne rien se per-

(i) L'hospice des femmes en couches de Vienne, fondé patl'empereur philosophe et philanthrope Joseph II, est un modèle dans ce genre.

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mettre au-delà des besoins et de la commodité réelle des malades (i).

Quand aux charges annuelles , je prends pour mes deux points de comparaison l'Hôtel -Dieu, qui dépense vingt-sept sous par jour pour chaque malade , et l'hospice de Vaugirard (2) , qui n'en dépense que dix- huit. Cependant, pour ne pas faire un calcul trop favorable à mon opinion , je conviendrai qu'il faut peut-être retrancher quelque chose de la première somme , et ajouter quelque chose à la seconde. Je me fixerai donc, si l'on veut, à vingt-deux sous et demi, qui sont le terme moyen entre l'un et l'autre. Mais j'ose affirmer qu'avec une administration vigilante on peut, dans de petits hôpitaux, rester au-dessous de ce terme, et que, dans les quatre qui ont été proposés , on le dépassera presque toujours.

En voyant ce que les hommes économisent de forces , de temps et d'argent , lorsqu'ils font leurs travaux en commun , et ce qu'ils perdent de tout cela , lorsque leurs efforts sont isolés , on est

(1) La première loi qu'on doit s'imposer, c'est de ne pas construire des bâtiments, mais d'acheter des maisons toutes bâties , et d'y faire les distributions intérieures que leur forme permettra.

(2) Nous devons cet hospice et l'ordre qui règne dans son administration au zèle d'une femme respectable , dont le nom , dans CCS temps orageux, est toujours resté cher h la nation française.

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porté à croire que la réunion de beaucoup de bras , dirigés par la même téte ou vers le même but, est la vraie solution de presque tous les problèmes sociaux. En effet , il y a plusieurs avantages à faire les choses en grand ; cela ne peut être contesté. Mais il s'en faut de beaucoup qu'on y trouve dans la pratique tous ceux que présente la spéculation ; et dans une infinité de cas, ils sont bien compensés par les inconvénients. .

Toutes les fois qu'on rassemble des hommes, on altère leurs mœurs ; toutes les fois qu'on les rassemble dans des lieux clos, on altère à la fois leurs mœurs et leur santé. De tous temps, les officiers de morale se sont plaints du voisinage des grandes manufactures; de tous temps, on a observé qu'elles dégradaient l'espèce humaine dans les pays qu'on avait prétendu vivifier en les y établissant. Les petites entreprises sont plus immédiatement et plus constamment surveillées par l'intérêt individuel, qui est toujours d'autant plus éclairé qu'il s'exerce sur un plus petit théâtre , 'et qui , seul , avec sa parcimonie et ses soins de détail , sait transformer en jardin fertile le petit champ délaissé par un gros propriétaire. Dans les grandes entreprises , surtout dans celles qui sont aux frais du public, il y a trop de mains -intermédiaires entre celles qui gouvernent , et icelles par qui les ordres doivent être définitivement exécutés. La multitude des affaires empêche d'en examiner attentivement aucune. Nul des,

sous-ordres n'a d'intérêt à bien faire ; la négii- • gence et le zèle sont traités avec la même indifférence. Les occasions de gaspillage renaissent à chaque instant : avec elles se multiplient les causes qui doivent les faire saisir avec avidité : et si le chef lui-même n'est pas soumis à la censure de l'opinion ; si l'exactitude de son administration n'est pas nécessaire à son existence; en un mot , s'il n'a pour nourrir son zèle et son activité d'autres motifs que le saint amour de son devoir , une malheureuse expérience nous apprend qu'il cessera bientôt de le remplir. Voilà des faits certains en général ; voilà ce qu'il faut regarder comme la règle commune. La rareté des exceptions qu'on peut y trouver sans doute, bien loin d'en rendre douteuses les conséquences pratiques , ne fait que confirmer la nécessité de prendre cette règle pour base de tout calcul en ce genre.

Mais quand les grands établissements seraient sujets à moins d'abus, il ne s'ensuivrait pas que leurs avantages fussent en raison directe de leur grandeur. Leur grandeur est déterminée par la nature même de leur objet ; et conséquemment elle ne peut être la même pour tous. Par exemple , l'étendue d'un atelier dont les travaux se font en plein air peut être plus considérable; celle d'un hôpital demande à être resserrée dans des limites étroites qu'on ne dépasse jamais impunément.

Il est donc bien nécessaire de réduire à leurs dimensions naturelles tous ces grands monuments d'une aveugle bienfaisance. Mais le motif le plus urgent de hâter cette réforme, c'est l'impossibilité d'y faire convenablement la médecine , et , quoi qu'on en dise , la' chirurgie ; c'est-à-dire , d'y remplir le but pour lequel ils ont été fondés. Il n'est pas douteux que ce but ne soit de soulager et de conserver des malades , trop pauvres pour se faire soigner dans leurs asyles , ou qui même n'ont pas d'asyles dans lesquels la charité publique puisse les assister. Or , je soutiens que les malades ne sont point soulagés dans les hôpitaux, et que, bien loin d'y être conservés, ils y viennent chercher de nouvelles causes de destruction. Cette vérité n'est assurément pas nouvelle : mais, puisqu'elle doit suffire seule pour réformer des établissements aussi vicieux , et qu'elle a été répétée tant de fois inutilement , il faut bien v revenir encore , et ne point se lasser de la redire.

Pour que la médecine se fasse d'une manière utile aux malades et à l'art de guérir ( car ces deux objets sont remplis par les mêmes moyens), il faut que le médecin et le chirurgien agissent toujours de concert quand leur concours est nécessaire. Il faut que le premier ait les connaissances chirurgicales, et que le second porte les vues médicales dans ses traitements ; qu'ils aient l'un et l'autre un intérêt clair, direct, toujours présent à leurs yeux , de bien traiter , de guérir

leurs malades ; qu'ils puissent se donner le temps de voir tous les cas avec la plus grande attention ; et de faire plusieurs visites par jour lorsque cela est utile ; qu'ils soient autorisés à régler le régime aussi-bien que l'application des remèdes; c'est-àdire , à déterminer la quantité , la qualité des aliments , le moment de les donner. Il faut enfin que les malades respirent un air convenable , qu'ils aient des lits commodes et propres , et qu'ils soient servis par des personnes qui joignent à un caractère compatissant, l'adresse (i), sans

(i) Les hommes ne sont nullement propres à servir les malades. La nature semble avoir réservé aux femmes seules cette honorable fonction , de même que le soin de l'enfance ; et ce n'est pas le motif le moins touchant de notre respect pour elles. Voyez un homme auprès d'un malade : s'il veut lui parler, il l'étourdit; s'il veut le remuer, il le secoue; s'il lui donne à boire, il verse dans les draps la moitié de la boisson. Son émotion est toujours tardive , et ses secours n'arrivent jamais à temps. Mettez une femme à sa place : sa tendre pitié devine, prévient les besoins; elle fait tout à propos et sans précipitation ; elle est à tout , et ne paraît occupée que d'une seule chose. Avec quelle adresse elle remue un corps douloureux ! quelle propreté dans les détails du service ! on sent que cette main délicate est faite pour soulager nos maux , comme cette imagination mobile et tendre pour nous consoler dans nos peines.

Avant que l'Assemblée nationale fît espérer que nous verrions enfin tomber les fers des rehgieuses, qui paient du bonheur de leur vie l'imprévoyance de leur jeunesse et l'illusion d'un moment, j'ai quelquefois pensé qu'il y aurait un moyen

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laquelle on aigrit la douleur qu'on veut soulager. N'est- il pas impossible d'obtenir tout cela dans

bien simple d'arracher au désespoir, aux remords et aux aliénations d'esprit qui en sont la suite, les filles infortunées f|ui, dans le fond du cœur, réclament contre des vœux imprudents. L'association libre des Sœurs de la Charité est, sans contr-edit, la meilleure institution pour le service des malades. Il est à désirer que le gouvernement leur confie le soin des hôpitaux de malades, et qu'il cherche les moyens naturels et justes d'augmenter le nombre de ces respectables hospitalières. Ce qui contribue peut-être le plus à nourrir leur ferveur , c'est qu'elles ne s'engagent que pour un an , et qu'au bout de ce terme, elles peuvent rentrer dans le monde. Sentant qn'il est en leur pouvoir d'être libres , elles ne désirent point d'autre liberté. Il en est peu qui veuillent abandonner un état dont tous les travaux sont des bienfaits, et qui leur est devenu d'autant plus cher, que leur vie entière est le sacrifice le plus sublime qu'il soit donné à l'homme de faire à la vertu. J'aurais voulu, dis-je, que toute religieuse qui s'est trompée , ou qu'on a trompée sur sa vocation , pût quitter le cloître, en passant chez les Sœurs de la Charité. Avec le sentiment d'une indépendance, dont la possibilité suffit ordinairement au cœur humain , elle y aurait puisé presque toujours le désir de ne pas la rendre plus complète : ou si le monde l'eût rappelée impérieusement , du moins elle aurait cessé d'être malheureuse ; elle aurait cessé de maudire des lois qui l'avaient immolée, en autorisant cette aliénation sans retour, de sa personne et de sa vie, dans un âge où il lui était défendu de disposer de ses biens; et sa défection même eût été consacrée par des actes héroïques de charité chrétienne.

Ce moyen me paraissait devoir être également approuvé par la religion, par la raison et par l'humanité.

les grands hôpitaux? N'est -il pas facile de l'obtenir dans les petits ?

La nécessité de renouveler l'air dans les salles de malades est aujourd'hui généralement reconnue. Celle de donner à chacun d'eux un lit où il puisse changer commodément de situation , et prendre celle que demande la nature ou le siège de ses souffrances, est victorieusement démontrée dans le rapport de l'Académie. Quelle ame assez indifférente oserait encore , après cette lecture , excuser la barbarie de ces lits à quatre , à cinq, ou même à six personnes!.... Il ne suffit pas de les éloigner , comme on vient de le faire , des regards du public... Gardons-nous d'observer combien il a fallu de recherches , de raison et d'éloquence pour faire sentir ce qui est évident ; pour prouver ce qui est démontré ; pour forcer au silence des esprits faux, ou des cœurs pervers qui semblent regarder les erreurs et les abus comme leur patrimoine ; pour exciter les réclamations des hommes contre ce qui outrage le plus l'humanité. Evitons surtout de remarquer que lorsqu'on a fait tout cela , l'on n'a rien fait encore , et que ces mêmes abus , reconnus de tout le monde , contre lesquels toutes les voix s'élèvent, ont des fauteurs secrets qui savent les défendre de manière souvent à lasser le courage des gens de bien. Nous gémirions trop amèrement sur le sort des sociétés hinnaines où ron rencontre à chaque pas le même tableau.

Mais il est dans notre sujet, auquel je m'eni-

resse de revenir , d'autres vérités aussi simples, et qu'il n'est pas moins important de rendre populaires. Je me contenterai, d'après le plan que j'ai suivi , de les exposer succinctement , laissant à quelque plume éloquente, comme celle de M. Bailly (i), le soin de les développer et de leur donner toute la puissance de la persuasion. Le bon sens peut devancer l'opinion publique ; il peut la diriger de loin : mais c'est au talent seul qu'il est donné de hâter sa marche, et de rendre son influence irrésistible.

Je ne saurais trop le répéte-r, on exécuterait en vain les changements les plus utiles dans les hôpitaux, si l'on ne commençait par en diminuer la grandeur. Ce premier pas fait , tout le reste devient possible et même facile.

Il est en effet très - aisé de voir qu'alors la salubrité et la propreté des salles pourront s'obtenir sans peine ; que le service deviendra très-simple dans tous ses détails. Alors aussi l'on peut laisser aux médecins le droit de déterminer tout ce qui regarde le régime : on peut exiger d'eux qu'ils fassent des journaux détaillés de leurs traite-

(i) Ces observations sont écrites depuis plus d'un an : M. Bailly n'était alors qu'un simple particulier; la voix d'un grand peuple ne l'avait pas encore chargé des importantes fonctions qu'il remplit avec tant de zèle, de lumières et de vertus ( 1789

ments, et par cette seconde mesure, les forcer à se surveiller eux-mêmes sans cesse, en leur faisant redouter de loin la censure sévère de leurs rivaux ; tandis que la première leur enlève une excuse dont ils se serviraient plus souvent, s'ils en sentaient tout le poids.

Qu'il me soit permis de dire encore un mot sur ces règles générales de régime dont j'ai déjà fait entrevoir les fâcheuses conséquences : l'importance du sujet doit me faire pardonner quelques répétitions. Je n'examinerai pas, en détail, la distribution des aliments solides : le moment où la pins petite erreur peut devenir fatale, est ordinairement passé quand on commence à les permettre. Ce n'est pas qu'il n'y eût plusieurs observations à faire sur leur usage , sur leur choix , sur leurs effets , si différents dans les différentes maladies , et suivant l'époque , ou le degré de chacune. Mais pour ne rien laisser à désirer là-dessus, il faudrait donner un corps complet de diététique, et nous jeter dans plusieurs discussions médicales étrangères à notre principal objet. Voyons donc seulement ce qui concerne la diète sévère, ou le temps pendant lequel les malades sont réduits au bouillon.

Dans les hôpitaux, on distribue le bouillon de quatre en quatre heures, et à tout le monde à la fois. A la Charité, de même qu'à l'Hotel- Dieu, ce bouillon est assez concentré : la quantité qu'on en doijne à chaque malade est considérable ;

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elle est la même pour tous ; et , généralement parlant, ils sont trop nourris, quand le genre, ou le temps de la maladie exige ce que j'appelle la diète sévère.

Le bon bouillon de viande convient dans quelques cas; il en est d'autres où la raison et l'expérience le proscrivent. Mais alors il peut être remplacé par des décoctions de graines farineuses, de racines, de fruits pulpeux , de plantes succulentes. Il convient toutes les fois qu'il s'agit de soutenir les forces , ou de les relever ; quand il faut nourrir le malade , et cependant ne pas lui faire dépenser dans l'estomac une grande somme d'action vitale : par exemple, dans les épuisements simples, dans les fièvres malignes nerveuses, à la suite des grandes hémorragies, ou de toute autre importante évacuation. On doit l'interdire toutes les fois qu'il est nécessaire de tenir les mouvements dans un état de faiblesse; quand les premières voies sont farcies de restes d'aliments, ou d'humeurs corrompues; quand on redoute des altérations putrides générales : par exemple , dans les maladies éminemment inflammatoires , dans les grandes plaies accompagnées de douleurs vives et de pyrexie violente ; dans les fièvres saburrales , mésentériques , bilieuses, putrides. Il réussit fort bien dans certaines épidémies ; dans quelques autres, on le trouve constamment nuisible. Toutes choses égales d'ailleurs, il réussit mieux dans les saisons froides, ou sèches, que

pendant les grandes chaleurs, ou dans les temps humides et tièdes.

Les maladies aiguës offrent, à leur début, plusieurs symptômes qui sont communs à presque toutes: c'est alors surtout qu'il faut de la sagacité pour ne pas les confondre. Dans la suite, leurs phénomènes deviennent plus saillants, et leur génie se caractérise. Il en est comme des jeunes plantes et des jeunes animaux, qui n'ont rien de bien distinct d'abord, soit dans leur saveur, soit dans leurs autres qualités sensibles ; mais dont le temps développe la nature , l'instinct et la physionomie particulière. Le talent de reconnaître la maladie naissante , à quelques traits fugitifs qui la décèlent , est sans doute la première qualité du médecin. Sans ce talent, on commet tous les jours des fautes graves : car il ne faut pas croire avec le vulgaire, qu'en restant spectateur et donnant de la tisane, on puisse dire qu'on ne prend encore aucun parti ; c'est en prendre réellement un , que de se déterminer à ne rien faire. L'issue de la plupart des traitements dépend de la conduite qu'on a tenue les premiers jours. Or, pour ne pas sortir de notre sujet, si dans un grand nombre de maladies il faut imposer d'abord le régime le plus sévère ; s'il faut le plus souvent attendre l'approche des crises pour augmenter l'activité de l'estomac et pour chercher à rendre, par son influence sur les organes principaux, les déterminations cri-

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